2001
Revue du Mauss
En guise de dernier acte
La politique dans la société du risque
[1]
Ulrich Beck
La société du risque désigne une époque dans laquelle les
aspects négatifs du progrès déterminent de plus en plus la nature des
controverses qui animent la société. Ce qu’initialement personne ne voyait et
surtout ne souhaitait, à savoir la mise en danger de chacun et la destruction
de la nature, devient le moteur de l’histoire. Il ne s’agit donc pas d’analyser
les dangers en tant que tels, mais de démontrer que, devant le péril industriel
qui nous menace et la disparition des enjeux traditionnels du conflit de
classe, apparaissent de nouvelles
configurations.
Pour l’analyse politique, le plus important est tout d’abord de
distinguer entre risques et dangers.
C’est la confrontation de la société avec son potentiel d’autodestruction créé
de toutes pièces qui marque à mes yeux la rupture. Les dangers de l’atome, de
la chimie, de la manipulation génétique constituent des risques qui,
contrairement à la première période industrielle 1) ne sont limités ni dans
l’espace, ni dans le temps, ni sur le plan social, 2) ne peuvent être imputés à
des personnes selon les règles de la causalité, de la culpabilité et de la
responsabilité en vigueur, et 3) ne peuvent faire l’objet d’une compensation ou
d’une quelconque assurance. Là où les assurances privées refusent de couvrir
les risques – tel est le cas pour les développements technologiques que nous
avons évoqués –, on franchit le seuil entre les risques calculables et les
risques incalculables. Autrement dit : au regard des risques encourus, le
système régulateur qui contrôle « rationnellement » les destructions
industrielles ressemble à des freins de bicyclette montés sur un avion
supersonique.
Si les effets secondaires non pensés de la production
industrielle sont bien devenus les foyers d’une crise écologique globale, il ne
faut pas pour autant en conclure que nous avons affaire à de simples problèmes
environnementaux. Il s’agit bien davantage d’une crise profonde des institutions de la société
industrielle dont les enjeux politiques sont considérables. On
fabrique de façon industrielle des dangers qui sont tout à la fois externalisés
sur le plan économique, individualisés sur le plan juridique, légitimés sur le
plan scientifique, et minimisés sur le plan politique !
La question décisive est alors de savoir comment une politique
écologique pourrait s’imposer et ainsi imposer des limitations à ce
processus.
Il faut avant tout se garder de toute attitude naïve. Tout
d’abord, une telle politique ne peut s’appuyer mécaniquement ni sur l’ampleur
du danger ni sur l’idée implicite que tout le monde se sent nécessairement
concerné. En effet, certains dangers – par exemple, celui des radiations
atomiques – sont invisibles et imperceptibles pour l’homme de la rue. Les
destructions et leur dénonciation sont des réalités qui doivent être
médiatisées par des symboles – ainsi de la « mort des forêts » (
Waldsterben). C’est seulement à
travers des images et par la mise en scène de symboles significatifs que l’on
peut devenir « attentif » aux dangers imperceptibles qui menacent à notre insu
le quotidien.
Ensuite, plus le danger est grave et proche, plus,
paradoxalement, on résiste à en reconnaître l’évidence. Ceux qui sont le plus
durement touchés sont souvent aussi ceux qui nient le plus obstinément le
danger – et qui doivent le nier pour pouvoir continuer à vivre. Multiplier les
visions apocalyptiques peut facilement engendrer des effets contraires à ceux
que l’on recherchait, et renforcer l’impuissance et le fatalisme.
Enfin, la quête d’un sujet
révolutionnaire que nous a légué la société de classe ne pourra pas
aboutir si l’on cherche un substitut au prolétariat en feuilletant les pages
d’un fanzine de la contre-culture. Bref, il n’existe pas de « prolétariat
écologique ». Mais faut-il en rester là ? À mon avis, non. Cette façon de voir
reste aveugle aux nouvelles formes de mobilisation. Malgré leur fragilité,
celles-ci, en tirant le signal d’alarme, manifestent, face à une bureaucratie
qui avait promis la sécurité, une prise de conscience des menaces qui pèsent
sur la vie de chacun. La question centrale est donc celle de
la réflexivité politique du danger. Si
on se rend à l’évidence et que l’on prouve que les gardiens de la rationalité
et de l’ordre permettent qu’on nous mette en danger de mort en toute légalité,
cela va vraiment faire désordre au niveau politique. On peut dire qu’à la
question de savoir quel était le sujet politique de la société industrielle
correspond aujourd’hui celle de savoir en quoi consiste la réflexivité
politique dans la société du risque. Il faut néanmoins souligner qu’une telle
préoccupation collective pour les problèmes de sécurité, de la part à la fois
des institutions et des médias, repose sur des conditions exceptionnelles qui
sont le lot des démocraties les plus développées et les plus riches. De plus,
cette réflexivité politique n’est l’apanage de personne. Comme on a pu s’en
rendre compte au lendemain de Tchernobyl, elle sert à la fois les mouvements de
contestation écologistes et le développement de politiques industrielles. Que
l’écologie apparaisse dans les sondages comme une urgence n’est donc pas sans
rapport avec les nombreuses initiatives citoyennes menées dans ce domaine. Mais
il ne faut pas oublier qu’une telle urgence est indissociable du fait que les
dangers de destruction sont aujourd’hui tout à la
fois normalisés et en progression constante. Comment faut-il alors
comprendrecette situation étrange ?
Le conflit industriel qui opposait le capital au travail avait
un enjeu positif : des profits, de la
prospérité, des biens. Le conflit écologique a un enjeu
négatif : des destructions, des
menaces, des maux. À la suite de Claus Offe, nous dirons qu’il correspond à un
jeu négatif à somme nulle de nuisances collectives – un jeu qui se retourne
contre les joueurs. Bref, à un jeu entre perdants. Ou plus précisémententre des
perdants qui ne veulent pas prendre conscience de leurs pertes et qui les
refoulent. Il s’agit, si l’on veut, d’une fin de partie (au sens de Beckett)
dans laquelle les avantages pour lesquels on lutte sont toujours relatifs,
toujours menacés. Elle consiste principalement 1) à nier les dangers (à les
masquer ou à les euphémiser), ou encore, 2) dans la mesure où ce déni ne
fonctionne pas, à dissimuler ou à empêcher l’établissement des relations de
cause à effet, ou plus généralement, des responsabilités.
Le principe de survie exige légitimement que l’on sauvegarde la
vie et que l’on écarte tous les dangers qui la menacent. Ce qui est nouveau et
décisif en la matière, c’est ce conflit négatif dont l’unique enjeu est la
distributions des maux. C’est un combat contre des ombres. Dans l’immédiat, il
s’agit avant tout de lutter contre ces maux – et indirectement seulement pour
les avantages qui y sont liés (éviter certains coûts, améliorer l’image de
l’entreprise et sa position sur le marché, favoriser des valeurs comme la
santé, la détente et les loisirs dans la nature) –, et surtout de refouler les
effets, les conséquences et les responsabilités. Plus les aspects négatifs du
progrès augmenteront, plus les agents industriels deviendront transparents. À
terme, ils deviendront des personnages lumineux, rayonnant néanmoins comme une
matière radioactive.
Dans la roulette écologique il n’y a donc pas de gagnants, mais
seulement des avantages relatifs, éphémères et toujours incertains. D’une part,
en raison de destructions qui s’étendent sans cesse et effacent toute frontière
entre les agents et les victimes; d’autre part, à cause des victoires toujours
provisoires dans les luttes qui s’opposent à ces refoulements et ces dénis,
qu’elles résultent de connaissances scientifiques nouvelles ou de l’activisme
de certains groupes spécialisés. Les positions menacées ressemblent à une
poudrière susceptible, dans certaines circonstances, d’exploser au contact
d’une seule étincelle d’information. C’est une menace pour tous, universelle,
et donc une menace aussi pour les centres de la puissance industrielle, qui
n’est pas sans répercussions jusque dans la sphère politique. J’ai constaté au
cours de conversations combien les yeux des dirigeants de consortiums mondiaux
pouvaient être fixés sur les actions apparemment dérisoires de certains
groupuscules, comme celle par exemple, de l’un d’eux proclamant les îles de la
mer du Nord « zone sans produits chimiques ». Ces dirigeants savent, ou se
doutent, que de telles activités peuvent déclencher un incendie à grande
échelle, dans lequel tout ce qu’ils ont élaboré pour assurer leur position sur
le marché ou mis en œuvre en termes de sécurité peut être balayé, sans qu’ils
puissent disposer de réels moyens de contrôle pour y faire face. Même l’intérêt
explicite pour la « syndicalisation » du mouvement écologiste renvoie à cette
détresse et à cette expérience d’impuissance du pouvoir industriel face à ce
que le mouvement de contestation écologiste contient de diffus, d’incalculable
et de fondamentalement légitime.
Dans le conflit opposant le capital au travail, à la baisse des
salaire correspondait d’un point de vue comptable une hausse des profits. En
revanche, dans le conflit écologique (considéré comme type idéal), cette
interdépendance des intérêts opposés n’existe pas. Refouler ou nier les dangers
ne signifie pas forcément récolter des profits. Ce qui importe avant tout,
c’est de marginaliserles victimes. Si
on ne peut nier le dommage, alors il faut le rendre le plus diffus possible
afin que la faute ne soit pas imputable et que les dommages soient circonscrits
à un nombre limité de victimes. Que l’on n’y parvienne pas toujours ou
seulement ponctuellement, c’est fort possible, notamment en raison du fait que
les destructions s’opèrent désormais à tous les niveaux et que la
sensibilisation de la population aux thèmes écologiques ne cesse de croître.
Les couches moyennes – et elles sont influentes – sont elles-mêmes de plus en
plus touchées. Leur prospérité (leur jardin, leur petite maison, leurs
vacances) et tous les fruits de leur labeur sont menacés. Lorsque la couche
moyenne de la société subit un tel sort – comme la sociologie peut
approximativement l’établir –, le système politique entend alors les cloches
sonner… Plus grave encore : les enfants des responsables économiques,
techniques et politiques posent aussi des questions embarrassantes. Mais tout
cela n’a, bien sûr, rien d’automatique.
Il convient de distinguer deux étapes dans le conflit
écologique. La première est celle du conflit d’un seul contre tous, celui-ci
révélant ce que les autres ne veulent pas voir tant ils ne perçoivent que les
opportunités du développement industriel. Il s’agit donc à ce stade de faire
prendre conscience du problème et de l’étendue du péril contre la croyance
aveugle au progrès. De ce conflit, qui a débuté chez nous dans les années
soixante-dix, le mouvement écologiste est sorti vainqueur d’une manière tout à
fait inattendue – en comparaison avec d’autres pays. C’est bien ce que montre
le « pic » de la sensibilisation pour l’écologie qui, pour la grande majorité
des citoyens de l’Allemagne fédérale, vient avant le chômage. Ce succès est dû
à une politique de scénarios d’horreurs
réalistes qui a révélé par les moyens du diagnostic scientifique le
scandale (par rapport aux prétentions du système) et qui a conduit à une plus
grande réflexivité politique tant au niveau des médias que dans tous les
recoins et toutes les couches de la société.
La seconde étape débute lorsque la connaissance écologique de
l’étendue des destructions est totale
en principe, alors que, en même temps, il ne se passe rien ou on se contente
d’interventions de façade. Soit que les représentants de l’industrie aient tiré
les leçons des mouvements de citoyens (ainsi le drame du trou dans la couche
d’ozone peut-il donner une nouvelle légitimité à l’énergie nucléaire), soit que
des blocages s’opèrent au niveau des institutions, soit encore que les
priorités changent avec l’actualité (la croissance éclair de la RFA à la suite
de l’écroulement de la RDA). Tout ce qui était douteux du côté de l’Ouest
brille maintenant de tout son éclat. Le conflit qui éclate est désormais un
conflit de responsabilité. Les
stratégies de refoulement et de normalisation des institutions occupent alors
le devant de la scène. Je crois que nous sommes, depuis le milieu des années
quatre-vingt, parvenus progressivement à ce stade, mais sans le comprendre
vraiment.
C’est l’une des raisons de la stagnation du mouvement
écologiste. Ses questions et ses thèmes se sont imposés. Toutes les formations
politiques en ont fait leur bannière. Mais on ne pourra faire de nouvelles
conquêtes avec la désinvolture qui avait permis de briser la cuirasse du déni
au cours de la première phase.
En tout cas, on ne doit pas aborder de travers le problème
principal, celui de l’empoisonnement normal et
légal, notamment en fixant des seuils trop élevés ou pas de seuils
du tout, ou en suggérant d’indémontrables liens de cause à effet au profit des
victimes. Le mouvement de contestation finit par s’engluer dans ce qui a fait
jusqu’à maintenant son succès : des scénarios d’horreur scientifiques, qui
restent aveugles et paralysants par rapport aux normes qui devraient être
élaborées sur le plan institutionnel et politique. L’effacement général des
indices doit être dissocié des cas individuels et mis en rapport avec le
déficit historique des systèmes régulateurs. C’est seulement ainsi que d’autres
règles et d’autres formes d’imputation des responsabilités, et par là d’autres
dispositifs de répartition des coûts, d’autres modes de traitement des risques,
d’autres obligations de justifier de ses choix, d’autres processus
d’apprentissage seront rendus possibles et pourront être mis en œuvre. Même de
petites avancées, peu spectaculaires (par exemple dans le droit pénal),
pourraient, parce qu’elles concernent de nombreux cas et ont des effets à long
terme, stimuler un processus d’apprentissage exemplaire et nécessaire si l’on
veut se donner quelques chances d’obtenir des succès politiques.
Disons-le autrement : il est nécessaire de
mettre en place des dispositifs d’imputabilité de
la faute à tous les niveaux et par tous les moyens. Exemples
:
- modifier d’une façon générale la charge de la preuve : que
les entreprises et les scientifiques aient obligation de se justifier devant
l’opinion publique (premiers pas : les lois sur l’environnement en
Californie);
- ouvrir les cercles de discussion et d’expertise politiques,
scientifiques et industriels au pluralisme disciplinaire en favorisant les
contre-expertises et l’intervention d’avocats de l’autre bord;
- soulever de nouvelles questions en matière de
responsabilité civile, réformer le droit pénal;
- faire apparaître au grand jour les lacunes du système
assuranciel et l’impossibilité de couvrir par l’assurance de nombreux
développements de la haute technologie;
- reformuler le principe d’imputabilité de la faute : établir
des responsabilités régionales en distinguant gagnants et perdants, par exemple
dans les régions côtières où les structures hôtelières voient fuir leurs
clients parce que les régions industrielles mettent du poison dans leurs
plats;
- proposer et négocier des conventions régionales entre les
entreprises industrielles et la population en matière de reconnaissance des
dommages infligés et d’octroi de dédommagements (comme au Japon en
partie).
Les dispositifs de départ possibles sont nombreux : on peut
fixer d’abord des seuils élevés, susceptibles d’être revus à la baisse si les
preuves de « toxicité » sont difficiles à fournir ou, si l’on ne sait pas trop
à quoi s’en tenir, déterminés de telle manière que la sécurité de la population
prime sur les intérêts de l’industrie. Comment se fait-il en effet que des
expérimentations en plein air, mais aussi de nombreuses productions chimiques
normales et d’autres de plus grande ampleur puissent être mises en œuvre sans
être couvertes par des assurances ? Comment est-il possible qu’il soit
question, dans la loi sur les manipulations génétiques, « d’une culpabilité
indépendante des responsabilités quant aux dangers » où la charge de la preuve
incombe en fin de compte à nouveau aux victimes ? (Ce qui signifie qu’on se
décharge a priori des dommages sur les
perdants.) Dans le conflit écologique, les oppositions simples peuvent être
trompeuses.
Toutefois, avec l’augmentation des périls et de leur évidence (
cf. la peste des algues !),
l’éventualité qu’ils se cristallisent sur un espace donné s’accroît. Ne
serait-il pas possible par exemple, d’identifier les perdants et les coupables,
sur le plan régional ou national, et de demander à ces derniers de passer à la
caisse ? D’identifier les pays qui jettent leurs ordures et ceux qui doivent
nettoyer celles des autres ? De cette manière, l’anonymat serait rompu et des
conflits instructifs pourraient se développer, révélant l’inadaptation des
normes établies en matière d’imputation des responsabilités. (Il est clair que
cela ne concerne pas seulement les centres industriels de la plaine du Pô dans
le nord de l’Italie et les villégiatures de la côte adriatique, mais aussi
l’opposition entre les régions industrielles au bord du Rhin et des pays
riverains de la mer du Nord.)
De la même manière que s’est posée au XIXe
siècle la « question sociale », la « question écologique » doit aujourd’hui
être mise en rapport, sur le plan théorique et politique, avec des possibilités
d’action au niveau de la société. C’est-à-dire sur le plan institutionnel, ce
qui correspond bien au contexte dans lequel la question sociale avait été
posée. La question de la responsabilitén’était pas claire dans les accidents du
travail au XIXe siècle.
Le travailleur était-il lui-même à l’origine de l’accident
parce qu’il avait mal introduit son bras, maintenant sectionné, dans la machine
? Était-ce de la responsabilité de l’ingénieur qui avait conçu le parc des
machines ? de l’entrepreneur qui avait augmenté les cadences ? Le problème de
la responsabilité reste
toujours
ambigu, ne serait-ce que pour des raisons scientifiques. Le problème de la
responsabilité devait et doit être réglé – comme pour la question sociale – par
des accords acquis de haute lutte, par des
contrats sociaux, des normes juridiques. Ces
expériences historiques doivent être appliquées à l’écologie. Il faut se battre
autant contre un faux naturalisme que contre le moralisme optimiste qui
s’expriment au sein du mouvement écologiste. Il s’agit dans les deux cas d’un
aveuglement, d’une cécité à prendre la mesure du processus complexe qui permet,
dans le droit, la science ou la politique, de refouler les questions
écologiques
[2].
L’industrie a tiré une leçon du mouvement écologiste : ce n’est
pas la mise en évidence du danger et la perspective de sa suppression qui
dominent la scène politique (comme on le sous-entendait au premier stade), mais
le processus de refoulement des risques
majeurs. Il ne s’agit plus seulement de nier les dangers, mais
surtout de dénigrer les alternatives.
On peut aussi
« écarter » un risque en mettant à dessein l’accent sur un
autre, qui occupe alors la première place au titre de risque majeur. On y
parvient surtout lorsque plusieurs risques majeurs cherchent à capter
l’attention du politique, donc sur fond d’une politique de prise de conscience
réussie. L’énergie nucléaire n’a pas besoin de propagande ouverte, elle peut
conquérir à nouveau des marchés de façon pour ainsi dire défensive au moment
même où l’on décrit les menaces qui pèsent sur la couche d’ozone. Lorsque les
possibilités de sombrer abondent, la mise en scène politique des risques permet
de fausser le jeu, de jouer l’innocent en accusant les autres des pires
tourments.
Cette politique de refoulement, qui fonctionne si parfaitement,
n’exerce-t-elle pas une réelle force d’intimidation ? Peut-être – mais on
méconnaît alors que c’est jouer avec le feu sur le plan politique. En effet, la
question de l’écologie c’est au fond, d’un point de vue politique et
sociologique, celle de la
violation des droits
fondamentaux conditionnée et légitimée par les systèmes – notamment
le droit à la vie et à l’intégrité des citoyens. Et cela n’a pas lieu en
passant, accidentellement, dans quelques cas isolés. Cette violation des droits
fondamentaux résulte du développement de l’industrie, de la prospérité, de la
rationalité technique, et se produit aujourd’hui en plein jour, sous les
projecteurs des médias et sous le regard lucide des initiatives citoyennes
démocratiques. On pourrait dire sans trop exagérer que, face à
l’autodestruction programmée par l’industrie, les formes et les instances
traditionnelles de protection des droits fondamentaux ne font pas le poids. Un
décret écologique, analogue à celui dont on s’est servi contre les extrémistes
dans les années soixante-dix
[3], aurait pour effet d’interdire à l’État lui-même
d’intégrer la fonction publique et de placer l’industrie dans une situation où
elle ne pourrait plus contourner les obstacles mis sur son chemin par la
Constitution et qui lui en imposeraient le respect le plus strict.
On peut expliquer cela en suivant la théorie politique et
sociale de Thomas Hobbes – théorie que l’on ne saurait assimiler à une théorie
critique pour diverses raisons. Celui-ci plaide en faveur d’un État fort,
autoritaire, mais mentionne un « droit de résistance » pour les citoyens. En
raison de ses connotations actuelles surprenantes, il vaut la peine de citer ce
texte : si un État met le citoyen dans une situation qui met en péril sa vie,
au point qu’il « doive se dispenser des aliments, des médicaments, de l’air et
de tout ce qui est nécessaire pour conserver la vie, dit Hobbes, alors le
citoyen est libre de s’y opposer » [ Léviathan, 1980, p. 194].
Violation des droits fondamentaux de l’homme par un système :
le stalinisme vient juste de s’écrouler comme un château de cartes. C’est
sûrement incomparable… mais, dans le cas de l’écologie, ne s’agit-il pas aussi
d’une crise des droits fondamentaux, une crise refoulée et atténuée par la
prospérité, mais dont les effets à long terme qui fragilisent la société ne
sauraient être sous-estimés ?
Dans le conflit industriel traditionnel, il s’agissait, et il
s’agit toujours, de questions de répartition, de propriété, de participation à
la vie de l’entreprise, donc d’un éventail d’options politiques relativement
limitées. À travers le nouveau conflit écologique, un universalisme étrange
voit le jour.
Tout peut être entraîné dans le conflit : l’air, l’eau,
l’énergie, les produits industriels, les modes de production, les normes, les
institutions, les entreprises, les partis. À la lumière du péril général, les
contraintes objectives perdent de leur caractère contraignant et objectif.
Elles deviennent moins rigides et peuvent même être contournées lorsqu’émergent
de nouvelles alternatives, d’autres possibilités qui avaient été exclues en
raison de décisions implicites.
Ce qui ne manque pas d’intérêt, c’est que le réseau des
institutions du pouvoir se modifie également. À travers les conflits liés aux
problèmes de pauvreté, se sont développés des partis et des institutions – sans
oublier les syndicats et diverses formes de participation collective. Dans les
conflits écologiques qui couvent à petit feu et qui sont susceptibles d’éclater
à tout instant, les acteur les plus actifs de la modernisation, à savoir le
management, les gouvernements
nationaux ou locaux, les syndicats, les partis politiques se trouvent soudain
confrontés à des contraintes nouvelles qu’ils ne contrôlent pas. Ils font face
à d’autres acteurs ou à des adversaires qu’ils n’avaient jamais rencontrés dans
les arènes traditionnelles de la négociation collective et qui d’ailleurs n’y
sont même pas représentés. Ainsi, les compromis et les garanties qui avaient
été trouvées et fixées sont désormais susceptibles d’être contournés et
anéantis. En d’autres termes : les garanties juridiques (contractuelles) et les garanties
sociales, effectives,
ne vont plus de pair : l’opinion et
ceux qui la font, en fournissant des informations, jouent un rôle décisif; les
acquis de la connaissance et les questions que soulèvent les scientifiques
peuvent bouleverser du jour au lendemain tout ce qui avait été décrété non
dangereux par pur refoulement. Les associations de citoyens et de consommateurs
peuvent évidemment jouer un rôle semblable. Sans oublier l’accident improbable
qui survient certes à l’autre bout du monde ou chez la concurrence, mais à la
suite duquel tous les remparts de sécurité s’effondrent sous les projecteurs
d’une opinion alarmée. À partir du moment où la survie de tous est en cause,
les conflits écologiques sont suffisamment fondés moralement et socialement.
Ils font éclater ces faux-semblants de sécurité, creusent en profondeur leurs
sillons avec les interrogations et la défiance croissante qui s’introduit
jusque dans les familles. Les conflits éclatent entre le père et le fils, le
père et la fille, la mère et l’enfant. Perçus et gérés autrement par les femmes
que par les hommes, ils peuvent même rendre la séduction plus difficile,
stigmatiser des personnes, des groupes professionnels, des entreprises et
provoquer des névroses tant individuelles que collectives. Tout cela sans que,
vu de l’extérieur, le vernis des actions mises en œuvre, des décisions prises,
des affirmations rassurantes en paraisse égratigné.
Ce dont personne ne peut plus se dispenser aujourd’hui, c’est
de mener, ne serait-ce que du bout des lèvres, une politique écologique. Les
activités industrielles qui nous portent préjudice ne peuvent être aujourd’hui
poursuivies qu’à condition de s’avancer masqué, de décliner toute
responsabilité et d’endosser le credo
de la protection de la nature.
Mais cela signifie que la ligne de démarcation des conflits ne
passe plus seulement entre ceux qui sont « pour » et ceux qui sont « contre »
une production écologique et politiquement consciente. Le « pour » se divise en
deux pôles : le pôle du « maquillage » et de l’intervention symbolique qui ne
remonte pas aux causes et qui s’apprête en fait à bloquer et à refouler la
reconnaissance véritable du problème, et le pôle de ceux qui souhaitent éviter
ses conséquences avant et dès sa
genèse.
Les richesses sont des biens tangibles. Même lorsque, sous leur
forme monétaire, elles deviennent plus abstraites, les gens en font une
expérience concrète et quotidienne. En revanche, les destructions écologiques
et les effets de la croissance industrielle dépendent du jugement des experts,
d’une connaissance méthodique, de procédés de calcul, de règles de
responsabilité et de reconnaissance scientifique et juridique, tout autant que
de la politique d’information, le plus souvent défensive, des entreprises sur
lesquelles se portent les soupçons et des institutions qui collaborent avec
elles. Afin de « savoir », les gens doivent franchir des murs de néant. Et le
problème est qu’ils n’y parviennent que très rarement en raison notamment du
fait qu’ils ne peuvent s’appuyer sur de véritables contre-expertises.
Les conflits écologiques se polarisent autour de
cette question de la rationalité professionnelle. Ces conflits et la
conscience écologique elle-même présupposent donc cet antagonisme des jugements
d’experts.
La nature et la portée de ces conflits de rationalité
constituent en même temps de bons indicateurs de la force et de l’ancrage d’un
mouvement écologiste conscient : les opinions d’experts « déviants »
s’expriment-elles encore à titre individuel ou commencent-elles à s’organiser ?
Disposent-elles de moyens spécifiques de représentation ? Ces experts
peuvent-ils mener leurs recherches au sein d’institutions reconnues ?
Occupent-ils une place dans les cercles de décision ? Est-ce déterminant pour
leurs carrières ? Dans la plupart des cas, il s’agit là moins d’intégrer
directement des conceptions écologiques que d’élaborer et de mettre en œuvre
des alternatives en termes de responsabilité et de reconnaissance des dangers.
Les médecins doivent porter à la connaissance du public le problème social et
politique que constituent les maladies provoquées par la dioxine. Les
scientifiques doivent s’attaquer au problème du refoulement des causes,
proposer et tester des modèles de responsabilité adaptés à la dimension
internationale des dommages causés, et ainsi de suite.
Or ce qui est décisif, c’est l’architecture causale du péril
révélée au moment de sa négociation publique et politique. La causalité, par
principe, peut rester obscure, ambiguë, indécidable. Et au bout du compte, on
désignera le plus souvent une matière,
un produit,
une branche professionnelle auxquels
on attribuera la palme du pire dans le grand concours du refoulement
écologique. Les causes, qui sont globales, seront ramenées à des causes
particulières. Tel est le rituel sacrificiel moderne propre à la politique
écologique symbolique. Ainsi de la « mort des forêts » : on ne met pas en cause
l’absence de limitation de vitesse, la circulation des poids lourds ou
l’industrie houillère, mais les voitures, voire même – selon la vieille recette
industrielle qui a fait son succès – le défaut d’équipement en pots
catalytiques. C’est ainsi que se met en place, à grand renfort d’analyses
scientifiques, ce processus de refoulement et d’évitement dans le traitement
des problèmes collectifs.
Cette lutte pour la détermination de la cause principale de la
destruction écologique fait rage. Aujourd’hui on accuse la
croissance démographique. Si on
s’entend définitivement là-dessus, alors les pays les plus industrialisés s’en
sortiront bien et on aura refilé le mistigri aux pays du tiers monde, auxquels
on pourra décerner la palme du pire en matière de destruction de la
planète.
Une nouveauté essentielle par rapport au conflit de l’époque
industrielle, c’est que le scénario écologique prévoit que
des individus ou des petits groupes puissent agir
d’une manière très efficace. Cela est assez curieux, voire
paradoxal. D’une part, lorsqu’ils sont menacés par une catastrophe
industrielle, les régions, les États deviennent des ilôts de détresse. D’autre
part, au sein des zones dangereuses, se joue un intéressant « judopolitique ».
Il s’agit en effet de retourner les conséquences de la puissance industrielle
dominante contre elle-même, par exemple en faisant valoir que les matières
dangereuses sont devenues pratiquement omniprésentes. Prenons l’exemple d’un
conflit actuel. En Allemagne, les sols sont contaminés par la dioxine, souvent
bien au-delà des seuils autorisés, en particulier dans les régions
industrielles, ce qui augmente les risques de cancer, en particulier pour les
nourrissons et les enfants qui jouent à même le sol. Faire connaître au public
le taux de toxicité des sols et l’importance du danger dans certaines régions,
et proposer des seuils acceptables qui tiennent compte de l’incertitude
générale est susceptible de déclencher une tempête politique, grâce à laquelle
il deviendra peut-être possible d’imposer une politique de prévention. Ce qui
d’ailleurs pourrait avoir des répercussions sur d’autres sujets et d’autres
pays.
Redessiner ainsi les frontières du politique dans la société du
risque ne conduit pas pour autant à affirmer que l’action collective menée par
les instances politiques traditionnelles soit devenue superflue. Au contraire,
modifier les dispositifs d’imputation des responsabilités, c’est nécessairement
faire appel à la capacité de la « grande politique » à prononcer des sanctions.
Néanmoins, les opportunités d’action politique sont aujourd’hui démultipliées.
Les lieux et les instances où, apparemment, on ne fait que se plier aux
contraintes objectives, deviennent des espaces politiques périphériques qui,
dans l’interdépendance générale qui règne, ne peuvent ni être soumis à un
contrôle absolu ni agir de façon autonome, mais peuvent en revanche faire
émerger des alternatives qui rendent manifeste l’échec des politiques de
prévention menées au niveau des institutions.
Répétons-le encore une fois, mais autrement : la politique
écologique a une portée universelle par ses
thèmes. Le conflit traverse même les personnes. Là où le cœur bat
pour la nature, la raison est secouée et souvent aussi la routine des vieilles
habitudes. Tout cela constitue l’arrière-plan d’un renversement qui ne peut
être accompli, en dernière instance, que si de nombreuses personnes y
contribuent. Les révolutions écologiques ne passent que par un étroit trou de
serrure, par des changements infimes dans les façons de penser et d’agir des
individus. Il y a bien sûr des objectifs généraux, des priorités et des dangers
de dérapage. Réussir à contourner ces obstacles dépendra surtout
de révolutions de fourmis, de ces millions de
petites démarches à la base comme au sommet par lesquelles la
possibilité d’un approfondissement écologique de la démocratie pourra être
expérimentée voire conquise de haute lutte.
Tout cela soulève à nouveau la question du sujet politique.
L’individu doit-il donc vraiment rouler sa pierre sur la montagne avec sa
contre-chi-mie de pacotille ? Non. Le scénario écologique libère, comme nous
l’avons dit, une réflexivité d’ordre politique. Celle-ci ne favorise pas
seulement une réaction écologique, mais chatouille très efficacement les
institutions, renverse éventuellement les bases du calcul, remet en cause les
autorités industrielles, déstabilise les certitudes les mieux établies,
court-circuite la séparation instituée des espaces d’intervention et ranime en
filigrane les vieilles oppositions sous des formes renouvelées. Bref, cela crée
du mouvement – même involontaire – contre l’ordre dominant, dans ce système
figé par les discours péremptoires et les faux-fuyants du monde industriel. Et
grâce à ce vent, qui peut devenir tempête, les voiliers des Lumières
écologistes peuvent trouver une dynamique et naviguer, tout autant dans le sens
du vent que contre lui.
À travers cette réflexivité politique, dont l’exploitation à
moitié naïve et stratégique a fait le succès du mouvement écologiste, se
concentrent tous les ingrédients du conflit écologique : l’importance désormais
attestée et objective d’accidents et de périls dissimulés; l’erreur séculaire
de la gestion traditionnelle des dangers; le double jeu des institutions chargées de garantir
la sécurité collective et de ceux qui mettent en danger les biens les plus
fondamentaux que nous avons en commun; l’appel aux « nécessités objectives »
comme vecteur de victoires durables dans la répartition des moyens; la
fragilité qui finit par affecter toute forme de garantie, désormais suspendue à
des connaissances susceptibles d’être sans cesse remises en cause.
Encore une fois : pourquoi alors ne fait-on rien – ou plus rien
? Cette fois, je répondrai par une autre question : en quoi consiste la
compréhension et la prise au sérieux du danger dans et pour le quotidien ? La question sociale,
face à ce problème, a fait une expérience singulière. On peut circonscrire la
pauvreté par des définitions, on peut la faire disparaître dans les
statistiques, mais elle n’en demeure pas moins pour l’homme une épreuve
sensible et douloureuse. En revanche, l’écologie n’est pas seulement abstraite
: elle suppose, au contraire, une défiance à l’égard des sens. Ce n’est souvent
que contre les apparences de normalité que l’on peut percevoir le
péril.
Ce n’est qu’à l’aide d’instruments de mesure compliqués,
souvent coûteux, et de procédés méthodiques que l’on peut décider de la nature
et du degré du danger. Les dangers en question conduisent en quelque sorte à
remplacer les organes de perception individuels par des « organes » étatiques,
bureaucratiques, scientifiques. Ce sont les instituts de recherche qui
deviennent nos yeux, les institutions de santé publique nos oreilles et les
ministères de l’environnementnos mains – ministères qui d’ailleurs le plus
souvent s’en lavent les mains ! Pour reprendre cette image : que la main droite
ignore ce que fait la main gauche, telle est ici la règle. Avec la
reconnaissance du
« poison de la semaine », on se décharge subrepticement sur des
institutions de sa propre faculté de juger. Pour le dire autrement, faire le
hérisson face au danger constitue une forme de défense civile. La défense de
l’autonomie souveraine des sens et de la conscience de soi contre ces
définitions venues de l’extérieur, de surcroît infantilisantes et intimidantes,
des flots de dangers qu’aucun barrage ne saurait contenir, constitue une vertu
originaire de la démocratie. En fin de compte, pour que la peur disparaisse et
retourne là d’où elle est (apparemment) venue : du néant, il faut continuer à
faire la chose la plus naturelle au monde : faire confiance à ses
yeux.
Expropriation des sens ou acceptation des dangers que l’on ne
peut pas percevoir et manifestement pas éviter, voilà le
dilemme central dans lequel nous
plonge la pluralité mouvante des dangers au quotidien. Si on ne dénoue pas
cette situation, toutes les initiatives dirigées contre les institutions ne
serviront à rien, parce qu’elles ne font rien contre l’infantilisation des
citoyens; bien au contraire elles contribuent à la consacrer.
Ce que voit ou ne voit pas un individu n’est pas déterminé par
l’acuité de sa vue, et ne dépend pas seulement de lui et de son attention, mais
essentiellement de ce qu’il sait ou de ce qu’il ignore. C’est la connaissance
qui libère le regard. Celui qui sait davantage et autrement voit mieux, voit
autrement et d’autres choses. Là où il est culturellement possible mais aussi
de la plus haute importance de savoir quels sont les êtres vivants qui
souffrent de la pollution de l’air, le phénomène devient visible et sensible.
On percevra en conséquence les symptômes des arbres mourants même là où les
institutions restent muettes sur la disparition des espèces ou la
dédramatisent.
L’aveuglement quotidien devant l’omniprésence de dangers
universels formalisés scientifiquement est donc un
processus relatif, susceptible d’être
changé. Il dépend de la connaissance dont dispose la société, de sa
capacité à donner une forme concrète à son expérience et de l’attention que sa
culture permet d’accorder « au premier coup d’œil » à des processus dont les
effets sont discrets. Dans une perspective extrêmement lointaine, une société
qui aura accordé toute son attention à la destruction industrielle de la vie et
de ses normes, permettra d’acquérir et de diffuser des connaissances, mettra en
valeur ce qui peut rendre visible ce qui était jusqu’à maintenant resté
invisible, soumettra au moins certaines de ses caractéristiques fondamentales
au jugement de tous. C’est seulement ainsi que, face au développement sauvage
d’une « expertocratie ès danger »,
l’idée même de démocratie pourra être préservée. Celui qui souhaite ouvrir les
yeux sur les questions écologiques et les garder ouverts doit produire et faire
partager du savoir et des manières de voir, donc développer une
culture.
On peut légitimement supposer qu’il existe une relation entre
le macrocosme qui produit les dangers et le microcosme qui agit au quotidien,
tant par rapport aux autres qu’à lui-même. De tels rapprochements demeurent
encore largement impensés et inexplorés. Mais il est permis de penser par
exemple, qu’une population qui se donne la peine de trier ses déchets aura bien
du mal à comprendre pourquoi on continue à produire des montagnes de détritus.
Les décharges deviendront donc les paratonnerres de la colère démocratique.
A contrario, accepter et assumer sans
distance critique la brutalité de la circulation automobile constitue la
meilleure préparation mentale au prochain accident nucléaire majeur. La
politique de la circulation est indissociable d’une culture politique plus
large : elle consiste à établir des accords partout où cela est possible, à
gagner un peu de tranquillité, même si cela peut conduire à imposer à certains
des contraintes douloureuses.
Ce n’est pas seulement ce qui est perdu, mais l’absence de
souvenir de cette perte qui la consacre une seconde fois, pour de bon. Le
souvenir qui préserve ce qui est perdu d’une disparition dans les limbes est
indissociable de la recherche d’une culture, du désir de maintenir une
présence. Celui qui, enfermé dans l’éphémère du présent, méprise le passé parce
qu’il est passé et n’ouvre pas son horizon à d’autres possibilités – dans sa
propre vie, dans le rapport à la nature, à la politique – perdra jusqu’au
souvenir de ce qu’il a perdu, y compris la douleur de la perte qui est à
l’origine de toute contestation.
La nature est muette, certes. Pourtant, même les plantes
peuvent commencer à témoigner lorsque l’attention de celui qui se soucie d’elle
est sollicitée – sans mots, seulement à travers l’activité et l’observation
humaines. L’environnement naturel devient ainsi un monde de signes et
d’indices, un miroir, le symbole d’entités sensibles et de processus qui ne se
voient pas à l’œil nu, mais apparaissent à celui qui, comme le dit le vieux
Goethe, a appris à lire « dans le livre de la nature ».
Ce n’est pas le fait que des espèces disparaissent qui attire
l’attention sur la disparition des espèces. La contestation est elle aussi
essentiellement un écho du spectacle donné dans les grands journaux et les
émissions de télévision. C’est seulement lorsque la nature s’inscrit dans les
images quotidiennes des hommes, dans les histoires qu’ils racontent, que les
beautés et les souffrances qui en émanent sont exposées au regard.
Voir, c’est voir à travers la culture. L’attention naît par le
récit. La culture, c’est nous qui voyons, qui écoutons par l’intermédiaire de
symboles à travers lesquels ce qui est invisible ou oublié apparaît et vit
d’une façon imagée. Cela ne va pas de soi, mais c’est ainsi que les choses se
passent; et cela correspond à du travail, à de l’art, le plus souvent à un
travail rédactionnel qui doit surmonter bien des résistances. Cet aspect
sensible de la culture est pour cette raison aussi important que le courage et
le savoir objectif. La réflexivité politique a
besoin d’images pour se mettre en œuvre et se développer. Elle
suppose donc une conception « journalistique » de son programme et des
questions à creuser dans les médias où se fabrique l’opinion publique.
Tout cela présuppose de restaurer et de redéfinir, contre la
science, les conditions mêmes de l’expérience dans la société. Car la science
n’est plus depuis longtemps une science de l’expérience; c’est une science qui
produit des données, des méthodes, des produits et dont la réussite – mesurée à
l’aune de la compréhension qu’elle a d’elle-même – repose justement sur la
limitation et la dévalorisation de l’expérience en tant que source subjective
de l’incertitude sensible. Telle qu’elle se montre et règne aujourd’hui, la
science s’est imposée pour ainsi dire contre l’expérience et son omnipotence,
afin de parvenir à la puissance et à l’objectivité technique. L’expérience –
entendue au sens de l’appréhension sensible de l’individu – est l’orpheline de
ce monde transformé par la science. L’expérience, témoin n° 1, juge de la
vérité, devient le concept essentiel du subjectif, une relique – l’atelier de
faussaires qui s’emparent de la raison et se jouent d’elle. Ce n’est pas la
science, mais c’est le sujet, la subjectivité qui se trompent.
Dépourvue de sujet, la science serait, conformément à son
idéal, aussi parfaite que la technique qui doit mettre l’homme entre
parenthèses lorsqu’il s’agit de maîtriser les dangers auxquels elle l’a
exposé.
Mais c’est par cette expérience de la société qui proteste
contre l’aveuglement dévastateur de la machine industrielle que l’on se fait
entendre. La Science tire les leçons de la « science » de l’expérience
publique, non seulement une fois en passant, mais d’une façon systématique,
avec néanmoins quelques bons coups de main et en opposant une résistance
farouche au dévoilement des effets qu’elle produit et des erreurs qu’elle
refoule.
En effet, deux orientations et deux types de science commencent
à se dissocierdans la civilisation du danger : la science des données et celle
de l’expérience. La vieille science des laboratoires, aujourd’hui à son apogée,
pénètre et structure le monde – jusqu’à manipuler le code génétique.
Mathématisée, technicisée, cette science ne repose pas sur l’expérience. Or
c’est justement cette expérience discursive et publique qui, par les
controverses qu’elle mène, révèle les objectifs et les moyens, les conséquences
et les dangers. Toutes deux ont leurs perspectives, leurs défauts, leurs
contraintes et leurs méthodes particulières. La science des données et des
laboratoires ne sera jamais capable de supprimer l’incertitude du probable, qui
par définition n’exclut rien, et elle est aveugle aux conséquences qui
accompagnent ses réussites et les mettent en péril. La négociation publique des
dangers établit au contraire un lien avec le quotidien, elle est saturée
d’expériences. Mais elle est aussi dépendante des médias, susceptible de subir
des manipulations, d’une certaine manière hystérique. Dans tous les cas,
dépourvue de laboratoires, elle dépend de la recherche et de l’argumentation
scientifiques, alors qu’elle a besoin de la science (c’est là la tâche
classique qui incombe aux universités !) pour poser des questions longtemps
passées sous silence et se maintenir en éveil contre toutes les formes de
résistances. Il ne s’agit donc pas d’une science des réponses, mais d’une
science des questions. Mais elle peut
aussi, par l’expression d’opinions controversées, proposer à l’examen public
des objectifs et des normes, et éveiller ainsi des doutes et les rendre
tenaces, des doutes qui seraient toujours restés à l’écart du champ de la
science, traditionnellement aveugle aux conséquences. Dans les deux cas, il
s’agit aussi d’un type de connaissance tout à fait différent. Là, il est
spécialisé, complexe, dépendant de méthodes. Ici, il porte sur des
caractéristiques concrètes et des erreurs fondamentales (par exemple, cette
question décisive des seuils intangibles).
L’objectif serait – au sens de Popper – de rompre avec le
diktat de la science des laboratoires,
de le réguler par une forme de participation scientifique transparente et
d’interpellation publique, et ainsi de surmonter les insuffisances de la
conscience quotidienne et des mass
media. Cette science de l’expérience publique produit déjà quelques
effets. Néanmoins, elle reste à organiser et à doter des symboles de la
connaissance et d’une compétence décisionnelle – dont la rationalité propre
doit être fondée. Elle pourrait alors jouer le rôle d’une sorte de « chambre
supérieure ». Elle devrait prendre comme critère d’évaluation la question :
comment vou-lons-nous vivre ? et l’appliquer aux projets et aux conséquences de
la recherche scientifique. C’est seulement à partir du déploiement maîtrisé de
cette science de l’expérience, en dépit des controverses nécessaires qu’elle
suscite à l’encontre des cercles fermés de la science des laboratoires, que la
vigueur du droit, de la politique et du quotidien pourrait se faire entendre
contre la domination des experts (et des contre-experts). C’est ainsi
qu’aujourd’hui, comme on s’opposait hier aux passe-droits du monarque, on
pourrait rétablir et fonder à nouveau frais la séparation des pouvoirs, le
contrôle démocratique et le droit d’expression contre la technocratie de tous
les dangers.
Tout cela peut paraître idéaliste, passablement abstrait, bien
improbable, technocratique et, ce qui est le plus vraisemblable, passer
seulement pour une belle idée. Contre tous ces reproches, je ne peux ni ne
souhaite me défendre. Il me semble que le passage d’une politique de révélation
des scénarios d’horreur inspirée par la science à une nouvelle orientation
portée par les sciences sociales et qui soulève avant tout le problème des
responsabilités (quelle que soit la portée des question en jeu) permet de
reprendre l’initiative politique et de fournir une réponse devenue très urgente
au grand concours mondial du risque majeur avec les meilleures chances de
succès.
Le mouvement écologiste et les Verts eux-mêmes ne sont pas les
derniers à être divisés sur la question de savoir si l’ampleur et l’urgence des
dangers ne contraignent pas à envisager des mesures technocratiques. Certains
redoutent que lorsqu’il est minuit moins cinq et qu’il ne reste que quelques
courts instants à vivre, on ne soit plus en situation de prendre des gants avec
la liberté ou les idéaux des Lumières périmés depuis longtemps.
À mon avis il y a ici une erreur de raisonnement. On méconnaît
l’affinité élective secrète entre le mouvement écologiste et la démocratisation
de la société. Une politique à long terme contre les dangers exige de freiner
le développement des techno-sciences, d’ouvrir des possibilités de l’infléchir,
de le réviser et d’établir les responsabilités, bref suppose une capacité à
rechercher des accords, donc à étendre la démocratie dans ces domaines
jusque-là réservés de la science, de la technique et de l’industrie. On ne
reconnaît pas et on n’exploite pas « les
opportunités de la société du risque »
(Thomas Schmid). Il s’agit bien plutôt de jouer pleinement la
carte du doute contre les certitudes dogmatiques de l’industrie. L’objectif
n’est pas de revenir en arrière, mais de proposer une autre modernité, une
modernité qui reste fidèle à l’exigence d’autodétermination et lutte contre sa
négation dans la société industrielle.
Traduit par Stéphane Bornhausen
et Philippe Chanial.
[1]
Ce texte constitue l’introduction à
Politik in der Risikogesellschaft. Essays und
Analysen, paru en 1991 (Suhrkamp Verlag, Francfort-sur-le-Main, p. 9
à 29).
[2]
La sociologie est
la
science (peut-être la seule, si elle collabore avec les sciences historiques et
politiques de la « question sociale ») qui peut rompre avec l’incapacité à agir
des autres sciences, telle qu’elle résulte de leur regard morcelé sur la
nature, de recherches et d’argumentations à courte vue, impuissantes à répondre
aux défis actuels. Pour être plus prudent : elle pourrait le devenir si elle
renouait avec sa perspective socio-historique et sa force de diagnostic. Il lui
appartient d’élaborer la doctrine qui permettra,
contre la société industrielle et ses
institutions, de faire changer ceux qui bloquent la nécessaire réforme
écologique tant au niveau de la pensée que de l’action. La « modernisation des
sociétés modernes » – le thème du Congrès de sociologie de 1990 – vise au fond
une modernisation des sociétés
industrielles. Modernité et société industrielle
désignent les deux pôles d’un conflit dont on ne prend conscience que peu à
peu. C’est la norme des Lumières – c’est-à-dire la libération de contraintes
qui n’ont plus de sens –, de la démocratie et de l’humanité, qui peut mettre en
échec l’industrialisme déchaîné. La sociologie, qui a partie liée avec la
société industrielle, jusque dans les cadres conceptuels et paradigmatiques de
ses propres controverses, est appelée à réviser ses prémisses et ses théories
au regard du défi écologique. C’est ce qu’elle doit faire si elle veut
subsister. Sinon elle disparaîtra avec les erreurs de la société
industrielle.
[3]
Notamment pour interdire aux membres des partis d’extrême
gauche l’accès à l’administration (
ndt).