2001
Revue du Mauss
Ouverture. L’angoisse face à la perte de la nature
Introduction à la sociologie (cosmo) politique du risque d’ulrich
beck
Frédéric Vandenberghe
« Il ne suffit pas de changer le monde. En tout cas et
d’ailleurs, nous le faisons sans que nous y soyons pour quelque chose. Nous
devons interpréter ce changement, et le faire bien, pour le changer. Afin que
le monde ne se change pas davantage sans nous et ne finisse pas par devenir un
monde sans nous. »
ANDERS, 1980, II, épigraphe.
Confrontée aux effets pervers, non intentionnels, non prévus et
relativement non contrôlables du sang contaminé, du naufrage de l’Érika, de la commercialisation des OGM et de
l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine, la France découvre enfin, vingt
ans après l’Allemagne et dix ans après l’Angleterre – mais combien d’années
encore avant les États-Unis ?
–, qu’elle aussi est une société du risque, alors même que le
concept lui manque encore, puisque, bien qu’annoncé, le livre influent du
sociologue munichois Ulrich Beck,
Risikogesellschaft ( 1986), n’est toujours pas
disponible en français
[1]. Dans ce livre, désormais classique, qui est paru
juste après l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl et qui a connu un
réel succès non seulement auprès des sociologues et des scientifiques, mais
aussi auprès d’un public allemand plus large ( 60 000 exemplaires vendus dans
les cinq premières années), Beck donne une tournure écologicocritique aux
théories de l’avènement de la « société post-industrielle » (Bell) des années
soixante-dix. Suggérant que nous vivons dans une époque de transition dans
laquelle les dangers et les risques écologiques prennent une telle ampleur dans
la réalité et dans la perception qu’on en a, qu’ils transforment, et
éventuellement défont, l’arrangement moderne de la société industrielle
capitaliste qui les a engendrés, le concept de
société mondiale du risque est, comme celui de
la postmodernité, un concept de combat qui thématise la mise en question
contemporaine des fondements de la modernité et esquisse les contours d’une
autre société, d’une autre modernité, ou – pour reprendre le titre de la
collection que Beck dirige chez Suhrkamp, d’une « seconde modernité » qui est
en train d’émerger, qui n’externalise plus ses problèmes écologiques mais au
contraire les prend en compte et s’autopolitise pour éviter le pire. Pour
penser cette seconde modernité, Beck invite les sociologues à prendre congé des
« catégories zombies » [Beck, 2000a, p. 16] – la société, l’État-nation, la
classe, la race, le genre, la famille, le travail, la technologie, la science,
etc. – qui font écran à la nouvelle réalité en attirant le regard sur
l’ancienne société qui est en train de disparaître sous nos yeux.
Une des thèses principales de Beck concernant la société du
risque
[2] est que « la
production sociale des richesses » est désormais inséparable de « la production
sociale de risques », et que, par conséquent, l’ancienne politique de
distribution des « biens » (revenus, travail, sécurité sociale) de la société
industrielle est relayée par une politique de distributiondes « maux » (dangers
et risques écologiques) [Beck, 1986, p. 25-27]. Induits et produits non
intentionnellement par la modernisation même, les hasards écologiques et
l’expropriation écologico-économique qui s’ensuit (faillite des éleveurs de
bœufs, déconfiture des pêcheurs normands, débâcle du secteur touristique, etc.)
deviennent un des thèmes principaux des discussions privées et publiques des
citoyens qui exigent une régulation politique. Contrairement aux catastrophes
naturelles de la société pré-industrielle, qui étaient le fruit du « hasard »,
et aux dangers de la société industrielle – qui étaient, eux, le résultat de
décisions sociales et politiques mais sont toujours restés limités dans le
temps et dans l’espace, et qui étaient perceptibles, prévisibles, contrôlables
et assurables –, les risques de la société post-industrielle sont fabriqués
socialement et présupposent la prise de conscience d’un danger dont la
probabilité est prédictible, mais contre lequel on ne peut néanmoins plus
s’assurer – les assurances s’y refusant en effet au regard de l’ampleur
potentielle du drame tant au plan écologique qu’au plan économique. À la
différence des dangers et des risques classiques, ces nouveaux risques ne sont
donc pas des effets externes, mais bien des effets internes à la société (
manufactured uncertainty),
présupposant une auto-attribution des dangers
[3]. Bien que la probabilité d’un accident nucléaire,
chimique ou biologique d’envergure soit infime, les risques encourus sont
énormes et incluent de toute évidence la disparition de l’humanité en tant que
telle.
Irréversibles quant aux conséquences, les risques ne sont
limités ni dans l’espace ni dans le temps; ils menacent des sociétés entières
et même des populations qui ne sont pas encore nées. À l’instar des nuages
toxiques, la radio-activité ne s’arrête pas aux frontières et ne fait pas de
distinction entre les pauvres et les riches : « L’indigence est hiérarchique,
le
smog est démocratique
[4] » [Beck, 1986, p.
48].
Bien que les risques soient incontestablement matériels et
réels, et non simplement imaginés, Beck reconnaît avec Mary Douglas et Aaron
Wildavsky ( 1983) qu’ils sont socialement et culturellement construits. Mais il
refuse néanmoins d’accepter leur conclusion passéiste : pour lui, ce ne sont
pas les risques eux-mêmes qui ont changé durant les dernières décennies, mais
la perception que nous en avons. Adoptant la position du « réalisme réflexif »
[Beck, 1999b, p. 26], il s’attache particulièrement à l’analyse du rôle
politique de la science dans la production, la construction et la définition
des risques – et le cas échéant leur déconstruction et leur
occultation.
Échappant à la perception sensible – on ne sent pas plus le DTT
dans son café qu’on ne goûte l’ESB dans son steak – et dépassant nos capacités
d’imagination, les risques alimentaires et sanitaires doivent être médiatisés
par le discours et socialement construits par les experts scientifiques pour
devenir réels et perceptibles. Beck souligne que ce sont les scientifiques qui
découvrent les risques, que ce sont aussi eux qui définissent leur
acceptabilité théorique – et donc eo
ipso leur acceptation pratique – et que ce sont encore eux qui
proposent des solutions pour y remédier.
Plus les experts sont contestés par des contre-experts – ceux
de Greenpeace ou des Amis de la Terre par exemple –, plus les implications
sociales, économiques et politiques du management scientifique des risques écologiques
deviennent visibles, non seulement pour les experts, mais aussi pour un public
plus large. Grâce aux médias et au travail des ONG qui critiquent l’«
irresponsabilité organisée » des responsables et tirent la sonnette d’alarme,
l’opinion publique commence à comprendre que – et comment – les risques
écologiques sont « produits par l’industrie, externalisés sur le plan
économique, individualisés sur le plan juridique, légitimés sur le plan
scientifique et minimisés sur le plan politique » [Beck, 1991, p. 10-189]. Dès
lors que les individus comprennent le rôle des institutions de la société
industrielle dans la dépolitisation des risques – les risques sont des
accidents potentiellement catastrophiques qui n’ont pas encore eu lieu, mais
qui auront lieu si rien n’est fait pour les éviter –, ils perdent confiance en
la science et se détournent apparemment de la politique. Pourtant ce désintérêt
pour la politique n’équivaut pas, selon Beck, à une dépolitisation des masses.
Lorsque la politique devient non politique et le non-politique politique, la
politique se politise et fait émerger du fonds de la société une nouvelle
forme, extraparlementaire, du politique que Beck appelle « l’infra-politique »
( Subpolitik) [Beck, 1993, p. 149-179;
Beck, 1994, p. 13-52]. À l’instar des nouveaux mouvements sociaux et culturels,
l’infra-politique cherche à transformer le jeu même de la politique en
soumettant les institutions politiques et économiques à une pression morale et
en les sommant de changer et de changer la société – si ce n’est de société.
CRITIQUE DE LA TECHNOCRATIE
La sociologie de la société du risque de Beck est
essentiellement une sociologie politique de la connaissance qui cherche à
mettre à jour le débat franco-allemand des années soixante-dix (
cf. Shelsky, Ellul, etc.) en lui
donnant une inflexion postmoderniste. Non que Beck se fasse le chantre du
postmodernisme. Il est bien trop influencé par Habermas pour cela et trop
attaché à la raison, comme en témoigne le fait qu’il exige « plus de raison »
et en appelle à la nécessité d’une « Aufklärung cosmopolitique et écologique » [Beck,
1991, p. 117-139; 2000a, p. 260-289]. Mais il récupère les arguments de la «
pensée faible » concernant l’insécurité épistémologique, l’absence de
fondements de la connaissance et la déconstruction du logo (phalo)centrisme
pour les transposer des coteries académiques vers la vie quotidienne. De plus
en plus incrédules envers les métarécits du progrès scientifico-technologique,
les individus ne prennent plus les « savoirs savants » pour argent comptant et
hésitent de moins en moins à contester les experts scientifiques. La
contestation des médecins par les militants d’Act Up ou des experts nucléaires
par les éleveurs de moutons anglais travaillant dans les environs immédiats de
la centrale nucléaire de Sellafield sont deux exemples, parmi d’autres, qui
montrent bien que les citoyens peuvent s’approprier des capacités d’expertise
et faire valoir des « savoir profanes » entrant en concurrence avec les «
savoirs savants » [cf. Collins, Pinch,
1998, p. 126-150].
Stimulé par l’antipolitique et la contre-science des citoyens,
Beck prend congé du « fatalisme industriel » et remplace l’alarmisme de Weber,
Adorno, Habermas et Luhmann par un optimisme qui se veut stratégique. Comme
Boltanski, il estime qu’il est grand temps de passer de la « théorie critique
de la société » à une « théorie de l’autocritique de la société » [Beck, 1993,
p. 54]. Maintenant que la peur des risques commence à dominer les débats
publics et privés, le projet technocratique est publiquement reconnu comme un
projet politique; et les « relations de définition », qui prennent la place des
« relations de production » de la société industrielle, sont dévoilées comme
des « relations de pouvoir » qui légitiment scientifiquement la politique
potentiellement désastreuse de la société du risque [Beck, 1988, p.
211-216,220-226].
L’ennemi est donc toujours le même – c’est la technocratie –,
mais maintenant que les effets pervers de la politique industrielle sont
dévoilés, la technocratie doit publiquement se légitimer et justifier son
projet comme projet politique. Or comme ce projet politique est inséparable des
risques écologiques, il est de plus en plus contesté par les masses. L’effet
heureux des effets pervers est que le politique et l’éthique prennent le pas
sur le raisonnement scientifique. Beck en conclut que le plus grand ennemi de
la technocratie, c’est la technocratie elle-même
[5].
La plupart des thèses de Beck sont descriptives et
prescriptrices à la fois.
Combinant une vision catastrophiste de la première modernité
(industrielle) avec une vision optimiste de la seconde modernité
(post-industrielle), la société du risque constitue un idéaltype prémonitoire
de ce qui nous attend si nous ne cherchons pas une solution politique nouvelle
aux effets pervers de la modernisation et si nous continuons à y faire face en
misant sur toujours plus de rationalisation, de technicisation et de
différenciation fonctionnelle. Ce qu’il faut, suggère Beck, ce n’est pas tant
un changement à l’intérieur de la société industrielle qu’un changement de
celle-ci et le passage à une nouvelle société, une nouvelle modernité et une
nouvelle politique qui – pace Luhmann
– « dédifférencie » les sous-systèmes scientifiques, technologiques, politiques
et économiques pour les ouvrir aux exigences morales venant du monde vécu.
Politique de la « table ronde » réunissant des citoyens, des experts et des
contre-experts, synthèse des « codes » de la morale, de la politique et de
l’économie, etc., telles sont bien les recettes que Beck nous propose pour
l’avenir.
LA MODERNISATION RÉFLEXIVE
Quoi qu’en pense le mouvement vert, la crise écologique n’est
pas simplement une crise de l’environnement : c’est aussi une crise sociale qui
révèle des fissures dans les fondements mêmes de la société
capitaliste-industrielle [Beck, 1988, p. 62-95]. À la fin du XX siècle, la
modernisation, l’induse trialisation et la rationalisation formelle sont
devenues problématiques.
Reprenant l’ancienthème de l’hétérogonie des fins, Beck
soutient que l’avancée de la modernisation industrielle finit par saper de
manière créative la modernité elle-même, entraînant ainsi le passage à une «
seconde modernité », dans laquelle les conséquences destructrices de
l’industrialisme rampant deviennent une affaire publique concernant chacun.
Renversant le scénario francfortois de la
Dialectique de la raison [Horkheimer, Adorno,
1974], il estime que les succès du capitalisme industriel ne mènent pas
automatiquement à l’intégration sans faille de toute opposition au
statu quo : ils provoquent plutôt une
nouvelle crise de légitimation dans laquelle les crises écologiques prennent la
place des crises économiques du capitalisme tardif
[6], décrit et décrié autrefois par Habermas
[1978].
En effet, confrontés à la crise de la vache folle, au
réchauffement de la planète et au Waldsterben, les individus deviennent de plus en
plus sceptiques quant aux promesses du progrès scientifique et demandent un
changement de cap radical de la société industrielle. L’idéologie
technocratique, « la contrepartie technologique de la doctrine économique du
laisserfaire » [Freitag, 1989, p. 62], perd de sa crédibilité. Suite à cette
contestation de l’autorité conjointe de la science et de la technique, le «
voile technologique » (Marcuse) – qui fétichise les décisions politiques comme
des décisions techniques – est déchiré. Les individus prennent conscience du
fait que les dangers écologiques sont socialement produits ou construits et que
même les catastrophes naturelles sont le résultat non intentionnel, mais
inévitable de l’intervention de l’homme dans la nature et de l’exploitation de
cette dernière. Confrontée aux conséquences de la politique
d’industrialisation, la société industrielle devient « réflexive », ce qui veut
dire qu’elle devient un thème et un problème pour elle-même.
Cette auto-thématisation et auto-problématisation de la société
industrielle est au centre de la théorie de la modernisation réflexive de
Beck
[7] [Beck, 1991, p.
180-194; 1993, p. 35-69; 1995, p. 11-30; Beck, 1994, p. 1-13; 1999b, p.
109-132]. Son idée centrale est que la poursuite de la modernité industrielle
sape les fondements systémiques de la modernité industrielle, conduisant ainsi
à une « modernisation de la modernisation » qui ouvre la voie à une modernité
alternative écologiquement éclairée. Il en est ainsi, selon Beck, parce que
l’accumulation des effets pervers de la modernisation industrielle produit des
menaces systémiques qui ne peuvent pas être contrées ou assimilées par le
système industriel, et que, au fur et à mesure que les gens en prennent
conscience, elle le détruit. Une fois de plus, Beck renverse le « fatalisme
industriel » de l’École de Francfort. La poursuite de la rationalisation
formelle ne radicalise pas la réification, mais au contraire l’affaiblit : «
C’est la réification qui s’avance vers sa propre
Aufhebung » [Beck, 1988, p. 163].
On peut distinguer deux phases dans ce processus de
déréification.
D’abord, la logique autonome du système réifié engendre non
intentionnellement, mais néanmoins systématiquement des effets qui menacent la
survie du système et qui ne peuvent pas être gérés par lui de l’intérieur
(résoudre la crise écologique induite par la techno-science par la
technoscience, résoudre le problème du chômage en poursuivant la politique
néo-libérale de la mondialisation… ). Ensuite, confrontés au risque
d’autodestruction du système, les individus prennent peu à peu conscience de
ses causes systémiques, tirent la sonnette d’alarme, soumettent le système à
une critique systématique et exigent sa transformation politique. Et au fur et
à mesure que la crise se déplace du système au monde vécu, le système devient
de plus en plus dépendant des légitimations venant du monde vécu. La « cage de
la modernité » s’ouvre. Les acteurs ne reproduisent pas simplement les
structures, ils exigent leur transformation. La dialectique classique de
l’action et du système se relâche et, lorsque les structures elles-mêmes sont
soumises à l’exigence de légitimation, elle finit par se renverser. Si les
structures s’autonomisent et continuent à suivre leurs propres lois, c’est en
dernière instance parce que les individus acceptent qu’elles se développent de
façon autonome ou les laissent se développer ainsi. Confronté aux effets
sociaux et écologiques d’une politique technocratique de croissance économique
mondiale, les individus perdent cependant confiance de plus en plus dans le
système politique en tant que tel, l’abandonnent et se retirent dans le monde
vécu pour y développer des formes de vie alternatives qui ne sont pas sans
implications politiques pour le système existant.
L’INDIVIDUALISATION RÉFLEXIVE
La théorie de la modernisation réflexive ne remplace pas
l’analyse habermassienne de la crise de motivation et de légitimation qui
frappe le capitalisme avancé, mais y ajoute un complément écologique. La «
contradiction fondamentale » entre le capitalisme et la démocratie demeure
entière, mais elle ne se laisse plus justifier du seul point de vue de la
morale postconventionnelle. Refusant de payer le prix écologique et social de
la politique de croissance économique, les individus de la société industrielle
demandent une transformation radicale, mais démocratique de ses
fondements.
Dans le sillage de Habermas, Beck présente sa théorie de la
société du risque comme une théorie normative des effets politiques du déficit
moral et démocratique auxquelles les sociétés industrielles-capitalistes sont
confrontées lorsque elles sont jugées d’après les critères postmatérialistes de
la moralité postconventionnelle. Sociologiquement parlant, Habermas et Beck
présupposent tous deux que les individus sont libérés des structures sociales,
qu’ils sont capables de prendre réflexivement leurs distances avec les
traditions et les manières conventionnelles de juger et de penser par et pour
eux-mêmes. Autrement dit, la « modernisation réflexive » présupose l’«
individualisation réflexive ».
La thèse de l’individualisation réflexive, développée par Beck
[1983;
1986, p. 205-219; 1995, p. 31-41] et Giddens [1991] et reprise
en France par Touraine et Dubet, prône que, dans les conditions de la modernité
avancée, les (jeunes) individus (des classes moyennes) se libèrent (
freigesetzt) non seulement des
contraintes culturelles imposées par la religion, la tradition, la moralité
conventionnelle et la croyance inconditionnelle en la validité de la science,
mais aussi des contraintes structurelles telles que la classe, le statut, la
nation, le genre et la famille nucléaire
[8]. Dans la mesure où les formes de vie
traditionnelles perdent leur force contraignante, les individus peuvent, en
principe, réfléchir librement sur la vie qu’ils veulent mener, et la façonner
comme ils l’entendent. L’identité personnelle devient une opération réflexive.
Ce qui était autrefois hérité de la tradition et considéré comme « naturel »
exige maintenant une décision consciente de la part de l’individu. Comme le dit
Peter Berger : « Ce qui relevait autrefois du destin devient maintenant un
choix. Ou : le destin se transforme en décision » [Berger, 1979, p. 16]. En
effet, confrontés à la pluralité des mondes vécus et des styles de vie, les
individus doivent choisir, produire, bricoler, façonner et mettre en scène
leurs propres biographies.
C’est l’hypothèse de base de la thèse de l’individualisation :
la libération des individus (des classes moyennes) des contraintes culturelles
et structurelles fait qu’ils doivent réflexivement façonner leurs propres
biographies
[9].
Dans les termes de l’opposition classique entre l’action et la
structure (et la culture), maintenant déplacée du niveau méthodologique au
niveau socio-historique, on pourrait dire que l’individualisation implique que
l’action se libère de la structure (et de la culture). L’individualisation est,
cependant, un processus éminemment dialectique, car la libération des
contraintes structurelles et culturelles est elle-même sous l’emprise de telles
contraintes. En effet, les processus d’individualisation réflexive n’ont pas
lieu dans un vide social; ils sont eux-mêmes le résultat d’une transformation
radicale des conditions culturelles (détraditionalisation, globalisation
culturelle et scientificisation des comportements) et des conditions
structurelles (le marché de l’emploi) de la modernité tardive.
Dans ses premières formulations de la thèse de
l’individualisation, Beck, qui était à l’origine sociologue du travail, attache
une importance particulière au marché de l’emploi comme moteur principal de
l’individualisation réflexive [Beck, 1983; 1986, p. 115-160; Beck,
Beck-Gernsheim, 1994, p. 43-60]. Son raisonnement est le suivant : pour avoir
une position acceptable dans la société, il faut désormais pousser l’éducation
aussi loin que possible, entrer en compétition avec ses pairs et accepter la
mobilité sociale et géographique. Éducation prolongée, mobilité fréquente et
compétition effrénée, chacun de ces facteurs stimule de façon indépendante
l’individualisation : l’éducation remplace les modes de pensée traditionnels
par des modes plus réflexifs, abstraits et universalistes; la mobilité
géographique et sociale dissout les attaches de la sociabilité première; la
compétition entraîne un certain isolement par rapport à ses pairs. En outre, la
mondialisation économique, la révolution digitale et le postfordisme ont
entraîné la flexibilité radicale du marché du travail et celle-ci a engendré, à
son tour, la précarité généralisée de l’emploi. Bien que les causes de cette
insécurité économique soient d’ordre systémique, elle est interprétée par les
individus comme une défaillance personnelle. Ajouté au déclin de l’importance
du travail en tant que source de l’identité personnelle, cela explique sans
doute pourquoi la conscience et la solidarité de classe ne sont plus de mise,
pourquoi on aboutit à un « marxisme sans classes », alors même que les
inégalités sociales ne cessent de croître et qu’une nouvelle société de classe
émerge sous nos yeux.
La dissolution de la conscience collective et de la solidarité
ne peuvent, cependant, pas être compensées par un repli sur la cellule
familiale. Dans Le Chaos normal de
l’amour, ce beau livre sur la « fin de la famille » qu’il a écrit
avec sa femme pendant une période de turbulences conjugales, Beck montre que
cette voie est également barrée. Non seulement parce que l’entrée des femmes
sur le marché du travail est liée aux mêmes processus d’individualisation, mais
aussi parce que l’émancipation des femmes est en bonne partie responsable de la
dissolution de la famille nucléaire. Maintenant que les femmes gagnent leur
vie, elles ne dépendent plus de leur mari et peuvent expérimenter des formes
non traditionnelles de relations intimes :
« Rien n’est plus évident : se marier ou pas, cohabiter sans
se marier ou se marier sans cohabiter, avoir ou pas un enfant, avant, pendant,
après la carrière, dans le cadre de la famille ou en dehors, avec celui avec
qui l’on vit ou avec celui qu’on aime, même si celui-ci vit avec une autre »
[Beck, Beck-
Gernsheim, 1994, p. 25-26].
Confrontés à la pluralité d’alternatives postconventionnelles à
la famille nucléaire, les individus sont forcés de choisir parmi toutes les
options possibles. Le retour en arrière souhaité par les conservateurs est en
tout cas forclos; car même si ces derniers ne se rendent pas compte de
l’incompatibilité du libéralisme économique et du conservatisme moral, il est
clair qu’en tant que moteur de l’individualisation, le marché du travail fait
tomber un à un les fondements de la société industrielle – la classe, la
famille, la division sexuée du travail et le mariage, tous imbriqués comme des
poupées russes.
Trop souvent on suppose que cette libération des individus (des
classes moyennes) mène à une société atomisée, anomique et hétéronome. Contre
les critiques de gauche qui estiment que les individus sont seulement libérés
de la société pour être récupérés par elle et manipulés par le marché, et
contre les critiques de droite qui se plaignent du déclin moral de l’Occident
sans pour autant s’en prendre au marché, Beck soutient la thèse que l’anomie et
l’autonomie, loin de s’exclure, sont liées potentiellement – voir même
actuellement, comme en témoigne l’importance que les individus, et les jeunes
en particulier, accordent à la qualité de vie, le fait qu’ils soutiennent les
institutions démocratiques et s’engagent volontiers dans le tiers
secteur.
Libérés, mais insécurisés, les jeunes s’engagent socialement
dans leur quartier et rejoignent les nouveaux mouvements sociaux
transnationaux. En s’associant à des réseaux locaux et en s’engageant
infrapolitiquement contre la politique, ils produisent en même temps librement
leur biographie et leurs réseaux de soutien. L’individualisation et
l’association vont donc bien ensemble, car, comme le dit Beck en s’appuyant sur
Tocqueville pour développer une vision optimiste et associationniste du monde,
« la liberté, qui fonde la communauté, crée la communauté, qui fonde la liberté
et la communauté, etc. » [Beck, 1997b, p. 398].
MONDIALISATION, TRAVAIL CIVIQUE ET COSMOPOLITIQUE
Malgré une œuvre prolifique, Beck est vraiment l’homme d’un
seul livre.
Tout est déjà écrit dans
Risikogesellschaft, et ce qui n’y est pas encore
dit en clair s’y trouve déjà en pointillé. C’est le cas, bien sûr, des thèmes
rebattus de la crise écologique, de la seconde modernité et de
l’individualisation réflexive, mais aussi des thèmes plus récents de la
mondialisation ou de la globalisation, du cosmopolitisme et du travail civique
qui retiennent depuis quelques années son attention et qu’il cherche à intégrer
dans une grande théorie sociologique de la société mondiale du risque. Bien que
Beck ne soit intervenu que tardivement dans le débat sur la globalisation, sa
contribution est néanmoins importante. Car en insistant à la fois sur la
dialectique du local et du global, et sur la multidimensionnalité de la
globalisation, il contribue à la liquidation du « nationalisme méthodologique »
(A. Smith) et à la critique du néolibéralisme
[10]. Contre la sociologie de la première modernité, qui
confond les contours de la société avec ceux de l’État-nation, Beck insiste sur
le fait que l’interconnexion transnationale des flux monétaires, des biens, des
services, des personnes, des informations, des technologies, des idéologies et
des politiques constitue une transformation sans précédent du système, qui
transcende les États nationaux et dissout leurs frontières.
L’intensification des relations sociales par-delà le monde met
en relation des localités éloignées en sorte que les événements locaux sont de
plus en plus influencés par des événements qui ont lieu à l’autre bout du
monde, et vice versa. À l’instar de
Giddens [1990], qui souligne la dialectique du local et du global, Beck conçoit
avant tout la globalisation comme un processus de relocalisation ou de «
glocalisation », pour emprunter le terme de Robertson [1995] : « Il n’y a pas
de globalisation globale. Il y a seulement une globalisation qui a lieu
localement et qui change le local » [Beck, 2000a, p. 39]. Pour Beck, la société
mondiale ne se présente donc pas tant – ou, en tout cas, pas seulement – comme
un McDonald à grande échelle que comme un petit village de Bavière où tous les
mets du monde, tous les produits économiques, technologiques et culturels ainsi
que toutes les distinctions sociales, ethniques et religieuses se retrouvent au
même endroit, les uns à côté des autres, en paix ou en conflit, formant une
pluralité sans unité.
Beck reconnaît que c’est la recherche capitaliste du profit qui
fait tourner le monde et déchaîne la mondialisation. Mais à l’encontre des
libéraux et des marxistes, il se refuse à la réduire à sa seule dimension
économique.
Pour contrecarrer la réduction économiste de la globalisation
au globalisme, il conçoit la globalisation de façon multidimensionnelle.
Distinguant plusieurs dimensions irréductibles (économique, technologique,
écologique, politique, sociale-civique, culturelle, etc.) de la mondialisation,
il discute surtout les dimensions économiques, politiques et culturelles en
insistant sur leur interdépendance [cf. également Vandenberghe, 1999].
Pour Beck, la globalisation économique est à la fois une
réalité et une idéologie. Toujours à la recherche de la combinaison la plus
avantageuse du capital et du travail, les entreprises et les multinationales
rêvent d’un « capitalisme sans travail et sans impôts » [Beck, 1997b, p. 20].
Mettant l’État et les syndicats sous pression, elles invoquent la compétition
internationale et menacent de délocaliser la production. Produisant là où le
coût du travail est le plus bas, les patrons peuvent vivre et habiter dans les
endroits les plus beaux et payer leurs impôts là où ils sont les plus faibles.
Le résultat de cette menace de délocalisation n’est pas seulement que les
entreprises sont à même de monter les États les uns contre les autres et de
négocier réductions fiscales, subventions et infrastructures
ad hoc avec chaque État.
Elles s’attaquent aussi ouvertement à l’État-providence et
pressent les gouvernements nationaux d’un côté, d’abolir les droits sociaux
acquis, et de l’autre, de garantir l’ordre et la loi, réduisant ainsi
potentiellement l’État au rôle d’un gigantesque commissariat de police. En
délocalisant la production ou en menaçant de le faire, les entreprises
transnationales créent ainsi le chômage à la maison tout en refusant d’en payer
le prix. Dans la mesure où tout se passe sans discussion au parlement, sans
décision du gouvernement et sans modification de la loi, la mondialisation
équivaut à une « infrapolitisation globale » de la société, qui politise la
société moyennant une dépolitisation de l’État et met ainsi en péril l’État
social et la démocratie.
Bien que la libéralisation mondiale du marché n’implique pas
forcément l’éclipse de l’État – ni l’avènement d’une société mondiale intégrée
d’ailleurs–, il est évident que l’identification tacite de la société avec
l’État-nation est désormais caduque. Partageant de fait le pouvoir avec les
multinationales, dont certaines disposent de budgets qui dépassent de loin les
leurs, les États sont obligés d’organiser les domaines de compétence qui sont
traditionnellement les leurs – la défense du territoire, la communication,
l’immigration, etc. – sur une base intergouvernementale ou internationale, et
d’abandonner leur souveraineté au profit d’unités politiques plus larges
(l’Union européenne), de traités multilatéraux (OTAN, OPEP) ou d’organisations
internationales (Banque mondiale, FMI).
Bien que la mondialisation apparaisse avant tout comme une
menace pour le politique, Beck demeure pour sa part optimiste et insiste avec
force sur l’émergence d’une société civile mondiale. Contre les pessimistes
comme Schiller, Mattelaert et autres auteurs du Monde Diplomatique qui identifient la
globalisation à l’américanisation et craignent la marchandisation de la planète
tout entière, il fait valoir que même des produits culturels de masse venant
des USA comme Dallas ou
Dynastie ne sont pas interprétés
partout de la même façon et qu’ils nécessitent toujours une traduction et une interprétation
locales. Cette icône de la culture occidentale qu’est Madonna n’a pas la même
signification et n’est pas interprétée de la même façon à Paris qu’à Bombay ou
à Téhéran. Les industries de la culture ont d’ailleurs elles-mêmes compris
entre-temps que la diversité culturelle est payante : les (faux) produits
exotiques se vendent aussi bien chez nous que nos produits chez eux. Il ne faut
en aucun cas sous-estimer l’impact des cultures exotiques sur la culture
occidentale. Le rap, le
raï, les nouilles japonaises et les
sans-papiers prouvent si nécessaire que l’opposition entre le centre et la
périphérie perd de plus en plus de sa force. Au fur et à mesure que les
cultures évoluent, s’interconnectent, s’interprètent et entrent en fusion, une
nouvelle culture globale, hybride ou créolisée, émerge. Les cultures
traditionnelles perdent peu à peu leur force contraignante et, si l’on en croit
Beck, l’hybridation interculturelle permet désormais en principe à tous et à
chacun de se libérer des contraintes de la culture traditionnelle et de penser
pour soi-même.
On retrouve ici les vieux thèmes de l’individualisation
réflexive et de l’infrapolitique. Mais, vraisemblablement inspiré par les
projections contre-factuelles d’une société civile globale et les esquisses
d’un gouvernement mondial qu’on trouve chez Held [1995] et Habermas [1998],
Beck transpose ses arguments au niveau global. Dans son « Manifeste cosmopolite
», il va même jusqu’à affirmer que nous devons choisir entre la
social-démocratie cosmopolite et la technocratie mondiale :
« La première vague de dérégulations nationales exige une
seconde vague de re-régulations transnationales. Sans ce pas décisif vers une
démocratisation cosmopolite, nous nous dirigeons vers une société mondiale
technocratique et post-démocratique » [Beck, 1999b, p. 15].
Beck ne se contente cependant pas de grandes déclarations.
Convaincu que « le siège de ce qui existe fait par des alternatives
provoquantes constitue la forme supérieure de la critique » [Beck, 1997b, p.
365], il formule des propositions plus ou moins concrètes ou réalisables pour
contrecarrer la « brasilianisation » du monde [Beck, 1999a, p. 93-110] et
contribuer à l’émergence d’une société civile cosmopolitique. Tout en exigeant
l’introduction immédiate de la fameuse taxe Tobin, il lance un appel aux
Églises et aux syndicats pour brider l’arrogance du capitalisme mondial et
souhaite le développement de partis cosmopolitiques pour défendre,
nationalement et transnationalement, les intérêts transnationaux des citoyens
du monde.
Encouragé par les succès récents des mouvements écologiques
(Brent Spar) et anti-capitalistes (Seattle), il prône également le
boycott des produits qui ne satisfont
pas aux normes sociales, politiques ou écologiques minimales.
Dans cette perspective de résistance des consommateurs-citoyens
à la colonisation de la vie quotidienne par le capital, il propose par exemple
d’introduire une « biographie » du produit qui indiquerait la valeur d’usage,
le prix et l’origine de la marchandise, permettant ainsi au consommateur averti
de contrôler les conditions écologiques (zones sans chimie), sociales (pas de
travail des enfants ni d’esclavage) ou politiques (droits fondamentaux,
syndicats) de la production [Beck, 1997a, p. 244].
Enfin, plus récemment, il est intervenu dans le débat allemand
sur la fin du travail [Beck, 1999a, 2000b]. Prenant la défense du « travail de
citoyenneté » ( Bürgerarbeit), en
dehors de l’État et du marché, il plaide pour un découplage du travail et des
revenus, et développe des positions assez proches de celles que défend André
Gorz en France : réduction du temps de travail, droit à l’interruption de
l’emploi et garantie de réembauche, développement du tiers secteur, possibilité
de choisir librement entre travail domestique, travail citoyen et travail
salarié classique, passage de la société du travail à la société des activités
plurielles, etc. Dans la mesure où Beck ne conçoit pas le travail de
citoyenneté et les revenus qui y sont associés simplement comme une solution
pour le chômage de masse, mais le considère plutôt comme une sorte de «
constitution matérielle » [Beck, 1999a, p. 147] de la société cosmopolitique de
l’avenir, ses positions et ses propositions se rapprochent de celles du MAUSS
en faveur d’une démocratie radicale et associationniste.
Étant donné que ses premiers écrits sur la société du risque ne
sont toujours pas traduits en français, il ne me semble pas opportun d’entamer
ici la discussion entre Beck et le MAUSS. Ce sera sans doute pour une autre
fois… En attendant, les lecteurs du MAUSS pourront ici même prendre
connaissance d’un petit texte de Beck dans lequel celui-ci résume les thèses
principales de Risikogesellschaft.
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[1]
La plupart des livres de Beck sont désormais disponibles en
anglais chez Polity Press. Ceux qui n’ont pas lu
Risikogesellschaft trouveront une bonne
introduction à la sociologie du risque dans Beck [1994 et 1999b]; à ceux qui
lisent l’allemand, je conseillerai plutôt le livre d’entretiens avec Beck qui
vient de paraître [
cf. Beck,
2000a].
[2]
Pour une discussion critique de la théorie de la société du
risque,
cf. entre autres textes, Beck
[1991], Lash
et alii [1996] et Adam
et alii [2000].
[3]
Sur les notions de danger, d’incertitude fabriquée et de
risque, défini scientifiquement par le calcul
accident x probabilité,
cf. également Luhmann [1990,
spécialement p. 148-150] et Giddens [1995, p. 4 et 151-152].
[4]
Beck adore les bons mots, les belles phrases, les slogans
faciles et les formules choc, à tel point même qu’il se laisse parfois
entraîner par ses propres trouvailles, enfile les slogans et bascule dans la
logorrhée d’une écriture quasi automatique. En outre, une fois qu’il a trouvé
la bonne formule, on peut être sûr qu’elle réapparaîtra dans un texte
ultérieur, car Beck n’est pas seulement le maître de la formule, mais aussi du
« copier-coller ».
[5]
Encore qu’on peut se demander, avec Zygmunt Bauman [1993, p.
199-209], si la théorie de la société du risque ne constitue pas le dernier
rempart de la technocratie. Après tout, quand on déclare que la prévention, la
détection et la gestion des risques incombent aux sciences, quand on voit que
l’expertise en matière des risques relève du
big
business, on ne peut pas tout à fait s’empêcher de penser que la
guerre contre les risques est le dernier retranchement de la
techno-science.
[6]
Bien que l’argument de Beck se laisse facilement appliquer aux
conséquences sociales désastreuses de la mondialisation économique et à la
critique de plus en plus répandue des experts de la Banque mondiale et du FMI,
Beck n’a pas vraiment grand-chose à dire sur les risques d’un « Tchernobyl
économique » [Beck, 2000a, p. 201]. Mais à la différence d’Anthony Giddens, qui
soutient des thèses tout à fait similaires sur la « fin de la nature » et l’«
incertitude fabriquée » caractéristiques de la modernité tardive [Giddens,
1994; à comparer : Beck et Giddens
in
Franklin, 1998], Beck se tient loin des compromis et des compromissions de
Giddens avec le New Labour de Tony Blair, et maintient une perspective
critique. Si Giddens se place volontiers à la droite de la gauche — du moins si
on considère la troisième voie de ce côté-ci de la Manche —, Beck se situe
clairement à la gauche de Giddens, mais refuse néanmoins de rejoindre les
positions de la gauche de la gauche. D’une façon plus générale, on peut
d’ailleurs dire que depuis le passage giddensien de la « théorisation réflexive
» à la « théorisation simple », la lecture de Beck est bien plus stimulante que
celle de Giddens, alors qu’ils disent, en gros, la même chose sur la société du
risque — à cette différence près que Beck se refuse à encourager les
entrepreneurs à prendre… plus de risques [
cf. Giddens, 1998, p. 116].
[7]
Bien que la théorie de la « modernisation réflexive » ait été
développée en commun par Beck, Giddens et Lash [
cf. Beck, Giddens, Lash, 1994], ces auteurs ne
l’entendent pas forcément de la même façon. Si Beck conçoit la modernisation
réflexive comme la confrontation de la société industrielle avec elle-même,
Giddens la rattache à la « réflexivité institutionnelle », c’est-à-dire à «
l’utilisation régulée de la connaissance des conditions de la vie sociale en
tant qu’élément constitutif de son organisation et de sa transformation »
[Giddens, 1991, p. 20], tandis que Lash s’appuie plutôt sur le « jugement
réfléchissant » de Kant pour pousser la théorie de Giddens et de Beck dans une
direction esthétisante [
cf. également
Lash, 1993].
[8]
Sur les antécédents de la théorie de l’individualisation (Marx,
Durkheim, Weber, Simmel, Elias),
cf.
Kippele [1998]. Pour une discussion et un large panorama de la thèse de
l’individualisation,
cf. Beck et
Beck-Gernsheim [1994], Heelas, Lash et Morris [1996], Beck et Sopp
[1997].
[9]
Ce n’est pas seulement l’industrie qui est privatisée, mais
aussi la vie de chacun. Beck a sans doute raison sur le principe, mais il
suffit d’adopter, juste un moment, la perspective bourdieusienne pour
s’apercevoir que l’individualisation dépend aussi de certaines conditions
matérielles et qu’en pratique, celle-ci demeure surtout le privilège des jeunes
des classes moyennes.
[10]
Depuis une dizaine d’années, le thème de la globalisation ou
mondialisation a remplacé celui du postmodernisme et s’est imposé comme le
thème central des sciences sociales. Le livre que Beck [1997] a consacré à la
mondialisation ne constitue en fait pour l’essentiel que la reprise et le
développement de la superbe analyse d’Anthony McGrew [1992]. Inspiré par les
travaux d’Albrow, Appadurai, Bauman, Cerny, Giddens, Habermas, Held, Lash,
Robertson, Urry et quelques autres, Beck a également contribué au débat en
publiant quelques-uns de leurs textes dans la collection qu’il dirige chez
Suhrkamp [
cf. Beck, 1997a et
1998b].