2001
Revue du Mauss
En guise de dernier acte
Le déni du déjà-là. Sur la posture constructiviste comme
manifestation de l’esprit du temps
Jacques Dewitte
En consacrant un numéro au thème du constructivisme, c’est un
lièvre de taille que lève la Revue du
MAUSS, un gibier omniprésent et insaisissable qui oblige à faire fi
de bien des cloisonnements car il court, il court dans toutes les garennes de
la vie intellectuelle. Seul sans doute un braconnier qui ne soucie guère des
clôtures du savoir peut avoir une chance, ne disons même pas de l’attraper,
mais de prendre la mesure du territoire qu’il couvre et de ses multiples
incidences.
À bien des égards, le constructivisme apparaît comme une
manifestation typique de l’esprit du temps, comme une signature bien
reconnaissable de notre époque. Ce courant, nullement limité aux sciences
sociales, semble constituer un mouvement très large et bien organisé (en
Allemagne, il a déjà donné lieu à deux importants colloques internationaux
suivis de publications
[1]) Certes, il n’est pas non plus le seul courant de
pensée qui occupe le devant de la scène. Au moins aussi important que la «
galaxie constructiviste », il y a une constellation naturaliste également très
influente (avec les neurosciences, les sciences cognitives, la sociobiologie –
en France, J.-P. Changeux et D. Sperber en sont les figures les plus connues),
et il faudrait d’ailleurs s’interroger sur leur relation mutuelle. De prime
abord, on pourrait penser que le naturalisme et le constructivisme sont deux
tendances opposées et incompatibles : primat du biologique d’une part, primat
des constructions culturelles de l’autre. Mais ce n’est pas tout à fait vrai :
le constructivisme et le naturalisme peuvent très bien coexister et ne former
qu’une seule attitude. On le voit bien chez Changeux dont la conception
fondamentale peut être caractérisée comme un constructivisme naturaliste (ou
biologiste) : la réalité est construite par le cerveau.
Comment parler de cette galaxie, de cette constellation
constructiviste, de cette hydre aux mille têtes qui ont à peu près toutes le
même visage ? Pour élaborer à son propos un discours critique, on est forcément
obligé, si on veut mettre en évidence certains traits essentiels, et si on ne
veut pas se perdre dans d’infinis détails, d’en élaborer une sorte de
portrait-robot. En termes épistémologiques plus nobles, cela s’appelle un type
idéal; mais on pourrait facilement objecter aussi que ce n’est qu’un amalgame.
La réflexion que j’esquisserai ici a été suscitée par diverses lectures dont je
ne ferai que rarement état de manière directe. J’aurai en vue une certaine
figure que l’on retrouve constamment et que je tenterai d’aborder sur un plan
général, mais en m’efforçant aussi de ne pas perdre de vue les indispensables
nuances entre des variantes plus ou moins radicales ou modérées.
Je proposerai ici deux angles d’approche distincts. Le premier
– « l’inspiration fondamentale » – sera une tentative de genèse psychologique
ou phénoménologique : quelles sont les motivations, quelle est l’inspiration
fondamentale du constructivisme, et notamment de cette jubilation, de ce
sentiment de supériorité qui émane des écrits où s’exprime la posture
constructiviste ? Le second angle d’approche – « la relation intentionnelle » –
consistera à repérer un « moment constructiviste » et à l’intégrer dans un
ensemble plus vaste, la caractéristique du constructivisme étant d’avoir isolé
un moment de pensée important qu’il a seulement eu le tort d’autonomiser. Une
critique féconde doit donc consister à reconstituer le
nexus global dont ce moment a été
détaché, et qui réside dans la relation fondamentale entre le réel et les
formes ou médiations requises pour l’appréhender. Pour préciser les conditions
de cette relation, je ferai appel au concept phénoménologique d’«
intentionnalité » et tenterai de tenir compte à la fois d’un « moment
constructiviste » et d’un « moment réaliste ».
L’INSPIRATION FONDAMENTALE
Plutôt que d’effectuer une attaque frontale contre le
constructivisme, je voudrais adopter une approche indirecte qui consistera à
élaborer une sorte de genèse phénoménologique ou même psychologique de
l’esprit, de l’attitude, de la posture même qui le caractérise. Pour ce faire,
je vais tenter de saisir cette posture comme se situant « en aval » d’une
expérience fondamentale située « en amont », et qu’il faut chercher à
reconstituer. Ce qui est en jeu, selon mon hypothèse, c’est le statut du
donné et l’attitude mentale et
existentielle que l’on peut avoir envers lui. Le monde, la réalité, la nature
et notre propre vie sont d’abord donnés : ils sont là, s’imposent à nous
préalablement à toute initiative. Mais la question est alors de savoir ce que
nous faisons de ce donné, ou selon quelles modalités existentielles, pratiques,
théoriques nous nous rapportons à lui. Et à ce niveau très originaire, il peut
s’agir tout aussi bien de choses naturelles ou humaines (sociales,
culturelles); il n’y a pas à cet égard de différence essentielle. Or, il arrive
alors bien souvent que ce donné, cette évidence naturelle, se met soudain à
vaciller, à être affecté d’une sorte de tremblement ou même d’ébranlement. D’où
cette expérience première dans laquelle on a souvent vu l’origine de la
philosophie, mais où l’on peut situer aussi celle de la poésie et, pourquoi
pas, d’une certaine forme de science : le thaumazein, l’étonnement devant ce qui est,
devant le monde, le réel, la nature ou la société en tant que donnés. Cette
émotion est un étonnement, qui pour certains sera un émerveillement et pour
d’autres un effroi, qui pourra déboucher chez les uns sur l’acceptation et chez
les autres sur la rébellion, mais qui dans tous les cas implique une
vacillation de la simple évidence immédiate – il aurait pu se faire que cela
n’existât pas, il aurait pu se faire que cela fût autrement que cela est ! Le
donné n’est donc pas aussi naturel et évident qu’il y paraissait. Son simple
fait, sa factualité ou facticité résulte donc, il faut bien le supposer, d’un
événement, d’un mouvement, d’une genèse, d’une apparition (dans tous les sens du mot, et
notamment fantomatique). On est passé d’une présence massive et positive, d’une
positivité sans faille et sans partage au sentiment que cette présence a sinon
une histoire ou une préhistoire, du moins une genèse, une origine (Heidegger
nous ayant rappelé qu’en allemand Ursprung, origine, veut dire littéralement le «
saut originaire »). Ce qui est et semblait subsister de manière massive et
immuable est issu d’un saut, d’une saillie, comme l’eau qui sourd de la source,
qui jaillit d’un fond obscur et invisible.
Or, celui qui éprouve cette émotion première, cet étonnement
devant la présence de ce qui est n’est pas aveugle non plus au fait que, le
plus souvent, ce moment de vacillation est occulté par l’existence trop
évidente, trop massive des choses qui demeurent dans le monde visible. Il se
rend bien compte, car il l’a éprouvé maintes fois en lui-même, que ce
vacillement miraculeux ne dure pas, qu’il ne tarde pas à faire place à la
croyance illusoire que cela est simplement « donné » au sens de choses et
d’êtres naturels et évidents (ou au sens d’une simple « donnée » empirique). Et
c’est là que je situerai la motivation première d’une certaine forme de
constructivisme (pas encore celle que je critiquerai le plus sévèrement):
l’étonnement premier que cela soit s’accompagne du regret que cette émotion
soit bientôt recouverte par une présence trop massive, trop évidente. D’où
cette stratégie imaginée pour réactiver l’émotion première, pour retrouver la
merveille du commencement : ne pas accepter le donné comme simplement donné et
tenter de le reconstruire ou de le construire de l’intérieur, grâce aux
ressources de l’art, de la poésie ou de la philosophie. Telle fut, je crois,
l’attitude fondamentale de celui qui fut mon premier maître en philosophie, le
philosophe et poète Max Loreau. Dans une longue interview où il s’expliquait
sur ses intentions, il déclarait :
« [Il s’agit] de faire qu’au lieu d’être simplement
constatée, toute chose soit l’avénement d’une force irrésistible, d’une mise en
train et d’un élan plus fort que tout. [… ] Dans l’expérience ordinaire et
apprise des choses, quand l’œil voit un objet – cette table, cette pomme –, la
chose ne se donne pas comme un mouvement. [… ]La table [… ] ne vient pas à moi
comme un razdemarée, mon regard ne va pas à elle comme une lame qui s’impose.
[… ]
C’est là-dessus qu’a porté l’essentiel de la conversion :
dans un travail sur le regard tel que la chose ne se constate plus simplement
mais se produise, se manifeste dans un
bond. [… ] Comment le regard pourrait-il recevoir une chose et comprendre ce
qu’elle est, en saisir le sens, s’il ne commençait pas par la construire –
plutôt, si elle-même ne commençait pas par se construire en lui ? [… ] C’est
sur lui que porte l’essentiel de mon travail philosophique :
sur cet éclair dans lequel la chose apparaît à mes yeux.
D’emblée le mouvement de cette construction s’est assimilé, dans mon esprit, à
un tracé d’écriture. [… ]
– Vous parlez de construire, non de reconstruire [… ] – Oui,
la “construire” par un travail de fiction intérieur au langage. Créer la
possibilité d’avoir accès à elle. Pour pouvoir reconstruire, il faut déjà avoir
construit, même si on le fait à son insu » [Loreau, 1988, p. 47-48].
Il s’agit pour Loreau d’une attitude consistant à ne pas se
satisfaire de ce qui est simplement reçu et à entreprendre de le connaître ou
de le saisir pour la première fois en opérant par la pensée ou par le langage
un travail de construction intérieure (qu’il appelle « fiction ») grâce auquel
ce qui initialement était simplement donné, c’est-à-dire passivement reçu et
enregistré, et pas encore vraiment perçu ou su, est pour ainsi dire découvert à
neuf. Dans l’appréhension poétique ou phénoménologique s’effectue donc une
nouvelle naissance. C’est comme si le phénomène, d’abord un simple fait brut
que rien ne devrait rendre sacré, sinon un insupportable « fétichisme du fait
», réapparaissait ou apparaissait, naissait pour la première fois, à l’instar
de Vénus sortant des eaux.
Il n’y a dans cette attitude, il faut le souligner, aucun
mépris du donné ou du réel; bien plutôt une piété accrue, une ferveur qui exige
que le donné reçoive un traitement plus digne de lui que sa simple acceptation
passive. Bien sûr, on peut y discerner aussi une forme de rébellion contre
l’attitude de soumission et contre les habitudes culturelles. Mais malgré cette
révolte, le réel et le donné restent présents à l’arrière-plan ou à l’horizon
de l’expérience, et c’est ce qui distingue ce parti pris de « construction » du
donné de la posture constructiviste la plus courante (dont je parlerai plus
loin). Il y a certes une forme de rébellion, mais aucune insolence ni la
moindre suffisance.
Dans l’entreprise philosophique et poétique d’un Max Loreau (on
pourrait citer d’autres exemples analogues), la visée de construction ne
correspond nullement à une désacralisation du donné, mais au contraire à un
effort pour resacraliser ce qui était devenu par trop banal et évident. C’est
en fin de compte une piété envers le donné ou envers le monde qui l’inspire. Le
monde en tant que donné est certes suspendu, mis entre parenthèses, mais pas
nié ou annulé; le poète-philosophe a seulement ressenti que, pour lui témoigner
vraiment sa piété, il fallait d’abord s’en détacher et entreprendre une
création qui serait une réappropriation, mais aussi une manière de le restituer
à son étrangeté merveilleuse. Je ne discerne dans ce type de démarche aucune «
ingratitude », aucune révolte contre le donné, mais une sorte d’ascèse qui
appelle un moment de suspension, de repli sur soi et sur les ressources du
langage pour rendre au monde ce qui lui est dû, pour élaborer le contre-don
qu’appelle sa donation première. Cette attitude n’est nourrie d’aucun
ressentiment, mais d’une émotion et même d’une forme de piété cosmique. On a
certes renoncé à la mimesis dans sa
forme la plus immédiate, mais l’alliance avec le monde n’est pas rompue, comme
c’est le cas (je suis sur ce point la belle analyse de George Steiner – 1991,
chap. 2) avec Mallarmé et Saussure. Il s’agit non pas de se couper du monde,
mais d’élaborer la possibilité même d’avoir accès à lui, Loreau estimant qu’un
tel accès n’est pas possible avec les seuls moyens de la tradition. Sur ce
point, j’ai pour ma part de grandes réserves; je vois un danger inhérent à la
radicalité de la démarche, qui risque, comme toute posture « anti-culturelle »,
de favoriser des tendances, qui ne sont que trop réelles socialement, au
discrédit de la culture, à l’étiolement des ressources de la tradition. Mais si
j’ai des réserves envers la stratégie et les moyens adoptés, je n’ai aucun
doute en ce qui concerne l’inspiration fondamentale : elle réside dans une
ferveur, une émotion devant le monde, et nullement dans quelque ressentiment ou
ingratitude. Le monde est à ce point émouvant que le poète-philosophe se sent
débordé et submergé, craignant de ne pas être à la hauteur de sa
tâche.
Or, plus rien ne subsiste de cette émotion devant le donné
lorsque le vacillement qui affecte son évidence naturelle est interprété comme
l’effet d’une production ou d’une construction opérée par l’esprit ou la
praxis, lorsque son caractère
contingent est compris comme résultant par exemple, de l’imposition à une
réalité naturelle brute d’une forme culturelle et arbitraire. Car alors, il n’y
a plus de place pour un tel émerveillement; on se trouve dans le régime de
pensée le plus imperméable à une telle émotion. Ce qui tend à prédominer, c’est
non pas l’humilité et une sorte de tendresse pour la fragilité des choses, mais
la suffisance, l’arrogance et la prétention de maîtrise. Remarquons bien, en
effet, le déplacement de l’attention qui s’est effectué : jusqu’ici, dans
l’attitude que nous avions envisagée, elle portait sur une réalité qu’elle
découvrait comme non évidente, comme affectée d’un mince écart à elle-même,
rendant possible le miracle d’un commencement. Désormais, l’attention se
détourne du réel pour se porter prioritairement vers les opérations de
construction auxquelles elle s’identifie au point de tenter de les rejouer et
de les répéter dans son propre acte intellectuel. Le sujet de la connaissance
s’identifie à ce point à l’acte de construire le réel qu’il n’y a pour ainsi
dire plus pour lui de réalité extérieure; elle compte pour rien, ou pour bien
peu de chose. Tout se joue dans la relation entre l’acte présent d’intellection
et l’acte antérieur de construction, l’enjeu à peu près exclusif étant de
rejouer ce que l’on croit avoir été le moment premier de la construction, au
point que ces deux moments tendent à ne plus en faire qu’un seul. Le moment de
la construction ou de la reconstruction ultérieure peut d’ailleurs être compris
aussi bien comme un moment de déconstruction. Construction et déconstruction
sont en somme les deux facettes ou les deux avatars de la même opération
mentale qui a supplanté l’émotion première ressentie devant le donné et qui
comportait non pas une simple identification abolissant la distance, mais une
relation à une altérité inassimilable. L’émotion devant le donné est remplacée
par une passion que l’on peut caractériser comme une délectation du sujet
envers sa propre activité, qui n’en finit pas de se réjouir et de se
congratuler dans la satisfaction de son propre pouvoir.
Le constructivisme peut être considéré comme une variante des «
discours du soupçon
[2] »
ou des pensées démystificatrices dont la formule générale (que l’on trouve déjà
chez Pascal et surtout chez La Rochefoucault) est « A n’est que B », « n’est en
réalité – en dernière analyse – que B ». La plupart des discours du soupçon
contemporains sont des théories de l’inconscient :
Marx, Nietzsche, Freud. Ce que le sujet dit, proclame dans ses
intentions conscientes n’est en réalité que la manifestation d’un inconscient
qui peut être psychique, social ou biologique. Le discours du soupçon est aussi
un discours du savoir et de la maîtrise, de la connaissance vraie par-delà les
apparences, qui confère à celui qui la détient et qui la pratique une
indiscutable satisfaction, un sentiment de supériorité et d’appartenance à un
club restreint d’élus, ce qui explique sans doute l’énorme succès de ces
théories chez bon nombre d’intellectuels. Le constructivisme semble être un
discours du soupçon qui a pour particularité de ne pas faire appel à une
théorie de l’inconscient (mais cela reste à vérifier). Il déclare en substance
:
« Ce que vous croyez revêtu d’une réalité quasi naturelle est
en réalité une construction de votre propre langage ou de votre esprit. Vous
êtes vous-même celui qui a construit cela, mais vous avez oublié cet acte de
construction et vous considérez cette réalité comme ayant une existence
positive. Ma tâche de démystificateur et d’émancipateur est de “défataliser”
tout cela, de déconstruire l’illusion de réalité, de naturalité ou de fatalité
dont vous êtes prisonniers, et de vous reconduire, vous autres sujets humains
égarés, croyant aux sortilèges de la réalité, vers votre propre pouvoir
constructeur que vous avez oublié. Ainsi retrouverez-vous sinon le bonheur, du
moins la lucidité puisque vous saurez alors que vous êtes les vrais auteurs de
vos actions, de vos désirs et finalement de vous-mêmes. Ainsi aurai-je réalisé
le vœu le plus cher et le plus pieux du rationalisme des Lumières : faire que
les hommes perdent leurs illusions, défassent les liens qu’ils ont eux-mêmes
noués et croient fatals, qu’ils se sachent libres et redeviennent les sujets
libres et émancipés qu’ils n’ont pas cessé d’être mais qu’ils ont oublié qu’ils
étaient. »
Pour caractériser la singulière passion qui anime l’esprit
(dé)constructeur, on peut forger cet oxymore : c’est l’euphorie du
désenchantement, ou bien encore l’ivresse du
dégrisement – qu’il est enivrant, euphorisant, exaltant de savoir
que l’on fait partie de ceux qui ne s’en laissent pas conter !
Qui savent d’un savoir indubitable que rien de ce qui apparaît
comme donné, évident et naturel ne l’est en vérité, puisque cela a été créé,
produit, construit en une opération mentale à laquelle on a accès en pensée,
que l’on rejoue et refait dans le théâtre de son propre esprit. Acte de
construction qu’on n’en finit pas de rejouer, s’enivrant à la fois de son
pouvoir et de sa supériorité sur tous ceux qui continuent à croire naïvement
que cela est naturel.
Dans le constructivisme actuel, avec son ambition de «
défatalisation » des évidences pseudo-naturelles, il n’est pas difficile de
reconnaître diverses figures philosophiques récentes ou plus anciennes. Ainsi
en particulier cette figure apparue avec Feuerbach, la critique des idéologies
en tant qu’« hypostases » ou fausses objectivations : l’homme crée et détache
de lui des idéalités ou des idoles dont il ne voit pas que ce sont ses propres
constructions (Dieu et toute la sphère religieuse selon Feuerbach). Le travail
critique consiste à rapporter cette hypostase à son fondement véritable,
l’homme.
Mais malgré ces ressemblances avec des figures familières de la
tradition rationaliste, ce qui a lieu aujourd’hui peut être caractérisé aussi
comme une perversion du discours des Lumières (de ce discours qui révèle le
caractère non évident de ce qui apparaît comme naturel). La perversion réside
dans le fait que la critique, bien souvent, ne conduit plus à un rapport
renouvelé et plus véridique au réel : elle débouche fréquemment sur la
conviction que, de toute façon, tout est manipulé, tout est fiction. Récemment,
Paul Ricœur a indiqué judicieusement une étrange convergence entre le discours
négationniste et le discours post-moderne : pour le premier, le maître mot (le
« mot de passe », écrit Ricœur) est le « mensonge officiel » (tout est
manipulé, fabriqué par les médias), et pour le second, le maître mot est l’«
illusion référentielle » (tout est virtuel, façonné, il n’y a plus de réel)
[Ricœur, 2000, p. 743]. C’est dans les deux cas une étrange posture qui barre
d’avance l’accès même au réel et où tout se passe comme si le sujet qui énonce
cette situation savourait sans oser l’avouer sa supériorité, puisqu’il fait
partie de ceux qui savent, qui ne s’en laissent pas conter.
J’ai tenté de mettre en évidence deux attitudes différentes
quant à leur inspiration fondamentale. Mais il n’est pas toujours aisé de les
distinguer, car c’est parfois un très mince et imperceptible intervalle qui
sépare l’attitude d’émerveillement et l’attitude d’« ivresse du dégrisement »
qui caractérise la posture constructiviste. Dans les deux cas, un vacillement
s’est introduit dans la perception évidente et familière du monde. Mais dans un
cas, ce vacillement est préservé en tant que tremblement qui révèle la
fragilité habituellement occultée des choses, et qui est en somme la doublure
de leur texture même; dans l’autre, il est dépassé, recouvert et piétiné par
les gros sabots de l’entendement (dé)constructeur qui démontre à qui veut
l’entendre, et d’abord à lui-même, qu’il n’est pas né de la dernière pluie et
qu’on ne lui fera pas prendre pour naturel et fatal ce dont il sait très bien
que cela a été façonné et construit. Il a percé à jour l’évidence naturelle et
elle n’a plus de secrets pour lui : la preuve en est qu’il est capable de la
reconstituer en pensée, de reproduire l’acte par lequel cela fut jadis produit,
créé, façonné. Dans cette sorte d’extase rationnelle qui s’empare alors du
sujet, le moment passé de la production et le moment présent de la reproduction
en pensée ne font quasiment plus qu’un. C’est presque une caricature de
l’extase mystique de la réminiscence proustienne où l’instant présent et
l’instant passé tendent à fusionner. Chez le (dé)constructiviste averti, sûr de
son affaire, la production culturelle (ou autre) de ce qui se fait passer
ensuite pour évident et la reproduction par l’entendement théorique se
confondent ou se téléscopent. L’extase mystique prend la forme d’une jubilation
de l’esprit qui célèbre ses propres noces célibataires et se délecte de sa
propre capacité constructrice.
Cette différence d’inspiration entre deux formes de remise en
question de ce qui avait pu sembler fatal ou naturel se retrouve aussi dans le
domaine de l’historiographie. Plusieurs historiens ou théoriciens de l’histoire
ont défini la raison d’être de leur travail comme une défatalisation, comme la
mise en évidence du caractère historique, et donc arbitraire, de ce que l’on
avait tenu pour naturel, une attitude que l’on trouve chez Foucault et qui
préfigure le constructivisme actuel. On trouve une idée presque analogue chez
Raymond Aron, dans les développements qu’il consacre dans son
Introduction à la philosophie de
l’histoire [ 1986, p. 224-231] à l’« illusion rétrospective de
fatalité », la tâche de l’historien consistant précisément à se déprendre de
cette illusion et à redonner au passé sa dimension de présent ouvert à un futur
encore indéterminé, et donc à réactiver pour ainsi dire sa dimension de
contingence. Aron comme Foucault (et ses successeurs) veulent donc «
défataliser »; mais quel fossé les sépare pourtant, quelle profonde différence
dans l’inspiration respective ! Car chez Aron (et quelques autres historiens
comme Trevor-Roper ou Nipperdey), ce geste de défataliser consiste à retrouver
dans l’histoire, dans le temps révolu, une sorte de vacillement,
d’indétermination qui est précisément aussi sa qualité de présent, de ce
présent qu’il fut pour les contemporains, et qui s’accompagne d’une émotion
ressentie devant ce qui est hautement fragile et vulnérable. Cette émotion
consiste aussi en un sentiment de proximité à distance entre ce présent éloigné
et révolu qu’il nous est donné de pouvoir réactiver, de pouvoir restituer à son
ouverture, et notre propre présent; mais ces deux présents ne coïncident pas
purement et simplement et ils gardent l’un comme l’autre, malgré l’exigence
d’intelligibilité et l’effort d’élucidation historique rétrospective, une part
insaisissable. Rien de tel, aucune émotion semblable dans le geste de
défataliser pour démasquer la pseudo-naturalité et souligner l’arbitraire. Car
en dévoilant ainsi l’arbitraire, c’est un fait massif et positif que l’on
s’emploie à souligner, et je ne crois pas que l’on ait beaucoup gagné à
substituer au fétichisme du fait soi-disant naturel la lourde positivité de
l’arbitraire, surtout que, comme on l’a vu, la préoccupation principale est de
mettre en même temps en relief la supériorité de l’esprit qui effectue cette
opération, qui jubile et triomphe de son savoir et de son pouvoir.
LA RELATION INTENTIONNELLE
La critique du constructivisme ne peut être sans nuances; elle
doit tenir compte du degré de radicalité des différentes positions auxquelles
elle a affaire. Envisageons tout d’abord cette forme extrême qui se rencontre
lorsqu’il est affirmé non seulement que la réalité est modifiée ou
partiellement façonnée par diverses structures, mais qu’elle est ce qui est
construit et rien d’autre, ce qui revient à présupposer qu’il n’y a pas d’Autre
à l’activité constructrice. Dans cette version radicale et conséquente, il y a
non seulement élimination de toute réalité ou référent mais, par là même, de
toute altérité. Il n’y a pas de réel extérieur à la connaissance ou à la
perception, et c’est une illusion de le supposer puisque, affirme-t-on,
nous produisons ou construisons ce monde que nous
croyons découvrir
[3]. Il y a là quelque chose d’hallucinant, au sens
psychotique du terme, car on s’emploie obstinément à biffer, à radier, à
exclure, à forclore toute altérité, tout rapport à un réel qui serait autre
chose que notre propre ombre portée ou notre reflet indirect. On peut se
demander si le constructivisme, sous cette forme extrême, ne sape pas tout
simplement l’idée même de connaissance. Peut-on encore parler de connaissance
si la chose à connaître n’est en fait rien d’autre que ce que le sujet a
préalablement produit, construit, créé, et qu’il ne fait que marcher sur ses
propres traces anticipées ? Est-ce que cela ne téléscope pas la différence
entre « connaissance » et « à connaître », et faute de cette différence,
y-a-t-il encore le moindre sens à parler de « connaissance » (ou de
perception)? Certes, cette position extrême n’est en même temps pas totalement
conséquente, et elle se tire d’affaire en supposant un certain décalage
temporel entre l’acte d’invention ou de production et la découverte ultérieure
de propriétés qui sont censées être internes à ce que l’on vient d’inventer,
mais que l’on ne peut pas apercevoir d’emblée. Le sujet aurait d’abord créé
certaines propriétés qu’il croirait ensuite découvrir, en ignorant qu’elles ne
sont que les implications de sa construction initiale, de sorte qu’il n’est pas
confronté à un dehors, à un réel, à un monde. Cette forclusion radicale de tout
Autre, on peut l’appeler aussi une énorme tautologie, un règne sans partage du
Même.
Mais il existe aussi des formes moins radicales de
constructivisme qui énoncent une part de vérité et qui ont seulement tort de le
faire de manière unilatérale. Soit par exemple, cette formule de Bruno Latour,
« pas de réalité sans représentation », qui exprime sans doute l’une des thèses
fondamentales et l’un des signes de ralliement de la constellation
constructiviste. Je ne vois rien à objecter à cette proposition, mais à
condition toutefois qu’on lui adjoigne cette proposition symétrique qui en est
le nécessaire corollaire : « Pas de représentation sans réalité », c’est-à-dire
« pas de représentation qui ne soit représentation de quelque chose », ce «
quelque chose » n’étant pas simplement produit ou créé par la représentation.
On reconnaît là une variante de la célèbre proposition fondatrice de
l’intentionnalité husserlienne : « La conscience est conscience de quelque
chose » (j’y reviendrai). Mais voilà justement où le bât blesse : de ces deux
propositions complémentaires ou corollaires qui définissent conjointement la
relation appelée « intentionnalité », on ne retient de manière unilatérale que
la première et on tend à oublier, voire à forclore, ce à quoi la représentation
se rapporte (ajoutant le plus souvent que c’est de toute façon inaccessible et
probablement inexistant). On tend donc, autrement dit, à effectuer un bouclage
de la sphère des représentations, des concepts et du langage sur elle-même,
bouclage qui est complété par l’idée que la cohérence interne de cette sphère
est censée être désormais le seul critère de vérité (pour autant que l’on
maintienne encore l’idée de vérité).
Lorsque Brentano, puis Husserl ont remis à l’honneur, vers la
fin du XIXe siècle, ce vieux concept scolastique
d’intentionnalité, cela peut être interprété comme une sorte de retour de
balancier, comme un effort pour réhabiliter ou rétablir dans ses droits la
conception classique, prémoderne, du rapport entre l’être et la pensée – s’il
est vrai, comme l’a écrit Kostas
Papaioannou [ 1983, p. 100], que
« toute la théorie grecque du Logos ne fut qu’une défense
obstinée contre les tentations du solipsisme et une affirmation passionnée de
l’intentionnalité de la pensée. Pour la philosophie classique, la priorité
n’appartient pas à la pensée. C’est l’être qui occupe le premier rang, la
pensée ne vient qu’ensuite ».
Mais il est vrai aussi que ce retour de balancier n’est pas
dépourvu lui-même d’un certain danger d’unilatéralité. C’est ce qui ressort de
la belle défense passionnée que Sartre a donnée de cette idée dans son texte de
1939,
« Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl :
l’intentionnalité », qu’il interprète de manière quasiment extatique (en cela,
proche de Heidegger) :
« Connaître, c’est “s’éclater vers” [… ] pour filer, là-bas,
par-delà soi, vers ce qui n’est pas soi, près de l’arbre [… ] Finalement tout
est dehors, tout, jusqu’à nous-mêmes : dehors, dans le monde, parmi les autres
» [Sartre, 1947, p. 32 et 34].
Tout se passe comme si le sujet, dans son amour éperdu du
monde, en venait à se perdre lui-même dans le monde, à s’abolir comme sujet
(comme ce peintre chinois qui entra et disparut à l’intérieur de sa peinture).
Autrement dit, on peut détecter là, dans la manière dont Sartre a interprété
l’idée husserlienne d’intentionnalité, comme un « éclatement », un radicalisme
symétrique au solipisme qui guette toute la pensée moderne qui donne la
priorité à l’activité constructrice du sujet, et que l’on pourrait appeler un «
solaltrisme » ou, de manière moins barbare, un altérisme. Cet altérisme serait l’équivalent, au
plan cognitif, de ce qu’est l’altruisme au plan moral, compris bien souvent
comme un mouvement éperdu d’oblation et de sacrifice de soi.
Tout comme, dans le champ moral et social, il faut se garder à
la fois des deux écueils symétriques de l’égoïsme (poursuite exclusive
d’intérêts personnels) et de l’altruisme (sacrifice de soi, pur
désintéressement), et articuler une position tierce qui accueille en quelque
sorte en elle ces deux extrêmes, de la même façon il faut penser l’idée
d’intentionnalité, comme emblème de la relation cognitive ou simplement
perceptive au monde, en se gardant de ces deux positions extrêmes : d’une part,
le solipsisme qui guette les diverses pensées modernes de la subjectivité, et
d’autre part, cet « altérisme » que l’on peut repérer chez Sartre et dont il
existe bien d’autres exemples. Il s’agit de deux perversions ou de deux
rabattements de l’idée d’intentionnalité. Car si, d’un côté, il faut maintenir
la dimension d’altérité et même (je reviendrai sur ce point très délicat)
d’antécédence du monde sur le sujet humain, de l’autre, il faut tout autant
maintenir la présence d’un soi ou d’une subjectivité, même si l’on renonce à la
penser à la manière idéaliste (Kant ou le Husserl ultérieur) comme origine
absolue du sens. Car si le sujet disparaissait tout à fait, il n’y aurait plus
de lieu où le monde puisse venir à la parole, accéder à l’intelligibilité
(c’est-à-dire révéler l’intelligibilité qui lui est inhérente et n’est pas
simplement produite par le sujet). C’est un lieu de réceptivité autant que
d’activité, qui ne peut donc être pensé comme une pure et simple réceptivité
dans laquelle, à la limite, il n’y aurait plus aucun apport propre du sujet
(lequel, comme l’écrit Gadamer, « s’apporte lui-même » dans la connaissance),
pas davantage qu’il ne peut être pensé comme une pure et simple activité, ce
qui reviendrait à escamoter le donné (ou le réel) et infléchirait la relation
appelée « intentionnalité » dans un sens unilatéralement constructiviste. Tout
comme (c’est à mes yeux un acquis précieux de la réflexion menée dans le MAUSS)
dans le champ moral, social ou politique, la vérité est à chercher dans une
paradoxale combinaison ou coexistence de l’altruisme et de l’égoïsme par-delà
leur dissociation opérée par la pensée moderne (l’antinomie du pur intérêt et
du pur désintéressement), de la même façon, dans le champ perceptif ou
cognitif, la vérité doit également être recherchée dans une conjonction où ces
deux figures extrêmes – le solipsisme et l’altérisme – sont intégrées et
articulées, et perdent, si j’ose dire, leur dard empoisonné et mortifère, et
rendent possible, de par leur conjonction, une relation au monde heureuse bien
que non dépourvue de tensions.
L’idée d’intentionnalité – qui ne doit pas être comprise comme
un concept simplement philosophique, une curiosité qui ne serait intéressante
que pour les philosophes, alors qu’elle désigne une relation qui est à l’œuvre
dans toutes les sphères de la connaissance et notamment dans les sciences
sociales – implique que l’activité du sujet ou de la conscience a un Autre et
que cet Autre qui est visé par la conscience n’est donc pas simplement créé ou
construit par elle, et qu’il a donc en quelque manière une existence préalable,
même s’il ne peut pas s’agir non plus d’un produit tout fait qui attendrait
seulement sa prise en charge par la conscience.
Je viens donc d’introduire l’idée d’intentionnalité afin de
clarifier les enjeux fondamentaux que soulève la position constructiviste, en
mettant l’accent sur la nécessité de tenir compte de deux propositions
complémentaires et pour ainsi dire symétriques. Mais on peut également
caractériser cela en introduisant un autre couple de concepts : en parlant
respectivement d’une position ou d’un moment « constructiviste » et d’une
position ou d’un moment « réaliste », bref en introduisant la notion ancienne
de réalisme (le plus souvent opposée au nominalisme) au sens ontologique et
épistémologique du terme. Il y a lieu, en effet, de soutenir contre la position
constructiviste (dans sa version radicale ou unilatérale) une certaine forme de
réalisme, c’est-à-dire une conception qui admet l’existence d’une réalité
extérieure aux actes perceptifs, cognitifs ou langagiers qui s’y rapportent.
Mais cette position réaliste ne doit pas forcément être comprise comme
antithétiquement opposée à la position constructiviste. Ces deux positions,
j’en ai la conviction, peuvent s’articuler mutuellement en une position
onto-épistémologique globale.
S’il est souvent difficile de critiquer le constructivisme,
c’est dans la mesure même où il comporte une part de vérité, son erreur étant
d’avoir isolé et autonomisé un moment particulier dans un écheveau plus
complexe.
Pour le critiquer, il convient donc à la fois de reconnaître
cette part de vérité, mais tout en la rapatriant, en la reconduisant et en
l’intégrant à l’ensemble dont elle a été détachée. Il y a donc un « moment
constructiviste » qui doit être maintenu; mais il n’est précisément qu’un
moment à l’intérieur d’un mouvement de l’esprit en direction d’une réalité
qu’il cherche à appréhender. Ce mouvement global suppose la réalité de ce qui
est à connaître (qui, comme l’avait déjà dit Husserl, ne fait pas partie des «
actes de conscience », ou ne s’identifie pas simplement aux instruments de la
connaissance), et dire cela revient donc à soutenir une position réaliste. Mais
ce n’est pas un réalisme qui exclurait tout acte de construction, de fiction,
d’élaboration formelle; il reconnaît un moment constructiviste car cette
réalité, il doit aussi l’imaginer, voire l’inventer en partie s’il veut la
comprendre. Cette position double, qui intègre à la fois un moment
constructiviste et un moment réaliste (et dont je ne fais que donner ici une
première esquisse), je l’appelle un semi-réalisme (de la même façon qu’on a pu
parler d’un « semi-péla-gianisme » à propos de la théologie des Jésuites). Ce
semi-réalisme n’est pas un simple bricolage synthétique ni chair ni poisson,
ménageant la chèvre et le chou, qui tenterait de tenir compte diplomatiquement
de deux positions incompatibles. Je crois que ces deux positions adverses, qui
peuvent paraître inconciliables comme l’eau et le feu, peuvent parfaitement
s’articuler dans l’expérience effective de la connaissance et qu’elles ne
deviennent incompatibles que lorsqu’on s’éloigne de celle-ci.
Le « semi-réalisme » que je soutiens devrait permettre de
dépasser à la fois le constructivisme radical et ce que l’on peut appeler un
réalisme naïf ou plat, c’est-à-dire l’idée que la réalité extérieure existerait
déjà toute faite, toute préparée, n’attendant que son simple enregistrement par
l’acte perceptif ou cognitif. C’est ce que montre la réflexion d’Alain Connes
qui, à partir de son expérience de mathématicien, affirme l’existence d’une «
réalité mathématique archaïque », mais admet implicitement un moment
constructiviste dans la mesure où il est nécessaire d’élaborer, pour avoir
accès à cette réalité, un instrument de connaissance qui n’est pas donné tel
quel… une « sensibilité » ou un « sens nouveau » qui doit être développé et «
qui nous permet d’accéder à une réalité qui n’est ni visuelle, ni auditive,
mais d’une autre nature » [Changeux, Connes, 2000, p. 49 et p. 62-63]. Et ceci
a une portée plus générale par-delà le cas particulier de la « réalité
mathématique » : la réalité, ou plus exactement chacun des pans de réalité
particuliers, chacun des « types » ou « modes d’être » auxquels on peut avoir
affaire, appelle un mode d’accès et de connaissance qui lui soit approprié. Les
deux aspects sont donc reconnus l’un comme l’autre : l’existence d’une réalité
extérieure qui ne peut être identifiée simplement à l’instrument de la
connaissance et l’exigence d’une élaboration de certains instruments, ou d’un
certain « sens », afin d’avoir accès à cette réalité et de pouvoir
l’appréhender.
Toutefois, il ne faudrait pas non plus pousser trop loin la
bienveillance « œcuménique » et présenter le moment constructiviste et le
moment réaliste comme simplement complémentaires et symétriques. Car on est
obligé d’admettre, par simple fidélité à l’expérience effective, qu’il y a tout
de même une forme d’asymétrie, au sens de la préséance ou de la priorité d’un
certain moment réaliste qui prévaut nécessairement, dans la genèse
phénoménologique de la connaissance, sur le moment constructiviste. Car, si
importants que soient les actes de « construction » (au sens le plus large),
ils n’ont de sens et de raison d’être que s’ils vont à la rencontre d’une
réalité qui a déjà, en quelque manière, dû être pressentie ou simplement
ressentie. Il faut bien admettre qu’il y a eu le moment d’une rencontre
première, d’une émotion ou d’une affection qui a mis en route tout le reste.
Faute de quoi, on reste dans un formalisme et un constructivisme vides et un
fonctionnement célibataire (comme on a pu parler des « machines célibataires
»).
Or, c’est précisément cela, à savoir cette altérité
nécessairement présupposée, qui est niée par le constructivisme conséquent
(lui-même le porteparole de l’esprit du temps) qui ne se prive pas de
s’exclamer d’un air ironique, et sur le ton de celui à qui on ne la fait pas :
le réel – la nature – est-ce que vous l’avez jamais vu tel quel ? Comment
savez-vous que cela existe, s’il est vrai que tout ce que nous pouvons voir,
percevoir et sentir est toujours déjà médiatisé par des formes culturelles ou
autres ? Henri Raynal a indiqué à plusieurs reprises dans ses écrits [
cf. 1998A, p. 397-398] ce raisonnement
auquel il est difficile de répliquer et qui semble imparable. Mais on le sait,
il ne faut pas se laisser impressionner par des raisonnements qui semblent
irréfutables; souvent ce caractère désarmant et médusant est le signe qu’il
repose tout de même sur une forme de sophisme difficile à détecter. Ce
raisonnement si fréquent et profondément en résonance avec l’esprit du temps,
je le caractériserai comme un piège que l’entendement raisonneur se fait à
lui-même, comme un croc-en-jambe de la raison raisonneuse à la raison
connaissante. Il consiste à nier l’existence de la nature ou, d’une manière
plus générale encore, du réel puisque personne ne l’a jamais vu et qu’on ne
peut définir avec rigueur ce qu’il est. Faute d’une telle définition, faute
d’une telle justification préalable de son existence, il faudrait admettre en
toute rigueur rationnelle que cela n’existe pas. Or, ce raisonnement est
faussement rigoureux et repose sur une forme insidieuse de circularité qui
montre à quelles impasses peut conduire la logique rationnelle ou le « principe
de raison » livré à lui-même. Car si l’exigence de « rendre compte » est certes
valide, il faut aussi en apercevoir les limites : comment devrait-on rendre
compte préalablement de l’existence même de ce qui est à connaître ? C’est une
pathologie de la rationalité qui sape l’idée même de connaissance en opérant
insidieusement une réduction de l’explicandum, ce dont la raison doit rendre
compte, à ce qui, étant expliqué ou positivement connu, peut seul être reconnu
comme existant.
Pour sortir de ce piège, de cette circularité dans laquelle
s’est enfermée la raison raisonneuse, il n’y a pas d’autre issue qu’un geste
initialement irraisonné de vouloir en sortir et de maintenir la référence à une
altérité. Pas d’autre issue qu’une violation du « principe de raison », toute
provisoire et en quelque sorte nécessaire et préalable à l’exercice même de la
raison. Car il s’agit bien, dans le piège que je tente d’analyser, d’une forme
particulière, appliquée à la procédure cognitive, du principe de raison qui est
censé gouverner tous les aspects de l’expérience (aussi bien morale ou sociale
que cognitive) : « Tu n’accepteras de reconnaître pour réel que ce dont
l’existence aura été préalablement démontrée en raison. » Pour en sortir, il
faut, comme on dit dans la vie courante, « faire le premier pas » – un premier
geste non pas, ici, en direction d’autrui, mais en direction du réel – même si
on peut considérer aussi que c’est au fond le réel qui a fait le premier
mouvement vers nous en nous émouvant. Ce premier pas, ce premier mouvement est,
au moment où il a lieu, « irrationnel » puisqu’injustifiable et non fondé en
raison. Mais c’est aussi ce qui met en branle et rend possible la rationalité
elle-même.
Dans l’expérience effective de la connaissance, différente des
reconstructions que l’on peut tenter d’en faire dans la représentation (et qui
ne sont le plus souvent qu’autant de « rationalisations » démenties par la
réalité effective), la connaissance est toujours mouvement en direction de
quelque chose que l’on a déjà aperçu et pressenti en quelque manière, le plus
souvent confuse, mais parfois aussi très claire; que l’on ne détient pas et qui
pourtant est; dont l’existence est sûre et certaine pour le sujet même si, à ce
stade, la croyance ou la foi en cette existence est rationnellement
injustifiable. La construction d’un langage, de formes ou de schèmes
d’intelligibilité est toujours construction en direction de quelque chose, et
est vouée à l’exploration et à l’élucidation de ce « quelque chose ». Sans
cette certitude anticipée de la réalité d’un réel situé en dehors du langage
(au sens le plus large du terme), le mouvement et l’expérience même de la
connaissance ne pourraient même pas commencer. Mais le statut de ce « quelque
chose » est, il faut l’avouer, rationnellement injustifiable lorsque cette
connaissance commence : on ne peut, à ce stade, en « rendre compte ». Son
statut ontologique est flou et ambigu, il reste « dans les limbes », et tout le
problème est de savoir si on sera capable de ne pas céder au chantage exercé
par les voix diverses qui se font entendre : puisque vous ne pouvez pas prouver
l’existence de cela, cela n’existe pas, ce n’est que « de la métaphysique »; si
certains hommes accepteront de vivre dans une situation de non-justifi-cation
rationnelle provisoire ou définitive et de se lancer dans l’aventure de la
connaissance (comme dans celle de l’amour ou de l’amitié) sans disposer
préalablement de la certitude que ce qu’ils visent n’est pas un pur fantôme ou
un simple fantasme de leur esprit dérangé – et sans céder non plus,
inversement, à cette tentation symétrique consistant à proclamer ce « je ne
sais quoi » comme une évidence et une certitude qui aurait la même solidité
positive que la certitude rationnelle.
Cette réflexion sur les conditions de la connaissance et cette
critique du constructivisme rejoint donc, on l’aura compris, par un biais sans
doute surprenant, la réflexion maussienne d’Alain Caillé sur le lien social ou
la réflexion de Lévinas sur l’asymétrie de l’intersubjectivité et de la
relation éthique. Car chez Caillé comme chez Lévinas, il y a l’acceptation d’un
risque initial; il y a un mouvement vers l’autre qui est entrepris sans que le
sujet qui en prend l’initiative ne dispose de la certitude d’un « retour »,
d’une réciprocité (ni même, en toute rigueur, de la certitude d’une arrivée à
bon port); qui assume donc provisoirement et peut-être définitivement la
situation inconfortable de la non-justification rationnelle (au sens du
principe de raison), mais sans que son geste ne puisse se réduire non plus à
une totale irrationalité, ne fût-ce que parce qu’il fonde une rationalité
véritable. Tout comme il faut bien « faire le premier geste », prendre
l’initiative d’un mouvement vers l’autre sans attendre et exiger comme
condition préalable l’assurance d’une réciprocité ultérieure, de même il faut
bien, dans le champ cognitif ou même perceptif, que le monde nous apparaisse
comme indubitablement réel et existant avant même que nous ne puissions
justifier rationnellement cette existence, faute de quoi la connaissance avec
ses procédures d’exploration et d’élucidation ne commencerait jamais. C’est la
certitude de cette présence première indubitable bien qu’injustifiable qui rend
seulement possibles les opérations cognitives et ne résulte donc pas de
celles-ci. À tout le moins doit-elle avoir le statut d’une certitude provisoire
(analogue à la « morale provisoire » de Descartes). Mais pour celui qui admet
une rationalité dominée par le principe de raison, il n’est pas question de
transiger : il faut être rigoureux et impitoyable et ne pas admettre
l’existence d’un donné extérieur à l’esprit puisque son existence n’a pas été
démontrée.
Il y a donc, primairement, une réalité que nous pressentons ou
simplement ressentons, qui nous affecte en une émotion sans laquelle il n’y
aurait pas de connaissance, pas d’élaboration cognitive allant vers elle
[4]. Mais cette émotion ne peut
être réduite non plus à un simple affect subjectif, à un « état d’âme » coupé
du monde. C’est une émotion et une affection de quelqu’un par quelque chose, et
il y a, inhérente à cette expérience, la certitude de la réalité de ce qui
vient l’affecter. Mais il sera toujours possible à certains de soutenir, sans
espoir de réfutation, que cela est une illusion; et ce discours du soupçon est,
il faut en prendre son parti, irréfutable en termes rationnels.
L’important est de ne pas s’en laisser conter par lui,
c’est-à-dire ne pas se laisser subjuguer par la voix impérative de ceux qui ne
s’en laissent pas conter, et de rester conscient du fait qu’on ne parviendra
jamais à ébranler les inébranlables. Ne ne pas se laisser atteindre par le
démon du soupçon radical mais, je le répète, sans céder non plus pour autant à
la tentation symétrique de croire détenir une certitude irrationnelle
indicible.
Dans cette situation de disparition de la relation
intentionnelle de la connaissance à une réalité extérieure, on peut déceler
aussi la perte ou la mort de tout ce qui caractérise le désir : un mouvement
dirigé vers quelque chose qu’on ne saisit ni ne maîtrise, un geste qui scrute,
fouille, explore un réel qui continue à se dérober en partie et dont on sait
pourtant qu’il existe.
Le constructivisme correspond à une situation de mort du désir,
d’extinction de l’Eros, de la dimension érotique qui sous-tend toute
connaissance.
Est totalement a-érotique l’idée étrange que, puisqu’on ne
rejoint ou ne possède jamais l’objet de la connaissance ou de la perception,
celui-ci n’existerait pas. Comme s’il fallait en démontrer préalablement
l’existence pour être sûr qu’il existe et que n’est pas vain le désir de le
connaître. Le constructivisme partage donc avec son adversaire naturaliste ou
substantialiste (dont il se gausse) la représentation d’une coïncidence idéale
entre le sujet et l’objet. Faute d’une telle coïncidence, il n’y aurait pas de
réalité extérieure et pas de connaissance, le sujet ne pouvant alors que créer,
produire, construire un objet parfaitement fictif, mais tout en provoquant en
même temps un « effet de réel ».
Dans ce qui précède, j’ai mis en avant le concept d’intentionnalité comme me paraissant capable de
surmonter l’unilatéralité qui caractérise la posture constructiviste, et de
rendre compte de manière appropriée de la relation entre le sujet connaissant
et la réalité. Tel que je l’entends, il désigne une relation qui doit être
conçue comme un double mouvement : pas de conscience qui ne soit conscience de
quelque chose; mais inversement, ce « quelque chose » ne doit pas être conçu
non plus comme étant en quelque sorte tout fait ou tout préparé. Il faut le
concevoir comme étant visé par une conscience qui doit adopter ou imaginer la
voie d’accès qui lui est adéquate.
C’est ainsi qu’on peut comprendre la phrase de Merleau-Ponty
qui écrivait, dans Le visible et
l’invisible [ 1964, p. 251] : « L’Être est
ce qui exige de nous création pour que
nous en ayons l’expérience. »
Toutefois, au lieu de recourir au concept d’intentionnalité, on
pourrait tout aussi bien, et à condition d’en préciser les conditions et d’en
effectuer éventuellement une réévaluation en profondeur, mettre en avant la
notion de raison : bien comprise, elle
est capable elle aussi d’articuler ces deux moments qui risquent de devenir
antagonistes. Car il y a, inhérent à la nature même de la raison, un paradoxe
identique à celui de l’intentionnalité : elle existe constitutivement comme une
relation à autre chose qu’elle-même (au même titre d’ailleurs que le langage).
Il n’y a en effet aucun motif plausible de souscrire à l’acception pauvre et
étriquée, dans le contexte actuel, de la raison ou de la rationalité – où elle
est définie le plus souvent par sa simple cohérence interne. Car, comme l’a
écrit Robert Spaemann [ 1997, notamment chap. 7], la raison est avant tout à
comprendre comme une faculté d’éveil au monde et à la réalité (de quelque ordre
que ce soit) et, à ce titre, elle est presque interchangeable avec la notion
d’intentionnalité. La raison doit être comprise non pas comme quelque mécanisme
dont la rigueur serait définie par sa cohérence interne en dehors de toute
référence extérieure, mais comme une relation intentionnelle à une réalité
située en dehors d’elle. Et elle est évidemment aussi, à l’inverse, le lieu où
le monde, le réel accèdent à une intelligibilité, laquelle n’est pas simplement
une intelligibilité pour l’homme ou par l’homme (façonnée, créée de toutes
pièces par ses catégories de pensée, ses formes culturelles, etc.), mais bien
une intelligibilité qui est inhérente au réel ou au monde, tout en requérant la
raison humaine pour advenir à elle-même.
·
ARON Raymond, [ 1938] 1986, Introduction à la philosophie de l’histoire,
TEL-Gallimard, Paris.
·
CHANGEUX Jean-Pierre, CONNES Alain, 2000,
Matière à pensée, poches Odile Jacob,
Paris.
·
LOREAU Max, 1988, « Entretiens avec Eddy Devolder »,
inL’Attrait du commencement, Éditions
du Botanique, Bruxelles.
·
MERLEAU -PONTY Maurice, 1964, Le
Visible et l’Invisible, Gallimard, Paris.
·
PAPAIOANNOU Kostas, 1983, La
Consécration de l’histoire, Champ libre, Paris.
·
RAYNAL Henri, 1998a, « L’île sans océan »,
La Revue du MAUSS semestrielle n°
12.
·
– 1998b, « Coexistence du Trop et du Pas Assez »,
La Revue du MAUSS semestrielle n°
12.
·
RICŒUR Paul, 2000, « La représentation du passé »,
Annales HSS n° 4,
juillet-août.
·
– 1969, Le Conflit des
interprétations, Seuil, Paris.
·
SARTRE Jean-Paul,
1947, Situations I, Gallimard,
Paris.
·
SPAEMANN Robert, 1997, Bonheur et
Bienveillance, PUF, Paris.
·
STEINER George, 1991, Réelles
Présences, Seuil, Paris.
[1]
Les actes du colloque de Munich de 1984 ont paru en 1985 sous
le titre
Einführung in den
Konstruktivismus, Oldenburg Verlag Munich (réédités en livre de
poche, Serie Piper, Munich, 1992).
[2]
C’est Paul Ricœur qui a lancé la formule, en parlant d’une «
herméneutique du soupçon » dans
Le Conflit des
interprétations [ 1969, notamment p. 148
sq.].
[3]
J’ai trouvé cette idée exprimée à plusieurs reprises dans des
écrits constructivistes, et notamment dans une réplique de Changeux à Connes [
cf. Changeux, Connes, 2000, p. 54].
Elle semble faire partie des signes de ralliement de la constellation
constructiviste.
[4]
Ici aussi, je m’inspire de la méditation de Henri Raynal, qui
commence un texte intitulé « Coexistence du Trop et du Pas-Assez » [ 1998b, p.
406] par ces mots : « Le monde m’émeut, donc il est; je suis ému, donc je suis.
L’émotion, dont je ne puis douter, la précieuse, irremplaçable émotion,
certifie la présence du monde puisqu’elle est ce qu’il a jeté en moi.
»