2001
Revue du Mauss
Acte IV. Tout est-il construit et donc relatif ?
Cet universalisme qui n’est pas un
À propos d’Emancipation(s) d’Ernesto Laclau
[1]
Linda Zerelli
Si l’on en juge par la vague récente de publications consacrées
à la question de l’universel, il apparaît, au regard de certains critiques, que
nous sommes les témoins d’une réévaluation de cette question, démantelée dans
la pensée du XXe siècle.
L’une des nombreuses singularités de ce « retour de
l’universel
[2] » est
l’idée que sa prise en charge contemporaine est plus ou moins d’un bloc, et
qu’elle reflète un consensus croissant autour de l’incapacité des théories
politiques poststructuralistes à générer une alternative viable à la
fragmentation collective qui caractérise la modernité tardive
[3]. Dans cette optique, le
retour putatif à l’universel correspond à la fois à un retour aux idéaux des
Lumières – purifiés, bien sûr, de leurs éléments les plus vénéneux – et à une
réconciliation de genres entre ceux qui réfutaient ces idéaux et ceux qui
visaient à les réaliser. Ce retour aux sources advient maintenant que « nous »
savons et nous accordons tous à penser que le structuralisme est valable d’un
point de vue critique, mais a failli politiquement; que le « vieil universel »
était, en fait, un « pseudo-universel ». Maintenant, nous pouvons parvenir à
élaborer le projet de construire un « nouvel universel
[4] ». Cet universel authentique
inclurait réellement tous les hommes, sans distinction de race, de classe, de
sexe, d’ethnie et de tout ce qui est attaché à cet « embarrassant
et cetera » qui, comme nous le
rappelle Judith Butler, accompagne inévitablement tout acte de reconnaissance
de la diversité humaine.
Avant de parapher cet heureux accord sur la « nécessité de
l’universalisme », nous pouvons souhaiter savoir s’il existe un accord minimal
dans le langage, c’est-à-dire, si nous, qui parlons de l’universel, parlons
tous effectivement de la même chose. Si l’on excepte le problème – qui n’est
pas insignifiant – de la traduction de l’idiome philosophique en idiome
politique, toute la question de cet accord est virtuellement éludée par la hâte
à sauver la politique des particularismes virulents qui n’admettent pas qu’il y
ait un terrain d’entente ou un sens de l’appartenance collective. Présenté en
termes binaires familiers, le choix entre l’universalisme et le particularisme
semble être tranché si l’on considère tout simplement les réalités politiques
globales et domestiques. L’universalisme est la seule alternative à la
fragmentation sociale, fille naturelle de l’effondrement du communisme, à la
montée des nationalismes meurtriers et au flirt multiculturel avec le
particularisme. Invoquer l’universel en un sens positif quel qu’il soit, c’est
déjà convenir à la fois du diagnostic et de la solution politiques.
L’une des nombreuses vertus d’Emancipation(s) est qu’il offre à la fois une
alternative aux binarismes engendrés par le « retour » à l’universel (par
exemple, faux universel/vrai universel) et une critique tranchante du couple
originel lui-même (universalisme/particularisme). En démontrant l’imbrication
de l’universel et du particulier, Laclau montre que la question n’est pas de
choisir l’un plutôt que l’autre, mais d’articuler, en un sens rigoureusement
politique, la relation entre les deux. Il rejette ainsi, explicitement, l’idée
que cette relation est une relation d’exclusion mutuelle, idée qui aurait
conduit à l’impasse du débat contemporain. Une telle impasse aurait été
dissimulée, dans certains cas académiques notoires, par la proclamation du
nécessaire retour à l’universel. Si le langage de l’universalisme employé par
Laclau est recherche d’un terrain d’entente entre particularistes et
universalistes, c’est plutôt par l’articulation de la contamination mutuelle de
ces deux termes, c’est-à-dire la manière dont l’un est rendu impur par la
présence irréductible de l’autre.
LA QUERELLE DES UNIVERSAUX
Laclau situe ses essais dans le contexte du débat sur le
multiculturalisme, un débat incroyablement polarisé dans lequel l’universalisme
classique de la tradition philosophique est sérieusement remis en question. En
lisant ces essais, on en vient à comprendre la dépendance profonde de la
discussion contemporaine tout entière vis-à-vis de cette tradition, même
lorsque ses implications philosophiques sont explicitement rejetées (voir par
exemple, l’œuvre de Seyla Benhabib) ou insuffisamment prises en compte – comme
dans la majeure partie du discours politique populaire. Le livre de Laclau peut
nous aider à comprendre que la question politique de l’universalisme ne sera pas
correctement posée tant qu’elle demeurera liée à la « querelle » philosophique
classique, celle des « universaux ». Ce qui est en jeu, me semble-t-il, dans la
détermination des affinités et des différences entre ces deux idiomes de
l’universalité est la question de notre compréhension de l’accord
intersubjectif dans une culture démocratique. Le statut de cet accord est, en
fin de compte, le propos du débat sur le multiculturalisme et
l’universel.
Si j’ai commencé par ces remarques, c’est parce que les
tentatives de Laclau pour repenser la relation entre l’universel et le
particulier pourraient sembler assez formalistes aux lecteurs étrangers ou
indifférents à sa dimension philosophique. Dans le contexte du débat national
sur le multiculturalisme, où le terme d’universel est aussi bien synonyme de
e pluribus unum que d’« essentialiste
», il peut être difficile de saisir la pertinence politique précise d’un texte
relevant de courants philosophiques complexes.
Mais il me semble que la portée politique du texte de Laclau
réside justement dans la discussion qu’il mène avec la tradition philosophique,
et particulièrement sa déconstruction de l’universalisme classique. De cette
critique émerge une controverse où l’universel apparaît comme étant bien
différent de son occurrence dans maints « retours à l’universel »
contemporains.
Dans sa critique de la philosophie, Laclau interprète
l’universel et le particulier comme des « outils du jeu de langage qui
informent la politique contemporaine » [ E …, p. 48]. Il se demande, entre autres, si «
l’alternative entre un objectivisme essentiel et un subjectivisme
transcendantal épuise les possibilités de jeu de langage avec l’“universel” »
[p. 22]. Bien que Laclau lui-même ne tire pas toutes les conséquences de cette
notion de jeu de langage, je veux m’en servir comme d’un concept valable et
approprié pour appréhender sa querelle avec la tradition
philosophique.
Dérivé de Wittgenstein, le concept de « jeu de langage »
interrompt le long débat philosophique sur le « problème des universaux » et
permet de faire apparaître celui-ci comme un pseudo-problème reposant, selon
Jamil Nammour, sur « la présomption métaphysique selon laquelle il y a le
langage d’un côté et le « monde » de l’autre » [Nammour, 1992, p.
352].
Résumons brièvement ce débat. Il concernait à l’origine le
statut des qualités grâce auxquelles nous classons et décrivons les
particuliers, ce qui appelle ce genre de questions : comment justifier que nous
nommons les choses comme nous les nommons ? Pourquoi groupons-nous un ensemble
de particuliers sous un terme générique (chaise, maison, arbre)? Pour les «
réalistes », la réponse était que ces particuliers ont quelque chose en commun,
une entité substantielle réelle ou
forme, un universel. Cette entité, de même que
le monde objectif plus vaste dans lequel elle existe, doit être
métaphysiquement distinguée du langage que nous utilisons pour la décrire, du
point de vue que nous adoptons et de nos intérêts. Pour les « nominalistes »,
au contraire, la seule chose que les particuliers ont en commun est qu’ils sont
nommés de la même façon. Ils n’ont en commun que le nom : deux objets
sont des chaises parce qu’ils sont
tous deux
nommés chaises. Ils
partagent un nom, rien de plus
[5].
L’intervention de Wittgenstein démasque l’expression
transcendantale de ce débat. Contre les réalistes, il avance qu’il est
impossible de déterminer l’existence d’un quelque chose d’extralinguistique ou
de non linguistique, une forme universelle ou une essence qui ferait qu’un
objet est ce qu’il est et donnerait un sens à notre pratique de nommer. Nous ne
pouvons « ôter du monde le couvercle des mots », comme J. L. Austin nous
enjoignait de le faire [cité dans Nammour, 1992, p. 348], parce que, même si
une telle distinction mots/monde existait, montre Wittgenstein, il n’y aurait
aucun moyen de décider si une propriété commune ou une ressemblance provient du
monde ou du langage. Nous ne saurions tout simplement pas que nous
sommes en fait hors du langage, même
si nous pouvions trouver un tel lieu –
ce qui, en d’autres termes, signifie que nous ne saurions jamais que nous avons
trouvé ce lieu et que donc nous ne pourrions pas le « trouver ». Cette critique
du réalisme implique que, pour Wittgenstein, le problème du nominalisme n’est
pas d’être aveugle aux qualités extralinguistiques de l’objet, à sa
forme (comme le prétendent les
réalistes), mais d’être sourd à la grammaire, à l’usage – et donc à la
signification – d’un mot (ou « nom ») dans le jeu de langage. Comme il l’écrit
dans les Investigations philosophiques
[ 1968] : « Les nominalistes font l’erreur d’interpréter tous les mots comme
des noms, et donc de ne pas réellement décrire leur usage mais seulement, pour
ainsi dire, de fournir le brouillon d’une telle description » [n° 383]. Ainsi,
à la question « comment est-ce que je sais que cette couleur est rouge ?»,
Wittgenstein ne donne ni la réponse des réalistes (« parce qu’elle
est rouge »), ni celle des
nominalistes (« parce qu’elle est nommée rouge »), mais réplique que « ce serait
une réponse de dire : “J’ai appris l’anglais”» [n° 381].
La notion de jeu de langage que développe Wittgenstein dans sa
seconde période met en question la conception transcendantale des règles et de
leur observance qui sous-tend la métaphysique classique de l’entité et du même.
Comme le note Henry Staten [ 1984, p. 15], ce que Wittgenstein appelle la
grammaire ou
« la “règle d’usage d’un mot” ne peut [… ] être interprété
comme une forme qui rend la signification présente en la prédéterminant. Et, en
même temps, puisque la signification ne peut plus, pour Wittgenstein, être
simplement présente, cela veut dire que la signification n’est plus déterminée
par le “est”, par l’être de l’objet ».
En effet, écrit Staten [ ibid., p. 134], pour Wittgenstein,
« une règle, là où il y a règle [… ] détermine, mais n’a pas
besoin d’être elle-même déterminée. Nous apprenons à la suivre, à lui obéir, à
la manipuler, et pourtant, la règle elle-même est structurellement ou
essentiellement indéterminée. Il serait mieux de penser une règle comme un
objet auquel il arrive d’être utilisé comme norme de comparaison à l’intérieur
d’une pratique ou d’une autre. Puisque toute pratique sociale est véhiculée par
des personnes différentes qui auront des appréciations différentes de la
manière d’appliquer une règle donnée, toute forme de vie est traversée par des
lignes divergentes de pratiques possibles; une forme est une essence transitive
toujours engagée dans un processus de variation essentielle de soi-même. Dans
cette optique, une forme de vie n’a pas de forme identique à elle-même et
unitaire, pas plus que n’en a une règle, pas plus que nous-mêmes n’en avons
».
La lecture de Staten est une correction importante apportée aux
interprétations communautaires de l’œuvre de Wittgenstein, lesquelles posent en
principe à la fois « l’accord de la communauté comme déterminant la manière
correcte de suivre une règle » et la règle comme « ayant une
forme qui la rend identique à
elle-même » [Staten, p. 165, n. 21]. Ces interprétations – qui rendent
Wittgenstein complice du statu quo –
subsument purement et simplement les pratiques individuelles d’observance des
règles par un accord commun déjà existant, évacuant ainsi l’hétérogénéité de
ces pratiques et excluant l’émergence de pratiques nouvelles. La question d’un
accord intersubjectif est gommée en tant que
question puisque cet accord se trouve fondé sur des règles et des
pratiques d’observance de ces règles unitaires, identiques à elles-mêmes et
données par avance. Bien qu’elles ne soient pas nécessairement interprétées
comme « universelles » au sens strict du mot, ces formes sont données comme
universellement répétées et répétables par tous les membres d’une communauté
donnée. Ainsi, elles sont vues comme déterminées, encore que dans un sens plus
limité.
La notion de jeu de langage que Laclau reprend à Wittgenstein
contre-dit clairement les interprètes communautaires de ce dernier. Dans les
Nouvelles réflexions sur la révolution de notre
temps, Laclau (comme Staten) insiste sur le fait que « les règles
[des jeux de langage de Wittgenstein] existent seulement dans les cas pratiques
de leur application – et, en conséquence, elles sont modifiées et déformées par
ces applications » [ 1990, p. 22]. En effet, dit Laclau,
« si, pour Wittgenstein, chaque cas d’usage d’une règle
modifie d’autant la règle, on ne peut
pas dire qu’une règle doit être appliquée [au sens d’une répétition
communautaire], mais constamment construite et reconstruite;
entre une règle abstraite et son usage dans un contexte
particulier, il n’y a pas relation d’application mais d’articulation [6]. Et par conséquent, si les cas particuliers d’une
structure articulée ont tout simplement des identités différentielles, cela
peut seulement signifier que, dans deux cas distincts, les règles sont, en
fait, différentes, en dépit de leur “air de famille” » [
ibid., p. 208-09].
Penser à l’universel en termes de jeu de langage est, pour
Laclau, explorer les limites et les possibilités de sa (ré)articulation dans
différents contextes sociaux et politiques. L’universel, comme Laclau (marchant
dans les pas de Wittgenstein) l’affirme pour la règle, n’est pas là pour être
découvert, suivi ou appliqué; cet « acte hégémonique ne saurait être la
réalisation d’une rationalité le précédant, mais un acte de construction
radicale » [ ibid., p. 29]. Laclau
n’exclut en aucun cas la possibilité d’articuler un accord intersubjectif dans lequel
l’universel aurait une place centrale; il se demande seulement comment un tel
accord serait possible en l’absence de ce que Staten [ 1984, p. 134] appelle
les « entités transphénoménales » qui ont été utilisées traditionnellement pour
le fonder.
Comment articuler les moments de l’accord, en l’absence d’une
idée déterminée des règles et des pratiques unitaires d’observance des règles
(pour ne rien dire de l’absence de Dieu, de la raison ou de l’histoire)? Telle
est la forme de la question de la communauté politique après la métaphysique.
Laclau avance que nous avons cherché des réponses partout où il était
impossible d’en trouver, à défaut d’avoir pris suffisamment au sérieux la
signification de la pluralité humaine; ou, la prenant trop au sérieux,
c’est-à-dire comme un problème qui nous dépasse – le problème des innombrables
particuliers –, nous considérons la pluralité comme devant être assujettie à
(voire dominée par) un accord intersubjectif fondé sur les universaux.
Selon Hannah Arendt, la philosophie occidentale n’aurait jamais
eu une conception du politique parce qu’elle considère l’homme au singulier,
alors que la politique concerne les hommes au pluriel. Laclau n’est pas
arendtien, mais son effort pour déplacer la discussion sur l’universalisme du
terrain de la philosophie à celui de la politique témoigne d’une perspicacité
semblable
[7]. Repenser,
comme le fait Laclau, la relation entre l’universel et le particulier en termes
de jeu de langage doit donner lieu à une interprétation de ce concept plus
explicitement politique que Wittgenstein, le philosophe anti-philosophe, n’en a
jamais donnée. Bien que Laclau ne cite pas Arendt, sa critique de
l’universalisme classique de la philosophie est un effort, au même titre que la
relecture de Kant par Arendt, pour développer précisément cet idiome politique
dans lequel réarticuler la relation entre l’universalité et la particularité,
un idiome qui néglige les critères de la vérité (et de l’observance des règles)
au profit des opinions qui se forment à travers les pratiques contingentes du
débat public. Dans cet idiome, les moments potentiels d’un accord
intersubjectif sont anticipés dans le contexte de la pluralité plutôt que
dérivés de quelque notion d’une collectivité essentielle ou d’une injonction à
parvenir à un consensus.
Pour Arendt, à la suite de Kant, cet idiome se nomme
jugement critique : il s’agit d’une
pratique, conduite dans l’espace public des apparences, destinée à évaluer les
particuliers sans les subsumer par un universel ou une règle donnés
a priori
[8].
Pour Laclau, comme nous le verrons, cet idiome est nommé hégémonie : la
réinscription des particuliers (sans les subsumer) dans des chaînes
d’équivalence, grâce à une référence à l’universel comme à un lieu
vide.
Ce qu’il y a de commun entre Laclau et Arendt, malgré leurs
différences, est l’idée que l’accord intersubjectif n’est pas là pour être
découvert dans l’universalité de l’expérience ou l’ipséité de l’identité. Rien
de ce que nous partageons en vertu de notre humanité, ou du fait de vivre dans
une communauté particulière, ne peut garantir une vision commune du monde; rien
d’extralinguistique dans le monde ne peut garantir que nous partageons une
expérience commune; il n’y a pas de point d’Archimède où nous accéderions à un
point de vue universel. Mais si Laclau (comme Arendt) réfute la fausse
universalité de la rationalité abstraite ou de l’identité commune, il ne
rejette en aucun cas l’universalisme « comme un rêve totalitaire démodé » [
E…, p. 26]. Jouant, cependant, un jeu
de langage différent avec l’universel, Laclau ne fait pas retour à
l’universalisme qui est Un. Il réinterprète plutôt l’universalité comme le lieu
de significations multiples qui ne concernent pas les vérités singulières de la
philosophie classique, mais les points de vue irréductiblement pluriels de la
politique démocratique. Même ceux, dit Laclau, qui ne veulent rien avoir à
faire avec celui-ci ou un autre universel n’échappent jamais tout à fait à
l’attraction de son orbite.
LES LIMITES DU PARTICULARISME
La critique, par Laclau, du débat sur le particularisme est
infléchie par la signification de ce dernier dans la vive discussion sur le
multiculturalisme. Sympathisant avec l’insistance sur la différence qui
caractérise les projets multiculturels, mais critique de leur tendance à la «
langue de bois », Laclau veut réorienter ces projets dans le sens d’un concept
de l’universel qui ne peut être décidé d’avance ou subsumé par la notion d’un
consensus dialogique (Habermas) qui transcenderait tous les
particularismes.
La revendication de la différence, affirme Laclau dans les
chapitres 2 et 4 d’Emancipation(s),
implique les groupes multiculturels dans l’universalisme même qu’ils récusent.
« L’affirmation d’un particularisme pur, indépendamment de tout contenu et de
l’appel à une universalité le transcendant, est une entreprise vouée à l’échec
» [p. 26]. Laclau en donne deux explications. Premièrement, dans une société
complexe (comme les États-Unis), aucun groupe n’a d’« existence monadique »,
mais se situe dans un contexte plus vaste. L’identité du groupe, comme le dit
Laclau de toute identité, est différentielle. Elle s’articule dans un « système
élaboré de relations avec d’autres groupes » [p. 48] et non dans un
isolationnisme superbe. Ces relations seront « régulées par des normes et des
principes qui transcendent le particularisme de chaque groupe » [ ibid.] tels que le langage des droits. De plus,
dit Laclau, l’affirmation même du droit des groupes à leur différence est déjà
un appel à quelque principe universel : « Il n’y a aucun particularisme qui ne
fasse appel à de tels principes dans la construction de son identité » [p. 26].
Cela signifie que la différence, affirmée dans l’espace et le discours
politique des droits, est nécessairement impliquée dans la logique de
l’équivalence : « S’il est posé que tous les groupes particuliers ont le droit
de voir respecter leur propre particularité, cela signifie qu’ils sont, d’une
certaine manière, égaux » [p. 49]. Le seul cas où la logique de la pure
différence ne serait pas contaminée par la logique de l’équivalence,
affirme
Laclau, serait une société où « tous les groupes seraient
différents les uns des autres et où aucun ne voudrait être autre que ce qu’il
est [… ] Ce n’est pas pour rien qu’une pure logique de la différence – la
notion de développement séparé – est à la racine de l’apartheid » [p. 49].
La seconde raison pour laquelle le particularisme pur est voué
à l’échec, dit Laclau, est que l’affirmation d’une identité différentielle
implique d’« être sanctionné par le statu
quo ». Pour autant que l’identité d’un groupe n’est différentielle
que vis-à-vis des identités d’autres groupes existants, elle « doit affirmer
l’identité des autres » au moment même où elle s’affirme [p. 49].
Pour autant qu’un groupe « ne peut pas affirmer une identité
différentielle sans la distinguer d’un contexte » (c’est-à-dire d’un ensemble
particulier de relations sociales), il doit se réinscrire dans le contexte même
où il inscrirait sa différence [p. 27]. Les groupes multiculturels qui adhèrent
sans recul à l’illusion de la différence pure risquent du même coup la
ghettoïsation par la communauté dominante, et de s’en rendre complices. C’est
pourquoi, conclut Laclau, « un particularisme qui s’engage réellement à changer
ne peut le faire [ sic] qu’en rejetant
à la fois ce qui nie sa propre identité et l’identité elle-même » [p.
30].
Les réflexions précédentes seront certainement reçues comme
hautement sujettes à controverse. De même que la caractérisation, par Laclau,
du multiculturalisme comme pratique gouvernée par une logique de pure
différence, non seulement incohérente mais dangereuse et qui, si elle était
réalisée, ne pourrait que déboucher sur l’« auto-apartheid » [p. 32], la réduction apparente des
stratégies politiques de développement séparé à une simple affirmation de ce
qui existe est vouée à être critiquée comme portrait caricatural et incorrect
d’un ensemble complexe de pratiques sociales. Certains lecteurs peuvent se
demander : combien de groupes multiculturels existants plaident en fait ce que
Laclau nomme « ségrégation totale » et rejettent totalement « les valeurs et
les institutions culturelles occidentales [comme si elles ne faisaient que]
préserver les mâles blancs européens ou anglo-américains » [p. 32]?
Les lecteurs qui cherchent un compte rendu historique et
nuancé, selon le contexte, du multiculturalisme compteront vraisemblablement
parmi ceux qui jugent qu’Emancipation(s) est loin d’être satisfaisant.
Mais si l’on accuse Laclau d’abuser de la pratique de la caricature et d’un
mode d’argumentation hautement formaliste, ou de faire le jeu des conservateurs
et des universalistes classiques, on passe à côté de la substance de son propos
et l’on interprète de manière erronée l’esprit de sa critique. Avant tout,
Laclau se préoccupe de montrer à la
fois les limites du particularisme comme base des luttes
multiculturelles et, nous le verrons,
l’inadéquation d’un retour à la notion classique d’universalisme comme
alternative à la fragmentation sociale, laquelle est une cause en même temps
qu’un effet de la marche vers le particularisme. La critique du particularisme
dans Emancipation(s) participe d’une
entreprise plus vaste : situer le particularisme aussi bien que l’universalité
dans le jeu de langage, et ainsi les médiatiser de telle manière qu’ils soient
cohérents avec une conception politique de la pluralité. Dans la perspective de
Laclau, le problème du particularisme est celui de la politique de l’identité :
tous deux supposent que les membres d’un groupe spécifique (« les femmes », «
les Noirs », « les homosexuels ») sont semblables. Mais ce qui détermine une
communauté essentielle ou son ipséité, comme l’affirme plus haut Laclau, est
l’identité même qui condamne le groupe à la marginalité et sous-tend les
relations de domination sociale. La question serait de savoir comment articuler
les relations politiques de communauté qui ne reproduisent pas ces autres
relations de domination et les terreurs de l’identité même.
Le portrait que dresse Laclau de l’illusion, gouvernant
certains imaginaires multiculturels, d’un particularisme extrême et d’un
développement séparé, c’est celui des sombres perspectives de la course à la
pure différence. Quand elle s’est trouvée mise en œuvre dans la réalité
politique, cette illusion a porté le nom d’apartheid. Bien qu’il différencie explicitement
les « nouveaux particularismes » [p. 27] rassemblés sous la bannière du
multiculturalisme des cas historiques actuels d’apartheid (l’Afrique du Sud),
Laclau souhaite attirer notre attention sur la possibilité d’inquiétants
moments d’affiliation, des lieux impies où les aspirations de groupes
politiques très différents convergent dans leurs illusions respectives de
différence absolue. En ce sens, peu importe que le portrait des groupes
multiculturels brossé par Laclau soit chargé : l’importance de l’illusion ne
dépend pas de l’existence de groupes empiriques qui la mettent en œuvre de
manière clairement discernable. L’intérêt de cette illusion – quant à la
discussion universalisme/particularisme telle qu’elle est orchestrée au sein du
débat sur le multiculturalisme – concerne plutôt son rôle dans la production
d’identités politiques, c’est-à-dire le comblement d’un manque. Ce processus de
comblement nous conduit précisément à l’alternative proposée par Laclau à la
logique d’échec du particularisme pour construire un multiculturalisme plus
viable : sa reformulation de l’universel comme lieu vide.
L’UNIVERSEL EST UN LIEU VIDE
La critique par Laclau du particularisme est aussi un argument
contre l’eurocentrisme qui se fait passer pour un universalisme. Il observe
comment la culture européenne du XIXe siècle pose comme
l’« expression » d’une « fonction civilisatrice universelle » et comment « les
résistances d’autres cultures étaient, par voie de conséquence, présentées non
pas comme des luttes entre des identités et des cultures particulières, mais
comme une lutte englobante et faisant date entre l’universalité et les
particularismes – la notion de peuples sans histoire exprimant précisément leur
incapacité à représenter l’universel » [p. 24].
Une question émerge donc, celle de savoir si l’universel, dans
l’exposé de Laclau, est davantage qu’une inflation du particulier, un «
particulier gonflé » – ce qui est précisément la manière dont Naomi Schor a
récemment interprété sa position [ 1995, p. 22]. La question est d’autant plus
cruciale que, dans le débat actuel, une réponse affirmative est devenue le
rameau d’olivier grâce auquel négocier un accord pacifique entre des
différences critiques et rendre possible le retour putatif à l’universel.
Cependant, si l’on décrie ce particulier gonflé comme « faux universel », cela
implique qu’il pourrait y avoir quelque chose comme un « vrai universel », ce
qui implique à son tour que l’universel pourrait un jour être Un
[9].
Bien que Laclau affirme que ce qui en vient à signifier
l’universel était d’abord un particulier, sa position complique l’opposition
binaire d’un « vrai universel » à un « faux universel », et cela parce qu’il
refuse l’idée qu’il pourrait y avoir une universalité idéale ayant réellement
été pleinement dépouillée de toute trace de particularité. Nous verrons au
contraire Laclau soutenir qu’il n’est aucun universel sans « résidu de
particularité ». En juger autrement équivaudrait à accepter l’idéal d’une «
pure universalité » et son corrélat, une « société réconciliée » : une totalité
achevée dans la « réalisation de l’essence du genre humain » [ 1990, p. 78],
incorporation ou transcendance de tous les particuliers. Laclau montre que cet
idéal normatif structure l’impasse où se trouve engagé le débat polarisé sur le
conflit de l’universalisme et du particularisme. Les groupes multiculturels
décrient l’universalité comme « fausse » parce que, de leur point de vue, elle
n’est pas vraiment inclusive, mais aussi parce qu’ils la voient comme un idéal
qui, s’il était réalisé, oblitérerait
la particularité de chaque groupe. L’universalisme est ainsi rejeté non
seulement parce qu’il constitue, historiquement parlant, une fraude, un
particulier gonflé, mais aussi parce qu’il n’est plus désirable, même en tant
qu’idéal. Dans cette optique, le langage de l’universalisme ne peut fournir les
termes d’un accord intersubjectif dans une démocratie plurielle.
La réponse de Laclau à ces inquiétudes ne vise pas à plaider en
faveur d’un retour à l’universalisme comme la seule alternative à une guerre
des particularismes; elle est plutôt censée montrer que ces derniers, bien
qu’irréductibles, ne sont pas incommensurables, et qu’ils peuvent coexister sur
le terrain politique, sans jamais devenir identiques les uns aux autres grâce à
l’articulation d’exigences de même valence. Une conception de la relation entre
l’universel et le particulier appropriée à la pluralité de la démocratie
requiert un genre spécifique de pensée politique – l’hégémonie, dans la
terminologie de Laclau. Penser cette relation en termes d’hégémonie équivaut à
la considérer comme fondamentalement « instable et indécidable » [
E…, p. 15] plutôt que déterminée de
quelque manière par la structure (sociale). L’hégémonie signifie que la
relation entre l’universel et le particulier ne débouche pas sur la réalisation
d’une essence partagée ou sur le dépassement final de toutes les différences,
mais sur la poursuite d’un processus conflictuel de médiation grâce auquel les
luttes antagonistes articulent objectifs sociaux communs et stratégies
politiques. Le fait même que ce qui est commun doit être
articulé par le jeu de luttes
politiques diverses – plutôt que découvert, et purement et simplement suivi
comme l’on suit une règle – signifie tout d’abord que nul groupe ou acteur
social ne peut prétendre représenter la totalité, et ensuite que l’on ne
saurait fixer la signification finale de l’universalité (et encore moins avec
la rationalité). L’universel ne peut être fixé car il « n’a pas de contenu
concret qui lui soit propre, mais il est toujours cet horizon résultant d’une
expansion indéfinie d’exigences de même valence ». En termes légèrement
différents : l’universel n’est qu’un autre mot pour remplacer la « plénitude
absente de la communauté ». Il ne peut jamais, en fait,
être cette plénitude – pas même en
tant qu’idéal régulateur.
Pour mieux saisir la signification politique de la
réinscription opérée par Laclau – celle de l’universel comme lieu vide –, je
voudrais interroger les troisième chapitre d’Emancipation(s) « Pourquoi les signifiants vides
impor-tent-ils en politique ? ». Partant d’une question formelle de
signification – à savoir, comment un système signifiant signifie-t-il ses
propres limites ? –, Laclau rejette la possibilité de tout « fondement positif
» [p. 38] et affirme qu’« une exclusion radicale est le fondement et la
condition de toutes les différences » [p. 39]. Le système, de même que le
sujet, est pénétré par un manque constitutif; il peut seulement être l’espace
des différences dans la mesure où il est borné par un « au-delà », une limite
sans laquelle la notion de contexte comme l’identité différentielle elle-même
ne seraient pas possibles. Cela signifie, dit Laclau, que l’au-delà ne peut
être considéré comme une différence de plus, mais doit l’être comme quelque
chose qui nie toutes les identités différentielles, établissant de ce fait à la
fois une relation d’équivalence entre elles et le contexte à l’intérieur duquel
les différences peuvent se constituer comme telles. De même que toute identité
se constitue de manière différentielle – ce qui, pour Laclau, signifie en
premier lieu : par des relations d’antagonisme avec les autres identités –, de
même le système dans lequel ces identités différentielles se forgent se
constitue lui-même par des limites antagonistes : « C’est seulement si
l’au-delà devient le signifiant de la pure menace, de la pure négativité, du
simplement exclu qu’il peut y avoir des limites et un système (c’est-à-dire un
ordre objectif)» [p. 38]. Le signifiant vide émerge alors comme ce qui
représente « l’être pur du système – ou, plutôt, le système comme Être pur »;
c’est « un signifiant de pure annulation de toute différence » [p.
38-37].
Cet « acte d’exclusion de quelque chose d’étranger, une
altérité radicale » [p. 52] développe et approfondit de manière significative
l’idée première de Laclau et Chantal Mouffe dans Hégémonie et stratégie socialiste : celle d’un «
antagonisme social » comme condition et limite de l’identité.
C’est précisément la dimension de l’antagonisme que Slavoj
Zizek jugeait si prometteuse dans la lecture qu’il fit d’Hegémonie en 1987. Dans l’optique de Zizek, il y
a une « homologie entre le concept d’antagonisme formulé par Laclau-Mouffe et
le concept lacanien de réel ». Comme l’écrit Zizek [ 1990, p. 249] : « Loin de
réduire toute réalité à une sorte de jeu de langage, le champ socio-symbolique
est compris [selon les deux conceptions] comme structuré autour d’une certaine
impossibilité traumatique, autour d’une certaine fissure qui
ne peut pas être symbolisée.
»
L’interprétation que donne Zizek de la théorie des signifiants
vides de Laclau invite à une lecture dans laquelle l’idée d’antagonisme comme
exclusion radicale pourrait donner lieu à un rapprochement entre « lacaniens »
et « poststructuralistes/postmarxistes » – deux camps intellectuels qui sont en
passe de devenir aussi opposés que les universalistes et les
particularistes.
Bien qu’il n’y ait pas place ici pour s’attarder sur les
questions soulevées dans ce débat plutôt houleux, je voudrais en souligner l’un
des aspects, utile pour notre discussion sur l’universel comme lieu vide :
l’idée, indéfiniment répétée dans l’œuvre de Zizek, que les lacaniens parlent
du « sujet », les poststructuralistes de « position de sujet », et que les deux
sont inconciliables. Pourquoi ? Une raison première, dit Zizek, en est que
lacaniens et poststructuralistes ont deux manières très différentes de
comprendre l’antagonisme. Comme il l’explique dans son commentaire d’Hégémonie, les seconds voient l’antagonisme
comme une lutte externe entre deux positions de sujet ou termes (par exemple,
maître/esclave, homme/femme) : « Chacun empêche l’autre de compléter son
identité d’avec lui-même, de devenir ce qu’il est vraiment. » Les premiers, au
contraire, conçoivent l’antagonisme comme interne, comme conflit irréductible
du sujet avec lui-même : « La négativité de l’autre qui m’empêche de compléter
pleinement mon identité d’avec moi-même n’est que l’extériorisation de ma
propre négativité, ou de mon auto-empêchement. » La conception
poststructuraliste de l’antagonisme, écrit Zizek, nourrit « l’illusion qu’après
l’éventuelle annihilation de l’ennemi, j’abolirai finalement l’antagonisme et
parviendrai à être identique à moi-même » [ ibid., p. 251]. Il ajoute que la conception
lacanienne, qui présente une idée de l’antagonisme « plus radicale », expose
l’illusion pour ce qu’elle est.
« Nous devons donc distinguer l’expérience de l’antagonisme
dans sa forme radicale – comme limite du social, impossibilité autour de
laquelle est structuré le domaine social – de l’antagonisme comme relation
entre des positions de sujet antagonistes : en termes lacaniens, nous devons
distinguer l’antagonisme comme réel de la réalité sociale de la lutte
antagoniste. Et la notion lacanienne de sujet [comme “lieu vide de la
structure”] désigne précisément l’expérience d’antagonisme “pur” comme
auto-empêchement, autoblocage, cette limite interne empêchant le domaine
symbolique de réaliser pleinement son identité : l’enjeu du processus de
subjectivation tout entier – assumer différentes positions de sujet – est, en
dernière analyse, de nous permettre d’éviter cette expérience traumatique » [
ibid., p. 253].
Déçu par la théorie des positions de sujet de Laclau et Mouffe,
mais captivé par les possibilités qu’ouvre leur notion d’antagonisme, Zizek
cherche, selon ses propres termes, à « compléter l’appareil théorique
d’Hégémonie par deux notions
[lacaniennes]: « Le sujet comme lieu vide corrélatif à l’antagonisme;
l’imagination sociale comme le mode élémentaire selon lequel on masque
l’antagonisme » [p. 259]. Ici cependant, Zizek ne se contente pas, dans sa
démarche, de « distinguer l’antagonisme comme réel de la réalité sociale de la
lutte antagoniste »; il plie ou réduit, en fait, la notion, formulée par Laclau
et Mouffe, d’un antagonisme social comme combat entre deux identités «
présentifiées » en tant que positions polaires dans un espace
social contingent, à la notion
lacanienne de Spaltung constitutive du
sujet. Dans l’optique de Zizek, la première de ces notions n’est qu’une
illusion produite par le refus du sujet de se confronter au trauma de la
seconde, la véritable. Le sujet émerge précisément à la limite du social, au
point où celui-ci est impossible.
Laclau lui-même semble accepter l’appropriation, par Zizek, de
son œuvre (et de celle de Mouffe), lorsque Zizek voit dans cette œuvre des
affinités théoriques fortes grâce auxquelles rendre compte de « la relation
dynamique entre le manque et la structure » [Laclau, 1994, p. 33]. En dépit de
cela, je voudrais suggérer quelques raisons qui nous donneront, au moins, à
réfléchir, et nous feront considérer de solides divergences.
Tout d’abord, Laclau reçoit la lecture de Zizek d’une manière
ambiguë, pour autant que, comme il le répète avec insistance – et justement
dans le livre même où l’essai de Zizek fut publié –, « dans notre conception de
l’antagonisme [… ] le déni [d’identité] n’a pas son origine à l’“intérieur” de
l’identité elle-même, mais, au sens le plus radical, à l’extérieur
[10] » [Laclau, 1990, p. 17].
Bien que cette assertion vise à montrer « la limite de l’objectivité », comme
nous l’avons vu plus haut, il est politiquement significatif que la notion
d’antagonisme formulée par Laclau (et Mouffe) ne se réduise pas à la
Spaltung originelle du sujet, mais
qu’elle maintienne une référence cruciale à un résidu, qui est toujours
historique et contextuel et donne à l’antagonisme sa dimension spécifiquement
politique. Bien que Laclau et Mouffe (particulièrement dans leurs récents
travaux sur les identités politiques) n’interdisent en aucun cas une référence
à la division originelle du sujet, leur insistance sur la dimension politique
de l’antagonisme prive cette référence du statut souverain qu’elle acquiert
dans l’approche de Zizek.
Nous pouvons apprécier les enjeux que représente, pour une
théorie démocratique post-institutionnelle, le maintien de la différence et de
la tension entre ces deux notions d’antagonisme si nous considérons une
remarque de Zizek dans son commentaire d’Hégémonie. Défendant la notion d’antagonisme la
plus « radicale » (c’est-à-dire pure) que puisse fournir le concept lacanien de
réel, Zizek écrit : « Le maître est, en définitive, une invention de l’esclave,
une manière, pour l’esclave, de “se dérober à son désir”, d’échapper au blocage
de son désir en projetant la raison de ce blocage dans la répression externe du
maître. » Et Zizek ajoute : « Cela est aussi le vrai fondement de l’insistance
de Freud sur le fait que la Verdrängung ne saurait être réduite à une
intériorisation de l’Unterdruckung (la
répression externe)» [p. 252]. C’est exact, mais il n’en est pas moins vrai
qu’une analyse politique psychanalytiquement informée (et particulièrement, une
théorie démocratique en rapport avec la pluralité) doit aussi affirmer la
réciproque : l’Unterdruckung ne peut
être réduit àla Verdrängung. La
division originelle du sujet ne produit pas plus la forme spécifique que
prennent les antagonismes sociaux que ceux-ci ne déterminent la
Spaltung originelle à travers laquelle
l’inconscient se constitue. La tâche d’une analyse critique qui prendrait en
compte à la fois l’hétérogénéité du sujet (division psychique) et
l’hétérogénéité des sujets (pluralité sociale) est donc de mettre en relation
la complexité des processus inconscients avec le caractère répressif des normes
culturelles, et cela sans réduire un terme à l’autre. Il en va de même du
concept d’antagonisme.
Ce qui est ainsi en jeu dans le maintien de la distinction
entre la notion lacanienne d’antagonisme et celle de Laclau-Mouffe, c’est une
théorie démocratique qui ne verserait pas dans un réductionnisme sociologique
ou psychologique. Je n’affirme aucunement que le réel lacanien est sans rapport
avec le concept d’antagonisme social de Laclau-Mouffe, mais seulement que la
question qu’il soulève relativement au statut du sujet ne peut être sub-stituée
aux questions soulevées par les relations politiques et sociales antagonistes.
Ces deux concepts d’antagonisme sont liés, voire profondément imbriqués, mais
ils ne sont absolument pas identiques, et l’on ne peut tenir l’un pour une «
illusion » qui dissimulerait le trauma de l’autre. Ce que j’avance, c’est que
le domaine de la politique ne peut rompre avec la notion psychanalytique de
réalité psychique, mais qu’il ne peut pas non plus se plier à cette dernière –
et non pas pour la raison naïve que la réalité psychique n’est pas la « réalité
», mais parce que la question de l’intersubjectivité n’est simplement pas la
même. En politique, nous avons à gérer la pluralité, l’irréductibilité des
diverses perspectives implicites dans « le fait que les hommes, et non pas
l’homme, vivent sur terre et habitent le monde », pour reprendre la formule
d’Arendt [ 1958, p. 7]. Bien qu’elle ne puisse exister séparément, cette
pluralité n’est pas réductible à la pluralité des identifications (manquées) et
des méconnaissances qui constituent la réalité psychique du sujet.
L’affirmation de diverses positions de sujet peut fort bien servir à masquer la
rencontre du sujet avec sa propre limite, l’« antagonisme pur » dont parle
Zizek. Mais la diversité des positions de sujet, au même titre que les
différentes manières de les investir, ou, mieux, de les mettre en œuvre (il
faut penser ici à la notion wittgensteinienne de règle), pour ne rien dire du
fait que cette mise en œuvre est définitivement informée par l’espace du
public, tout cela ne peut être pris en compte par la théorie lacanienne du
sujet proposée par Zizek dans sa tentative de redéfinir la notion d’antagonisme
social de Laclau-Mouffe. La spécificité politique du particulier, la question
politique des particularismes et la prolifération des identités politiques
particularistes impliquent – sans se réduire à elle – cette part du sujet qui
résiste à l’universalisation, son objet. En effet, le réel est peut-être, comme
le soutient Zizek, le fossé qui sépare l’universel du particulier au niveau de
la réalité psychique, mais dans le royaume de la politique, ce fossé n’est pas
réductible au réel
[11].
Nous comprendrons mieux ces distinctions en retournant à la
notion de signifiant vide de Laclau. Je disais plus haut que, selon Laclau, le
signifiant vide tenait lieu d’universel, d’impossible plénitude de la communauté. À
certains égards, cependant, la notion de signifiant
vide peut être ambiguë. Laclau nous
dit que c’est un particulier « qui s’est dépouillé de sa particularité » ou «
qui dépasse sa particularité » [ E…,
p. 22] pour tenir lieu d’universel. Comme l’indiquent ces deux formulations du
processus vidant le signifiant de sa particularité, la place du particulier
dans le signifiant vide n’est, finalement, pas toujours claire. Ce particulier
est-il dépassé, laissé en arrière, transformé ? Le signifiant vide est-il, à
strictement parler, vide ?
En fait, aucune de ces formulations ne traduit ce que Laclau
entendait par le terme de signifiant vide. Il est capital ici de rappeler la
distinction qu’il opère entre le contenu du signifiant vide et sa fonction.
Cette dernière « se dépense à introduire des chaînes d’équivalence dans un
monde qui, sinon, serait purement différentiel » [p. 57]. Quant au premier,
écrit Laclau,
« c’est précisément parce que la communauté en tant que telle
n’est pas un espace purement différentiel d’identité objective, mais une
plénitude absente qu’elle ne peut avoir aucune forme de représentation qui lui
serait propre et qu’elle doit emprunter une telle forme de représentation à
quelque entité constituée à l’intérieur de l’espace d’équivalence – de la même
manière que l’or est une valeur particulière d’usage qui assume en même temps
la fonction de représenter la valeur en général. Cette opération de vider un
signifiant particulier de son signifié particulier, différentiel est [… ] ce
qui rend possible l’émergence de signifiants “vides” comme signifiants d’un
manque, d’une totalité absente. Mais cela conduit directement à la question
[suivante] : si tous les conflits différentiels [… ] sont également capables
d’exprimer [… ] la totalité absente de la communauté [… ] si aucun d’eux n’est
prédéterminé per se à remplir ce rôle,
en vertu de quoi l’un d’eux plutôt que tel autre
incarne-t-il, à une époque déterminée, cette fonction universelle ?
» [p. 42 – c’est moi qui souligne].
Tellle est la principale question politique à poser au sujet
des signifiants vides. (C’est aussi la question à laquelle ne peut répondre une
interprétation strictement lacanienne du signifiant vide comme équivalent à
l’objet petit a. ) Nous voulons savoir
pourquoi toutes les prétentions à l’universel ne sont pas également autorisées;
pourquoi les prétentions de certains groupes à représenter l’ensemble pèsent
plus lourd, culturellement, que les prétentions d’autres groupes. Laclau, en
accord avec sa critique de l’objectivité des structures, rejette d’emblée
l’idée que la particularité d’un groupe quel qu’il soit est prédestinée à
devenir le contenu de cette fonction (comme le serait une catégorie
universelle), et l’idée que la particularité des autres groupes est, de manière
constitutive, inapte à devenir ce contenu (comme le seraient les femmes). Cela
veut-il dire qu’il affirme que chaque groupe a une chance égale de devenir le
signifiant vide de la communauté ? Naomi Schor semble en juger ainsi
lorsqu’elle écrit que « contrairement à ce que suggère Laclau, n’importe quel
particulier ne s’arroge pas la domination – les femmes ne pourraient simplement
pas être promues au statut de sujet universel » [ 1995, p. 22].
Il semble que Laclau s’accorderait presque avec Schor. Il
établit explicitement qu’« aucune position dans la société, aucun conflit n’est
pareillement capable de transformer son propre contenu en point nodal qui
devient signifiant vide » [p. 43]. La raison en est « l’asymétrie des positions
structurales », ce qui ne signifie pas, pour Laclau, une « conception
traditionnelle de l’efficience historique des forces sociales », mais une
compréhension radicalement politique de la relation entre « les logiques de
différence et les logiques d’équivalence » [ ibid.]. Bien que Laclau ne nie en aucune manière
que certains groupes (les hommes par exemple) soient mieux positionnés
socialement et politiquement que d’autres groupes (les femmes par exemple) pour
prétendre à l’universel, il soutient également qu’il est extrêmement important
de mettre en avant le caractère indécidable de (ce qui tiendra lieu de)
l’universel, même lorsqu’on examine son asymétrie historique d’un point de vue
critique.
« [Il] est impossible de déterminer au niveau de la simple
analyse de la forme
différence/équivalence quelle différence particulière va devenir le lieu
d’effets équivalents – cela requiert l’étude d’une conjoncture particulière,
précisément parce que la présence d’effets équivalents est toujours nécessaire,
mais que la relation équivalence/différence n’est intrinsèquement liée à aucun
contenu différentiel particulier. La relation par laquelle un contenu
particulier devient le signifiant de la plénitude communautaire absente est
exactement ce que nous appelons une relation
hégémonique. La présence de signifiants vides [… ] est la condition
même de l’hégémonie » [ ibid.].
Ainsi, selon Laclau, l’universel émerge comme une « opération
hégémonique [définie par] la présentation de la particularité du groupe en tant
qu’incarnation de ce signifiant vide qui renvoie à l’ordre communautaire comme
absence, réalité incomplète » [p. 44]. Cette compétition en vue de remplir le
manque – lequel peut être défini par un grand nombre de choses incluant
l’absence d’ordre, le besoin d’unité, la libération, la révolution – est
structurée par des relations de pouvoir mais n’est en aucune manière déterminée
à l’avance. « Si la politique est possible, c’est que l’impossibilité
constitutive de la société ne peut se représenter elle-même qu’à travers la
production de signifiants vides », écrit Laclau [ ibid. ]. En d’autres termes, si la particularité
de tel ou tel groupe était en fait
prédéterminée à tenir lieu (ou pouvait indéfiniment tenir lieu) de plénitude
absente de la communauté, il n’y aurait pas de politique.
Dans l’exposé de Laclau, donc, l’universel est séparé de la
métaphysique du sujet (qui gouverne la compréhension classique de
l’universalisme), ou plutôt du sujet comme catégorie philosophique, et se
trouve réinscrit dans un idiome politique de la pluralité. Cet universalisme
n’est pas Un : ce n’est pas une chose préexistante (essence ou forme) à
laquelle accèdent les individus, mais plutôt l’achèvement fragile, mouvant et
toujours incomplet de l’action politique; ce n’est pas le contenant d’une
présence mais ce qui occupe la place d’une absence, non pas un contenu
substantiel mais un lieu vide. Comme l’exprime Laclau, la « dimension
d’universalité atteinte par équivalence est très différente de l’universalité
qui résulte d’une essence sous-jacente ou d’un principe
a priori inconditionné. Cette
dimension d’universalité n’est pas non plus un idéal régulateur – que l’on ne
peut atteindre empiriquement mais qui comporte un contenu théologique sans
équivoque possible – parce qu’elle ne peut exister séparément du système
d’équivalences duquel elle procède » [p. 55]. L’universel ne peut précéder ni
excéder le politique, car il n’est rien d’autre qu’une relation hégémonique de
différences articulées.
Une fois admis le fait que les relations d’équivalence «
n’expriment aucune unité essentielle a
priori » [p. 54], mais sont elles-mêmes des relations de différence
politiquement articulées, nous pouvons comprendre que l’« universel » ne peut
jamais poser pour ce qui demeure au fond et au-delà de tous les
particularismes. Pour autant que l’universel ne saurait exister qu’« à travers
sa fixation parasitaire à un corps particulier » [p. 72], le particulier habite
l’universel comme un résidu que l’on ne peut éradiquer (de la même manière que
l’universel habite toute prétention au particulier).
D’une part, « la particularité du particulier est subvertie par
sa fonction de représenter l’universel »; d’autre part, « un certain
particulier, parce qu’il fait de sa propre particularité le corps signifiant
d’une représentation universelle, en vient à jouer – à l’intérieur du système
de différences dans son ensemble – un rôle hégémonique » [p. 53]. Cela signifie
qu’il ne saurait y avoir un universel libre de toute particularité, non plus
qu’une particularité exempte de quelque référence universelle – sauf dans une
société sans politique, totalement réconciliée. Nous en revenons à l’objection
de Schor : la particularité qui en vient à incarner l’universel est peut-être,
en fait, déterminée politiquement et, en ce sens, contingente – elle n’est donc
pas, en ce sens, entièrement imprévisible, comme le sait fort bien Laclau. Que
faudrait-il aux « femmes » pour tenir lieu d’universel ? Telle est la question
que le féminisme pose à Laclau. Que faudrait-il pour penser les femmes
comme un signifiant vide ? C’est la
question que Laclau pose au féminisme.
GENRE NEUTRE OU GENRE SPÉCIFIQUE ?
Bien que la nouvelle désignation, par Laclau, de l’universel
comme lieu vide ne concerne pas directement la question de la différence
sexuelle, sa notion de relation hégémonique entre l’universel et le particulier
est lourde de sens pour le féminisme. À certains égards, l’assertion de Laclau
sur la présence irréductible de la particularité dans l’universalité est
précisément le constat fait par Simone de Beauvoir lorsqu’elle montre que
l’universel n’est qu’un autre nom pour l’homme, et que la femme est ce résidu
de particularité qui hante la prétention du sujet masculin à transcender tous
les particularismes. L’insistance de Laclau à montrer que cette particularité
est à la fois contingente et impossible à éradiquer peut nous aider à
comprendre que le désir d’un universel de genre neutre – désir si souvent
attribué à Beauvoir – est d’emblée impossible à satisfaire et doit
nécessairement être articulé. Si cela est impossible, c’est que l’universel,
dans la mesure où il se fixe toujours à quelque corps particulier qui ne peut
jamais se départir tout à fait de sa particularité, ne peut jamais être d’un
sexe indifférent; et s’il est nécessaire d’articuler ce désir, c’est que la
revendication particulariste de la différence sexuelle elle-même ne saurait se
passer d’une référence universelle et de la logique de l’équivalence (qui prête
également à cette revendication une signification plus globale).
Comme l’a montré Joan Scott, bien que le féminisme défende
l’inclusion des femmes dans la politique en luttant contre la différence
sexuelle considérée comme condition de leur exclusion,
« il doit revendiquer au nom des “femmes” (qui ont été
produites d’une manière discursive par la “différence sexuelle”). Dans la
mesure où il agit pour “les femmes”, le féminisme produit la “différence
sexuelle” qu’il cherche à éliminer. Ce paradoxe – le besoin, à la fois
d’accepter et de refuser la “différence sexuelle” comme condition de
l’inclusion à l’universel – a été la condition constitutive du féminisme comme
mouvement politique, à travers sa longue histoire » [ 1995, p. 7].
Tout argument féministe en faveur de l’inclusion des femmes
dans l’universel est donc également un argument en faveur de la particularité,
de la différence sexuelle. L’appréhension, par Scott, du paradoxe qui structure
le féminisme articule, réciproquement, l’affirmation de Laclau selon laquelle
tout argument en faveur du particulier est aussi un argument en faveur de
l’universel.
Pris ensemble, Laclau et Scott nous aident à voir pourquoi la
complexité du débat féministe actuel sur l’universel excède l’opposition d’un «
genre spécifique » contre un « genre neutre » [Schor, 1995, p. 16], laquelle a
depuis peu été désignée par Naomi Schor dans son récent essai sur le féminisme
et l’universalisme. Cette opposition, quoiqu’elle ait été centrale dans le
débat féministe sur la similitude et la différence, s’est finalement révélée
infructueuse, parce qu’entre autres choses, elle ne peut justifier
l’indéracinable présence à la fois du particulier dans l’universel et de
l’universel dans le particulier. J’ai déjà donné quelques-unes des raisons pour
lesquelles un universel de genre neutre ne peut jamais être ce qu’il prétend
(et qui ne le rend pas moins nécessaire à articuler), et suggéré que la cause
n’était pas entendue pour l’universaliste classique putative qu’est Simone de
Beauvoir.
Revenons brièvement à la question centrale soulevée par l’idée
d’un universel de genre spécifique tel qu’il est élaboré dans l’œuvre de Luce
Irigaray. « L’universel a été conçu comme un, sur la base de l’un. Mais cet un
n’existe pas », écrit Irigaray [ 1992, p. 65; cité par Schor, 1995, p. 32]. En
affirmant que l’universel efface la différence sexuelle, Irigaray opposerait à
cet universel qui est Un l’universel qui est Deux – c’est-à-dire, sexué
[12]. Le projet d’Irigaray
d’inscrire la différence sexuelle dans l’universel est aussi une tentative pour
créer la possibilité d’une médiation entre les sexes (qui entretenaient
jusque-là une relation d’antagonisme). À cet égard, son projet n’est pas
étranger à ce que Laclau a en tête lorsqu’il écrit que l’universel
« est absolument essentiel à n’importe quel type
d’interaction politique, car si cette dernière advenait sans référence
universelle, il n’y aurait absolument aucune interaction politique : nous
aurions seulement soit une complémentarité de différences totalement non
antagonistes, soit une complémentarité totalement antagoniste, où les
différences auraient un caractère entièrement incommensurable et qui ne
pourrait se résoudre que par destruction mutuelle des adversaires » [
E…, p. 61].
Dans l’optique d’Irigaray, c’est une parfaite description de la
relation entre les sexes : les femmes et les hommes sont vus comme les deux
moitiés d’un tout, et comme ennemis invétérés. De son point de vue, le projet
d’un universel sexué est précisément une tentative pour aller au-delà du «
vieux rêve de symétrie » et pour créer une relation éthique entre les genres
dans laquelle ils ne seraient plus « imaginés comme étant en conflit »
[Irigaray, 1993, p. 140].
L’universel d’Irigaray diffère de celui de Laclau à maints
égards cependant, dans la mesure où il ne s’y inscrit pas de chaînes
d’équivalence, mais plutôt une différence (sexuelle). En l’absence d’une telle
inscription, sug-gère-t-elle, le sujet universel aussi bien que le « nous »
collectif qui émerge grâce aux chaînes d’équivalence restent androcentriques.
Par conséquent, si la question adressée par Laclau à Irigaray est de savoir si
nous pourrions appeler universel une inscription dans laquelle la logique de la
différence ne serait pas atténuée par celle de l’équivalence, la question
qu’Irigaray pose à Laclau est de savoir si cette atténuation ne se réduit pas
seulement à l’économie masculine du même.
Bien que Laclau ne soit pas assez attentif aux enjeux
d’Irigaray, sa compréhension politique de l’universel comme lieu vide dans
lequel inscrire des chaînes d’équivalence n’oblitère pas, mais, bien plutôt,
met en relief la place indéracinable de la différence, de laquelle toutes les
revendications universelles (y compris les revendications féministes) sont
issues. Déplaçant le débat sur l’universalisme du domaine philosophique au
domaine politique, Laclau nous aide, de plus, à saisir de quelle manière un
particulier tel que « les femmes » pourrait être articulé comme universel
(c’est-à-dire signifiant vide), universel qui ne dépende pas de l’assertion
classique d’une communauté essentielle. Si nous pensons aux prétentions des
femmes à une catégorie universelle en termes de pratiques sociales (comme les
jeux de langage wittgensteiniens), nous pouvons les considérer comme des
tentatives pour générer un accord intersubjectif en l’absence de règles données
par avance ou d’identités. Ces prétentions sont pleinement contestables, mais
pas selon les critères épistémologiques qui ont gouverné le problème
philosophique des universaux. De même, l’universel d’Irigaray – l’universel
ayant un genre – et l’universel d’un genre neutre de Beauvoir sont des jeux de
langage, lesquels, dans la mesure où ils accèdent à quelque autorité culturelle
(c’est-à-dire à l’universalité), doivent être articulés, au sens clairement
politique que Laclau donne à ce mot.
On peut fort bien imaginer des contextes où « les femmes »
devient le signifiant vide qui unit divers conflits sociaux en une chaîne
d’équivalences : où
« les femmes » – qui est un particulier, non seulement en
relation aux « hommes », mais à toutes les autres identités différentielles –
devient, dans les termes de Laclau, « le corps signifiant d’une représentation
universelle » [ E…, p. 53].
Nous pouvons compliquer les termes du débat féministe sur
l’universalisme (genre neutre contre genre spécifique) en posant cette question
: à quelles conditions spécifiquement politiques un mode particulier de
différence – incluant un mode particulier de différence des femmes, puisqu’il y
a diverses notions de différence des femmes – en vient-il à symboliser les
relations d’équivalence ? En pensant aux femmes comme signifiant vide, nous
rappelons que la prétention à l’universel n’émane pas d’un sujet qui précède
cette prétention; mais, plutôt, la prétention elle-même est l’articulation
d’une identité politique dans un espace public. C’est l’identité politique qui
vient à l’être grâce à la prétention à l’universalité, et non l’inverse. C’est
pour cette raison que le féminisme a toujours impliqué une dimension
d’universalité.
Si Laclau a raison de dire que « toute articulation est
contingente et [… ] le moment d’articulation en tant que tel va toujours être
un lieu vide » dont le remplissage sera « temporaire et soumis à contestation »
[ ibid., p. 59-60], alors toute tentative pour inscrire
l’universel sera confrontée à d’autres inscriptions et limitée par elles. La
politique consiste dans la médiation de ces prétentions ou, comme l’écrit
Judith Butler [ 1994, p. 18], en « comment et si elles seront réconciliées les
unes avec les autres ». La question n’est pas de mesurer chaque prétention
particulière à l’universel à l’aune de tel universel transculturel ou
transhistorique, ni de décider quelle prétention sera autorisée comme « vrai
universel » selon tels critères normatifs, éthiques ou cognitifs préexistants.
Elle est plutôt de médiatiser les relations entre le particulier et l’universel
dans un espace public, chaque médiation demeurant ouverte à des médiations
futures. Plutôt que de penser l’universel comme une chose extrapolitique, qui
peut servir à trancher entre les revendications politiques, nous devrions le
penser comme le produit de la pratique politique. Comme l’exprime
Laclau,
« l’universel est incommensurable au particulier, mais il ne
peut, cependant, exister sans ce dernier. Comment cette relation est-elle
possible ? Ma réponse est que ce paradoxe ne peut être résolu, mais que sa
non-résolution est la précondition même de la démocratie. La solution du
paradoxe impliquerait qu’un corps particulier aurait été trouvé, qui serait le
véritable corps de l’universel [… ] Si la démocratie est possible, c’est parce
que l’universel n’a pas de corps ni de contenu nécessaires : au lieu de cela,
différents groupes entrent en compétition pour donner temporairement à leurs
particularismes une fonction de représentation universelle. La société génère
tout un vocabulaire de signifiants vides dont les signifiés temporaires sont le
résultat de la compétition politique » [ E…, p. 34].
L’universalisme qui n’est pas Un n’est pas une règle rigide –
une définition fixe qui se tient hors de l’espace public et sert à l’ordonner.
Cet universalisme qui n’est pas Un n’est pas un retour aux origines – un retour
nostalgique à un objet perdu qui (on le présume) a une fois fourni une origine
ou un sol communs. À la question « quel est le nouvel universel ? » [Schor,
1995, p. 39], nous devrions répondre que l’on ne peut décider de ce qu’il « est
» à la manière de l’épistémologue. De même, à la question « y a-t-il quelque
chose qui vaille d’être sauvé dans la conception classique de l’universel ? » [
ibid., p. 39], nous devrions répondre
que ce qui est sauvé, quel qu’il soit, marque le moment de la décision
politique – le jugement positif, défini mais jamais final.
Je tiens à remercier Gregor Gnädig
et Alan Keenan pour m’avoir aidée dans cet essai. Traduit par Linda
Zerelli.
·
ARENDT Hannah, 1958, The Human
Condition, Chicago, University of Chicago Press.
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– 1968, « Truth and Politics », in Between Past and Future, Eight Exercises in Political
Thought, New York, Penguin, 227-64.
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– 1982, Lectures on Kant’s
Political Philosophy (Ronald Beiner éditeur), Chicago, University of
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Press.
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toi. Esquisse d’une félicité dans l’histoire, Paris,
Grasset.
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– 1993, « The Universal as Mediation »,
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Columbia University Press.
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Radical Democratic Politics, Londres, Verso.
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– 1990, New Reflections on the
Revolution of Our Time, Londres, Verso.
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NAMMOUR Jamil, 1992, « Resemblances and Universals »,
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WITTGENSTEIN Ludwig, 1968, Philosophical Investigations, New York,
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ZIZEK Slavoj, 1990, « Beyond Discourse-Analysis »,
in LACLAU Ernesto,
op. cit, 249-260.
[1]
L’essentiel de ce livre a paru en français sous le titre
La Guerre des identités. Grammaire de
l’émancipation dans la série « Bibliothèque du MAUSS » (La
Découverte/MAUSS, 2000). Dans le présent texte, c’est la version anglaise qui
est utilisée. Les références à l’ouvrage sont indiquées par la notation
E…
[2]
L’expression est de Naomi Schor [ 1995, p. 28]. Schor « date le
retour de l’universalisme, dans l’acception de l’académie américaine, au 16
novembre 1991 », jour d’une conférence sur « L’identité en question » tenue au
CUNY Graduate Center de New York [
ibid., p. 28-29].
[3]
L’accent devrait être mis ici sur les théories
politiques. Je ne parle pas des
théories de la politique qui ont nécessairement émergé de ce qu’on appelle le
structuralisme. Comme le note avec finesse Laclau dans son essai « Construire
une nouvelle gauche » [ 1990, p. 191], « il n’y a rien qui puisse être appelé
une “politique du structuralisme”. C’est une idée du passé, l’idée selon
laquelle les approches théoriques constituent des “systèmes” philosophiques qui
s’étendraient, sans discontinuité, de la métaphysique à la politique. Cette
idée correspond à une conception de la connaissance rationaliste et, en
dernière analyse, idéaliste [… ] Par conséquent, la question correcte ne se
pose pas tant de savoir quelle est la politique du structuralisme, mais plutôt
: en quoi une perspective théorique poststructuraliste peut contribuer à
l’approfondissement de ces pratiques politiques qui vont dans le sens de la
“démocratie radicale” ? »
[4]
Un exemple de cette volonté de retourner aux sources est fourni
par le numéro de
Différences consacré
à l’universalisme. Dans un essai de Naomi Schor, « le retour de l’universalisme
» dans la théorie poststructuraliste est salué comme un événement bienvenu.
Parmi les anti-universalistes repentis, une place à part est accordée à Judith
Butler : « Il est tout à l’honneur de Butler d’avoir continué, dans le sillage
de
Conflit de genres…, à repenser ses
positions, et d’être parvenue, en relativement peu de temps, à reconnaître que
l’identité est essentielle en politique et que l’on ne peut se passer de cette
catégorie de l’universel » [Schor, 1995, p. 27]. ¤ ¤ Dans ce même numéro, le
titre (pour ne rien dire du contenu) d’un essai de Neil Lazarus
et alii, « La nécessité de
l’universalisme » [ 1995], laisse peu de doutes sur les conséquences d’un
non-retour aux sources.
[5]
Ma référence aux camps opposés des « réalistes » et des «
nominalistes » est évidemment schématique et discutable; elle n’est pas censée
embrasser la totalité de la philosophie occidentale, mais seulement souligner
certains aspects de l’intervention de Wittgenstein dans le débat sur les
universaux et l’appropriation qui en a été faite par Laclau. On pourrait tout
aussi bien interpréter ce débat comme celui des idéalistes contre les
réalistes, ou des idéalistes contre les matérialistes.
[6]
Le concept d’« articulation » est capital dans la critique de
Laclau tant de l’universalisme classique que des notions concomitantes
d’identité essentielle et d’objectivité des structures. Il affirme que toute
identité est différentielle et, par conséquent, contingente : « Chaque identité
n’est ce qu’elle est qu’à travers sa différence d’avec toutes les autres » [
E…, p. 52]; chaque identité est à la
fois affirmée et niée par ce qui réside en dehors d’elle et au-delà de son
contrôle. Ainsi, une identité objective n’est pas un point de référence
auto-déterminé, stable, mais « une série articulée d’éléments » [ 1990, p. 32].
L’articulation intervient à l’intérieur de totalités discursives qui ne sont
jamais auto-contenues mais, comme toute identité, « délocalisées »,
c’est-à-dire « pénétrées par une précarité et une instabilité fondamentales » [
ibid., p. 109], hantées par un
au-dehors qui est « constitutif » au sens où il est à la fois ce qui rend
possible et ce qui altère. La plénitude de toute identité (et de la totalité
sociale) est par conséquent impossible; elle est empêchée par ce que Laclau
appelle « la force antagonisante » qui est du même coup la condition de la
constitution de l’identité et sa négation. L’antagonisme est la limite de toute
objectivité, et, ainsi, de la notion même de
forme qui gouverne la querelle des universaux.
Citant la remarque de Wittgenstein selon laquelle « l’application d’une règle
implique toujours un moment d’articulation », Laclau affirme : « Bien que cela
ne signifie pas priver les pratiques sociales de
toute leur cohérence, cela signifie, néanmoins,
nier que cette cohérence puisse avoir le statut rationaliste d’une
“transcendantalité” résistant à toute épreuve. Ainsi, c’est précisément
l’antagonisme qui constitue l’“au-dehors” inhérent à tout système de règles » [
ibid., p. 214].
[7]
La différence entre Arendt et Laclau est particulièrement nette
quant à la relation qu’entretiennent la force et la politique. Pour Arendt, la
force est par définition apolitique; pour Laclau, on ne peut l’éradiquer, elle
est implicite aux pratiques mêmes de persuasion qu’Arendt appelle politiques.
Voir la critique de Richard Rorty par Laclau dans le chapitre 7 d’
Emancipation(s); ce chapitre présente une
discussion de la relation entre la force, la persuasion et la
politique.
[8]
Les considérations d’Arendt sur le jugement développent la
notion kantienne de « pensée étendue » [ 1982, p. 43]. Dans « Vérité et
politique », Arendt écrit : « Je forme une opinion [un jugement] en considérant
un sujet donné [ou particulier] de différents points de vue, en rendant
présents à mon esprit les points de vue de ceux qui sont absents; c’est-à-dire
que je les représente. Par ce processus de représentation, je n’adopte pas
aveuglément les vues actuelles de ceux qui se tiennent autre part, et par
conséquent, embrassent le monde sous une perspective différente; ce n’est ni
une question d’empathie – bien que je tente d’être ou de sentir comme quelqu’un
d’autre – ni de ralliement grégaire à la majorité; il s’agit d’être et de
sentir dans ma propre identité là où, actuellement, je ne suis pas. Plus j’ai
de points de vue présents à l’esprit quand je soupèse une question donnée,
mieux je peux imaginer comment je sentirais et penserais à la place des
personnes qui ont ces points de vue, plus forte sera ma capacité de
représentation et plus valides mes conclusions finales, mon opinion » [ 1968,
p. 107; voir aussi 1982, p. 43]. Laclau ne parle pas de réarticuler la relation
entre l’universel et le particulier en termes de formation de jugements au sens
arendtien. Néanmoins, sa notion d’universel comme création de chaînes
d’équivalence – dont l’exemple représentatif est le « signifiant vide » – est
comparable à la compréhension arendtienne de la représentation comme
alternative au fait de subsumer les particuliers par des universaux donnés
a priori.
[9]
Naomi Schor fait apparaître un point similaire lorsqu’elle
écrit : « Quelques [féministes] affrontent le fait que parler d’un faux
universalisme implique logiquement qu’il y a quelque chose comme un vrai
universalisme – à moins d’assumer que tous les universalismes sont par
définition faux » [ 1995, p. 21]. Mais Schor n’a pas entièrement raison : un
universalisme pourrait être « faux » au sens où il ne serait jamais pleinement
dépourvu de particularité, et malgré tout incarner ce que nous nommons
universel. C’est ainsi que Laclau comprend les universaux en termes de ce qu’il
nomme des « signifiants vides ».
[10]
Dans les
Nouvelles réflexions sur
la révolution de notre temps [ 1990], Laclau donne quelques exemples
d’antagonismes qui rentreraient, selon Zizek, dans la catégorie de la position
de sujet. « Pour autant que l’antagonisme existe entre un travailleur et un
capitaliste, un tel antagonisme n’est pas inhérent aux relations de production
elles-mêmes, mais provient du conflit entre ces dernières et l’identité de
l’agent extérieur. La baisse du salaire d’un ouvrier, par exemple, nie son
identité de consommateur. » Ce déni, continue Laclau, fait naître « deux
alternatives : soit l’élément de négativité est réabsorbé par une positivité
d’un ordre supérieur qui réduit celle-là à une simple apparence [comme chez
Hegel], soit la négation est irréductible à une objectivité quelle qu’elle
soit, ce qui signifie que la première devient constitutive, tout en indiquant
pourtant l’impossibilité d’établir le social comme ordre objectif » [p. 16].
Encore une fois, Laclau veut insister sur la limite de l’objectivité, mais je
crois qu’il est significatif qu’il y parvienne par le biais d’une notion
d’antagonisme qui ne se réduit pas à la
Spaltung originelle du sujet.
[11]
Hégémonie et stratégie
socialiste est peut-être « la seule véritable réponse à Habermas »
[Zizek, 1990, p. 259] sur ces questions, comme le prétend Zizek, mais pas pour
les raisons qu’il suggère. La notion d’antagonisme que détruit Habermas et que
défendent Laclau et Mouffe n’est pas pour autant la base d’un « projet
politique basé sur une éthique du réel » [
cf. Zizek, p. 259], comme Zizek l’aurait
attendu, la question de l’éthique étant étrangère à leur notion de la
politique. Bien plutôt, la notion d’antagonisme de Laclau-Mouffe met en
évidence, contre Habermas, que le pouvoir et le conflit ne peuvent être
éradiqués de la politique par le transfert des contraintes ou distorsions dans
la communication intersubjective, et cela
à la
fois parce que l’altérité habite chaque identité
et parce que chaque identité rencontre
l’opposition sous la forme d’autres identités, d’autres perspectives et
opinions qui ne peuvent être ordonnées par référence à un idéal extrapolitique
de la raison ou du raisonnable, ou encore de la vérité.
[12]
Schor remarque que le projet d’Irigaray d’inscrire la
différence sexuelle dans l’universel comporte un « point aveugle » : le fait
que ce projet « privilégie la différence sexuelle au détriment de la différence
raciale », qu’Irigaray elle-même définit comme « un problème [et une
différence] secondaire[s] ». Schor relève le point aveugle, mais elle ne sait
qu’en faire. N’est-il pas, ce point, un exemple de l’indéracinable particulier
– en l’occurrence, la différence raciale – qui habite l’universel (ayant un
genre)? Le caractère rhétorique de la question n’est pas censé suggérer que
l’articulation d’un universel ayant un genre est fondamentalement erronée.
Comme je l’affirmerai par la suite, cette inscription particulière sera
médiatisée par d’autres inscriptions, y compris celles qui sont soi-disant d’un
genre neutre ou racialisées.