2001
Revue du Mauss
Acte IV. Tout est-il construit et donc relatif ?
Sur l’idée de schème conceptuel chez Davidson
[1]
Peter M. S. Hacker
L’idée qu’il pourrait y avoir ou qu’il y a bel et bien des
schèmes conceptuels différents provient de deux sources. L’une est
l’anthropologie, l’autre la philosophie. Les anthropologues sont depuis
longtemps sensibles aux différences très profondes entre les cultures humaines.
L’une des réactions à certaines de ces différences culturelles fut de
considérer la pensée des autres cultures comme une tentative défectueuse de
faire la même chose que nous quand nous cherchons à penser le monde naturel, à
savoir donner une explication scientifique, causale des phénomènes. Par
exemple, Frazer voyait dans les mythes et les rites des cultures exotiques une
proto-science. L’anthropologie au XX
e siècle a pris une
autre direction. Il est devenu courant de penser que les autres cultures
comprennent la réalité dans des termes complètement différents des nôtres. Pour
comprendre la pensée de cultures exotiques, nous devons comprendre leurs
catégories de pensée et les formes complètement différentes d’explication et
d’interprétation qu’elles appliquent à la réalité telle qu’elles la conçoivent.
Les anthropologues commencèrent à défendre ce qu’on appela désormais le «
relativisme conceptuel ». Un exemple paradigmatique de cette position est
Benjamin Whorf, qui disait que le langage organise l’expérience, classe et
agence le flot de l’expérience sensible, et produit ce faisant un « ordre du
monde ». Il soutenait que cette thèse introduisait un nouveau principe de
relativité, à savoir que des observateurs différents n’aboutissent pas à la
même image de l’univers à partir des mêmes données physiques, à moins que leurs
ressources linguistiques ne soient similaires ou traduisibles entre
elles
[2].
La source d’une idée similaire en philosophie est le kantisme.
Bien entendu, Kant ne pensait pas qu’il pût y avoir d’autres schèmes
conceptuels chez des créatures telles que nous. Pas plus qu’il ne pensait que
l’intuition sensible prend la forme de données. Au contraire, il soutenait que
l’expérience sensible est d’emblée
organisée par les concepts que l’entendement applique à l’intuition non
conceptualisée. Mais lorsque la psychologie transcendantale kantienne fut
rejetée à la fin du XIXe siècle, il devint tentant de
conserver la dichotomie kantienne du schème et du contenu. C. I. Lewis pensait
que l’expérience cognitive consiste en deux éléments distincts, les données
immédiates des sens, qui sont présentes à l’esprit, et la forme, la
construction ou l’interprétation que l’esprit impose à ces données. Par suite,
des schémas d’interprétation différents produisent des images différentes de la
réalité : si les schèmes ne peuvent pas être traduits entre eux, les
représentations de la réalité seront incommensurables. Dans leurs moments
d’exubérance, les relativistes conceptuels soutiennent parfois que ceux qui
possèdent des schèmes conceptuels différents « habitent dans des mondes
différents ».
Dans son article « Sur l’idée même de schème conceptuel » [
1984], Donald Davidson examine la conception selon laquelle il pourrait y avoir
des schèmes conceptuels différents. Il critique à juste titre l’idée que la
notion de schème conceptuel puisse être utilement expliquée au moyen de
métaphores telles que « une manière d’organiser l’expérience », « un système de
catégories qui met en forme les données sensibles », ou « un point de vue
culturel ». Laissant de côté les métaphores, il défend l’idée que, pour autant
qu’on puisse donner un sens à l’idée de schème conceptuel, nous devrions
associer les schèmes conceptuels à des langages
[3]. Des langages différents partagent le même schème
conceptuel s’ils peuvent être traduits entre eux. L’hypothèse de la possibilité
de schèmes conceptuels différents est donc l’hypothèse que l’existence de
langages intraduisibles est concevable. Selon Davidson, le relativisme
conceptuel est la thèse que la réalité est relative à un schème conceptuel et
qu’il y a ou, du moins, qu’il pourrait y avoir des schèmes conceptuels
différents : « Ce qui est considéré comme réel dans un système peut ne pas
l’être dans un autre » [p. 267]. Son but est de démontrer l’incohérence de
cette thèse.
Il vaut la peine de remarquer d’entrée de jeu l’obscurité de la
thèse que le relativisme conceptuel consisterait à penser que la réalité est
relative à un schème conceptuel. Sous quelque nom que ce soit, une rose a le
même parfum, et ce parfum n’est pas moins réel si on l’appelle autrement ou si
on ne lui donne aucun nom. Comment ce qui est réel pourrait-il dépendre du
langage en vigueur ? Est-ce que tout serait irréel s’il n’existait aucun
langage ? On peut soutenir que, l’exubérance mise à part, on saisira mieux
l’idée centrale du relativisme conceptuel à travers les deux thèses suivantes :
1) la vérité est relative à des schèmes conceptuels, et 2) l’incommensurabilité
entre deux schèmes conceptuels distincts conduit à affirmer la vérité de
propositions incommensurables entre elles. Davidson ne voit pas les choses
ainsi. Comme il souhaite lui-même à la fois rejeter le relativisme conceptuel
et soutenir que la vérité est relative au langage, il reformule la thèse du
relativisme conceptuel en termes de relativité du réel. Je montrerai que l’idée
que la vérité est relative au langage est fausse, mais que le noyau de la
conception du relativiste conceptuel est pleinement préservé si on dit que des
schèmes conceptuels différents peuvent conduire à des prétentions à la vérité
incommensurables.
Pour démontrer que le relativisme conceptuel tel qu’il le
conçoit est faux, Davidson entend montrer que l’idée même de schème conceptuel
est incohérente. Ce qui, de son point de vue, revient à démontrer que l’idée de
langages mutuellement intraduisibles est incohérente. Il fait une distinction
entre l’hypothèse de l’intraduisibilité totale et celle de l’intraduisibilité
partielle et les examine séparément.
L’INTRADUISIBILITÉ COMPLÈTE
Davidson suggère qu’il serait tentant de soutenir que tout
indice de l’intraduisibilité dans notre langage de quelque chose qui semble
être un discours, est par là même un
indice de ce que les bruits émis ne sont en fait pas du discours du tout. C’est
toutefois aller trop vite en besogne, car cela revient à stipuler que la
traduisibilité dans notre langage est un critère pour être un langage. Alors
que cette thèse devrait émerger comme la conclusion d’un argument et non être
un simple fiat. On pourrait ajouter
que ce ne serait pas seulement trop rapide mais aussi erroné, à moins que tout
indice de l’impossibilité de la traduction soit un indice de son
impossibilité logique. En effet, il
est assurément possible d’identifier une communauté comme un groupe utilisant
un langage, indépendamment du fait de parvenir ou non à traduire ce langage. On
y parviendra en se basant par exemple, sur son mode de vie ou même simplement
sur les objets fabriqués par ce groupe. On n’a toujours pas traduit l’étrusque,
et il se peut que cette langue reste intraduisible si on ne trouve pas une
nouvelle pierre de Rosette; mais il est hors de doute que les Étrusques
parlaient un langage et que les inscriptions qui nous restent sont des
échantillons de ce langage. Un langage peut être impossible à traduire du fait
de l’attitude non coopérative des locuteurs de ce langage (s’ils appartiennent
à une tribu hostile), ou parce qu’ils parlent un langage tonal avec des
modulations tellement subtiles que nous sommes incapables de discerner entre
différents mots comme le font les locuteurs de cette langue.
Écartant le dogmatisme, le chemin emprunté par Davidson vers la
conclusion recherchée commence par l’examen de l’émergence du relativisme
conceptuel non pas en anthropologie ou dans le néokantisme, mais plutôt à
partir du rejet de la distinction kantienne ou néokantienne entre concept et
contenu. D’après ceux qui adoptent cette distinction (pour Davidson, Strawson
en ferait partie), nous avons un système déterminé de concepts (il faudrait
sûrement préciser : de concepts catégoriels) avec lequel nous pouvons décrire
ce monde ou n’importe quel monde possible. Selon l’analyse de Davidson, cette
conception implique que nous adhérions également à la thèse que certaines des
phrases que nous utilisons sont vraies uniquement en vertu des concepts ou
significations qui les composent – il s’agit des vérités analytiques –, tandis
que d’autres phrases sont vraies (ou fausses) en fonction de la façon dont les
choses se présentent dans le monde. Pour Davidson, admettre la dualité du
concept et du contenu implique d’admettre la distinction analytique/synthétique
telle que Quine l’a analysée
[4]. Toute-fois, certains philosophes des sciences
contemporains, comme Kuhn et Feyerabend, ont rejeté la distinction du concept
et du contenu et, avec elle, la distinction entre propositions analytiques et
synthétiques ainsi comprise. Ils ont soutenu que l’idée que nous aurions un
système déterminé de concepts, dans les termes duquel nous pouvons décrire le
monde, déforme ce qui se produit quand nous construisons une théorie
scientifique. Il n’y a pas de distinction tranchée entre concept et contenu, ni
entre langage et théorie. Au contraire, le sens est contaminé par la théorie.
Le sens des mots n’est pas invariable, il est ajusté lorsque de nouveaux
principes scientifiques sont adoptés dans le cadre de théories émergentes. La
théorie de la relativité n’a pas seulement décrit le comportement de la matière
dans l’univers selon de nouvelles lois, elle a aussi, par là même, modifié les
concepts d’espace et de temps. Le langage de la physique relativiste diffère de
celui de la physique newtonienne. À la place de la dualité du concept et du
contenu, ces philosophes des sciences adoptèrent une dualité entre le langage,
ou schème conceptuel, pris comme un tout, et le contenu non interprété, auquel
le schème est appliqué. Des langages qui diffèrent de cette façon sont
incommensurables, car ce que Newton entendait par « espace » et « temps » n’est
pas ce qu’Einstein entendait par ces mots. Un nouveau schème conceptuel est
apparu avec la nouvelle théorie. En effet, un changement s’est produit dans la
signification des phrases à la suite de la nouvelle théorie : les propositions
de la théorie de la relativité appartiennent à un langage différent de celui
des propositions de la physique newtonienne.
Davidson a raison d’être sceptique sur la manière dont Kuhn et
Feyerabend définissent les différents schèmes conceptuels (à considérer la
façon dont il présente leurs vues). Si on suit sa manière de présenter les
choses, il n’est pas possible de distinguer un changement de schème conceptuel
de ce qui n’en est pas un. Le maintien de l’ancien vocabulaire ou
l’introduction de nouveaux termes ne fournissent pas en tant que tels la
moindre raison de juger si le nouveau schème est le même que l’ancien ou non.
Pour autant qu’on puisse en juger, il se peut que les nouveaux termes jouent
exactement le même rôle que les anciens. En soi, le rejet des deux prétendus
dogmes de l’empirisme – la distinction analytique/synthétique et le
réductionnisme, les deux dogmes qui selon Davidson (et Quine) impliquent à eux
deux l’idée, supposée intenable, que nous pouvons attribuer un contenu
empirique aux énoncés phrase par phrase et non de façon globale – n’apporte
aucune lumière sur la question du relativisme conceptuel. Mais l’idée de
contenu empirique qui les remplace dans la conception de Kuhn et Feyerabend
peut, selon Davidson, servir à conforter le relativisme conceptuel. La
distinction de l’analytique et du synthétique est, selon lui, un dualisme des
types de phrases, dont certaines sont vraies uniquement en vertu de leur
signification et sont dépourvues de tout contenu empirique, et d’autres sont
vraies à la fois en fonction de leur signification et de leur contenu
empirique.
Pour Davidson, si nous suivons Quine dans l’abandon de ce dogme
empiriste, nous abandonnons la conception de la signification qui va de pair
avec lui. Mais nous n’avons pas besoin d’abandonner la notion de contenu
empirique. Nous pouvons dire, si nous le voulons, que
toutes les phrases ont un contenu
empirique. Le contenu empirique est expliqué par référence aux faits, au monde,
à l’expérience, aux sensations, à la totalité des stimuli sensoriels, etc. Nous pouvons essayer de
distinguer le contenu du schème, le contenu d’une théorie étant quelque chose
de donné qui a besoin d’être mis en ordre, et le schème étant le langage qui
effectue cette mise en ordre. Cela revient à un dualisme différent, celui qui
est au cœur du relativisme conceptuel. L’adopter constitue, pour Davidson, un
troisième dogme de l’empirisme. La thèse du relativisme conceptuel, une fois
reformulée, dit que
« quelque chose est un langage, et associé à un schème
conceptuel, que nous puissions le traduire ou pas, s’il se trouve dans une
certaine relation (prédire, mettre en ordre, faire face à, s’adapter) à
l’expérience (la nature, la réalité, les stimulations sensorielles)» [p.
279].
Ce que sont la relation et les termes reliés varie d’une
présentation à l’autre. Leur expression est typiquement figurée. Images et
métaphores se répartissent en deux groupes. S’agissant de la relation, nous
avons : a)
mettre en ordre, systématiser,
découper; b)
s’accorder, prédire,
rendre compte, faire face. S’agissant du terme entrant dans la
relation qui est censé être mis en ordre ou auquel le schème doit s’accorder,
nous avons : a)
la réalité, ou
l’univers, le monde, la nature; b)
l’expérience, ou
les choses qui passent (
the passing show ),
les irritations de surface
[5],
les stimulations sensorielles, les données
sensibles, le donné. Selon Whorf et Sapir, un schème conceptuel ou
langage
met en ordre, agence ou
classe quelque chose, et ce qui est
mis en ordre, agencé ou classé est
le flux de
l’expérience sensible. Selon Quine, un langage (un schème
conceptuel, une théorie)
s’accorde à,
fait face ou
prédit quelque chose, et ce à quoi il
s’accorde, ce sont des
stimulations
sensorielles,
l’expérience
ou
le tribunal de
l’expérience.
Davidson critique à juste titre la métaphore du langage (ou du
schème conceptuel) qui met en ordre le monde ou l’expérience. Non seulement ce
n’est qu’une métaphore, mais cette métaphore n’est d’aucune utilité pour
identifier un langage ou un schème conceptuel indépendamment du critère de la
traduisibilité. Il se tourne ensuite vers l’image de l’accord ou de la
confrontation du schème conceptuel avec la réalité. À la différence de la
métaphore de la mise en ordre, qui est relative aux unités subpropositionnelles
de l’appareil linguistique [les mots, ndt], la métaphore de l’accord porte sur les
phrases. Ce sont les phrases qui « se confrontent à l’expérience », qui
s’accordent (ou font face) à la réalité (ou au tribunal de l’expérience) et qui
sont utilisées pour faire des prédictions. Mais, pour autant qu’elles «
comparaissent devant le tribunal de l’expérience », elles doivent le faire en
bloc et non une par une, comme Quine nous l’a enseigné. C’est l’expérience
sensible qui fournit tous les indices permettant d’accepter des phrases comme
vraies, les phrases acceptées comme telles pouvant inclure des théories
complètes. Une phrase ou une théorie s’accorde à nos stimulations sensorielles,
etc., si elle est confirmée par ces indices. Mais pour une théorie, s’accorder
aux données de l’expérience sensible (passée, présente et future), ce n’est pas
autre chose qu’être vraie. Mais alors, l’idée même d’une chose, le schème
conceptuel, qui s’accorde avec une autre, l’expérience sensible, la réalité,
etc., est redondante.
Car on n’a rien ajouté au simple «
p est vrai si et seulement si
p » en affirmant que
p s’accorde avec les faits, ou que
p a comparu avec succès devant le
tribunal de l’expérience. Par conséquent, la thèse que des langages ou des
schèmes conceptuels différents s’accordent chacun d’une façon différente avec
la réalité ou la totalité de l’expérience sensible revient en fait à ceci :
quelque chose est un schème conceptuel ou une théorie acceptables si ce quelque
chose est vrai (pour l’essentiel). La thèse ne dit rien de plus.
(Davidson ajoute la clause « pour l’essentiel » afin
d’autoriser des différences de détail entre ceux qui partagent un même schème.)
Le critère pour être un schème conceptuel différent du nôtre devient alors :
vrai (pour l’essentiel) mais intraduisible. La question de savoir si c’est un
critère utile se ramène à celle de savoir dans quelle mesure nous comprenons
correctement la notion de vérité, en tant qu’elle est appliquée au langage,
indépendamment de la notion de traduction. Mesure très faible selon Davidson.
En effet, la vérité, comme Tarski est censé l’avoir montré, est une propriété
des phrases, relative au langage. L’extension du concept de vérité pour
l’anglais est la totalité des phrases T dont la partie entre guillemets est une
phrase en anglais
[6].
Mais, dans cette convention T, l’utilisation de la notion de
traduction (du langage objet) dans un
(méta)langage connu de nous, joue un rôle fondamental. Par suite, Davidson
conclut que
« puisque la convention T englobe notre meilleure intuition
sur la manière dont le concept de vérité est utilisé, on ne peut pas,
semble-t-il, espérer grandchose quant à la possibilité d’un test nous
permettant de dire qu’un schème conceptuel est radicalement différent du nôtre
si ce test dépend de l’hypothèse qu’il nous est possible de dissocier la notion
de vérité de celle de traduction » [p. 284].
L’intraduisibilité totale entre des schèmes conceptuels
supposés différents est donc quelque chose d’incompréhensible. S’il en est
ainsi, alors la traduisibilité est un critère pour être un langage ou un schème
conceptuel, et cela est désormais la conclusion d’un argument et non un simple
fait.
La première étape du raisonnement de Davidson impliquait
d’abandonner la distinction – ou
une, ou toute distinction – entre les vérités
analytiques et synthétiques. Mais les diverses tentatives pour décrire cette
distinction ou toute distinction de cet ordre se sont révélées vaines dès le
départ. Premièrement, il a été suggéré que toute distinction de cette sorte
s’applique aux phrases et non à ce qu’on exprime en utilisant ces phrases. Mais
comme ce sont des vérités (ou des faussetés) qui sont supposées être
analytiques ou synthétiques, et comme ce ne sont pas les phrases qui sont
vraies ou fausses, mais ce qui est dit au moyen de leur usage dans telle ou
telle occasion, ce ne peuvent être les phrases qui sont analytiques ou
synthétiques – je reviendrai plus loin sur cette question. Deuxièmement, on a
supposé que la distinction s’appliquait aux types de phrases [et non aux
phrases considérées dans leur occurrence singulière,
ndt], de sorte que si une phrase est
analytique, elle l’est en toutes circonstances. Mais, même Carnap, qui (du
moins parfois) attribuait l’analyticité aux phrases, ne prétendait pas que
l’analyticité d’une phrase en était un trait inaltérable. Selon lui, nous
sommes toujours libres de réviser notre jugement sur les phrases que nous
considérons ou non comme analytiques et, pour les besoins de la théorie, nous
avons intérêt à le faire – mais réviser le statut d’une phrase, c’est, par là
même, changer la signification des termes qui la constituent. C’est un cas de
révision de la signification pour les besoins de clarté et d’efficience de la
théorie. De plus, on peut renoncer à la distinction analytique/synthétique en
tant que distinction exhaustive et exclusive entre les types de phrases, sans
renoncer à la distinction entre deux usages des phrases, l’un visant à décrire
comment sont les choses, l’autre ne cherchant pas à décrire – comme c’est le
cas des tautologies ou des propositions mathématiques. (Bien entendu, tout ce
qui ressemble à une tautologie n’est pas toujours utilisé comme tautologie; par
exemple, « il arrivera ce qui arrivera », ou « ou tu viens, ou tu ne viens pas
».) Troisièmement, les phrases analytiques ont été interprétées sur le modèle
proposé par le Cercle de Vienne (que Quine a critiqué à juste titre), comme des
phrases rendues vraies par la signification des mots qui les constituent [par
exemple, « tous les célibataires sont non mariés »,
ndt]. Il est évident que les
positivistes logiques se trompaient. La signification d’un mot ou d’une
expression ne peut pas rendre vrai ce qui est dit par l’emploi d’une phrase,
même au sens trivial où le fait que p
rend vraie la proposition que p (à
moins que la proposition ne soit de celles qui affirment quelque chose sur la
signification d’un mot).
Mais reconnaître cette erreur n’élimine en rien la distinction
entre les vérités empiriques et les vérités a
priori, dont font partie de nombreuses vérités qu’on a appelées
analytiques.
Enfin, Davidson a rapproché le rejet de la distinction
analytique/synthétique de l’argument de la « contamination de la signification
par la théorie » tel qu’on le trouve chez Feyerabend. Mais que cet argument
prouve quelque chose de ce genre n’a rien d’évident. Certes, créer une théorie
peut comporter l’introduction de termes nouveaux ou l’utilisation de termes
anciens dans un sens nouveau. Bien que cela puisse accréditer l’argument de
Feyerabend contre ce qu’il appelle « l’invariabilité du sens », cela ne montre
pas que le sens est contaminé par la théorie, si on entend par là qu’on ne peut
pas établir de distinction entre la spécification du sens d’un terme et celle
d’une vérité dans une théorie. Au mieux, cela montre qu’il y a fréquemment,
dans la science normale, un flottement important et inaperçu entre critères
définitionnels et symptômes inductifs. En effet, ce qui est de l’ordre de la
loi empirique et ce qui est de l’ordre de la définition est souvent indéterminé
dans les théories scientifiques; et cette indétermination est sans conséquence
dans le cas général, jusqu’au moment où on découvre que des phénomènes
normalement concomitants divergent dans des cas exceptionnels. Si le flottement
devient problématique, comme dans les cas de ce genre, il peut être facilement
supprimé et la signification des concepts définie avec précision pour les
contextes en question.
Davidson a considéré que l’abandon de la distinction
analytique/synthétique, soit sur les instances de Quine, soit à la suite de
considérations à la Kuhn-Feyerabend, impliquait l’abandon de la conception de
la signification qui irait de pair avec cette distinction. Mais on ne voit pas
clairement ce qu’il entend par là. Il ne mentionne que deux éléments :
premièrement, la conception du Cercle de Vienne, selon laquelle les phrases
analytiques sont vraies (ou fausses) en vertu de ce qu’elles signifient; et,
deuxièmement, l’idée que « les significations nous permettraient de parler des
catégories, de la structure organisante du langage, et ainsi de suite » [p.
276]. Mais en tout cas, il semble que nous devions « renoncer aux
significations » en renonçant au concept d’analyticité. Il est certainement
possible d’abandonner tout discours sur les significations des mots qui rendent
vraies les phrases (sans parler des propositions). En réalité, c’est bien ce
qu’on devrait faire, car ce discours est au mieux une manière confuse
d’indiquer une vérité qui serait mieux exprimée d’une manière tout à fait
différente. Mais exclure cette façon de parler malencontreuse ne revient pas à
exclure tout discours sur la signification des expressions, sur la question de
savoir si telle expression veut dire exactement, ou approximativement, la même
chose que telle autre, encore moins à abandonner les questions relatives à la
signification d’un mot, d’une expression ou d’une phrase donnés, ou à
s’abstenir de répondre par l’explication de ce qu’une expression veut dire. Le
concept de la signification d’un mot, d’une expression, d’une phrase n’est pas
un concept théorique, technique – comme « phlogistique » – tel qu’on pourrait
l’abandonner en même temps que la théorie malencontreuse qui lui a donné
naissance. Le fait que les positivistes logiques aient donné une analyse
fautive de la vérité d’un certain type de propositions vraies (en vertu de la
signification des termes qui les constituent) ne montrent pas que nous devrions
abandonner notre concept ordinaire de signification – pas plus que le fait que
Descartes ait donné une analyse fautive de l’action humaine, en se référant à
l’esprit ou aux actes de la volonté, ne montre que nous devrions cesser de
parler de l’esprit (d’avoir un esprit aigu ou étroit, d’avoir quelque chose à
l’esprit, de se faire une idée, etc.) ou de la volonté (de faire un effort,
d’avoir une volonté de fer, de la faiblesse de volonté, etc.). N’en déplaise
aux quiniens, il n’y a rien à reprocher au concept de signification d’une
expression, et le fait que les philosophes en aient fait un beau gâchis n’est
en rien une raison pour abandonner tout discours sur la signification des
expressions, aussi bien en philosophie qu’en dehors d’elle.
Bien que nous ayons été pressés d’abandonner la distinction
analytique/synthétique et, avec elle, tout discours sur la signification des
mots, il n’en résultait pas (à ce stade), selon Davidson, que nous devions
abandonner l’idée de contenu empirique. « Nous pouvons soutenir, si nous en
avons envie, que toutes les phrases
ont un contenu empirique » [p. 189]. Bien qu’il s’agisse sans doute simplement
d’un coup dans une argumentation dialectique, il n’est pas évident qu’il soit
acceptable même à ce titre. Davidson nous a dit que le contenu empirique est
expliqué par référence aux faits, au monde, à l’expérience, aux sensations, à
la totalité des stimuli sensoriels,
etc. Si tel est le cas, on voit mal comment nous pourrions penser,
si nous le voulons, que toutes les
phrases ont un contenu empirique, et continuer à
les utiliser sans aucun changement. En effet, la vérité de « 2 + 2 =
4 », de « ou bien il pleut, ou bien il ne pleut pas », ou celle de « le carré
de l’hypoténuse d’un triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux
autres côtés » ne s’explique pas, à l’évidence, par référence aux faits, au
monde, etc. Donc, même si nous le voulions, nous ne pourrions pas soutenir que
toutes les phrases ont un contenu empirique.
La première phase de l’argument de Davidson visait à nous mener
de la dualité des concepts et du monde, qui présuppose la distinction
analytique/synthétique, à une dualité différente : celle du langage ou « schème
complet » et du « contenu non interprété ». Renoncer à la distinction
analytique/synthétique était censé avoir pour corollaire que nous ne pouvons
pas établir de distinction claire entre langage et théorie. Davidson décrivait
ses adversaires comme des gens qui soutiennent qu’un schème conceptuel, ou un
langage, ou une théorie sont dans une relation de prédiction, d’accord, de mise
en ordre, etc., avec l’expérience, la nature, la réalité, les stimulations
sensorielles, etc. Cela paraît confus. Il se peut qu’il n’y ait pas de
distinction précise entre la théorie
et le pré ou non-théorique (encore que cela n’implique pas qu’il n’y ait aucune
distinction). Il se peut aussi que des changements dans la signification des
expressions utilisées pour formuler une théorie soient subrepticement
introduits par la théorie. Mais il n’en résulte pas un seul instant qu’il n’y a
pas de distinction claire entre langage et théorie, encore moins qu’il n’y a
aucune distinction. Davidson semble pourtant se satisfaire de l’idée que l’on
pourrait, de façon cohérente, intervertir les expressions « langage » et «
théorie ». La thèse qu’il soumet à la critique est qu’un langage ou une théorie
serait un schème conceptuel qui affronte avec succès le tribunal de
l’expérience, prédit l’expérience future, etc., s’il est confirmé par les
données. Mais, dit-il, cette thèse n’est qu’une manière bizarre de dire que
quelque chose est un schème conceptuel ou une théorie acceptables si ce quelque
chose est vrai.
Mais cet argument ne paraît pas très heureux. Premièrement, il
n’est pas évident, même du point de vue de Davidson, que, pour une théorie, le
fait de s’accorder aux données de l’expérience sensible soit la même chose
qu’être vraie. En effet, Davidson accepte la thèse quinienne de la
sous-déter-mination des théories par l’expérience. Selon cette thèse, il est
possible pour deux théories incompatibles entre elles d’expliquer toutes les
données de manière également satisfaisante. Et cela implique qu’être vrai n’est
pas la même chose que s’accorder aux données. Deuxièmement, une langue, le
français ou l’allemand par exemple, n’est pas une théorie, en aucun sens du
mot. C’est une grammaire et un vocabulaire. Dans une langue donnée, on peut
construire un nombre indéfini de théories différentes et incompatibles, mais le
langage dans lequel des théories sont construites et exprimées n’est pas
lui-même une théorie de quoi que ce soit. Troisièmement, un langage ne prédit
ni ne s’accorde à, ni ne fait face à la réalité, pas même en un sens
métonymique. Sa grammaire détermine l’espace logique des possibilités, en tant
qu’elle détermine ce qu’on peut dire de manière douée de sens. Mais la langue
française ne prédit rien du tout. Ce sont des assertions faites en français qui
prédisent, décrivent et affirment ce faisant quelles parties de l’espace
logique sont occupées, i.e. quelles
possibilités logiques sont réalisées dans le monde. Certaines de ces
affirmations seront des parties de théories, d’autres non. « Maman, je veux un
verre d’eau ! » n’est pas un énoncé théorique. Pas plus que « le chat est sur
le paillasson ». Certaines de ces assertions seront vraies, d’autres non. Il se
peut que tout énoncé inexact présente un défaut, mais ces défauts ne sont pas
tous des défaillances d’une théorie. Quatrièmement, on ne peut pas dire d’un
langage qu’il est vrai ou vrai pour l’essentiel. Ce sont les assertions et les
théories exprimées dans ce langage qui peuvent être dites vraies ou vraies pour
l’essentiel.
Il est donc incohérent de parler de la vérité d’un
langage.
Cette idée vient peut-être de la conception fausse selon
laquelle un langage est une totalité de phrases. Mais, même si c’était vrai,
cette totalité comprendrait autant de phrases interrogatives que de phrases
déclaratives (sans parler des phrases impératives et optatives). Bien entendu,
on pourrait (et c’est d’ailleurs ce que fait Davidson) adopter l’idée erronée
que toutes les phrases ont une valeur de vérité, qu’elles soient déclaratives,
interrogatives ou impératives. Mais, même si cette théorie était acceptable, on
se trouverait toujours avec autant de négations que de phrases affirmatives
correspondantes. Il est donc probable que la thèse doit vouloir dire qu’un
schème conceptuel consiste dans l’ensemble des phrases d’un langage qui sont «
tenues pour vraies ». Ce serait une drôle de manière d’interpréter la notion de
schème conceptuel. Rien n’est moins évident que l’idée que l’ensemble de toutes
les croyances des gens qui parlent, ont parlé ou parleront le français à
travers les âges serait un schème conceptuel, et ce n’est certainement pas ce à
quoi pensent ceux qui parlent de schèmes conceptuels différents et
incommensurables (entre autres, la physique newtonienne et la théorie de la
relativité sont censées former des schèmes conceptuels distincts, bien que
toutes deux puissent être formulées en français). Et on n’améliorera pas la
situation en disant qu’un schème conceptuel est l’ensemble des phrases en
français tenues pour vraies par une certaine personne puisque, d’après Kuhn, un
ingénieur qui est aussi cosmologiste travaillera avec des schèmes conceptuels
différents dans chacune de ses activités.
Si ces réserves sont justifiées, nous tenons peut-être la clef
de ce que les relativistes conceptuels ont en tête. On pourrait en effet
suggérer qu’au sens métaphorique où un schème conceptuel est dit « être
confronté à la réalité », ce n’est pas d’un langage qu’il s’agit (entendu comme
la totalité des phrases tenues pour vraies), mais de la grammaire de ce
langage, entendue comme règles de l’usage des expressions, qui déterminent ce
qui a un sens et ce qui en est dépourvu. En effet, c’est la grammaire d’un
langage ainsi comprise qui détermine ce qui est logiquement possible,
i.e. ce qui a un sens. La grammaire
fixe « l’espace logique » que le monde (ou la réalité) peut ou non occuper. Et
les assertions dans un langage muni de cette grammaire sont vraies ou fausses
selon que les choses sont ou non comme ces assertions l’affirment. Certes, il
vaut mieux parler de schème conceptuel ou de grammaire pour un domaine donné,
plutôt que de la grammaire d’un langage tout court. Ainsi, on parlera du schème
conceptuel (ou de la forme de représentation) du discours sur les couleurs, la
grandeur, l’espace et le temps, etc. Des différences entre schèmes conceptuels
apparaissent quand il y a des grammaires différentes pour des discours relatifs
au même domaine ou à des domaines voisins. Cette voie, que je vais approfondir
plus loin, est fermée à Davidson, justement parce qu’il exclut toute
distinction entre ce que Wittgenstein appelait les « propositions grammaticales
» (qui déterminent le sens ou la signification) et les propositions empiriques
qui décrivent comment sont les choses dans la réalité. Il le fait parce qu’il
pense que la critique par Quine de la notion d’analyticité chez Carnap condamne
également la distinction de Wittgenstein. Mais voilà qui est loin d’aller de
soi.
Après avoir défendu la thèse que parler de schème conceptuel
revient à parler de langage et de théorie, et que se confronter à la réalité
revient à être vrai, l’argument de Davidson aborde une troisième et dernière
phase, qui est censée porter le coup de grâce [en français dans le texte,
ndt] au relativiste conceptuel,
i.e. à celui qui défend la possibilité
de schèmes conceptuels complètement intraduisibles entre eux. Il se demande si
nous comprenons la notion de vérité en tant qu’elle s’applique à un langage,
indépendamment de la traduisibilité. Il conclut, comme on l’a vu, que nous ne
pouvons la comprendre de cette façon. En effet, d’après lui, la convention T de
Tarski exprime « notre meilleure intuition sur la manière dont le concept de
vérité est utilisé ». Or, Tarski fait référence de façon centrale à la
traduction du langage-objet dans un méta-langage. Davidson pense donc que nous
ne pouvons pas donner un sens à l’idée d’un schème conceptuel (ou d’un langage)
ou d’un ensemble de phrases tenues pour vraies (une théorie) qui seraient
confrontés à la réalité autrement qu’en parlant de leur vérité, et que nous ne
pouvons pas donner de sens à la notion de vérité sinon en termes de traduction
dans un méta-langage que nous connaissons.
Par conséquent, l’idée d’un schème conceptuel (ou d’une
théorie) vrai mais intraduisible est incohérente.
Avant d’accorder un CQFD à cet argument, prenons un temps de
réflexion.
Il est assurément curieux de prétendre que la convention T de
Tarski englobe notre meilleure « intuition » sur la manière dont le concept de
vérité est utilisé. J’imagine que par « la manière dont le concept de vérité
est utilisé »,
Davidson n’entend rien de plus que l’usage du mot « vrai » (et
des mots de la même famille). Je ne suis pas sûr de comprendre ce qu’est censée
être une intuition relative à l’usage
d’un concept ou d’un mot. Mais on peut sans doute se passer de l’intuition et
se satisfaire de descriptions
correctes ou globalement acceptables de l’usage (correct) du mot. À cet égard,
la convention T de Tarski, loin de fournir une description exacte de la façon
dont le mot « vrai » est utilisé, est en désaccord flagrant avec cet usage. «
Vrai » n’est pas un prédicat méta-linguistique. La vérité n’est pas une
propriété méta-linguistique des phrases, car ce n’est pas du tout une propriété
des phrases. En fait, il n’est pas sûr qu’on puisse donner le moindre sens à
l’idée que la vérité serait une propriété, à moins que le mot « propriété »
soit simplement le corrélat formel d’un prédicat dans une phrase exprimée sur
le mode matériel. Si une propriété n’est que cela, alors la vérité est une
propriété de ce qui est (ou pourrait être) dit, proposé, affirmé, déclaré.
C’est un point bien connu, ou qui devrait l’être.
(a)
Ce qui est dit
(affirmé, supposé, avancé, remarqué), à savoir
que p, doit être distingué de (b),
le fait que ce soit dit par un
locuteur à un moment donné, de (c),
ce qui est
fait en le disant, à savoir une déclaration, une affirmation, une
supposition, etc., et enfin de (d),
ce qui est
utilisé pour dire ce qui est dit et faire ce qui est fait, à savoir
une phrase en français ou dans une autre langue
[7]. C’est ce qui est dit (et par suite également ce qui
est fait, comme nous allons le voir) qui est vrai ou faux; ce n’est pas ce qui
est utilisé pour le dire, à savoir une phrase. Ce qui est utilisé, une phrase,
peut être en français ou en allemand, contenir six mots, être grammaticale ou
non. Si elle est énoncée oralement, elle peut être audible ou inaudible, mal
prononcée ou bien articulée et, si elle est écrite, elle peut être lisible ou
illisible. Ce qui est dit (déclaré ou affirmé) peut être dit
en français ou
en allemand, mais
ce n’est pas français ou allemand. Ce
qui est dit peut être plausible, ou exact, mais une phrase ne peut pas être
plausible ou exacte. Ce qui est dit peut être une exagération ou une litote,
mais une phrase ne saurait être une exagération pas plus qu’une litote; il
existe seulement des phrases écrites gros ou petit.
Ce qui est dit (déclaré, affirmé, avancé, etc.) est que
p; et c’est cela, et non la phrase
utilisée pour le dire, qui est vrai ou faux. Par suite, comme en disant
p, nous avons peut-être fait quelque
chose (une déclaration, une assertion, une affirmation, etc.), et comme ce qui
a été fait est identifié par son contenu, à savoir que
p, ce qui est fait – mais non ce qui a
été utilisé pour le faire, à savoir une phrase – peut également être vrai ou
faux.
Ce qui est dit, à savoir que p, peut également être ce qui est cru. Et ce que
A croit, à savoir que p, peut être ce
que B craint, ce que C espère, ce que D attend, ce que E soupçonne. Mais
lorsque B craint ce que A croit, à savoir que p, on ne peut pas dire qu’il craint une phrase.
Et lorsque C espère que p, il n’espère
pas une phrase, pas plus que D et E n’attendent ou ne soupçonnent une
phrase.
Ce qui est dit, qui peut être vrai ou faux, est aussi ce qui
peut faire l’objet d’une hypothèse, qui se révèlera justifiée et donc
confirmée, ou injustifiée et non confirmée. Mais on ne peut pas faire des
hypothèses relatives à des phrases ni les tester (à moins qu’elles ne soient
faites de lettres en carton ou en bois), et on ne peut pas confirmer ou
démentir une phrase, encore moins la réfuter, mais seulement réfuter ce qui est
dit en prononçant cette phrase.
Inversement, une phrase écrite peut être effacée, ou mise à
l’envers, mais non la vérité qu’elle sert à affirmer. On ne peut pas effacer
une vérité, ni la mettre à l’envers, sauf métaphoriquement. Une phrase au
tableau peut avoir dix pieds de haut, mais ce qu’elle dit ne peut pas avoir dix
pieds de haut, bien que cela puisse être exagéré, incroyable ou
mensonger.
Si ces remarques sont, comme elles prétendent l’être, une
description précise de certains aspects de l’usage du mot « vrai », alors, loin
d’incarner « notre meilleure intuition sur la manière dont le concept de vérité
est utilisé », la convention T de Tarski incarne plusieurs infractions
flagrantes non aux intuitions, mais à la grammaire, aux règles de l’usage du
mot « vrai ». En particulier, « vrai » n’est pas un prédicat méta-linguistique,
et il n’y a pas une relation fondamentale entre vérité et traduisibilité. Si la
tour de Babel n’avait pas été construite, l’humanité, ne parlant qu’une seule
langue, n’aurait pas été privée de la possibilité de connaître et d’affirmer
des vérités, ni de la possession du concept de vérité. Par conséquent, c’est la
voie empruntée par Davidson pour démontrer qu’un langage (ou un schème
conceptuel) entièrement intraduisible est inintelligible qui est incohérente.
Mais cela ne nous dit pas si l’idée d’un tel schème conceptuel est cohérente
(ou incohérente).
L’INTRADUISIBILITÉ PARTIELLE
Ayant écarté l’idée qu’il pourrait y avoir des schèmes
conceptuels différents et mutuellement intraduisibles, Davidson passe à la
thèse plus modeste qu’il pourrait y avoir des schèmes conceptuels différents
dont certaines parties seraient intraduisibles d’un schème à l’autre. On doit
supposer, dit-il, que les différences entre schèmes conceptuels peuvent être
identifiées par rapport aux parties communes aux deux schèmes qui, elles,
peuvent être traduites. S’il en était ainsi, nous devrions, dit-il, être
capables de traduire ou d’interpréter un schème conceptuel étranger ou un
énoncé dans une langue étrangère sans présupposer des croyances, des
significations ou des concepts communs. Les parties que nous avons pu traduire
pourront ensuite être étudiées pour découvrir des croyances communes, et les
parties que nous ne pouvons pas traduire seront supposées former la différence
entre notre schème conceptuel et le schème étranger.
Toutefois, objecte Davidson, il y a une interdépendance entre
croyance et signification, due à une interdépendance entre deux aspects de
l’interprétation du comportement discursif, à savoir l’attribution de croyances
et l’interprétation des phrases. On ne peut pas interpréter le discours de
quelqu’un à moins de savoir beaucoup de choses sur ses croyances, et on ne peut
pas spécifier ses croyances avec précision si on n’a pas compris son discours.
À la suite de Quine, Davidson soutient [p. 285] que les données de base à
l’appui de l’interprétation [du discours d’un locuteur parlant une langue
inconnue, ndt] se trouvent dans
l’identification de « l’attitude exprimant l’assentiment, appliquée à des
phrases ». Mais si tout ce que nous savons, c’est quelles phrases les locuteurs
tiennent pour vraies, nous ne pouvons pas interpréter ce qu’ils disent sans
présupposer beaucoup de choses sur leurs autres croyances. Pour commencer, le
seul moyen est de présupposer un accord général des croyances. Nous obtenons
une première approximation de ce qui sera une théorie achevée de
l’interprétation en attribuant aux phrases d’un locuteur des conditions de
vérité qui sont effectivement réalisées quand le locuteur pense que ces phrases
sont vraies. La politique qui doit guider l’interprète est de pousser aussi
loin que possible cette stratégie, moyennant des conditions de simplicité, et
en tenant compte du conditionnement social et de ce que nous savons des erreurs
explicables que peut commettre le savoir ordinaire. Nous comprenons au mieux le
sens des mots et des pensées des autres quand nous les interprétons d’une
manière qui maximise l’accord. Nous devons présupposer que la plupart des
phrases tenues pour vraies sont vraies, car la charité dans l’interprétation
est une condition de la compréhension.
Que devient la possibilité du relativisme conceptuel ? Davidson
conclut [p. 288] que
« nous devons dire à peu près la même chose sur les
différences de schèmes conceptuels que ce que nous disons des différences de
croyances : nous améliorons la clarté et le tranchant des déclarations de
différence, qu’elles soient de schème ou d’opinion, en élargissant la base du
langage partagé et traduisible ou de l’opinion partagée ».
En fait, nous ne pouvons pas tracer de ligne claire entre ces
deux aspects :
« Quand les autres pensent différemment de nous, aucun
principe général ou aucun recours aux données ne peut nous forcer à décider que
la différence provient de nos croyances plutôt que de nos concepts. »
Par conséquent, le relativisme conceptuel est
incohérent.
« Étant donné la méthodologie impliquée par l’interprétation,
nous ne pourrions pas être en position de juger que les autres ont des
croyances ou des opinions radicalement différentes des nôtres. »
En réalité, il n’y a pas de base intelligible à partir de
laquelle on puisse dire que des schèmes conceptuels sont différents.
Examinons maintenant la dernière étape de l’argumentation de
Davidson. On peut admettre que l’interprétation ou, mieux, la traduction
présuppose l’accord dans les jugements ou, plus précisément, qu’elle présuppose
l’existence d’un vaste domaine de connaissance partagée. Mais la connaissance
partagée se manifeste pour l’essentiel dans l’action, dans les réponses
perceptives et conatives à l’environnement, dans les actions et réactions
interpersonnelles. Comme Wittgenstein l’a remarqué, « le comportement commun de
l’humanité est le système de référence au moyen duquel nous interprétons une
langue inconnue » [ Recherches
philosophiques, § 206]. Mais pour que la communication soit
possible, il ne faut pas seulement qu’il y ait un haut degré d’accord dans les
jugements, il doit aussi y avoir un accord dans les définitions. En réalité, un
accord dans les jugements présuppose un accord comparable dans les définitions.
Comme Quine, Davidson ne laisse aucune place à l’explication de la
signification, à la possibilité de demander ce qu’un mot veut dire et de
recevoir des explications. Il suppose, sans justification, que parvenir à
comprendre une langue étrangère commence par ce qu’il appelle « assigner des
conditions de vérité » aux phrases que nous avons identifiées comme « tenues
pour vraies ». Il est remarquable qu’il élimine les ordres, les demandes et les
exclamations, qui ne jouent apparemment aucun rôle dans son anthropologie
a priori. Il ne nous dit pas comment
l’anthropologue est censé identifier les phrases affirmatives (par opposition à
celles qui sont impératives ou interrogatives, et aux exclamations), avant de
comprendre les mots et les phrases nominales.
Le point clé de Davidson est que rien ne peut nous obliger à
attribuer une divergence sur une phrase (tenue pour vraie ou non) à un
désaccord portant sur le jugement plutôt que sur les concepts. Je ne suis pas
sûr du tout que ce soit vrai. Admettons qu’à un certain stade de la démarche de
traduction, nous parvenions à identifier par exemple, les prédicats de couleur
de la langue indigène. Dans ce cas, nous allons sûrement constater que leur
système des couleurs diffère du nôtre, qu’ils pensent que des objets sont de la
même couleur quand nous disons que certains sont rouges et d’autres orange, et
estimons que ce sont des couleurs différentes. Ce faisant, nous déterminons un
désaccord sur les concepts. Cela est analogue à un désaccord sur les unités de
mesure, alors qu’un désaccord dans les jugements est analogue à un désaccord
sur les résultats de la mesure. Y a-t-il un sens à prétendre que nous ne
pouvons jamais attribuer une
différence de jugement apparente à une différence dans l’unité de mesure
utilisée, par opposition à un désaccord sur le résultat de la mesure effectuée
? Cela revient à soutenir que nous ne pouvons pas faire de différence entre
déterminer le sens d’une expression et l’appliquer. Il est possible que, pour
un énoncé donné, dans une circonstance particulière, nous ne puissions pas
attribuer à coup sûr une divergence sur la vérité d’une phrase à un désaccord
dans les jugements plutôt que sur les concepts. Mais cela ne montre pas que ce
genre de distinction n’existe pas; cela montre seulement que, dans les cas
problématiques, nous ne pouvons pas l’établir avec certitude. Quand il essaie
d’apprendre la langue indigène, l’anthropologue n’essaie pas seulement de
traduire le discours des indigènes, il essaie aussi de parler leur langage, de
comprendre ce que leurs mots et leurs paroles veulent dire. En admettant qu’ils
bénéficient de la coopération des indigènes, les anthropologues vont recevoir
des explications du sens des mots, explications qui seront données sous la
forme de définitions et explications ostensives, et par des paraphrases ou des
contre-exemples exprimés dans la langue
indigène. La question qui fait problème est de savoir si, en
apprenant à parler la langue indigène, ils pourraient rencontrer des
expressions qu’ils parviendraient à comprendre, mais qui ne seraient pas
traduisibles. Dans ce cas, l’intraduisibilité peut être soit triviale, si l’on
peut y remédier en introduisant un mot nouveau en français, soit non triviale,
si elle signale une structure conceptuelle différente pour une partie donnée du
discours.
Une différence partielle entre des schèmes conceptuels est une
différence entre les segments correspondants des grammaires des expressions,
une différence d’espace logique, mais non une différence entre des
vérités.
Le relativisme conceptuel, lorsqu’il prend la forme de la thèse
que la vérité est relative à un schème
conceptuel, n’est pas moins dans l’erreur que Davidson, quand celui-ci soutient
que la vérité est relative à un langage. Ce qui est dit, quand quelque chose
est dit dans un langage, est vrai si les choses sont comme il est dit qu’elles
sont, et il n’y a là rien de relatif. Une assertion, au sens de ce qui est
donné comme vrai, qui serait vraie en
français ou vraie en anglais, cela
n’existe pas. Car, alors qu’une assertion peut être faite en français,
i.e. qu’une phrase française a été
utilisée pour la faire – par exemple, la phrase « il pleut » –, ce qui a été
donné comme vrai – à savoir qu’il pleut – n’est pas vrai en français, mais vrai
(ou faux) tout court.
Si Jean dit « il pleut » et Hans « es regnet », ils ont fait
tous les deux exactement la même assertion, qui sera vraie s’il pleut
effectivement. Ce n’est pas la vérité qui est relative au schème conceptuel, ce
sont les concepts (ce qui est un pléonasme). Des différences entre schèmes
conceptuels conduisent non pas à des vérités relatives mais à des vérités
incommensurables. C’est, je crois, le point où Kuhn, avec d’autres, voulait en
venir.
Nous avons déjà envisagé un exemple d’intraduisibilité
partielle, d’une différence locale entre des schèmes conceptuels. Des langues
différentes peuvent avoir des systèmes différents de détermination des
couleurs. Une communauté linguistique qui emploie une échelle de couleurs
différente de la nôtre utilisera des critères différents des nôtres pour
décider si deux couleurs sont identiques ou non (et les possibilités de
différence sont considérables car, non seulement le spectre des couleurs peut
être divisé de diverses manières, mais également des aspects comme brillant ou
mat, sec ou humide, peuvent être inextricablement incorporés à la grammaire des
noms de couleurs). Dans cette mesure, ce ne sont pas seulement leurs concepts
des couleurs, mais leur concept de ce qui est déterminable comme couleur qui
sera différent du nôtre jusqu’à un certain point, bien que nous ayons de bonnes
raisons de penser qu’il s’agit toujours d’un concept de couleur. Quand les
indigènes disent, dans leur langue, que telle rose est de couleur
N, il se peut qu’ils disent quelque
chose de vrai mais d’intraduisible en français, si
N n’est l’équivalent d’aucun prédicat
de couleur en français. Le sens de N
est expliqué par référence à des échantillons de couleur différents de ceux que
nous utilisons pour distinguer les couleurs en français. On pourrait expliquer
le sens de N en se référant à des
échantillons que nous appelons « rouges » et à d’autres que nous appelons «
orange », mais les échantillons que nous qualifions d’« orange » servent aussi
pour un autre prédicat de couleur dans la langue indigène, qui couvre une
partie de l’orange et la totalité du jaune. De sorte qu’il n’y a pas de forme
verbale dans la langue indigène pour « rouge mais pas orange ». Autre cas de
figure : si tous les indigènes sont atteints de daltonisme, ils auront
peut-être un prédicat M couvrant les
domaines du rouge, du vert et du gris. Ils seront fondés à dire que les
coquelicots, l’herbe et les nuages sont de la même couleur, à savoir
M. Ce que nous pourrions traduire en
français en disant que les coquelicots, l’herbe et les nuages sont rouges, ou
verts, ou gris, ce qui est vrai. Mais notre assertion vraie que les coquelicots
ne sont pas de la même couleur que l’herbe ne pourrait pas être traduite dans
leur langue, parce que la signification du mot « couleur » est en partie
déterminée par les critères de l’identité et de la différence entre couleurs.
Ici, nous avons un exemple, facile à développer, de segment d’une langue qui
n’est pas traduisible, ou pas entièrement. Comme Kuhn l’a affirmé, il y a un
autre type d’intraduisibilité partielle, qu’on peut dégager à l’intérieur d’une
même langue, à un niveau théorique assez élevé, comme par exemple, entre les
concepts newtoniens d’espace et de temps absolus et la physique relativiste,
avec ses concepts d’espace et de temps relatifs.
Le point important concernant le relativisme conceptuel est
que, dans les cas de ce genre (et on pourrait multiplier les exemples), le
désaccord entre les concepts n’engendre pas stricto sensu un désaccord sur la
vérité. Quand les indigènes disent que
les coquelicots sont de la même couleur que l’herbe, ils utilisent des critères
pour l’identité des couleurs différents des nôtres et, dans cette mesure, un
concept de couleur quelque peu différent.
Le désaccord porte sur les concepts, et les énoncés vrais
formés avec ces concepts sont incommensurables, précisément parce qu’on ne peut
pas les traduire d’un schème à l’autre. Dans les cas de ce genre, il n’y a pas
forcément de difficulté à
comprendre le schème conceptuel ou
système de représentation des indigènes pour le domaine en question, ici la
couleur. Mais il est (logiquement) impossible de superposer (ou de superposer
exactement) ce schème conceptuel avec le nôtre, justement parce que la
grammaire de la couleur diffère d’une langue à l’autre. Cette
incommensurabilité peut être reproduite chez nous
[8], comme dans le cas de la physique de haut
niveau où différentes théories exprimées dans la même langue (le français par
exemple) n’en font pas moins appel à des concepts différents, par exemple pour
l’espace et le temps. Dans tous les cas de ce genre, il doit bien entendu y
avoir une similarité suffisante entre les différents systèmes de représentation
pour que nous soyons fondés à dire que les grammaires divergentes sont bien
chacune une grammaire des couleurs, de l’espace ou du temps, bien qu’il soit
clair que les concepts de couleur, d’espace et de temps diffèrent à certains
égards d’un langage à l’autre.
Pour approfondir un peu l’analyse, le calcul permet de mettre
en évidence un autre type de différences entre schèmes conceptuels ou formes de
représentation. Ainsi, bien que nous puissions traduire dans notre langage les
énoncés et les transformations numériques du grec ancien, nous ne pourrions pas
traduire en grec ancien un grand nombre de nos énoncés et transformations
numériques sans effectuer des changements radicaux (et pas seulement des
extensions) de la grammaire des noms de nombres à l’œuvre dans ces énoncés.
Comme les Grecs ignoraient les nombres relatifs, des opérations qui ont un sens
dans notre grammaire des nombres seraient littéralement insensées dans la leur
– par exemple, soustraire un nombre d’un nombre plus petit. Comme l’idée même
de nombre négatif est inintelligible, l’application des opérations
arithmétiques élémentaires aux nombres négatifs outrepasse les limites du sens
du point de vue de leur calcul numérique (les exemples de ce genre sont légions
dans la théorie des nombres). À nouveau, nous pouvons produire des différences
analogues chez nous. Les différentes formes de représentation qui constituent
respectivement la physique classique et la physique relativiste utilisent des
concepts d’espace et de temps différents. La physique relativiste utilise une
géométrie de Riemann à trois dimensions et non la géométrie euclidienne, et ces
géométries fournissent chacune une grammaire de l’espace, elles déterminent des
standards différents de ce qu’on entend par « caractériser les relations
spatiales entre des objets ». En fait, nous n’avons pas besoin d’aller chercher
dans les hautes sphères de la théorie. Pour les besoins de la navigation
aérienne, les pilotes utilisent une géométrie de Riemann à deux dimensions et
non la géométrie euclidienne, ce qui, là encore, détermine des concepts
différents des relations spatiales.
Si, pour Davidson, intraduisible veut dire inexplicable, il est
clair qu’il se trompe. En effet, dans les exemples ci-dessus, il est évidemment
possible d’apprendre les formes de représentations différentes. Si la grammaire
des couleurs des indigènes diffère de la nôtre, nous pouvons néanmoins
l’apprendre, exactement de la même façon que les indigènes, en recevant des
définitions ostensives des prédicats de couleur et en s’entraînant à les
appliquer. Davidson avait raison de rejeter la thèse confuse que la réalité est
relative à un schème conceptuel, sauf à considérer que cette affirmation
dramatique est une manière trompeuse de formuler la thèse anodine que ce qui
compte pour un F dépend de ce que l’expression « F » veut dire. Mais il avait
tort, ai-je suggéré, de soutenir que la vérité est relative à un langage. Cette
erreur repose sur une autre erreur : croire que « vrai » est un prédicat
méta-linguistique et que la vérité est une propriété des phrases. Ce qui est
dit ou affirmé (et tout ce qui pourrait l’être), si c’est vrai, n’est pas vrai
en français ou
en anglais. Mais le relativisme
conceptuel ne prétend pas que la vérité est relative à un schème conceptuel,
comme s’il était vrai que les coquelicots sont rouges en français mais pas en
anglais, ou bien vrai dans notre schème conceptuel mais pas dans celui des
indigènes. La thèse qui devrait être celle du relativisme conceptuel est plutôt
que des vérités exprimées dans un schème conceptuel peuvent être
incommensurables avec des vérités exprimées dans un autre. En fait, elles sont
incommensurables parce qu’elles sont
intraduisibles.
Y a-t-il un type de cas intelligible qui illustre à la fois
l’intraduisibilité et l’incompréhensibilité ? Un cas de ce genre devrait être
tel que nous ne puissions pas traduire la forme de représentation indigène pour
un domaine donné, et que nous ne puissions pas étendre notre grammaire du
domaine correspondant pour y introduire des équivalents des concepts indigènes.
Mais ce n’est pas suffisant. Comme on l’a vu, nous sommes déjà dans ce cas de
figure quand nous réfléchissons à ce qui serait nécessaire pour adapter notre
grammaire des nombres au grec classique. En effet, il est certain que nous
pourrions expliquer à un Grec classique (ou à quelqu’un dont le grec ancien
serait la langue maternelle) l’usage des nombres négatifs, l’application des
quatre opérations arithmétiques élémentaires aux nombres relatifs, etc. La
question qui se pose est : pouvons-nous concevoir un type de cas où les
concepts disponibles dans une langue ne sont ni disponibles ni accessibles dans
une autre, que ce soit par extension ou modification de l’existant ? Un type de
cas évident est celui où des concepts sont définis par référence à des
échantillons qui sont eux-mêmes inaccessibles. Cette inaccessibilité peut être
due à une contingence historique. On peut imaginer qu’on découvre un traité de
musique d’une ancienne culture et un objet qui serait à l’évidence une
partition, mais que ces documents ne nous soient intelligibles au mieux que
partiellement, et destinés à le rester, pour la simple raison que nous ne
connaîtrions pas les échantillons par rapport auxquels les notes de musique
sont définies. Cependant, l’inaccessibilité des échantillons peut être aussi
due non à la contingence historique, mais à une limitation de la perception. Si
les locuteurs d’une langue étrangère étaient doués de capacités perceptives
permettant de faire des discriminations différentes de celles que nous sommes
capables de faire, même légèrement, nous pourrions nous retrouver face à leur
grammaire des sons et des couleurs à peu près dans la situation des aveugles à
la couleur face à notre grammaire des couleurs. De même que ceux qui souffrent
de daltonisme ne peuvent pas maîtriser l’usage de « rouge », « vert » et « gris
» parce qu’ils ne peuvent pas distinguer entre les échantillons utilisés pour
définir ces mots, de même, au milieu d’indigènes qui verraient l’ultraviolet,
comme les abeilles, ou qui entendraient les ultrasons, comme les chiens, il se
pourrait que non seulement nous soyons incapables de percevoir ce qu’ils
perçoivent, mais aussi que nous soyons incapables de comprendre certaines
parties de leur discours. En effet, leurs discussions sur les ressemblances et
les différences de couleur, certaines de leurs descriptions et distinctions
dans le domaine des couleurs seraient par principe inaccessibles à des
créatures comme nous. Ici, nous n’avons pas affaire à une intraduisibilité
remédiable par extension ou modification de notre grammaire, mais à une
intraduisibilité jointe à une irrémédiable incompréhensibilité. Néanmoins, nous
pourrions être absolument certains qu’ils ne sont pas en train de gazouiller,
et qu’ils se livrent à un discours intelligent sur la couleur.
Bien entendu, ces exemples imaginaires de grammaires
partiellement inaccessibles des sons et des couleurs n’accréditent pas le
relativisme conceptuel, si on entend par là une position qui implique la
relativité de la vérité. Mais ils confirment la thèse centrale de beaucoup de
relativistes conceptuels, à savoir qu’il y a et qu’il y a eu des schèmes
conceptuels différents, des formes de représentation différentes pour certains
domaines du discours, et que ces schèmes (au moins certains d’entre eux) sont
incommensurables.
Où cela nous mène-t-il par rapport à la première question de
Davidson, celle de savoir si l’idée d’un schème conceptuel entièrement
intraduisible est intelligible ? Je propose que nous abandonnions la
perspective quinienne de la traduction radicale imaginaire et l’anthropologie
en chambre qui l’accompagne. La spéculation sur les méthodes de la traduction
et ses conditions empiriques me semble n’avoir pas grand-chose à apporter à la
philosophie. Des êtres doués d’un système sensoriel complètement différent du
nôtre pourraient, pour autant que je sache, communiquer d’une manière
complètement différente de la nôtre et qui nous serait complètement
inaccessible. Et pourtant, nous aurions toutes les raisons de penser qu’ils
sont des êtres parlants. Cela ne me semble pas avoir grand intérêt en dehors de
la littérature de science-fiction. Je crois que ce qu’il en reste est
l’entreprise philosophique légitime de tenter d’isoler le noyau essentiel de
structures grammaticales que tout ce que nous serions prêts à appeler un schème
conceptuel devrait satisfaire; peu importe si ce noyau est défini avec
précision ou de manière relativement diffuse. Ce faisant, nous devrions
identifier les formes de comportement et les capacités comportementales qui
constituent les critères qui permettent de dire qu’on parle une langue, qu’on
fait des assertions, qu’on donne des ordres, qu’on pose des questions, et qu’on
pense, qu’on croit, qu’on veut, qu’on a l’intention de, tous éléments
essentiels pour qu’une forme de comportement soit considérée comme un
comportement linguistique. Cela ne revient pas à faire de l’anthropologie en
chambre, mais à mener le travail philosophique de clarification du réseau de
relations internes qui relient les concepts de langage, de signification des
mots et des phrases, de vérité et de description, ainsi que ceux de
compréhension et d’explication, d’assertion, de raisonnement, de pensée et
d’inférence.
Je remercie H. J. Glock et J.
Hyman pour leurs commentaires sur une version antérieure de cet article.
Traduit par Philippe de Lara
·
DAVIDSON Donald, [ 1984] 1993, « Sur l’idée même de schème
conceptuel » ( 1974), in Enquêtes sur la vérité
et l’interprétation ( 1984), traduit par Pascal Engel, Jacqueline
Chambon, Nîmes, p. 267-289.
·
QUINE W. V. O., [ 1951] 1980, « Les deux dogmes de l’empirisme
», in JACOB Pierre (sous la dir.),
De Vienne à Cambridge, Gallimard,
Paris.
·
WHITE A. R., [ 1969] 1977, Relativité de l’ontologie, traduit par Jean
Largeault, Aubier, Paris.
·
– 1970, Truth,
Macmillan, Londres.
[1]
Cet article a paru dans
The
Philosophical Quarterly, vol. 46, n°184, juillet 1996. Nous
remercions vivement la revue de ses aimables autorisations.
[2]
Cette thèse s’apparente à celle de Lucien Lévy-Bruhl qui,
toutefois, n’attribuait pas la différence au langage mais à la structure
affective de l’expérience des « primitifs » (
ndt).
[3]
L’anglais utilise
language aussi bien pour désigner le langage en
général que des langues particulières. La même licence existe en français, mais
à un degré moindre. Je traduis par « langage » chaque fois que c’est possible,
sinon par « langue » (
ndt).
[4]
Voir Quine, « Les deux dogmes de l’empirisme » [ 1980]. Le
premier dogme, dont il est question ici est la croyance à la distinction
fondamentale entre les vérités analytiques et les vérités synthétiques; le
second est le réductionnisme, qui « consiste à croire que chaque énoncé doué de
sens équivaut à une construction logique à partir de termes qui renvoient à
l’expérience immédiate » (
ndt).
[5]
Expression introduite par Quine pour souligner que les «
entrées » alimentant notre esprit (les « données » ou « l’expérience immédiate
») sont de simples événements physiques, et non des images mentales ou des
représentations comme dans l’empirisme classique (
ndt).
[6]
. Les phrases T sont les énoncés de la forme : « Snow is white
» est vrai si et seulement si la neige est blanche. Les philosophes analytiques
de langue anglaise appellent « phrase » (
sentence) les expressions considérées dans leur
matérialité et « proposition » la signification des phrases. « Snow is white »
et « la neige est blanche » sont deux
phrases distinctes exprimant la même
proposition. Cette distinction vient
de Frege, bien que son expression en allemand soit moins commode,
Satz désignant aussi bien les
propositions que les phrases (
ndt).
[7]
Toutes ces distinctions sont tirées de A. R. White [ 1970,
chap. 1].
[8]
Hacker fait allusion ici au mot d’ordre fameux de Quine : « La
traduction radicale commence chez nous ». Cela veut dire que, selon Quine, « un
certain flou de la référence s’infiltre dans la langue nationale elle-même »,
autrement dit, que la compréhension dans sa propre langue est déjà une
situation de « traduction radicale », c’est-à-dire semblable à la traduction
sans dictionnaire d’une langue inconnue. Voir
Relativité de l’ontologie [ 1977, p. 59] (
ndt).