Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707135011
448 pages

p. 376 à 392
doi: 10.3917/rdm.017.0376

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En guise de dernier acte

no 17 2001/1

2001 Revue du Mauss En guise de dernier acte

La politique dans la société du risque  [1]

Ulrich Beck
La société du risque désigne une époque dans laquelle les aspects négatifs du progrès déterminent de plus en plus la nature des controverses qui animent la société. Ce qu’initialement personne ne voyait et surtout ne souhaitait, à savoir la mise en danger de chacun et la destruction de la nature, devient le moteur de l’histoire. Il ne s’agit donc pas d’analyser les dangers en tant que tels, mais de démontrer que, devant le péril industriel qui nous menace et la disparition des enjeux traditionnels du conflit de classe, apparaissent de nouvelles configurations.
Pour l’analyse politique, le plus important est tout d’abord de distinguer entre risques et dangers. C’est la confrontation de la société avec son potentiel d’autodestruction créé de toutes pièces qui marque à mes yeux la rupture. Les dangers de l’atome, de la chimie, de la manipulation génétique constituent des risques qui, contrairement à la première période industrielle 1) ne sont limités ni dans l’espace, ni dans le temps, ni sur le plan social, 2) ne peuvent être imputés à des personnes selon les règles de la causalité, de la culpabilité et de la responsabilité en vigueur, et 3) ne peuvent faire l’objet d’une compensation ou d’une quelconque assurance. Là où les assurances privées refusent de couvrir les risques – tel est le cas pour les développements technologiques que nous avons évoqués –, on franchit le seuil entre les risques calculables et les risques incalculables. Autrement dit : au regard des risques encourus, le système régulateur qui contrôle « rationnellement » les destructions industrielles ressemble à des freins de bicyclette montés sur un avion supersonique.
Si les effets secondaires non pensés de la production industrielle sont bien devenus les foyers d’une crise écologique globale, il ne faut pas pour autant en conclure que nous avons affaire à de simples problèmes environnementaux. Il s’agit bien davantage d’une crise profonde des institutions de la société industrielle dont les enjeux politiques sont considérables. On fabrique de façon industrielle des dangers qui sont tout à la fois externalisés sur le plan économique, individualisés sur le plan juridique, légitimés sur le plan scientifique, et minimisés sur le plan politique !
La question décisive est alors de savoir comment une politique écologique pourrait s’imposer et ainsi imposer des limitations à ce processus.
 
I
 
 
Il faut avant tout se garder de toute attitude naïve. Tout d’abord, une telle politique ne peut s’appuyer mécaniquement ni sur l’ampleur du danger ni sur l’idée implicite que tout le monde se sent nécessairement concerné. En effet, certains dangers – par exemple, celui des radiations atomiques – sont invisibles et imperceptibles pour l’homme de la rue. Les destructions et leur dénonciation sont des réalités qui doivent être médiatisées par des symboles – ainsi de la « mort des forêts » ( Waldsterben). C’est seulement à travers des images et par la mise en scène de symboles significatifs que l’on peut devenir « attentif » aux dangers imperceptibles qui menacent à notre insu le quotidien.
Ensuite, plus le danger est grave et proche, plus, paradoxalement, on résiste à en reconnaître l’évidence. Ceux qui sont le plus durement touchés sont souvent aussi ceux qui nient le plus obstinément le danger – et qui doivent le nier pour pouvoir continuer à vivre. Multiplier les visions apocalyptiques peut facilement engendrer des effets contraires à ceux que l’on recherchait, et renforcer l’impuissance et le fatalisme.
Enfin, la quête d’un sujet révolutionnaire que nous a légué la société de classe ne pourra pas aboutir si l’on cherche un substitut au prolétariat en feuilletant les pages d’un fanzine de la contre-culture. Bref, il n’existe pas de « prolétariat écologique ». Mais faut-il en rester là ? À mon avis, non. Cette façon de voir reste aveugle aux nouvelles formes de mobilisation. Malgré leur fragilité, celles-ci, en tirant le signal d’alarme, manifestent, face à une bureaucratie qui avait promis la sécurité, une prise de conscience des menaces qui pèsent sur la vie de chacun. La question centrale est donc celle de la réflexivité politique du danger. Si on se rend à l’évidence et que l’on prouve que les gardiens de la rationalité et de l’ordre permettent qu’on nous mette en danger de mort en toute légalité, cela va vraiment faire désordre au niveau politique. On peut dire qu’à la question de savoir quel était le sujet politique de la société industrielle correspond aujourd’hui celle de savoir en quoi consiste la réflexivité politique dans la société du risque. Il faut néanmoins souligner qu’une telle préoccupation collective pour les problèmes de sécurité, de la part à la fois des institutions et des médias, repose sur des conditions exceptionnelles qui sont le lot des démocraties les plus développées et les plus riches. De plus, cette réflexivité politique n’est l’apanage de personne. Comme on a pu s’en rendre compte au lendemain de Tchernobyl, elle sert à la fois les mouvements de contestation écologistes et le développement de politiques industrielles. Que l’écologie apparaisse dans les sondages comme une urgence n’est donc pas sans rapport avec les nombreuses initiatives citoyennes menées dans ce domaine. Mais il ne faut pas oublier qu’une telle urgence est indissociable du fait que les dangers de destruction sont aujourd’hui tout à la fois normalisés et en progression constante. Comment faut-il alors comprendrecette situation étrange ?
 
II
 
 
Le conflit industriel qui opposait le capital au travail avait un enjeu positif : des profits, de la prospérité, des biens. Le conflit écologique a un enjeu négatif : des destructions, des menaces, des maux. À la suite de Claus Offe, nous dirons qu’il correspond à un jeu négatif à somme nulle de nuisances collectives – un jeu qui se retourne contre les joueurs. Bref, à un jeu entre perdants. Ou plus précisémententre des perdants qui ne veulent pas prendre conscience de leurs pertes et qui les refoulent. Il s’agit, si l’on veut, d’une fin de partie (au sens de Beckett) dans laquelle les avantages pour lesquels on lutte sont toujours relatifs, toujours menacés. Elle consiste principalement 1) à nier les dangers (à les masquer ou à les euphémiser), ou encore, 2) dans la mesure où ce déni ne fonctionne pas, à dissimuler ou à empêcher l’établissement des relations de cause à effet, ou plus généralement, des responsabilités.
Le principe de survie exige légitimement que l’on sauvegarde la vie et que l’on écarte tous les dangers qui la menacent. Ce qui est nouveau et décisif en la matière, c’est ce conflit négatif dont l’unique enjeu est la distributions des maux. C’est un combat contre des ombres. Dans l’immédiat, il s’agit avant tout de lutter contre ces maux – et indirectement seulement pour les avantages qui y sont liés (éviter certains coûts, améliorer l’image de l’entreprise et sa position sur le marché, favoriser des valeurs comme la santé, la détente et les loisirs dans la nature) –, et surtout de refouler les effets, les conséquences et les responsabilités. Plus les aspects négatifs du progrès augmenteront, plus les agents industriels deviendront transparents. À terme, ils deviendront des personnages lumineux, rayonnant néanmoins comme une matière radioactive.
Dans la roulette écologique il n’y a donc pas de gagnants, mais seulement des avantages relatifs, éphémères et toujours incertains. D’une part, en raison de destructions qui s’étendent sans cesse et effacent toute frontière entre les agents et les victimes; d’autre part, à cause des victoires toujours provisoires dans les luttes qui s’opposent à ces refoulements et ces dénis, qu’elles résultent de connaissances scientifiques nouvelles ou de l’activisme de certains groupes spécialisés. Les positions menacées ressemblent à une poudrière susceptible, dans certaines circonstances, d’exploser au contact d’une seule étincelle d’information. C’est une menace pour tous, universelle, et donc une menace aussi pour les centres de la puissance industrielle, qui n’est pas sans répercussions jusque dans la sphère politique. J’ai constaté au cours de conversations combien les yeux des dirigeants de consortiums mondiaux pouvaient être fixés sur les actions apparemment dérisoires de certains groupuscules, comme celle par exemple, de l’un d’eux proclamant les îles de la mer du Nord « zone sans produits chimiques ». Ces dirigeants savent, ou se doutent, que de telles activités peuvent déclencher un incendie à grande échelle, dans lequel tout ce qu’ils ont élaboré pour assurer leur position sur le marché ou mis en œuvre en termes de sécurité peut être balayé, sans qu’ils puissent disposer de réels moyens de contrôle pour y faire face. Même l’intérêt explicite pour la « syndicalisation » du mouvement écologiste renvoie à cette détresse et à cette expérience d’impuissance du pouvoir industriel face à ce que le mouvement de contestation écologiste contient de diffus, d’incalculable et de fondamentalement légitime.
 
III
 
 
Dans le conflit opposant le capital au travail, à la baisse des salaire correspondait d’un point de vue comptable une hausse des profits. En revanche, dans le conflit écologique (considéré comme type idéal), cette interdépendance des intérêts opposés n’existe pas. Refouler ou nier les dangers ne signifie pas forcément récolter des profits. Ce qui importe avant tout, c’est de marginaliserles victimes. Si on ne peut nier le dommage, alors il faut le rendre le plus diffus possible afin que la faute ne soit pas imputable et que les dommages soient circonscrits à un nombre limité de victimes. Que l’on n’y parvienne pas toujours ou seulement ponctuellement, c’est fort possible, notamment en raison du fait que les destructions s’opèrent désormais à tous les niveaux et que la sensibilisation de la population aux thèmes écologiques ne cesse de croître. Les couches moyennes – et elles sont influentes – sont elles-mêmes de plus en plus touchées. Leur prospérité (leur jardin, leur petite maison, leurs vacances) et tous les fruits de leur labeur sont menacés. Lorsque la couche moyenne de la société subit un tel sort – comme la sociologie peut approximativement l’établir –, le système politique entend alors les cloches sonner… Plus grave encore : les enfants des responsables économiques, techniques et politiques posent aussi des questions embarrassantes. Mais tout cela n’a, bien sûr, rien d’automatique.
 
IV
 
 
Il convient de distinguer deux étapes dans le conflit écologique. La première est celle du conflit d’un seul contre tous, celui-ci révélant ce que les autres ne veulent pas voir tant ils ne perçoivent que les opportunités du développement industriel. Il s’agit donc à ce stade de faire prendre conscience du problème et de l’étendue du péril contre la croyance aveugle au progrès. De ce conflit, qui a débuté chez nous dans les années soixante-dix, le mouvement écologiste est sorti vainqueur d’une manière tout à fait inattendue – en comparaison avec d’autres pays. C’est bien ce que montre le « pic » de la sensibilisation pour l’écologie qui, pour la grande majorité des citoyens de l’Allemagne fédérale, vient avant le chômage. Ce succès est dû à une politique de scénarios d’horreurs réalistes qui a révélé par les moyens du diagnostic scientifique le scandale (par rapport aux prétentions du système) et qui a conduit à une plus grande réflexivité politique tant au niveau des médias que dans tous les recoins et toutes les couches de la société.
La seconde étape débute lorsque la connaissance écologique de l’étendue des destructions est totale en principe, alors que, en même temps, il ne se passe rien ou on se contente d’interventions de façade. Soit que les représentants de l’industrie aient tiré les leçons des mouvements de citoyens (ainsi le drame du trou dans la couche d’ozone peut-il donner une nouvelle légitimité à l’énergie nucléaire), soit que des blocages s’opèrent au niveau des institutions, soit encore que les priorités changent avec l’actualité (la croissance éclair de la RFA à la suite de l’écroulement de la RDA). Tout ce qui était douteux du côté de l’Ouest brille maintenant de tout son éclat. Le conflit qui éclate est désormais un conflit de responsabilité. Les stratégies de refoulement et de normalisation des institutions occupent alors le devant de la scène. Je crois que nous sommes, depuis le milieu des années quatre-vingt, parvenus progressivement à ce stade, mais sans le comprendre vraiment.
C’est l’une des raisons de la stagnation du mouvement écologiste. Ses questions et ses thèmes se sont imposés. Toutes les formations politiques en ont fait leur bannière. Mais on ne pourra faire de nouvelles conquêtes avec la désinvolture qui avait permis de briser la cuirasse du déni au cours de la première phase.
En tout cas, on ne doit pas aborder de travers le problème principal, celui de l’empoisonnement normal et légal, notamment en fixant des seuils trop élevés ou pas de seuils du tout, ou en suggérant d’indémontrables liens de cause à effet au profit des victimes. Le mouvement de contestation finit par s’engluer dans ce qui a fait jusqu’à maintenant son succès : des scénarios d’horreur scientifiques, qui restent aveugles et paralysants par rapport aux normes qui devraient être élaborées sur le plan institutionnel et politique. L’effacement général des indices doit être dissocié des cas individuels et mis en rapport avec le déficit historique des systèmes régulateurs. C’est seulement ainsi que d’autres règles et d’autres formes d’imputation des responsabilités, et par là d’autres dispositifs de répartition des coûts, d’autres modes de traitement des risques, d’autres obligations de justifier de ses choix, d’autres processus d’apprentissage seront rendus possibles et pourront être mis en œuvre. Même de petites avancées, peu spectaculaires (par exemple dans le droit pénal), pourraient, parce qu’elles concernent de nombreux cas et ont des effets à long terme, stimuler un processus d’apprentissage exemplaire et nécessaire si l’on veut se donner quelques chances d’obtenir des succès politiques.
Disons-le autrement : il est nécessaire de mettre en place des dispositifs d’imputabilité de la faute à tous les niveaux et par tous les moyens. Exemples :
  • modifier d’une façon générale la charge de la preuve : que les entreprises et les scientifiques aient obligation de se justifier devant l’opinion publique (premiers pas : les lois sur l’environnement en Californie);
  • ouvrir les cercles de discussion et d’expertise politiques, scientifiques et industriels au pluralisme disciplinaire en favorisant les contre-expertises et l’intervention d’avocats de l’autre bord;
  • soulever de nouvelles questions en matière de responsabilité civile, réformer le droit pénal;
  • faire apparaître au grand jour les lacunes du système assuranciel et l’impossibilité de couvrir par l’assurance de nombreux développements de la haute technologie;
  • reformuler le principe d’imputabilité de la faute : établir des responsabilités régionales en distinguant gagnants et perdants, par exemple dans les régions côtières où les structures hôtelières voient fuir leurs clients parce que les régions industrielles mettent du poison dans leurs plats;
  • proposer et négocier des conventions régionales entre les entreprises industrielles et la population en matière de reconnaissance des dommages infligés et d’octroi de dédommagements (comme au Japon en partie).
Les dispositifs de départ possibles sont nombreux : on peut fixer d’abord des seuils élevés, susceptibles d’être revus à la baisse si les preuves de « toxicité » sont difficiles à fournir ou, si l’on ne sait pas trop à quoi s’en tenir, déterminés de telle manière que la sécurité de la population prime sur les intérêts de l’industrie. Comment se fait-il en effet que des expérimentations en plein air, mais aussi de nombreuses productions chimiques normales et d’autres de plus grande ampleur puissent être mises en œuvre sans être couvertes par des assurances ? Comment est-il possible qu’il soit question, dans la loi sur les manipulations génétiques, « d’une culpabilité indépendante des responsabilités quant aux dangers » où la charge de la preuve incombe en fin de compte à nouveau aux victimes ? (Ce qui signifie qu’on se décharge a priori des dommages sur les perdants.) Dans le conflit écologique, les oppositions simples peuvent être trompeuses.
Toutefois, avec l’augmentation des périls et de leur évidence ( cf. la peste des algues !), l’éventualité qu’ils se cristallisent sur un espace donné s’accroît. Ne serait-il pas possible par exemple, d’identifier les perdants et les coupables, sur le plan régional ou national, et de demander à ces derniers de passer à la caisse ? D’identifier les pays qui jettent leurs ordures et ceux qui doivent nettoyer celles des autres ? De cette manière, l’anonymat serait rompu et des conflits instructifs pourraient se développer, révélant l’inadaptation des normes établies en matière d’imputation des responsabilités. (Il est clair que cela ne concerne pas seulement les centres industriels de la plaine du Pô dans le nord de l’Italie et les villégiatures de la côte adriatique, mais aussi l’opposition entre les régions industrielles au bord du Rhin et des pays riverains de la mer du Nord.)
De la même manière que s’est posée au XIXe siècle la « question sociale », la « question écologique » doit aujourd’hui être mise en rapport, sur le plan théorique et politique, avec des possibilités d’action au niveau de la société. C’est-à-dire sur le plan institutionnel, ce qui correspond bien au contexte dans lequel la question sociale avait été posée. La question de la responsabilitén’était pas claire dans les accidents du travail au XIXe siècle.
Le travailleur était-il lui-même à l’origine de l’accident parce qu’il avait mal introduit son bras, maintenant sectionné, dans la machine ? Était-ce de la responsabilité de l’ingénieur qui avait conçu le parc des machines ? de l’entrepreneur qui avait augmenté les cadences ? Le problème de la responsabilité reste toujours ambigu, ne serait-ce que pour des raisons scientifiques. Le problème de la responsabilité devait et doit être réglé – comme pour la question sociale – par des accords acquis de haute lutte, par des contrats sociaux, des normes juridiques. Ces expériences historiques doivent être appliquées à l’écologie. Il faut se battre autant contre un faux naturalisme que contre le moralisme optimiste qui s’expriment au sein du mouvement écologiste. Il s’agit dans les deux cas d’un aveuglement, d’une cécité à prendre la mesure du processus complexe qui permet, dans le droit, la science ou la politique, de refouler les questions écologiques [2].
 
V
 
 
L’industrie a tiré une leçon du mouvement écologiste : ce n’est pas la mise en évidence du danger et la perspective de sa suppression qui dominent la scène politique (comme on le sous-entendait au premier stade), mais le processus de refoulement des risques majeurs. Il ne s’agit plus seulement de nier les dangers, mais surtout de dénigrer les alternatives. On peut aussi
« écarter » un risque en mettant à dessein l’accent sur un autre, qui occupe alors la première place au titre de risque majeur. On y parvient surtout lorsque plusieurs risques majeurs cherchent à capter l’attention du politique, donc sur fond d’une politique de prise de conscience réussie. L’énergie nucléaire n’a pas besoin de propagande ouverte, elle peut conquérir à nouveau des marchés de façon pour ainsi dire défensive au moment même où l’on décrit les menaces qui pèsent sur la couche d’ozone. Lorsque les possibilités de sombrer abondent, la mise en scène politique des risques permet de fausser le jeu, de jouer l’innocent en accusant les autres des pires tourments.
Cette politique de refoulement, qui fonctionne si parfaitement, n’exerce-t-elle pas une réelle force d’intimidation ? Peut-être – mais on méconnaît alors que c’est jouer avec le feu sur le plan politique. En effet, la question de l’écologie c’est au fond, d’un point de vue politique et sociologique, celle de la violation des droits fondamentaux conditionnée et légitimée par les systèmes – notamment le droit à la vie et à l’intégrité des citoyens. Et cela n’a pas lieu en passant, accidentellement, dans quelques cas isolés. Cette violation des droits fondamentaux résulte du développement de l’industrie, de la prospérité, de la rationalité technique, et se produit aujourd’hui en plein jour, sous les projecteurs des médias et sous le regard lucide des initiatives citoyennes démocratiques. On pourrait dire sans trop exagérer que, face à l’autodestruction programmée par l’industrie, les formes et les instances traditionnelles de protection des droits fondamentaux ne font pas le poids. Un décret écologique, analogue à celui dont on s’est servi contre les extrémistes dans les années soixante-dix [3], aurait pour effet d’interdire à l’État lui-même d’intégrer la fonction publique et de placer l’industrie dans une situation où elle ne pourrait plus contourner les obstacles mis sur son chemin par la Constitution et qui lui en imposeraient le respect le plus strict.
On peut expliquer cela en suivant la théorie politique et sociale de Thomas Hobbes – théorie que l’on ne saurait assimiler à une théorie critique pour diverses raisons. Celui-ci plaide en faveur d’un État fort, autoritaire, mais mentionne un « droit de résistance » pour les citoyens. En raison de ses connotations actuelles surprenantes, il vaut la peine de citer ce texte : si un État met le citoyen dans une situation qui met en péril sa vie, au point qu’il « doive se dispenser des aliments, des médicaments, de l’air et de tout ce qui est nécessaire pour conserver la vie, dit Hobbes, alors le citoyen est libre de s’y opposer » [ Léviathan, 1980, p. 194].
Violation des droits fondamentaux de l’homme par un système : le stalinisme vient juste de s’écrouler comme un château de cartes. C’est sûrement incomparable… mais, dans le cas de l’écologie, ne s’agit-il pas aussi d’une crise des droits fondamentaux, une crise refoulée et atténuée par la prospérité, mais dont les effets à long terme qui fragilisent la société ne sauraient être sous-estimés ?
 
VI
 
 
Dans le conflit industriel traditionnel, il s’agissait, et il s’agit toujours, de questions de répartition, de propriété, de participation à la vie de l’entreprise, donc d’un éventail d’options politiques relativement limitées. À travers le nouveau conflit écologique, un universalisme étrange voit le jour.
Tout peut être entraîné dans le conflit : l’air, l’eau, l’énergie, les produits industriels, les modes de production, les normes, les institutions, les entreprises, les partis. À la lumière du péril général, les contraintes objectives perdent de leur caractère contraignant et objectif. Elles deviennent moins rigides et peuvent même être contournées lorsqu’émergent de nouvelles alternatives, d’autres possibilités qui avaient été exclues en raison de décisions implicites.
Ce qui ne manque pas d’intérêt, c’est que le réseau des institutions du pouvoir se modifie également. À travers les conflits liés aux problèmes de pauvreté, se sont développés des partis et des institutions – sans oublier les syndicats et diverses formes de participation collective. Dans les conflits écologiques qui couvent à petit feu et qui sont susceptibles d’éclater à tout instant, les acteur les plus actifs de la modernisation, à savoir le management, les gouvernements nationaux ou locaux, les syndicats, les partis politiques se trouvent soudain confrontés à des contraintes nouvelles qu’ils ne contrôlent pas. Ils font face à d’autres acteurs ou à des adversaires qu’ils n’avaient jamais rencontrés dans les arènes traditionnelles de la négociation collective et qui d’ailleurs n’y sont même pas représentés. Ainsi, les compromis et les garanties qui avaient été trouvées et fixées sont désormais susceptibles d’être contournés et anéantis. En d’autres termes : les garanties juridiques (contractuelles) et les garanties sociales, effectives, ne vont plus de pair : l’opinion et ceux qui la font, en fournissant des informations, jouent un rôle décisif; les acquis de la connaissance et les questions que soulèvent les scientifiques peuvent bouleverser du jour au lendemain tout ce qui avait été décrété non dangereux par pur refoulement. Les associations de citoyens et de consommateurs peuvent évidemment jouer un rôle semblable. Sans oublier l’accident improbable qui survient certes à l’autre bout du monde ou chez la concurrence, mais à la suite duquel tous les remparts de sécurité s’effondrent sous les projecteurs d’une opinion alarmée. À partir du moment où la survie de tous est en cause, les conflits écologiques sont suffisamment fondés moralement et socialement. Ils font éclater ces faux-semblants de sécurité, creusent en profondeur leurs sillons avec les interrogations et la défiance croissante qui s’introduit jusque dans les familles. Les conflits éclatent entre le père et le fils, le père et la fille, la mère et l’enfant. Perçus et gérés autrement par les femmes que par les hommes, ils peuvent même rendre la séduction plus difficile, stigmatiser des personnes, des groupes professionnels, des entreprises et provoquer des névroses tant individuelles que collectives. Tout cela sans que, vu de l’extérieur, le vernis des actions mises en œuvre, des décisions prises, des affirmations rassurantes en paraisse égratigné.
Ce dont personne ne peut plus se dispenser aujourd’hui, c’est de mener, ne serait-ce que du bout des lèvres, une politique écologique. Les activités industrielles qui nous portent préjudice ne peuvent être aujourd’hui poursuivies qu’à condition de s’avancer masqué, de décliner toute responsabilité et d’endosser le credo de la protection de la nature.
Mais cela signifie que la ligne de démarcation des conflits ne passe plus seulement entre ceux qui sont « pour » et ceux qui sont « contre » une production écologique et politiquement consciente. Le « pour » se divise en deux pôles : le pôle du « maquillage » et de l’intervention symbolique qui ne remonte pas aux causes et qui s’apprête en fait à bloquer et à refouler la reconnaissance véritable du problème, et le pôle de ceux qui souhaitent éviter ses conséquences avant et dès sa genèse.
 
VII
 
 
Les richesses sont des biens tangibles. Même lorsque, sous leur forme monétaire, elles deviennent plus abstraites, les gens en font une expérience concrète et quotidienne. En revanche, les destructions écologiques et les effets de la croissance industrielle dépendent du jugement des experts, d’une connaissance méthodique, de procédés de calcul, de règles de responsabilité et de reconnaissance scientifique et juridique, tout autant que de la politique d’information, le plus souvent défensive, des entreprises sur lesquelles se portent les soupçons et des institutions qui collaborent avec elles. Afin de « savoir », les gens doivent franchir des murs de néant. Et le problème est qu’ils n’y parviennent que très rarement en raison notamment du fait qu’ils ne peuvent s’appuyer sur de véritables contre-expertises. Les conflits écologiques se polarisent autour de cette question de la rationalité professionnelle. Ces conflits et la conscience écologique elle-même présupposent donc cet antagonisme des jugements d’experts.
La nature et la portée de ces conflits de rationalité constituent en même temps de bons indicateurs de la force et de l’ancrage d’un mouvement écologiste conscient : les opinions d’experts « déviants » s’expriment-elles encore à titre individuel ou commencent-elles à s’organiser ? Disposent-elles de moyens spécifiques de représentation ? Ces experts peuvent-ils mener leurs recherches au sein d’institutions reconnues ? Occupent-ils une place dans les cercles de décision ? Est-ce déterminant pour leurs carrières ? Dans la plupart des cas, il s’agit là moins d’intégrer directement des conceptions écologiques que d’élaborer et de mettre en œuvre des alternatives en termes de responsabilité et de reconnaissance des dangers. Les médecins doivent porter à la connaissance du public le problème social et politique que constituent les maladies provoquées par la dioxine. Les scientifiques doivent s’attaquer au problème du refoulement des causes, proposer et tester des modèles de responsabilité adaptés à la dimension internationale des dommages causés, et ainsi de suite.
Or ce qui est décisif, c’est l’architecture causale du péril révélée au moment de sa négociation publique et politique. La causalité, par principe, peut rester obscure, ambiguë, indécidable. Et au bout du compte, on désignera le plus souvent une matière, un produit, une branche professionnelle auxquels on attribuera la palme du pire dans le grand concours du refoulement écologique. Les causes, qui sont globales, seront ramenées à des causes particulières. Tel est le rituel sacrificiel moderne propre à la politique écologique symbolique. Ainsi de la « mort des forêts » : on ne met pas en cause l’absence de limitation de vitesse, la circulation des poids lourds ou l’industrie houillère, mais les voitures, voire même – selon la vieille recette industrielle qui a fait son succès – le défaut d’équipement en pots catalytiques. C’est ainsi que se met en place, à grand renfort d’analyses scientifiques, ce processus de refoulement et d’évitement dans le traitement des problèmes collectifs.
Cette lutte pour la détermination de la cause principale de la destruction écologique fait rage. Aujourd’hui on accuse la croissance démographique. Si on s’entend définitivement là-dessus, alors les pays les plus industrialisés s’en sortiront bien et on aura refilé le mistigri aux pays du tiers monde, auxquels on pourra décerner la palme du pire en matière de destruction de la planète.
 
VIII
 
 
Une nouveauté essentielle par rapport au conflit de l’époque industrielle, c’est que le scénario écologique prévoit que des individus ou des petits groupes puissent agir d’une manière très efficace. Cela est assez curieux, voire paradoxal. D’une part, lorsqu’ils sont menacés par une catastrophe industrielle, les régions, les États deviennent des ilôts de détresse. D’autre part, au sein des zones dangereuses, se joue un intéressant « judopolitique ». Il s’agit en effet de retourner les conséquences de la puissance industrielle dominante contre elle-même, par exemple en faisant valoir que les matières dangereuses sont devenues pratiquement omniprésentes. Prenons l’exemple d’un conflit actuel. En Allemagne, les sols sont contaminés par la dioxine, souvent bien au-delà des seuils autorisés, en particulier dans les régions industrielles, ce qui augmente les risques de cancer, en particulier pour les nourrissons et les enfants qui jouent à même le sol. Faire connaître au public le taux de toxicité des sols et l’importance du danger dans certaines régions, et proposer des seuils acceptables qui tiennent compte de l’incertitude générale est susceptible de déclencher une tempête politique, grâce à laquelle il deviendra peut-être possible d’imposer une politique de prévention. Ce qui d’ailleurs pourrait avoir des répercussions sur d’autres sujets et d’autres pays.
Redessiner ainsi les frontières du politique dans la société du risque ne conduit pas pour autant à affirmer que l’action collective menée par les instances politiques traditionnelles soit devenue superflue. Au contraire, modifier les dispositifs d’imputation des responsabilités, c’est nécessairement faire appel à la capacité de la « grande politique » à prononcer des sanctions. Néanmoins, les opportunités d’action politique sont aujourd’hui démultipliées. Les lieux et les instances où, apparemment, on ne fait que se plier aux contraintes objectives, deviennent des espaces politiques périphériques qui, dans l’interdépendance générale qui règne, ne peuvent ni être soumis à un contrôle absolu ni agir de façon autonome, mais peuvent en revanche faire émerger des alternatives qui rendent manifeste l’échec des politiques de prévention menées au niveau des institutions.
Répétons-le encore une fois, mais autrement : la politique écologique a une portée universelle par ses thèmes. Le conflit traverse même les personnes. Là où le cœur bat pour la nature, la raison est secouée et souvent aussi la routine des vieilles habitudes. Tout cela constitue l’arrière-plan d’un renversement qui ne peut être accompli, en dernière instance, que si de nombreuses personnes y contribuent. Les révolutions écologiques ne passent que par un étroit trou de serrure, par des changements infimes dans les façons de penser et d’agir des individus. Il y a bien sûr des objectifs généraux, des priorités et des dangers de dérapage. Réussir à contourner ces obstacles dépendra surtout de révolutions de fourmis, de ces millions de petites démarches à la base comme au sommet par lesquelles la possibilité d’un approfondissement écologique de la démocratie pourra être expérimentée voire conquise de haute lutte.
 
IX
 
 
Tout cela soulève à nouveau la question du sujet politique. L’individu doit-il donc vraiment rouler sa pierre sur la montagne avec sa contre-chi-mie de pacotille ? Non. Le scénario écologique libère, comme nous l’avons dit, une réflexivité d’ordre politique. Celle-ci ne favorise pas seulement une réaction écologique, mais chatouille très efficacement les institutions, renverse éventuellement les bases du calcul, remet en cause les autorités industrielles, déstabilise les certitudes les mieux établies, court-circuite la séparation instituée des espaces d’intervention et ranime en filigrane les vieilles oppositions sous des formes renouvelées. Bref, cela crée du mouvement – même involontaire – contre l’ordre dominant, dans ce système figé par les discours péremptoires et les faux-fuyants du monde industriel. Et grâce à ce vent, qui peut devenir tempête, les voiliers des Lumières écologistes peuvent trouver une dynamique et naviguer, tout autant dans le sens du vent que contre lui.
À travers cette réflexivité politique, dont l’exploitation à moitié naïve et stratégique a fait le succès du mouvement écologiste, se concentrent tous les ingrédients du conflit écologique : l’importance désormais attestée et objective d’accidents et de périls dissimulés; l’erreur séculaire de la gestion traditionnelle des dangers; le double jeu des institutions chargées de garantir la sécurité collective et de ceux qui mettent en danger les biens les plus fondamentaux que nous avons en commun; l’appel aux « nécessités objectives » comme vecteur de victoires durables dans la répartition des moyens; la fragilité qui finit par affecter toute forme de garantie, désormais suspendue à des connaissances susceptibles d’être sans cesse remises en cause.
 
X
 
 
Encore une fois : pourquoi alors ne fait-on rien – ou plus rien ? Cette fois, je répondrai par une autre question : en quoi consiste la compréhension et la prise au sérieux du danger dans et pour le quotidien ? La question sociale, face à ce problème, a fait une expérience singulière. On peut circonscrire la pauvreté par des définitions, on peut la faire disparaître dans les statistiques, mais elle n’en demeure pas moins pour l’homme une épreuve sensible et douloureuse. En revanche, l’écologie n’est pas seulement abstraite : elle suppose, au contraire, une défiance à l’égard des sens. Ce n’est souvent que contre les apparences de normalité que l’on peut percevoir le péril.
Ce n’est qu’à l’aide d’instruments de mesure compliqués, souvent coûteux, et de procédés méthodiques que l’on peut décider de la nature et du degré du danger. Les dangers en question conduisent en quelque sorte à remplacer les organes de perception individuels par des « organes » étatiques, bureaucratiques, scientifiques. Ce sont les instituts de recherche qui deviennent nos yeux, les institutions de santé publique nos oreilles et les ministères de l’environnementnos mains – ministères qui d’ailleurs le plus souvent s’en lavent les mains ! Pour reprendre cette image : que la main droite ignore ce que fait la main gauche, telle est ici la règle. Avec la reconnaissance du
« poison de la semaine », on se décharge subrepticement sur des institutions de sa propre faculté de juger. Pour le dire autrement, faire le hérisson face au danger constitue une forme de défense civile. La défense de l’autonomie souveraine des sens et de la conscience de soi contre ces définitions venues de l’extérieur, de surcroît infantilisantes et intimidantes, des flots de dangers qu’aucun barrage ne saurait contenir, constitue une vertu originaire de la démocratie. En fin de compte, pour que la peur disparaisse et retourne là d’où elle est (apparemment) venue : du néant, il faut continuer à faire la chose la plus naturelle au monde : faire confiance à ses yeux.
Expropriation des sens ou acceptation des dangers que l’on ne peut pas percevoir et manifestement pas éviter, voilà le dilemme central dans lequel nous plonge la pluralité mouvante des dangers au quotidien. Si on ne dénoue pas cette situation, toutes les initiatives dirigées contre les institutions ne serviront à rien, parce qu’elles ne font rien contre l’infantilisation des citoyens; bien au contraire elles contribuent à la consacrer.
Ce que voit ou ne voit pas un individu n’est pas déterminé par l’acuité de sa vue, et ne dépend pas seulement de lui et de son attention, mais essentiellement de ce qu’il sait ou de ce qu’il ignore. C’est la connaissance qui libère le regard. Celui qui sait davantage et autrement voit mieux, voit autrement et d’autres choses. Là où il est culturellement possible mais aussi de la plus haute importance de savoir quels sont les êtres vivants qui souffrent de la pollution de l’air, le phénomène devient visible et sensible. On percevra en conséquence les symptômes des arbres mourants même là où les institutions restent muettes sur la disparition des espèces ou la dédramatisent.
L’aveuglement quotidien devant l’omniprésence de dangers universels formalisés scientifiquement est donc un processus relatif, susceptible d’être changé. Il dépend de la connaissance dont dispose la société, de sa capacité à donner une forme concrète à son expérience et de l’attention que sa culture permet d’accorder « au premier coup d’œil » à des processus dont les effets sont discrets. Dans une perspective extrêmement lointaine, une société qui aura accordé toute son attention à la destruction industrielle de la vie et de ses normes, permettra d’acquérir et de diffuser des connaissances, mettra en valeur ce qui peut rendre visible ce qui était jusqu’à maintenant resté invisible, soumettra au moins certaines de ses caractéristiques fondamentales au jugement de tous. C’est seulement ainsi que, face au développement sauvage d’une « expertocratie ès danger », l’idée même de démocratie pourra être préservée. Celui qui souhaite ouvrir les yeux sur les questions écologiques et les garder ouverts doit produire et faire partager du savoir et des manières de voir, donc développer une culture.
On peut légitimement supposer qu’il existe une relation entre le macrocosme qui produit les dangers et le microcosme qui agit au quotidien, tant par rapport aux autres qu’à lui-même. De tels rapprochements demeurent encore largement impensés et inexplorés. Mais il est permis de penser par exemple, qu’une population qui se donne la peine de trier ses déchets aura bien du mal à comprendre pourquoi on continue à produire des montagnes de détritus. Les décharges deviendront donc les paratonnerres de la colère démocratique. A contrario, accepter et assumer sans distance critique la brutalité de la circulation automobile constitue la meilleure préparation mentale au prochain accident nucléaire majeur. La politique de la circulation est indissociable d’une culture politique plus large : elle consiste à établir des accords partout où cela est possible, à gagner un peu de tranquillité, même si cela peut conduire à imposer à certains des contraintes douloureuses.
Ce n’est pas seulement ce qui est perdu, mais l’absence de souvenir de cette perte qui la consacre une seconde fois, pour de bon. Le souvenir qui préserve ce qui est perdu d’une disparition dans les limbes est indissociable de la recherche d’une culture, du désir de maintenir une présence. Celui qui, enfermé dans l’éphémère du présent, méprise le passé parce qu’il est passé et n’ouvre pas son horizon à d’autres possibilités – dans sa propre vie, dans le rapport à la nature, à la politique – perdra jusqu’au souvenir de ce qu’il a perdu, y compris la douleur de la perte qui est à l’origine de toute contestation.
La nature est muette, certes. Pourtant, même les plantes peuvent commencer à témoigner lorsque l’attention de celui qui se soucie d’elle est sollicitée – sans mots, seulement à travers l’activité et l’observation humaines. L’environnement naturel devient ainsi un monde de signes et d’indices, un miroir, le symbole d’entités sensibles et de processus qui ne se voient pas à l’œil nu, mais apparaissent à celui qui, comme le dit le vieux Goethe, a appris à lire « dans le livre de la nature ».
 
XI
 
 
Ce n’est pas le fait que des espèces disparaissent qui attire l’attention sur la disparition des espèces. La contestation est elle aussi essentiellement un écho du spectacle donné dans les grands journaux et les émissions de télévision. C’est seulement lorsque la nature s’inscrit dans les images quotidiennes des hommes, dans les histoires qu’ils racontent, que les beautés et les souffrances qui en émanent sont exposées au regard.
Voir, c’est voir à travers la culture. L’attention naît par le récit. La culture, c’est nous qui voyons, qui écoutons par l’intermédiaire de symboles à travers lesquels ce qui est invisible ou oublié apparaît et vit d’une façon imagée. Cela ne va pas de soi, mais c’est ainsi que les choses se passent; et cela correspond à du travail, à de l’art, le plus souvent à un travail rédactionnel qui doit surmonter bien des résistances. Cet aspect sensible de la culture est pour cette raison aussi important que le courage et le savoir objectif. La réflexivité politique a besoin d’images pour se mettre en œuvre et se développer. Elle suppose donc une conception « journalistique » de son programme et des questions à creuser dans les médias où se fabrique l’opinion publique.
Tout cela présuppose de restaurer et de redéfinir, contre la science, les conditions mêmes de l’expérience dans la société. Car la science n’est plus depuis longtemps une science de l’expérience; c’est une science qui produit des données, des méthodes, des produits et dont la réussite – mesurée à l’aune de la compréhension qu’elle a d’elle-même – repose justement sur la limitation et la dévalorisation de l’expérience en tant que source subjective de l’incertitude sensible. Telle qu’elle se montre et règne aujourd’hui, la science s’est imposée pour ainsi dire contre l’expérience et son omnipotence, afin de parvenir à la puissance et à l’objectivité technique. L’expérience – entendue au sens de l’appréhension sensible de l’individu – est l’orpheline de ce monde transformé par la science. L’expérience, témoin n° 1, juge de la vérité, devient le concept essentiel du subjectif, une relique – l’atelier de faussaires qui s’emparent de la raison et se jouent d’elle. Ce n’est pas la science, mais c’est le sujet, la subjectivité qui se trompent.
Dépourvue de sujet, la science serait, conformément à son idéal, aussi parfaite que la technique qui doit mettre l’homme entre parenthèses lorsqu’il s’agit de maîtriser les dangers auxquels elle l’a exposé.
Mais c’est par cette expérience de la société qui proteste contre l’aveuglement dévastateur de la machine industrielle que l’on se fait entendre. La Science tire les leçons de la « science » de l’expérience publique, non seulement une fois en passant, mais d’une façon systématique, avec néanmoins quelques bons coups de main et en opposant une résistance farouche au dévoilement des effets qu’elle produit et des erreurs qu’elle refoule.
En effet, deux orientations et deux types de science commencent à se dissocierdans la civilisation du danger : la science des données et celle de l’expérience. La vieille science des laboratoires, aujourd’hui à son apogée, pénètre et structure le monde – jusqu’à manipuler le code génétique. Mathématisée, technicisée, cette science ne repose pas sur l’expérience. Or c’est justement cette expérience discursive et publique qui, par les controverses qu’elle mène, révèle les objectifs et les moyens, les conséquences et les dangers. Toutes deux ont leurs perspectives, leurs défauts, leurs contraintes et leurs méthodes particulières. La science des données et des laboratoires ne sera jamais capable de supprimer l’incertitude du probable, qui par définition n’exclut rien, et elle est aveugle aux conséquences qui accompagnent ses réussites et les mettent en péril. La négociation publique des dangers établit au contraire un lien avec le quotidien, elle est saturée d’expériences. Mais elle est aussi dépendante des médias, susceptible de subir des manipulations, d’une certaine manière hystérique. Dans tous les cas, dépourvue de laboratoires, elle dépend de la recherche et de l’argumentation scientifiques, alors qu’elle a besoin de la science (c’est là la tâche classique qui incombe aux universités !) pour poser des questions longtemps passées sous silence et se maintenir en éveil contre toutes les formes de résistances. Il ne s’agit donc pas d’une science des réponses, mais d’une science des questions. Mais elle peut aussi, par l’expression d’opinions controversées, proposer à l’examen public des objectifs et des normes, et éveiller ainsi des doutes et les rendre tenaces, des doutes qui seraient toujours restés à l’écart du champ de la science, traditionnellement aveugle aux conséquences. Dans les deux cas, il s’agit aussi d’un type de connaissance tout à fait différent. Là, il est spécialisé, complexe, dépendant de méthodes. Ici, il porte sur des caractéristiques concrètes et des erreurs fondamentales (par exemple, cette question décisive des seuils intangibles).
L’objectif serait – au sens de Popper – de rompre avec le diktat de la science des laboratoires, de le réguler par une forme de participation scientifique transparente et d’interpellation publique, et ainsi de surmonter les insuffisances de la conscience quotidienne et des mass media. Cette science de l’expérience publique produit déjà quelques effets. Néanmoins, elle reste à organiser et à doter des symboles de la connaissance et d’une compétence décisionnelle – dont la rationalité propre doit être fondée. Elle pourrait alors jouer le rôle d’une sorte de « chambre supérieure ». Elle devrait prendre comme critère d’évaluation la question : comment vou-lons-nous vivre ? et l’appliquer aux projets et aux conséquences de la recherche scientifique. C’est seulement à partir du déploiement maîtrisé de cette science de l’expérience, en dépit des controverses nécessaires qu’elle suscite à l’encontre des cercles fermés de la science des laboratoires, que la vigueur du droit, de la politique et du quotidien pourrait se faire entendre contre la domination des experts (et des contre-experts). C’est ainsi qu’aujourd’hui, comme on s’opposait hier aux passe-droits du monarque, on pourrait rétablir et fonder à nouveau frais la séparation des pouvoirs, le contrôle démocratique et le droit d’expression contre la technocratie de tous les dangers.
 
XII
 
 
Tout cela peut paraître idéaliste, passablement abstrait, bien improbable, technocratique et, ce qui est le plus vraisemblable, passer seulement pour une belle idée. Contre tous ces reproches, je ne peux ni ne souhaite me défendre. Il me semble que le passage d’une politique de révélation des scénarios d’horreur inspirée par la science à une nouvelle orientation portée par les sciences sociales et qui soulève avant tout le problème des responsabilités (quelle que soit la portée des question en jeu) permet de reprendre l’initiative politique et de fournir une réponse devenue très urgente au grand concours mondial du risque majeur avec les meilleures chances de succès.
Le mouvement écologiste et les Verts eux-mêmes ne sont pas les derniers à être divisés sur la question de savoir si l’ampleur et l’urgence des dangers ne contraignent pas à envisager des mesures technocratiques. Certains redoutent que lorsqu’il est minuit moins cinq et qu’il ne reste que quelques courts instants à vivre, on ne soit plus en situation de prendre des gants avec la liberté ou les idéaux des Lumières périmés depuis longtemps.
À mon avis il y a ici une erreur de raisonnement. On méconnaît l’affinité élective secrète entre le mouvement écologiste et la démocratisation de la société. Une politique à long terme contre les dangers exige de freiner le développement des techno-sciences, d’ouvrir des possibilités de l’infléchir, de le réviser et d’établir les responsabilités, bref suppose une capacité à rechercher des accords, donc à étendre la démocratie dans ces domaines jusque-là réservés de la science, de la technique et de l’industrie. On ne reconnaît pas et on n’exploite pas « les opportunités de la société du risque »
(Thomas Schmid). Il s’agit bien plutôt de jouer pleinement la carte du doute contre les certitudes dogmatiques de l’industrie. L’objectif n’est pas de revenir en arrière, mais de proposer une autre modernité, une modernité qui reste fidèle à l’exigence d’autodétermination et lutte contre sa négation dans la société industrielle.
Traduit par Stéphane Bornhausen et Philippe Chanial.
 
NOTES
 
[1] Ce texte constitue l’introduction à Politik in der Risikogesellschaft. Essays und Analysen, paru en 1991 (Suhrkamp Verlag, Francfort-sur-le-Main, p. 9 à 29).
[2] La sociologie est la science (peut-être la seule, si elle collabore avec les sciences historiques et politiques de la « question sociale ») qui peut rompre avec l’incapacité à agir des autres sciences, telle qu’elle résulte de leur regard morcelé sur la nature, de recherches et d’argumentations à courte vue, impuissantes à répondre aux défis actuels. Pour être plus prudent : elle pourrait le devenir si elle renouait avec sa perspective socio-historique et sa force de diagnostic. Il lui appartient d’élaborer la doctrine qui permettra, contre la société industrielle et ses institutions, de faire changer ceux qui bloquent la nécessaire réforme écologique tant au niveau de la pensée que de l’action. La « modernisation des sociétés modernes » – le thème du Congrès de sociologie de 1990 – vise au fond une modernisation des sociétés industrielles. Modernité et société industrielle désignent les deux pôles d’un conflit dont on ne prend conscience que peu à peu. C’est la norme des Lumières – c’est-à-dire la libération de contraintes qui n’ont plus de sens –, de la démocratie et de l’humanité, qui peut mettre en échec l’industrialisme déchaîné. La sociologie, qui a partie liée avec la société industrielle, jusque dans les cadres conceptuels et paradigmatiques de ses propres controverses, est appelée à réviser ses prémisses et ses théories au regard du défi écologique. C’est ce qu’elle doit faire si elle veut subsister. Sinon elle disparaîtra avec les erreurs de la société industrielle.
[3] Notamment pour interdire aux membres des partis d’extrême gauche l’accès à l’administration ( ndt).
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