2001
Revue du Mauss
Ouverture. L’angoisse face à la perte de la nature
La nature humaine à l’épreuve : « élevage » ou « dressage
»?
Joël Rocloux
« Monsieur Helvétius, une petite question :
voilà cinq cents enfants qui viennent de naître;on va vous les
abandonner pour être élevés à votre discrétion; dites-moi combien nous
ren-drez-vous d’hommes de génie ? Pourquoi pas cinq cents ?»
Denis DIDEROT.
Une inquiétude tantôt lancinante tantôt convulsive a gagné les
consciences de nos contemporains : les biopolitiques seraient de retour. L’une
des dernières manifestations spectaculaires de cette inquiétude est sans
conteste « l’affaire Sloterdijk » qui s’est propagée dans le monde comme l’écho
confus d’une terrible controverse allemande. Le philosophe n’avait pas craint
de parler de la « fin de l’humanisme » et de l’« élevage des hommes ».
Peter Sloterdijk fut, on le sait, purement et simplement accusé
de réhabiliter l’eugénisme nazi. « On lui a reproché des formules telles que
“sélection prénatale”, commente Dominique Dhombres [ 2000]. Mais ce sont celles
qui figurent dans n’importe quelle revue de biologie : « Ce n’est pas moi qui
pose ces questions. Je n’invente rien », se défend-il. À suivre cette
perspective indulgente, P. Sloterdijk serait bien plus sûrement le pourfendeur
d’une véritable phobie sémantique que
le chantre univoque du nouvel eugénisme.
« NOUVEL » EUGÉNISME ET SOCIOBIOLOGIE : UN RETOUR DES
BIOPOLITIQUES ?
Voilà qui rappelle singulièrement les travaux érudits,
argumentés mais non moins provocateurs de l’historien des idées français
Pierre-André Taguieff, travaux décrivant l’eugénisme comme l’objet d’une «
phobie idéologique ». Et en effet, l’affaire Sloterdijk apparaît bien à
certains égards comme un remake à
grande échelle de la controverse qui opposa P.-A.Taguieff à Jacques Testart
dans les colonnes de la revue Esprit
en 1994. Une controverse qui, pour avoir été beaucoup plus confidentielle, n’en
fut pas pour autant beaucoup plus aimable.
Il y a longtemps en effet qu’en France également, le public se
laisse tour à tour enchanter par les promesses des scientifiques qui défilent
sur les plateaux de télévision et inquiéter par les mises en garde d’un J.
Testart, lequel voit volontiers dans les premiers les grand-prêtres d’une
nouvelle secte. La conviction, apparemment très raisonnable, que ce qui est
voulu et
contrôlé (soit l’application des biotechnologies
aux animaux : la zootechnie) franchira la barrière des espèces avec la même
force que ce qui est non voulu et mal contrôlable (l’encéphalite spongiforme),
se répand dans les esprits
[1].
P. Sloterdijk aura seulement mis le mot à la mode :
anthropotechnie.
Le penseur semble vouloir dire que l’eugénisme zéro est une
illusion et qu’il vaut mieux prévenir et organiser par le libre débat ce que,
sans cela, on ne subira pas moins pour s’en être caché. Quelque intention que
l’on prête au philosophe, il est clair que l’affaire Sloterdijk est hautement
symptomatique d’un certain air du temps, et des mauvais vents qui, croit-on,
sont en train de s’y lever. D. Dhombres commente : « On l’a soupçonné de
“prôner un retour à un élitisme primitif et brutal” précisément parce qu’il y a
une inquiétude diffuse dans l’esprit de nos contemporains sur la figure que
prendra l’humanité à l’avenir. » L’arrière-fond nietzschéen de la démarche de
Sloterdijk a été partout souligné pour y trouver tantôt la confirmation de bien
des frayeurs, tantôt le motif de tous les soulagements. C’est bien la figure du
« surhomme » qui surgit dans l’imaginaire une fois délié de l’interdit portant
sur la notion d’anthropotechnie. Michel Grodent [ 1999] rassure : Sloterdijk
serait « en quête », certes d’un « surhomme », mais d’un surhomme « qui
semble [je souligne] toutefois être
sans commune mesure avec celui de Hitler ». Nous
voici aux frontières du surhumain, c’était déjà le titre d’un
ouvrage du célèbre biologiste Jean Rostand. Mais, à tort ou à raison, on
soupçonne les frontières du surhumain et de l’inhumain d’être incertaines.
Bernard Edelman [ 2000] lâche, au passage d’un article consacré à Nietzsche,
une formule qui exprime de manière saisissante la rencontre inévitable des
nouvelles techniques et des mauvais souvenirs : « Un Munich génétique n’est pas
loin. »
Au lectorat qui se trouverait effrayé par ce sombre préambule
(lectorat que je ne souhaite pas m’aliéner), je voudrais prescrire le livre de
Jean-Paul Thomas, Les fondements de
l’eugénisme [ 1995], en guise de tranquillisant. Le propos de cet
ouvrage est précisément de nous assurer que l’eugénisme… est sans fondement :
il s’agirait d’une idéologie « parfaitement périmée ». Invoquer son histoire ne
serait ainsi que convoquer une ombre impuissante à éclairer le nécessaire débat
sur les biotechnologies.
Hélas, ce livre ne nous rassure que pour nous faire changer de
branche dans l’arbre de l’inquiétude.
En effet, le vaste courant dans lequel se situait, selon J.-P.
Thomas, l’eugénisme renaîtrait quant à lui de ses cendres : il s’agirait du
darwinisme social sous la forme
contemporaine de la sociobiologie. La
lecture des dernières lignes du livre de J.-P. Thomas montre que l’embellie
aura été de courte durée : « L’eugénisme est moins à craindre aujourd’hui que
le biologisme auquel il s’adossait et
qui s’affiche sous d’autres formes et dans d’autres domaines
au point de remettre en question notre
conception de la démocratie » [p. 123]. La mise en exergue de symptômes
différents aboutit ainsi au même diagnostic inquiet d’un retour des
biopolitiques.
J.-P. Thomas pose au passage une question importante qui est
celle de la légitimité scientifique des biologismes de sinistre mémoire. Sa
position, en effet, étonne : si le seul fait que les fondements de l’eugénisme
soient dénués de légitimité scientifique suffit à frapper celui-ci
d’inactualité, ne peut-on pas conclure que la sociobiologie est digne du beau
nom de « science »… du seul fait qu’il nous la décrit comme
actuelle? Le partage entre science et
idéologie est-il si aisé que l’on puisse faire le tri entre les différentes
conceptions de la nature et, dans un
second temps, confier les unes aux recherches des historiens des idées et les
autres aux savantes discussions d’experts ?
Pour André Pichot [ 2000], la sociobiologie apparaît certes
comme la résurgence d’idéologies d’avant-guerre, mais elle est dénuée de tout
intérêt scientifique. Le gène égoïste
de Dawkins par exemple, serait écrit dans « un style de camelot bêtifiant » [p.
112]. La « théorie sociobiologique n’a ni queue ni tête » [p. 119], la thèse
est « bancale », la théorie « idiote » [p. 120] : l’explication que la
sociobiologie donne de la société est « totalement ridicule » [p. 123-124]. On
ne s’étonnera donc pas que l’ouvrage de Wilson, l’autre théoricien de ce
courant, ait été « très critiqué » à sa publication en 1975 [p. 120]. Cette
version des faits contraste singulièrement avec le constat de J.-P. Thomas : «
L’œuvre de Wilson a été accueillie très favorablement par la communauté
scientifique américaine et internationale » [p. 112]. Il est clair, en effet,
que la théorie sociobiologique a suffisamment retenu l’attention d’une partie
au moins de cette « communauté » pour que son éventuelle déconstruction
épistémologique emprunte ses concepts ailleurs que dans le dictionnaire
anthologique à l’article Stupidité.
L’attitude d’A. Pichot, sur ce point précis, est très
caractéristique de celles qui accueillent généralement en France les théories
générales sur la nature de l’homme à forte connotation biologique. Il s’agit du
déni : les théories biologisantes y
sont réduites à l’état de fantasmes. Ce n’est pas combattre efficacement les
théories que l’on croit dangereuses que de s’interdire de montrer en quoi, dans
un contexte donné, elles peuvent convaincre de leur efficacité cognitive et
donc séduire.
Certes, A. Pichot ne dédaigne pas de recourir à la critique
idéologicopolitique et anthropologique de la sociobiologie de Dawkins. C’est
ainsi que l’anthropologue américain Marshall Sahlins a pu parler à propos de
cette théorie de « capitalisme génétique ». Cette volonté de maximiser le
capital génétique s’articule,
pourrait-on ajouter avec Alain Caillé, à une projection de l’individualisme
méthodologique sur le gène : le comportement de celui-ci se trouve décrit comme
égoïste et calculateur. Semblable généalogie devrait suffire à expliquer le
succès de ces théories dans le monde anglo-saxon : la mise en perspective
culturelle dispense des invectives. Mais A. Pichot veut à toute force prouver
la grande proximité des thèses socio-biologiques avec le nazisme. C’est ainsi
qu’il convoque, dans le chapitre consacré à cette question, plusieurs figures
généralement associées à la généalogie de l’idéologie national-socialiste. Les
pages consacrées à la sociobiologie contemporaine s’achèvent ainsi sur une
citation de Houston Stewart Chamberlain exaltant l’instinct racial des enfants
aryens qui se mettent à hurler lorsqu’un Juif les approche. Cette situation de
contiguïté entre l’identification du paradigme économiciste au sein de la
biologie et la convocation de l’antisémitisme exterminateur se passe, je pense,
de commentaires
[2].
À la logique du déni, s’ajoute donc, comme trop souvent en
France, une logique de l’amalgame. Je qualifierai la conjugaison de ces deux
logiques comme constitutive de l’antibiologisme
primaire. Je ne craindrai pas davantage de convoquer ici un
vocabulaire prétendument périmé : l’antibiologisme primaire est un
obscurantisme.
On se ralliera bien plutôt au point de vue de J.-P. Thomas : «
La recherche des bases génétiques des comportements, telle que l’envisagent les
socio-biologistes, mérite une critique attentive à ses modalités réelles,
sous peine de rendre inexplicable l’intérêt
qu’elle présente aux yeux des biologistes reconnus [je souligne]. Il
en va de même pour ce qui concerne la sélection naturelle et
l’adaptation
[3] » [p.
117].
C’est en la personne de P.-A. Taguieff que l’antibiologisme
français, « primaire » ou non, a trouvé l’un de ses adversaires intellectuels
les plus redoutables. Au risque de pasticher son style, on pourrait dire qu’il
est l’un des tenants les plus remarquables de l’anti-antibiologisme français. Dans ses travaux
sur l’eugénisme [notamment Taguieff, 1989,1991], P.-A. Taguieff, qui est par
ailleurs un citoyen engagé, conjugue l’érudition historique à une rigueur
argumentative qu’anime une authentique verve polémique.
P.-A.Taguieff ne fustige pas seulement les logiques du déni ou
de l’amalgame.
Il s’emploie à montrer comment les discours récurrents qui
dénoncent le
réductionnisme des thèses
biologisantes consistent le plus souvent à en contourner les enjeux
[4]. Sa démarche conduit non
seulement à défendre l’actualité de la notion d’eugénisme mais encore à en
réhabiliter
partiellement l’histoire.
Il rappelle que l’eugénisme peut partir de prémisses universalistes et qu’il ne
saurait donc être disqualifié au nom de son mariage épisodique avec le racisme
et encore moins réduit à son monstrueux avatar nazi. Bien avant Sloterdijk,
P.-A. Taguieff a plaidé pour l’ouverture d’un grand débat démocratique sur la
question de l’eugénisme. Il défend personnellement le bienfondé d’un certain
eugénisme négatif (lutter contre les anomalies génétiques), mais renonce, pour
des motifs surtout moraux, à soutenir l’eugénisme positif (favoriser l’essor de
telle ou telle « qualité » ou aptitude). On ne peut cependant s’empêcher de
penser que la réfutation allègre, parfois féroce, que P.-A. Taguieff oppose à
l’anti-eugénisme radical profite davantage à l’eugénisme positif que ce dernier
ne se trouve contrarié par les réticences éthiques du philosophe. Ce dernier ne
recommande certes que l’« évitement du pire », mais comme il donne à rêver du
meilleur ! L’eugéniste négatif à la Taguieff fait penser à un amant qui,
s’étant juré fidélité, n’en cultive pas moins son voyeurisme en vertu de la
rassurante maxime : « Ce n’est pas parce que je suis au régime que je ne peux
pas regarder le menu ! ».
Il est révélateur que P.-A. Taguieff ait signalé que les
ouvrages de J.-P.Tho-mas (par exemple
Misère de
la bioéthique) allaient dans le même sens
[5] que ses propres travaux, et non moins
révélateur que J.-P. Thomas se soit dépêché de prendre ses distances. Pour
celui-ci, on le sait, l’eugénisme est mort, et il n’y a pas plus de sens à le
réhabiliter qu’à en dénoncer la résurgence (J. Testart). C’est que J.-P. Thomas
ne souhaite donner le nom d’eugénisme qu’aux idéologies scientifiques
antérieures à la reconnaissance des lois de Mendel, idéologies de surcroît
imprégnées selon lui par les grandes philosophies de la décadence. Son ouvrage
ne prend même pas en considération les figures de H. J. Muller et de Julian
Huxley,
eugénistes pourtant
autoproclamés et qui prônaient la
synthèse entre darwinisme et mendélisme. Ces
derniers ne se reconnaissaient nullement dans les œuvres d’un Herder
[6] ou d’un Gobineau en qui J.-P.
Thomas est à vrai dire le seul à voir des pré-eugénistes
[7].
Le débat de 1994 entre P.-A. Taguieff et Jacques Testart est en
réalité d’une actualité brûlante puisque Valentin, le premier bébé français à
avoir été sélectionné par un diagnostic préimplantatoire (DPI) est né le 13
novembre 2000
[8]. La
question posée avec force par J. Testart n’a rien perdu non plus de son
actualité : quelles limites assigner au DPI ? Ne se refusera-t-on pas à
implanter des embryons qui, affectés d’une anomalie « mineure » et parfaitement
viable, n’auraient vraisemblablement pas fait l’objet d’un avortement dit
thérapeutique (exemple classique : le bec-de-lièvre)? Les lois françaises
réservent le DPI aux « maladies génétiques d’une particulière gravité,
reconnues comme incurables au moment du diagnostic »; mais il existe à
l’étranger une conception plus large des raisons de recourir à ce tri.
La controverse bat son plein par exemple en ce qui concerne la
trisomie 21, véritable casus belli
éthique. On ne peut qu’être frappé par les innombrables
stratégies sémantiques qui consistent
à refuser, en dépit du bon sens, le nom d’eugénisme aux campagnes pour le
dépistage du mongolisme avec proposition systématique d’avortement. On parlera
par exemple, de « thérapie génique de correction » : l’inventivité sémantique
des Monsieur Jourdain de l’eugénisme est inépuisable.
Ce n’est pas à des
skinheads incultes et nostalgiques que l’on doit
les déclarations à la fois les plus fracassantes et les plus précises en faveur
d’un eugénisme brutal, mais bien aux deux découvreurs de la double hélice d’ADN
: James D. Watson et Francis Crick. Ces prix Nobel sont à ce titre
régulièrement présentés comme des bienfaiteurs de l’humanité, notamment dans le
cadre du Téléthon. F. Crick a pu ainsi déclarer : « Aucun enfant nouveau-né ne
devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests
portant sur sa dotation génétique [… ] S’il ne réussit pas ces tests, il perd
son droit à la vie
[9]. »
James Watson a récemment recommandé l’élimination des fœtus porteurs du « gène
homosexuel » [
cf. Pascal,
1997].
Il est par ailleurs très clair qu’un nombre significatif de
scientifiques sont convaincus de l’importance des facteurs génétiques dans des
domaines tels que l’« intelligence » ou l’« agressivité ». On voit à quelles
conséquences pourrait conduire l’interaction entre la diffusion des thèses «
sociobiologistes
[10] »
et la réhabilitation de l’eugénisme. Le DPI permet une sélection bien moins «
lourde » que la stérilisation, l’avortement (ou
a
fortiori l’infanticide), et on peut supposer que son développement
sera étroitement lié à l’expansion, réclamée par certains, de la fécondation
in vitro. On le voit bien : c’est
seulement parce qu’il refuse d’envisager le cas de J. Huxley que J.-P. Thomas
ne voit pas l’extrême actualité des inquiétudes de son frère, le célèbre auteur
du
Meilleur des mondes.
B. Edelman [ 2000] ne craint pas d’écrire : « La guerre est
ouverte entre ce que nous sommes encore et ce qu’on nous promet d’être –
l’objet d’un
usinage en règle
[11]. » C’est ici que
l’
élevage « surhumaniste » tel que
rêvé par Nietzsche est convoqué par cet auteur comme alternative possible à
l’
éducation « humaniste ». Cette
dernière, en effet, n’aurait été qu’un processus d’asservissement : elle
n’aurait, au fil dessiècles, euthanasié les instincts et les passions des
hommes que pour les rendre mornes, interchangeables,
calculables à merci. Nos sociétés
développent des biotechnologies à tout va, mais elles s’interdiraient de voir,
au nom d’un humanisme hypocrite, quel
usage l’utilitarisme vulgaire qui les dirige
secrètement pourra faire desdites techniques. C’est encore le charmant Dr
Watson qui a rêvé explicitement du jour où on pourrait injecter aux gens des
gènes pour les rendre plus productifs
[12]. On ne voit que trop comment la
courageuse réhabilitation de l’eugénisme par Taguieff pourrait être
instrumentalisée par le « turbo-capitalisme » que ce même philosophe s’emploie
par ailleurs à stigmatiser à longueur de pages
[13].
On comprend mieux que certains auteurs provoquent nos
contemporains en convoquant la figure inquiétante du dernier Nietzsche.
Celui-ci développe en effet une biopolitique qui va dans le sens d’un eugénisme
hiérarchique et esthétisant, anti-utilitariste en diable. La terrible
alternative qui se dessine alors n’est plus entre « humanisme » et « eugénisme
», mais bien entre eugénismes « utilitariste » et « anti-utilitariste ».
ATOUTS ET LIMITES DES EXPLICATIONS EXCLUSIVES PAR
L’ENVIRONNEMENT
Ce scénario n’a pourtant de sens que dans la mesure où l’on
s’est laissé enfermer dans la cage de fer des biopolitiques qu’inspire un
héréditarisme radical. C’est faire peu de cas des démarches dites
mésologiques, lesquelles donnent la
priorité voire l’exclusivité aux explications par l’environnement
(psychologique, social ou culturel). L’anthropologie culturelle, en
particulier, demeure un réservoir précieux d’arguments contre la biologisation
intempestive de la nature humaine. La mise en évidence rigoureuse d’un certain
relativisme culturel demeure une arme décisive pour démasquer les préjugés
ethnocentristes qui, souvent, se dissimulent sous de soidisant universaux
biologiques. Ainsi, l’idée d’une universalité des stratégies amoureuses que défend la propagande
néodarwinienne pour prouver la réalité d’une sorte d’inconscient génétique
propre à l’homme ne résiste pas à l’examen de cette discipline. Cette dernière
a, du reste, joué un rôle historique considérable dans la réfutation de la
synthèse racio-eugéniste. Le retour actuel de l’eugénisme n’est bien évidemment
pas une conséquence de la crise contemporaine de l’anthropologie culturelle,
mais on peut craindre que ces deux phénomènes n’interagissent. C’est une digue
bien affaiblie que retrouve la marée montante des biologismes.
Mais le paradigme relativiste lui-même a, on le sait, ses
apories. Si l’on estime, premièrement,
que la nature humaine est malléable à
ce point, c’est-à-dire si peu définie et déterminée par le biologique que
seules les diverses cultures sont à même de constituer l’humain; si l’on considère,
deuxièmement, que ces cultures
diverses sont radicalement différentes, alors, aucun argument de type
biologique ne pourra être reçu pour nuancer la fragmentation de l’humanité en
autant de sous-espèces culturelles.
Pierre-André Taguieff a montré, à mon avis avec raison, dans plusieurs de ses
travaux (de ses travaux sur le racisme, cette fois) qu’il y avait là un risque
de légitimer une nouvelle forme de racisme. L’absolutisation des différences peut, en
théorie, se réclamer aussi sûrement de la force du conditionnement culturel que
du déterminisme racial. Le pire pour l’immigré est bien de s’entendre dire
qu’il est prétendument inassimilable;
la question de savoir si c’est au nom de critères culturels ou biologiques
vient ensuite. La relégation totale du biologique dans la compréhension de
l’homme peut conduire à donner aux
différences culturelles une force comparable à celle que la raciologie
attribuait aux différences biologiques. Cet antibiologisme de haute tenue
qu’est le relativisme culturel radical
est donc susceptible de construire ses propres cages de fer et de basculer dans
une sorte de naturalisme à rebours.
D’autre part, si la constitution de l’humain relève exclusivement du
conditionnement culturel, l’individu biologique sera considéré en tant que tel
comme un non-humain.
Je ne souhaite pas établir à toute force un lien entre des
sphères de recherche que P.-A. Taguieff considère sans doute comme distinctes,
mais je ne puis m’empêcher de remarquer que c’est précisément l’un des
adversaires philosophiques et politiques du relativisme culturel radical qui
s’est employé à réhabiliter une certaine forme de biologisme dans un cadre
individuo-universaliste.
Contrairement à ce que disent ses critiques les plus
superficiels, nombre de spécialistes de l’anthropologie culturelle ont
rapidement pris conscience des impasses aussi bien épistémologiques que morales
du paradigme relativiste. Mais leur réponse a souvent été décevante dans la
mesure où se contenter de relativiser
le relativisme n’était guère répondre aux grandes attentes que l’anthropologie
culturelle avait suscitées. Il est significatif que la sortie du paradigme
relativiste n’ait pas conduit cette dernière à proposer des universaux
susceptibles de retenir l’attention des autres disciplines.
Elle a bien plutôt coïncidé avec l’entrée de l’anthropologie
culturelle dans une crise durable qui contraste singulièrement avec sa superbe
passée. Comment l’anthropologie pourrait-elle surmonter réellement le paradigme
relativiste sans renoncer au double refus, à la double rupture que présupposait
ce dernier – rupture avec les approches biologisantes (la rupture avec
l’anthropologie
physique est
fondatrice de l’anthropologie culturelle), rupture, au sein de la discipline,
avec le paradigme évolutionniste
[14] ? Il n’est pas commode de travailler sereinement à
dégager des universaux lorsque la moindre hypothèse est
a priori suspecte de tomber sous le
couperet des deux motifs d’excommunication majeure : renouer avec
l’ethnocentrisme, basculer dans le « réductionnisme » biologique. Il me paraît
hautement significatif que Dan Sperber, l’un des critiques les plus subtils des
a priori anthropologiques [
cf. Sperber, 1974], ait
évolué vers une approche toujours plus
compréhensive à l’égard des approches biologisantes au point de dialoguer avec
celui qui est aujourd’hui la bête noire de l’antibiologisme français : le
neurobiologiste français Jean-Pierre Changeux.
Le mésologisme radical qui caractérise des disciplines comme la
psychanalyse ou l’anthropologie culturelle se montre le plus souvent d’une
formidable surdité à l’égard des arguments qui nuancent la démarcation
classique entre nature et
culture : c’est par exemple avec un
réflexe le plus souvent pavlovien qu’elles tirent à boulets rouges sur le
principe même du comparatisme entre l’homme et l’animal. Or, celui-ci peut se
dire en plusieurs sens et peut donc aussi contribuer à une ferme réfutation de
la sociobiologie.
Toute transgression du partage
des savoirs que la coupure entre nature et culture instaure est
dénoncée par le mésologisme comme une union… contre nature, ne pouvant
engendrer que des hybrides forcément monstrueux.
Le mésologisme a pourtant besoin d’une idée de nature, même
implicite, même en creux, afin de
mieux défendre l’opposition qu’il postule entre ces deux instances. Mais la
plupart du temps, il ne veut tout simplement pas entendre parler des
objections qui sont opposées à cette
idée implicite de nature par les tenants des discours biologisants. Il s’agit
donc pour le mésologisme d’incarner nature et culture en deux personnes
distinctes qu’il met en ménage tout en les sommant de faire chambre à part. On
comprend mieux le face-à-face entre biologisme et mésologisme ainsi que leurs
accusations réciproques :
le biologisme est un réductionnisme, le mésologisme est un
cloisonnisme.
Croit-on vraiment que cette ligne Maginot entre nature et
culture résistera longtemps à la charge des biologismes (ré)émergents ? Et
n’est-ce pas précisément en cantonnant les réflexions biologisantes dans un
isolement superbe que l’on encourage
leur ubris épistémologique, leur
prétention à dire tout de l’homme ? Je
suis donc en accord avec J.-P. Thomas lorsqu’il écrit : « Pourquoi
s’interdirait-on, sans se priver des leçons de l’anthropologie [culturelle] de
poser le problème des supports biologiques de la vie sociale chez l’homme ?
Seul un interdit extra-scientifique, philosophique ou religieux peut y conduire
» [ 1995, p. 116].
Tout se passe, aux yeux du mésologisme radical, comme si la
raciologie, discipline fort heureusement déchue, était le seul produit possible
du croisement entre perspectives biologisantes et mésologiques. C’est oublier
un peu vite que la biologie a pu aussi servir à reconstituer le concept
d’individu (
cf. Vuillierme
[15]). Drapé dans ses bons et
grands sentiments et bardé d’amalgames issus d’une historiographie sommaire,
l’antibiologisme radical présuppose quelquefois un anti-individualisme qui ne
dit pas son nom.
CONTRE L’ÉLEVAGE : LE DRESSAGE ?
Dans son beau livre sur les origines du service militaire
universel en France, Odile Roynette [ 2000] invite ses lecteurs à ne pas se
laisser rebuter a priori par le
vocabulaire direct de cette époque où l’on parlait crûment de
dresser les conscrits. Le grand
anthropologue (culturel) Louis Dumont [ 1979, p. 18] n’avait pas cette pudeur
sémantique lorsqu’il proclamait avec force que l’humanité de l’homme était
exclusivement constituée par le « dressage social ».
Et L. Dumont de renvoyer très traditionnellement ses lecteurs
aux histoires d’enfants-loups. Dans un
tel discours, l’individu « biologique » non ou mal dressé se trouve en quelque
sorte animalisé. De leur côté, les cultures se trouvent qualifiées d’espèces sociales et culturelles, et donc,
naturalisées.
Les diverses théories de la malléabilité radicale de la nature
humaine – lesquelles considèrent que rien n’est donné à l’homme de son humanité, c’est-à-dire
que toute l’humanité de l’homme est à constituer, à construire, à forger –
désignent une tâche grandiose, aussi infinie que non prédéfinie.
Dans cette perspective, l’homo
sapiens et le zoon
politikon sont décrits comme nécessairement devancés, comme
précédés par nature, par un
homo faber qui se décrit lui-même
comme toujours déjà fabriqué.
Dans son important pamphlet contre la sociobiologie,
Pierre-Paul Grassé, de l’académie des Sciences, écrit : « Il [l’homme] est le
seul être vivant à avoir été en toute
certitude partiellement son propre
artisan » [ 1980, p. 303]. Les certitudes de cet auteur le
conduisent, en toute logique, à
fustiger non seulement l’héréditarisme radical et le comparatisme homme-animal,
mais encore les terribles tentations anarchistes du « laxisme libéral ». En
effet, héréditarisme et « libéralisme », si différents soient-ils dans leurs
présupposés, ont en commun de faire oublier à l’éducateur qu’il doit être un
artisan ambitieux, avec toute la motivation et les muscles requis. Tous deux,
dit en sub-stance P.-P. Grassé, ont en commun de favoriser une véritable
contre-évolution en ce qu’ils invitent
– ici au nom du pouvoir prétendument autosuffisant des gènes, là au nom du
respect des différences interindividuelles – l’homo faber à déposer ses outils ou, à tout le
moins, à ne plus frapper le métal que mollement. Ce faisant, ces idéologies «
contre nature » fabriquent de nouveaux enfants-loups. Or, P.-P. Grassé nous
l’affirme en tant que naturaliste, on ne fait pas de grands hommes avec des
petits singes. L’auteur exhorte les pédagogues à s’inspirer des entraîneurs
sportifs qui forment les marathoniens, et la société à célébrer les vertus du
labeur. En outre, il recommande de virer de l’Éducation nationale les trop
nombreux « maîtres à cheveux longs et à idées courtes » et autres « éducateurs
sexuels libidineux » [p. 306].
La pratique du « dressage » telle qu’inspirée par les discours
mésologiques conséquents n’est pas nécessairement moins inquiétante que l’idée
de sélection biologique, ni moins menaçante pour les libertés individuelles et
le respect de l’humain. Elle peut favoriser en effet une mystique du
conditionnement qui n’a pas moins
déterminé la
praxis des «
totalitarismes » que les idéologies de la sélection. L’idée que rien n’est
donné à l’homme de son humanité
[16] a pu servir à la fois d’inspiration et d’alibi à de
nombreuses politiques et pédagogies de déshumanisation.
C’est ainsi que se clarifie une apparente alternative entre
élevage et
dressage. Le produit réussi et
exclusif de l’« élevage » est la bête de
concours dûment sélectionnée et dont les qualités se jugent à l’œil
nu sans exiger de confirmation par une performance. Le résultat du « dressage »
est l’animal de cirque, lequel peut
éblouir quand bien même il n’apparaissait, au premier abord, que comme un
affreux petit singe ou comme un chien sans pedigree. Bien sûr les pratiques
sont rarement disjointes : c’est le cas de l’animal de course que l’on sélectionnera (à son
insu) tout en s’assurant qu’il aura les qualités requises pour accepter le
dressage (de son plein gré). Odile Roynette rappelle bien d’ailleurs que le «
dressage » militaire sous la IIIe République était précédé
d’une double sélection. Lors de la première, les appelés défilaient nus devant
les édiles locaux qui contemplaient gravement et la force de leur musculature
et la générosité de leur virilité. Les raisons de réforme n’étaient un secret
pour personne au village et suscitaient quelquefois une honte publique qui
pouvait inspirer jusqu’au suicide.
DANS LA FORGE DE L’HOMO
FABER : L’IMPÉRATIF MÉLIORISTE
Au Parlement européen, qui s’inquiétait de ce que le génie
génétique pût attenter à l’identité
des individus, Anne Fagot-Largeault pensait pouvoir rappeler que « tous les
événements de l’histoire individuelle modifient la personnalité » : «
L’éducation d’un enfant humain ne consiste pas à le laisser se développer
librement » [ 1991, p. 44-45]. Les adversaires a
priori de toute idée de modification biologique de l’homme sont
souvent d’une indulgence étonnante à l’égard des pratiques effectives de
dressage. On s’effraie des stéréotypes qui présideraient à une sélection
biologique; mais est-on bien certain que l’« éducation » soit toujours tout à
fait exempte de stéréotypes susceptibles de favoriser une déshumanisation
irréversible ?
D. Dhombres le souligne dans son article consacré à l’affaire
Sloterdijk :
« Ce que l’éducateur humaniste feint d’oublier, ce sont
lessiècles, voire les millénaires qui ont abouti à cet élève paisiblement assis
devant lui et qui écoute son enseignement. » On a vu que Bernard Edelman
faisait, après Nietzsche, le procès du dressage impitoyable qui, à travers les
siècles, se serait dissimulé sous le beau nom d’« éducation humaniste », et
mettait en vedette, dans la foulée, l’alternative nietzschéenne d’un « élevage
surhumaniste ».
Plus nous en venons à douter du bien-fondé et de l’efficacité
de la mystique du dressage, moins nous comprenons pourquoi l’anthropotechnie
devrait être l’unique objet de notre ressentiment. Pourquoi ne pas les renvoyer
dos à dos ? Ou pourquoi, à l’inverse,
pensera-t-on, exclure et diaboliser à toute force
la perspective de pouvoir un jour les combiner ?
En dépit de leurs présupposés divergents, eugénisme rampant et
« éducationnisme » musclé ne sont pas satisfaits par l’homme, c’est-à-dire
concrètement par les individus humains. L’homme n’étant pas à leurs yeux
donné, il n’est pas un être à
accueillir dans ce qu’il aurait
d’irréductible. Il n’est pas à connaître en lui-même et pour lui-même. Il n’est
pas à prendre ou à laisser. Ni l’eugénisme rampant ni l’« éducationnisme musclé
» n’ont du temps à perdre pour problématiser davantage l’idée de nature humaine
:
l’homme est à leurs yeux un « être-devant-être-modifié ». Bien
sûr, ce
méliorisme se réclame toujours
d’une anthropologie implicite; mais on peut se demander si l’impératif
mélioriste n’est pas premier, s’il ne précède pas
toujours la réflexion anthropologique dont il
prétend se légitimer
[17].
Seule la divergence des présupposés explique que l’on donne à
cet idéal de modification une tonalité plus ou moins biologisante ou, au
contraire, antibiologisante en diable. Cette terrible querelle d’artisans
présomptueux et bien intentionnés porte sur les mérites respectifs du martelage
et de la fonte (ou de la refonte). Mais cette querelle se situe bien dans la
même forge, celle de l’homo faber. Ce
dernier est un démiurge qui s’exclame : « L’homo
socius, l’homo politicus et
l’homo symbolicus, l’homme désirant et
l’homme solidaire, c’est-à-dire, en un mot, l’homo sapiens, a toujours été, est et sera
toujours mon œuvre ! »
Dans cette perspective (qui est la mienne), l’idée d’élevage
surhumaniste n’est nullement en rupture avec l’« humanisme » tel que décrit par
ses contempteurs : elle n’est que la métamorphose d’une longue
ubris. C’est bien dans une seule et
même vallée que le « peut-on modifier l’homme ?» de l’audace eugéniste fait
écho au « il faut améliorer l’homme »
de la mystique éducationniste. L’impératif mélioriste peut se réclamer de
présupposés divergents :
l’homme n’a pas de nature propre (théorie de la malléabilité
radicale : l’homme est disponible pour
toutes les « natures »); l’homme est mauvais par nature (anthropologie
pessimiste). Il arrive d’ailleurs qu’il se réclame des deux à la fois,
successivement ou simultanément, sans crainte de la contradiction.
Je me rallierai donc au point de vue de P.-A. Taguieff en ce
qui concerne le constat d’un contournement sémantique et d’une phobie
idéologique portant sur la notion d’eugénisme. Il s’agit d’une part, de nier
son actualité et donc la nécessité d’un débat. Il s’agit d’autre part, de
refuser à toute force la « consonance » du projet eugéniste avec la « volonté
de progrès » issue des Lumières, c’est-à-dire, écrit P.-A. Taguieff [ 1989, p.
113], l’idée d’un « autoperfectionnement
indéfini de l’espèce humaine ». L’eugénisme peut ainsi se profiler
comme un constructivisme qui ne voit pas davantage d’harmonie naturelle dans le
jeu des naissances que dans celui du marché.
L’eugénisme, à la condition sine
qua non qu’il parte de présupposés universalistes, apparaît alors
comme naturellement « de gauche » en
ce qu’il récuserait le credo du «
laisser-naître » dans la foulée même de la résistance au laisser-faire et au
laissez-passer. P.-A. Taguieff appelle en quelque sorte à un juste milieu entre
« l’intégrisme artificialiste des eugénistes futuristes » et « le naturalisme
intégraliste des anti-eugénistes traditionalistes » [ 1991, p. 66]. Cette
position me paraît autrement argumentée et stimulante que les références
intempestives d’autres auteurs à la philosophie provocatrice du dernier
Nietzsche.
Surprise dans le monde des idées : l’anti-eugénisme peut être
considéré dans sa praxis comme un
anti-constructivisme et dans sa théorie comme relevant d’un « singulier
naturalisme ». En un mot, l’anti-eugénisme apparaît, aux yeux de ses
contempteurs, comme un fatalisme.
On découvre au passage une nouvelle définition du
Dictionnaire des idées reçues : «
Biologisme : toujours naturaliste ». En effet, des présupposés très
biologisants peuvent convaincre du caractère aléatoire, profondément injuste
des processus naturels et guider la volonté d’y remédier. Et j’espère avoir
montré par le jeu de mes métaphores (et des siennes propres) que le mésologisme
n’était nullement préservé du basculement dans des formes paradoxales de
naturalisme.
Du point où je me situe, ce qui me frappe au premier chef ne
sont pas les présupposés anthropologiques qui opposent la plupart des
antieugénistes aux néo-eugénistes. Je ne me laisse guère impressionner par la
reductio ad hitlerum qu’ils
s’échangent bruyamment en partant de définitions contradictoires du nazisme :
le nazisme est un naturalisme délirant; le nazisme est un constructivisme
scientiste. Ce qui me frappe bien plutôt est le fait que néo-eugénistes plus ou
moins exaltés et anti-eugénistes rabiques communient souvent dans un même
méliorisme : leur attachement commun à l’idée grandiose d’autoperfectionnement
indéfini de l’espèce humaine précède à mes yeux leurs divergences
anthropologiques
[18].
POUR UNE ANTHROPOLOGIE FONDAMENTALE. CONSIDÉRATIONS INACTUELLES
SUR UNE VIEILLE URGENCE
Je m’aperçois que je n’ai plus guère l’espace pour répondre à
un soupçon fort légitime : n’est-ce pas un singulier naturalisme qui couve sous
ma critique implicite des théorisations de la malléabilité radicale de la
nature humaine ? Je me bornerai à dire, provisoirement, que je me déclare
candidat pour discuter l’anti-naturalisme a
priori avec la même fougue que je discute l’antibiologisme
primaire.
Moi aussi, je suis attaché aux Lumières, lesquelles commencent,
me semble-t-il, bien avant les œuvres de Condorcet et de Cabanis, c’est-à-dire
des contemporains de la Révolution que P.-A. Taguieff nous invite à
relire.
Les grandes synthèses historiographiques d’un Jean Ehrard, d’un
Georges Gusdorf ou d’une Michèle Duchet nous interdisent de dégager le moindre
consensus sur une idée de nature
humaine propre aux Lumières. Se proclamer l’héritier de celles-ci n’est pas
davantage hériter d’une idée que d’un projet, c’est seulement, c’est d’abord et
avant tout, défendre l’actualité d’un débat. Clément Rosset [ 1990] a cru
pouvoir démontrer que les philosophies artificialistes d’un La Mettrie ou d’un
Helvétius étaient des exceptions au XVIII siècle. Je ne vois donc aucune
contradiction a priori entre e mes
coupables insinuations « naturalistes » et mon goût proclamé pour les «
Lumières ».
Je recommanderai donc de rouvrir le grand chantier de
l’anthropologie fondamentale avant que de prendre la Bastille du fatalisme
nataliste. Sans nul doute, je m’exposerai ainsi à l’accusation de pécher par un
conservatisme distingué : celui qui fait profession de préférer le progrès des
idées à l’idée de progrès (J. Cocteau) et qui tente toujours de retarder les
prises de décision en proposant des moratoires. Je voudrais plaider coupable (avec
le secret espoir de garder ma tête). C’est vrai : avec les gens de ma sorte,
l’aristocratie de plume et d’épée n’aurait guère été délogée. On en serait
encore à discuter avec élégance de l’idée de nature humaine avec des comtesses
faussement pieuses et des marquis ouvertement pervers au lieu de forger la
République dans le fer et le feu de l’Histoire. Mieux : ces beaux salons
eux-mêmes n’auraient jamais existé car, à écouter mes méchants propos au sujet
de l’homo faber, l’homme n’eût jamais
rien bricolé : il aurait toujours remis au lendemain ses innovations
technologiques. Ce n’est pas assez dire : à suivre mes mauvais conseils, c’est
l’humanité elle-même qui aurait disparu depuis longtemps de la surface de la
Terre à force de lier sa reproduction à l’émergence d’un savoir pédagogique
sûr. Je reçois humblement les graves reproches que sont en droit de me faire
ces bons bricoleurs et ces gens bien intentionnés que sont, généralement, les
pères de famille. Moi qui n’ai pas d’enfants et qui n’ai jamais su bricoler, je
voudrais simplement faire remarquer que si, en effet, les décisions nécessaires
peuvent rarement attendre les consensus improbables et les paradigmes toujours
à venir, il n’en demeure pas moins que, logiquement (et non
chronologiquement), la réflexion
anthropologique fondamentale devrait bien toujours précéder les projets
mélioristes.
Je n’atténuerai guère, je le crains, les soupçons lorsque
j’aurai dit que l’anthropologie du libéralisme économique m’est sympathique en
ce qu’elle entend partir de l’homme tel qu’elle le
voit et non tel qu’elle le
veut. Elle ne recommande nullement de
recourir à l’« élevage » ou au « dressage » pour remédier à son égoïsme supposé
naturel
[19]. Ces pages
aussi, qui veulent bien m’accueillir tel que je suis, me semblent de bonne
compagnie en ce qu’elles combattent cette anthropologie sur le terrain de ses
présupposés au lieu de s’abandonner à je ne sais quelle ivresse
constructiviste.
Or, donc, j’apprends ici même que l’homme serait aussi, et même
avant tout, un être de don (plutôt que d’intérêt). Je conclurai donc en posant
quelques questions avec la parfaite naïveté d’un marquis ou d’une
comtesse.
Cette faculté de donner est-elle elle-même
donnée ou
construite ? ou est-elle
transmise? Et, si oui, par quels
moyens et à partir de quelle époque ?
N’existerait-il pas quelque méthode éducative efficace (en
dépit de sa rigueur), ou, à défaut, quelque recette eugéniste bien sentie pour
que cet être supposé de don le soit… à coup sûr, ou le soit… davantage encore ?
ou, au contraire – je répète ma première question autrement – faut-il
considérer que l’homme donnant est donné ? Y a-t-il un don du don ?
Je ne vois aucune raison a
priori d’exclure les approches biologisantes de cette vaste
réflexion en attente d’un grand combat.
·
BAL Florence, 2000, « Les sociétés capital-risque misent sur
les biotechnologies »,
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novembre.
·
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Magazine littéraire, 239-240,
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·
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·
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comme philosophie »,
·
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·
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ses implications,
·
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Le Monde, 25 août.
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– 1999, Nietzsche, un continent
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·
VUILLIERME Jean-Louis, 1989, « Individu et complexité »,
Magazine littéraire, 264,
avril.
[1]
Le 18 novembre 2000 se tenait à Bruxelles le premier colloque
interdisciplinaire réunissant en Belgique des neurologues et des vétérinaires
dans le cadre de la lutte contre la maladie de Creutzfeldt-Jacob.
[2]
La mise en exergue de cette projection du paradigme
économiciste sur la biologie, dont il apparaît dès lors comme une tentative de
naturalisation, neutralise en grande
partie Dawkins mais n’atteint Wilson que partiellement. Lorsque J.-P. Thomas
dit que la sociobiologie ne se laisse pas réfuter du premier coup d’œil, il
pense explicitement à l’explication génétique de certains comportements sociaux
sur fond de comparatisme entre société humaine et sociétés animales.
[3]
Il n’en demeure pas moins, bien sûr, que J.-P. Thomas voit dans
la sociobiologie un
réductionnisme qui
précipite des conclusions hâtives et dangereuses.
[4]
« La connaissance biologique : toujours réductionniste », dit
le
Dictionnaire des idées reçues de
P.-A. Taguieff.
[5]
On trouverait en effet chez les deux auteurs des formulations
comparables à l’encontre des interdits philosophiques et religieux qui servent
à diaboliser les approches biologisantes.
[6]
Il est significatif que J.-P. Thomas commence très étrangement
son essai par une analyse au demeurant fort conventionnelle de la pensée de
Herder et qu’il ne dise rien des nombreux projets antérieurs de modification
biologique de l’homme. Condorcet par exemple, est incomparablement plus à sa
place dans une généalogie de l’eugénisme que Herder.
[7]
On a vu
supra que
j’adhérais à l’argumentation de cet auteur en ce qui concerne la
socio-biologie. Je m’en distingue lorsqu’il entend réduire l’eugénisme à une
idéologie périmée. Le simple fait que les scientifiques aient continué ou
continuent de s’en réclamer bien après la date où il a décidé, à mon avis bien
arbitrairement, d’en clôturer l’histoire aurait pourtant dû le conduire à une
autre conclusion. On notera que, contrairement à la sociobiologie, ¤ ¤
l’eugénisme n’est pas tant une théorie qu’une
praxéologie, laquelle peut parfaitement partir
de présupposés darwino-mendéliens. Cette praxéologie
évolue avec les théories
héréditaristes tout comme en évolue la
praxis proprement dite (ce que l’on appelle
l’
eugénique). Le coup de vieux pris
par les théories de Galton et de Lamarck ne changent rien au fond du problème.
Bien au contraire, la pratique du diagnostic pré-implantatoire (voir
infra) dans le cadre d’une possible
extension de la fécondation
in vitro
donne une singulière actualité aux préoccupations des eugénistes dits
réformistes (par distinction avec
l’eugénisme dit « classique » de F. Galton, R. Pearson et C. Davenport). Ce qui
n’est plus d’actualité, c’est cette phrase de Galton : « [… ] le grand problème
de l’amélioration future de la race humaine n’a pas, pour le moment, dépassé le
stade de l’intérêt académique, il faut l’avouer » [cité par Kevles, 1995, p.
24].
[8]
Le diagnostic réalisé dans les premiers jours du développement
in vitro a permis de déterminer que
Valentin était indemne de l’anomalie génétique qui était à l’origine de la
maladie et du décès des trois enfants qu’avaient eus ses parents précédemment [
cf. Nau, 2000].
[9]
Cité par Marcel Blanc [ 1987, p. 70]. Cette proposition n’est
en réalité qu’une actualisation de la vieille recommandation platonicienne :
nouvelle preuve de ce que le pré ou le proto-eugénisme ne commence pas avec
Herder !
[10]
Au sens large de la mise en relation entre comportements «
sociaux » (ou perçus comme tels) et déterminants génétiques supposés. Watson
par exemple, est l’un de ceux qui a mis le thème du « gène » de l’homosexualité
à la mode bien avant que l’on ne prétende en vouloir prouver l’existence en
laboratoire. Dès 1985, Pierre Thuillier [ 1985, p. 23] pouvait écrire : « [… ]
les projets politiques de Wilson et de ses semblables ont de quoi faire
réfléchir [… ] N’évoquent-ils pas la possibilité de résoudre certains problèmes
sociaux en intervenant sur les gènes humains grâce à l’ingénierie génétique ?»
En 1993, les craintes se précisent sous la plume de Marcel Blanc : « C’est bien
l’idéologie sociogénétique de l’eugénisme qui luit, peut-être, à l’horizon du
séquençage du génome humain » [ 1993, p. 78].
[11]
B. Edelman est l’auteur de
Nietzsche, un continent perdu [ 1999].
[12]
Signalé par Marcel Blanc [ 1987, p. 79-80]. L’auteur commente
avec raison : « [… ] et pourquoi le célèbre biologiste n’envisage-t-il pas une
modification génétique des êtres humains qui leur permettrait de jouir plus des
plaisirs de la vie ? ou de rêver plus ? ou de philosopher et de méditer plus ?
Il y a des choix bien révélateurs… »
[13]
Le nouvel eugénisme a moins de chance d’être inspiré par le
philosophe énervé de Sils-Maria (ou par quelque idéologue néorépublicain
ombrageux) que par les braves
papys
qui rêvent de petits-enfants parfaits tout en gérant leurs fonds de pensions [
cf. Bal, 2000]. En août 2000, IBM a
lancé un premier fonds d’investissement de 100 millions de dollars ( 770
millions de francs) pour aider au séquençage du génome humain (
cf. « IBM investit dans les
biotechnologies »,
Le Monde du 2
décembre 2000). On ne peut qualifier de « fantasme » la conviction que la norme
de rentabilité est d’ores et déjà
au
cœur de la
praxis
eugéniste.
[14]
Le paradigme évolutionniste ne fut pas seulement abandonné pour
des raisons morales et politiques — l’évolution strictement culturelle qu’il
retraçait aboutissait à consacrer la supériorité de l’Occidental et à légitimer
les politiques colonialistes —, mais aussi pour des raisons strictement
méthodologiques — tous les scénarios évolutionnistes proposés
jusqu’à présent ont été réfutés. En
dépit de ses préjugés, l’évolutionnisme culturel avait l’avantage de rendre
compte dans un même mouvement de la diversité culturelle et de l’unité du «
genre » humain. Mais il importe de noter que cette dernière n’était pas tant
postulée à partir de l’idée d’unité biologique qu’à partir de la conviction que
la civilisation occidentale, produit
nécessaire de l’évolution culturelle, devait
s’imposer
tout naturellement à
l’ensemble des humains.
[15]
[ 1989, p. 91]. L’auteur fait référence à l’ouvrage d’Edgar
Morin,
La Méthode II. La vie de la vie
[ 1980].
[16]
On trouve une bonne formulation de cette idée sous la plume de
Dominique Bourg [ 1996, p. 161] : « L’homme n’est pas seulement un producteur
d’artefacts, il est lui-même
artifice.
Qu’est-ce à dire ? Cela signifie en tout premier lieu que les hommes ne sont
pas
apparus, pas plus qu’ils ne
naissent désormais humains. »
[17]
C’est ainsi que D. Bourg écrit : « [… ] Il n’y a pas d’autre
moyen d’
améliorer l’espèce que de
tenter de la soustraire à l’ordre naturel des choses,
via le droit et la morale. Une tâche à
jamais inachevée » [ 1996, p. 290]. Je n’engagerai pas ici une discussion digne
de ce nom du livre-manifeste de D. Bourg et me contenterai donc de signaler que
cette formule appelle un certain nombre de questions naïves : 1) qu’est-ce que
l’« ordre naturel des choses »? 2) Pourquoi faut-il améliorer l’homme ? 3)
Pourquoi ne peut-on recourir à des procédés biologiques pour l’améliorer
?
[18]
Ma critique de l’impératif mélioriste, lequel pose
l’amélioration de l’espèce comme un
a
priori et s’enivre du mouvement qu’il instaure, ne s’étend pas à
l’idée d’amélioration en tant que telle (dès lors qu’il s’agit d’inviter par
exemple, à la
réforme des pédagogies
qui seraient encore inspirées par l’idéal béhavioriste de conditionnement).
C’est bien sur les fondements des méthodes
autoritaires et/ou irréversibles d’amélioration
de l’homme que le soupçon se trouve jeté. Au moment de conclure, très
provisoirement, cette grande aventure épistémologique que fut le colloque de
Royaumont pour une anthropologie fondamentale, Edgar Morin ne résista pas à la
tentation de citer cette belle formule de Fourier : « Tout ce qui se fonde sur
la contrainte dénote un manque total de génie » [Morin, 1974, p. 350].
[19]
Conseillons au lecteur qui souhaiterait corriger cette opinion
charitable, mais mal informée de notre ami J. Rocloux sur l’utilitarisme de se
reporter au n°6 de la
Revue du MAUSS
semestrielle [ 1995] (ndlr).