2001
Revue du Mauss
Acte IV. Tout est-il construit et donc relatif ?
Relativité de quoi ?
Philippe de Lara
À Nikolaus Harnoncourt, qui sait « la façon dont la musique parle
».
Comment penser la diversité humaine ? Loin de ne constituer
qu’un débat technique pour philosophes professionnels, la discussion par Peter
Hacker des théories de Donald Davidson sur le langage et la vérité présente un
intérêt direct pour les sciences humaines et en particulier pour la réflexion
sur le relativisme engagée dans ce numéro de la revue. L’article de Hacker
apporte une clarification décisive sur la question de la variabilité de
l’esprit humain, en même temps qu’il permet de comprendre la permanence et la
confusion des débats entre « relativistes » et « anti-relativistes » (ne
parlons pas des « anti-anti-relativistes »!).
Le débat est confus parce qu’il oppose deux thèses, le
relativisme et l’universalisme, qui paraissent claires au départ et
radicalement opposées, mais qui se dérobent à la définition dans le cours de la
discussion. Assez vite en effet, il ne reste plus que des attributions
polémiques, que les intéressés se refusent à endosser pour leur compte, même
quand elles paraissent justifiées, en sorte que l’enjeu de la controverse
devient incompréhensible.
Qui revendiquerait de gaieté de cœur l’ethnocentrisme
occidental ou l’obscurantisme ?
Le principal résultat de l’argument de Hacker, c’est que
le relativisme conceptuel est vrai,
mais qu’il n’a pas les conséquences qu’on lui prête généralement quand à la
relativité de la vérité, que ce soit pour condamner l’idéalisme et
l’obscurantisme auxquels il vouerait les sciences de l’homme ou pour célébrer
sa capacité à penser enfin la diversité humaine, loin du biais ethnocentriste
induit par une vision étroite de l’universalité de l’esprit humain.
Le relativisme conceptuel bien compris va de pair avec un
réalisme robuste, qui ne fait aucune concession à l’idéalisme et au
perspectivisme de la pluralité des mondes et autres constructions sociales de
la réalité. La vérité n’est pas
relative, ce sont les concepts qui le
sont. Entre deux schèmes conceptuels différents, il peut y avoir des vérités
incommensurables et, de ce fait,
intraduisibles dans l’autre schème, mais cela n’en fait pas des vérités
relatives à un schème, encore moins
des vérités incompréhensibles en dehors du point de vue du schème (comme on dit
par exemple, que les vérités de la foi sont incompréhensibles pour le
non-croyant). Le problème, que l’article prend à bras-le-corps, est que la
distinction entre sens et vérité est simple à formuler abstraitement, mais très
difficile à comprendre et à appliquer, car elle demande de distinguer des
choses qui sont inextricablement emmêlées dans notre existence d’êtres parlants
: signification, vérité, concepts, théories, croyances.
Un deuxième résultat de l’article est de montrer que
l’alternative entre relativisme et universalisme, qui se présente d’abord sous
une face simple et même simpliste, relevant plus, à la limite, du choix moral
que du problème épistémologique à résoudre, est en réalité une affaire bien
plus compliquée. Les arguments échangés de part et d’autre mettent en effet en
jeu, au-delà des préférences éthiques et méthodologiques, des problèmes
philosophiques. Pour le dire d’un mot, on
n’échappe pas à la philosophie du langage, au problème, métaphysique
si l’on veut, de « l’harmonie du langage avec la réalité ». Le parcours de
Hacker le montre bien qui, pour clarifier le sens du relativisme conceptuel,
passe par l’analyse philosophique des concepts de langage, de signification et
de vérité. Cependant, ces implications n’apparaissent pas toujours au premier
plan du propos de Hacker, qui prend la forme du commentaire d’un article de
Davidson. C’est pourquoi il m’a semblé utile de lui joindre cette introduction.
J’examine successivement en quoi le relativisme conceptuel n’est pas une thèse
sur la relativité de la vérité ( 1); pourquoi la « traduction » n’est pas un
paradigme acceptable de la compréhension du langage et des symboles en général
( 2); comment la philosophie de Wittgenstein éclaire la nature de la
compréhension interculturelle en anthropologie ( 3) alors que les théories de
la traduction à la manière de Davidson la rendent impensable ( 4). Je conclurai
par une remarque sur le style philosophique de cet article, représentatif de ce
que Wittgenstein appelait la « grammaire philosophique » ( 5).
1. Pourquoi l’affirmation du relativisme conceptuel
conduit-elle si souvent, chez les anthropologues et les sociologues des
sciences, à l’affirmation idéaliste que ce qui est vrai (ou non) dépend de ce
que nous pensons ? Parce que le relativisme paraît devoir s’accompagner
inévitablement d’une assimilation du langage à une théorie. Si le langage
change, le monde tel qu’il est change également, puisque chaque langage est
censé être une théorie du monde. C’est ce que Feyerabend appelle la
contamination du sens par la théorie, autrement dit, l’abolition de la
différence entre signification et vérité. Le sens des mots que nous employons
est déterminé par les théories dont ils font partie, théories que nous
endossons nolens volens en employant
ces mots. Le mot « espace » n’a pas le même sens en physique classique et en
physique relativiste, il n’y a pas un sens ordinaire du mot indépendamment de
la théorie. Irrésistible, parce que marquée à première vue au coin du bon sens,
cette thèse est néanmoins fausse, et même absurde en ce qu’elle aboutit à
attribuer aux langues la propriété d’être vraies ou fausses. Davidson, qui se
veut pourtant un farouche adversaire du relativisme conceptuel, partage avec
les relativistes cette confusion entre langage et théorie. Où l’on voit qu’il y
a une connivence paradoxale entre « relativistes » et « universalistes ». Du
moins Davidson et Feyerabend ont-ils le mérite d’affirmer clairement
l’identification entre langage et théorie, qui reste un présupposé implicite
chez beaucoup d’auteurs.
Il y a bien sûr quelque chose de vrai dans l’idée qu’une langue
est porteuse d’une vision du monde particulière, que comprendre une société,
c’est, comme le disait Evans-Pritchard, comprendre son « idiome »; mais cette
vérité se transforme facilement en absurdité. Comment concevoir l’affinité
évidente entre telle langue ou système d’expression et certaines croyances (on
parle à bon droit de l’humour anglais ou du mysticisme zandé) sans tomber dans
la confusion entre langage et théorie ? Comment comprendre, autrement dit, que
le relativisme conceptuel constate le caractère conventionnel et variable de la
grammaire de nos concepts (par exemple, la grammaire des couleurs), mais
n’affirme en rien la relativité de la réalité ?
Le langage se met à ressembler à une théorie quand on le
conçoit comme un ensemble (infini) de phrases et quand on fait de tout concept
le représentant d’une théorie. Hacker souligne 1) qu’un langage n’est pas une
totalité de phrases, « c’est un vocabulaire et une grammaire », et 2) que les
concepts ne sont pas nécessairement des morceaux de théorie. On peut dire que
le concept de « phlogistique » est vrai ou faux, cela n’a pas de sens de le
dire de concepts comme « signification » ou « intention ». Notre philosophie du
langage doit rendre compte de cette différence. C’est ce que fait l’analyse
conceptuelle selon Wittgenstein, non pas en construisant des théories du
langage, du concept ou de la vérité, mais en clarifiant la « grammaire » de nos
concepts. C’est pourquoi – et l’article de Hacker est une illustration
exemplaire de cette manière de faire de la philosophie – elle prend la forme de
rappels de truismes, mais de truismes qui ne sont pas si évidents que cela,
parce qu’il est très facile de développer à leur propos des mythologies
philosophiques, et très difficile de s’en tenir à ce qui est justement leur
évidence, sans mythologie. Par exemple, le rappel qu’un langage, c’est une
grammaire et un vocabulaire, vise à dissoudre les mythologies que nous
fabriquons à propos du nombre infini des phrases qu’un locuteur d’une langue
peut produire ou comprendre (la théorie de la traduction de
Quine et Davidson est l’une de ces mythologies, la théorie de
la compétence linguistique de Chomsky en est une autre). Plus loin dans le
texte, le rappel de la différence entre « ce qui est dit » et « ce qui est
utilisé » pour le dire, à première vue triviale, est la base d’un argument
complexe contre la théorie de la vérité de Davidson-Tarski.
2. Comprendre n’est pas traduire. Ce que fait Davidson revient
à remplacer notre concept ordinaire de signification linguistique par un
étrange concept de
traduction en vertu
duquel comprendre ce que dit autrui consiste à traduire son « idiolecte » (sa
langue personnelle) dans la mienne en interprétant ses croyances. Cette
situation est universelle, et non pas réservée à la communication entre langues
ou cultures différentes, puisque, même si on communique dans une seule langue,
chacun a son idiolecte. En dépit de sa bizarrerie, la théorie de la traduction,
dont Quine est l’inventeur, est très attractive, car 1) elle promet une
clarification décisive en remplaçant une notion compliquée et mystérieuse –
comprendre – par une notion beaucoup plus simple : traduire, 2) elle est en
harmonie avec les préjugés contemporains sur l’individu, qui tendent à le
concevoir comme autonome et opaque (aux autres voire à lui-même). Il faut
ajouter que le modèle de la traduction prend une plausibilité particulière dans
le cas de la compréhension interculturelle. Tout le talent de Quine, relayé par
Davidson, consiste à faire passer la traduction d’une langue inconnue pour le
paradigme de la compréhension du sens. Hacker destitue ce paradigme pour des
raisons de cohérence interne, et parce qu’il contredit les concepts ordinaires
de compréhension et de signification. Wittgenstein remarque que comprendre une
expression
peut vouloir dire être
capable de la traduire ou de la paraphraser avec d’autres mots, mais qu’il y a
aussi des cas où comprendre, c’est comprendre qu’on ne peut pas traduire, qu’on
a affaire à « quelque chose qui n’est exprimé que par ces mots dans cette
position » [
Recherches § 531], comme
dans un poème. Alors que, selon le paradigme de la traduction, avoir un sens,
c’est pouvoir être exprimé autrement, Wittgenstein nous rappelle la place de
l’intraduisibilité expressive
[1] dans notre vie. Il précise qu’il serait faux d’en
conclure que « comprendre » aurait deux sens, comme s’il n’y avait qu’une
simple homophonie entre comprendre en traduisant et comprendre un intraduisible
(un peu comme l’homophonie entre
bureau en acajou et
bureau politique). « Je dirais plutôt
que ces deux types d’usage de “comprendre” forment sa signification, mon
concept de comprendre » [§ 532]. « Sa
» signification, au singulier. Ce caractère de notre concept ordinaire de
compréhension, si évident qu’il est facilement perdu de vue, rejoint l’argument
principal de Hacker contre la théorie de la traduction : incommensurable ne
veut pas dire incompréhensible. Deux discours, deux modes d’expression peuvent
être incommensurables et intraduisibles entre eux, « incommensurables parce
qu’intraduisibles », sans pour autant que l’un soit incompréhensible du point
de vue de l’autre. Dans l’enquête anthropologique comme dans d’autres
situations, nous faisons couramment l’expérience de comprendre des formes
d’expression sans pouvoir les traduire dans notre langue. La musique est, par
excellence, ce langage à la fois parfaitement clair et parfaitement
intraduisible. C’est parce que le travail de Nikolaus Harnoncourt est une
application admirable de ce principe que cet article lui est dédié.
L’expression entre guillemets dans la dédicace, « la façon dont la musique
parle », est de Wittgenstein. Le passage dont elle est extraite vaut d’être
cité intégralement, car il ramasse en quelques lignes une philosophie de la
musique, une critique du modèle traductionnel de la signification qui nous
occupe et une explication de l’attractivité irrésistible de ce modèle
:
« La façon dont la musique parle. N’oublie pas qu’un poème,
quand bien même il serait composé dans la langue de la communication, n’a pas
son emploi dans le jeu de langage de la communication.
Ne pourrait-on imaginer qu’un homme qui n’aurait jamais eu la
moindre connaissance de la musique arrive parmi nous, qu’il entende quelqu’un
jouer une pièce de Chopin, parmi les plus méditatives, et qu’il se convainque
qu’il s’agit là d’une langue, dont on cherche simplement à lui dissimuler le
sens ? [… ] » [ Remarques sur la philosophie de
la psychologie, I, § 888, et Fiches, § 160,161].
Voilà un cas typique où comprendre, c’est ne pas traduire, et
vouloir traduire c’est ne pas comprendre. Il est hélas ! très facile
aujourd’hui d’oublier cette évidence.
Hacker insiste sur un autre défaut irrémédiable de la théorie
traductionniste de la compréhension : le fait qu’elle exclut la possibilité
d’expliquer la signification. Bien que triviale et revendiquée comme telle, la
notion d’explication de la signification est essentielle. Les activités
linguistiques sont des pratiques normatives, c’est-à-dire qu’on peut toujours
expliquer ce que nous faisons avec des mots, expliquer les règles de grammaire
qui ont été suivies et justifier qu’elles l’ont été correctement. Ces pratiques
ne sont nullement périphériques, c’est ainsi que nous apprenons à comprendre et
que nous comprenons. Elles sont constitutives de la notion de
signification.
3. Quand il remarque que des systèmes de couleurs différents
impliquent dans une certaine mesure que le concept général de couleur lui-même
ne soit pas tout à fait le même d’un système à l’autre, mais que cela ne nous
empêche pas de les reconnaître l’un et l’autre comme des systèmes de couleurs,
Hacker s’attaque à un argument clé du relativisme radical, l’idée qu’on ne peut
pas comparer des schèmes différents et les attribuer à un même domaine, dire
par exemple, « leurs notions de calcul ou de surnaturel sont différentes des
nôtres » parce que chaque schème constitue des domaines incommensurables. Ce
serait donc une erreur ethnocentriste de parler de calcul ou de surnaturel à
propos des croyances indigènes concernées, de les comparer à nos concepts.
Cette thèse relève de l’hyperbole idéaliste. Les anthropologues sont
régulièrement tentés par cette hyperbole quand ils théorisent, mais la réalité
de l’enquête est tout autre. L’anthropologie est une discipline intrinsèquement
comparative. Elle utilise des concepts universels (qu’on pourrait appeler des
noms de domaine, par exemple celui de religion) pour comprendre les concepts
indigènes et les nôtres. Bien entendu, ces concepts universels sont construits
chemin faisant, arrachés à leur ancrage initial dans les préjugés de la société
de l’anthropologue. Comme disait Louis Dumont, « cette comparaison est
radicale, car elle met en jeu les conceptions de l’observateur lui-même » [
Essais, p. 17]. La philosophie du
langage permet de comprendre que cette démarche, loin de relever du bricolage
intellectuel cher à Lévi-Strauss, loin d’être approximative et contestable, est
conforme à la grammaire de notre langage. Ce sont au contraire les théories qui
excluent ce travail d’extension et de modification des concepts qui
outrepassent les limites du sens.
Si on rejette le paradigme de la traduction comme on doit le
faire, la compréhension interculturelle cesse d’être une dramatique aporie, que
seul un postulat exorbitant peut lever, comme le principe de charité de
Davidson, qui pose que tout le monde a en gros les mêmes croyances. Il suffit
d’apprendre, d’observer, et de demander si on n’a pas compris. On essaie et, si
on n’y arrive pas, on recommence. Cela peut s’avérer plus ou moins difficile en
pratique, parfois impossible : on a réussi à déchiffrer le linéaire B, mais pas
l’étrusque. Hacker a raison de souligner que Quine et Davidson excluent, contre
le sens commun, la possibilité de l’explication de la signification, de la
paraphrase, etc., comme si la traduction radicale et sa transposition à la
communication dans une langue, telles que Quine et Davidson en modélisent le
cheminement, étaient le seul mode d’existence de la compréhension entre les
humains. Mais ce n’est pas ainsi que nous reconnaissons que des êtres sont des
êtres parlants, ce n’est pas ainsi que nous comprenons, facilement ou
difficilement, totalement ou partiellement, correctement ou en commettant des
erreurs, etc.
La thèse de Davidson identifiant intelligibilité et
traduisibilité est significative car elle formalise une « intuition » commune
bien que fausse, intuition qui préside en particulier à certaines versions du
relativisme savant, qui dramatisent la difficulté à comprendre une autre
culture en impossibilité ou en mystère herméneutique. Le relativiste radical
soutient que des schèmes conceptuels différents sont mutuellement
incompréhensibles, et Davidson en déduit que, pour cette raison, des schèmes conceptuels
différents sont impossibles. Une clé de la séduction exercée par le paradigme
traductionniste est sa capacité à mettre en forme et l’absolutisme radical et
le relativisme radical.
Au fond, Davidson est une sorte de Lévy-Bruhl à l’envers. Là où
Lévy-Bruhl croit découvrir que le schème complet des primitifs est différent du
nôtre, y compris leur perception, avec le « complexe affectif et cognitif » qui
fait qu’ils ne vivent pas dans la même réalité que nous, et que cette
perspective de la « différence réelle des primitifs » permet seule de
comprendre des croyances qui sinon seraient impénétrables, Davidson affirme que
l’accord général des croyances est une présupposition nécessaire de la
compréhension des autres cultures. Présupposition nécessaire et non fait
démontrable. À la différence de l’empirisme robuste (durkheimien ?) de Quine,
qui ne doute pas qu’un lapin soit un lapin pour tout le monde, quelle que soit
son ontologie, Davidson envisage pour ainsi dire l’abîme des mondes
incommensurables pour le combler par un postulat transcendantal : nous n’avons
pas d’autre choix que d’attribuer à autrui des croyances massivement identiques
aux nôtres, « la charité nous est imposée ».
4. Relativité de quoi ? Le point clé est la distinction entre
relativité et incommensurabilité. Contrairement à la vue qui fait de
l’incommensurabilité le degré maximum de la relativisation, des vérités
incommensurables ne sont pas pour autant relatives (à quoi le seraient-elles
?), la relativité des significations (des concepts) au schème conceptuel (par
exemple, la manière dont le spectre des couleurs est découpé) n’entraîne pas la
relativité des jugements (par exemple, sur la couleur de tel objet). Il faut
souligner à nouveau, contre le défaitisme de la « thèse de l’incommensurabilité
», qu’incommensurable ne veut pas dire incompréhensible. De ce point de vue, il
y a un malentendu entre l’histoire des sciences selon Kuhn, qui cherche à
comprendre la pensée scientifique aristotélicienne en dégageant son
incommensurabilité avec la science moderne, et le relativisme anthropologique,
qui soutient qu’en vertu de leur incommensurabilité, les sociétés exotiques
sont incompréhensibles, sauf « de l’intérieur ». Bien que Kuhn lui-même soit
ambigu et que cette ambiguïté ait flatté le relativisme moral dans l’air du
temps, qui l’a amplifié de manières variées (de Hubner à Rorty), Hacker montre
que la pluralité des schèmes conceptuels au sens où l’histoire des sciences à
la Kuhn l’a dégagée est un fait essentiel et général (pas propre aux sciences),
mais qu’il n’a pas les conséquences que lui attribue le relativisme idéaliste,
ce que Wittgenstein appelait « lingualisme ». De ce point de vue, la pensée de
Davidson est paradigmatique des impasses du débat contemporain, elle explicite
des traits essentiels et souvent implicites des positions en conflit, aussi
bien côté universaliste que côté relativiste. Côté relativiste, la confusion
langage-théorie héritée de Kuhn est la clé de la critique dramatisée de
l’objectivité chez les sociologues critiques ou dans les
sciences studies; côté universaliste,
le principe de charité dans l’interprétation est sous-jacent à l’affirmation de
la validité universelle de la théorie du choix rationnel. Chez Raymond Boudon,
le principe de simplicité des hypothèses psychologiques sous-jacentes aux
modèles d’explication de l’action, qui doivent, dit-il avec Max Weber, « être
compréhensibles par des Chinois », est une version subtile de la charité
davidsonienne : pour comprendre autrui, nous devons postuler qu’il pense comme
nous penserions à sa place. En réalité, ce principe risque d’affaiblir la
position universaliste s’il revenait à abandonner la relativité des concepts au
relativisme.
Hacker remarque à plusieurs reprises qu’il y a plusieurs sortes
de différences entre schèmes conceptuels, et que les difficultés qu’elles
soulèvent ne sont pas de même nature. Certaines différences sont localisées
dans la perception (les tribus daltoniennes ou ultrasoniques), d’autres dans la
structure des langues, d’autres dans des théories scientifiques proprement
dites.
Cette analyse est d’une grande importance pour les sciences
sociales. Elle attire notre attention sur la plasticité de la notion de schème
conceptuel et, corrélativement, sur la variété des conditions et des degrés de
l’intelligibilité de schèmes différents et, en particulier, sur la possibilité
de formes d’intelligibilité imparfaites, dont le modèle rigide de la
traduisibilité ou non entre théories scientifiques est loin de rendre compte.
Les différences de schèmes ne sont pas seulement traduisibles ou non, elles
peuvent être éprouvées, rencontrées, bien comprises ou mal comprises,
surmontées totalement ou partiellement. On pourrait multiplier les
configurations au-delà de celles évoquées par Hacker, par exemple avec la
différence entre le concept anglosaxon de « law » et le concept romaniste de «
droit ». C’est une différence « chargée de théorie », mais pas au sens où elle
appartiendrait à un secteur défini de la connaissance et des discours qui
l’expriment. C’est une différence diffuse dans des pratiques, des institutions.
Différence minuscule, entre deux langues très voisines, mais qui n’en constitue
pas moins un fait social total, aussi difficilement traduisible que la
différence entre l’échange économique et les « systèmes de prestations totales
» (Mauss): on peut l’expliquer, mais cette explication doit sortir du
dictionnaire (les définitions des mots les uns par rapport aux autres) pour
parcourir des institutions complexes. Expliquer la différence
law /droit, c’est décrire l’histoire
et la structure des systèmes juridiques français et anglais, expliquer la
différence entre les systèmes romanistes et les systèmes de
common law. La distinction
concept/jugement est problématique car dans le cas, la différence conceptuelle
exprime des distinctions institutionnelles, impliquant des valeurs (en
l’occurrence des conceptions de la légitimité, de la personne, de la justice,
etc.), mais on voit très bien que cela ne la remet pas en cause.
5. Dans toute cette discussion sur les schèmes conceptuels, on
cherche à préciser les frontières et la nature de ce qui est
a priori dans nos croyances et notre
connaissance, par rapport à ce qui vient de l’expérience. L’empirisme logique
proposait une définition logico-sémantique de l’a priori (l’analyticité); Quine
et Davidson soutiennent que cette doctrine est incohérente et que l’on peut et
doit se passer de l’a priori et mettre toutes les propositions, toutes les
croyances sur le même plan, renoncer à toute idée de sources distinctes de la
justification des croyances. Wittgenstein avait pourtant ouvert une troisième
voie, celle de la grammaire. À sa manière, elle consiste aussi à rejeter la
dualité a priori/empirique, que celle-ci soit comprise en termes métaphysiques
ou en termes logico-sémantiques. Mais Wittgenstein n’élimine pas purement et
simplement l’a priori, il le ramène à la grammaire. La grammaire philosophique
n’a bien sûr pas le même contenu que celle de l’écolier ou du grammairien, mais
elle fait exactement la même chose : dégager les règles de l’usage des
expressions; le fait par exemple, qu’on peut dire « j’ai mal aux dents » mais
pas « j’ai ton mal aux dents » est une remarque sur la grammaire du concept de
douleur et non la découverte d’une propriété extraordinaire de la subjectivité
humaine. Les règles grammaticales ne sont pas des propositions a priori,
exprimant les conditions de toute expérience possible, les structures ultimes
du monde, ou celles de l’esprit humain, ce ne sont pas des propositions du
tout. Cette conception est originale en ce qu’elle fait porter la distinction
non pas sur la nature des propositions (leur composition, leur manière de
signifier) mais sur leur fonction dans
nos pratiques.
Il m’est impossible de résumer la philosophie de la grammaire.
Je voudrais seulement souligner deux aspects originaux de cette conception de
l’a priori.
1) Les énoncés ne portent pas inscrit sur leur visage leur
statut de règle ou de proposition, c’est l’usage qui fait que telle expression
est une règle ou une proposition empirique. L’a priori n’est pas un règne à
part et fixe.
Par exemple, la formule « tous les amis de mes amis sont mes
amis » est une proposition, fausse d’ailleurs, relative à la vie sociale
ordinaire, mais elle peut devenir une règle dans une forme de vie sociale
spéciale comme les réseaux mafieux.
2) Les énoncés grammaticaux ne sont pas des vérités a priori,
mais des règles pour l’usage des expressions. En ce sens, elles ne sont ni
vraies ni fausses. Si l’on peut dire alors que Quine a éliminé la distinction
de l’a priori et de l’empirique, Wittgenstein a remplacé la distinction
traditionnelle par une distinction beaucoup plus importante encore, puisque les
énoncés grammaticaux ne sont pas des vérités d’un genre spécial : ils ne sont
ni vrais ni faux.
Cette conception de l’a priori est l’enjeu de la discussion
technique sur le concept d’analyticité. Dès lors que l’a priori – ce qui vient
du concept – est défini en termes de grammaire, nous sommes débarrassés de la
relativité de la vérité et des apories de la traduction. La pluralité des
schèmes conceptuels n’affaiblit en rien ni la possibilité pour le discours
d’être vrai, ni la possibilité de le comprendre, y compris du point de vue d’un
autre schème. Interpréter la notion vague de schème conceptuel en termes de
grammaire résout les problèmes liés à l’implication relativiste et idéaliste de
l’idée de schème organisateur, parce que le point de vue grammatical distingue
clairement la signification et la vérité, et permet ainsi de combiner le
caractère conventionnel du langage et son caractère référentiel. Avec la
grammaire (la distinction entre les règles et les propositions empiriques),
nous avons le relativisme conceptuel sans « l’exubérance », c’est-à-dire sans
l’idéalisme constructionniste.
Pour Wittgenstein, la philosophie ne consiste pas à construire
des théories mais à clarifier les concepts que nous utilisons. Cette conception
athéorique est difficile à comprendre et suscite parfois le scandale. À quoi
sert donc la philosophie si elle ne produit aucune connaissance et se contente
de clarifier ce qu’en un sens nous savons déjà ? L’article de Hacker illustre,
de façon convaincante je crois, la fécondité de cette grammaire
philosophique.
[1]
Sur l’intraduisibilité expressive, je me permets de renvoyer à
mon livre
L’homme rituel. Wittgenstein et les
sciences humaines (à paraître).