2001
Revue du Mauss
Acte III. Naturaliser la culture. Faut-il naturaliser l’esprit et le social ?
Le naturalisme dans la sociologie américaine au tournant du siècle. La genèse de la perspective de l’École de chicago
Daniel Céfaï
La publication par Charles Darwin de
The Origin of Species en 1859 donne
lieu à une révolution intellectuelle aux États-Unis. Une guerre s’engage entre
partisans et détracteurs qui voient dans son livre un attentat contre les
Saintes Écritures ou une perversion de l’esprit scientifique [Darwin, 1859]. Le
darwinisme se fraye malgré tout son chemin, de la fin de la guerre civile à la
Première Guerre mondiale, principalement sous la forme du spencérisme : tous
les fondateurs de la science sociale ou de la sociologie américaine – W. G.
Sumner, L.Ward, F. Giddings, Ch. H. Cooley et A. Small – sont imprégnés de la
pensée de H. Spencer
[1].
Le naturalisme au tournant du XIX
e au
XX
e siècle est à penser dans cet horizon de controverses
dans lequel s’inscrivent nécessairement tous les inventeurs de la science
sociale. L’enjeu est celui de la posture ontologique à adopter sur la
continuité/discontinuité des lois de la nature et des lois de la société, de la
nature biologique et de l’esprit humain, qui donne lieu d’un côté, à un
physicalisme souvent béhavioriste, de l’autre côté, à une philosophie
pragmatiste, possibiliste et émergentiste. Le naturalisme que revendiquent John
Dewey ou George Herbert Mead, que ce soit dans les premiers textes sur l’arc
réflexe et la place de l’instinct, ou dans les textes ultérieurs sur la théorie
de l’action ou de la situation, est de cette veine, de même que les recherches
sur la « nature de la nature humaine » au fondement de la psychologie sociale
[Faris, 1937]. Cet enjeu est tout autant sinon plus d’ordre politique, puisque
le spectre des positions qui se réclament du naturalisme s’étend entre
libéralisme anti-étatique, élitisme entrepreneurial et ségrégationnisme racial
d’un côté, et variantes du réformisme social de l’autre. Ces dernières,
opposées aux théories de l’instinct portées par les
lobbies eugéniste et nativiste,
défendent, à propos de la question noire et de la question sociale, un principe
élémentaire d’égalité entre les hommes, acceptent le poids du milieu dans la
formation des individus et modèlent une autre conception de la nature et de la
nurture dans des expérimentations
pédagogiques comme la
Laboratory
School des Dewey à Chicago, proposent des formes de démocratie
sociale dans les
social settlements, à
l’encontre de l’idée de sélection naturelle. Ce modèle naturaliste va, à
distance, féconder nombre de propositions de l’écologie humaine et de la
psychologie sociale de Chicago. Cette opération se fera au prix de l’abandon du
cadre de la philosophie de l’histoire spencérienne, de la modification du
statut de l’analogie organiciste et de l’invention d’outils d’enquête
empirique. Mais l’émergence de nombre de catégories mises en œuvre par la
sociologie de Chicago reste incompréhensible hors du cadre philosophique et
politique du darwinisme et du spencérisme.
L’HÉRITAGE DE DARWIN ET DE SPENCER
La lecture de Spencer montre à quel point les concepts
sociologiques mis en avant à Chicago sont incompréhensibles sans la référence
au darwinisme social. H. Spencer applique le schème de l’évolution biologique à
la psychologie et à la sociologie. Les lois de la structure sociale et de la
transformation sociale sont les mêmes que les lois de la nature. Le principe de
survie des plus aptes (
survival of the
fittest) est emprunté à l’
Essai sur le
principe de population de Malthus
[2]. Parallèlement, les processus de croissance, de
différenciation et d’intégration du corps social sont copiés sur ceux de
l’organisme animal [Spencer, 1877-1882, vol. II, chap. 2]. Les lois de
développement, de structure et de fonction, énoncées par la morphologie et la
physiologie de la société, sont les mêmes que les lois de la vie [Spencer,
1874, p. 65-72]. Spencer va plus loin que Comte en expliquant qu’il ne s’agit
pas d’une formule rhétorique mais d’une « analogie réelle », non pas
d’une
« ressemblance apparente », mais d’un « parallélisme
fondamental » : le super-organisme qu’
est la société est une totalité dont les parties
sont dans une relation de dépendance réciproque entre elles et avec cette
totalité. Le saut d’un transformisme biologique limité à une théorie du
changement organique et de la filiation interspécifique à une philosophie de
l’évolution à prétention universalisante est alors consommé [Spencer, 1874, p.
355
sq.]. Natalité et mortalité,
fécondité et croissance, maturité et déclin caractérisent ainsi les
civilisations. Leur
histoire naturelle
requiert une
sociologie descriptive,
qui accumule et ordonne des séries de faits sociaux, comme les plantes dans des
herbiers et des jardins, sur des planches et des tables botaniques. La
sociologie doit renouveler le travail de classification et de hiérarchisation
qui avait été celui de Buffon et de Linné, avant de se risquer, par des
opérations de généralisation par induction
[3], à dégager les étapes et les lois du développement de
l’organisme social. L’histoire de la production de l’organisation sociale, de
la consolidation du lien social et de l’atténuation du conflit social commence
avec la croissance des formes de coopération entre groupes primitifs. La
transition de la société barbare à la société militaire, et de celle-ci à la
société industrielle, est allée de pair avec l’élargissement des territoires où
règne la paix civile, avec le passage d’un régime de statut à un régime de
contrat, avec la complexification de la division du travail, avec
l’autonomisation des fonctions productives et politiques. Ce processus de
complexification fonctionnelle est interprété par H. Spencer comme une
évolution vers des distributions plus différenciées et plus hiérarchisées de
l’organisation
opérative des flux de
production et de distribution, et de l’organisation
régulatrice des échanges de
communication et de coordination
[4]. La limite, cependant, de cet organicisme est le fait
que le super-organisme n’a pas une conscience unifiée comme l’organisme
individuel : à cette proposition, Spencer peut d’autant moins contre-venir
qu’il défend farouchement une philosophie libérale orientée contre le «
dirigisme étatique ».
Une autre proposition de H. Spencer va connaître un large écho
et soulever la controverse : celle de la
valeur
pratique de la science sociale. Une des finalités assignées à la
sociologie est de montrer la complexité de l’organisme social, irréductible à
quelques schémas de causalité et irréformable par quelques lois et décrets. Les
velléités de changement social par voie législative s’en voient d’autant
relativisées, sinon invalidées. L’étude du « cours normal de l’évolution
sociale » permet d’anticiper certains effets de la « politique rationnelle »,
et d’écarter celles qui ne lui seraient pas conformes, parce que violant les
principes de compétition et de sélection [Spencer, 1874, chap. 15, p. 381
sq.]. La vérité biologique soutient la
connaissance de la psychologie et de la sociologie, et doit fonder la pratique
du gouvernement. Mais H. Spencer ne défend pas l’idée d’un réformisme actif : «
Le meilleur à faire est de laisser le progrès social se déployer sans entrave.
» Politique et philanthropie doivent prévenir et punir l’injustice, mais leur
intervention ne peut avoir que des effets désastreux et pernicieux [p. 376]. La
pensée spencérienne sera avant tout reprise par des libéraux conservateurs.
Elle se recroise aisément avec l’éthique calviniste d’une piété séculaire, du
caractère inévitable de la souffrance ici-bas, du salut par le travail et
l’entreprise, et avec l’imaginaire libéral du
laisser-faire, laisser-aller, en résonance avec
l’idée de la lutte pour l’existence (
struggle
for life) comme loi de la nature. Mais là encore, il faut être
prudent. Le darwinisme peut être aussi bien le fondement d’un libéralisme
individualiste et antiinterventionniste que d’un protectionnisme économique et
racial ou d’un socialisme égalitaire et collectiviste. P. Tort montre comment «
tout progrès de civilisation se caractérise chez Darwin par l’instauration
progressive d’un fonctionnement anti-sélectif des institutions humaines ». Il
n’y a ni continuité ni rupture entre nature et société, entre le biologique et
le psychique : la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui,
privilégiant les conduites anti-sélectives d’altruisme, de sympathie ou de
solidarité et excluant de plus en plus les comportements d’élimination à
travers institutions, éthique et droit, retourne la sélection naturelle contre
elle-même. C’est l’
effet réversif de
l’évolution, concept qui apparaît dans
La descendance de l’Homme [ 1871;
cf. en particulier
I
re partie, chap. IV, sur la
sympathie comme « sentiment altruiste de solidarité assimilative »] et qui
signe la torsion paradoxale des instincts naturels en
instincts sociaux. C’est ainsi que des
anarchistes comme Émile Gautier, l’inventeur de l’expression « darwinisme
social
[5] » [ 1880], ou
Pierre Kropotkine [ 1906] se réclament de Darwin, loin de la tentation d’une
politique inégalitaire, sélectionniste et eugéniste. C’est ainsi que le
darwinisme social qui préside à la naissance de la sociologie américaine
connaît une extrême variété de visages épistémologiques et politiques qu’il
nous faut rapidement restituer pour nous défaire des caricatures les plus
naïves du naturalisme.
Le plus en vue des darwinistes sociaux est W. G. Sumner [ 1884;
1963], fondateur du département de sociologie à l’université de Yale, que
RHofstadter présente comme un représentant du pessimisme de Malthus et Ricardo,
un grand prédicateur du puritanisme et un vulgarisateur de la théorie de
l’évolution. W. G. Sumner est le plus radical des libéraux de filiation
spencérienne. La vie en société a pour conditions élémentaires « la nature des
êtres humains et la nature sur terre ». La
lutte
pour l’existence et la
compétition
pour la vie sont les seuls moteurs de l’évolution sociale. L’État ne
doit pas contrevenir à la sélection, source de progrès. La production et la
reproduction, l’accumulation et le contrôle des ressources économiques,
techniques et militaires sont au cœur de la dynamique sociale et politique. «
Les millionnaires sont des produits de la sélection naturelle » : la
compétition qui les oppose les pousse à se surpasser, les privilèges qui leur
sont concédés sont un « bon marchandage pour la société ». En regard de ce
dynamisme libéral, les valeurs d’égalité sont contre nature : les droits sont
tout simplement des usages et des mœurs (
folkways) qui ont trouvé une traduction dans les
lois et qui opèrent comme les « règles du jeu de la compétition sociale »
[Sumner, 1906, p. 48; 1934, p. 358
sq., et en particulier « Some Natural Rights »
et « Socialism »]. Le seul droit naturel est le « droit naturel au capital ».
Le super-organisme social change à un rythme géologique, ses lois naturelles
sont aussi implacables que les lois de la physique. Les velléités réformistes
ne peuvent qu’entraver ce progrès où le déterminisme biologique est prédominant
et la conscience humaine un épiphénomène. L’enseignement de W.G.Sumner sera
repris à Yale par Albert G.Keller, qui appliquera les concepts de variation,
sélection, transmission et adaptation à l’étude des
folkways [Keller, 1933]. Franklin H.
Giddings met également au centre de sa sociologie les concepts d’équilibrage et
de différenciation
[6]
[Giddings, 1901, p. 157]. Cette perspective est à comparer avec celle de Lester
F. Ward, premier président de l’
American
Sociological Society en 1906. Dans
Dynamic Sociology, ce botaniste et
paléontologue, admirateur de Comte et disciple de Darwin, présente une masse de
matériaux scientifiques d’où il ressort que l’évolution organique et sociale va
vers des niveaux toujours plus complexes d’intégration dynamique. Mais L. Ward
récuse, autant que les instrumentalistes autour de J. Dewey dans l’espace
philosophique, la version unitaire de l’évolution selon Spencer. Il introduit
le concept de
forces sociales : « Vue
objectivement, la société est un objet naturel, présentant une variété de
mouvements compliqués, produits par une classe particulière de forces
naturelles » [Ward, 1883, I, p. 472; 1906]. Cette représentation de la société
comme un champ de forces en interaction sera reprise par A. Small, W. I. Thomas
ou R. E. Park. Elle ouvre à la possibilité de la réforme du monde existant. «
La question est alors : l’homme peut-il contrôler ces forces à son avantage
comme il contrôle les autres forces naturelles ?» [Ward, 1883, vol. 1, p. 35;
et pour une classification des forces sociales : p. 472]. De même que la
connaissance des lois de la physique newtonienne a permis de domestiquer les
forces naturelles, de même la connaissance des forces sociales, dont la nature
est
psychique et non pas physique,
permettra au gouvernement de les maîtriser pour le bien commun
[7]. L’esprit est un facteur de
l’évolution humaine, qui a ses propres lois de constitution et mécanismes de
fonctionnement : le statut de la sociologie en découle.
Un problème récurrent est celui de la place de la connaissance
sociologique dans l’architectonique des sciences [Ward, 1895]. L. Ward rappelle
l’introduction par A. Comte du terme de sociologie comme un équivalent de
physique sociale, qui lui attribue le statut de complément de la philosophie de
la nature et de substitut à la philosophie de l’histoire, et lui assigne pour
tâche « l’étude positive de toutes les lois fondamentales propres aux
phénomènes sociaux » [Comte, 1839, p. 185]. La sociologie est la dernière venue
des sciences positives, après l’astronomie, la physique, la chimie et la
biologie, avec lesquelles elle a un rapport de « filiation génétique », qui
n’est pas de « subordination logique ». L.Ward, après Spencer [ 1881], rajoute
la psychologie entre les deux dernières, alors que Comte en faisait une «
biologie transcendantale ». Mais un autre type de rapport de « hiérarchisation
synoptique », distinct d’une mise en ordre selon des degrés de généralité et de
complexité, existe entre la sociologie et les autres sciences morales
[8].
L. Ward cherche à démarquer la sociologie de l’économie et de
la biologie pour délimiter les frontières de sa juridiction et lui assurer une
place dans la classification des sciences. Il cite à cet effet J. Stuart Mill,
qui avait déjà en 1836 décrit une science entretenant avec le social ou le
politique un rapport analogue à celui de l’anatomie et de la physiologie avec
le corps humain, et dont l’économie politique serait une branche [Mill, 1844].
Le désir d’acquérir des richesses, le besoin de consommer ou l’aversion au
travail ne sont que quelques-uns des motifs ou des passions de la nature
humaine, et la mise en œuvre de moyens en vue d’atteindre des objectifs de
façon économique n’est qu’un des registres des actions sociales. La sociologie
s’intéresse de façon beaucoup plus ample à l’entrée des hommes en association,
à l’extension des liens de coopération vers des fins et par des moyens toujours
plus divers, aux types de personnalités, de relations et de conduites qui sont
induites par ces formes d’union sociale. Selon L. Ward, anthropologie,
démographie et histoire sont dans le même rapport que l’économie politique avec
la sociologie. Elles doivent être poursuivies comme une « préparation
nécessaire à l’étude de principes d’ordre supérieur ». Que ce soit dans l’ordre
génétique ou dans l’ordre synoptique, la sociologie couronne le système de
classification des sciences.
Dans ces tentatives de classification, le problème du rapport
entre biologie et sociologie n’est pas toujours clairement résolu. Pour Ch. A.
Ellwood [ 1896] par exemple, « la nature a invité plus de convives au banquet
qu’elle n’a mis de couverts » [Malthus, 1798] : d’où la pauvreté, la maladie et
la mort des moins résistants. Ellwood présente la thèse eugéniste de F. Galton,
le cousin de Darwin, qui espère par le jeu de la sélection naturelle améliorer
les qualités raciales, physiques et morales des futures générations [Galton,
1869; 1889]. Cette application pratique du darwinisme à une « philanthropie
scientifique » ne lui paraît pas infondée en ceci que les travailleurs sociaux
ont pu constaté un « élément biologique dans les problèmes sociaux du crime, du
paupérisme et autres formes de dégénérescence » [Ellwood, 1896, p. 192]. Mais
il maintient néanmoins que la sociologie est une « interprétation psychologique
de la vie sociale » et que l’éducation reste le principal facteur de croissance
de la vie individuelle [p. 193]. Signe des temps, il rejettera sans équivoque
le darwinisme quelques années plus tard [Ellwood, 1909, p. 188-194]. D’autres
auteurs, comme Simon Patten ou Thomas N. Carven, chercheront à intégrer
biologie et économie dans un cadre darwinien [Hofsdadter, 1944, p. 148
sq.].
Un cas original est celui de Thorstein Veblen. Dans la
Théorie de la classe de loisir [
1899], il recourt au schème de la sélection naturelle pour rendre compte de la
formation des classes sociales. Mais il renverse de pied en cap l’imagerie de
l’entrepreneur capitaliste comme le mieux armé dans la lutte pour l’existence.
Le darwinisme est mis au service d’une démonstration qui contredit le
conservatisme évolutionniste. La lutte des classes est pensée comme
conflit des instincts. Les
businessmen sont présentés comme des
délinquants sans foi ni loi, des barbares, prédateurs et saboteurs. La
prépondérance de l’affairisme sur l’industrie est allée de pair avec un
déplacement de la rivalité en vue de la productivité entre entrepreneurs encore
animés par un instinct de travail utile ( workmanship) vers une lutte entre des possédants
oisifs, emportés par un désir égoïste d’appropriation, d’accumulation et de
consommation sans limite, et des producteurs soumis à l’exploitation et à la
domination des premiers. T. Veblen se réapproprie la leçon de Darwin, mais en
lui imprimant une torsion politique et épistémologique. Ni philosophie
déterministe ou finaliste, ni idéologie conservatrice ou capitaliste de
l’évolution sociale. D’un côté, réconciliation du principe de sélection et de
compétition avec le principe du socialisme, et critique de la perversion de
l’évolution par le parasitisme improductif des affairistes. De l’autre,
condamnation d’une nomologie et d’une téléologie dans l’étude de la nature et
de la systématisation de la science sociale dans l’horizon d’une anthropologie
utilitariste et hédoniste [Veblen, 1898]. Ce dernier thème sera développé
conjointement par J. Dewey, Ch. H. Cooley et J. M. Baldwin, et aura des effets
sur la théorie des désirs proposée par W. I. Thomas et F. Znaniecki à Chicago :
la constitution des propensions psychiques et sociales n’est pas rabattable sur
une comptabilité des plaisirs et des peines, et moins encore assignable à une
subjectivité perçue comme un atome isolé. « L’individu est le produit de sa vie
sociale et la société est une organisation de tels individus » [Baldwin, 1911,
p. 128]. La sociologie est indissociablement une psychologie sociale.
ALBION SMALL ET LA SOCIOLOGIE DE CHICAGO
Plus directement significative pour notre propos est la
généalogie de la science sociale proposée par Albion Small, qui fonde le
département de sociologie et d’anthropologie de Chicago en 1892 et sera
l’éditeur de l’American Journal of
Sociology à partir de 1895. A. Small se réfère à
L. Gumplowicz [ 1885; 1893; 1898] et à G. Ratzenhofer [ 1893;
et aussi Die soziologische
Erkenntnis], qui montrent comment des intérêts conflictuels se
combinent et se composent les uns les autres pour fonder la « lutte des races »
ou la « lutte des classes ». Pour G. Ratzenhofer, « les lois sociales sont des
modalités des lois de la nature, qui ont une validité générale ». Le contact
entre hordes primitives, matriarcales et égalitaires, introduit un facteur de
concurrence. Tandis que les communautés de cultivateurs, qui ont horreur de la
lutte, entretiennent des relations de réciprocité qui les font stagner, les
tribus de chasseurs et cultivateurs se font la guerre, se massacrent et
s’asservissent : de là, la domination d’un groupe de nomades qui s’impose comme
classe dominante et fonde un État, qui garantit la coutume (Sitte), le droit commun et le droit positif,
régulant et pacifiant la lutte sociale.
La compétition est un fait naturel qui a sa source dans une «
loi de l’hostilité entre individualités » pour leur espace vital, en vue de
satisfaire leur alimentation et leur procréation. Elle a pour effets la
sociation (
Vergesellschaftung) sur la
base d’une communauté d’intérêts, la différenciation sociale et étatique des
groupements humains, la lutte pour l’existence entre entités politiques
[9]. A. Small est pourtant, avec
L. Ward et E.A. Ross, l’un des artisans de l’abandon de l’analogie de
l’organisation sociale avec l’organisme biologique. Il récuse l’usage
dogmatique des représentations spencériennes pour comprendre le « processus de
l’association humaine » [Small, 1895; 1905, p. 3 et p. 131]. « Les principes de
sociologie de Spencer sont de supposés principes de biologie étendus aux
relations sociales. Mais les socio-logues comprennent aujourd’hui les facteurs
décisifs des relations sociales comme étant d’
ordre psychique et non pas biologique » [Small,
1897, p. 742].
America is a many and America is
a one : une société ne peut être saisie dans sa totalité, dans son
unité et dans son identité indépendamment des processus d’« affection mutuelle
» [p. 23] ou d’« accommodation réciproque » [p. 141] des individus – de «
communication par la pensée, le sentiment et le projet », de balancement,
d’inspiration et de limitation des conduites, d’équilibre, d’antagonisme et de
coopération entre intérêts [p. 425].
Le terme « évolution », poursuit A. Small [ 1916, p. 773],
n’est « ni un talisman pour produire des phénomènes objectifs, ni un code pour
interpréter automatiquement les phénomènes ». C’est un
concept analogique – comme celui de
stratégie qui, emprunté au langage militaire, n’implique pas que l’état social
soit un état de guerre permanent. L’analogie à l’organisme devient une arme
contre l’organicisme. À l’illusion de pouvoir ressaisir la cause sociale, cause
efficiente de tous les processus sociaux, se substitue l’attention aux «
interrelations entre activités humaines » – « relations de cause et d’effet, de
conditionnement ou de qualification, de stimulation ou de répression,
d’augmentation ou de diminution des activités » [p. 804-805] – qui a livré une
« jungle tropicale de faits incontrôlés ». Ch. H. Cooley abonde dans ce sens
dans une passe d’armes avec F. Giddings au congrès de l’
American Economic Association à New Orleans en
1903, à propos de sa communication « The Theory of Social Causation ». Il
qualifie de matérialistes les raisonnements mécanicistes et déterministes de
Spencer, et leur oppose une « vision organique de l’histoire » : « Esprit et
matière, sol, climat, flore, faune, pensée, langage et institutions sont les
aspects d’une croissance totale » et « n’ont aucune existence réelle hors de la
vie totale qu’ils partagent, de la même manière que les membres du corps
partagent la vie de l’organisme animal » [p. 813]. « Dans le monde organique,
autant dire dans la vie réelle, chaque fonction est un centre d’où des causes
irradient et vers lequel elles convergent » : elles sont toutes cause et effet,
sans que l’on puisse les dissocier comme des « variables indépendantes », ni
que l’on puisse leur assigner un « primat logique » [
ibid.]. A. Small organise lui-même
toute une panoplie de concepts qui seront cruciaux à Chicago [Small, 1905, p.
401-403] : le « contact volontaire ou involontaire » [Small, 1905, p. 486;
Greef, 1886; 1889, vol. 1, p. 217; 1893; 1895] comme degré zéro de la
socialité; la « morphologie sociale » comme science des formes qui se
configurent dans les interactions et les associations [Small, 1905, p. 498;
Simmel, 1896-1897], donnant lieu au « processus social » comme « collection de
différenciations » [Small, 1905, p. 491; Spencer, 1877, section 145]; les «
groupements d’individus » comme produit de la combinaison entre la
complémentarité et la conflictualité de leurs intérêts, et la « socialisation »
comme moment de « transformation du conflit
[10] en coopération ».
Tous ces concepts auront donc leur place dans le langage
sociologique de Chicago, en particulier dans la Green Bible, l’Introduction to the Science of Sociology [ 1921]
de R. E. Park et E.W. Burgess. On les trouvait déjà dans le
Source Book for Social Origins [ 1909]
de W. I. Thomas, recueil de textes sur la préhistoire de l’humanité et sur la
naissance de la société, en vogue à Chicago jusque dans les années vingt. Après
avoir indiqué l’importance de l’hypothèse évolutionniste pour comprendre le
monde contemporain, W. I.Thomas se réfère explicitement à A. Small et propose
de recourir, pour rendre compte des processus sociaux, à une combinaison des
principes d’inhibition et d’imitation de G. Tarde, de contrat de G. de Greef et
de conflit de L. Gumplowicz. Et il anticipe le chapitre de Park et Burgess –
dans leur Introduction to the Science of
Sociology [ 1921] – sur le contrôle comme « visée de toute activité
orientée » vers les choses et vers les autres, et source de tout développement
organique et social. La recherche du contrôle serait à l’origine des organes du
mouvement, de la perception et de la préhension, puis de la domestication du
feu, des animaux et des plantes, enfin de l’invention des outils techniques et
du langage articulé. Elle donnerait naissance aux formes d’association, de
coopération et de pouvoir entre les hommes, fonderait la société, avec ses
modes d’accumulation, de transmission et d’accroissement des connaissances, ses
institutions magiques et religieuses, légales et politiques qui en assurent la
reproduction. W. IThomas, en bon pragmatiste, reprend à son compte la dynamique
de l’attention et de l’habitude, la première étant mise en éveil par des
situations de crise, au sens de « perturbation des habitudes ». Quand la
technique ou le langage par exemple se révèlent inadéquats à la focalisation
sur les objets et à leur manipulation, l’attention permet d’inventer des
solutions, et ce faisant, produit une « accommodation à la crise » et un «
réajustement à l’environnement » de la conscience individuelle ou de l’esprit
social [Thomas, 1909, p. 14 et p. 18-22]. La théorie des désirs et des
attitudes qu’il peaufinera avec F. Znaniecki dans The Polish Peasant [ 1919] est déjà là en
germe.
C’est également dans ce terreau que la pensée pragmatiste de
George Herbert Mead et de John Dewey va grandir, parallèlement à la sociologie
de Ch. H. Cooley, de R. E. Park ou de R. McKenzie. Écologie humaine et
psychologie sociale, qui sont les deux grands volets de la sociologie de
Chicago dans les années vingt, se revendiquent l’une et l’autre du
naturalisme.
L’
écologie humaine
étudie l’équilibre dynamique du « système des relations vitales et
fonctionnelles » entre les hommes, qui entrent dans des configurations de
sélection et de compétition entre des individus, des groupes et des espèces qui
se battent pour leur maintien, leur accroissement et leur reproduction, pour
l’accès aux ressources et le contrôle des territoires. La
psychologie sociale se superpose à la
morphologie et à la physiologie sociales
[11]. La totalité organique des formes d’interdépendance
écologique entre les hommes se redouble d’un « ordre moral », d’une « société
culturelle fondée sur la communication et le consensus » [Park, 1936, p. 13],
qui a une fonction d’intégration et de socialisation, qui crée des solidarités
et des appartenances, et qui rend possibles les entreprises
collectives.
Dans les années vingt, le qualificatif de « naturel » prend
plusieurs sens, entremêlés les uns aux autres.
– C’est d’abord la métaphore de la ville comme « laboratoire
naturel » où le sociologue dispose d’un « site naturel » d’enquête et où les «
expérimentations » du réformisme social peuvent être engagées, fondées sur une
connaissance scientifique et non plus guidées par un sentimentalisme
philanthropique. Ce projet d’une recherche naturaliste est aujourd’hui encore
au centre du dispositif de légitimation de l’enquête de terrain. Il se retrouve
sous la plume d’auteurs des années cinquante à soixante, héritiers de Chicago,
aussi variés que Anselm Strauss, David Matza, Erving Goffman ou John
Lofland.
– C’est ensuite l’idée de l’émergence des phénomènes sociaux
comme résultant de forces qui échappent à la conscience humaine et comme
étrangères au « produit rationnel » d’une volonté collective. Les processus de
la révolution, de la guerre et de la grève, ces formes de l’action politique,
les cours de vie du marginal, du voleur ou de la prostituée, ces figures de la
délinquance urbaine, ou les carrières des institutions immobilières,
économiques ou journalistiques, qui font l’objet de thèses dans les années
vingt et trente, ne sont pas voulus ni compris par les acteurs
eux-mêmes.
– C’est encore l’objectif d’une étude des « aires naturelles »
qui, loin d’être des lieux empiriques, sont des territoires où des populations
entrent dans des relations explicables par des lois écologiques de symbiose ou
de subordination, de rivalité et de succession, et d’une étude des « histoires
naturelles » des individus et des institutions qui, loin de se réduire à des
chronologies anecdotiques, dégage des types idéaux, des classes et des
lois.
– R. E.Park récuse d’avance la limitation de la sociologie au
témoignage pittoresque de milieux sociaux, à la narration d’événements concrets
ou à la dépiction de portraits personnels. Il s’appuie pour cela sur la
distinction entre description idiographique et science nomologique de W.
Windelband. La sociologie doit obéir au double impératif d’une « observation
naturaliste » du monde social, à la façon des biologistes ou des zoologues, et
d’une description de faits sociaux dont des « lois naturelles » de la société
pourront être induites. Ces lois, enracinées dans des collections de faits,
formulées comme des propositions générales, peuvent être en retour testées dans
des enquêtes empiriques.
La révolution darwinienne, réélaborée à travers la révolution
pragmatiste, aura doté la sociologie de Chicago de sa matrice d’argumentation
et de justification.
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117-130.
[1]
John Fiske laisse tomber le comtisme et se fait le promoteur de
Herbert Spencer à Harvard, avant que William James adopte ses
Principles of Psychology comme manuel;
William Graham Sumner entre en conflit à Yale en 1879-1880 avec le président de
l’Université pour avoir introduit
Study of
Sociology dans son enseignement [Hofstadter, 1944; Hull, 1973;
Haskell, 1977]. Voir l’hommage mitigé de Cooley [ 1920] qui reconnaît néanmoins
cet ascendant de H. Spencer de 1870 à 1890. Pour un panorama de la pensée
philosophique à l’époque,
cf. Kuklick
[ 1977].
[2]
H. Spencer [ 1852; 1872; 1904], tout en soulignant qu’il avait
dès 1850 présenté ses thèses sur la conservation et l’élimination des
organismes vivants, reconnaît à Ch. Darwin la paternité des principes de
sélection naturelle et de variation spontanée avec toutes leurs
implications.
[3]
La compilation de matériaux par la sociologie descriptive
[Spencer, 1874-1910] est le soubassement du travail d’induction [
cf. par exemple, Spencer,
1877].
[4]
Spencer [ 1874, vol. 1, p. 65; vol. II, chap. 6 à 9, sur les
appareils et les fonctions organiques; et « The Industrial Type of Society » :
V, p. XVIII]. Sur l’effet réversif,
cf. Tort [ 1992, p. 43], où il insiste sur la «
triple incompatibilité logique et pratique » entre l’éthique darwinienne et le
malthusianisme appliqué, l’eugénique galtonienne ou le darwinisme social.
[5]
Dans les annales de la première rencontre annuelle de
l’
American Sociological Society à
Rhode Island en 1906, à côté des communications de L.F.Ward, Ch. A. Ellwood,
E.A. Ross, A. W. Small et Ch. H. Cooley, est publié Wells [ 1907], qui explique
l’origine européenne du terme et se livre à un plaidoyer en faveur de
l’application des lois de l’évolution biologique à l’amélioration de la race. À
cet éloge de l’éliminationnisme contre la « détérioration physique » et la «
dégénérescence morale » des populations, à cette critique du syndicalisme et du
socialisme au nom de l’individualisme libéral – discours dont la présence dans
ce recueil est l’indice de leur dominance et de leur légitimité à l’époque –,
L. F. Ward répond par une condamnation de cette « vision du monde
oligocentrique qui tend à prévaloir dans les classes élevées de la société »
[p. 132], éloge de la démocratie pour le plus grand nombre qui n’est pas
partagé par E.A.Ross, pour qui la reconnaissance de l’égalité raciale est une «
folie monumentale » [p. 137].
[6]
Pour F. H.Giddings, l’explication par les causes (
social causation) a lieu dans la
nature, totalité dont l’homme fait partie et où tous les éléments sont
interdépendants. L’homme est une variable parmi d’autres : sa volonté est effet
d’autres causes et cause d’autres effets.
[7]
L.Ward s’oppose à la lecture de Spencer par Sumner et Giddings.
Son ami le major John W. Powell, premier directeur de l’
American Bureau of Ethnology, partage avec lui
la critique des limites du libéralisme évolutionniste [
cf. Powell, 1888]. À partir de 1903,
L. Ward ¤ ¤ se rallie à certaines des idées de Gumplowicz et Ratzenhofer.
S’opère alors une synthèse singulière entre le principe de la lutte des races
et le rejet du laisser-faire, laisser-aller : le bien commun consiste en une
intervention de l’État pour renforcer la cohésion sociale et raciale dans le
creuset d’un nationalisme populiste. Mais il reste hostile à toute forme
d’eugénisme [
cf. Ward,
1907].
[8]
Sur cette classification en France à la même époque, voir
Karsenti [ 1997], Mucchielli [ 1998; en particulier sur les rapports de la
sociologie durkheimienne à la biologie, la criminologie et la psychologie,
cf. p. 261-358]. Voir aussi Clark [
1984].
[9]
Mais tandis que L. Gumplowicz s’en tient au constat de la lutte
des races, dont la fusion donne naissance à l’État et qui perdure sans espoir
de solution, G. Ratzenhofer part de la représentation d’une homogénéité
initiale de l’espèce humaine et mise sur le pouvoir civilisateur de l’État de
droit sur les peuples de sa juridiction et sur le pouvoir pacificateur du
mouvement de différenciation et d’équilibrage des intérêts sociaux. Le principe
d’hostilité pourrait même être supprimé par la réalisation d’une « éthique
positive » dans un « socialisme conscient » [Small, 1905, p. 183-394].
[10]
Sur le conflit, outre Simmel et Ratzenhofer, voir le répertoire
de l’
AJS [ 1900, vol. VI]; et dans
Small [ 1905 : p. 216], le tableau des étapes de développement conflictuel et
de développement éthique des sociétés humaines.
[11]
Paraissent ainsi à cette époque, outre les travaux de L. F.
Ward, E. A. Ross, Ch. H. Cooley, W. G. Sumner, E.A. Ross, ceux de Thomas [
1909] et Ellwood [ 1912].