Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707135011
448 pages

p. 275 à 292
doi: 10.3917/rdm.017.0275

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Acte III. Naturaliser la culture. Faut-il naturaliser l'esprit et le social ?

no 17 2001/1

2001 Revue du Mauss Acte III. Naturaliser la culture. Faut-il naturaliser l’esprit et le social ?

Naturaliser le sens : une erreur de catégorie ?

Louis Quéré
Ceux qui s’imaginaient que la querelle dite « des méthodes » en sciences sociales était derrière nous doivent se rendre à l’évidence qu’elle a encore de beaux jours devant elle, le débat ayant été relancé par le mouvement actuel de « naturalisation » de l’esprit, et donc des « sciences de l’esprit ». Comme par le passé, la controverse n’est d’ailleurs pas seulement méthodologique : elle est aussi métaphysique et ontologique, en ce sens qu’elle porte sur le type d’entité ou de propriété admissible dans une explication scientifique, ainsi que sur la nature du sens et de l’intentionnalité, ou encore sur le mode d’existence des objets sociaux et culturels. Aujourd’hui, les sciences sociales ne subissent que latéralement la pression naturaliste, mais il est évident que si le mouvement actuel de naturalisation de l’esprit atteignait ses buts, la conception qu’on a aujourd’hui de ces sciences serait considérablement bouleversée.
S’il est vrai que ce n’est pas d’aujourd’hui que date cette pression naturaliste, il reste que la tournure que celle-ci prend sous l’effet du développement des recherches cognitives dans plusieurs disciplines scientifiques est assez inédite. Après avoir brièvement caractérisé cette tournure, je voudrais relever les aspects sous lesquels certaines revendications du mouvement naturaliste peuvent être mises en discussion, puis expliquer pourquoi le projet même d’une « science du sens » a si peu de sens. J’envisagerai alors une forme de naturalisme qui ne me paraît pas incompatible avec un point de vue intentionnaliste et je lui chercherai des correspondants dans la tradition sociologique.
 
QUEL NATURALISME ?
 
 
La pression naturaliste sur les sciences sociales a toujours existé, et elle a toujours combiné des arguments épistémologiques et des arguments plus métaphysiques. Du point de vue épistémologique, le naturalisme consiste à soutenir que la démarche pratiquée dans les sciences de la nature fournit le modèle de l’enquête scientifique, et que si les sciences de l’homme et de la société entendent être de véritables sciences, elles doivent adopter cette démarche; la société doit pouvoir être étudiée de la même façon que la nature et il n’y a pas de raison de soutenir qu’une étude naturaliste de la société est impossible :
« Le naturalisme peut être défini comme la thèse selon laquelle il y a (ou il peut y avoir) une unité essentielle de méthode entre les sciences naturelles et les sciences sociales. Il doit immédiatement être distingué de deux de ses espèces : le réductionnisme, qui affirme que les unes et les autres ont de fait un même objet; et le scientisme, qui nie qu’il y ait des différences significatives dans les méthodes appropriées à l’étude des objets sociaux et des objets naturels [… ] » [Bhaskar, 1979, p. 3].
Ce n’est là cependant qu’une position très générale, que l’on peut ensuite décliner de multiples façons, non seulement selon la conception que l’on a de la tâche de la science, de l’unité de la méthode scientifique, de la différenciation possible des objets des sciences naturelles et des sciences sociales, mais aussi selon l’ontologie de l’expérience et la sociologie de l’homme que l’on se donne. Il est somme toute possible que les différentes revendications naturalistes n’aient pas grand-chose en commun. Il peut y avoir un naturalisme non positiviste à côté du naturalisme positiviste, l’un et l’autre ayant une ontologie et une sociologie différentes. On peut aussi suivre de manière très différente les principes qui gouvernent la production des connaissances scientifiques, comme l’attestent les tentatives qui ont été faites pour « scientifiser » l’étude de l’homme et de la société, les uns appliquant la démarche hypothético-déductive à l’enquête sociale, d’autres privilégiant l’observation naturaliste des phénomènes sociaux dans leur contexte en prenant pour modèle la démarche pratiquée par les premières sciences de la nature – la botanique, l’astronomie, la zoologie, l’ornithologie, etc.
La pression naturaliste actuelle prolonge certains arguments du naturalisme classique, mais elle lui adjoint aussi de nouvelles dimensions. Ainsi lorsque Quine appelait à naturaliser l’épistémologie ( i.e. la théorie de la connaissance), il envisageait une étude scientifique de la connaissance humaine, présentant l’ensemble des facteurs qui la déterminent, à la lumière de ce que les sciences de la nature nous en apprennent. Aujourd’hui on veut naturaliser non seulement l’épistémologie, mais aussi le sens, l’intentionnalité, la conscience, les représentations, voire la phénoménologie elle-même [Petitot et alii, 2000].
Dans son livre Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, P. Jacob souligne d’entrée de jeu le caractère métaphysique de cette entreprise : l’objectif, nous dit-il, est de « percer le mystère du sens », et cela en le ramenant au « monde dénué de sens », c’est-à-dire au monde des processus physiques et des enchaînements causaux. Il s’agit de comprendre non seulement quelles propriétés physiques, chimiques ou biologiques d’une chose peuvent lui conférer un sens, mais aussi quelle peut être l’efficacité causale d’un tel sens [ cf. Jacob, 1997]. Dans cette perspective, « naturaliser l’esprit », c’est « mettre au point une recette de fabrication d’un esprit dans laquelle la liste des ingrédients ne doit contenir aucun condiment mental » [ ibid., p. 14]; c’est rendre compte des états mentaux et de leurs contenus intentionnels en termes non mentaux et non intentionnels. « Naturaliser le sens », c’est pareillement rendre compte des propriétés sémantiques d’un système physique ( i.e. de sa capacité de représentation et de référence) en ne prenant en considération que des propriétés physiques, chimiques ou biologiques, c’est-à-dire les propriétés des entités naturelles telles qu’elles sont caractérisées par les sciences de la nature.
Pourquoi parler ainsi de « naturalisation »? Pour deux raisons. La première est qu’il s’agit de rapporter les phénomènes mentaux ou symboliques, ou les propriétés sémantiques au sens large, qui sont spontanément pensés comme ne relevant pas du domaine de la nature, aux processus naturels (matériels ?) qui les constituent ou les sous-tendent, et dont les sciences de la nature peuvent rendre compte (aspect ontologique). La seconde est qu’une telle démarche se donne une contrainte forte : n’utiliser dans ses analyses que « des concepts et des principes compatibles avec ceux des sciences de la nature » [Proust, 1997, p. 279], ou que des formes d’investigation utilisées par ces sciences (aspect épistémologique). Dans cette perspective, un concept est naturaliste s’il est du type de ceux utilisés par les sciences naturelles.
D’une certaine manière on retrouve ces deux ingrédients dans tous les programmes actuels de naturalisation de l’esprit. Naturaliser, c’est soumettre l’explication qui peut être donnée d’un fait mental, d’un état intentionnel ou d’une propriété sémantique à une exigence forte : qu’on en ait une compréhension naturaliste, c’est-à-dire que les propriétés attribuées par cette explication soient acceptables du point de vue des sciences naturelles, ou qu’elles soient en continuité avec les propriétés admises par ces sciences. Dans cette perspective, les entités mentales ou les propriétés sémantiques postulées à un certain niveau d’explication ne seront pas différentes, du point de vue ontologique, des entités physiques, chimiques ou biologiques postulées à un niveau inférieur d’explication. Il ne s’agit cependant pas d’éliminer les propriétés mentales, les états intentionnels ou les significations, mais de les transformer et de leur trouver des équivalents naturels. Il ne s’agit pas davantage de simplement doubler l’explication en termes sémantiques ou en termes mentaux d’une explication neurobiologique par exemple, car ces deux explications doivent être intégrées dans un « cadre explicatif unique et hiérarchisé, qui montre qu’elles sont compatibles » [Petitot et alii, 2000, p. 45].
Un des objets auxquels a été appliquée cette stratégie de naturalisation est ce qu’on appelle la « folk psychology », c’est-à-dire l’explication des conduites humaines par des états intentionnels tels que les croyances, les désirs, les pensées, les motifs, etc., et par des séquences causales de tels états intentionnels, ou de tels états intentionnels et de comportements. Le but n’est pas d’éliminer ce genre d’entité au profit de celles qu’introduit la neurobiologie (encore que des programmes éliminativistes aient été proposés), mais de transformer le système conceptuel de la psychologie populaire en un autre, tout en conservant ses principaux aspects ou en sauvant ses principales propriétés (par exemple, le réalisme intentionnel ou l’idée d’efficacité causale des états mentaux). Comme le dit J. Fodor [ 2000], un des principaux protagonistes de cette entreprise, « le but, pour le dire en un mot, est de partir du mentalisme de sens commun pour en faire une science prédictive et explicative ». En effet, selon le sens commun, les états mentaux sont représentationnels, et il s’agit d’élever ces attributions d’états représentationnels par le sens commun au rang de « hard facts in good standing », donc de traiter les processus mentaux comme des interactions causales entre des états ayant des contenus.
Dans cette substitution, le système de remplacement doit satisfaire les exigences générales d’une explication scientifique authentique. Pour naturaliser l’explication intentionnelle des conduites par la folk psychology, on va ainsi la reconstruire en termes de représentations mentales dotées d’un contenu intentionnel (« intentionnel » veut dire qu’elles sont au sujet de quelque chose – c’est ce qui définit leurs propriétés sémantiques, au sens étroit du terme), puis ramener ces représentations mentales à des processus naturels, relevant de la causalité de la nature. Par exemple, on va montrer non seulement que ces représentations ont des propriétés matérielles – elles correspondent à un certain type de structure neuronale dans le cerveau – mais aussi comment leurs propriétés sémantiques (le fait qu’elles aient un contenu, qu’elles soient au sujet de quelque chose) peuvent être réalisées dans un processus matériel et dotées d’une efficacité causale. Cette démonstration prend généralement appui sur les connaissances acquises en matière de fonctionnement des ordinateurs (le fonctionnement de l’« esprit représentationnel » sera alors comparé à celui des programmes d’ordinateur dont les propriétés sémantiques peuvent être réalisées matériellement), et plus largement sur le développement d’une « sémantique informationnelle » [ cf. Jacob, 1997].
Enfin, dernier aspect, le naturalisme cognitiviste tente de traiter le sens comme « une espèce naturelle » ( natural kind). Le sens est donc quelque chose que certaines choses ont (les mots, les phrases, etc.) et que d’autres n’ont pas (les nuages, les pierres, etc.). Il s’agit d’expliquer en vertu de quoi certains choses ont un sens, indépendamment de nos pratiques d’interprétation. Le naturalisme se dit ainsi réaliste quant au sens : il pense qu’il y a des faits au sujet du sens qui sont susceptibles de constituer des objets appropriés d’enquête scientifique [ cf. Jacob, 1997].
Ce programme de naturalisation de l’esprit ne mobilise pas seulement les philosophes. Il se propage aussi dans les sciences humaines et sociales, en particulier en psychologie, en linguistique et en anthropologie. Un des promoteurs en France d’une nouvelle science naturelle de la culture et de la société, conçue d’après cette perspective, est Dan Sperber. Une telle science, qui pourrait se développer parallèlement à l’anthropologie classique, aurait pour objectif de fournir des explications causales des phénomènes culturels, des explications qui n’invoqueraient que des entités et des processus dont les sciences naturelles peuvent rendre compte. Elle suivrait les deux règles suivantes : puisque tout ce qui a un pouvoir causal l’a en vertu de ses propriétés matérielles, il faut pouvoir étayer toute attribution de pouvoir causal sur la description d’un mode matériel d’existence; en second lieu, il faut aussi pouvoir étayer une telle attribution sur la description d’un mécanisme, une description telle qu’on puisse y intégrer les explications complémentaires fournies par les sciences naturelles [Sperber, 2000]. Bref une explication authentiquement naturaliste en sciences sociales se doit de reconstruire des chaînes causales d’événements, qu’ils soient mentaux ou qu’ils aient lieu dans l’environnement. D’ailleurs on va considérer que de telles chaînes causales constituent le social lui-même :
« Les choses sont sociales dans la mesure où elles sont insérées dans des chaînes causales cognitives transindividuelles. [… ] Les choses sociales sont culturelles dans la mesure où elles sont insérées dans des chaînes causales cognitives culturelles » [Sperber, 2000, p. 226-227].
La stratégie proposée par Sperber pour mettre en évidence de telles chaînes causales cognitives en sciences sociales consiste à reconstruire la structure intentionnelle des faits sociaux et culturels en termes de représentations (mentales ou publiques), et à « naturaliser » ces représentations selon les procédures mises au point par les sciences cognitives. Ces procédures sont supposées résoudre deux problèmes : celui de l’« implémentation » d’entités dotées de propriétés sémantiques dans des structures ou des processus matériels; celui de l’explication du pouvoir causal des états intentionnels tels que les pensées, les désirs, les croyances, etc.
Comme le naturalisme classique, le naturalisme contemporain étaye ses prétentions épistémologiques sur un parti pris métaphysique déterminé, mais il semble accorder plus d’importance à la question ontologique qu’à la question épistémologique. Du point de vue épistémologique, ce qu’il introduit de nouveau, c’est une police plus forte sur les entités, les relations et les propriétés admissibles dans une explication qui se veut scientifique. Il ne s’agit donc pas seulement de rappeler le principe de l’unité de la science, mais d’exclure de l’explication scientifique toute entité et toute propriété dont on ne pourrait pas rendre compte dans le cadre de ce que peuvent faire et admettre les sciences naturelles. Du point de vue ontologique, le naturalisme contemporain tranche très nettement dans la querelle sur la nature de l’esprit et sur la définition de la structure intentionnelle de ses productions : il est une combinaison de mentalisme et de matérialisme, de représentationnalisme et de causalisme.
 
LE SENS PEUT-IL ÊTRE UNE ESPÈCE NATURELLE ?
 
 
Ce type de programme peut être débattu sous des angles très divers. On peut par exemple, se demander jusqu’à quel point on peut remettre l’empire du sens dans le domaine de la nature : les obstacles que rencontre une telle volonté peuvent-ils être vraiment surmontés [Tiercelin, 1998]? On peut aussi s’en prendre aux choix métaphysiques d’une telle entreprise, en particulier à son orientation mentaliste, à sa conception représentationnelle de l’esprit, à son traitement des significations comme étant des choses mentales ou des représentations, au mélange de cartésianisme et de matérialisme qui la constitue, etc. On peut encore contester les différentes réductions auxquelles elle procède : celle de l’intentionnalité à la représentation, celle du sens à la référence, celle de la téléologie à la causalité efficiente, celle de la science à l’explication causale. Enfin on peut s’interroger sur le bien-fondé de la contrainte méthodologique imposée aux sciences de l’esprit : qu’est-ce qui commande de n’admettre que des explications causales mécanistes en science ? Et peut-on déterminer, de façon claire et incontestable, quels types d’entités et de propriétés sont admissibles par les sciences de la nature ?
L’examen de telles questions excédant les limites de cet article, je me contenterai de pointer ce qui me paraît être le non-sens potentiel du projet de « science du sens » qui motive le programme actuel de naturalisation des sciences de l’esprit.
J’ai évoqué le type de transformation qu’une science naturelle de l’esprit entend opérer sur le système conceptuel dit de la folk psychology. Cette transformation, on l’a vu, entend préserver, dans le système de substitution, certaines des propriétés importantes des concepts de départ. En d’autres termes, il faut que la naturalisation de l’intentionnalité « sauve le phénomène » et produise un système conceptuel qui lui soit approprié tout en satisfaisant aux exigences et aux contraintes d’une authentique explication scientifique [Roy, 2000]. Or il y a tout lieu de douter que le représentationnalisme, mentaliste et causaliste, actuellement proposé pour naturaliser l’intentionnalité soit en mesure de préserver les propriétés essentielles de l’intentionnalité, tout simplement parce qu’il la place dans une catégorie à laquelle elle ne peut pas appartenir, celle des faits positifs. Le projet de naturalisation de l’esprit et des sciences de l’esprit ne procéderait-il pas, en fin de compte, d’une monumentale erreur de catégorie ?
La notion d’« erreur de catégorie » a été proposée, on le sait, par G. Ryle [ 1978]. Commet une erreur de catégorie celui qui subsume une entité sous une catégorie ou sous un type logique donné alors qu’elle relève en fait d’une autre catégorie ou d’un autre type logique. Commet ainsi une erreur de catégorie, pour reprendre un des exemples de Ryle, l’étranger qui visite pour la première fois l’université d’Oxford et qui, après qu’on lui ait montré les collèges, les bibliothèques, les laboratoires, les bâtiments administratifs, etc., pose la question : « Mais où est l’Université ? » Sa question trahit une erreur de catégorie en ce sens qu’il place l’Université dans la même catégorie que les bâtiments, les bibliothèques et les services administratifs, etc., qui sont des objets matériels individualisés. Il ne comprend pas que pour voir l’Université, il convient de saisir ces composantes en tant qu’intégrées dans un tout structuré, qui est d’un autre niveau, implique un autre principe d’individuation et ne relève pas du même type de description. D’une certaine façon, celui qui se représente les phénomènes intentionnels comme s’ils appartenaient à la catégorie des représentations mentales, donc à celle des états et des processus, ou des faits et des événements, commet une erreur de catégorie similaire à celle du visiteur d’Oxford imaginé par Ryle.
À quelle catégorie convient-il alors de rapporter les notions d’esprit, d’intention, de signification ? Nous avons vu que les partisans du naturalisme cognitiviste optent en faveur d’une conception de l’esprit comme représentation : dans cette perspective, avoir un esprit, c’est être capable de former des représentations portant sur des états de choses ou des événements, de les manipuler dans des calculs et des inférences, et de les utiliser pour contrôler son comportement. Ils adoptent en outre un concept étroit de sémantique : la signification est une affaire de contenu de représentations (au sens où celles-ci sont au sujet de quelque chose). Enfin, causalisme oblige, les notions de signification et d’intention sont à comprendre en termes de cause et d’effet, tandis que les relations entre les esprits, entre les composantes de la vie de l’esprit ou entre les états de l’esprit et les comportements, sont à penser en termes de relation causale entre des faits, des états ou des événements individualisés.
Pourquoi ces différentes options trahissent-elles une même erreur de catégorie ? Pourquoi l’intentionnalité ne peut-elle pas être subsumée sous les catégories de la représentation, de la factualité et de la causalité ? Parce qu’une telle opération transforme une enquête sur des « universels », sur des formes, sur des règles et sur des déterminations logiques en une enquête sur des faits, sur des mécanismes, sur des contraintes ou des forces et sur des déterminations causales. Or il s’agit de deux domaines complètement différents, irréductibles l’un à l’autre. C. Castoriadis [ 1978] soulignait de façon amusante la différence catégorielle entre eux en remarquant que si on peut, sans difficulté, compter des moutons dans un champ, il est impossible de dire combien de représentations il y a dans un rêve ou de significations dans une histoire. Comment en effet individualiser ce genre de choses pour les compter ? La leçon à en tirer est que l’ordre de la signification ne se prête pas à une analyse en termes « d’objets définis et distincts » – la multiplicité des significations ne peut pas être exprimée en dressant une liste d’éléments ou en dénombrant des représentations conçues comme des états ou des événements [Descombes, 1995, p. 323-324] –, et donc qu’on ne préserve pas les phénomènes intentionnels en les soumettant à une réduction représentationnaliste, mentaliste et causaliste.
Pour mieux faire apparaître la différence de catégorie entre le domaine du sens et celui des faits, on peut évoquer les réflexions de Peirce tant sur l’intentionnalité que sur la logique des relations. Peirce prend l’exemple d’un contrat passé entre deux personnes : il relève que la signature du document par l’une et par l’autre (un acte qui est de l’ordre des événements ou des faits singuliers) ne suffit pas pour en faire un contrat.
« Le principe du contrat repose sur l’intention. Et qu’est-ce que l’intention ? C’est que certaines règles de caractère conditionnel gouvernent la conduite de A et C. Il n’y a pas ici de faits positifs : tout y est conditionnel et intentionnel. À plus forte raison il n’y a ici rien qui soit une simple qualité monadique. Il est bien fait référence à des conditions de l’expérience, ce qui inclut l’existence, donc le fait dyadique. On pourrait dire que c’est un fait psychique. C’est exact pour autant qu’en effet un fait psychique est inclus. Mais il n’y a pas d’intention qui ne soit l’intention de quelque chose, et cela sur quoi porte l’intention ne peut être rendu par quelque fait que ce soit. L’intention dépasse tout ce qui peut jamais être fait ou s’être produit, parce qu’elle couvre toute l’étendue de la condition générale. Or l’idée d’une liste de tous les cas possibles est absurde. Il appartient à la nature d’une telle liste qu’on puisse la continuer, aussi loin qu’on soit allé dans la spécification. La condition générale couvre justement toute cette possibilité inépuisable » [Peirce, d’après la traduction de Descombes, 1996, p. 221].
Dans son commentaire de ce passage, V. Descombes souligne plusieurs aspects. Le premier concerne la définition scolastique de l’intentionnalité évoquée par Peirce dans cette citation, définition qui sert de référence à la plupart des philosophes actuels de l’esprit (« pas d’intention qui ne soit l’intention de quelque chose »): un état intentionnel est bien au sujet de quelque chose; il a donc un objet, mais cet objet n’est « ni un objet individuel, ni un fait singulier, mais tout ce qui répond à une certaine condition fixée. C’est pourquoi l’intention embrasse un universel : tous les cas de figure sont en quelque sorte prévus, sans avoir à être donnés ou pris en compte un à un » [Descombes, 1996, p. 222].
Un deuxième aspect est qu’une description physique, en termes d’entité matérielle et de processus causal, ne restitue pas tout ce qui est arrivé dans le cas évoqué. Certes une telle description de la signature du contrat est tout à fait possible, par exemple en termes d’événements liés dans une chaîne causale cognitive, ou encore en termes de mécanisme [ cf. à ce sujet les suggestions de Sperber]. Mais une telle description (la signature du contrat tour à tour par A puis par C, chacun formant les pensées appropriées et chacun de ces événements en produisant d’autres) ne nous dirait pas qu’un contrat a été signé entre A et C. Pour restituer cet élément intentionnel, ou ce sens, il faut sortir du « monde des faits », introduire un contexte approprié qui fasse de ces événements la signature d’un contrat, ou entrer dans un domaine « dont la description requiert qu’on détermine des relations (au moins) triadiques » [ ibid. p. 222]. Or un tel contexte est symbolique et institutionnel, et il ne consiste jamais dans des données actuelles. Sa description a pour mode grammatical non pas l’indicatif mais le conditionnel (non pas ce qui est ou sera, mais ce qui serait d’après une règle).
Par ailleurs, le type de relation impliqué dans un contrat n’est pas dyadique, comme le sont les relations causales, ou les relations entre événements, mais triadique, comme le sont les relations médiatisées par une institution. Une relation triadique comporte un élément intentionnel, irréductible à l’ordre des faits. « Le monde des faits ne contient pas de triade. [… ] Pour trouver une triade, nous devons sortir du positif [… ] et entrer dans le conditionnel » [ ibid., p. 222]. Le triadique caractérise en propre le domaine du sens, des règles, des institutions et des totalités signifiantes. Bref, « aucune description de faits bruts ne peut épuiser le sens d’un fait intentionnel (triadique)». Une triade est un cas de polyade, c’est-à-dire de « système engendré par une relation qui assigne un ordre entre les sujets logiques de la proposition, indiquant par là quel est le statut de chacun des membres du système par rapport aux autres » [ ibid., p. 236].
Si telle est la nature de l’intentionnalité, le projet naturaliste de traiter le sens comme une « espèce naturelle », et d’en faire l’objet d’une science naturelle, n’a peut-être pas plus de sens que de vouloir faire « une science des mardis » (pour reprendre le titre d’un article de J. Fodor).
Peut-être faut-il cependant préciser en quoi les faits sociaux peuvent être dits intentionnels. L’exemple du contrat est éclairant à ce sujet : il faut un contexte socio-historique d’usages, de règles et d’institutions pour que le geste d’apposer sa signature au bas d’un document compte pour un engagement contractuel. L’intention personnelle du signataire comme ses pensées ou ses croyances quand il signe le contrat n’y sont pour rien : elles n’ont pas le pouvoir de faire de la signature la souscription à un contrat, parce qu’elles ne peuvent rien déterminer quant à l’avenir. Seul un contexte institutionnel peut faire de ce geste l’acte qu’il est. Et ce contexte, qui implique des formes et des règles, relève d’un ordre du sens institué.
Par conséquent, dire que la réalité sociale est de nature intentionnelle ne veut pas dire qu’elle est le corrélat d’actes mentaux de visée ou de représentation, ou qu’elle est produite expressément, avec une conscience des résultats recherchés. Il faut entendre intentionnel en son sens logique. Une relation intentionnelle au monde est une relation oblique, une relation médiatisée par ce que les philosophes appellent des « attitudes propositionnelles » (croyances, pensées, désirs, paroles, etc.), ou tout simplement par un point de vue, par une organisation de perspectives ou par des « interprétants » – ceux-ci sont des signes, des règles, des us et coutumes, des « cadres primaires » (Goffman), etc., plutôt que des sujets. La relation intentionnelle s’oppose ainsi à la relation causale, mécanique.
Une autre manière de définir le caractère intentionnel de la réalité sociale est de dire que les choses sociales ne sont ce qu’elles sont que « sous une description sémantique » : elles sont relatives à un ordre du sens en vertu duquel elles sont plus et autre chose que leurs substrats physiques; elles incorporent un « voir comme » ou un « compter pour ». Pour accéder à la réalité sociale, il faut donc passer par ce que les gens disent, pensent, croient, ou par ce qu’ils veulent dire et faire en parlant et en agissant. Mais attention : ce point de vue et ces perspectives ne sont pas d’abord des choses individuelles, des vues que les sujets sociaux pourraient choisir à leur guise, selon leurs préférences, leurs désirs et leurs croyances; ils ne sont pas non plus des choses subjectives, comme tendent à le soutenir ceux qui soulignent l’incorporation d’états de l’esprit (intentions, croyances, représentations… ) ou d’actes (individuels ou collectifs) de visée, de donation de sens ou de fonction, etc., dans la réalité objective des faits sociaux et institutionnels. Il s’agit d’un point de vue et de perspectives impersonnels, généraux et objectifs, qui précèdent tout point de vue individuel et subjectif et le rendent possible, et cela parce qu’ils sont faits d’un côté, d’institutions, d’usages établis, d’interprétants communs et de significations instituées, de l’autre, de capacités, d’habitudes et de méthodes. (En réalité ces deux composantes s’interpénètrent profondément, comme l’a bien montré J.Dewey dans sa théorie de l’habitude.)
D’un tel point de vue, que l’on peut qualifier d’« intentionnaliste » (au sens de Von Wright, 1971, qui oppose intentionnalisme et causalisme), une exigence particulière s’impose aux sciences sociales : celle de saisir ce que les gens font et disent avec le sens que cela a pour eux, de tenir compte de leurs auto-interprétations (Taylor) et d’utiliser leurs mots comme ils le font, avec la charge évaluative et normative qui est la leur. Ce qui exclut une attitude purement béhavioriste, mais n’appelle pas pour autant une herméneutique subjective. Car, si on applique la restriction précédente, il ne s’agit pas d’accéder à des points de vue subjectifs, à des états d’esprit individuels ou à des significations subjectivement visées, mais à un « esprit objectif » – l’« esprit des lois », les institutions, les pratiques et les systèmes de pensée communs [ cf. Descombes, 1996] – ainsi qu’à des capacités, des habitudes et des routines (routines au sens de Montaigne, plus proches des skills et des « arts de faire », qui requièrent compréhension et jugement, que des automatismes de comportement).
 
L’IDÉE D’UN « NATURALISME CULTUREL »
 
 
Un tel point de vue intentionnaliste défini par opposition au causalisme d’un côté, au béhaviorisme et au subjectivisme de l’autre, peut-il faire une place à une démarche naturaliste en sciences sociales ? La réponse dépend, une fois de plus, du sens que l’on donne au terme « naturaliste » et du type d’exigence qu’on lui associe. Si être naturaliste veut dire, comme on l’a vu supra, inscrire la dimension du sens dans les mécanismes causaux de la nature, ou n’admettre que des propriétés acceptables du point de vue des sciences naturelles, alors naturalisme et intentionnalisme sont à coup sûr incompatibles. Mais on peut être naturaliste de plusieurs façons. On peut l’être à la manière, cartésienne et matérialiste, de nombre de philosophes de l’esprit contemporains, mais on peut aussi l’être à la manière, anticartésienne et intentionnaliste, des pragmatistes américains de la première moitié du XXe siècle, instruits par la sémiotique de Peirce. Par exemple, pour J. Dewey et G. H. Mead, être naturaliste, c’est s’efforcer de remettre l’esprit, la pensée et la signification dans la nature, dont ils ont été indûment isolés par la philosophie moderne de la conscience. Mais cela n’implique pas de supprimer la différence catégorielle qui sépare l’environnement naturel de l’environnement culturel, ni de réduire « les traditions, les institutions, les coutumes, les intentions et les croyances », toutes choses constitutives d’un environnement culturel, à des états ou à des événements mentaux, ou à des processus cognitifs. D’ailleurs, pour Dewey, le naturalisme était incompatible avec le mentalisme : « Les assomptions de la psychologie “mentaliste” ne sont pas à leur place dans la logique [lorsqu’elle est authentiquement naturaliste – L. Q.] » [ ibid., p. 95].
Ces auteurs n’envisageaient donc pas de solution de continuité entre les sciences naturelles et les sciences humaines, essentiellement parce qu’il n’y a pas de rupture « entre les opérations de l’enquête, les opérations biologiques et les opérations physiques », ni entre « des activités et des formes inférieures (moins complexes) et supérieures (plus complexes) ». Cependant, si « les opérations rationnelles prolongent les activités organiques », elles n’ont pas « pour autant la même nature » [Dewey, 1993, p. 76]. Il faut donc reconnaître des caractères distinctifs aux comportements guidés par « une enquête contrôlée » et intégrés à un environnement culturel :
« La transformation du comportement organique en un comportement intellectuel caractérisé par des propriétés logiques résulte du fait que les individus vivent dans un environnement culturel. Cette vie les oblige à assumer dans leur comportement le point de vue des coutumes, des croyances, des institutions, des significations et des croyances qui sont, d’une manière relative au moins, générales et objectives » [ ibid., p. 104-105].
La volonté de naturaliser l’esprit et le sens n’implique donc pas nécessairement de renoncer au point de vue intentionnaliste.
Dewey considérait la logique elle-même, c’est-à-dire l’enquête sur l’enquête, comme une entreprise naturaliste. Arrêtons-nous quelques instants sur la caractérisation qu’il donne de ce naturalisme, car c’est un point de vue que l’on peut directement appliquer aux sciences sociales. Naturaliste, la logique l’est d’abord au sens où l’enquête qu’elle étudie se développe dans le cadre d’une interaction de l’organisme et de l’environnement; l’enquête est donc en continuité avec le comportement organique et « liée au biologique dans un processus de développement continu ». Une compréhension naturaliste de l’enquête se garde par conséquent d’expliquer le comportement intelligent ou rationnel en supposant « l’existence d’une matière psychique caractérisée par des processus totalement différents de ceux du monde extérieur qu’affronte l’esprit » [ ibid., p. 95], ou en recourant à des facultés ad hoc. Ainsi, écrit Dewey,
« pour rendre compte des caractères distinctifs de l’objet de la logique, nous n’évoquerons pas inopinément quelque nouvelle puissance ou faculté comme la raison ou l’intuition pure. Positivement, et concrètement, (l’application du postulat de la continuité à la discussion de l’objet de la logique) signifie qu’on fournira une explication raisonnable des moyens par lesquels les caractéristiques qui donnent à l’enquête délibérée sa figure propre peuvent provenir d’activités biologiques qui n’ont pas ces caractéristiques » [ ibid., p. 82-83].
Naturaliste, la logique l’est, en second lieu, par sa méthode : elle sub-stitue l’observation et l’expérimentation, guidées par des opérations conceptuelles, à la spéculation et à l’intuition. Comme les sciences de la nature, elle est empirique et « expérientielle ». Elle est empirique en ce sens que « son objet comprend des enquêtes qui sont publiquement accessibles et ouvertes à l’observation ». Elle est « expérientielle » pour autant qu’elle est « distincte de la pure spéculation, de l’a priori et de l’intuition » et qu’elle étudie ce qui se passe réellement, plutôt que de s’en tenir à « des constructions conceptuelles antérieures » (même si celles-ci peuvent être utiles pour diriger l’observation et l’expérimentation). Ce qui implique de considérer qu’elle a affaire à des objets observables plutôt qu’à des phénomènes purement internes :
« La logique est naturaliste en ce sens que les activités de l’enquête sont observables, au sens ordinaire de ce terme. Les conceptions dérivées d’une faculté mystique d’intuition ou de quelque chose de si secret qu’il n’est pas soumis à l’inspection et à la vérification publique (le purement psychique par exemple) sont exclues » [ ibid., p. 76-77].
À noter que l’enquête est observable parce qu’elle est une activité prenant place dans les connexions actives d’un organisme avec son environnement, qu’elle contrôle l’organisation d’un comportement séquentiel, possédant une direction et une force cumulative, et non pas d’une simple succession d’actes discontinus et indépendants (« un acte sort d’un autre acte et conduit par accumulation à un nouvel acte jusqu’à l’activité finale pleinement intégrée »).
Enfin l’enquête étant un « mode d’activité conditionnée socialement », « sortant d’un fond de culture » et « opérant en modifiant plus ou moins les conditions dont elle surgit », le naturalisme de la logique est un « naturalisme culturel » [ ibid., p. 78]. Dewey n’explicite pas davantage cette dernière caractérisation. On peut néanmoins l’interpréter en opposant ce
« naturalisme culturel » au « naturalisme naturel/matériel » évoqué supra, et soutenir que l’individualité et l’observabilité des composantes d’un environnement culturel, qui sont des entités dotées de signification, ne sont pas du même ordre que celles des composantes d’un environnement matériel, ou encore que les déterminations qui s’y exercent ne sont pas de même nature que les déterminations causales qui structurent les interactions dans l’environnement naturel (pour un examen plus approfondi de ces points, voir Quéré, 1999).
 
À LA RECHERCHE DE CATÉGORIES NATURELLES
 
 
Un tel « naturalisme culturel » est sans doute mieux à même que le naturalisme causaliste décrit ci-dessus de préserver la structure intentionnelle de l’environnement socioculturel : plutôt que de viser une explication causale des phénomènes de sens, il met l’accent sur leur accessibilité, en tant que réalités intentionnelles, à une observation et à une compréhension naturalistes. Maintenant, suffit-il d’invoquer un principe de continuité entre les activités organiques et les opérations intellectuelles de l’enquête, de faire de l’esprit et du sens des réalités publiques observables et de récuser toute dualité entre les sciences naturelles et les sciences humaines pour définir une démarche naturaliste non causaliste en sciences sociales ? On peut en douter. Considérons par exemple, des programmes sociologiques qui pourraient être apparentés, par certains de leurs aspects, à la conception qu’avait Dewey du « naturalisme culturel » de la logique. Je pense en particulier aux recherches de Goffman sur les « institutions totales » ou sur l’ordre de l’interaction, aux travaux de H. Sacks sur les catégories ou sur l’organisation des conversations, aux études de Garfinkel sur le raisonnement pratique, ainsi qu’à nombre d’observations récemment réalisées par les ethnométhodologues sur le travail en général, sur le travail scientifique de laboratoire en particulier. Dans chaque cas, la perspective naturaliste est définie en référence à certaines des dimensions évoquées ci-dessus, mais aussi à d’autres qui n’ont pas été abordées jusqu’à présent. Arrêtons-nous brièvement sur le cas de Goffman.
Goffman se comparait volontiers à un « botaniste manchot » :
« Je suis impatient d’introduire quelques distinctions conceptuelles (rien d’aussi ambitieux qu’une théorie) qui montrent que nous découvrons des variables élémentaires qui simplifient et ordonnent, dessinant des classes génériques dont les membres partagent beaucoup de propriétés, et pas simplement une similarité qui les qualifie. Pour cela, nous avons à partir d’une expérience ethnographique, ou d’un savoir, dans un domaine particulier de la conduite, puis à exercer le droit de puiser dans n’importe quel ensemble de textes qui peuvent aider, et avancer dans n’importe quelle direction non anticipée mais indiquée. Le but est de suivre où un concept (ou un petit ensemble de concepts) peut nous conduire. C’est ce développement qui fait la loi, pas un récit ni un drame. Il est évident que l’on ne prouve rien ainsi; on ne fait que tracer, dessiner, mais je crois que dans plusieurs domaines de la conduite sociale, c’est précisément là où nous en sommes aujourd’hui.
Des classifications simples bien réfléchies, bien élaborées pour essayer de les rendre appropriées : il se peut que ce soit tout ce que nous puissions faire dans l’immédiat. Couler ce que nous faisons dans les formes plus respectables des sciences mûres n’est souvent que pure rhétorique. Pour l’essentiel je ne crois pas que nous y soyons encore. Et je tends à penser que ce qu’un naturaliste social a à faire sans avoir honte est d’accepter ces limites et de travailler comme un botaniste manchot » [« Communication personnelle », non datée, rapportée par P. M. Strong, 1988, p. 229-30].
Comme le rappellent ces propos, le naturalisme social goffmanien est calqué sur la démarche des spécialistes de l’histoire naturelle – botanistes, entomologistes, minéralogistes, zoologistes, etc. Cette démarche a une forte composante taxonomique : elle cherche à construire des classes génériques ou à découvrir des catégories naturelles, « en dégageant les traits communs constitutifs d’un genre », « avec l’espoir de mettre plus tard en lumière les différences spécifiques ». Comment procède un naturaliste, même s’il est manchot ? U. Eco nous le rappelle de façon amusante dans son livre récent Kant et l’ornithorynque, tout en soulevant un problème – celui du fondement perceptuel de l’observation – qui n’est pas facile à résoudre dans le cas du naturalisme social et culturel. La question, pour les naturalistes confrontés à l’énigme présentée par l’ornithorynque, était de savoir comment classer cet animal qui présentait des traits de plusieurs classes génériques : mammifère, oiseau et reptile.
« Quelle est la morale de l’histoire ? Nous pourrions dire, en premier lieu, qu’il s’agit d’une splendide illustration de la façon dont les énoncés d’observation ne peuvent être proférés qu’à la lumière d’un cadre conceptuel ou d’une théorie qui leur donne un sens. [… ]. Mais il faudrait dire, en même temps, que les observations mettent en crise le cadre catégoriel, un cadre qu’il faudra donc chercher à réadapter. On procède par conséquent en réajustant le cadre catégoriel en fonction des nouveaux énoncés d’observation, et, parallèlement, en reconnaissant des énoncés d’observation comme vrais en fonction du cadre catégoriel assumé. Au fur et à mesure que l’on catégorise, on s’applique à identifier de nouvelles propriétés [… ]; au fur et à mesure que de nouvelles propriétés sont découvertes, on essaie de réorganiser le dispositif catégoriel. Mais toute hypothèse sur le cadre catégoriel à assumer influence la façon de rendre les énoncés d’observation comme valides et de les considérer comme tels (ainsi, celui qui veut faire de l’ornithorynque un mammifère ne cherche pas les œufs ou se refuse à les reconnaître lorsqu’ils entrent en scène, tandis que celui qui veut faire de l’ornithorynque un ovipare cherche à nier l’existence des mamelles et du lait) » [Eco, 1999, p. 254].
Eco souligne aussi que cette dialectique de la connaissance et du savoir ne repose pas simplement sur un système catégoriel préalable, mais aussi sur une perception iconique, et sur la dépendance des énoncés d’observation par rapport à l’expérience perceptive : l’ornithorynque ressemble à un castor par sa queue, à un canard par son bec et ses pattes palmées, à une taupe par ses yeux, etc., mais pas à un éléphant ou à une autruche. Bref, il s’agit d’« un animal fait de telle et telle sorte, que quelqu’un a découvert en Australie », et que quiconque peut observer et décrire. C’est pourquoi, dans une démarche naturaliste, « le moment catégoriel et le moment observatif ne s’opposent pas comme deux modes de connaissance inconciliables [… ]; ils s’impliquent tour à tour ». Mais, s’il faut un accord culturel préalable pour s’accorder sur la reconnaissance d’un œuf, en revanche personne ne contestera que l’énoncé d’observation « ceci est un œuf » implique une expérience perceptive. Une telle expérience est nécessairement sous-jacente à la construction d’une catégorie naturelle :
« La segmentation d’un continuum effectuée par un système de propositions ou de catégories tient compte, d’une manière ou d’une autre, du fait que si ce continuum est propositionnellement amorphe, il n’est absolument pas perceptivement chaotique, puisque des objets interprétés et constitués comme tels à un niveau perceptif ont déjà été découpés en lui, comme si le continuum dans lequel un système de propositions découpe ses configurations avait déjà été défriché par une sémiose “sauvage”, qui n’est pas encore systématique » [ ibid., p. 261].
Le naturaliste social s’appuie, lui aussi, sur une telle « sémiose sauvage » : c’est une expérience perceptive qui lui permet de reconnaître et de classer les entités culturelles auxquelles il a affaire (un gardien de prison par exemple, un infirmier dans un hôpital psychiatrique ou un moine dans un monastère). Comment se fait cette segmentation perceptuelle du continuum constitué par un milieu socioculturel ? Et qu’est-ce qui fait des entités signifiantes qui peuplent un tel milieu des choses observables ? À vrai dire, Goffman ne se pose pas ce genre de questions. Pourtant, elles doivent être examinées si l’on veut expliciter jusqu’au bout la démarche d’un naturaliste social. Cependant cette déficience épistémologique n’empêche pas Goffman de mettre en œuvre une méthode qui correspond assez bien à celle qu’Eco attribue aux naturalistes qui ont déterminé le genre de l’ornithorynque.
Quelle est cette méthode ? C’est la méthode taxonomique des naturalistes. Comme il l’explique dans Asiles, elle consiste à se donner de la catégorie naturelle (celle des « institutions totales » par exemple) une « définition purement nominale et générique, capable de constituer un point de départ concret » [ ibid., p. 47], puis à rassembler, à partir de « cette définition dénotative », des « observations solides sur la morphologie et le comportement de cette espèce d’être social » [ ibid., p. 176], ces observations l’obligeant à préciser, voire à redéfinir, le cadre catégoriel de départ. R. Williams [ 1988, p. 74] a qualifié cette méthode d’« informelle » : « Une image initialement vague et hésitante d’un cadre complexe est constamment redéfinie de manière à produire une structure progressivement définie et stable. » Dans cette procédure, dite d’« articulation », l’analyste procède à un ajustement réciproque du cadre catégoriel et des observations faites, au fur et à mesure du développement et de l’approfondissement de son enquête. Le cadre catégoriel est précisé et stabilisé au fur et à mesure de la confrontation avec les observations, et celles-ci sont orientées, à leur tour, par la construction et la transformation du cadre catégoriel.
Au terme de l’enquête, on est normalement passé d’une définition nominale de l’objet à sa définition réelle, c’est-à-dire à une définition qui engage la réalité des choses. On peut par exemple, partir d’une définition nominale de l’« institution totale », consistant à énumérer ses propriétés distinctives. Une définition nominale fait cependant problème, car elle ne dit pas pourquoi ces propriétés ou ces critères sont retenus plutôt que d’autres. On passe à une définition réelle en mettant en évidence, à travers des observations, voire des expériences et des mesures, la constitution « réelle » (un mot difficile à utiliser) de l’objet analysé. Un chimiste par exemple, établit à travers des expérimentations et des mesures la définition réelle de l’or : il a tel numéro atomique, tel poids atomique, telle densité, telle température de fusion, une solubilité dans tel ou tel produit, etc. Utiliser une définition nominale comme point de départ est quelque chose d’assez courant en sciences. Mais elle est destinée à être remplacée par une définition qui engage la « réalité » de la chose analysée, telle qu’elle est révélée par des observations ou des expériences.
Certains ont contesté le caractère authentiquement naturaliste de la démarche de Goffman : son observation n’aurait pas été suffisamment systématique, et la base observationnelle de ses démonstrations, composée de données de type ethnographique ou littéraire, serait trop succincte pour qu’on puisse le créditer d’une démarche véritablement naturaliste. Par ailleurs, une partie de son cadre conceptuel a été pendant longtemps immunisé contre toute révision au contact de l’observation. C’est, entre autres, le reproche que lui a adressé un de ses anciens étudiants, E. Schegloff, fondateur avec H. Sacks de l’analyse de conversation. Selon lui, Goffman n’a pas fait ce qu’il disait vouloir faire, parce qu’il n’a pas véritablement soumis ses arguments au contrôle de données empiriques précises, et parce qu’il a fondé ses analyses sociologiques sur une psychologie des individus, focalisée sur la préservation de la face et sur l’organisation rituelle/affectuelle des échanges, plutôt que sur une analyse formelle de l’action et de l’interaction. Il n’a donc pas fait prévaloir les moments sur les hommes, comme il disait vouloir le faire. Schegloff considère que ce n’est qu’avec Frame Analysis que Goffman a commencé à se libérer de ce cadre psychologique [Schegloff, 1988].
Schegloff a sans doute une autre conception que Goffman de l’enquête naturaliste en sciences sociales, centrée sur la notion de « données naturelles » et sur une méthode quelque peu différente de construction des catégories naturelles [ cf. Schegloff, 1996, pour une bonne explicitation de sa démarche]. Cependant, ce n’est pas sans raison que Goffman s’est comparé à un « botaniste manchot ». À l’incapacité de valider ses classifications comme peuvent le faire les chercheurs en sciences naturelles s’ajoute la revendication du caractère non systématique de ses observations. Dans l’introduction à Relations en public [ 1973, p. 18], Goffman présente son travail comme relevant d’une « observation non systématique » des « comportements mineurs de sa propre société », dont un bon exemple lui paraît être la manière de procéder des éthologues qui
« étudient les conduites animales de très près, en gardant le contrôle des idées préconçues. De leur travail sur le terrain, ils ont retiré l’aptitude à découper à ses points d’articulation le flux de l’activité animale apparemment fortuite, et à isoler des schémas naturels. Il suffit de faire remarquer ces séquences comportementales à l’observateur pour que sa vision en soit changée ».
Notons les deux aspects de la méthodologie recherchée : découvrir empiriquement, par une observation, les structures de la vie sociale, les règles d’un ordre social, ou encore les « schémas naturels » et les « normes de conjonction » qui structurent les interactions en face à face; faire émerger de nouveaux concepts, permettant de renouveler notre vision de l’activité sociale, plutôt qu’« arranger les choses de telle façon qu’on puisse faire passer des épreuves et mesurer les effets d’une variation contrôlée d’un genre quelconque ». Mais en même temps Goffman n’a jamais vraiment explicité cette méthodologie. Il s’en justifie implicitement ainsi dans Frame analysis [Goffman, 1974, p. 21] :
« Une méthodologie qui se voudrait pleinement et constamment consciente de soi n’aurait pour effet que d’écarter tous les objets d’étude et d’analyse autres que le problème réflexif lui-même, et de déplacer ainsi les champs d’investigation au lieu d’y contribuer. »
 
CONCLUSION
 
 
Après avoir rappelé les perspectives des principaux programmes actuels de naturalisation de l’esprit et m’être interrogé, en référence aux analyses de Peirce sur l’intentionnalité et la logique des relations, sur le type de catégorie auquel il convient de rapporter le sens et l’intention, j’ai pris appui sur la forme de naturalisme défendue par les pragmatistes américains pour opposer un naturalisme intentionnaliste au naturalisme mentaliste et causaliste aujourd’hui en vogue dans les recherches cognitives. Puis, choisissant l’œuvre de Goffman, j’ai essayé de voir si l’on retrouvait les caractéristiques de ce naturalisme pragmatiste dans les formes les plus évidentes de naturalisme social que l’on peut rencontrer en sociologie. La conclusion a été que Goffman se réfère à une signification du naturalisme qui n’est présente ni dans les programmes de naturalisation de l’esprit, ni dans les réflexions des pragmatistes : en sciences, une démarche naturaliste peut aussi viser à construire des classes génériques, à découvrir des catégories naturelles ou à isoler des « schémas naturels » de comportement. La méthode qu’elle suit est taxonomique : elle consiste à ajuster continuellement un cadre catégoriel et des observations empiriques, jusqu’à l’obtention d’une définition stable du phénomène. Cependant les observations ne requièrent pas seulement un système conceptuel préalable; elles impliquent aussi une expérience perceptive dépendant d’une « sémiose sauvage » qui a déjà découpé et défriché le continuum de la réalité avant sa conceptualisation. Comment fonctionne cette « sémiose sauvage » lorsqu’elle est à l’œuvre dans la perception d’un environnement socioculturel ? C’est là, me semble-t-il, une question que les sciences sociales orientées vers l’observation naturaliste doivent examiner en profondeur si elles veulent pouvoir contrôler réflexivement les opérations de leur enquête.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BHASKAR R., 1879, The Possibility of Naturalism, New Jersey, Humanities Press.
·  CASTORIADIS C., 1978, Les Carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil.
·  DESCOMBES V., 1995, La Denrée mentale, Paris, Minuit.
·  – 1996, Les Institutions du sens, Paris, Minuit.
·  DEWEY J., [ 1938] 1993, Logique. La théorie de l’enquête, Paris, PUF.
·  ECO U., [ 1997] 1999, Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset.
·  FODOR J., 2000, « A Science of Thuesdays », London Review of Books, 20 juillet.
·  GOFFMANN E., [ 1961] 1968, Asiles, Paris, Minuit.
·  – [ 1971] 1973, La Mise en scène de la vie quotidienne. 2. Les relations en public, Paris, Minuit.
·  – [ 1974] 1991, Les Cadres de l’expérience, Paris, Minuit.
·  JACOB P., 1997, Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, Paris, Odile Jacob.
·  PETITOT J. et alii (sous la dir. de), 2000, Naturalizing Phenomenology, Stanford, Stanford University Press.
·  PROUST J., 1997, Comment l’esprit vient aux bêtes ?, Paris, Gallimard.
·  QUÉRÉ L., 1999, « Action située et perception du sens », inDE FORNEL M., QUÉRÉ L. (sous la dir. de), La Logique des situations, Paris, éditions de l’EHESS (« Raisons pratiques » 10), p. 301-333.
·  ROY J.-M., 2000, « Saving Intentional Phenomena : Intentionality, Representation and Symbol », in PETITOT et alii (sous la dir. de), op. cit., p. 111-147.
·  RYLE G., [ 1949] 1978, La Notion d’esprit, Paris, Payot.
·  SCHEGLOFF E., 1988, « Goffman and the Analysis of Conversation », in DREW P., WOOTTON A. (sous la dir. de), Erving Goffman. Exploring the Interaction Order, Cambridge, Polity Press, p. 89-135.
·  – 1996, « Confirming Allusions. Toward an Empirical Account of Action », AJS, 102 ( 1), p. 161-216.
·  SPERBER D., 2000, « Outils conceptuels pour une science naturelle de la société et de la culture », in LIVET P., OGIEN R. (sous la dir. de), L’Enquête ontologique. Du mode d’existence des objets sociaux, Paris, éditions de l’EHESS (« Raisons pratiques », 11), p. 209-230.
·  STRONG P. M., 1988, « Minor Courtesies and Macro Structures », in DREW P., WOOTTON A. (sous la dir. de), op. cit., p. 228-249.
·  TIERCELIN C., 1998, « L’empire du sens fait-il partie de l’empire de la nature ? », Critique, 612, p. 246-267.
·  VON WRIGHT G. H., 1971, Explanation and Understanding, Ithaca, Cornell University Press.
·  WILLIAMS R., 1988, « Understanding Goffman’s Methods », in DREW P., WOOTTON A. (sous la dir. de), op. cit., p. 64- 88.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis