Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707135011
448 pages

p. 393 à 409
doi: 10.3917/rdm.017.0393

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En guise de dernier acte

no 17 2001/1

2001 Revue du Mauss En guise de dernier acte

Le déni du déjà-là. Sur la posture constructiviste comme manifestation de l’esprit du temps

Jacques Dewitte
En consacrant un numéro au thème du constructivisme, c’est un lièvre de taille que lève la Revue du MAUSS, un gibier omniprésent et insaisissable qui oblige à faire fi de bien des cloisonnements car il court, il court dans toutes les garennes de la vie intellectuelle. Seul sans doute un braconnier qui ne soucie guère des clôtures du savoir peut avoir une chance, ne disons même pas de l’attraper, mais de prendre la mesure du territoire qu’il couvre et de ses multiples incidences.
À bien des égards, le constructivisme apparaît comme une manifestation typique de l’esprit du temps, comme une signature bien reconnaissable de notre époque. Ce courant, nullement limité aux sciences sociales, semble constituer un mouvement très large et bien organisé (en Allemagne, il a déjà donné lieu à deux importants colloques internationaux suivis de publications [1]) Certes, il n’est pas non plus le seul courant de pensée qui occupe le devant de la scène. Au moins aussi important que la « galaxie constructiviste », il y a une constellation naturaliste également très influente (avec les neurosciences, les sciences cognitives, la sociobiologie – en France, J.-P. Changeux et D. Sperber en sont les figures les plus connues), et il faudrait d’ailleurs s’interroger sur leur relation mutuelle. De prime abord, on pourrait penser que le naturalisme et le constructivisme sont deux tendances opposées et incompatibles : primat du biologique d’une part, primat des constructions culturelles de l’autre. Mais ce n’est pas tout à fait vrai : le constructivisme et le naturalisme peuvent très bien coexister et ne former qu’une seule attitude. On le voit bien chez Changeux dont la conception fondamentale peut être caractérisée comme un constructivisme naturaliste (ou biologiste) : la réalité est construite par le cerveau.
Comment parler de cette galaxie, de cette constellation constructiviste, de cette hydre aux mille têtes qui ont à peu près toutes le même visage ? Pour élaborer à son propos un discours critique, on est forcément obligé, si on veut mettre en évidence certains traits essentiels, et si on ne veut pas se perdre dans d’infinis détails, d’en élaborer une sorte de portrait-robot. En termes épistémologiques plus nobles, cela s’appelle un type idéal; mais on pourrait facilement objecter aussi que ce n’est qu’un amalgame. La réflexion que j’esquisserai ici a été suscitée par diverses lectures dont je ne ferai que rarement état de manière directe. J’aurai en vue une certaine figure que l’on retrouve constamment et que je tenterai d’aborder sur un plan général, mais en m’efforçant aussi de ne pas perdre de vue les indispensables nuances entre des variantes plus ou moins radicales ou modérées.
Je proposerai ici deux angles d’approche distincts. Le premier – « l’inspiration fondamentale » – sera une tentative de genèse psychologique ou phénoménologique : quelles sont les motivations, quelle est l’inspiration fondamentale du constructivisme, et notamment de cette jubilation, de ce sentiment de supériorité qui émane des écrits où s’exprime la posture constructiviste ? Le second angle d’approche – « la relation intentionnelle » – consistera à repérer un « moment constructiviste » et à l’intégrer dans un ensemble plus vaste, la caractéristique du constructivisme étant d’avoir isolé un moment de pensée important qu’il a seulement eu le tort d’autonomiser. Une critique féconde doit donc consister à reconstituer le nexus global dont ce moment a été détaché, et qui réside dans la relation fondamentale entre le réel et les formes ou médiations requises pour l’appréhender. Pour préciser les conditions de cette relation, je ferai appel au concept phénoménologique d’« intentionnalité » et tenterai de tenir compte à la fois d’un « moment constructiviste » et d’un « moment réaliste ».
 
L’INSPIRATION FONDAMENTALE
 
 
Plutôt que d’effectuer une attaque frontale contre le constructivisme, je voudrais adopter une approche indirecte qui consistera à élaborer une sorte de genèse phénoménologique ou même psychologique de l’esprit, de l’attitude, de la posture même qui le caractérise. Pour ce faire, je vais tenter de saisir cette posture comme se situant « en aval » d’une expérience fondamentale située « en amont », et qu’il faut chercher à reconstituer. Ce qui est en jeu, selon mon hypothèse, c’est le statut du donné et l’attitude mentale et existentielle que l’on peut avoir envers lui. Le monde, la réalité, la nature et notre propre vie sont d’abord donnés : ils sont là, s’imposent à nous préalablement à toute initiative. Mais la question est alors de savoir ce que nous faisons de ce donné, ou selon quelles modalités existentielles, pratiques, théoriques nous nous rapportons à lui. Et à ce niveau très originaire, il peut s’agir tout aussi bien de choses naturelles ou humaines (sociales, culturelles); il n’y a pas à cet égard de différence essentielle. Or, il arrive alors bien souvent que ce donné, cette évidence naturelle, se met soudain à vaciller, à être affecté d’une sorte de tremblement ou même d’ébranlement. D’où cette expérience première dans laquelle on a souvent vu l’origine de la philosophie, mais où l’on peut situer aussi celle de la poésie et, pourquoi pas, d’une certaine forme de science : le thaumazein, l’étonnement devant ce qui est, devant le monde, le réel, la nature ou la société en tant que donnés. Cette émotion est un étonnement, qui pour certains sera un émerveillement et pour d’autres un effroi, qui pourra déboucher chez les uns sur l’acceptation et chez les autres sur la rébellion, mais qui dans tous les cas implique une vacillation de la simple évidence immédiate – il aurait pu se faire que cela n’existât pas, il aurait pu se faire que cela fût autrement que cela est ! Le donné n’est donc pas aussi naturel et évident qu’il y paraissait. Son simple fait, sa factualité ou facticité résulte donc, il faut bien le supposer, d’un événement, d’un mouvement, d’une genèse, d’une apparition (dans tous les sens du mot, et notamment fantomatique). On est passé d’une présence massive et positive, d’une positivité sans faille et sans partage au sentiment que cette présence a sinon une histoire ou une préhistoire, du moins une genèse, une origine (Heidegger nous ayant rappelé qu’en allemand Ursprung, origine, veut dire littéralement le « saut originaire »). Ce qui est et semblait subsister de manière massive et immuable est issu d’un saut, d’une saillie, comme l’eau qui sourd de la source, qui jaillit d’un fond obscur et invisible.
Or, celui qui éprouve cette émotion première, cet étonnement devant la présence de ce qui est n’est pas aveugle non plus au fait que, le plus souvent, ce moment de vacillation est occulté par l’existence trop évidente, trop massive des choses qui demeurent dans le monde visible. Il se rend bien compte, car il l’a éprouvé maintes fois en lui-même, que ce vacillement miraculeux ne dure pas, qu’il ne tarde pas à faire place à la croyance illusoire que cela est simplement « donné » au sens de choses et d’êtres naturels et évidents (ou au sens d’une simple « donnée » empirique). Et c’est là que je situerai la motivation première d’une certaine forme de constructivisme (pas encore celle que je critiquerai le plus sévèrement): l’étonnement premier que cela soit s’accompagne du regret que cette émotion soit bientôt recouverte par une présence trop massive, trop évidente. D’où cette stratégie imaginée pour réactiver l’émotion première, pour retrouver la merveille du commencement : ne pas accepter le donné comme simplement donné et tenter de le reconstruire ou de le construire de l’intérieur, grâce aux ressources de l’art, de la poésie ou de la philosophie. Telle fut, je crois, l’attitude fondamentale de celui qui fut mon premier maître en philosophie, le philosophe et poète Max Loreau. Dans une longue interview où il s’expliquait sur ses intentions, il déclarait :
« [Il s’agit] de faire qu’au lieu d’être simplement constatée, toute chose soit l’avénement d’une force irrésistible, d’une mise en train et d’un élan plus fort que tout. [… ] Dans l’expérience ordinaire et apprise des choses, quand l’œil voit un objet – cette table, cette pomme –, la chose ne se donne pas comme un mouvement. [… ]La table [… ] ne vient pas à moi comme un razdemarée, mon regard ne va pas à elle comme une lame qui s’impose. [… ]
C’est là-dessus qu’a porté l’essentiel de la conversion : dans un travail sur le regard tel que la chose ne se constate plus simplement mais se produise, se manifeste dans un bond. [… ] Comment le regard pourrait-il recevoir une chose et comprendre ce qu’elle est, en saisir le sens, s’il ne commençait pas par la construire – plutôt, si elle-même ne commençait pas par se construire en lui ? [… ] C’est sur lui que porte l’essentiel de mon travail philosophique :
sur cet éclair dans lequel la chose apparaît à mes yeux. D’emblée le mouvement de cette construction s’est assimilé, dans mon esprit, à un tracé d’écriture. [… ]
– Vous parlez de construire, non de reconstruire [… ] – Oui, la “construire” par un travail de fiction intérieur au langage. Créer la possibilité d’avoir accès à elle. Pour pouvoir reconstruire, il faut déjà avoir construit, même si on le fait à son insu » [Loreau, 1988, p. 47-48].
Il s’agit pour Loreau d’une attitude consistant à ne pas se satisfaire de ce qui est simplement reçu et à entreprendre de le connaître ou de le saisir pour la première fois en opérant par la pensée ou par le langage un travail de construction intérieure (qu’il appelle « fiction ») grâce auquel ce qui initialement était simplement donné, c’est-à-dire passivement reçu et enregistré, et pas encore vraiment perçu ou su, est pour ainsi dire découvert à neuf. Dans l’appréhension poétique ou phénoménologique s’effectue donc une nouvelle naissance. C’est comme si le phénomène, d’abord un simple fait brut que rien ne devrait rendre sacré, sinon un insupportable « fétichisme du fait », réapparaissait ou apparaissait, naissait pour la première fois, à l’instar de Vénus sortant des eaux.
Il n’y a dans cette attitude, il faut le souligner, aucun mépris du donné ou du réel; bien plutôt une piété accrue, une ferveur qui exige que le donné reçoive un traitement plus digne de lui que sa simple acceptation passive. Bien sûr, on peut y discerner aussi une forme de rébellion contre l’attitude de soumission et contre les habitudes culturelles. Mais malgré cette révolte, le réel et le donné restent présents à l’arrière-plan ou à l’horizon de l’expérience, et c’est ce qui distingue ce parti pris de « construction » du donné de la posture constructiviste la plus courante (dont je parlerai plus loin). Il y a certes une forme de rébellion, mais aucune insolence ni la moindre suffisance.
Dans l’entreprise philosophique et poétique d’un Max Loreau (on pourrait citer d’autres exemples analogues), la visée de construction ne correspond nullement à une désacralisation du donné, mais au contraire à un effort pour resacraliser ce qui était devenu par trop banal et évident. C’est en fin de compte une piété envers le donné ou envers le monde qui l’inspire. Le monde en tant que donné est certes suspendu, mis entre parenthèses, mais pas nié ou annulé; le poète-philosophe a seulement ressenti que, pour lui témoigner vraiment sa piété, il fallait d’abord s’en détacher et entreprendre une création qui serait une réappropriation, mais aussi une manière de le restituer à son étrangeté merveilleuse. Je ne discerne dans ce type de démarche aucune « ingratitude », aucune révolte contre le donné, mais une sorte d’ascèse qui appelle un moment de suspension, de repli sur soi et sur les ressources du langage pour rendre au monde ce qui lui est dû, pour élaborer le contre-don qu’appelle sa donation première. Cette attitude n’est nourrie d’aucun ressentiment, mais d’une émotion et même d’une forme de piété cosmique. On a certes renoncé à la mimesis dans sa forme la plus immédiate, mais l’alliance avec le monde n’est pas rompue, comme c’est le cas (je suis sur ce point la belle analyse de George Steiner – 1991, chap. 2) avec Mallarmé et Saussure. Il s’agit non pas de se couper du monde, mais d’élaborer la possibilité même d’avoir accès à lui, Loreau estimant qu’un tel accès n’est pas possible avec les seuls moyens de la tradition. Sur ce point, j’ai pour ma part de grandes réserves; je vois un danger inhérent à la radicalité de la démarche, qui risque, comme toute posture « anti-culturelle », de favoriser des tendances, qui ne sont que trop réelles socialement, au discrédit de la culture, à l’étiolement des ressources de la tradition. Mais si j’ai des réserves envers la stratégie et les moyens adoptés, je n’ai aucun doute en ce qui concerne l’inspiration fondamentale : elle réside dans une ferveur, une émotion devant le monde, et nullement dans quelque ressentiment ou ingratitude. Le monde est à ce point émouvant que le poète-philosophe se sent débordé et submergé, craignant de ne pas être à la hauteur de sa tâche.
Or, plus rien ne subsiste de cette émotion devant le donné lorsque le vacillement qui affecte son évidence naturelle est interprété comme l’effet d’une production ou d’une construction opérée par l’esprit ou la praxis, lorsque son caractère contingent est compris comme résultant par exemple, de l’imposition à une réalité naturelle brute d’une forme culturelle et arbitraire. Car alors, il n’y a plus de place pour un tel émerveillement; on se trouve dans le régime de pensée le plus imperméable à une telle émotion. Ce qui tend à prédominer, c’est non pas l’humilité et une sorte de tendresse pour la fragilité des choses, mais la suffisance, l’arrogance et la prétention de maîtrise. Remarquons bien, en effet, le déplacement de l’attention qui s’est effectué : jusqu’ici, dans l’attitude que nous avions envisagée, elle portait sur une réalité qu’elle découvrait comme non évidente, comme affectée d’un mince écart à elle-même, rendant possible le miracle d’un commencement. Désormais, l’attention se détourne du réel pour se porter prioritairement vers les opérations de construction auxquelles elle s’identifie au point de tenter de les rejouer et de les répéter dans son propre acte intellectuel. Le sujet de la connaissance s’identifie à ce point à l’acte de construire le réel qu’il n’y a pour ainsi dire plus pour lui de réalité extérieure; elle compte pour rien, ou pour bien peu de chose. Tout se joue dans la relation entre l’acte présent d’intellection et l’acte antérieur de construction, l’enjeu à peu près exclusif étant de rejouer ce que l’on croit avoir été le moment premier de la construction, au point que ces deux moments tendent à ne plus en faire qu’un seul. Le moment de la construction ou de la reconstruction ultérieure peut d’ailleurs être compris aussi bien comme un moment de construction. Construction et déconstruction sont en somme les deux facettes ou les deux avatars de la même opération mentale qui a supplanté l’émotion première ressentie devant le donné et qui comportait non pas une simple identification abolissant la distance, mais une relation à une altérité inassimilable. L’émotion devant le donné est remplacée par une passion que l’on peut caractériser comme une délectation du sujet envers sa propre activité, qui n’en finit pas de se réjouir et de se congratuler dans la satisfaction de son propre pouvoir.
Le constructivisme peut être considéré comme une variante des « discours du soupçon [2] » ou des pensées démystificatrices dont la formule générale (que l’on trouve déjà chez Pascal et surtout chez La Rochefoucault) est « A n’est que B », « n’est en réalité – en dernière analyse – que B ». La plupart des discours du soupçon contemporains sont des théories de l’inconscient :
Marx, Nietzsche, Freud. Ce que le sujet dit, proclame dans ses intentions conscientes n’est en réalité que la manifestation d’un inconscient qui peut être psychique, social ou biologique. Le discours du soupçon est aussi un discours du savoir et de la maîtrise, de la connaissance vraie par-delà les apparences, qui confère à celui qui la détient et qui la pratique une indiscutable satisfaction, un sentiment de supériorité et d’appartenance à un club restreint d’élus, ce qui explique sans doute l’énorme succès de ces théories chez bon nombre d’intellectuels. Le constructivisme semble être un discours du soupçon qui a pour particularité de ne pas faire appel à une théorie de l’inconscient (mais cela reste à vérifier). Il déclare en substance :
« Ce que vous croyez revêtu d’une réalité quasi naturelle est en réalité une construction de votre propre langage ou de votre esprit. Vous êtes vous-même celui qui a construit cela, mais vous avez oublié cet acte de construction et vous considérez cette réalité comme ayant une existence positive. Ma tâche de démystificateur et d’émancipateur est de “défataliser” tout cela, de déconstruire l’illusion de réalité, de naturalité ou de fatalité dont vous êtes prisonniers, et de vous reconduire, vous autres sujets humains égarés, croyant aux sortilèges de la réalité, vers votre propre pouvoir constructeur que vous avez oublié. Ainsi retrouverez-vous sinon le bonheur, du moins la lucidité puisque vous saurez alors que vous êtes les vrais auteurs de vos actions, de vos désirs et finalement de vous-mêmes. Ainsi aurai-je réalisé le vœu le plus cher et le plus pieux du rationalisme des Lumières : faire que les hommes perdent leurs illusions, défassent les liens qu’ils ont eux-mêmes noués et croient fatals, qu’ils se sachent libres et redeviennent les sujets libres et émancipés qu’ils n’ont pas cessé d’être mais qu’ils ont oublié qu’ils étaient. »
Pour caractériser la singulière passion qui anime l’esprit (dé)constructeur, on peut forger cet oxymore : c’est l’euphorie du désenchantement, ou bien encore l’ivresse du dégrisement – qu’il est enivrant, euphorisant, exaltant de savoir que l’on fait partie de ceux qui ne s’en laissent pas conter !
Qui savent d’un savoir indubitable que rien de ce qui apparaît comme donné, évident et naturel ne l’est en vérité, puisque cela a été créé, produit, construit en une opération mentale à laquelle on a accès en pensée, que l’on rejoue et refait dans le théâtre de son propre esprit. Acte de construction qu’on n’en finit pas de rejouer, s’enivrant à la fois de son pouvoir et de sa supériorité sur tous ceux qui continuent à croire naïvement que cela est naturel.
Dans le constructivisme actuel, avec son ambition de « défatalisation » des évidences pseudo-naturelles, il n’est pas difficile de reconnaître diverses figures philosophiques récentes ou plus anciennes. Ainsi en particulier cette figure apparue avec Feuerbach, la critique des idéologies en tant qu’« hypostases » ou fausses objectivations : l’homme crée et détache de lui des idéalités ou des idoles dont il ne voit pas que ce sont ses propres constructions (Dieu et toute la sphère religieuse selon Feuerbach). Le travail critique consiste à rapporter cette hypostase à son fondement véritable, l’homme.
Mais malgré ces ressemblances avec des figures familières de la tradition rationaliste, ce qui a lieu aujourd’hui peut être caractérisé aussi comme une perversion du discours des Lumières (de ce discours qui révèle le caractère non évident de ce qui apparaît comme naturel). La perversion réside dans le fait que la critique, bien souvent, ne conduit plus à un rapport renouvelé et plus véridique au réel : elle débouche fréquemment sur la conviction que, de toute façon, tout est manipulé, tout est fiction. Récemment, Paul Ricœur a indiqué judicieusement une étrange convergence entre le discours négationniste et le discours post-moderne : pour le premier, le maître mot (le « mot de passe », écrit Ricœur) est le « mensonge officiel » (tout est manipulé, fabriqué par les médias), et pour le second, le maître mot est l’« illusion référentielle » (tout est virtuel, façonné, il n’y a plus de réel) [Ricœur, 2000, p. 743]. C’est dans les deux cas une étrange posture qui barre d’avance l’accès même au réel et où tout se passe comme si le sujet qui énonce cette situation savourait sans oser l’avouer sa supériorité, puisqu’il fait partie de ceux qui savent, qui ne s’en laissent pas conter.
J’ai tenté de mettre en évidence deux attitudes différentes quant à leur inspiration fondamentale. Mais il n’est pas toujours aisé de les distinguer, car c’est parfois un très mince et imperceptible intervalle qui sépare l’attitude d’émerveillement et l’attitude d’« ivresse du dégrisement » qui caractérise la posture constructiviste. Dans les deux cas, un vacillement s’est introduit dans la perception évidente et familière du monde. Mais dans un cas, ce vacillement est préservé en tant que tremblement qui révèle la fragilité habituellement occultée des choses, et qui est en somme la doublure de leur texture même; dans l’autre, il est dépassé, recouvert et piétiné par les gros sabots de l’entendement (dé)constructeur qui démontre à qui veut l’entendre, et d’abord à lui-même, qu’il n’est pas né de la dernière pluie et qu’on ne lui fera pas prendre pour naturel et fatal ce dont il sait très bien que cela a été façonné et construit. Il a percé à jour l’évidence naturelle et elle n’a plus de secrets pour lui : la preuve en est qu’il est capable de la reconstituer en pensée, de reproduire l’acte par lequel cela fut jadis produit, créé, façonné. Dans cette sorte d’extase rationnelle qui s’empare alors du sujet, le moment passé de la production et le moment présent de la reproduction en pensée ne font quasiment plus qu’un. C’est presque une caricature de l’extase mystique de la réminiscence proustienne où l’instant présent et l’instant passé tendent à fusionner. Chez le (dé)constructiviste averti, sûr de son affaire, la production culturelle (ou autre) de ce qui se fait passer ensuite pour évident et la reproduction par l’entendement théorique se confondent ou se téléscopent. L’extase mystique prend la forme d’une jubilation de l’esprit qui célèbre ses propres noces célibataires et se délecte de sa propre capacité constructrice.
Cette différence d’inspiration entre deux formes de remise en question de ce qui avait pu sembler fatal ou naturel se retrouve aussi dans le domaine de l’historiographie. Plusieurs historiens ou théoriciens de l’histoire ont défini la raison d’être de leur travail comme une défatalisation, comme la mise en évidence du caractère historique, et donc arbitraire, de ce que l’on avait tenu pour naturel, une attitude que l’on trouve chez Foucault et qui préfigure le constructivisme actuel. On trouve une idée presque analogue chez Raymond Aron, dans les développements qu’il consacre dans son Introduction à la philosophie de l’histoire [ 1986, p. 224-231] à l’« illusion rétrospective de fatalité », la tâche de l’historien consistant précisément à se déprendre de cette illusion et à redonner au passé sa dimension de présent ouvert à un futur encore indéterminé, et donc à réactiver pour ainsi dire sa dimension de contingence. Aron comme Foucault (et ses successeurs) veulent donc « défataliser »; mais quel fossé les sépare pourtant, quelle profonde différence dans l’inspiration respective ! Car chez Aron (et quelques autres historiens comme Trevor-Roper ou Nipperdey), ce geste de défataliser consiste à retrouver dans l’histoire, dans le temps révolu, une sorte de vacillement, d’indétermination qui est précisément aussi sa qualité de présent, de ce présent qu’il fut pour les contemporains, et qui s’accompagne d’une émotion ressentie devant ce qui est hautement fragile et vulnérable. Cette émotion consiste aussi en un sentiment de proximité à distance entre ce présent éloigné et révolu qu’il nous est donné de pouvoir réactiver, de pouvoir restituer à son ouverture, et notre propre présent; mais ces deux présents ne coïncident pas purement et simplement et ils gardent l’un comme l’autre, malgré l’exigence d’intelligibilité et l’effort d’élucidation historique rétrospective, une part insaisissable. Rien de tel, aucune émotion semblable dans le geste de défataliser pour démasquer la pseudo-naturalité et souligner l’arbitraire. Car en dévoilant ainsi l’arbitraire, c’est un fait massif et positif que l’on s’emploie à souligner, et je ne crois pas que l’on ait beaucoup gagné à substituer au fétichisme du fait soi-disant naturel la lourde positivité de l’arbitraire, surtout que, comme on l’a vu, la préoccupation principale est de mettre en même temps en relief la supériorité de l’esprit qui effectue cette opération, qui jubile et triomphe de son savoir et de son pouvoir.
 
LA RELATION INTENTIONNELLE
 
 
La critique du constructivisme ne peut être sans nuances; elle doit tenir compte du degré de radicalité des différentes positions auxquelles elle a affaire. Envisageons tout d’abord cette forme extrême qui se rencontre lorsqu’il est affirmé non seulement que la réalité est modifiée ou partiellement façonnée par diverses structures, mais qu’elle est ce qui est construit et rien d’autre, ce qui revient à présupposer qu’il n’y a pas d’Autre à l’activité constructrice. Dans cette version radicale et conséquente, il y a non seulement élimination de toute réalité ou référent mais, par là même, de toute altérité. Il n’y a pas de réel extérieur à la connaissance ou à la perception, et c’est une illusion de le supposer puisque, affirme-t-on, nous produisons ou construisons ce monde que nous croyons découvrir [3]. Il y a là quelque chose d’hallucinant, au sens psychotique du terme, car on s’emploie obstinément à biffer, à radier, à exclure, à forclore toute altérité, tout rapport à un réel qui serait autre chose que notre propre ombre portée ou notre reflet indirect. On peut se demander si le constructivisme, sous cette forme extrême, ne sape pas tout simplement l’idée même de connaissance. Peut-on encore parler de connaissance si la chose à connaître n’est en fait rien d’autre que ce que le sujet a préalablement produit, construit, créé, et qu’il ne fait que marcher sur ses propres traces anticipées ? Est-ce que cela ne téléscope pas la différence entre « connaissance » et « à connaître », et faute de cette différence, y-a-t-il encore le moindre sens à parler de « connaissance » (ou de perception)? Certes, cette position extrême n’est en même temps pas totalement conséquente, et elle se tire d’affaire en supposant un certain décalage temporel entre l’acte d’invention ou de production et la découverte ultérieure de propriétés qui sont censées être internes à ce que l’on vient d’inventer, mais que l’on ne peut pas apercevoir d’emblée. Le sujet aurait d’abord créé certaines propriétés qu’il croirait ensuite découvrir, en ignorant qu’elles ne sont que les implications de sa construction initiale, de sorte qu’il n’est pas confronté à un dehors, à un réel, à un monde. Cette forclusion radicale de tout Autre, on peut l’appeler aussi une énorme tautologie, un règne sans partage du Même.
Mais il existe aussi des formes moins radicales de constructivisme qui énoncent une part de vérité et qui ont seulement tort de le faire de manière unilatérale. Soit par exemple, cette formule de Bruno Latour, « pas de réalité sans représentation », qui exprime sans doute l’une des thèses fondamentales et l’un des signes de ralliement de la constellation constructiviste. Je ne vois rien à objecter à cette proposition, mais à condition toutefois qu’on lui adjoigne cette proposition symétrique qui en est le nécessaire corollaire : « Pas de représentation sans réalité », c’est-à-dire « pas de représentation qui ne soit représentation de quelque chose », ce « quelque chose » n’étant pas simplement produit ou créé par la représentation. On reconnaît là une variante de la célèbre proposition fondatrice de l’intentionnalité husserlienne : « La conscience est conscience de quelque chose » (j’y reviendrai). Mais voilà justement où le bât blesse : de ces deux propositions complémentaires ou corollaires qui définissent conjointement la relation appelée « intentionnalité », on ne retient de manière unilatérale que la première et on tend à oublier, voire à forclore, ce à quoi la représentation se rapporte (ajoutant le plus souvent que c’est de toute façon inaccessible et probablement inexistant). On tend donc, autrement dit, à effectuer un bouclage de la sphère des représentations, des concepts et du langage sur elle-même, bouclage qui est complété par l’idée que la cohérence interne de cette sphère est censée être désormais le seul critère de vérité (pour autant que l’on maintienne encore l’idée de vérité).
Lorsque Brentano, puis Husserl ont remis à l’honneur, vers la fin du XIXe siècle, ce vieux concept scolastique d’intentionnalité, cela peut être interprété comme une sorte de retour de balancier, comme un effort pour réhabiliter ou rétablir dans ses droits la conception classique, prémoderne, du rapport entre l’être et la pensée – s’il est vrai, comme l’a écrit Kostas
Papaioannou [ 1983, p. 100], que
« toute la théorie grecque du Logos ne fut qu’une défense obstinée contre les tentations du solipsisme et une affirmation passionnée de l’intentionnalité de la pensée. Pour la philosophie classique, la priorité n’appartient pas à la pensée. C’est l’être qui occupe le premier rang, la pensée ne vient qu’ensuite ».
Mais il est vrai aussi que ce retour de balancier n’est pas dépourvu lui-même d’un certain danger d’unilatéralité. C’est ce qui ressort de la belle défense passionnée que Sartre a donnée de cette idée dans son texte de 1939,
« Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité », qu’il interprète de manière quasiment extatique (en cela, proche de Heidegger) :
« Connaître, c’est “s’éclater vers” [… ] pour filer, là-bas, par-delà soi, vers ce qui n’est pas soi, près de l’arbre [… ] Finalement tout est dehors, tout, jusqu’à nous-mêmes : dehors, dans le monde, parmi les autres » [Sartre, 1947, p. 32 et 34].
Tout se passe comme si le sujet, dans son amour éperdu du monde, en venait à se perdre lui-même dans le monde, à s’abolir comme sujet (comme ce peintre chinois qui entra et disparut à l’intérieur de sa peinture). Autrement dit, on peut détecter là, dans la manière dont Sartre a interprété l’idée husserlienne d’intentionnalité, comme un « éclatement », un radicalisme symétrique au solipisme qui guette toute la pensée moderne qui donne la priorité à l’activité constructrice du sujet, et que l’on pourrait appeler un « solaltrisme » ou, de manière moins barbare, un altérisme. Cet altérisme serait l’équivalent, au plan cognitif, de ce qu’est l’altruisme au plan moral, compris bien souvent comme un mouvement éperdu d’oblation et de sacrifice de soi.
Tout comme, dans le champ moral et social, il faut se garder à la fois des deux écueils symétriques de l’égoïsme (poursuite exclusive d’intérêts personnels) et de l’altruisme (sacrifice de soi, pur désintéressement), et articuler une position tierce qui accueille en quelque sorte en elle ces deux extrêmes, de la même façon il faut penser l’idée d’intentionnalité, comme emblème de la relation cognitive ou simplement perceptive au monde, en se gardant de ces deux positions extrêmes : d’une part, le solipsisme qui guette les diverses pensées modernes de la subjectivité, et d’autre part, cet « altérisme » que l’on peut repérer chez Sartre et dont il existe bien d’autres exemples. Il s’agit de deux perversions ou de deux rabattements de l’idée d’intentionnalité. Car si, d’un côté, il faut maintenir la dimension d’altérité et même (je reviendrai sur ce point très délicat) d’antécédence du monde sur le sujet humain, de l’autre, il faut tout autant maintenir la présence d’un soi ou d’une subjectivité, même si l’on renonce à la penser à la manière idéaliste (Kant ou le Husserl ultérieur) comme origine absolue du sens. Car si le sujet disparaissait tout à fait, il n’y aurait plus de lieu où le monde puisse venir à la parole, accéder à l’intelligibilité (c’est-à-dire révéler l’intelligibilité qui lui est inhérente et n’est pas simplement produite par le sujet). C’est un lieu de réceptivité autant que d’activité, qui ne peut donc être pensé comme une pure et simple réceptivité dans laquelle, à la limite, il n’y aurait plus aucun apport propre du sujet (lequel, comme l’écrit Gadamer, « s’apporte lui-même » dans la connaissance), pas davantage qu’il ne peut être pensé comme une pure et simple activité, ce qui reviendrait à escamoter le donné (ou le réel) et infléchirait la relation appelée « intentionnalité » dans un sens unilatéralement constructiviste. Tout comme (c’est à mes yeux un acquis précieux de la réflexion menée dans le MAUSS) dans le champ moral, social ou politique, la vérité est à chercher dans une paradoxale combinaison ou coexistence de l’altruisme et de l’égoïsme par-delà leur dissociation opérée par la pensée moderne (l’antinomie du pur intérêt et du pur désintéressement), de la même façon, dans le champ perceptif ou cognitif, la vérité doit également être recherchée dans une conjonction où ces deux figures extrêmes – le solipsisme et l’altérisme – sont intégrées et articulées, et perdent, si j’ose dire, leur dard empoisonné et mortifère, et rendent possible, de par leur conjonction, une relation au monde heureuse bien que non dépourvue de tensions.
L’idée d’intentionnalité – qui ne doit pas être comprise comme un concept simplement philosophique, une curiosité qui ne serait intéressante que pour les philosophes, alors qu’elle désigne une relation qui est à l’œuvre dans toutes les sphères de la connaissance et notamment dans les sciences sociales – implique que l’activité du sujet ou de la conscience a un Autre et que cet Autre qui est visé par la conscience n’est donc pas simplement créé ou construit par elle, et qu’il a donc en quelque manière une existence préalable, même s’il ne peut pas s’agir non plus d’un produit tout fait qui attendrait seulement sa prise en charge par la conscience.
Je viens donc d’introduire l’idée d’intentionnalité afin de clarifier les enjeux fondamentaux que soulève la position constructiviste, en mettant l’accent sur la nécessité de tenir compte de deux propositions complémentaires et pour ainsi dire symétriques. Mais on peut également caractériser cela en introduisant un autre couple de concepts : en parlant respectivement d’une position ou d’un moment « constructiviste » et d’une position ou d’un moment « réaliste », bref en introduisant la notion ancienne de réalisme (le plus souvent opposée au nominalisme) au sens ontologique et épistémologique du terme. Il y a lieu, en effet, de soutenir contre la position constructiviste (dans sa version radicale ou unilatérale) une certaine forme de réalisme, c’est-à-dire une conception qui admet l’existence d’une réalité extérieure aux actes perceptifs, cognitifs ou langagiers qui s’y rapportent. Mais cette position réaliste ne doit pas forcément être comprise comme antithétiquement opposée à la position constructiviste. Ces deux positions, j’en ai la conviction, peuvent s’articuler mutuellement en une position onto-épistémologique globale.
S’il est souvent difficile de critiquer le constructivisme, c’est dans la mesure même où il comporte une part de vérité, son erreur étant d’avoir isolé et autonomisé un moment particulier dans un écheveau plus complexe.
Pour le critiquer, il convient donc à la fois de reconnaître cette part de vérité, mais tout en la rapatriant, en la reconduisant et en l’intégrant à l’ensemble dont elle a été détachée. Il y a donc un « moment constructiviste » qui doit être maintenu; mais il n’est précisément qu’un moment à l’intérieur d’un mouvement de l’esprit en direction d’une réalité qu’il cherche à appréhender. Ce mouvement global suppose la réalité de ce qui est à connaître (qui, comme l’avait déjà dit Husserl, ne fait pas partie des « actes de conscience », ou ne s’identifie pas simplement aux instruments de la connaissance), et dire cela revient donc à soutenir une position réaliste. Mais ce n’est pas un réalisme qui exclurait tout acte de construction, de fiction, d’élaboration formelle; il reconnaît un moment constructiviste car cette réalité, il doit aussi l’imaginer, voire l’inventer en partie s’il veut la comprendre. Cette position double, qui intègre à la fois un moment constructiviste et un moment réaliste (et dont je ne fais que donner ici une première esquisse), je l’appelle un semi-réalisme (de la même façon qu’on a pu parler d’un « semi-péla-gianisme » à propos de la théologie des Jésuites). Ce semi-réalisme n’est pas un simple bricolage synthétique ni chair ni poisson, ménageant la chèvre et le chou, qui tenterait de tenir compte diplomatiquement de deux positions incompatibles. Je crois que ces deux positions adverses, qui peuvent paraître inconciliables comme l’eau et le feu, peuvent parfaitement s’articuler dans l’expérience effective de la connaissance et qu’elles ne deviennent incompatibles que lorsqu’on s’éloigne de celle-ci.
Le « semi-réalisme » que je soutiens devrait permettre de dépasser à la fois le constructivisme radical et ce que l’on peut appeler un réalisme naïf ou plat, c’est-à-dire l’idée que la réalité extérieure existerait déjà toute faite, toute préparée, n’attendant que son simple enregistrement par l’acte perceptif ou cognitif. C’est ce que montre la réflexion d’Alain Connes qui, à partir de son expérience de mathématicien, affirme l’existence d’une « réalité mathématique archaïque », mais admet implicitement un moment constructiviste dans la mesure où il est nécessaire d’élaborer, pour avoir accès à cette réalité, un instrument de connaissance qui n’est pas donné tel quel… une « sensibilité » ou un « sens nouveau » qui doit être développé et « qui nous permet d’accéder à une réalité qui n’est ni visuelle, ni auditive, mais d’une autre nature » [Changeux, Connes, 2000, p. 49 et p. 62-63]. Et ceci a une portée plus générale par-delà le cas particulier de la « réalité mathématique » : la réalité, ou plus exactement chacun des pans de réalité particuliers, chacun des « types » ou « modes d’être » auxquels on peut avoir affaire, appelle un mode d’accès et de connaissance qui lui soit approprié. Les deux aspects sont donc reconnus l’un comme l’autre : l’existence d’une réalité extérieure qui ne peut être identifiée simplement à l’instrument de la connaissance et l’exigence d’une élaboration de certains instruments, ou d’un certain « sens », afin d’avoir accès à cette réalité et de pouvoir l’appréhender.
Toutefois, il ne faudrait pas non plus pousser trop loin la bienveillance « œcuménique » et présenter le moment constructiviste et le moment réaliste comme simplement complémentaires et symétriques. Car on est obligé d’admettre, par simple fidélité à l’expérience effective, qu’il y a tout de même une forme d’asymétrie, au sens de la préséance ou de la priorité d’un certain moment réaliste qui prévaut nécessairement, dans la genèse phénoménologique de la connaissance, sur le moment constructiviste. Car, si importants que soient les actes de « construction » (au sens le plus large), ils n’ont de sens et de raison d’être que s’ils vont à la rencontre d’une réalité qui a déjà, en quelque manière, dû être pressentie ou simplement ressentie. Il faut bien admettre qu’il y a eu le moment d’une rencontre première, d’une émotion ou d’une affection qui a mis en route tout le reste. Faute de quoi, on reste dans un formalisme et un constructivisme vides et un fonctionnement célibataire (comme on a pu parler des « machines célibataires »).
Or, c’est précisément cela, à savoir cette altérité nécessairement présupposée, qui est niée par le constructivisme conséquent (lui-même le porteparole de l’esprit du temps) qui ne se prive pas de s’exclamer d’un air ironique, et sur le ton de celui à qui on ne la fait pas : le réel – la nature – est-ce que vous l’avez jamais vu tel quel ? Comment savez-vous que cela existe, s’il est vrai que tout ce que nous pouvons voir, percevoir et sentir est toujours déjà médiatisé par des formes culturelles ou autres ? Henri Raynal a indiqué à plusieurs reprises dans ses écrits [ cf. 1998A, p. 397-398] ce raisonnement auquel il est difficile de répliquer et qui semble imparable. Mais on le sait, il ne faut pas se laisser impressionner par des raisonnements qui semblent irréfutables; souvent ce caractère désarmant et médusant est le signe qu’il repose tout de même sur une forme de sophisme difficile à détecter. Ce raisonnement si fréquent et profondément en résonance avec l’esprit du temps, je le caractériserai comme un piège que l’entendement raisonneur se fait à lui-même, comme un croc-en-jambe de la raison raisonneuse à la raison connaissante. Il consiste à nier l’existence de la nature ou, d’une manière plus générale encore, du réel puisque personne ne l’a jamais vu et qu’on ne peut définir avec rigueur ce qu’il est. Faute d’une telle définition, faute d’une telle justification préalable de son existence, il faudrait admettre en toute rigueur rationnelle que cela n’existe pas. Or, ce raisonnement est faussement rigoureux et repose sur une forme insidieuse de circularité qui montre à quelles impasses peut conduire la logique rationnelle ou le « principe de raison » livré à lui-même. Car si l’exigence de « rendre compte » est certes valide, il faut aussi en apercevoir les limites : comment devrait-on rendre compte préalablement de l’existence même de ce qui est à connaître ? C’est une pathologie de la rationalité qui sape l’idée même de connaissance en opérant insidieusement une réduction de l’explicandum, ce dont la raison doit rendre compte, à ce qui, étant expliqué ou positivement connu, peut seul être reconnu comme existant.
Pour sortir de ce piège, de cette circularité dans laquelle s’est enfermée la raison raisonneuse, il n’y a pas d’autre issue qu’un geste initialement irraisonné de vouloir en sortir et de maintenir la référence à une altérité. Pas d’autre issue qu’une violation du « principe de raison », toute provisoire et en quelque sorte nécessaire et préalable à l’exercice même de la raison. Car il s’agit bien, dans le piège que je tente d’analyser, d’une forme particulière, appliquée à la procédure cognitive, du principe de raison qui est censé gouverner tous les aspects de l’expérience (aussi bien morale ou sociale que cognitive) : « Tu n’accepteras de reconnaître pour réel que ce dont l’existence aura été préalablement démontrée en raison. » Pour en sortir, il faut, comme on dit dans la vie courante, « faire le premier pas » – un premier geste non pas, ici, en direction d’autrui, mais en direction du réel – même si on peut considérer aussi que c’est au fond le réel qui a fait le premier mouvement vers nous en nous émouvant. Ce premier pas, ce premier mouvement est, au moment où il a lieu, « irrationnel » puisqu’injustifiable et non fondé en raison. Mais c’est aussi ce qui met en branle et rend possible la rationalité elle-même.
Dans l’expérience effective de la connaissance, différente des reconstructions que l’on peut tenter d’en faire dans la représentation (et qui ne sont le plus souvent qu’autant de « rationalisations » démenties par la réalité effective), la connaissance est toujours mouvement en direction de quelque chose que l’on a déjà aperçu et pressenti en quelque manière, le plus souvent confuse, mais parfois aussi très claire; que l’on ne détient pas et qui pourtant est; dont l’existence est sûre et certaine pour le sujet même si, à ce stade, la croyance ou la foi en cette existence est rationnellement injustifiable. La construction d’un langage, de formes ou de schèmes d’intelligibilité est toujours construction en direction de quelque chose, et est vouée à l’exploration et à l’élucidation de ce « quelque chose ». Sans cette certitude anticipée de la réalité d’un réel situé en dehors du langage (au sens le plus large du terme), le mouvement et l’expérience même de la connaissance ne pourraient même pas commencer. Mais le statut de ce « quelque chose » est, il faut l’avouer, rationnellement injustifiable lorsque cette connaissance commence : on ne peut, à ce stade, en « rendre compte ». Son statut ontologique est flou et ambigu, il reste « dans les limbes », et tout le problème est de savoir si on sera capable de ne pas céder au chantage exercé par les voix diverses qui se font entendre : puisque vous ne pouvez pas prouver l’existence de cela, cela n’existe pas, ce n’est que « de la métaphysique »; si certains hommes accepteront de vivre dans une situation de non-justifi-cation rationnelle provisoire ou définitive et de se lancer dans l’aventure de la connaissance (comme dans celle de l’amour ou de l’amitié) sans disposer préalablement de la certitude que ce qu’ils visent n’est pas un pur fantôme ou un simple fantasme de leur esprit dérangé – et sans céder non plus, inversement, à cette tentation symétrique consistant à proclamer ce « je ne sais quoi » comme une évidence et une certitude qui aurait la même solidité positive que la certitude rationnelle.
Cette réflexion sur les conditions de la connaissance et cette critique du constructivisme rejoint donc, on l’aura compris, par un biais sans doute surprenant, la réflexion maussienne d’Alain Caillé sur le lien social ou la réflexion de Lévinas sur l’asymétrie de l’intersubjectivité et de la relation éthique. Car chez Caillé comme chez Lévinas, il y a l’acceptation d’un risque initial; il y a un mouvement vers l’autre qui est entrepris sans que le sujet qui en prend l’initiative ne dispose de la certitude d’un « retour », d’une réciprocité (ni même, en toute rigueur, de la certitude d’une arrivée à bon port); qui assume donc provisoirement et peut-être définitivement la situation inconfortable de la non-justification rationnelle (au sens du principe de raison), mais sans que son geste ne puisse se réduire non plus à une totale irrationalité, ne fût-ce que parce qu’il fonde une rationalité véritable. Tout comme il faut bien « faire le premier geste », prendre l’initiative d’un mouvement vers l’autre sans attendre et exiger comme condition préalable l’assurance d’une réciprocité ultérieure, de même il faut bien, dans le champ cognitif ou même perceptif, que le monde nous apparaisse comme indubitablement réel et existant avant même que nous ne puissions justifier rationnellement cette existence, faute de quoi la connaissance avec ses procédures d’exploration et d’élucidation ne commencerait jamais. C’est la certitude de cette présence première indubitable bien qu’injustifiable qui rend seulement possibles les opérations cognitives et ne résulte donc pas de celles-ci. À tout le moins doit-elle avoir le statut d’une certitude provisoire (analogue à la « morale provisoire » de Descartes). Mais pour celui qui admet une rationalité dominée par le principe de raison, il n’est pas question de transiger : il faut être rigoureux et impitoyable et ne pas admettre l’existence d’un donné extérieur à l’esprit puisque son existence n’a pas été démontrée.
Il y a donc, primairement, une réalité que nous pressentons ou simplement ressentons, qui nous affecte en une émotion sans laquelle il n’y aurait pas de connaissance, pas d’élaboration cognitive allant vers elle [4]. Mais cette émotion ne peut être réduite non plus à un simple affect subjectif, à un « état d’âme » coupé du monde. C’est une émotion et une affection de quelqu’un par quelque chose, et il y a, inhérente à cette expérience, la certitude de la réalité de ce qui vient l’affecter. Mais il sera toujours possible à certains de soutenir, sans espoir de réfutation, que cela est une illusion; et ce discours du soupçon est, il faut en prendre son parti, irréfutable en termes rationnels.
L’important est de ne pas s’en laisser conter par lui, c’est-à-dire ne pas se laisser subjuguer par la voix impérative de ceux qui ne s’en laissent pas conter, et de rester conscient du fait qu’on ne parviendra jamais à ébranler les inébranlables. Ne ne pas se laisser atteindre par le démon du soupçon radical mais, je le répète, sans céder non plus pour autant à la tentation symétrique de croire détenir une certitude irrationnelle indicible.
Dans cette situation de disparition de la relation intentionnelle de la connaissance à une réalité extérieure, on peut déceler aussi la perte ou la mort de tout ce qui caractérise le désir : un mouvement dirigé vers quelque chose qu’on ne saisit ni ne maîtrise, un geste qui scrute, fouille, explore un réel qui continue à se dérober en partie et dont on sait pourtant qu’il existe.
Le constructivisme correspond à une situation de mort du désir, d’extinction de l’Eros, de la dimension érotique qui sous-tend toute connaissance.
Est totalement a-érotique l’idée étrange que, puisqu’on ne rejoint ou ne possède jamais l’objet de la connaissance ou de la perception, celui-ci n’existerait pas. Comme s’il fallait en démontrer préalablement l’existence pour être sûr qu’il existe et que n’est pas vain le désir de le connaître. Le constructivisme partage donc avec son adversaire naturaliste ou substantialiste (dont il se gausse) la représentation d’une coïncidence idéale entre le sujet et l’objet. Faute d’une telle coïncidence, il n’y aurait pas de réalité extérieure et pas de connaissance, le sujet ne pouvant alors que créer, produire, construire un objet parfaitement fictif, mais tout en provoquant en même temps un « effet de réel ».
Dans ce qui précède, j’ai mis en avant le concept d’intentionnalité comme me paraissant capable de surmonter l’unilatéralité qui caractérise la posture constructiviste, et de rendre compte de manière appropriée de la relation entre le sujet connaissant et la réalité. Tel que je l’entends, il désigne une relation qui doit être conçue comme un double mouvement : pas de conscience qui ne soit conscience de quelque chose; mais inversement, ce « quelque chose » ne doit pas être conçu non plus comme étant en quelque sorte tout fait ou tout préparé. Il faut le concevoir comme étant visé par une conscience qui doit adopter ou imaginer la voie d’accès qui lui est adéquate.
C’est ainsi qu’on peut comprendre la phrase de Merleau-Ponty qui écrivait, dans Le visible et l’invisible [ 1964, p. 251] : « L’Être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience. »
Toutefois, au lieu de recourir au concept d’intentionnalité, on pourrait tout aussi bien, et à condition d’en préciser les conditions et d’en effectuer éventuellement une réévaluation en profondeur, mettre en avant la notion de raison : bien comprise, elle est capable elle aussi d’articuler ces deux moments qui risquent de devenir antagonistes. Car il y a, inhérent à la nature même de la raison, un paradoxe identique à celui de l’intentionnalité : elle existe constitutivement comme une relation à autre chose qu’elle-même (au même titre d’ailleurs que le langage). Il n’y a en effet aucun motif plausible de souscrire à l’acception pauvre et étriquée, dans le contexte actuel, de la raison ou de la rationalité – où elle est définie le plus souvent par sa simple cohérence interne. Car, comme l’a écrit Robert Spaemann [ 1997, notamment chap. 7], la raison est avant tout à comprendre comme une faculté d’éveil au monde et à la réalité (de quelque ordre que ce soit) et, à ce titre, elle est presque interchangeable avec la notion d’intentionnalité. La raison doit être comprise non pas comme quelque mécanisme dont la rigueur serait définie par sa cohérence interne en dehors de toute référence extérieure, mais comme une relation intentionnelle à une réalité située en dehors d’elle. Et elle est évidemment aussi, à l’inverse, le lieu où le monde, le réel accèdent à une intelligibilité, laquelle n’est pas simplement une intelligibilité pour l’homme ou par l’homme (façonnée, créée de toutes pièces par ses catégories de pensée, ses formes culturelles, etc.), mais bien une intelligibilité qui est inhérente au réel ou au monde, tout en requérant la raison humaine pour advenir à elle-même.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ARON Raymond, [ 1938] 1986, Introduction à la philosophie de l’histoire, TEL-Gallimard, Paris.
·  CHANGEUX Jean-Pierre, CONNES Alain, 2000, Matière à pensée, poches Odile Jacob, Paris.
·  LOREAU Max, 1988, « Entretiens avec Eddy Devolder », inL’Attrait du commencement, Éditions du Botanique, Bruxelles.
·  MERLEAU -PONTY Maurice, 1964, Le Visible et l’Invisible, Gallimard, Paris.
·  PAPAIOANNOU Kostas, 1983, La Consécration de l’histoire, Champ libre, Paris.
·  RAYNAL Henri, 1998a, « L’île sans océan », La Revue du MAUSS semestrielle n° 12.
·  – 1998b, « Coexistence du Trop et du Pas Assez », La Revue du MAUSS semestrielle n° 12.
·  RICŒUR Paul, 2000, « La représentation du passé », Annales HSS n° 4, juillet-août.
·  – 1969, Le Conflit des interprétations, Seuil, Paris.
·  SARTRE Jean-Paul, 1947, Situations I, Gallimard, Paris.
·  SPAEMANN Robert, 1997, Bonheur et Bienveillance, PUF, Paris.
·  STEINER George, 1991, Réelles Présences, Seuil, Paris.
 
NOTES
 
[1] Les actes du colloque de Munich de 1984 ont paru en 1985 sous le titre Einführung in den Konstruktivismus, Oldenburg Verlag Munich (réédités en livre de poche, Serie Piper, Munich, 1992).
[2] C’est Paul Ricœur qui a lancé la formule, en parlant d’une « herméneutique du soupçon » dans Le Conflit des interprétations [ 1969, notamment p. 148 sq.].
[3] J’ai trouvé cette idée exprimée à plusieurs reprises dans des écrits constructivistes, et notamment dans une réplique de Changeux à Connes [ cf. Changeux, Connes, 2000, p. 54]. Elle semble faire partie des signes de ralliement de la constellation constructiviste.
[4] Ici aussi, je m’inspire de la méditation de Henri Raynal, qui commence un texte intitulé « Coexistence du Trop et du Pas-Assez » [ 1998b, p. 406] par ces mots : « Le monde m’émeut, donc il est; je suis ému, donc je suis. L’émotion, dont je ne puis douter, la précieuse, irremplaçable émotion, certifie la présence du monde puisqu’elle est ce qu’il a jeté en moi. »
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