2001
Revue du Mauss
Acte III. Naturaliser la culture. Faut-il naturaliser l’esprit et le social ?
Naturaliser le sens : une erreur de catégorie ?
Louis Quéré
Ceux qui s’imaginaient que la querelle dite « des méthodes » en
sciences sociales était derrière nous doivent se rendre à l’évidence qu’elle a
encore de beaux jours devant elle, le débat ayant été relancé par le mouvement
actuel de « naturalisation » de l’esprit, et donc des « sciences de l’esprit ».
Comme par le passé, la controverse n’est d’ailleurs pas seulement
méthodologique : elle est aussi métaphysique et ontologique, en ce sens qu’elle
porte sur le type d’entité ou de propriété admissible dans une explication
scientifique, ainsi que sur la nature du sens et de l’intentionnalité, ou
encore sur le mode d’existence des objets sociaux et culturels. Aujourd’hui,
les sciences sociales ne subissent que latéralement la pression naturaliste,
mais il est évident que si le mouvement actuel de naturalisation de l’esprit
atteignait ses buts, la conception qu’on a aujourd’hui de ces sciences serait
considérablement bouleversée.
S’il est vrai que ce n’est pas d’aujourd’hui que date cette
pression naturaliste, il reste que la tournure que celle-ci prend sous l’effet
du développement des recherches cognitives dans plusieurs disciplines
scientifiques est assez inédite. Après avoir brièvement caractérisé cette
tournure, je voudrais relever les aspects sous lesquels certaines
revendications du mouvement naturaliste peuvent être mises en discussion, puis
expliquer pourquoi le projet même d’une « science du sens » a si peu de sens.
J’envisagerai alors une forme de naturalisme qui ne me paraît pas incompatible
avec un point de vue intentionnaliste et je lui chercherai des correspondants
dans la tradition sociologique.
La pression naturaliste sur les sciences sociales a toujours
existé, et elle a toujours combiné des arguments épistémologiques et des
arguments plus métaphysiques. Du point de vue épistémologique, le naturalisme
consiste à soutenir que la démarche pratiquée dans les sciences de la nature
fournit le modèle de l’enquête scientifique, et que si les sciences de l’homme
et de la société entendent être de véritables sciences, elles doivent adopter
cette démarche; la société doit pouvoir être étudiée de la même façon que la
nature et il n’y a pas de raison de soutenir qu’une étude naturaliste de la
société est impossible :
« Le naturalisme peut être défini comme la thèse selon
laquelle il y a (ou il peut y avoir) une unité essentielle de méthode entre les
sciences naturelles et les sciences sociales. Il doit immédiatement être
distingué de deux de ses espèces : le réductionnisme, qui affirme que les unes
et les autres ont de fait un même objet; et le scientisme, qui nie qu’il y ait
des différences significatives dans les méthodes appropriées à l’étude des
objets sociaux et des objets naturels [… ] » [Bhaskar, 1979, p. 3].
Ce n’est là cependant qu’une position très générale, que l’on
peut ensuite décliner de multiples façons, non seulement selon la conception
que l’on a de la tâche de la science, de l’unité de la méthode scientifique, de
la différenciation possible des objets des sciences naturelles et des sciences
sociales, mais aussi selon l’ontologie de l’expérience et la sociologie de
l’homme que l’on se donne. Il est somme toute possible que les différentes
revendications naturalistes n’aient pas grand-chose en commun. Il peut y avoir
un naturalisme non positiviste à côté du naturalisme positiviste, l’un et
l’autre ayant une ontologie et une sociologie différentes. On peut aussi suivre
de manière très différente les principes qui gouvernent la production des
connaissances scientifiques, comme l’attestent les tentatives qui ont été
faites pour « scientifiser » l’étude de l’homme et de la société, les uns
appliquant la démarche hypothético-déductive à l’enquête sociale, d’autres
privilégiant l’observation naturaliste des phénomènes sociaux dans leur
contexte en prenant pour modèle la démarche pratiquée par les premières
sciences de la nature – la botanique, l’astronomie, la zoologie,
l’ornithologie, etc.
La pression naturaliste actuelle prolonge certains arguments du
naturalisme classique, mais elle lui adjoint aussi de nouvelles dimensions.
Ainsi lorsque Quine appelait à naturaliser l’épistémologie (
i.e. la théorie de la connaissance),
il envisageait une étude scientifique de la connaissance humaine, présentant
l’ensemble des facteurs qui la déterminent, à la lumière de ce que les sciences
de la nature nous en apprennent. Aujourd’hui on veut naturaliser non seulement
l’épistémologie, mais aussi le sens, l’intentionnalité, la conscience, les
représentations, voire la phénoménologie elle-même [Petitot
et alii, 2000].
Dans son livre Pourquoi les
choses ont-elles un sens ?, P. Jacob souligne d’entrée de jeu le
caractère métaphysique de cette entreprise : l’objectif, nous dit-il, est de «
percer le mystère du sens », et cela en le ramenant au « monde dénué de sens »,
c’est-à-dire au monde des processus physiques et des enchaînements causaux. Il
s’agit de comprendre non seulement quelles propriétés physiques, chimiques ou
biologiques d’une chose peuvent lui conférer un sens, mais aussi quelle peut
être l’efficacité causale d’un tel sens [ cf. Jacob, 1997]. Dans cette perspective, «
naturaliser l’esprit », c’est « mettre au point une recette de fabrication d’un
esprit dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment
mental » [ ibid., p. 14]; c’est rendre
compte des états mentaux et de leurs contenus intentionnels en termes non
mentaux et non intentionnels. « Naturaliser le sens », c’est pareillement
rendre compte des propriétés sémantiques d’un système physique (
i.e. de sa capacité de représentation
et de référence) en ne prenant en considération que des propriétés physiques,
chimiques ou biologiques, c’est-à-dire les propriétés des entités naturelles
telles qu’elles sont caractérisées par les sciences de la nature.
Pourquoi parler ainsi de « naturalisation »? Pour deux raisons.
La première est qu’il s’agit de rapporter les phénomènes mentaux ou
symboliques, ou les propriétés sémantiques au sens large, qui sont spontanément
pensés comme ne relevant pas du domaine de la nature, aux processus naturels
(matériels ?) qui les constituent ou les sous-tendent, et dont les sciences de
la nature peuvent rendre compte (aspect ontologique). La seconde est qu’une
telle démarche se donne une contrainte forte : n’utiliser dans ses analyses que
« des concepts et des principes compatibles avec ceux des sciences de la nature
» [Proust, 1997, p. 279], ou que des formes d’investigation utilisées par ces
sciences (aspect épistémologique). Dans cette perspective, un concept est
naturaliste s’il est du type de ceux utilisés par les sciences
naturelles.
D’une certaine manière on retrouve ces deux ingrédients dans
tous les programmes actuels de naturalisation de l’esprit. Naturaliser, c’est
soumettre l’explication qui peut être donnée d’un fait mental, d’un état
intentionnel ou d’une propriété sémantique à une exigence forte : qu’on en ait
une compréhension naturaliste, c’est-à-dire que les propriétés attribuées par
cette explication soient acceptables du point de vue des sciences naturelles,
ou qu’elles soient en continuité avec les propriétés admises par ces sciences.
Dans cette perspective, les entités mentales ou les propriétés sémantiques
postulées à un certain niveau d’explication ne seront pas différentes, du point
de vue ontologique, des entités physiques, chimiques ou biologiques postulées à
un niveau inférieur d’explication. Il ne s’agit cependant pas d’éliminer les
propriétés mentales, les états intentionnels ou les significations, mais de les
transformer et de leur trouver des équivalents naturels. Il ne s’agit pas
davantage de simplement doubler l’explication en termes sémantiques ou en
termes mentaux d’une explication neurobiologique par exemple, car ces deux
explications doivent être intégrées dans un « cadre explicatif unique et
hiérarchisé, qui montre qu’elles sont compatibles » [Petitot
et alii, 2000, p. 45].
Un des objets auxquels a été appliquée cette stratégie de
naturalisation est ce qu’on appelle la « folk psychology », c’est-à-dire
l’explication des conduites humaines par des états intentionnels tels que les
croyances, les désirs, les pensées, les motifs, etc., et par des séquences
causales de tels états intentionnels, ou de tels états intentionnels et de
comportements. Le but n’est pas d’éliminer ce genre d’entité au profit de
celles qu’introduit la neurobiologie (encore que des programmes éliminativistes
aient été proposés), mais de transformer le système conceptuel de la
psychologie populaire en un autre, tout en conservant ses principaux aspects ou
en sauvant ses principales propriétés (par exemple, le réalisme intentionnel ou
l’idée d’efficacité causale des états mentaux). Comme le dit J. Fodor [ 2000],
un des principaux protagonistes de cette entreprise, « le but, pour le dire en
un mot, est de partir du mentalisme de sens commun pour en faire une science
prédictive et explicative ». En effet, selon le sens commun, les états mentaux
sont représentationnels, et il s’agit d’élever ces attributions d’états
représentationnels par le sens commun au rang de « hard facts in good standing
», donc de traiter les processus mentaux comme des interactions causales entre
des états ayant des contenus.
Dans cette substitution, le système de remplacement doit
satisfaire les exigences générales d’une explication scientifique authentique.
Pour naturaliser l’explication intentionnelle des conduites par la
folk psychology, on va ainsi la
reconstruire en termes de représentations mentales dotées d’un contenu
intentionnel (« intentionnel » veut dire qu’elles sont au sujet de quelque
chose – c’est ce qui définit leurs propriétés sémantiques, au sens étroit du
terme), puis ramener ces représentations mentales à des processus naturels,
relevant de la causalité de la nature. Par exemple, on va montrer non seulement
que ces représentations ont des propriétés matérielles – elles correspondent à
un certain type de structure neuronale dans le cerveau – mais aussi comment
leurs propriétés sémantiques (le fait qu’elles aient un contenu, qu’elles
soient au sujet de quelque chose) peuvent être réalisées dans un processus
matériel et dotées d’une efficacité causale. Cette démonstration prend
généralement appui sur les connaissances acquises en matière de fonctionnement
des ordinateurs (le fonctionnement de l’« esprit représentationnel » sera alors
comparé à celui des programmes d’ordinateur dont les propriétés sémantiques
peuvent être réalisées matériellement), et plus largement sur le développement
d’une « sémantique informationnelle » [ cf. Jacob, 1997].
Enfin, dernier aspect, le naturalisme cognitiviste tente de
traiter le sens comme « une espèce naturelle » ( natural kind). Le sens est donc quelque chose
que certaines choses ont (les mots, les phrases, etc.) et que d’autres n’ont
pas (les nuages, les pierres, etc.). Il s’agit d’expliquer en vertu de quoi
certains choses ont un sens, indépendamment de nos pratiques d’interprétation.
Le naturalisme se dit ainsi réaliste quant au sens : il pense qu’il y a des
faits au sujet du sens qui sont susceptibles de constituer des objets
appropriés d’enquête scientifique [ cf. Jacob, 1997].
Ce programme de naturalisation de l’esprit ne mobilise pas
seulement les philosophes. Il se propage aussi dans les sciences humaines et
sociales, en particulier en psychologie, en linguistique et en anthropologie.
Un des promoteurs en France d’une nouvelle science naturelle de la culture et
de la société, conçue d’après cette perspective, est Dan Sperber. Une telle
science, qui pourrait se développer parallèlement à l’anthropologie classique,
aurait pour objectif de fournir des explications causales des phénomènes
culturels, des explications qui n’invoqueraient que des entités et des
processus dont les sciences naturelles peuvent rendre compte. Elle suivrait les
deux règles suivantes : puisque tout ce qui a un pouvoir causal l’a en vertu de
ses propriétés matérielles, il faut pouvoir étayer toute attribution de pouvoir
causal sur la description d’un mode matériel d’existence; en second lieu, il
faut aussi pouvoir étayer une telle attribution sur la description d’un
mécanisme, une description telle qu’on puisse y intégrer les explications
complémentaires fournies par les sciences naturelles [Sperber, 2000]. Bref une
explication authentiquement naturaliste en sciences sociales se doit de
reconstruire des chaînes causales d’événements, qu’ils soient mentaux ou qu’ils
aient lieu dans l’environnement. D’ailleurs on va considérer que de telles
chaînes causales constituent le social lui-même :
« Les choses sont sociales dans la mesure où elles sont
insérées dans des chaînes causales cognitives transindividuelles. [… ] Les
choses sociales sont culturelles dans la mesure où elles sont insérées dans des
chaînes causales cognitives culturelles » [Sperber, 2000, p. 226-227].
La stratégie proposée par Sperber pour mettre en évidence de
telles chaînes causales cognitives en sciences sociales consiste à reconstruire
la structure intentionnelle des faits sociaux et culturels en termes de
représentations (mentales ou publiques), et à « naturaliser » ces
représentations selon les procédures mises au point par les sciences
cognitives. Ces procédures sont supposées résoudre deux problèmes : celui de
l’« implémentation » d’entités dotées de propriétés sémantiques dans des
structures ou des processus matériels; celui de l’explication du pouvoir causal
des états intentionnels tels que les pensées, les désirs, les croyances,
etc.
Comme le naturalisme classique, le naturalisme contemporain
étaye ses prétentions épistémologiques sur un parti pris métaphysique
déterminé, mais il semble accorder plus d’importance à la question ontologique
qu’à la question épistémologique. Du point de vue épistémologique, ce qu’il
introduit de nouveau, c’est une police plus forte sur les entités, les
relations et les propriétés admissibles dans une explication qui se veut
scientifique. Il ne s’agit donc pas seulement de rappeler le principe de
l’unité de la science, mais d’exclure de l’explication scientifique toute
entité et toute propriété dont on ne pourrait pas rendre compte dans le cadre
de ce que peuvent faire et admettre les sciences naturelles. Du point de vue
ontologique, le naturalisme contemporain tranche très nettement dans la
querelle sur la nature de l’esprit et sur la définition de la structure
intentionnelle de ses productions : il est une combinaison de mentalisme et de
matérialisme, de représentationnalisme et de causalisme.
LE SENS PEUT-IL ÊTRE UNE ESPÈCE NATURELLE ?
Ce type de programme peut être débattu sous des angles très
divers. On peut par exemple, se demander jusqu’à quel point on peut remettre
l’empire du sens dans le domaine de la nature : les obstacles que rencontre une
telle volonté peuvent-ils être vraiment surmontés [Tiercelin, 1998]? On peut
aussi s’en prendre aux choix métaphysiques d’une telle entreprise, en
particulier à son orientation mentaliste, à sa conception représentationnelle
de l’esprit, à son traitement des significations comme étant des choses
mentales ou des représentations, au mélange de cartésianisme et de matérialisme
qui la constitue, etc. On peut encore contester les différentes réductions
auxquelles elle procède : celle de l’intentionnalité à la représentation, celle
du sens à la référence, celle de la téléologie à la causalité efficiente, celle
de la science à l’explication causale. Enfin on peut s’interroger sur le
bien-fondé de la contrainte méthodologique imposée aux sciences de l’esprit :
qu’est-ce qui commande de n’admettre que des explications causales mécanistes
en science ? Et peut-on déterminer, de façon claire et incontestable, quels
types d’entités et de propriétés sont admissibles par les sciences de la nature
?
L’examen de telles questions excédant les limites de cet
article, je me contenterai de pointer ce qui me paraît être le non-sens
potentiel du projet de « science du sens » qui motive le programme actuel de
naturalisation des sciences de l’esprit.
J’ai évoqué le type de transformation qu’une science naturelle
de l’esprit entend opérer sur le système conceptuel dit de la
folk psychology. Cette transformation,
on l’a vu, entend préserver, dans le système de substitution, certaines des
propriétés importantes des concepts de départ. En d’autres termes, il faut que
la naturalisation de l’intentionnalité « sauve le phénomène » et produise un
système conceptuel qui lui soit approprié tout en satisfaisant aux exigences et
aux contraintes d’une authentique explication scientifique [Roy, 2000]. Or il y
a tout lieu de douter que le représentationnalisme, mentaliste et causaliste,
actuellement proposé pour naturaliser l’intentionnalité soit en mesure de
préserver les propriétés essentielles de l’intentionnalité, tout simplement
parce qu’il la place dans une catégorie à laquelle elle ne peut pas appartenir,
celle des faits positifs. Le projet de naturalisation de l’esprit et des
sciences de l’esprit ne procéderait-il pas, en fin de compte, d’une monumentale
erreur de catégorie ?
La notion d’« erreur de catégorie » a été proposée, on le sait,
par G. Ryle [ 1978]. Commet une erreur de catégorie celui qui subsume une
entité sous une catégorie ou sous un type logique donné alors qu’elle relève en
fait d’une autre catégorie ou d’un autre type logique. Commet ainsi une erreur
de catégorie, pour reprendre un des exemples de Ryle, l’étranger qui visite
pour la première fois l’université d’Oxford et qui, après qu’on lui ait montré
les collèges, les bibliothèques, les laboratoires, les bâtiments
administratifs, etc., pose la question : « Mais où est l’Université ? » Sa
question trahit une erreur de catégorie en ce sens qu’il place l’Université
dans la même catégorie que les bâtiments, les bibliothèques et les services
administratifs, etc., qui sont des objets matériels individualisés. Il ne
comprend pas que pour voir l’Université, il convient de saisir ces composantes
en tant qu’intégrées dans un tout structuré, qui est d’un autre niveau,
implique un autre principe d’individuation et ne relève pas du même type de
description. D’une certaine façon, celui qui se représente les phénomènes
intentionnels comme s’ils appartenaient à la catégorie des représentations
mentales, donc à celle des états et des processus, ou des faits et des
événements, commet une erreur de catégorie similaire à celle du visiteur
d’Oxford imaginé par Ryle.
À quelle catégorie convient-il alors de rapporter les notions
d’esprit, d’intention, de signification ? Nous avons vu que les partisans du
naturalisme cognitiviste optent en faveur d’une conception de l’esprit comme
représentation : dans cette perspective, avoir un esprit, c’est être capable de
former des représentations portant sur des états de choses ou des événements,
de les manipuler dans des calculs et des inférences, et de les utiliser pour
contrôler son comportement. Ils adoptent en outre un concept étroit de
sémantique : la signification est une affaire de contenu de représentations (au
sens où celles-ci sont au sujet de quelque chose). Enfin, causalisme oblige,
les notions de signification et d’intention sont à comprendre en termes de
cause et d’effet, tandis que les relations entre les esprits, entre les
composantes de la vie de l’esprit ou entre les états de l’esprit et les
comportements, sont à penser en termes de relation causale entre des faits, des
états ou des événements individualisés.
Pourquoi ces différentes options trahissent-elles une même
erreur de catégorie ? Pourquoi l’intentionnalité ne peut-elle pas être subsumée
sous les catégories de la représentation, de la factualité et de la causalité ?
Parce qu’une telle opération transforme une enquête sur des « universels », sur
des formes, sur des règles et sur des déterminations logiques en une enquête
sur des faits, sur des mécanismes, sur des contraintes ou des forces et sur des
déterminations causales. Or il s’agit de deux domaines complètement différents,
irréductibles l’un à l’autre. C. Castoriadis [ 1978] soulignait de façon
amusante la différence catégorielle entre eux en remarquant que si on peut,
sans difficulté, compter des moutons dans un champ, il est impossible de dire
combien de représentations il y a dans un rêve ou de significations dans une
histoire. Comment en effet individualiser ce genre de choses pour les compter ?
La leçon à en tirer est que l’ordre de la signification ne se prête pas à une
analyse en termes « d’objets définis et distincts » – la multiplicité des
significations ne peut pas être exprimée en dressant une liste d’éléments ou en
dénombrant des représentations conçues comme des états ou des événements
[Descombes, 1995, p. 323-324] –, et donc qu’on ne préserve pas les phénomènes
intentionnels en les soumettant à une réduction représentationnaliste,
mentaliste et causaliste.
Pour mieux faire apparaître la différence de catégorie entre le
domaine du sens et celui des faits, on peut évoquer les réflexions de Peirce
tant sur l’intentionnalité que sur la logique des relations. Peirce prend
l’exemple d’un contrat passé entre deux personnes : il relève que la signature
du document par l’une et par l’autre (un acte qui est de l’ordre des événements
ou des faits singuliers) ne suffit pas pour en faire un contrat.
« Le principe du contrat repose sur l’intention. Et qu’est-ce
que l’intention ? C’est que certaines règles de caractère conditionnel
gouvernent la conduite de A et C. Il n’y a pas ici de faits positifs : tout y
est conditionnel et intentionnel. À plus forte raison il n’y a ici rien qui
soit une simple qualité monadique. Il est bien fait référence à des conditions
de l’expérience, ce qui inclut l’existence, donc le fait dyadique. On pourrait
dire que c’est un fait psychique. C’est exact pour autant qu’en effet un fait
psychique est inclus. Mais il n’y a pas d’intention qui ne soit l’intention de
quelque chose, et cela sur quoi porte l’intention ne peut être rendu par
quelque fait que ce soit. L’intention dépasse tout ce qui peut jamais être fait
ou s’être produit, parce qu’elle couvre toute l’étendue de la condition
générale. Or l’idée d’une liste de tous les cas possibles est absurde. Il
appartient à la nature d’une telle liste qu’on puisse la continuer, aussi loin
qu’on soit allé dans la spécification. La condition générale couvre justement
toute cette possibilité inépuisable » [Peirce, d’après la traduction de
Descombes, 1996, p. 221].
Dans son commentaire de ce passage, V. Descombes souligne
plusieurs aspects. Le premier concerne la définition scolastique de
l’intentionnalité évoquée par Peirce dans cette citation, définition qui sert
de référence à la plupart des philosophes actuels de l’esprit (« pas
d’intention qui ne soit l’intention de quelque chose »): un état intentionnel
est bien au sujet de quelque chose; il a donc un objet, mais cet objet n’est «
ni un objet individuel, ni un fait singulier, mais tout ce qui répond à une
certaine condition fixée. C’est pourquoi l’intention embrasse un
universel : tous les cas de figure
sont en quelque sorte prévus, sans avoir à être donnés ou pris en compte un à
un » [Descombes, 1996, p. 222].
Un deuxième aspect est qu’une description physique, en termes
d’entité matérielle et de processus causal, ne restitue pas tout ce qui est
arrivé dans le cas évoqué. Certes une telle description de la signature du
contrat est tout à fait possible, par exemple en termes d’événements liés dans
une chaîne causale cognitive, ou encore en termes de mécanisme [
cf. à ce sujet les suggestions de
Sperber]. Mais une telle description (la signature du contrat tour à tour par A
puis par C, chacun formant les pensées appropriées et chacun de ces événements
en produisant d’autres) ne nous dirait pas qu’un contrat a été signé entre A et
C. Pour restituer cet élément intentionnel, ou ce sens, il faut sortir du «
monde des faits », introduire un contexte approprié qui fasse de ces événements
la signature d’un contrat, ou entrer dans un domaine « dont la description
requiert qu’on détermine des relations (au moins) triadiques » [
ibid. p. 222]. Or un tel contexte est
symbolique et institutionnel, et il ne consiste jamais dans des données
actuelles. Sa description a pour mode grammatical non pas l’indicatif mais le
conditionnel (non pas ce qui est ou sera, mais ce qui serait d’après une
règle).
Par ailleurs, le type de relation impliqué dans un contrat
n’est pas dyadique, comme le sont les relations causales, ou les relations
entre événements, mais triadique, comme le sont les relations médiatisées par
une institution. Une relation triadique comporte un élément intentionnel,
irréductible à l’ordre des faits. « Le monde des faits ne contient pas de
triade. [… ] Pour trouver une triade, nous devons sortir du positif [… ] et
entrer dans le conditionnel » [ ibid.,
p. 222]. Le triadique caractérise en propre le domaine du sens, des règles, des
institutions et des totalités signifiantes. Bref, « aucune description de faits
bruts ne peut épuiser le sens d’un fait intentionnel (triadique)». Une triade
est un cas de polyade, c’est-à-dire de « système engendré par une relation qui
assigne un ordre entre les sujets logiques de la proposition, indiquant par là
quel est le statut de chacun des membres du système par rapport aux autres » [
ibid., p. 236].
Si telle est la nature de l’intentionnalité, le projet
naturaliste de traiter le sens comme une « espèce naturelle », et d’en faire
l’objet d’une science naturelle, n’a peut-être pas plus de sens que de vouloir
faire « une science des mardis » (pour reprendre le titre d’un article de J.
Fodor).
Peut-être faut-il cependant préciser en quoi les faits sociaux
peuvent être dits intentionnels. L’exemple du contrat est éclairant à ce sujet
: il faut un contexte socio-historique d’usages, de règles et d’institutions
pour que le geste d’apposer sa signature au bas d’un document compte pour un
engagement contractuel. L’intention personnelle du signataire comme ses pensées
ou ses croyances quand il signe le contrat n’y sont pour rien : elles n’ont pas
le pouvoir de faire de la signature la souscription à un contrat, parce
qu’elles ne peuvent rien déterminer quant à l’avenir. Seul un contexte
institutionnel peut faire de ce geste l’acte qu’il est. Et ce contexte, qui
implique des formes et des règles, relève d’un ordre du sens institué.
Par conséquent, dire que la réalité sociale est de nature
intentionnelle ne veut pas dire qu’elle est le corrélat d’actes mentaux de
visée ou de représentation, ou qu’elle est produite expressément, avec une
conscience des résultats recherchés. Il faut entendre intentionnel en son sens
logique. Une relation intentionnelle
au monde est une relation oblique, une
relation médiatisée par ce que les philosophes appellent des « attitudes
propositionnelles » (croyances, pensées, désirs, paroles, etc.), ou tout
simplement par un point de vue, par une organisation de perspectives ou par des
« interprétants » – ceux-ci sont des signes, des règles, des us et coutumes,
des « cadres primaires » (Goffman), etc., plutôt que des sujets. La relation
intentionnelle s’oppose ainsi à la relation causale, mécanique.
Une autre manière de définir le caractère intentionnel de la
réalité sociale est de dire que les choses sociales ne sont ce qu’elles sont
que « sous une description sémantique » : elles sont relatives à un ordre du
sens en vertu duquel elles sont plus et autre chose que leurs substrats
physiques; elles incorporent un « voir comme » ou un « compter pour ». Pour
accéder à la réalité sociale, il faut donc passer par ce que les gens disent,
pensent, croient, ou par ce qu’ils veulent dire et faire en parlant et en
agissant. Mais attention : ce point de vue et ces perspectives ne sont pas
d’abord des choses individuelles, des vues que les sujets sociaux pourraient
choisir à leur guise, selon leurs préférences, leurs désirs et leurs croyances;
ils ne sont pas non plus des choses subjectives, comme tendent à le soutenir
ceux qui soulignent l’incorporation d’états de l’esprit (intentions, croyances,
représentations… ) ou d’actes (individuels ou collectifs) de visée, de donation
de sens ou de fonction, etc., dans la réalité objective des faits sociaux et
institutionnels. Il s’agit d’un point de vue et de perspectives impersonnels,
généraux et objectifs, qui précèdent tout point de vue individuel et subjectif
et le rendent possible, et cela parce qu’ils sont faits d’un côté,
d’institutions, d’usages établis, d’interprétants communs et de significations
instituées, de l’autre, de capacités, d’habitudes et de méthodes. (En réalité
ces deux composantes s’interpénètrent profondément, comme l’a bien montré
J.Dewey dans sa théorie de l’habitude.)
D’un tel point de vue, que l’on peut qualifier d’«
intentionnaliste » (au sens de Von Wright, 1971, qui oppose intentionnalisme et
causalisme), une exigence particulière s’impose aux sciences sociales : celle
de saisir ce que les gens font et disent avec le sens que cela a pour eux, de
tenir compte de leurs auto-interprétations (Taylor) et d’utiliser leurs mots
comme ils le font, avec la charge évaluative et normative qui est la leur. Ce
qui exclut une attitude purement béhavioriste, mais n’appelle pas pour autant
une herméneutique subjective. Car, si on applique la restriction précédente, il
ne s’agit pas d’accéder à des points de vue subjectifs, à des états d’esprit
individuels ou à des significations subjectivement visées, mais à un « esprit
objectif » – l’« esprit des lois », les institutions, les pratiques et les
systèmes de pensée communs [ cf.
Descombes, 1996] – ainsi qu’à des capacités, des habitudes et des routines
(routines au sens de Montaigne, plus proches des skills et des « arts de faire », qui requièrent
compréhension et jugement, que des automatismes de comportement).
L’IDÉE D’UN « NATURALISME CULTUREL »
Un tel point de vue intentionnaliste défini par opposition au
causalisme d’un côté, au béhaviorisme et au subjectivisme de l’autre, peut-il
faire une place à une démarche naturaliste en sciences sociales ? La réponse
dépend, une fois de plus, du sens que l’on donne au terme « naturaliste » et du
type d’exigence qu’on lui associe. Si être naturaliste veut dire, comme on l’a
vu supra, inscrire la dimension du
sens dans les mécanismes causaux de la nature, ou n’admettre que des propriétés
acceptables du point de vue des sciences naturelles, alors naturalisme et
intentionnalisme sont à coup sûr incompatibles. Mais on peut être naturaliste
de plusieurs façons. On peut l’être à la manière, cartésienne et matérialiste,
de nombre de philosophes de l’esprit contemporains, mais on peut aussi l’être à
la manière, anticartésienne et intentionnaliste, des pragmatistes américains de
la première moitié du XXe siècle, instruits par la
sémiotique de Peirce. Par exemple, pour J. Dewey et G. H. Mead, être
naturaliste, c’est s’efforcer de remettre l’esprit, la pensée et la
signification dans la nature, dont ils ont été indûment isolés par la
philosophie moderne de la conscience. Mais cela n’implique pas de supprimer la
différence catégorielle qui sépare l’environnement naturel de l’environnement
culturel, ni de réduire « les traditions, les institutions, les coutumes, les
intentions et les croyances », toutes choses constitutives d’un environnement
culturel, à des états ou à des événements mentaux, ou à des processus
cognitifs. D’ailleurs, pour Dewey, le naturalisme était incompatible avec le
mentalisme : « Les assomptions de la psychologie “mentaliste” ne sont pas à
leur place dans la logique [lorsqu’elle est authentiquement naturaliste – L.
Q.] » [ ibid., p. 95].
Ces auteurs n’envisageaient donc pas de solution de continuité
entre les sciences naturelles et les sciences humaines, essentiellement parce
qu’il n’y a pas de rupture « entre les opérations de l’enquête, les opérations
biologiques et les opérations physiques », ni entre « des activités et des
formes inférieures (moins complexes) et supérieures (plus complexes) ».
Cependant, si « les opérations rationnelles prolongent les activités organiques
», elles n’ont pas « pour autant la même nature » [Dewey, 1993, p. 76]. Il faut
donc reconnaître des caractères distinctifs aux comportements guidés par « une
enquête contrôlée » et intégrés à un environnement culturel :
« La transformation du comportement organique en un
comportement intellectuel caractérisé par des propriétés logiques résulte du
fait que les individus vivent dans un environnement culturel. Cette vie les
oblige à assumer dans leur comportement le point de vue des coutumes, des
croyances, des institutions, des significations et des croyances qui sont,
d’une manière relative au moins, générales et objectives » [
ibid., p. 104-105].
La volonté de naturaliser l’esprit et le sens n’implique donc
pas nécessairement de renoncer au point de vue intentionnaliste.
Dewey considérait la logique elle-même, c’est-à-dire l’enquête
sur l’enquête, comme une entreprise naturaliste. Arrêtons-nous quelques
instants sur la caractérisation qu’il donne de ce naturalisme, car c’est un
point de vue que l’on peut directement appliquer aux sciences sociales.
Naturaliste, la logique l’est d’abord au sens où l’enquête qu’elle étudie se
développe dans le cadre d’une interaction de l’organisme et de l’environnement;
l’enquête est donc en continuité avec le comportement organique et « liée au
biologique dans un processus de développement continu ». Une compréhension
naturaliste de l’enquête se garde par conséquent d’expliquer le comportement
intelligent ou rationnel en supposant « l’existence d’une matière psychique
caractérisée par des processus totalement différents de ceux du monde extérieur
qu’affronte l’esprit » [ ibid., p.
95], ou en recourant à des facultés ad
hoc. Ainsi, écrit Dewey,
« pour rendre compte des caractères distinctifs de l’objet de
la logique, nous n’évoquerons pas inopinément quelque nouvelle puissance ou
faculté comme la raison ou l’intuition pure. Positivement, et concrètement,
(l’application du postulat de la continuité à la discussion de l’objet de la
logique) signifie qu’on fournira une explication raisonnable des moyens par
lesquels les caractéristiques qui donnent à l’enquête délibérée sa figure
propre peuvent provenir d’activités biologiques qui n’ont pas ces
caractéristiques » [ ibid., p.
82-83].
Naturaliste, la logique l’est, en second lieu, par sa méthode :
elle sub-stitue l’observation et l’expérimentation, guidées par des opérations
conceptuelles, à la spéculation et à l’intuition. Comme les sciences de la
nature, elle est empirique et « expérientielle ». Elle est empirique en ce sens
que « son objet comprend des enquêtes qui sont publiquement accessibles et
ouvertes à l’observation ». Elle est « expérientielle » pour autant qu’elle est
« distincte de la pure spéculation, de l’a
priori et de l’intuition » et qu’elle étudie ce qui se passe
réellement, plutôt que de s’en tenir à « des constructions conceptuelles
antérieures » (même si celles-ci peuvent être utiles pour diriger l’observation
et l’expérimentation). Ce qui implique de considérer qu’elle a affaire à des
objets observables plutôt qu’à des phénomènes purement internes :
« La logique est naturaliste en ce sens que les activités de
l’enquête sont observables, au sens ordinaire de ce terme. Les conceptions
dérivées d’une faculté mystique d’intuition ou de quelque chose de si secret
qu’il n’est pas soumis à l’inspection et à la vérification publique (le
purement psychique par exemple) sont exclues » [ ibid., p. 76-77].
À noter que l’enquête est observable parce qu’elle est une
activité prenant place dans les connexions actives d’un organisme avec son
environnement, qu’elle contrôle l’organisation d’un comportement séquentiel,
possédant une direction et une force cumulative, et non pas d’une simple
succession d’actes discontinus et indépendants (« un acte sort d’un autre acte
et conduit par accumulation à un nouvel acte jusqu’à l’activité finale
pleinement intégrée »).
Enfin l’enquête étant un « mode d’activité conditionnée
socialement », « sortant d’un fond de culture » et « opérant en modifiant plus
ou moins les conditions dont elle surgit », le naturalisme de la logique est un
« naturalisme culturel » [ ibid., p.
78]. Dewey n’explicite pas davantage cette dernière caractérisation. On peut
néanmoins l’interpréter en opposant ce
« naturalisme culturel » au « naturalisme naturel/matériel »
évoqué supra, et soutenir que
l’individualité et l’observabilité des composantes d’un environnement culturel,
qui sont des entités dotées de signification, ne sont pas du même ordre que
celles des composantes d’un environnement matériel, ou encore que les
déterminations qui s’y exercent ne sont pas de même nature que les
déterminations causales qui structurent les interactions dans l’environnement
naturel (pour un examen plus approfondi de ces points, voir Quéré,
1999).
À LA RECHERCHE DE CATÉGORIES NATURELLES
Un tel « naturalisme culturel » est sans doute mieux à même que
le naturalisme causaliste décrit ci-dessus de préserver la structure
intentionnelle de l’environnement socioculturel : plutôt que de viser une
explication causale des phénomènes de sens, il met l’accent sur leur
accessibilité, en tant que réalités intentionnelles, à une observation et à une
compréhension naturalistes. Maintenant, suffit-il d’invoquer un principe de
continuité entre les activités organiques et les opérations intellectuelles de
l’enquête, de faire de l’esprit et du sens des réalités publiques observables
et de récuser toute dualité entre les sciences naturelles et les sciences
humaines pour définir une démarche naturaliste non causaliste en sciences
sociales ? On peut en douter. Considérons par exemple, des programmes
sociologiques qui pourraient être apparentés, par certains de leurs aspects, à
la conception qu’avait Dewey du « naturalisme culturel » de la logique. Je
pense en particulier aux recherches de Goffman sur les « institutions totales »
ou sur l’ordre de l’interaction, aux travaux de H. Sacks sur les catégories ou
sur l’organisation des conversations, aux études de Garfinkel sur le
raisonnement pratique, ainsi qu’à nombre d’observations récemment réalisées par
les ethnométhodologues sur le travail en général, sur le travail scientifique
de laboratoire en particulier. Dans chaque cas, la perspective naturaliste est
définie en référence à certaines des dimensions évoquées ci-dessus, mais aussi
à d’autres qui n’ont pas été abordées jusqu’à présent. Arrêtons-nous brièvement
sur le cas de Goffman.
Goffman se comparait volontiers à un « botaniste manchot »
:
« Je suis impatient d’introduire quelques distinctions
conceptuelles (rien d’aussi ambitieux qu’une théorie) qui montrent que nous
découvrons des variables élémentaires qui simplifient et ordonnent, dessinant
des classes génériques dont les membres partagent beaucoup de propriétés, et
pas simplement une similarité qui les qualifie. Pour cela, nous avons à partir
d’une expérience ethnographique, ou d’un savoir, dans un domaine particulier de
la conduite, puis à exercer le droit de puiser dans n’importe quel ensemble de
textes qui peuvent aider, et avancer dans n’importe quelle direction non
anticipée mais indiquée. Le but est de suivre où un concept (ou un petit
ensemble de concepts) peut nous conduire. C’est ce développement qui fait la
loi, pas un récit ni un drame. Il est évident que l’on ne prouve rien ainsi; on
ne fait que tracer, dessiner, mais je crois que dans plusieurs domaines de la
conduite sociale, c’est précisément là où nous en sommes aujourd’hui.
Des classifications simples bien réfléchies, bien élaborées
pour essayer de les rendre appropriées : il se peut que ce soit tout ce que
nous puissions faire dans l’immédiat. Couler ce que nous faisons dans les
formes plus respectables des sciences mûres n’est souvent que pure rhétorique.
Pour l’essentiel je ne crois pas que nous y soyons encore. Et je tends à penser
que ce qu’un naturaliste social a à faire sans avoir honte est d’accepter ces
limites et de travailler comme un botaniste manchot » [« Communication
personnelle », non datée, rapportée par P. M. Strong, 1988, p.
229-30].
Comme le rappellent ces propos, le naturalisme social
goffmanien est calqué sur la démarche des spécialistes de l’histoire naturelle
– botanistes, entomologistes, minéralogistes, zoologistes, etc. Cette démarche
a une forte composante taxonomique : elle cherche à construire des classes
génériques ou à découvrir des catégories naturelles, « en dégageant les traits
communs constitutifs d’un genre », « avec l’espoir de mettre plus tard en
lumière les différences spécifiques ». Comment procède un naturaliste, même
s’il est manchot ? U. Eco nous le rappelle de façon amusante dans son livre
récent Kant et l’ornithorynque, tout
en soulevant un problème – celui du fondement perceptuel de l’observation – qui
n’est pas facile à résoudre dans le cas du naturalisme social et culturel. La
question, pour les naturalistes confrontés à l’énigme présentée par
l’ornithorynque, était de savoir comment classer cet animal qui présentait des
traits de plusieurs classes génériques : mammifère, oiseau et reptile.
« Quelle est la morale de l’histoire ? Nous pourrions dire,
en premier lieu, qu’il s’agit d’une splendide illustration de la façon dont les
énoncés d’observation ne peuvent être proférés qu’à la lumière d’un cadre
conceptuel ou d’une théorie qui leur donne un sens. [… ]. Mais il faudrait
dire, en même temps, que les observations mettent en crise le cadre catégoriel,
un cadre qu’il faudra donc chercher à réadapter. On procède par conséquent en
réajustant le cadre catégoriel en fonction des nouveaux énoncés d’observation,
et, parallèlement, en reconnaissant des énoncés d’observation comme vrais en
fonction du cadre catégoriel assumé. Au fur et à mesure que l’on catégorise, on
s’applique à identifier de nouvelles propriétés [… ]; au fur et à mesure que de
nouvelles propriétés sont découvertes, on essaie de réorganiser le dispositif
catégoriel. Mais toute hypothèse sur le cadre catégoriel à assumer influence la
façon de rendre les énoncés d’observation comme valides et de les considérer
comme tels (ainsi, celui qui veut faire de l’ornithorynque un mammifère ne
cherche pas les œufs ou se refuse à les reconnaître lorsqu’ils entrent en
scène, tandis que celui qui veut faire de l’ornithorynque un ovipare cherche à
nier l’existence des mamelles et du lait) » [Eco, 1999, p. 254].
Eco souligne aussi que cette dialectique de la connaissance et
du savoir ne repose pas simplement sur un système catégoriel préalable, mais
aussi sur une perception iconique, et sur la dépendance des énoncés
d’observation par rapport à l’expérience perceptive : l’ornithorynque ressemble
à un castor par sa queue, à un canard par son bec et ses pattes palmées, à une
taupe par ses yeux, etc., mais pas à un éléphant ou à une autruche. Bref, il
s’agit d’« un animal fait de telle et telle sorte, que quelqu’un a découvert en
Australie », et que quiconque peut observer et décrire. C’est pourquoi, dans
une démarche naturaliste, « le moment catégoriel et le moment observatif ne
s’opposent pas comme deux modes de connaissance inconciliables [… ]; ils
s’impliquent tour à tour ». Mais, s’il faut un accord culturel préalable pour
s’accorder sur la reconnaissance d’un œuf, en revanche personne ne contestera
que l’énoncé d’observation « ceci est un œuf » implique une expérience
perceptive. Une telle expérience est nécessairement sous-jacente à la
construction d’une catégorie naturelle :
« La segmentation d’un continuum effectuée par un système de
propositions ou de catégories tient compte, d’une manière ou d’une autre, du
fait que si ce continuum est propositionnellement amorphe, il n’est absolument
pas perceptivement chaotique, puisque des objets interprétés et constitués
comme tels à un niveau perceptif ont déjà été découpés en lui, comme si le
continuum dans lequel un système de propositions découpe ses configurations
avait déjà été défriché par une sémiose “sauvage”, qui n’est pas encore
systématique » [ ibid., p.
261].
Le naturaliste social s’appuie, lui aussi, sur une telle «
sémiose sauvage » : c’est une expérience perceptive qui lui permet de
reconnaître et de classer les entités culturelles auxquelles il a affaire (un
gardien de prison par exemple, un infirmier dans un hôpital psychiatrique ou un
moine dans un monastère). Comment se fait cette segmentation perceptuelle du
continuum constitué par un milieu
socioculturel ? Et qu’est-ce qui fait des entités signifiantes qui peuplent un
tel milieu des choses observables ? À vrai dire, Goffman ne se pose pas ce
genre de questions. Pourtant, elles doivent être examinées si l’on veut
expliciter jusqu’au bout la démarche d’un naturaliste social. Cependant cette
déficience épistémologique n’empêche pas Goffman de mettre en œuvre une méthode
qui correspond assez bien à celle qu’Eco attribue aux naturalistes qui ont
déterminé le genre de l’ornithorynque.
Quelle est cette méthode ? C’est la méthode taxonomique des
naturalistes. Comme il l’explique dans Asiles, elle consiste à se donner de la
catégorie naturelle (celle des « institutions totales » par exemple) une «
définition purement nominale et générique, capable de constituer un point de
départ concret » [ ibid., p. 47], puis
à rassembler, à partir de « cette définition dénotative », des « observations
solides sur la morphologie et le comportement de cette espèce d’être social » [
ibid., p. 176], ces observations
l’obligeant à préciser, voire à redéfinir, le cadre catégoriel de départ. R.
Williams [ 1988, p. 74] a qualifié cette méthode d’« informelle » : « Une image
initialement vague et hésitante d’un cadre complexe est constamment redéfinie
de manière à produire une structure progressivement définie et stable. » Dans
cette procédure, dite d’« articulation », l’analyste procède à un ajustement
réciproque du cadre catégoriel et des observations faites, au fur et à mesure
du développement et de l’approfondissement de son enquête. Le cadre catégoriel
est précisé et stabilisé au fur et à mesure de la confrontation avec les
observations, et celles-ci sont orientées, à leur tour, par la construction et
la transformation du cadre catégoriel.
Au terme de l’enquête, on est normalement passé d’une
définition nominale de l’objet à sa définition réelle, c’est-à-dire à une
définition qui engage la réalité des choses. On peut par exemple, partir d’une
définition nominale de l’« institution totale », consistant à énumérer ses
propriétés distinctives. Une définition nominale fait cependant problème, car
elle ne dit pas pourquoi ces propriétés ou ces critères sont retenus plutôt que
d’autres. On passe à une définition réelle en mettant en évidence, à travers
des observations, voire des expériences et des mesures, la constitution «
réelle » (un mot difficile à utiliser) de l’objet analysé. Un chimiste par
exemple, établit à travers des expérimentations et des mesures la définition
réelle de l’or : il a tel numéro atomique, tel poids atomique, telle densité,
telle température de fusion, une solubilité dans tel ou tel produit, etc.
Utiliser une définition nominale comme point de départ est quelque chose
d’assez courant en sciences. Mais elle est destinée à être remplacée par une
définition qui engage la « réalité » de la chose analysée, telle qu’elle est
révélée par des observations ou des expériences.
Certains ont contesté le caractère authentiquement naturaliste
de la démarche de Goffman : son observation n’aurait pas été suffisamment
systématique, et la base observationnelle de ses démonstrations, composée de
données de type ethnographique ou littéraire, serait trop succincte pour qu’on
puisse le créditer d’une démarche véritablement naturaliste. Par ailleurs, une
partie de son cadre conceptuel a été pendant longtemps immunisé contre toute
révision au contact de l’observation. C’est, entre autres, le reproche que lui
a adressé un de ses anciens étudiants, E. Schegloff, fondateur avec H. Sacks de
l’analyse de conversation. Selon lui, Goffman n’a pas fait ce qu’il disait
vouloir faire, parce qu’il n’a pas véritablement soumis ses arguments au
contrôle de données empiriques précises, et parce qu’il a fondé ses analyses
sociologiques sur une psychologie des individus, focalisée sur la préservation
de la face et sur l’organisation rituelle/affectuelle des échanges, plutôt que
sur une analyse formelle de l’action et de l’interaction. Il n’a donc pas fait
prévaloir les moments sur les hommes, comme il disait vouloir le faire.
Schegloff considère que ce n’est qu’avec Frame
Analysis que Goffman a commencé à se libérer de ce cadre
psychologique [Schegloff, 1988].
Schegloff a sans doute une autre conception que Goffman de
l’enquête naturaliste en sciences sociales, centrée sur la notion de « données
naturelles » et sur une méthode quelque peu différente de construction des
catégories naturelles [ cf. Schegloff,
1996, pour une bonne explicitation de sa démarche]. Cependant, ce n’est pas
sans raison que Goffman s’est comparé à un « botaniste manchot ». À
l’incapacité de valider ses classifications comme peuvent le faire les
chercheurs en sciences naturelles s’ajoute la revendication du caractère non
systématique de ses observations. Dans l’introduction à
Relations en public [ 1973, p. 18],
Goffman présente son travail comme relevant d’une « observation non
systématique » des « comportements mineurs de sa propre société », dont un bon
exemple lui paraît être la manière de procéder des éthologues qui
« étudient les conduites animales de très près, en gardant le
contrôle des idées préconçues. De leur travail sur le terrain, ils ont retiré
l’aptitude à découper à ses points d’articulation le flux de l’activité animale
apparemment fortuite, et à isoler des schémas naturels. Il suffit de faire
remarquer ces séquences comportementales à l’observateur pour que sa vision en
soit changée ».
Notons les deux aspects de la méthodologie recherchée :
découvrir empiriquement, par une observation, les structures de la vie sociale,
les règles d’un ordre social, ou encore les « schémas naturels » et les «
normes de conjonction » qui structurent les interactions en face à face; faire
émerger de nouveaux concepts, permettant de renouveler notre vision de
l’activité sociale, plutôt qu’« arranger les choses de telle façon qu’on puisse
faire passer des épreuves et mesurer les effets d’une variation contrôlée d’un
genre quelconque ». Mais en même temps Goffman n’a jamais vraiment explicité
cette méthodologie. Il s’en justifie implicitement ainsi dans
Frame analysis [Goffman, 1974, p. 21]
:
« Une méthodologie qui se voudrait pleinement et constamment
consciente de soi n’aurait pour effet que d’écarter tous les objets d’étude et
d’analyse autres que le problème réflexif lui-même, et de déplacer ainsi les
champs d’investigation au lieu d’y contribuer. »
Après avoir rappelé les perspectives des principaux programmes
actuels de naturalisation de l’esprit et m’être interrogé, en référence aux
analyses de Peirce sur l’intentionnalité et la logique des relations, sur le
type de catégorie auquel il convient de rapporter le sens et l’intention, j’ai
pris appui sur la forme de naturalisme défendue par les pragmatistes américains
pour opposer un naturalisme intentionnaliste au naturalisme mentaliste et
causaliste aujourd’hui en vogue dans les recherches cognitives. Puis,
choisissant l’œuvre de Goffman, j’ai essayé de voir si l’on retrouvait les
caractéristiques de ce naturalisme pragmatiste dans les formes les plus
évidentes de naturalisme social que l’on peut rencontrer en sociologie. La
conclusion a été que Goffman se réfère à une signification du naturalisme qui
n’est présente ni dans les programmes de naturalisation de l’esprit, ni dans
les réflexions des pragmatistes : en sciences, une démarche naturaliste peut
aussi viser à construire des classes génériques, à découvrir des catégories
naturelles ou à isoler des « schémas naturels » de comportement. La méthode
qu’elle suit est taxonomique : elle consiste à ajuster continuellement un cadre
catégoriel et des observations empiriques, jusqu’à l’obtention d’une définition
stable du phénomène. Cependant les observations ne requièrent pas seulement un
système conceptuel préalable; elles impliquent aussi une expérience perceptive
dépendant d’une « sémiose sauvage » qui a déjà découpé et défriché le
continuum de la réalité avant sa
conceptualisation. Comment fonctionne cette « sémiose sauvage » lorsqu’elle est
à l’œuvre dans la perception d’un environnement socioculturel ? C’est là, me
semble-t-il, une question que les sciences sociales orientées vers
l’observation naturaliste doivent examiner en profondeur si elles veulent
pouvoir contrôler réflexivement les opérations de leur enquête.
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