2001
Revue du Mauss
Acte IV. Tout est-il construit et donc relatif ?
Comment penser l’autonomie des discours ? Un moyen : le concept
d’imaginaire hégémonique
Alexis Masse
Peu d’événements ont eu un tel retentissement dans la pensée
que l’irruption de la linguistique au début du XXe siècle.
Certes, l’invention de la psychanalyse a eu un rôle considérable et a
durablement modifié nos imaginaires de la famille, du désir et de la sexualité
qui se sont recomposés en intégrant une grande partie de ses questions. Mais
rien n’a ébranlé autant notre rapport à la connaissance que la linguistique. De
fait, elle a conduit à une prise de conscience de la matérialité et de
l’opacité du langage. Jusqu’à elle, le langage est vu comme un médium doté
d’une transparence certaine. Il n’apparaît que comme un outil neutre et sans
importance pour exprimer une pensée qui, à la limite, n’a pas besoin d’être
mise en mots pour exister. En bon artisan, le penseur ne fait que travailler le
langage pour faire émerger l’idée qu’il veut exprimer. Le langage est
invisible, transparent et adéquat, il n’est que la fenêtre par laquelle le
philosophe regarde et pense le dehors. Or cette transparence du langage est
remise en question par l’irruption de la linguistique. La rupture s’opère
lorsque la science nouvelle démontre que chaque langue est un univers autonome,
un réseau de significations différent des autres. Si chaque langue est un
ensemble clos de signes, chaque élément de cet ensemble, chaque mot ne prend
sens que par rapport à tous les autres, par le jeu de sa différence avec eux.
Il n’y a donc aucune correspondance entre les univers sémantiques des
différentes langues. Deux mots de langues différentes qui désignent des choses
à peu près similaires ne sont jamais parfaitement identiques. Et s’ils
l’étaient, ce ne serait que pur hasard et cas particulier.
La résonance de cette prise de conscience est extraordinaire.
Dès lors que l’arbitraire de la langue et que sa matérialité encombrante
apparaissent, il n’y a plus de théorie de la connaissance qui puisse faire
l’économie du constat amer que la pensée est travaillée du dedans par une force
sourde et aveugle qui impose son découpage sémantique : la langue. L’étude de
langues très différentes des langues européennes renforce alors l’évidence : la
pensée est tributaire du médium par lequel et dans lequel elle se forme. Cette
présence originaire du langage, immanente à toute énonciation, qui structure le
rapport de la pensée à son objet, oblige alors à douter de la capacité à
énoncer un discours vrai sur le monde, tant ce discours est tributaire d’un
médium dont rien ne prouve qu’il soit adéquat. L’univers du discours et de la
pensée se décolle du monde. Deux ensembles distincts apparaissent. D’un côté,
le réel avec sa matérialité primordiale, de l’autre, le monde mis en discours
qui n’en existe pas moins et explique certainement autant les conduites des
hommes, mais qui est hétérogène au premier. Il est donc douteux de postuler
l’adéquation du discours au monde qu’il décrit et il semble nécessaire de
penser désormais la différence qui existe entre l’univers des discours et des
représentations et le monde réel.
Si la linguistique oblige à prendre en compte le fait que la
langue travaille de l’intérieur toute énonciation, la question se redouble :
comment le réel vient à la pensée ? Le face-à-face philosophique du sujet et de
l’objet et, avec lui, la dyade historique des théories de la connaissance
s’effacent. Les théories de la connaissance, qui montraient comment s’effectue
le passage de la perception du monde sensible à sa connaissance intellectuelle,
deviennent douteuses dès lors que les catégories de l’intellect semblent plus
liées à la relativité et à l’arbitraire du langage qu’à l’effort d’abstraction
que ces philosophies essaient de décrire. Au milieu de la dyade, un troisième
terme surgit : le langage. Et avec lui de nouveaux doutes : les catégories
utilisées pour penser un objet sont-elles vraiment adéquates ou ne sont-elles
qu’imposées par l’évidence de leur présence ? Il est toujours possible de
remettre en question l’une ou l’autre d’entre elles, mais nul ne peut
s’abstraire de toutes les catégories héritées pour recomposer un langage et une
pensée adéquate. La pensée serait-elle alors principalement déterminée par les
ressources cognitives dont elle hérite ? Et si la pensée dépend si étroitement
des ressources sémantiques, jusqu’où s’exerce cette contrainte ?
Les représentations sont choses sociales. Offertes en partage,
héritées, discutées, combattues, elles circulent en une ondulatoire qui réduit
l’infinitude des possibles à un répertoire fini de propositions acceptées ou
débattues. En ce sens, le discours dépend alors non seulement des possibilités
objectives offertes par la langue, mais aussi pour partie des ressources
cognitives disponibles pour penser un objet donné. Cette seconde découverte
n’est pas sans conséquence. Si les discours sont dépendants des représentations
dominantes qui s’imposent à tout locuteur, il faut alors conclure qu’il existe
une homologie fondamentale entre le rapport du sujet au langage et celui du
locuteur aux catégories dont il hérite. Et de même que le réel reste encore et
toujours le dehors de la pensée, les pratiques échappent aux discours qui
prétendent les justifier. Loin d’entretenir une relation d’immédiateté aux
pratiques, les discours doivent plus aux ressources cognitives qui s’imposent à
eux qu’à un effort pour dire de façon adéquate ce qui meut les conduites des
individus.
L’irruption de la linguistique pose donc à la pensée deux
problèmes fondamentaux qu’il faut prendre en compte :
- il existe une différence irréductible entre le réel et le
discours qui le décrit et le pense. Les deux ne sont pas faits du même bois et
ne peuvent être pensés comme s’ils étaient consubstantiels. L’univers des
discours et de la pensée ne peut être confondu avec celui du réel, et s’il
existe des liens entre eux, ils ne peuvent être rabattus entièrement l’un sur
l’autre
- les représentations et les discours sont déterminés pour
partie par les possibilités d’expression disponibles – soit par la langue d’une
part, mais aussi par les façons de penser un problème donné à une époque donnée
dans un milieu social donné. S’imposant au locuteur, ces catégories héritées
rendent les discours étrangers aux pratiques qu’ils sont censés
décrire
Ces deux faits ouvrent à la sociologie un domaine d’enquête
absolument nouveau : celui des discours. Si le monde de la pensée et des
discours est un univers relativement distinct de celui du réel non langagier,
il est néanmoins social par essence et travaillé de l’intérieur par des
processus collectifs d’élaboration et d’échange de façons de dire et de penser.
La sociologie est donc tout à fait en mesure d’aborder cet univers et de le
comprendre. Or cet immense objet d’études, les sociologues, sans s’en être
désintéressés, ne l’ont jamais véritablement étudié pour lui-même. Mieux, ils
ne l’ont souvent fait que de la pire des manières : en contredisant les deux
acquis de la linguistique qui avaient justement rendu possible l’ouverture de
ce champ de recherches.
Exemples empiriques de
l’autonomie
Si au niveau épistémologique, l’autonomie des discours semble
évidente, il se pourrait que l’étude concrète d’un objet rende cette frontière
moins nette qu’il n’y paraît et réclame d’assouplir cette dichotomie tranchée.
Or il n’en est rien. Deux exemples permettent d’en rendre compte aisément.
Prenons en premier lieu le difficile problème de la division sexuée des tâches
domestiques. Jusqu’aux années soixante, les discours tenus sur ces tâches
étaient clairs : l’espace domestique est féminin et il revient à l’épouse de
tenir le ménage et de s’occuper des enfants. Si le mari a un prestige lié à son
rôle de pourvoyeur de fonds et d’instaurateur du statut du ménage et si, en
conséquence, il dispose de l’autorité en dernière instance, de fait, il se doit
de déléguer tous ses pouvoirs à sa fidèle alliée au foyer. Aujourd’hui, la
vague féministe ayant durablement fait sentir ses effets, peu de discours de ce
type sont tenus. Nous avons au contraire l’idée que le partage des tâches
devrait être égalitaire et que le père devrait être un de ces « nouveaux pères
» dont les années soixante-dix ont annoncé la venue, un parent soucieux de
l’éducation de ses enfants au jour le jour. Or toutes les enquêtes montrent
qu’en rupture complète avec ces discours, les pratiques n’ont que très peu
changé. Les pères ne s’occupent en moyenne pas beaucoup plus de leurs enfants
et ne participent pas tellement plus aux travaux domestiques. Le progrès en la
matière serait, d’après les statisticiens, de dix minutes de participation aux
travaux ménagers de plus par semaine sur les treize dernières années.
Jean-Claude Kaufmann a montré avec brio, dans La
trame conjugale, comment s’organisait la subversion de l’idéal
égalitaire par la reproduction du partage inégalitaire des tâches. Aux
premières heures du couple, l’homme affirme sa volonté de participer à égalité
aux travaux de la maison mais regrette de « ne savoir pas faire »; il insiste
donc pour apprendre les tâches domestiques. Mais progressivement il se révèle
mauvais élève, puis comme le niveau d’exigence de propreté et la charge de
travail augmentent, notamment avec la naissance des enfants, il abandonne ses
velléités initiales et conforte la répartition traditionnelle et inégalitaire
des tâches.
Le changement des discours n’est corrélé à aucun changement
des pratiques. Pratiques et discours ont une historicité propre et des
déterminants spécifiques. Si l’acceptation des revendications féministes a
conduit à une démocratisation de l’idéal de la vie de famille, les pratiques
semblent pourtant toujours corrélées à des modèles sexués de comportement
durablement acquis et chevillés au corps, alors même qu’ils contredisent les
valeurs dominantes. Cette disjonction des discours et des pratiques n’est pas
sans effet : elle provoque la plupart du temps la mauvaise conscience de la
gent masculine et un sentiment de dégoût de soi pour bien des femmes qui se
sentent coupables d’accepter un rôle domestique qui ne correspond guère à
l’image qu’elles voudraient avoir d’elles-mêmes. On pourrait certes arguer que
ce décalage est second et que c’est la volonté d’un certain nombre de femmes de
rééquilibrer la répartition des tâches domestiques à travers des luttes
concrètes qui a conduit au changement des discours. Mais sans prendre acte de
la différence profonde entre discours et pratiques, comment expliquer la
coexistence d’un idéal d’égalité largement partagé avec des conduites
franchement inégalitaires ? L’acquisition précoce de modèles de comportement
sexués, d’ailleurs largement véhiculés par les mères à leur corps défendant,
oppose alors le domaine des pratiques largement imprégnées d’un symbolisme du
masculin et du féminin qui reste archaïque – les garçons ne pleurent toujours
pas – au domaine des discours constitués où la différence est bannie.
Un autre exemple permet sans doute de mieux convaincre de ce
décalage. Entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre
mondiale a eu lieu un vaste mouvement d’accentuation du contrôle de soi qui a
conduit à un affaiblissement considérable de la violence des châtiments
appliqués aux enfants.
L’analyse de Norbert Élias du procès de civilisation semble
d’ailleurs particulièrement valide pour en rendre compte. Ce qui semble
acceptable à une époque antérieure devient insupportable du fait de la
progression de l’autocontrainte qui fait que les pratiques précédentes choquent
l’économie pulsionnelle des suivants. Ainsi, alors qu’à la fin du
XIXe siècle l’usage du fouet ou du martinet est largement
diffusé et encouragé, à la veille du conflit mondial, il semble désormais
abusif. Partie intégrante de l’arsenal répressif jusqu’alors, la lanière de
cuir tombe en disgrâce parce qu’elle apparaît désormais barbare. Pourtant,
alors que ce mouvement bien réel des pratiques a lieu, qui voit un abaissement
important du seuil de violence toléré, les discours justifiant la punition ne
changent que peu. À la veille de la guerre, les manuels de conseils éducatifs
destinés aux parents continuent de justifier la nécessité du châtiment physique
– autant que nécessaire – qui semble encore éducatif, du moment qu’il est
appliqué une fois le calme revenu pour prouver l’inflexibilité de la loi.
Certes, les auteurs signalent qu’il ne s’agit pas d’utiliser le fouet ou le
martinet qui sont les outils qui font les enfants martyrs, mais les discours
pour le reste ne changent pas et aucune réflexion sur la violence n’a
véritablement lieu. À lire les textes de l’époque, on mesure l’évolution des
pratiques moins dans les recommandations que dans les exemples qui prouvent à
l’évidence la baisse de la violence. Alors que l’abaissement de la violence
tolérée pourrait amener une réflexion sur le châtiment, il n’en est rien, et
les discours sur l’art de la punition n’évoluent pas. Il faudra attendre les
années cinquante-soixante pour que la baisse continue de la violence tolérée,
rendant tout châtiment physique sinon injustifié du moins discutable, oblige à
un renouvellement de l’art de la punition : la part physique du châtiment
devient alors secondaire et globalement inefficace par rapport au rappel des
lois de la vie en collectivité et à la compréhension de l’enfant fauteur de
troubles.
Ce second exemple montre donc que si les discours peuvent
changer sans que ne se modifient les pratiques, l’inverse est également
possible. Les mêmes ressources cognitives peuvent servir à des pratiques
différentes. La punition dépend alors moins dans les faits de la façon dont on
la pense que de l’évolution de l’économie pulsionnelle, du jeu du goût et du
dégoût. L’art de la punition suit une chronologie différente et doit être
séparé des pratiques. Discours constitués et actions immédiates doivent donc
être une nouvelle fois distingués.
Deux exemples de négation de
l’autonomie des discours
Le concept de symbolisme
Cette double justification épistémologique et théorique de
la nécessité de distinguer les discours constitués des pratiques ne semble pas
toujours respectée par les sociologues. La plupart des concepts forgés pour
rendre compte des éléments discursifs sont donc inadéquats. Il en va ainsi de
la notion de symbolisme. Élaborée par Marcel Mauss et mise en relief par
Camille Tarot qui s’est attaché à en montrer l’importance, la notion de
symbolisme ne fait aucune distinction entre les pratiques immédiatement
symbolisées et l’univers des discours constitués. Mieux, dans sa relecture de
Mauss, C. Tarot s’acharne à montrer que ces deux niveaux correspondent en
permanence. Chaque élément de pratique ayant toujours une dimension symbolique,
mais le plus souvent plusieurs, on ne peut le comprendre sans l’analyser comme
un phénomène social qui met en jeu de nombreux niveaux de la vie sociale. Dans
l’analyse d’un rituel, la cosmogonie, le nom de la tribu, les chants et les
danses doivent selon lui être mis sur le même plan et compris ensemble. À
chaque instant surdéterminée, la vie sociale assemble des éléments divers et
met en jeu différents niveaux analytiques qu’il ne faut pas distinguer mais
comprendre conjointement. Ainsi en est-il du don qui est à la fois économique
(en tant qu’échange), social (en tant que producteur de lien), politique (le
potlach crée de la hiérarchie au sein
des clans qui s’affrontent, la kula
est une façon d’entretenir la paix par le jeu de l’endettement mutuel des
tribus des îles Trobriand) ou religieux (le hau, l’esprit de la chose donnée qui impose
qu’on rende le présent, est de l’ordre de la croyance religieuse). La notion de
symbolisme a certes l’avantage d’indiquer qu’il n’existe pas de rupture
catégorique entre le monde des pratiques et celui des énoncés, que les éléments
dansés d’un rituel font autant sens que ceux qui sont dits. Mais elle n’opère
aucune césure entre les discours et les pratiques.
Or il suffit de prendre pour exemple l’écart qui existait
au Moyen Âge entre la théorie des empêchements et les pratiques pour se rendre
compte que cette indistinction mène à l’absurde : à l’époque, le droit
canonique indique que l’on ne peut épouser quelqu’un de sa famille jusqu’au
huitième degré (de droit canonique), ni un membre de la famille d’un de ses
parents spirituels (parrain ou marraine). Au total, en comptant que chaque
famille est constituée d’un couple et de deux enfants, plus de trois mille
personnes ne peuvent être épousées. On imagine assez aisément la difficulté
d’être fidèle aux commandements de l’Église lorsque l’on vit dans une région
enclavée. Les rois se servent alors des empêchements pour défaire des alliances
en produisant après coup la preuve d’un apparentement. Il est vrai que,
conformément aux analyses du symbolisme, les empêchements par rapport à la
famille spirituelle (famille du parrain ou de la marraine) n’ont aucun sens
sans une analyse de la sacralité de la famille constituée devant Dieu lors du
baptême. Il est également vrai que la nature religieuse des empêchements a dû
jouer un rôle non négligeable dans les choix matrimoniaux avec la prise de
conjoints suffisamment éloignés dans les arbres généalogiques. Mais les
pratiques ne peuvent être comprises sans d’autres facteurs puisque les
empêchements sont trop rigoureux pour être suivis et que donc le degré de
parenté toléré dépend de la coutume plus que du droit.
De plus les discours, à l’instar du droit canonique,
doivent être également compris indépendamment de pratiques qui sont forcément
souvent en contradiction avec la règle promulguée. La source du nombre de
degrés de parenté nécessaires pour épouser quelqu’un ne peut être comprise que
par des considérations religieuses qui n’ont que peu à voir avec la réalité des
unions de l’époque. Le droit canonique n’entretient que bien peu de liens avec
la réalité des pratiques de l’époque. Au contraire, il est l’aboutissement de
réflexions cantonnées à la sphère théologique, et ce jusqu’au concile de Latran
IV ( 1215). Il est donc impossible de comprendre ensemble l’évolution des
pratiques et l’évolution des discours, et la notion de symbolisme n’est que de
bien peu d’utilité pour penser le rituel religieux du mariage
[1].
Le concept d’idéologie
Si la notion de symbolisme regroupe injustement discours et
pratiques immédiatement symbolisées, le concept d’idéologie ne convient pas
mieux.
Il a certes l’avantage d’insister sur la différence qui
sépare le monde des représentations du réel. Mais en faisant du monde des
discours une super-structure déterminée en dernière instance par la place dans
le procès de production (version strictement marxiste), par la place dans la
société (version boudonienne) ou par la position dans le champ qui détermine
les stratégies des agents (version bourdieusienne), l’analyse idéologique
réduit toujours le monde des énoncés à des émanations secondes et dépendantes
des rapports de force qui sont les seuls importants en dernière analyse.
Science fausse ou vision partiale, le monde des discours est certes distinct
des pratiques, mais ne semble qu’une version tronquée sinon truquée du réel.
L’analyse des idéologies, dans la lignée d’un certain positivisme scientifique,
repose sur l’idée que seule la science – entendons le discours du chercheur et
de son école de pensée – est en mesure d’énoncer un discours vrai sur le monde
tandis que le reste des énoncés produits est douteux. L’analyse idéologique
repose donc sur une critique de la raison commune qui conduit à séparer en deux
l’univers du dicible : une énorme masse de discours fallacieux à côté d’un
petit nombre d’essais vrais qui rétablissent le lien unissant réalité et
énoncés. Pour ce qui concerne le statut du discours du chercheur, la séparation
du discours et des pratiques est factice. Le chercheur dit la vérité. Pour ce
qui regarde les autres énoncés, les discours ne sont que des voiles, des
fétiches qui masquent le réel au commun des mortels. Or une telle théorie
séparant deux modes d’être des discours, les énoncés vrais et les énoncés faux,
est pour le moins dérangeante. Il n’est pas certain que trier les discours en
fonction de leur vérité permette de comprendre quoi que ce soit au fait
langagier.
Les discours sur la nature féminine en sont d’ailleurs un
excellent exemple. Jusqu’aux années soixante, l’idée existe que les femmes ont
une nature essentiellement différente de celle des hommes. Inscrite dans leurs
gènes, cette nature des femmes en fait des êtres plus sensibles, ayant le don
de créer des atmosphères agréables, mais moins raisonneurs que les hommes et
qui accomplissent leur mission indissociablement sociale et biologique dans la
tenue de leur foyer, dans le dévouement et le sacrifice de soi nécessaires à
l’éducation des enfants. Il est facile de montrer la nature idéologique de ce
discours. C’est, à l’évidence, une façon de naturaliser le rôle social des
femmes, d’oublier le poids de l’éducation et des normes dans la place des
femmes à cette époque, et c’est un moyen de justifier par le recours à la
biologie le maintien de la domination masculine. Mais une telle dénonciation de
ce type de discours a-t-elle un quelconque intérêt ? Il est facile d’ironiser
sur des idées qui n’ont plus cours, et les démonter n’a donc rien de bien
glorieux. Il est déjà beaucoup plus difficile de réussir à les comprendre, et
de montrer le sens qu’elles avaient pour leurs contemporains. Il va sans dire
que le but conscient des théoriciens de la nature féminine, et parmi eux des
nombreuses femmes qui ont contribué à développer ces théories, n’était pas de
participer à la reproduction de la domination masculine. Une partie non
négligeable d’entre eux avait d’ailleurs des positions progressistes pour
l’époque et avaient sans doute l’idée qu’ils luttaient pour les femmes. Ils
réclamaient alors de véritables congés de maternité, le développement de
l’instruction donnée aux filles et une véritable reconnaissance du rôle et des
talents des femmes. Montrer la signification des discours, fussent-ils douteux,
à une époque donnée semble alors le premier pas pour éviter les simplifications
et les anachronismes les plus éhontés.
Plus grave, il n’est pas certain que les analystes des
idéologies soient en mesure de dire le vrai comme ils l’affirment. La césure
est bien téméraire qui sépare si hardiment la grande masse des énoncés qui sont
dits faux ou incomplets et la science assimilée au discours vrai du chercheur.
L’exemple précédent permet d’illustrer les dangers de cette posture. Car si
tous les acteurs engagés dénoncent les analyses de la nature féminine de
l’aprèsguerre comme une forme de justification pseudo-scientifique de la
domination masculine, en revanche ils sont loin d’être d’accord sur ce qui, à
l’encontre de ces analyses, forme le vrai. Pour certains, le vrai, c’est la
ressemblance des sexes, que seule l’éducation contribue à masquer et à
détruire.
Toute pensée d’une différence des sexes serait une excuse
grossière pour réintroduire la possibilité d’une domination. Pour d’autres, il
existe une véritable nature féminine qu’une forme nouvelle de domination
masculine, sous le visage d’une reconnaissance de l’égalité des droits,
contribue toujours à masquer. Nier l’évidence de la différence ne serait qu’une
tactique pour maintenir le joug. Il est alors évident que les partisans de ces
deux lignes de pensée – universaliste et différencialiste – peuvent à loisir se
dénoncer les uns les autres comme autant de chevaux de Troie de la domination
masculine. Où est le vrai, où est le faux ? Chaque théorie reposant sur une
axiomatique opposée, il est très présomptueux de trancher en faveur de l’une ou
de l’autre, et l’une et l’autre apparaissent finalement également idéologiques.
Doit-on pour autant cesser de s’y intéresser, ou bien l’essentiel n’est-il pas
plutôt de comprendre ce que peut signifier l’existence de ces discours opposés
mais que la condamnation de la situation faite aux femmes rassemble ? Cet
exemple montre bien alors que l’essence du fait discursif n’est peut-être pas
d’être vrai ou faux, mais de dessiner à une époque donnée un certain paysage
cognitif sur lequel se découpent les actions des sujets.
Construit à partir des ressources cognitives disponibles,
ce paysage doit être compris pour lui-même. Or cette démarche intellectuelle,
les deux concepts de symbolisme et d’idéologie ne la permettent pas parce
qu’ils ne thématisent pas suffisamment la rupture entre le monde des pratiques
et celui des discours.
L’INSUFFISANCE DES CONCEPTS QUI RENDENT COMPTE DES
DISCOURS
Prendre la mesure de la différence qui sépare le monde des
discours de celui des pratiques est une chose, réussir à la penser de façon
intéressante en est une autre. Et si certaines théories qui sous-estiment
l’autonomie du monde discursif semblent douteuses épistémologiquement, d’autres
sont sinon critiquables du moins insatisfaisantes. C’est notamment le cas des
deux notions de rhétorique et d’épistémè.
Rhétorique
La notion de rhétorique a été mise à l’honneur par Alfred
Hirschman. Dans un ouvrage resté célèbre, Deux
siècles de rhétorique réactionnaire, le penseur met en évidence sur
le plan formel l’existence d’un fonds d’arguments commun aux discours de ceux
qui luttent contre les changements et d’un autre fonds commun cette fois à ceux
qui les appellent de tous leurs vœux. Si les uns, les réactionnaires, tentent à
tout coup de discréditer le changement annoncé en surestimant par exemple, les
risques qui lui sont associés ou en montant en épingle les effets pervers
attendus pour démontrer qu’ils seront supérieurs au bénéfice escompté, les
autres, les libéraux, tendent à minorer ces mêmes risques et à justifier la
nécessité du changement en surestimant les injustices du présent. Si ce type
d’analyses n’est pas sans intérêt – il a permis par exemple, d’étudier le fonds
commun d’arguments racistes circulant en longue période –, il est
insatisfaisant pour plusieurs raisons.
D’une part, l’analyse des rhétoriques tend à sous-estimer
systématiquement la réversibilité des arguments. Il n’est pas douteux que les
arguments des réactionnaires servent les libéraux dès lors que ceux-ci
cherchent à lutter contre certaines tentatives de réforme des conservateurs. Il
n’existe jamais deux camps opposant un groupe politique multipliant les
réformes à un autre qui refuse de légiférer et de proposer des changements.
Mieux, entre les deux camps existe souvent une identité de vue sur un objet,
même si leurs jugements sur sa qualité diffèrent du tout au tout. Un exemple
permet d’illustrer ce point. Il existe aujourd’hui un certain consensus pour
dire que les parents même les mieux intentionnés sont parfois débordés par
leurs enfants, notamment dans les quartiers difficiles, et que ce faisant, ils
ne jouent pas le rôle de rappel de la loi qui devrait être le leur. Que, à
l’image d’un certain ministre, on appelle cette jeunesse turbulente «
sauvageonne » ou que l’on mette au contraire en valeur les aspects positifs de
sa contre-culture, il existe un accord sur le diagnostic concernant leurs
parents : ils sont dépassés. À partir de cette représentation admise par tous,
de cette vision commune des parents dans les cités et de leurs problèmes, les
camps se divisent. Et si certains rendent les parents responsables et les
disent démissionnaires, d’autres les disculpent et mettent au contraire en
avant la nécessité de les soutenir. Les recours proposés sont alors très
différents et les mêmes arguments servent des projets différents. Les uns
proposent de supprimer les allocations familiales en cas de délinquance d’un
enfant pour obliger les parents à jouer leur rôle et dénoncent les effets
pervers d’un régime d’assistance à la fois coûteux et inefficace. Les autres
proposent de multiplier les lieux de parole, d’écoute, de développer des
actions en faveur des parents et dénoncent les effets pervers d’une menace sur
les revenus qui ne peut qu’accroître les problèmes des parents des classes
populaires au lieu de les aider à les résoudre. Du point de vue rhétorique, la
dénonciation des arguments de l’autre est la même – la solution proposée
engendre le contraire de ce qu’elle est censée amener. En revanche, s’il existe
des camps nettement opposés, leur vision du problème est très proche et, en
dépit d’un désaccord sur les moyens, leur objectif est le même : étayer
l’autorité parentale. D’autre part, cette étude des arguments grossièrement
situés en deux camps tend à éliminer l’historicité des discours et des prises
de position. Il est tout à fait loisible par exemple, d’étudier la rhétorique
populationniste et celle des malthusiens, et de montrer qu’en longue période,
les mêmes arguments servent les partisans de chaque camp. Mais il est réducteur
d’imaginer que ce sont finalement les mêmes raisons et les mêmes projets qui
poussent les uns et les autres dans l’un des camps à deux époques différentes.
Les malthusiens, par exemple, mettent en avant le fait que la recherche du
nombre est source de ruine et va de pair avec un désintérêt pour l’enfant une
fois né : il faut donc commencer par un travail auprès de chaque enfant et lui
assurer la meilleure des éducations avant de songer à encourager une
progéniture nombreuse. Mais cette constance en longue période masque les écarts
qui séparent les malthusiens de l’entre-deux-guerres qui mettent volontiers en
avant une sorte d’eugénisme scientifique racialiste et les malthusiens de
l’après-guerre pour qui la lutte contre les populationnistes est synonyme de
libre choix, de promotion de la condition féminine, voire de non-conformisme.
Être malthusien en 1933 et en 1968 n’a vraiment pas le même sens.
L’utilisation d’un argument, d’une proposition ne signifie
donc pas simplement acte d’adhésion à un camp. Un même énoncé peut servir des
stratégies variées, voire antagonistes, et l’existence de camps trop visibles
masque parfois la différence d’engagement d’une période à une autre. En ce
sens, si la notion de rhétorique est bien une façon de respecter l’autonomie
des discours, elle est insatisfaisante pour qui tente de rendre compte de plus
que d’une opposition factice et souvent anachroniquement réinventée entre deux
camps, qu’ils soient militaristes et pacifistes, racistes et antiracistes, etc.
En faisant d’une ligne de fracture marquée du sceau du présent le principe de
compréhension d’actions du passé, les analystes des rhétoriques manquent tout
ce que chaque problématique doit à la vision commune de l’époque. Et ce n’est
pas peu !
Épistémè
La notion d’épistémè, élaborée par Michel Foucault dans
Les mots et les choses, prend certes
en compte l’historicité des prises de position et ne sous-estime pas ce qui
peut rassembler les énoncés d’une même époque. Elle n’en est pas moins
insatisfaisante. Le concept d’épistémè correspond chez
Foucault à la structure des connaissances qu’un chercheur
découvre lorsqu’il confronte les règles de formation des discours de plusieurs
disciplines à une même époque. Même si le philosophe dément vigoureusement
avoir voulu construire un concept totalisant, l’épistémè correspond donc
grosso modo à la façon de faire de la
science à une époque donnée, à la manière de penser des objets aussi
dissemblables que le langage, la circulation des richesses ou le monde animal,
soit à l’esprit scientifique d’une période. Transposée à un autre objet que
celui de l’histoire des sciences, une autre archéologie de la connaissance
pourrait donc mettre à jour la façon commune à une époque de concevoir et de
penser un objet déterminé. Ce faisant, comme le souligne lui-même Michel
Foucault dans L’archéologie du savoir,
l’archéologie se donne les moyens de prendre en compte ce qui rassemble des
prises de position opposées comme ce qui les sépare. L’archéologie peut pointer
à la fois la structuration d’oppositions qui traversent les discours d’une
époque et ce que la construction de leurs objets par des courants de pensée
différents a de commun.
Cependant, une telle construction théorique a un inconvénient
majeur. Il est certes impossible de lister entièrement les énoncés tenus à une
époque. Mais, globalement, à une époque donnée, la science a une forme
prévisible et les énoncés sur un objet une teneur attendue. Or cette faible
variation des propos tenus, cette prévisibilité relative des discours – dont il
faut bien pouvoir rendre compte – n’équivaut pas pour autant à l’existence de
règles structurales ne pouvant générer que des énoncés conformes. Il n’y aurait
pas de MAUSS sans l’existence d’une théorie économique circuitiste qui
contredit la théorie économique standard telle que chacun l’attend. Et même si
le champ universitaire et le champ de l’édition des revues économiques
contraignent dans les faits les possibilités d’être hétérodoxe, au niveau des
discours, il n’existe aucun principe empêchant de penser autrement. La mise au
jour de l’épistémè de la science économique a certes un intérêt indéniable,
mais elle ne rend compte que de l’immense majorité des travaux et non de tous.
L’épistémè n’en est donc pas tout à fait une. Or cette restriction n’est pas
qu’un simple ergotage. Elle met en jeu la possibilité même d’une analyse
structurale des discours. Dans les faits, la dispersion des énoncés est telle
qu’il n’est jamais possible d’en rendre compte exhaustivement. La seule chose
que peut faire le chercheur, c’est de travailler à partir d’énoncés typiques et
de dresser le portrait non de toute la science à une époque, mais de la science
et des discours hégémoniques. Ce faisant, l’analyste ne met pas à jour la
structure de la science, mais la matrice des ressources cognitives globalement
acceptées à un moment donné.
CONSTRUCTION DU CONCEPT D’IMAGINAIRE HÉGÉMONIQUE
Les théories qui existent pour rendre compte des discours étant
profondément insatisfaisantes, l’élaboration d’un concept alternatif s’impose.
Il se doit de pouvoir penser certains faits stylisés : le poids de l’univers
symbolique d’une époque; l’utilisation stratégique et variée d’un même énoncé;
l’infinitude des énoncés existants en dépit du poids de l’univers
symbolique.
Une solution, semble-t-il, est d’utiliser en le redéfinissant
le concept d’imaginaire. En effet, comment décrire l’univers symbolique d’une
époque sinon comme un réseau d’associations d’idées, d’images d’Épinal, de
problématisations particulières, qui semblent un moment légitimes et sont
répétées en un moutonnement indéfini ? Réseau de figures et d’associations
d’idées, l’univers symbolique d’une époque est un imaginaire. Il semble par
exemple évident à toute une génération de l’entre-deux-guerres que la
dénatalité durant le XIXe siècle est due à la Révolution
française, donc à la déchristianisation. Association d’idées qui peut nous
paraître étrange aujourd’hui, cette problématisation rassemble des objets
différents en une figure singulière dont l’évidence s’impose alors à tous : les
psychanalystes lui donnent un fondement théorique et font le lien entre meurtre
du Père (Louis XVI) et castration; les conservateurs y voient une raison de
rechristianiser la France, les républicains laïcs d’encourager la natalité.
Cette problématisation particulière, cette association d’idées cristallise des
façons de dire et de voir un objet – la dénatalité – et de lui accoler une
problématique politique qui semble arbitraire pour notre imaginaire actuel
marqué par d’autres associations d’idées.
Cependant, si la notion d’imaginaire semble correspondre au
réseau d’associations d’idées et de figures dont est constitué l’univers
symbolique d’une époque, il convient de mieux préciser sa définition, tant les
usages du concept ont été variés.
La notion
d’imaginaire
La notion d’imaginaire traverse, depuis bientôt unsiècle, un
ensemble de champs disciplinaires tels que la philosophie (G. Bachelard, J.-P.
Sartre), la psychanalyse (C. G. Jung, J. Lacan), l’anthropologie (G. Durand) ou
la sociologie (C. Castoriadis, E. Morin). Elle demeure, malgré tout, dans la
plupart des recherches sociologiques, bien plus une métaphore qu’un outil
opératoire pour la recherche. L’imaginaire renvoie, originellement, à une
dichotomie entre la pensée et l’image, entre l’élaboration logique consciente
et un jeu d’images qui travaille sourdement les moindres actions de l’homme.
L’imaginaire est alors ce fonds d’images d’où tout jaillit. Composé
d’archétypes, de grandes figures symboliques, l’imaginaire, ontologiquement
collectif, se donne à voir dans les moindres manifestations humaines. Il est la
grammaire des mythes et des arts, la clef des inconscients comme des
découvertes scientifiques. Cependant, une telle définition n’est pas sans
danger.
Toute la théorie de Gilbert Durand repose ainsi sur l’idée
qu’au niveau des arcanes psychologiques les plus profondes de l’être humain,
l’imaginaire est roi même si ce trait fondamental et psycho-physiologique est
masqué par les rationalisations des niveaux affleurant au monde conscient.
Outre que ce type de théorie flirte alors avec les aspects les moins assurés de
la psychologie jungienne, l’utilisation de la notion d’imaginaire devient alors
la caricature d’elle-même. Source ultime de l’activité symbolique, travaillant
sourdement et inconsciemment toute énonciation, l’imaginaire est alors
l’instance, postulée et non démontrée, d’où tout jaillit. Véritable pierre
philosophale, il réconcilie l’individuel et le collectif, le psychologique et
le social en un foyer unique qui irradie toute la vie humaine. Si la théorie de
Gilbert Durand pouvait se lire comme un poème surréaliste, comme une ode au
merveilleux, elle rejoindrait la pataphysique de Jarry, l’encyclopédie chinoise
de Borgès ou la Cacopédie d’Umberto Eco dans le grand cabinet des curiosités
littéraires. Le problème est qu’elle se donne comme science alors qu’elle ne
repose sur aucune assise solide et contribue à faire de l’imaginaire non un
objet d’études contrôlables, mais le motif à de nombreuses et surprenantes
élucubrations pseudo-scientifiques.
Au risque de caricaturer l’utilisation de la notion, à partir
de ses usages les moins raisonnés, il convient donc de dénoncer un certain
nombre des utilisations du concept en sociologie. En effet, utiliser cette
notion d’imaginaire en sociologie comme un lot d’images profondément ancré,
comme un fonds de symboles, s’incarnant de façon paradigmatique dans les
mythes, les rites et les légendes d’un groupe, paraît très discutable. D’une
part, il faut se méfier des usages du concept d’imaginaire qui n’en font qu’une
forme de substrat symbolique anhistorique. L’idée que la figure du père est un
invariant universel déterminant de façon identique, à travers les siècles et
l’espace, les attitudes des individus, est fausse – cette figure a suffisamment
varié en trente ans pour qu’il soit permis de mettre en doute une telle
constance à travers les âges. Elle est en outre épistémologiquement intenable :
elle revient à nier la variabilité historique et culturelle des individus. Au
mieux risque-t-on de tomber dans une forme classique de culturalisme, où
l’imaginaire est un équivalent du terme de culture, un certain symbolisme
propre à une société donnée.
D’autre part, l’existence de figures récurrentes à travers le
temps ne dit rien des réappropriations dont elles peuvent être l’objet à chaque
instant. La mise à jour d’une telle continuité semble problématique. En effet,
la permanence des symboles ne dit rien sur les façons dont ils sont utilisés.
Penser l’imaginaire à partir de quelques figures clés revient à raréfier la
variété des énonciations possibles en les rabattant systématiquement sur un
principe d’explication relativement pauvre : la résurgence d’un symbole. Une
cause originaire, l’archétype, est censée épuiser l’infinie variété des usages
d’un symbole dans le réel, la somme foisonnante de ses acceptions et de ses
connotations. Or la diversité des discours ne peut être résumée en un symbole
qui les épuiserait tous. Subsumer l’ensemble foisonnant des énonciations sous
une figure unique, c’est alors délibérément faire violence aux données dont il
faut rendre compte.
Enfin, il convient de se méfier d’un usage de la notion qui
en fait une instance occulte et indémontrable. Assimilable à l’inconscient, «
inconscient collectif » (C. G. Jung), l’imaginaire fonctionne dans de
nombreuses théories comme une instance profonde, qui est postulée mais dont
l’existence ne peut jamais être démontrée. La démarche de Castoriadis, dans
L’institution imaginaire de la
société, quelles que soient les qualités de l’ouvrage – et elles
sont incontestables –, en est un exemple frappant. Le sociologue s’interroge :
qu’est-ce qui fait tenir ensemble les sociétés ? Sa réponse est limpide : c’est
l’imaginaire social-historique, qui en donnant aux choses leur sens social, en
les instituant, donne aux hommes un monde commun et les constitue comme membres
d’une société. Cette réponse n’en demeure pas moins problématique, puisque
l’imaginaire est alors un concept qui résulte non d’une construction empirique,
d’une constitution en réponse à des problèmes pratiques d’interprétation des
phénomènes, mais dérive plutôt d’une quête métaphysique et
a priori du sens du monde.
Concrètement, qu’est-ce que l’imaginaire pour Castoriadis ? Une instance
commune de donation de sens qui ne peut jamais être étudiée pour elle-même.
Elle comprend sans aucun doute le langage, les idéologies, les religions, mais
elle se distingue d’eux et les surplombe pour devenir un concept désincarné, un
postulat plutôt qu’un objet de science.
Imaginaire individuel et
imaginaire hégémonique
L’imaginaire individuel
C’est pourquoi il est nécessaire d’opérer plusieurs
retournements par rapport à la tradition de pensée de l’imaginaire. En premier
lieu, il convient de voir en l’imaginaire non une instance agissante, mais un
fonds dans lequel chaque individu puise stratégiquement pour se définir.
Matrice de ressources cognitives disponibles pour chaque individu, l’imaginaire
est cet ensemble des ressources discursives dont dispose un individu pour
penser son action.
Il est donc constitué de l’ensemble des repères transmis
par sa famille, des éléments de connaissance ou d’appréciation qu’il s’est
forgés ou dont il dispose par ouï-dire. L’imaginaire, ainsi formé de bric et de
broc, détermine alors les possibilités d’expression puisque de fait, c’est à
partir de cet ensemble de sentences, de jugements tout faits ou mûrement
réfléchis que le sujet élabore ses discours.
De
facto, l’ensemble du dicible est fini. Cependant, le même énoncé a
une valeur différente à chaque occurrence nouvelle. Comme pour tout
speech act
[2], chacun peut utiliser le même énoncé
différemment suivant le contexte d’énonciation. Chaque discours est toujours
singulier et garde sa valeur d’événement.
D’autre part, au lieu de placer l’imaginaire du côté de
l’origine, tel un fonds de symboles d’où tout provient, comme la tradition
philosophique le fait, il convient de prendre l’imaginaire comme un produit,
comme une construction. Certes, l’imaginaire déborde grandement la capacité de
maîtrise du sujet. Il est presque impossible de se débarrasser des façons de
problématiser une question qui circulent et, même mûrement réfléchis, nos avis
ne sont souvent que les mêmes que ceux des autres. Même les grands philosophes,
qui réussissent à élaborer des façons de penser entièrement originales, le font
à partir d’un ensemble de questionnements hérités qu’ils essaient de
renouveler. Même pour eux, l’imaginaire est toujours déjà là et détermine le
jeu des énonciations possibles. Cependant, en tant que fonds d’énoncé
utilisable, l’imaginaire est lui-même un produit socio-historique qui ne cesse
de se transformer. Il évolue avec l’histoire du sujet, au fil de ses rencontres
qui modifient et accroissent l’encyclopédie des ressources cognitives dont il
dispose. Il évolue en outre au rythme du renouvellement des opinions
régulièrement émises. Chaque imaginaire individuel évolue donc même s’il n’est
pas le produit de la volonté consciente du sujet qui sélectionne certes avec
soin les énoncés qu’il utilise, mais non l’ensemble des ressources dont il
dispose. De ce fait, si tout un chacun peut se cultiver pour enrichir ses
références, cet effort dépend encore largement des opinions disponibles et
acceptées dans l’espace public.
Imaginaire hégémonique
Il existe de fait des opinions, des énoncés acceptables et
largement relayés dans l’espace public, tandis que d’autres sont voués aux
gémonies. Le rôle de cet ensemble d’énoncés acceptés et relayés avec autorité
est exceptionnel. C’est lui finalement qui offre un monde cognitif commun à
tous les membres d’une société. Et si tout le monde n’en a pas une égale
maîtrise, c’est dans cette matrice de ressources cognitives qui s’impose à tous
que se trouve la plus grosse part du dicible et du pensable. Cette matrice qui
rassemble le substrat accepté et partagé de tous les imaginaires individuels et
s’impose à eux, nous l’appelons l’imaginaire
hégémonique. Si l’imaginaire individuel n’est pas maîtrisable, cela
est encore plus vrai de l’imaginaire hégémonique. Il en découle qu’il est
impossible de réduire l’imaginaire à un produit imposé par des acteurs
dominants et reproduisant leur domination par l’imposition de leur façon de
penser, puisque les dominants, eux aussi, héritent de leur univers symbolique.
Quelle que soit leur habileté à inventer et à imposer l’usage de telle ou telle
catégorie, leur effort dépend toujours déjà du paysage cognitif sur le fond
duquel cette élaboration se découpe. Personne ne pense
ex nihilo. L’imaginaire hégémonique
est un produit socio-historique incommensurable avec l’action des individus.
Les hommes font l’imaginaire hégémonique mais ne savent pas qu’ils le font. Et
si, de facto, personne ne peut penser
de façon absolument différente des autres, la série des petits décalages
introduits ici et là peut entraîner des bouleversements profonds et non
maîtrisables de l’imaginaire hégémonique. L’imaginaire a une histoire et une
temporalité propre, qui n’est pas celle des pratiques. Tentons donc d’en donner
une définition.
Définition : Par imaginaire
hégémonique, il faut entendre la
matrice des ressources cognitives disponibles pour penser un objet déterminé à
une époque donnée.
Chaque pan de cette définition mérite un
commentaire.
L’imaginaire hégémonique est
une matrice de ressources cognitives.
Cela signifie d’une part, qu’il est lié à l’ensemble du
dicible à un moment donné, que l’imaginaire hégémonique détermine le jeu des
énonciations possibles. En ce sens, il est le principe qui engendre la relative
rareté des énoncés à une époque. Si le langage permet, en droit, de dire une
infinité de choses différentes, en fait, nous disons bien peu de choses
différentes et, si nos prises de position semblent à un moment donné très
éloignées, elles reposent pourtant le plus souvent sur un accord en ce qui
concerne les faits débattus, les problèmes repérés et les solutions possibles.
D’autre part, cela veut dire que les acteurs, loin d’être soumis à une
représentation obligée du monde, utilisent stratégiquement les ressources
cognitives à leur disposition pour penser leurs prises de position, leurs
actions et les justifications qu’ils leur donnent. La relative uniformité des
problématisations masque la possibilité d’un usage stratégique des énoncés, qui
peuvent servir aussi bien la résistance aux normes que leur imposition.
L’imaginaire hégémonique contribue à définir la situation, il règle les prises
de position possibles, mais il ne gomme pas, loin de là, leur
antagonisme.
Pour reprendre l’exemple des analyses de la famille, les
années soixante-dix ont vu se dérouler un affrontement entre les tenants de
l’ordre familial, jugé nécessaire au maintien de la civilisation, et une masse
importante d’opposants le jugeant oppressif et recourant à la rhétorique
révolutionnaire pour le dénoncer. Entre les deux camps, il y avait un accord
sur la définition de l’existence d’un ordre des familles; mais leurs prises de
position étaient absolument opposées. Le succès de la vision marxiste du monde
auprès d’un large public s’explique sans doute par le poids de l’ordre dans
l’imaginaire hégémonique de cette époque, le marxisme servant alors
stratégiquement l’expression des revendications des promoteurs d’une libération
des mœurs.
L’imaginaire est
hégémonique. Il n’y a jamais, dans les faits, d’imaginaire unique.
D’une part, chaque individu, du fait de sa propre histoire, possède un
imaginaire singulier. Celui-ci est certes en partie déterminé par des processus
collectifs d’élaboration de références communes – soit par l’imaginaire
hégémonique du moment. D’autre part, il existe une incontestable disparité
géographique des discours tenus sur un objet, que cette disparité soit
attribuée à des différences de culture ou d’histoire. Dans le domaine de
l’éducation familiale, il est ainsi clair que les manuels de conseils aux
familles disponibles en France sont liés assez souvent à la tradition
pragmatique américaine et diffèrent en cela des traités d’auteurs soviétiques
où les conseils sont parfois le décalque de la dialectique révolutionnaire. Par
ailleurs, du haut en bas de l’échelle sociale, et d’un individu à l’autre, les
ressources cognitives disponibles varient. Si des éléments transposés des
savoirs légitimes forment l’essentiel des ressources cognitives de la
bourgeoisie, il n’en est pas de même pour les classes populaires. Dans sa
thèse, Séverine Gojard montre ainsi le rôle toujours important des visites chez
le guérisseur dans les classes populaires de l’Ouest de la France – qui vont «
faire toucher » l’enfant ayant des troubles inexplicables. Enfin, les
références partagées dépendent largement de la génération de l’individu qui
reste marqué par les associations d’idées hégémoniques pendant sa jeunesse.
Cela a une conséquence pratique : du fait de la succession des générations, un
imaginaire moribond perdure souvent un moment, tel le spectre d’une autre
époque. À l’inverse, ce qui peut apparaître pour le chercheur comme un
imaginaire naissant, ne s’impose que progressivement par une succession de
décalages dans les questionnements, par une série de glissements dans les
questions du moment et ne peut s’épanouir que porté par une génération
d’individus qui partagent ces nouveaux symboles.
Aussi peut-on définir comme hégémonique l’imaginaire de
référence, celui qui détermine les énoncés acceptables dans l’espace public.
Ces énoncés acceptés dans l’espace public sont, le plus souvent, liés aux
savoirs légitimes et dérivent de leur réappropriation collective, de leur
application aux problèmes de la collectivité. L’imaginaire hégémonique est donc
celui qui préside à la formation des discours ayant droit de cité et qui ont
loisir de s’opposer pour définir le juste et les normes, en un mot, toute la
sphère du légitime. Que cet imaginaire hégémonique soit le plus fréquemment un
imaginaire bourgeois, voilà qui ne surprendra personne. En ce sens,
l’imaginaire hégémonique est la matrice des énoncés acceptés et acceptables,
celle qui détermine les positions possibles sur un problème donné, celle qui,
en dernière instance, rend compte des solutions de politique
[3] envisagées. Pourquoi hégémonique ? Parce
que ce répertoire de propositions acceptables renvoie sinon dans l’indicible,
du moins dans l’inacceptable un grand nombre d’énoncés. Il règle donc la
contestabilité des discours d’une époque et met donc hors circuit en permanence
toute association d’idées étrange ou étrangère. Ce n’est pas un équivalent
général de tous les imaginaires individuels, mais un principe de raréfaction
des discours. Si tous les individus peuvent utiliser stratégiquement les
énoncés acceptables et s’opposer les uns aux autres à partir d’eux, ils ne
peuvent utiliser qu’eux. Le reste n’est que danger, excentricité, folie ou
poésie.
L’imaginaire hégémonique est
lié à un objet déterminé. La construction du concept d’imaginaire
hégémonique vise à conjurer deux risques opposés.
Le premier est de ramener sous une figure unique la variété
foisonnante des réseaux de significations qui marquent l’imaginaire. L’étude
des énoncés qui reviennent fréquemment sur un objet donné évite la tentation de
chercher une cause unique, une figure paradigmatique qui explique le rapport à
cet objet. L’imaginaire apparaît alors comme une somme d’énoncés, diversement
articulés, dont l’occurrence est avérée. L’objet imaginaire ne fonctionne donc
pas comme une boîte noire occulte et toute-puissante, indémontrable et
irréfutable, mais peut être étudié par un travail méthodique de recueil des
énoncés tenus à une époque et dans un groupe donné. Le second risque est de ne
pas expliciter le principe de recension sous-jacent à la reconstitution de
l’imaginaire hégémonique. L’imaginaire est un réseau
ouvert. Contrairement à l’épistémé foucaldienne, qui est la structure
ordonnant le procès de connaissance à une époque donnée, il semble impossible
de dégager la structure de l’imaginaire, ce qui serait une sorte de réinsertion
d’un principe totalisant expliquant la variété de l’énonçable. Il y a une
raison pratique à cela. En s’élaborant, les discours se constituent en
associant des énoncés portant sur d’autres objets. Ces associations d’idées,
ces problématisations, ces façons de concevoir des liens forts entre des
énoncés portant sur des objets divers ne sont pas listables exhaustivement. Si
certaines problématisations sont historiquement très fortes même si elles
deviennent incompréhensibles quelques années plus tard, les possibilités
d’association restent très ouvertes et il n’est jamais possible de les épuiser
tout à fait.
Cette infinitude du réseau d’énoncés que forme l’imaginaire
conduit à mieux préciser le lien entre cette élaboration du concept
d’imaginaire et la pensée de Michel Foucault. Il est évident que cette
élaboration doit beaucoup à l’insistance du penseur sur la nécessité de penser
les objets dans leur dispersion. Il
est clair, en outre, que le concept d’énoncé est un emprunt à
L’archéologie du savoir; mais des
différences sont non moins certaines.
En effet, si l’opposition au concept d’épistémé a déjà été
signalée – nous suivons en cela les plus conséquents des disciples de Michel
Foucault
[4] –, il reste à
souligner une autre opposition fondamentale entre le concept d’imaginaire ainsi
construit et la pensée du philosophe. C’est la différence entre le concept
d’imaginaire et celui de « formation discursive ». Ce que vise Michel Foucault
en construisant cette notion, c’est, ni plus ni moins, de mettre en évidence
l’existence de champs discursifs autonomes, mus par la même façon de poser et
d’interpréter des problèmes. Leur point commun n’est pas un objet mais un style
d’interrogation. Les sciences en sont un exemple privilégié, mais non le seul.
Par exemple, un champ discursif constitué autour des questions de manifestation
des forces des ténèbres dans la sorcellerie et la possession a vu le jour au
XVI
e siècle. Il peut ainsi être traité comme une formation
discursive autonome même s’il n’a pas franchi le seuil de scientificité atteint
par les mathématiques… Le concept de formation discursive vise donc à isoler
des unités autonomes de discours, dont l’unité réside dans la façon commune de
poser des problèmes.
Au contraire de ce concept, l’imaginaire ne cherche pas à
rassembler les discours à partir d’une communauté de regard. Il vise à prendre
la mesure des énoncés qui circulent sur un objet
donné. Son but n’est pas de comprendre la genèse d’une science, mais
de voir comment un objet comme la famille, par exemple, est problématisé à
travers le temps, comment il est construit à chaque époque et à partir de
quelles problématisations s’opère cette construction. Ce n’est que parce qu’ils
sont rassemblés à partir d’un objet commun que les énoncés qui composent
l’imaginaire forment un réseau ouvert et que le jeu de la dispersion joue à
plein. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, comme d’autres philosophes
foucaldiens, tentent de construire un concept de formation discursive
respectant le principe de dispersion, mais qui n’est polarisé ni par un style
d’interrogation ni par un objet. Ce projet débouche sur une impossibilité
pratique : comment rassembler des énoncés sans critère d’unité préalable – un
type de constitution des discours ou un objet ? Par opposition à ce leurre
philosophique, une méthodologie bien plus praticable apparaît qui permet la
constitution de l’imaginaire en objet de science : il s’agit de rassembler les
principaux énoncés sur un objet, les problématisations les plus fréquentes,
sachant que cette tâche n’est jamais complète et que des associations d’idées
peuvent toujours être découvertes qui complètent et nuancent la reconstitution
de l’imaginaire opérée par le chercheur. Cette collecte permet ainsi de
construire un objet sociologique singulier, descriptible et réfutable,
l’imaginaire hégémonique, sorte de fresque des principales problématisations
d’un objet. Au total, un concept d’imaginaire hégémonique peut donc bien être
reconstruit : il s’agit de la somme, historiquement et socialement datée, des
problématisations disponibles pour penser un objet donné – la famille par
exemple.
Certes, on pourrait objecter que la famille étant un
concept difficilement constructible, dont le contenu varie tant historiquement
que géographiquement, une telle construction de l’imaginaire revient encore et
toujours à un choix arbitraire, à l’imposition d’une idée de la famille
d’autant plus perverse qu’elle reste ininterrogée. Mais cette pétition de
principe ne tient pas. Car si la construction de l’imaginaire est déterminée en
fonction d’un objet, il s’agit moins ici de faire l’histoire de l’imaginaire
d’un objet déterminé dont on donne au préalable la définition qu’une
histoire nominative qui tente de
mettre en évidence les variations historiques de l’extension du champ concerné,
la variété des problématisations liées au vocable de famille. Plutôt que de
chercher dans le passé les traces d’un objet défini au présent, l’étude des
imaginaires hégémoniques propose de mettre à jour les débats du passé pour
conjurer le risque du chronocentrisme. Si la nécessité de l’étude des
imaginaires s’impose, c’est bien pour éviter cet effet d’imposition de
problématiques.
Cette circonscription à un objet précis repose donc sur une
impossibilité d’ordre méthodologique : il n’est possible de reconstruire la
matrice des ressources cognitives à disposition des acteurs qu’à la condition
de lister les propositions récurrentes dans les discours, les associations
d’idées réitérées, les arguments répétés; ce qui n’est faisable qu’à la
condition de circonscrire résolument l’objet. Il est impossible en pratique de
dégager la structure générale des discours d’une époque. Si une architectonique
philosophique est possible, les sciences sociales n’ont de chance de saisir les
régularités des discours que si ceux-ci sont restreints à un domaine
particulier. Postuler que par inductions successives, on puisse arriver à
dégager une hypothétique structure générale des discours d’une époque est
douteux. En effet, l’étude d’imaginaires hégémoniques enseigne que les
propositions constituant la matrice du dicible forment souvent un amas
hétéroclite de problématisations hétérogènes. Les énoncés sont trop dispersés
pour que l’on puisse se passer d’une circonscription rigoureuse à un objet
déterminé dont on étudiera alors les mille et un visages au cours du
temps.
L’imaginaire hégémonique est
lié à une époque donnée. L’analyse des imaginaires repose
explicitement sur l’intuition que les problématisations et les discours sont
historiques, et que les prises de position les plus opposées à un moment donné
ont plus de choses en commun que d’éléments qui les séparent, que les propos
d’un défenseur farouche du familialisme dans l’entre-deux-guerres sont plus
proches de ceux des malthusiens de la même époque que de ceux d’un familialiste
d’aujourd’hui puisque tous les deux s’appuient dans leurs prises de position
sur le même fonds commun d’images et d’évidences. De ce fait, l’étude de
l’imaginaire hégémonique est double : en synchronie, elle correspond à la mise
au jour du réseau d’énoncés hétéroclites associés à un vocable donné; dans la
diachronie, elle implique de comprendre la réorganisation du réseau au sein
duquel certains énoncés disparaissent, se transforment ou voient le jour pour
donner lieu à une matrice neuve.
La construction de ce concept d’imaginaire hégémonique permet
de penser l’autonomie des discours par rapport aux pratiques. En insistant sur
l’existence d’un fonds d’énoncés dans lequel les acteurs puisent
stratégiquement pour définir et justifier leurs actions, le concept
d’imaginaire hégémonique fait apparaître le hiatus qui sépare l’action de sa justification,
les pratiques des représentations. Déterminés par les énoncés disponibles, les
discours sont en effet une façon de se positionner en réutilisant des
problématisations étrangères à la situation. Ils ne sont donc pas la traduction
des pratiques, mais un médium inadéquat qui sert tant bien que mal l’expression
stratégique des accords comme des rivalités. De ce fait, le concept
d’imaginaire hégémonique permet de comprendre l’historicité des énoncés, ce qui
rassemble des prises de position contradictoires à une époque donnée. Enfin, sa
construction est indissociable d’une méthodologie rigoureuse qui fait de
l’imaginaire non une instance profonde postulée d’où tout jaillirait, mais une
construction reconstituable par recension des associations d’idées fréquentes
sur un objet donné.
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Radical Democratic Politics, Londres, Verso.
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LÉVI-STRAUSS Claude, 1958, Anthropologie structurale, Paris, Plon.
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MAUSS Marcel, 1983, « Essai sur le don »,
in Sociologie et Anthropologie, Paris,
PUF-Quadrige.
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MORIN Edgar, 1956, Le Cinéma ou
l’homme imaginaire, Paris, Minuit.
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– 1969, La Rumeur
d’Orléans, Paris, Seuil.
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PARSONS Talcott [ 1937], Éléments
pour une sociologie de l’action, Paris, Plon.
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SARTRE Jean-Paul, 1967, L’Imaginaire. Psychologie phénoménologique de
l’imagination, Paris, Gallimard.
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TAROT Camille, 1999, De Durkheim
à Mauss, l’invention du symbolique. Sociologie et sciences des religions, Paris, La
Découverte/MAUSS.
·
THÉRY Irène, 1998, Couple,
filiation et parenté aujourd’hui. Le droit face aux mutations de la famille et
de la vie privée, Paris, Odile Jacob/La Documentation
française.
[1]
Cet échec nous semble d’autant plus impardonnable que, comme le
montre à juste titre Camille Tarot, la notion de symbolisme a été forgée par
Mauss pour rendre compte de rituels et fut un concept de sociologie religieuse
avant d’appartenir de plein droit à la sociologie générale.
[2]
Nous empruntons la notion de
speech act à John R. Searle et John Austin. En
dépit de l’insistance de Michel Foucault sur la différence entre le
speech act et l’énoncé dans
L’archéologie du savoir, les deux
notions nous semblent très proches, et nous pensons que l’on peut utiliser
l’une pour l’autre selon le contexte sans trahir l’intention de leurs
auteurs.
[3]
Par solutions de politique, en référence
au politique, nous entendons
l’ensemble des décisions et des conduites qui sont jugées acceptables et qui
sont prônées dans un groupe donné. La politique n’en est qu’une infime partie.
Il faut y adjoindre l’ensemble des normes et des modèles sociaux
valorisés.
[4]
Un exemple parmi tant d’autres : l’opposition à ce
pervertissement du traitement des objets dans la dispersion de Ernesto Laclau
et Chantal Mouffe dans
Hegemony and socialist
strategy [ 1987].