2001
Revue du Mauss
En guise de dernier acte
L’apparence infinie
Henri Raynal
L’animal se présente :
telle est la raison d’être de son aspect. Voilà ce que déclare le zoologiste
Adolf Portmann une fois qu’il s’est convaincu de la pauvreté des explications
utilitaristes. Par prudence, il aurait pu ne pas chercher à faire partager
l’évidence qui s’était imposée à lui, car la vive lumière de celle-ci n’est
qu’un cercle posé sur la nuit. Il crut bon de ne pas garder par-devers lui ses
vues hérétiques et il eut le courage de les exposer – il y a plus d’un
demi-siècle de cela. Il nous revient de les méditer en nous inspirant de la
superbe intrépidité de sa pensée.
Le philosophe Jacques Dewitte qui s’emploie avec persévérance à
la faire connaître et à la commenter, écrit, au sujet de l’apparence de l’être
vivant, qu’elle est « issue d’un rapport à soi ou d’un “pour soi” qui
s’extériorise ». Ainsi ce serait en premier lieu pour satisfaire sa différence qu’une catégorie
de créatures élirait la forme, la consistance et les couleurs de sa parure.
Soit. Mais comment empêcher que la préposition pour ne pivote ? qu’elle cesse de se tourner
vers l’être intérieur se dotant d’un aspect qui lui agrée – convenance qui sans
attendre, avant toute appréciation extérieure, confère audit aspect intérêt et
valeur intrinsèques ? qu’elle prenne la direction opposée ? Elle introduit
alors l’inévitable question : pour
quel spectateur faut-il donc qu’il y ait aspect ?
La lumière de l’évidence portmannienne vacille, avant qu’elle
se fasse plus intense au sein d’une obscurité qui redouble, lorsqu’on apprend
que le zoologiste n’a pas craint de faire état d’exceptions qu’un esprit timoré
aurait tues, redoutant qu’au lieu de servir à l’affermissement de sa thèse,
elles ne soient utilisées contre elle, telles des armes à double tranchant : il
s’agit des animaux qu’aucun œil ne perçoit, en sorte que leur apparence peut
être dite « sans destinataire »! Avec eux, l’« autoprésentation » est à l’état
pur. Intransitive, inconditionnelle, primordiale, elle fascine autant qu’elle
désoriente.
Nous voici sommés d’empêcher la pensée de se dérober devant
l’énigme.
Non pour que la pensée se mette au défi de la vaincre mais pour
qu’elle lui apporte le tribut de l’attention; qu’au lieu d’ambitionner de la
faire reculer, elle se plaise, dans ses avancées, à se joindre et mêler à
elle.
Pour qui la richesse des formes vivantes ? Dewitte nous
rapporte qu’à Hans Jonas qui l’interrogeait, Adolf Portmann aurait répondu : «
Je ne sais pas, je ne sais pas. Peut-être pour Dieu. »
« ORIGINELLE INNOCENCE DU PARAÎTRE »
Gardons-nous de négliger les cas limites. Pour tenir tête au
dogme fonctionnaliste et utilitariste, il nous faut méditer assidûment «
l’apparence inadressée ».
Apparence pour nul regard, celle de la femme qui, un dimanche
où elle ne sortira pas, ne recevra aucune visite, n’omet cependant pas de se
coiffer et habiller avec soin. Si ce n’est pour quelque humain, est-ce pour son
miroir ? Non pas. Puisque le narcissisme n’est pas en cause, de quoi s’agit-il
alors ?
Donnons parole à ce qui se passe en elle, tout au bord d’elle
plus précisément, à ce qui s’éprouve dans son intimité, là où cette intimité
prend fin et où commence la vacance spatiale :
« Ressortissante de l’espace, là où l’espace m’épouse, là où
je suis façade et me sens telle, où déjà je relève en conséquence du dehors, le
dehors mien – ou, mieux, ce dehors que j’assume – a droit à la qualité.
En entrant dans l’eau de l’espace, mon intériorité se quitte
pour se retrouver autre, elle change de mode de réalité, elle adopte celui qui
est propre au visible et tangible, aux espèces. Paraître pour paraître, autant
que mon aspect ne soit pas quelconque. Bien sûr, le sentiment d’être insérée
dans l’espace avec l’exactitude la plus rigoureuse, d’y prendre place pour mon
agrément, d’être accueillie et approuvée par lui, ne m’est donné que si une
plénitude est présente en moi, s’y épanouit. La saveur d’être, je la goûte à
leur rencontre. Point de rencontre lorsque la vie est à l’étiage en moi, n’y
formant plus que des bras étroits, où elle s’écoule, disjointe, sans
conviction. Lorsque me soulève le flot revenu, que de nouveau la vie se plaît
en moi, alors je me porte au-devant de l’espace, je reprends place en lui et je
retrouve le contact que j’avais perdu. »
L’intériorité d’un être est convoquée par sa limite. En
permanence, sa frontière exerce une attraction sur lui. Parce qu’au-delà
s’étend la disponibilité fastueuse de l’espace, destinée à l’éclosion des
possibles. Dans la grandiose vacance, tous ensemble ils s’annoncent. Le volume
inoccupé, que rien ne borne, est offert : il se propose à tout ce qui sera à
voir, à tout ce qui regardera. Dans le silence, on en perçoit la retenue. Le
bruissement qui vient de partout, mais bruissement bien égal, unanime,
s’appelle le silence. L’espace vierge
: ce par quoi toute l’altérité s’anticipe. Il est regard, déjà, avant tout
organe optique.
D’emblée l’être limité est concerné par l’Altérité infinie. N’a-t-il pas
vue sur elle ? Il lui est impossible de ne pas s’intéresser à ce qui advient
hors de cette capsule qu’il est, que la vie a sécrétée, où elle s’est enfermée.
Un savoir déposé en lui lui assure que la recluse volontaire dont il est fait
est venue de ce Dehors qui tantôt lui semble sien, fraternel, et tantôt est
pour lui l’Étrange. C’est pourquoi il se sent solidaire de l’Énigme. Cette
Aventure qu’il ne comprend pas néanmoins le regarde.
La Ressource infinie, l’Infinité des possibles le fascine. Il a
appétit pour ce qu’il ne connaît pas. Sa curiosité est la conséquence de sa
condition de séparé. Il voudrait cesser de l’être, il aspire à rejoindre et à
participer. Son désir se porte sur le point d’émergence où l’inconnu, sans
transition, ne l’est plus, puisqu’il est, ex
abrupto, le
nouveau.
Réciproquement, il sent que la disponibilité immense est
tournée vers lui. Tout se passe comme si la vacance illimitée, se faisant une,
venait à lui, le considérait.
*
L’être séparé dit « je suis là », fait déclaration de présence,
profession d’existence, en exposant un aspect qu’il extrait de lui – qui
s’extrait de lui –, qu’il compose, invente, qu’il habite intensément au point
qu’ensemble ils font corps, sans pour autant se confondre – si son aspect est
lui, son aspect ne l’épuise pas, par définition, loin s’en faut. Cet aspect, il
l’impose, mais le contraire est vrai aussi; il le dépose naïvement (ne le
voyant pas), le livre, l’abandonne, le sacrifie. Aspect
propre, il ne peut en être autrement,
puisque ce qui est n’est vraiment que s’il diffère; ne s’est constitué en
entité qu’en faisant tenir ensemble, amalgamés organiquement, un nombre fini de
possibles. L’aspect signale qu’un choix survenu s’est introduit, a pris place
parmi les autres choix. Chacun sans égal. En tant qu’élection d’une grappe de
possibles singulière. Chacun dans l’aura de ce privilège.
Il y a nécessairement apparence : parce qu’il y a finitude et –
l’une n’allant pas sans l’autre, sinon ne s’ajouterait monotonement à elle-même
qu’une unique matière homogène et fractionnée –, parce qu’il y a diversité. À
quoi bon l’apparence, à quoi bon un aspect, si tout était pareil ?
Si l’être enclos a obligation d’avoir aspect, il n’en est,
toutefois, que le co-auteur. Mitoyen, le dehors, abruptement mitoyen : comment
la clôture n’appartiendrait-elle pas autant à ce voisin vertigineux qu’au
dedans ? Dire de l’aspect qu’il est hybride, c’est évoquer trop platement le
prodige : dedans et dehors ensemble se projettent sur la limite, y interfèrent
et coopèrent, y fusionnent. La manifestation du dedans n’a lieu que par sa
subite conversion au dehors. Conversion strictement locale, faut-il le
préciser, qui ne l’abolit pas mais le dote au contraire d’une réalité
supplémentaire; voilà qu’il s’accroît, à sa périphérie, d’une façon d’être
autre.
Le séparé n’est pas
seul. Avant même d’être pris dans le tissu de la multiplicité
(physique, pour commencer), il est baigné, appelé, invité par l’espace, où se
produiront les possibles. Ayant reçu existence, en échange il tend, offre son
aspect : paye son écot à la diversité.
L’espace exige l’aspect, mais il le soutient, le confirme.
Reconnaissance non formulée, certes, mais efficace :
il y a Altérité, donc je ne puis douter que
j’existe et, corrélativement, que je suis ce que je suis.
L’être est naturellement tourné vers le dehors. À moins du
recueillement qui ménage pour la résurgence silencieuse une vasque au dedans de
soi, sauf si s’opère un tel retournement, il n’est point de santé sans
l’assentiment confiant, innocent, naïf, au tropisme premier. Quand s’accomplit
harmonieusement le mouvement qui traverse l’être, l’emporte, il est accordé à
ce mouvement originel de se percevoir. Alors, se connaître et se réjouir ne
font qu’un pour la vie qui se presse à l’intérieur du contour. C’est son
abondance qui la rend présente à elle-même. À la plénitude, toutefois,
l’individu ne suffit pas. Épanouie, enserrée, la générosité enclose se porte à
la rencontre de l’espace prodigue. Elle se sent complice de l’étendue fertile.
Elle aspire à y œuvrer. Le champ des possibles est devenu champ des promesses.
Ignorer ce qui aura lieu importe peu; la confiance dispose l’inconnu
favorablement. En cela créatrice. Confiance, vie : deux synonymes.
« L’ÉQUILIBRE, DANS LA DISPROPORTION INFINIE »
Ce qui se donne figure ne la produit pas par la voie de
l’analogie en se rapportant à son intériorité prise comme modèle. Apparence
n’est pas portrait. Pas simple translation de soi jusqu’à l’extérieur,
livraison d’un dedans à la visibilité. Elle est choix, choix second qui puise
au choix premier. Vérité choisie et composée comme un bouquet. Sinon baisserait
le niveau de l’intériorité; l’être propre se viderait. L’apparence protège
l’intime, se fait rempart de l’inépuisable; l’apparence a en charge la garde du
secret. (Les humains ne s’apprêteraient-ils pas à y renoncer, ne se
dirige-raient-ils pas vers un état translucide, exsangue, leur épaisseur
singulière se laissant lentement aspirer par l’entropie planétaire où, déjà,
elle est tentée de se dissoudre ?)
L’apparence est bien composition – au sens où on emploie ce mot pour
un écrit, un tableau, une symphonie. Formes, consistances, couleurs y ont
conclu un accord nommé cohérence. Les
services pratiques – de protection, de signalement – attendus de la parure
animale, pour s’en tenir à elle, ne sont pas dédaignés, il en est tenu compte,
sans plus : ils n’élisent pas l’aspect. (La parade exigeait-elle du paon le
raffinement dans le détail qui l’a rendu fameux ?) Importe bien davantage une
fin qu’il ne faut pas hésiter à qualifier d’artistique. L’apparence est une œuvre et un rôle
: tel est le don de l’invité.
« La vie m’a convié à son spectacle. Admis dans la communauté
des visibles, j’ajoute à la diversité conviviale ma différence. Venu à
l’existence, entré en l’étendue, introduit dans l’exposition et le théâtre qui
s’y déploient, j’y participe en apportant mon apparence. »
* L’apparence est offrande. Le mouvement qui porte l’être en
avant la présente. Elle qui est faite pour la vue, elle est choisie sans son
aide. Le dedans opère. Pour se produire sur la scène de l’espace, il ne se
copie pas : il se manifeste. Il
travaille en aveugle. Comment procède-t-il ? Le dedans imagine.
Croit-on que la femme qui jette son dévolu sur une robe analyse
ce qui dans ce vêtement correspond à ce qu’elle est; qu’elle fasse retour sur
soi afin de s’examiner et mettre en regard ce qu’elle sait d’elle-même et
l’apparence dont elle va se doter ? Il n’en est rien. Quand bien même elle
hésite, elle ne revient pas sur soi après être allée vers la coupe, les
teintes, la texture qui l’ont attirée. Non pas qu’entre ces dernières et sa
personne un rapprochement ne se pratique pas, sur le mode interrogatif; n’est
pris cependant en considération que ce qui d’elle est perceptible, sa
silhouette, ses courbes, son allure, en un mot son extérieur. La convenance qui
la préoccupe est celle de deux apparences, l’une reçue, l’autre qu’elle
s’apprête à choisir, à faire sienne. Aucune comparaison n’a eu lieu avec une
sorte de tableau qu’elle aurait dressé promptement d’une disposition intérieure
résultant de ses sentiments, émotions, idées, aspirations. Aucune
représentation ne fut nécessaire, aucune image mentale. L’appropriation
intuitive de la robe ne la fait pas s’y voir
: elle s’y sent; elle fait
corps avec elle sans délai; surlechamp elle est le dedans de ce qui s’expose
dans la vitrine. À peine l’aper-çoit-elle que déjà elle y entre par un pur
transport. Conjonction instantanée. * Ensuite, c’est à son insu qu’elle paraît.
Ce en quoi elle aboutit lui échappe.
Jamais elle ne se reconnaîtra dans son image (réfléchie,
imprimée – animée, même). Jamais au point, du moins, de pouvoir en pensée y
entrer. La coïncidence est impossible. Les nuances de l’effet qu’elle produit
resteront pour toujours le secret d’autrui. Ainsi paye-t-elle l’inviolabilité
du secret propre.
Le contour est donc ce qui
s’interpose entre deux secrets : mon dedans est définitivement à moi
(c’est tragique : je ne peux espérer qu’on me comprenne parfaitement;
merveilleux : on ne parviendra pas à savoir absolument ce que je pense et
éprouve); mon aspect m’est interdit (je n’ai pas accès à mon dehors).
Tel est le paradoxe propre à la condition de l’être-enclave :
le for intérieur dont il dispose est, en contrepartie, encastré dans
l’altérité. L’altérité adhère à lui. L’enlève à lui.
« Complet renversement, retournement ! Ce qui me contient et
me cèle, dans le même temps m’expose infiniment, me dessaisit. Ce qui me
protège jalousement me livre. Ma clôture est cette chétive enveloppe visée de
toutes parts, cette cible pour la terrible convergence de l’espace. Cependant,
Dieu soit loué, semblable expérience n’est pas la seule que je puisse faire. Je
puis connaître aussi, en un équilibre inouï, l’accord avec ce regard qui est
partout, où je m’immerge, qui me porte. Telle la chanteuse au bord de la salle,
étreinte par l’assistance vaste que l’ombre unifie. »
L’apparence : ce vers quoi le dedans extatiquement s’en
va.
« Vous êtes belle ! Vous êtes belle ! » : pourquoi ce cri que
réprime à grand-peine le témoin qui l’admire en secret ? L’exclamation qui
jaillit en lui est désintéressée puisqu’il s’est résolu à ne rien entreprendre
pour tenter de se rendre favorable celle qui est l’objet de ce constat exalté !
Il ne doute pas qu’elle n’a pas manqué de s’entendre déclarer cent fois, mille
fois, ce qu’il a décidé de taire mais qui cependant ne cesse de se dire et
répéter derrière ses lèvres sans que celles-ci le trahissent. Il lui semble que
cette beauté qu’elle donne se sépare d’elle sans qu’elle en ait la vraie
connaissance. Ne serait-il pas légitime qu’elle fût informée de ce que devient
sa beauté hors d’elle et ce qu’elle y fait, qu’elle sût au juste quelle marque
dépose sa beauté ? De la non-coïncidence, il ne sait pas prendre son
parti.
L’empreinte de la beauté dans le témoin, n’est-ce pas l’aspect
en autrui de la personne secrètement louée ? N’est-il pas injuste qu’il ne lui
revienne pas ? La parole empêchée le lui rapporterait, restituerait. Et les
mots eux-mêmes qui s’efforceraient de la persuader, plus profondément qu’elle
ne l’est, et avec plus de précision encore, d’une qualité qui n’appartient qu’à
elle, du prix de sa personne, n’en constitueraient-ils pas un aspect encore
?
Deux apparences, l’une formée dans la dimension affective et
imaginaire, l’autre dans la dimension verbale, s’ajoutent donc, côté témoin, à
l’apparence émise. Elles lui sont concentriques. Elles réduiraient, s’il se
pouvait, la distance qui les en sépare, aboliraient ce qui les en distingue.
C’est irréalisable. Grâce à quoi se poursuit l’éclosion des mots. La parole
naît du regard, se forme dans l’écart. À la faveur de l’intervalle, le regard
prend acte, reconnaît, le verbe affirme, authentifie. Toute existence attend
d’être justifiée. Un des noms complets de l’espace est
l’espace de la légitimation.
« Me croyez-vous si je vous dis que je sais une extase qui
emplit, un essor qui enracine ?
Qui, d’après vous, m’accompagne au plus près, dans mes
évolutions, lorsque je danse sans vis-à-vis ? À l’appel de qui ai-je répondu,
qui m’enlace, qui m’étreint, si ce n’est l’espace ? Mais qui danse, en vérité,
avec ce partenaire ? Plutôt que moi, n’est-ce pas la vie en moi ? Ce faisant,
je deviens plante, comme telle gourmande d’un contact étendu, multiple, souple, flexible, avec l’espace et la lumière.
Pour être plus précise, fleur.
La danse n’est-elle pas cette floraison par le mouvement, qui
se confond
avec l’élan et l’expansion, avec le déploiement des attitudes,
leur enchaînement ? (Inversement, n’est-ce pas une danse qui accomplit la rose,
une danse qui prend son temps ?) Mes pétales se modifient instant après
instant, ce sont mes gestes; pour corolle, j’ai un tourbillon. J’éclos par mes
bras, mes jambes, par l’encorbellement de mes seins, le bouquet d’étamines de
mes doigts. Je convient-il encore ? Le
sens en est très affaibli. Par la succession des figures qui continûment se
relaient au contact de l’espace ferme et doux, attentif, une plénitude qui
n’est pas moi trouve moyen d’aller d’accomplissement en accomplissement,
d’achèvement en achèvement, par l’invention des variations. Entre deux –
l’espace et la plénitude qui s’y manifeste –, qui suis-je ? Suis-je encore ? Si
oui, c’est à titre d’instrument. Euphorique. Grave tout autant, car la joie que
je porte est trop vaste pour moi. La Présence que j’atteste, je l’assume à
grand-peine; elle exige trop de celle dont elle emprunte l’apparence. Mon
aspect – par lequel elle embrasse le visible, la concrète condition – lui
appartient. C’est à l’intérieur de moi qu’elle joue de cet instrument tendu, en
alerte, jubilant, qu’elle a fait de moi.
Vous me voyez fière : ne comprenez-vous donc pas que je suis
dévouée – tout autant ? dévote ? Dansant, je rends grâces à celle qui a cru bon
de se confiner en moi, pour y faire l’expérience de la singularité, qui
s’interdit de regagner le libre dehors – bien que l’émeuve son toucher –, de
recouvrer l’infinité. La marier à l’espace, c’est à quoi s’emploie chaque tracé
de cette calligraphie à laquelle se consacre mon corps. Je fleuris, j’écris, je
crée. Je prête mon concours à l’épanouissement d’un visible nouveau, contribue
à la métamorphose inlassable. Je me sens contour, contour évolutif, décliné. Je
dessine, je façonne, je détaille cette façade ornée, vivante, en fais une œuvre
savante.
Je prie la beauté de rassurer ma sollicitude, cautionner mon
zèle. Puisse-t-elle ratifier ce que j’invente dans l’enthousiasme et
l’inquiétude ! Je participe de la beauté en tant que sa servante; c’est d’elle
que je suis fière. Je célèbre ! Appliquée, glorieuse, humble. »
« Non, ce n’est certes pas à l’intention de mon ego que je ne
néglige pas mon aspect quand je suis seule, c’est pour la Vie en moi. La
Vie-anonyme-faite-intime.
A beau ne résider en moi qu’une parcelle de la Vie infinie,
c’est sa présence indivise qui s’y fait doucement, puissamment, sentir.
Pourrais-je ne pas l’honorer ?
Est-ce moi qui parais ? Non, c’est elle. Elle aime à
s’installer à l’intérieur d’une créature déterminée en se conformant à ses
particularités, qu’elle consacre. C’est elle qui infuse en moi la dignité
d’être. Paraître n’importe comment, serait-ce paraître ? Comment pourrais-je
lui infliger ce désaveu ?»
Une enveloppe qui le protège, qui affiche signaux et avis,
suffisait à l’animal pour qu’il survive et se reproduise. Ces fins élémentaires
ne lui demandaient pas de soigner son apparence. Or, il le fait, y mettant très
souvent du zèle. La plante elle-même n’y manque pas. La pulpe et l’épiderme du
fruit se gardent bien d’être semblables. Voyez : la chair du fruit s’invente
une robe. Absolument parlant, il n’y a pas de nudité. L’apparence est la
servitude et le privilège de l’être fini. Il a une frontière commune avec
l’espace et cette frontière réclame d’exister distinctement en tant que telle,
sans que la qualité à laquelle elle aspire se déduise de l’utilité. Elle
revendique une figure propre.
La généralisation s’impose : nulle peau ne se réduit à être
simple sac; mieux, jamais surface ne consent à n’être qu’une simple coupe.
Voudrait-on abolir l’irritant paradoxe de
l’apparence – de laquelle n’est pas inférable exhaustivement ce qui
s’y manifeste –, exigerait-on qu’il ne se formât plus aucun masque, pas même
une pellicule distincte (comme s’en fabrique le lait dès qu’on l’a chauffé),
qu’il faudrait descendre bien au-dessous des structures organiques. Que faire
pour obtenir ce qui se contenterait de n’être qu’une section, en sorte que le
dedans se montrerait tel qu’en lui-même ? S’étant saisi d’un bloc parfaitement
isotrope, le trancher ? Outre que son indigence saute aux yeux, ce cas extrême
serait trompeur. La surface selon laquelle aurait été arbitrairement pratiquée
la coupure, cette surface dépourvue de sens ne persisterait pas longtemps en sa
nudité, ne le pourrait. Aire de contact, d’échange, elle commencerait
instantanément à se modifier. Ce n’est pas pour rien que les sciences physiques
ont été amenées à créer l’expression effet de
surface. Remontons à présent jusqu’au géologique. Que tout un pan de
la montagne s’effondre, que s’ouvrent ses entrailles, qu’ad-viendra-t-il de la
façade brusquement livrée ? À la disparité et à la complexité internes mises à
jour se mêleront et combineront celles de l’extérieur. Les eaux dessineront et
creuseront les ramifications, l’arborescence de leurs chemins, le vent
s’adonnera à son travail de tourneur sur pierre, le gel opérera à la façon d’un
marteau-piqueur méthodique, inspiré; la végétation étendra sa parure. La façade
impromptue se paysagera.
L’apparence zéro n’existe pas.
Exemption d’apparence ne se peut.
S’il y a nécessairement apparence, ne nous en plaignons pas.
Sans apparence, y aurait-il spectacle ? Spectacle
: ce qui, s’offrant, se remettant à nos yeux, leur fait présent de
la qualité. (Ainsi d’une coloquinte, d’une poire, d’un champignon, de l’aile du
papillon.) Sans la qualité, jouirions-nous, je ne dis pas de la faculté, mais
du bonheur de voir ? Vaudrait-il la peine d’exister si nous était indifférent
l’aspect de ce qui nous entoure ?
Surface, c’est face. Surface oblige : figure elle se fera.
S’inventera. L’inédit est la règle. Ce n’est pas la seule. Originalité n’est
pas irresponsabilité.
Paraître sans qualité ne serait pas paraître. Paraître a un
sens qui tient à l’honneur d’être.
Donc ne va pas sans soin. Sans une attention heureuse – de s’adonner.
Longtemps la flore et la faune – mais aussi les minéraux, les
ciels, les astres, les eaux – ont su persuader les humains de la dignité de
l’apparence; longtemps, même les plus discrets ou les moins fortunés d’entre
eux en ont conservé la conviction. À présent, leur attachement à l’entour
terrestre et cosmique pris dans son ensemble (le lointain y adhère au proche) a
faibli dangereusement. La vocation du visible est d’être une fête : cependant,
pour que les humains participent à cette fête, fût-ce de la façon la plus
modeste, encore faut-il que pour eux l’espace soit vivant – tissé d’échanges,
unanimiste –, que n’ait pas disparu le sentiment de leur consanguinité avec le
Tout. Maintenant, c’est comme si ne les portait plus, ne les touchait plus le
flot commun qui relie tous les êtres. Il n’y a plus d’étendue sensible lorsque
seulement s’additionnent des places individuelles, réduites au polygone de
sustentation qui passe d’un endroit à un autre.
Depuis toujours, partout, en toutes civilisations, une
complicité unissait les atours et l’entour; l’artifice était soliste concertant avec l’orchestre
naturel; se vêtir était pour la femme s’intégrer dans la communion
des apparences. Aujourd’hui, la rumeur enjouée venue du visible est beaucoup
moins audible, si bien que le désir de se mêler à la fête menace de s’éteindre.
Plus généralement, le spectacle quotidien s’appauvrit, victime de tant
d’opérations qui le sabotent ou le frappent d’alignement (tels ces cours d’eau
que le remembrement rectifie). Craignons qu’un sens ne s’atrophie avec la perte
du bien-être visuel et la fin de l’ancestrale intimité avec le monde. Dans un
environnement urbain et domestique livré de plus en plus souvent au saugrenu ou
à l’impassible, redoutons, en ce qui concerne édifices, rues, vêtements, logis
et meubles, que nos yeux ne finissent par devoir arbitrer, n’ayant d’autre
alternative, entre le clinquant et le neutre, la fausse singularité ricanante
et le minimalisme aride, la provocation et l’uniforme, la dérision et le froid,
entre kitsch et fonctionnel.
« MACRO ET MICRO -ÉCONOMIE DE L’ART : PENSER LES DEUX »
Plantes et animaux : entités doubles. À la fois organismes,
assujettis à un fonctionnement, et œuvres, affranchies de l’utilité.
L’organisme supporte l’œuvre, laquelle le pare. L’œuvre résulte d’un choix qui
s’est opéré parmi les ressources auxquelles puise le visible – topologiques,
géométriques, chromatiques; elle naît de la réunion de taches, traits, reliefs,
couleurs qui se disposent de façon telle que se forme un ensemble qui doive à
sa cohérence d’avoir unité, identité, existence autonome.
C’est un être. Il appartient au règne
esthétique.
De ce soin dont fait preuve la nature ne diffère en rien celui
de l’artisan qui orne de hachures, damiers ou entrelacs une surface vierge. Les
motifs qu’il y dépose sont autant de marques d’affection pour la vivante
énergie qui imagine le visible, d’acquiescement joyeux, d’hommage. Cet
artifice-là, tout artifice qu’il se sait
être, non sans fierté, c’est avec empressement, quand ce n’est pas
avec jubilation, qu’il apporte sa contribution filiale à la Vie; à sa manière,
il participe à la réjouissance de la Vie qui s’éprouve la même en la diversité
innombrable.
Que se passe-t-il au moment où l’artisan qui s’est employé à la
décoration d’un récipient, vient de l’achever ? L’objet utilitaire alors se
trouve chevauché par une créature qui a pris place, elle, dans la dimension
esthétique.
Cette activité artistique
primordiale, à laquelle celui qui s’y adonne ne trouve agrément que
dans la mesure où couleurs et formes découvrent et apprécient leurs mérites
respectifs, goûtent l’à-propos de leurs réparties, bref, s’enchantent d’être
réunies, où ensemble elles forment un tout qui se félicite d’être, cette
autonome activité ne se retire pas mais se poursuit dans le cas où la création
s’ordonne en outre à une fin qui n’est plus intrinsèque, ayant reçu mandat de
magie ou mission de transfiguration, d’édification ou de divertissement. Les
deux trouvant leur satisfaction conjointement.
Autrement dit, le plus souvent, qu’il s’agisse ou non de
représentation, deux commandes sont passées
: l’une, extérieure, par l’utilité ou la largesse, par une croyance,
une idée militante, par le besoin de témoigner de ce qui a ému, ou encore par
l’émulation, l’effervescence culturelles; l’autre inhérente à l’engagement
local, concret, immédiat dans la constitution d’une entité, commande instante
venue de cette dernière qui assiste à son élaboration, y a son mot à dire.
Qu’est-ce qui fait que cet être conserve sa dimension et son intérêt
artistiques quand bien même on ignore quelle fut sa destination ou que celle-ci
indiffère, sinon la commande autogène – à la fois volonté d’être et désir de
qualité – qui fit entendre ses exigences bien avant que les mots
art et esthétique fussent apparus ?
Éternel balancement : l’acte d’invention artistique se suffit
et ne se suffit pas. Si, par une sorte de génération spontanée, il semble se
déclencher de lui-même, n’étant alors qu’ambition bienvenue – et plaisir – de
voir se former un décor sur une surface vierge, ou d’y faire surgir une image –
explicite ou elliptique – qui se souvient de ce qui a été observé, contemplé,
ressenti, il est rare cependant qu’il ne soit pas fortement enclin à se mettre
au service d’un plus large dessein ou à s’accorder à une vision du monde, et
cela de son propre mouvement.
Dans la Possibilité infinie, la créature attendait son
engendrement. Artiste, celui qui la pressent. Il trace, il peint, il configure,
pour voir. Il prodigue son attention à
une parcelle d’étendue ou de substance afin de savoir ce qui va advenir dans la
spatialité qui n’y était pas connu. Artiste, celui qui fait ce qui est en son
pouvoir pour obtenir des réponses à la question : quoi d’autre encore, quoi de neuf ? D’une
nouveauté capable, en venant, d’apporter, avec générosité innocente, séduction
naïve, sa fraîcheur.
Il opère de proche en proche, tâtonnant, se ravisant,
éprouvant; il guide ce qui s’approche. Penché sur les eaux, aux aguets, il
appâte les possibles avec les possibles. Il s’entremet pour favoriser leur
émulation. Il veille à la cohérence.
Il satisfait le droit à l’existence de ce dont la réalisation a
été engagée. C’est ce qui explique qu’à la limite une activité artistique
puisse se poursuivre dans la solitude définitive, s’y accomplir. Exemplaire à
cet égard est le cas de
Laure que Dubuffet découvrit après la mort de celle-ci.
Personne n’avait vu ses dessins. Assidûment, elle avait prêté main à la Physis.
Laquelle, s’étant transportée dans un climat mental, y avait fait prospérer une
espèce singulière. Metteur en scène du Nouveau et son premier témoin :
l’artiste. En lui, c’est le spectateur qui travaille;
c’est la curiosité, créatrice,
expérimentatrice. L’invention : l’exercice du désir – désir
aventureux. N’étant pas besoin de ce dont on manque – on ne peut vouloir
s’approprier ce dont on n’a pas idée et c’est bien l’inconnu qu’on appelle –,
ce désir-là qui surveille, qui aspire, qui hale, est guetteur et
accoucheur.
L’attente diligente du Nouveau a une face désintéressée. Au
cœur de la recherche artistique se cachent une sollicitation, une prière, un
dévouement.
Même si l’interrogation adopte un ton comminatoire, même dans
le cas où une investigation dominatrice, et jusqu’à l’ivresse démiurgique,
occupent, aux yeux d’un tiers, le premier plan (le psychologique), subsiste une
quête pure. La suscitation du Nouveau se fait – aussi – pour lui, à son
bénéfice.
Dans la libido novi se
dissimule une composante révérencielle, sacerdotale : que le Nouveau parvienne
à l’existence, que le Nouveau soit !
La manifestation de la Possibilité infinie dont l’artiste est
l’agent très assidu est destinée à être partagée, ne peut pas ne pas l’être :
ce qui a pris apparence est proposé à l’attention de tous par une élévation;
voilà qui justifie – ce n’en est pas la seule raison – l’ostension du
tableau.
À tout un chacun il est donné de faire l’expérience inverse,
d’être atteint par la Manifestation, d’en éprouver en soi l’impact soudain.
Lorsqu’un paysage apparaît d’un seul coup au détour du chemin et vous subjugue,
lorsque vient d’être porté à votre connaissance le détail, que vous trouvez
inouï, de l’anatomie ou de la physiologie d’un insecte ou d’une plante,
lorsqu’un visage inconnu vous bouleverse, vous éblouit, la rencontre vous ouvre
tout grand à ce qui, après s’être découvert, afflue. Tout – ce qui est, aussi
bien que tout ce qui, inconnu encore, a vocation à être –, tout est
implicitement représenté par ce qui
produit un si puissant effet en vous; toute la Réalité, rassemblée, concentrée
s’y tient, s’y montre comme au premier jour, neuve. Une puissance qui n’a pas de nom vous
prend à témoin du bonheur de composition ou du savoir-faire ou de la grâce dont
elle est capable. Qu’est-ce que la minute de la surprise, de l’étonnement,
sinon celle de la révélation, sinon celle de la Manifestation instante et vive
? En vous et hors de vous, la banalité s’est provisoirement retirée;
d’elle-même elle s’est effacée devant la très concrète illustration d’une
Capacité illimitée, d’une Imagination sans fin. C’est l’émerveillement qui est
dans le vrai. Hélas, de cette lumière de la Vérité, bien vite la banalité
impatiemment revenue, nous sépare.
L’artiste, lui, pressent les possibles. Ils subissent son
attraction. Ils se présentent dans ce cercle qui est la base d’un cône, le cône
du regard imaginant, de la contemplation agissante, opérative. La
bienveillance, la ferveur, un affectueux souci s’y changent à tout instant en
exigence : ce qui ne serait que du jamais vu n’aurait pas de titre à paraître.
La raison en a été dite : être est une dignité. La quête de la diversité qui
emporte cet univers ne va pas sans la quête simultanée de la qualité –
énigmatique, aventureuse entreprise artistique. Physis longtemps y fut seule;
Artifice l’a rejointe.
S’il y a quelque chose plutôt que rien, ce n’est certes pas
pour que s’étale du quelconque. Que la qualité ne fût pas consubstantielle à ce
qui est – en droit du moins –, serait-ce concevable ? Et dès lors que ce qui
s’apprête à paraître reçoit permission de le faire, se pourrait-il qu’il privât
de qualité son aspect ? S’il y manquait (par négligence et non empêchement),
cela reviendrait à dire qu’être – participer à la Vie convient mieux – est
dénué d’intérêt, dépourvu de prix.
Tout se passe comme si dans l’espace se tenait une curiosité
divine. L’Un aurait déclenché le déploiement des êtres finis afin que se
délivre le Trésor des possibles; afin que ceux-ci se rencontrent, se cooptent
et s’organisent entre eux. Afin qu’aient lieu – avec notre concours, à présent
– l’inventaire et l’exposition sans fin de la Diversité.
Les propos qui précèdent contreviennent à l’usage prédominant :
on ne traite de l’aspect, le plus souvent, que comme produit qu’élaborent
l’appareil optique et l’entendement. Établie de longue date, la domination
d’une instance perceptive, individuelle ou collective, est mieux assise chaque
jour : les sciences humaines rivalisent pour la justifier sans cesse un peu
plus. De toutes parts arrivent des arguments nouveaux propres, nous dit-on, à
nous convaincre, s’il en était encore besoin, que l’apparence des choses est
sous notre dépendance, que les qualités qui font leur attrait et que nous
croyions fondées en elles, leur sont en fait conférées par nous. La convergence
est impressionnante : l’apparence se trouve de plus en plus étroitement cernée.
Les forces critiques qui l’attaquent ne se sont pas concertées; cependant,
qu’elles s’ignorent ou bien qu’elles se disputent, leur absence de coordination
ou leur concurrence ne nuisent en rien à une coalition de fait : l’encerclement
est total et les travaux de sape des différentes catégories d’assiégeants se
complètent efficacement.
« LA RECONSTITUTION DÉDAIGNEUSE, DESTITUANTE »
Lorsque vous évoquez la coupe effectuée dans quelque bloc de
matière, remarquent les uns, comment pouvez-vous vous laisser aller à oublier
qu’à la place de la surface continue, impeccablement tendue par votre œil et
par votre cerveau, ne se trouve qu’une danse d’atomes ? Ce sur quoi des
enchérisseurs font observer qu’il n’y a aucune raison d’en rester là, les
atomes étant si loin d’être insécables malgré leur nom qu’ils finissent, de
particules en sous-particules, par se dissoudre dans un océan moins substantiel
qu’en quelque sorte mathématique. Est-ce là le dernier mot ? D’une part, des
voix s’élèvent qui assurent que la mathématique est pure convention.
De l’autre, d’ironiques objecteurs choisissent de revenir à une
tout autre coupe, celle pratiquée brutalement par l’éboulement dont il fut
question, puis aménagée par les eaux et les plantes; ils déstabilisent le
paysage paru, l’arrachent. Ils nous montrent, forts des enseignements qu’ils
tirent de l’histoire culturelle comparée, que son inhérence est nulle.
L’intérêt admiratif que nous lui portons, soulignent-ils non sans plaisir, ne
tient qu’à nous : eus-sions-nous vécu troissiècles plus tôt que nous eussions
abominé la montagne.
Notre regard y trouve ce qu’il y apporte.
Bref, nous vivons dans un emboîtement de mirages – lesquels
mirages de surcroît varient, pour la plupart, sont changeants – et nous devons
nous résoudre à admettre que toute apparence est arbitraire (jugement
défavorable non au percevant mais au perceptible): telle est la conclusion qui
s’impose pour peu que nous prenions la peine de rassembler ce que nous avons
appris des uns et des autres. D’ordinaire, une telle récapitulation n’est pas
faite.
Pour la bonne raison que chacun est suffisamment occupé, dans
sa branche, à comprendre comment se forme, extrinsèquement, l’apparence, à
reconstituer son façonnement par les structures de l’esprit, les mentalités
collectives ou les organisations psychiques individuelles. À l’intérieur d’une
discipline, pourquoi s’interdirait-on de tirer satisfaction des progrès de
l’investigation ? Le souhait d’y voir plus clair dans les modalités de nos
saisies et appréciations serait-il critiquable ? En reprenant à l’objet ce qui
ne lui appartenait pas en propre, l’élucidation est
déréalisante, certes, mais qu’y faire
? Faudrait-il la refuser pour cela ?
Elle n’est pas censurable. Mais il n’est pas fatal que sa
conséquence soit la désagrégation de l’aspect. Son abolition est l’effet d’un
malentendu.
Celui-ci n’est pas très grave si les résultats du travail de
reconstitution décréatrice restent considérés séparément. Tant qu’on ne les
rapproche pas, ils ne sauraient altérer dangereusement le spectacle du monde,
même si – fût-ce implicitement – ils sont présentés d’une telle manière qu’ils
apportent de l’eau au moulin du relativisme. L’interprétation qu’en donne ce
dernier est faussée par son préjugé à l’égard du monde pour lequel il n’a que
dédain.
Pour que le relativisme montre sa nocivité, il suffit en
revanche d’imaginer placées sous son éclairage corrosif les connaissances
éparses dûment rassemblées : le désastre se révèle dans toute son ampleur. Le
monde se dissipe sous nos yeux. Ce que nous prenions pour son aspect n’était en
fait que le conditionnement sous
lequel il nous est livré – sous lequel nous nous le livrons.
Hyperconditionnement, puisqu’il est tout à la fois sensoriel, mental,
linguistique, culturel, socio-économique, psychique. Il s’agit bien d’une
dévastation. La réalité est en ruines.
À qui proteste et fait valoir que le monde participe à son
aspect, il est rétorqué, tantôt qu’il n’y a de monde que dans la mesure où l’esprit humain,
seul capable de l’embrasser, le désigne, tantôt que
réel ou réalité sont mots qu’on serait avisé de
proscrire une fois pour toutes, soit en raison de l’impossibilité de définir ce
qui n’est que du chaos, de l’informe avant qu’il n’ait été conditionné, soit,
plus radicalement encore, parce qu’il n’y a pas de chose en soi.
Ce qui ajoute au cataclysme d’une telle
antirévélation, c’est qu’il passe
inaperçu – à cause de la compartimentation de la connaissance – ou que, dans le
cas contraire, bien souvent il n’émeut pas. N’en sont aucunement affectés tous
ceux, et ils sont légion, pour qui il n’y a plus d’univers. L’univers a cessé
d’être mêlé à la substance de leur vie, lui qui pourtant a fait partie des
intimes. Il s’est retiré telle une mer qui aurait reflué si loin qu’elle serait
perdue de vue – perdue de pensée. La
majorité des terriens habitent désormais la ville ou, sinon, vivent tournés
vers elle qui, par l’intermédiaire des écrans, les fascine. La nature n’est
plus notre voisine mitoyenne, l’herbe ne frôle plus nos seuils, la nuit ne
hulule plus. Nous avions autour de nous un espace sensible, vivant : nous nous
sommes emmurés. Perdu, l’horizon, résorbé. L’Énigme s’est exilée. En fait,
c’est nous qui nous sommes exilés en nous-mêmes.
La Mauvaise Nouvelle
n’en est pas une pour l’indifférence ou le désabusement. Mais le cataclysme de
la désapparence agit même quand il
n’est pas connu et là où on n’en a cure; il se propage insidieusement. Personne
n’en est indemne. Les effets cumulés des déréalismes se joignent si bien à ceux
du bannissement du Lointain (qui nous fut si proche – même l’Ailleurs nous
regardait et nous étions liés très intimement à l’Énigme) qu’il serait sans
doute vain de chercher à les distinguer. Plus de socle, plus d’entour. La
démoralisation qui s’étend ne doit pas surprendre.
« SI LES GRECS REVENAIENT »
Il est plus facile de prendre son parti de la déréalisation si
on a le sentiment que le monde est absurde. Or, il ne l’est pas. Il faut n’être
pas très attentif aux communiqués journaliers de la science, ou il faut les
considérer comme n’intéressant que ce versant-ci, pour continuer à le penser. Ce
ver-sant-ci, c’est celui où ce que l’on découvre est regardé exclusivement
comme une acquisition dont
s’augmentent l’avoir et le pouvoir humains; où ce qui a été saisi est apprécié
parce qu’il vient grossir notre capital
d’informations sur la nature, nos banques de données numérisées, enrichir le
domaine où s’exerce notre exploitation souveraine. Déchu, l’Univers, au lieu
d’être notre partenaire mystérieux – Immensité vivante, diverse mais une –, est
ravalé au rang de terrain vague où s’entrepose la foule des objets qui sont à
la disposition de l’intellect-détective qui s’excite de ses propres
performances, et de l’entreprise d’expérimentation et domestication
exhaustive.
L’Univers, dans la nuit, rayonnait – même l’Abîme était
l’Interlocuteur; il n’a plus aucun statut. Res
nullius.
Le défaut d’un regard désintéressé se fait cruellement sentir.
Lorsqu’une recherche est couronnée de succès, l’équité voudrait que la louange
fût partagée entre la nature et l’investigateur; or, ce dernier seul s’attire
les félicitations. Notre orgueil occupe toute la place et n’en laisse aucune
pour l’étonnement. Pourtant nous n’avons pas lieu de l’éprouver moins que nos
ancêtres grecs. C’est tout le contraire : notre univers est incomparablement
plus vaste et plus subtil que le leur. En sorte qu’à l’heure actuelle, la
personne la plus douée pour l’émerveillement aurait une capacité de
représentation et d’émotion dérisoirement insuffisante eu égard à ce qui est
offert à notre admiration : elle crierait vite grâce.
Comprendre, dans
l’acte de la connaissance, plutôt qu’équivaloir à prendre, rendre exploitable, s’assimiler,
devrait avoir plus souvent la signification opposée, recouvrer son acception
généreuse, soit : se prêter à l’autre,
entendre ce qu’il est,
trouver un langage qui lui
convienne.
Le désir de comprendre n’est pas condamné à s’appeler
soif de domination. Il a un autre nom
qui est : aspiration à être
initié.
Par quelle distraction, quel aveuglement ou quelle arrogance
omet-tons-nous de remonter de l’humaine sagacité que nous complimentons
bruyamment à l’ingéniosité insaisissable avec laquelle la première a été
contrainte de se mesurer ? Il est déraisonnable, pour anonyme que soit la
seconde, de s’obstiner à en nier l’existence. Celle-ci est attestée
surabondamment par ces agencements si complexes qu’ils se dérobent durant des
lustres aux recherches de spécialistes triés sur le volet. Il n’est pas exagéré
de parler, ainsi qu’on le fait habituellement, de « secrets de la nature ».
Nous disputons une partie infinie avec une intelligence vertigineuse. Notre
incapacité à concevoir une pensée différant de la nôtre au point de se passer
de cerveau et de langage, ne nous autorise pas à déclarer irrecevable l’idée
selon laquelle une telle pensée, impersonnelle, serait consubstantielle à la
Physis. Autorégulation et sélection des effets du hasard ne sont – subalternes,
ancillaires – que moyens, il en est d’autres, qu’elle emploie.
Le « génie génétique » est du côté de la nature avant d’être du
nôtre. Ce que nous en savons devrait nous inspirer le plus profond respect. La
même puissance d’imagination est à l’œuvre à d’autres niveaux. Si les enjeux de
notre instrumentalisation des chromosomes n’étaient pas aussi importants,
l’attention du profane et du philosophe aurait autant de raisons de se tourner
vers les prouesses que recèlent l’anatomie et la physiologie des végétaux et
des animaux, les relations des premiers avec les seconds, leurs comportements,
leurs mœurs. La flore et la faune des milieux les plus divers de la planète,
étudiées par un nombre grandissant d’enquêteurs équipés d’appareils sans cesse
perfectionnés, livrent avec constance trouvailles toutes plus imprévisibles les
unes que les autres, stratagèmes à peine croyables, singularités, exceptions
hardies, astuces, roueries.
Anthropomorphisme naïf ? Absolument pas. Retournons le grief.
Le tort est du côté de ce qui mérite d’être appelé
anthropo-exclusivisme. Défaisons-nous
de la prétention qui nous porte à croire que nous avons le monopole de la
pensée. La pensée ne dispose pas que du seul mode que nous connaissons, celui
que caractérise une conscience individuelle.
Nous habitions l’univers. Et l’univers était concret. Il était
un Tout – une Circumaltérité – qui
s’étendait des étoiles aux cailloux que nous foulions. Il venait jusqu’à nous :
il était présent dans la motte de terre que nous émiettions. Il nous touchait
dans la feuille que nous froissions. Nous l’avons mis à la porte de nos villes.
Nous lui avons barré le chemin de notre imagination, de notre sensibilité, de
nos émois. Où vivons-nous donc ? Nous ne demeurons plus qu’en l’homme.
C’est-à-dire nulle part. C’est la raison pour laquelle nous devenons fous. Sur
cette planète-ci, bientôt, ne se sentiront plus ressortissants de l’univers que
les astronomes et les astrophysiciens. Eux seuls, en un temps où la réflexion
philosophique, dans la majorité des cas, s’est détournée du cosmos et s’est
ôté, donc, toute profondeur de champ, toute perspective, où elle s’est
frileusement repliée sur le versant andrique, rétractée, recroquevillée sur
l’anthropie, en un narcissisme
malheureux ne trouvant de plaisir que dans le désillusionnement, eux seuls –
maints parmi eux, tout au moins –, maintiennent vivant, avec toute son
envergure, le questionnement philosophique.
Comment pourraient-ils s’y soustraire ? Il leur est impossible
de s’y dérober, travaillant, ainsi qu’ils le font, dans le vertige. Leurs
calculs les somment de tourner leur esprit vers la racine de l’espace et du
temps. Eux, s’ils déconstruisent, cela n’a pas pour effet de nous entraîner un
peu plus loin sur la voie du désabusement épistémologique, c’est au profit du
grandiose. Le grandiose, pour eux, n’est pas suranné. Du train où vont les
choses, il n’y aura bientôt plus que dans leur corporation que l’on rencontrera
de ces pédagogues-conteurs dont frappent le débit précipité et les yeux qui
brillent. De quoi sont-ils les colporteurs diserts, prolixes, que l’on doit
interrompre, sinon l’inouï qui est leur ordinaire ? Qu’est-ce qui se presse en
eux avec semblable impatience, sinon un étonnement trop dynamique, un
enthousiasme trop puissant pour ne pas vouloir se communiquer ?
* Si les Grecs ressuscitaient, leurs yeux n’en finiraient pas
de s’écarquiller lorsqu’ils découvriraient une à une les connaissances qui se
sont accumulées au cours des cinq derniers siècles. Ils seraient abasourdis.
Ils auraient de plus en plus de mal à supporter l’effet d’une admiration qui
irait grandissant à mesure que leur serait révélé ce que nous savons à présent
sur les atomes, les étoiles, les cellules; sur les innombrables messages et
réactions, électriques, chimiques, qui assurent le bon fonctionnement de notre
corps; sur tant de stratégies, de feintes dont botanistes, entomologistes,
parasitologues découvrent la science consommée, l’expertise lorsqu’ils étudient
la reproduction, la prédation, la métamorphose. Ils succomberaient à cet excès.
Leur semblerait incompréhensible le contraste opposant d’une part, la
dimension, nouvelle pour eux, de l’univers ainsi qu’en tous domaines, à tous
niveaux, son degré extrême de sophistication, de l’autre, le « désenchantement
» du monde auquel nous nous résignons. De cela ils nous feraient
honte.
Au lieu, diraient-ils, que votre considération pour le cosmos
s’accroisse avec la connaissance que vous en avez, que vos liens avec lui se
renforcent, c’est l’inverse que nous constatons. Ainsi jugeons-nous avec
sévérité l’injustice du regard que vous portez sur ce que mettent à jour vos
chercheurs : vous n’avez d’yeux que pour vos succès. Le
connu-tout-neuf, soit ce que la lampe
de votre intelligence enquêtrice a réussi à faire sortir de l’inconnaissance,
vous le désolidarisez sur le champ du tout d’un univers où le clair et l’obscur
vivent ensemble, vous l’enlevez pour le transférer dans l’empire d’Épistémie,
confisquant son prestige, vous comportant comme si votre butin n’avait pas de
co-auteur. Et ce connu-fraîchement-conquis s’en va rejoindre
l’empilement énorme qui vous retranche donc un peu plus de ce qui n’est pas
vous.
Quand donc vous déferez-vous de vos tics de langage ? Qu’est-ce
que ce chaos, cet
informe dont vous parlez, non sans
inconséquence, puisque c’est justement l’élaboration très poussée des
organisations naturelles qui rend la tâche de la recherche si ardue ? Qu’est-ce
donc qui serait confus tant que votre
pensée, votre verbe ne leur auraient pas donné forme ? Qu’est-ce, sinon une
excessive fertilité qui vous incommode, vous entête; que vous méprisez pour la
simple raison que votre vue et votre esprit qui l’abordent, ne s’y déplacent
pas à leur aise ? Quelle obstination dans le préjugé et la fatuité !
De quoi est fait le foisonnement hétéroclite, sinon d’une
surabondance quantitative et qualitative ? De quoi le fouillis, les
convections, qui vous répugnent, sinon de matières, de créatures qui non
seulement fonctionnent mais constituent entre elles des systèmes ? Oubliez-vous
qu’à côté des enchevêtrements et des magmas auxquels vous êtes allergiques, se
profilent des lignes précises, séduisantes, très pures, comme le vent sait en
tracer en sculptant le sable ou la neige accumulés; que se déploient, aussi,
ces variations auxquelles s’adonne la
répétition, non mécanique, d’un même phénomène – ainsi des ravinements en série
où l’on voit que la pesanteur, si souvent, fait œuvre d’architecture,
éloquente, grave, où l’érosion érige maint monument majestueux ?
Bref, bien plus qu’il ne le faisait en notre temps, cet univers
nous en impose. Nous ne doutons plus qu’il ne soit pétri d’intelligence. Et,
quant à notre habitation commune, sans aller plus loin, nous le professons :
cette planète-ci est un chef-d’œuvre.
Comment réunir l’apparence sécrétée – non sans le concours du
dehors – par le dedans et, en conséquence, lui appartenant, et l’apparence
modelée par le sujet percevant, suspendue à lui ? La conciliation est d’autant
plus problématique que le statut de l’apparence octroyée est misérable. Elle
est inconstante, elle est labile. Ce par la faute du dispensateur d’apparence
qui est pluriel, divisé, versatile. Ce n’est pas tout : en effet, d’une main il
reprend ce qu’il a donné de l’autre. À la phase de l’ignorance naïve durant
laquelle les projections se font à l’insu de leurs auteurs individuels ou
collectifs, succède celle où conscience en est prise. Procédant à une
interminable dénonciation de l’aliénation, l’analyse désillusionnante
réattribue au mental ou au culturel ce qui en provenait,
sans qu’aucun avantage moral ne résulte de cette
récupération : d’une part, le désinvestissement s’effectue sans
qu’on se préoccupe si peu que ce soit de ce à quoi étaient associées, liées,
les représentations discernées et reprises; de l’autre, le démembrement
épistémologique du monde n’est d’aucun profit pour l’homme. Ce qu’il se
restitue, il n’en fait rien, et pour cause : ce n’est que du
relatif – puisque relevant, pour ses
traits, pour sa valeur, de telle période de l’histoire, tel type d’économie,
telle fraction de la société. Il en résulte que seul le relativisme tire
bénéfice de l’élucidation. Les dépouilles de la réalité dépecée s’en vont le
grossir. Le gâchis est immense.
Et si nous relativisions le relativisme ?
« PREMIER DESTINATAIRE, MAINTES FOIS, DU DIRE, DU PEINDRE : LE
MONDE (DÉJÀ LÀ ET EN ROUTE )»
Prodige de la perception : la fabrique – ou le studio, si on
préfère – où elle se réalise est notre cerveau, grâce à quoi, pourtant, c’est
dehors, c’est bien dehors, à distance, que nous voyons la chose – laquelle,
pourvu qu’elle ne soit pas trop éloignée, se trouve effectivement à l’endroit
où la situe notre vue ! Tel est un nouvel
aboutissement du mouvement né à l’intérieur de ce qui est,
irrésistible mouvement, fondamental, qui oriente le dedans vers le dehors, qui
a commencé par le rendre présent à sa limite, par y faire se former cet aspect
– l’aspect adhérent – dont il
s’enveloppe.
Soit l’image de la montagne qui a été confectionnée par notre
rétine et nos neurones au reçu des ondes émises par la pierre, la neige, l’eau
courante, le feuillage. Elle est l’apparence de ladite montagne dans notre
tête.
Ce qui peut être entendu avec
autant de raison de deux façons opposées : aussi bien comme
l’apparence que le relief s’est procuré à l’intérieur de notre crâne –
moyennant une conversion à nos modes
de fonctionnement, à nos codes, à nos conceptions –, que l’apparence prêtée à
ce relief par notre corps et notre pensée. L’objet vient, par voie
électromagnétique, la produire en nous autant que nous-mêmes la produisons : si
projection il y a, c’est aussi bien lui qui l’exécute, passant de la scène
spatiale à la scène cérébrale sur laquelle il se
produit. (Seule cette dernière subsiste lorsqu’il paraît dans la
rêverie imaginante ou dans une fiction de la nuit.) Ainsi peut se décrire la
manifestation première de la chose. Elle a lieu dans la sphère de la perception
humaine qui lui est concentrique et qui recueille son rayonnement
physique.
La présence de la montagne ne s’arrête pas au terme du trajet
de la lumière et la sphère du regard coutumier n’est pas l’ultime. La
concentricité se poursuit : telle ou telle version que Cézanne a donnée de la
Sainte-Victoire est un aspect dont se pourvoit celle-ci dans un espace autre
que l’espace physique (encore qu’il en dépende matériellement) – sa parution
dans la sphère iconique. Semblablement, une évocation poétique de la même est
son apparence dans l’ordre des mots.
Il va de soi qu’il ne saurait être question de tenir n’importe
quel texte ou tableau pour la manifestation de ce qui est dans la sphère
poétique ou dans la sphère plastique. Pour qu’il en soit ainsi, il est
indispensable que l’être esthétique qui voit le jour dans les espèces
picturales ou langagières présente la cohérence interne qui lui confère
l’autonomie – le dote d’une autorité d’existence – et qu’une seconde cohérence
caractérise sa relation avec l’être originel. Celle-ci doit être sauvegardée
dans le saut inventif grâce auquel l’apparence de départ se change en apparence
artistique. Elle a un nom : loyauté.
Aussi grande que soit la différence d’apparence, aussi élevé que soit le
coefficient de transformation, voire de métamorphose – considérable dans le
cas, en peinture, du paysagisme abstrait –, il existe une preuve de la
responsabilité présente au cœur même de l’imprévisible initiative innovatrice :
nous en disposons lorsque nous avons le sentiment que la présence du monde
s’est, au sortir du creuset que constitue une expérience singulière de ce
monde, transportée dans ce qui paraît sur la toile ou la page. Singularité de
vision et fidélité ne sont pas
incompatibles et la présence de l’œuvre en tant qu’œuvre, fût-elle puissante,
n’exclut pas nécessairement celle de ce dont l’œuvre est un
avatar : pour le spectateur, les deux
alternent de seconde en seconde ou se fondent.
On a trop insisté sur l’absence du monde dans l’œuvre – on en
fait sa condition –, alors que plus d’une fois il
y vient, il est là, avec une intensité qui nous trouble : il s’y
trouve mis en évidence, il est porté au pinacle de l’attention – l’extrême
attention, la souveraine attention de l’artiste, destinée à devenir nôtre.
Soudain son visage nous frappe. Il est neuf et notre œil est neuf, vierge comme
une première fois, face à lui.
Le tableau – bien que l’apparence y soit seconde, y ait été
attirée par l’artifice et s’y soit constituée selon lui – offre une très
précieuse illustration de notre rapport à ce qui est. Il nous suggère d’étendre
le concept d’œuvre à tout ce qui
s’offre à nos yeux et de comprendre que cette œuvre est le fait d’une
collaboration – si étroite que jamais on ne pourra discriminer absolument ce
qui est à porter au crédit de chacun des co-auteurs. Les deux mouvements, l’un
venu du dedans des choses, l’autre issu de nous, se rencontrent et ce qu’ils apportent se
conjoint symbiotiquement pour engendrer ce qui est perçu. Quand bien même,
a posteriori, rien n’interdit au
sociologue ou à l’historien par exemple, d’affirmer qu’un élément, un trait, un
caractère, figurant dans les représentations propres à une collectivité ou une
époque, n’a pas pu ne pas être exporté vers l’objet et y introduire une
modification, il y aura été si bien intégré qu’il n’en est plus séparable,
extractible.
Une fois réalisée, l’œuvre
(l’apparence) est indestructible conceptuellement : elle n’offre
aucune prise à l’analyse qui se voudrait absolue, c’est-à-dire prétendrait
déterminer en chaque fibre, avec une précision irréprochable, ce qui est
d’origine mentale et ce que contenait la chose.
(Métaphore plaisante, comparaison on ne peut plus simple,
instructive néanmoins, au sujet de l’interpénétration de deux ordres de réalité
: soit des cheveux ni frisés, ni raides, une chevelure où des boucles tendent à
se former d’elles-mêmes facilement, soit la coiffure, résultat final, œuvre à
laquelle ont concouru la main, le peigne et, éventuellement, quelque autre
instrument. Eh bien, il est clair que l’analyse qui entreprendrait de démêler –
c’est bien le cas de le dire ! – pour chaque courbure, point par point, chaque
positionnement, ce qui revient à la nature (consistance, densité, inflexions
spontanées ou latentes) et à l’artifice (arrangements, remaniements), cette
analyse, si elle visait à l’exactitude parfaite, à l’exhaustivité, serait
impossible. Qui plus est, elle n’aurait pu se faire que dans un esprit en
totale contradiction, il faut le souligner, avec celui dans lequel
l’élaboration a lieu. En effet, elle se serait obstinée à dresser la carte de
l’artificiel, pour mieux établir l’emprise, l’étendue de celui-ci, sa primauté,
tandis que la main qui officie, n’est experte que parce qu’elle s’unit à ce qui
bénéficie de son habileté fervente.)
Le tableau nous enseigne que les deux matrices de l’apparence,
l’interne et la subjective, dès lors que la rencontre a eu lieu, ne font plus
qu’une. Que la réalité de l’apparence, pour hybride qu’elle soit, n’en est pas
moins pleine et entière. Que c’est à tort qu’on ne lui consent que le statut
humiliant de ce déguisement variable que changeraient nos systèmes de signes ou
nos fantasmes, qui ne tiendrait qu’à nos catégories et nos humeurs, y serait
accroché, y pendrait, guenille sous laquelle il n’y aurait qu’inconsistance,
inanité et, à la limite, rien.
C’est un sophisme lourd de conséquences – parce qu’il favorise
aussi bien l’arrogance technologique que les scepticismes dépressifs les plus
graves, les plus pernicieux – que celui qui nous fait déduire de
l’inaccessibilité de la chose en soi, soit la nullité de son droit à la
considération, soit, même, son inexistence. Décréter cette inexistence revient
à tirer d’une incapacité – d’une obstruction découlant de l’exercice même de la
pensée – un excès de pouvoir.
À dire vrai, rien ne nous sépare
de ce qui est, sinon notre pensée lorsqu’elle cesse d’être naïve, transparente
à elle-même, et se connaît. À la suite de quoi, elle pense à l’intérieur de
soi, s’opacifie, jusqu’à ce qu’il lui semble ne plus prendre acte que
d’elle-même.
Rien n’est plus facile que de se représenter cette
autoréclusion : il suffit de la rapprocher de l’obsession bénigne
(handicapante, toutefois, lorsqu’elle s’aggrave) qui nous fait douter que nous
avons effectivement fermé un robinet. Nous peinons à nous en persuader parce
que le contact avec le métal, de naturel qu’il était, est devenu incertain. Il
ne se fait plus qu’à travers la membrane de la pensée inquiète. Dans sa bulle
translucide, nous nous sommes laissé emprisonner.
Cette image encore : le travail de la pensée est semblable à
celui des infirmières qui s’occupent des prématurés sans pour autant pénétrer
dans la chambre stérile qui les abrite. Les invaginations de l’enceinte sont
assez souples pour s’adapter à toutes les manipulations requises. Ce fascinant
accès qui se subordonne le non-accès persisterait-il si le contact visuel était
interrompu par soudain défaut de lumière ? Peut-être les doigts gantés
douteraient-ils de rencontrer autre chose qu’eux-mêmes.
L’isolement conceptuel ( isolation conviendrait tout aussi bien),
l’autisme de la connaissance n’aurait rien qui puisse préoccuper s’il ne
conjuguait ses effets avec ceux d’idéologies, à la fois distinctes et
convergentes, selon lesquelles tout est
culturel et tout est technicisable,
artéfactable. Chacun à sa manière, le narcissisme noétique, le
panculturalisme, le prométhéisme de la manipulation généralisée, disent :
il n’y a d’autre réalité – ou
de réalité qui importe –
qu’humaine. (Qui plus est :
il n’y a pas d’essence de cette
réalité!) Ils ont beau l’énoncer en s’ignorant l’un l’autre ou en se
combattant, leurs influences confluent, se mêlent, leurs actions dissolvantes
s’additionnent : l’espèce, de plus en plus, se pense et se conduit comme
un essaim délirant qui s’autosustente dans le
vide.
« NOS MENTALITÉS, NOS FANTASMES : STRUCTURES D’ACCUEIL ATTIRANT
LES ASPECTS EN INSTANCE. (PATIENCE ! À CHACUN SON TOUR !)»
Le tableau matérialise notre attachement à ce monde. Sous les
espèces artificielles de la peinture, y est rendu visible le partage d’une
Générosité; y devient palpable l’alliance de ce qui s’avance vers nous et de
notre initiative, offerte en retour. Artiste, celui qui ne sait pas se
contenter du regard; ou, plutôt, celui dont le regard se fait agissant. C’est
de la contemplation unitive, en ce qui le concerne, que naît l’action; l’élan
de reconnaissance qui l’emporte ne se distingue pas du mouvement de la
création. Il prend des libertés avec le monde, bien souvent, par amour du
monde. Dans la mise en scène qu’il en propose, la faveur dont jouit par exemple
la lumière, plutôt que le mystère, ou la liesse des éléments, non leur
solitude, n’est pas imputable à une décision arbitraire. Elle correspond à une
compétence que ses fascinations, ses admirations, ses émois ont élue en son
nom, faisant de lui un témoin privilégié.
Hors de tout lieu, le tableau (ou la page) est cette aire où
une expérience est accomplie en commun par le monde et par une
singularité.
L’iconique et la poétique : deux des sphères dont l’entreprise
Diversité s’est accrue, l’originelle – la physique – ne lui ayant pas suffi.
Toutes deux sont elles-mêmes composées des minisphères personnelles, satellites
du monde, chargées chacune de faire surgir un visage de lui – visage plausible
qui attend et sur lequel va s’exercer leur pouvoir d’attraction. Ensemble elles
forment le peuple des monades créatrices; par elles se fait
l’appel des possibles.
Il est aussi légitime de dire que l’apparence nouvelle se lève
des choses sous l’action d’un regard que de déclarer qu’une subjectivité en a
revêtu le monde : l’équivalence des deux formulations consacre une affinité !
Affinité, tel est le mot clé.
La Diversité joue de l’enchevêtrement, de l’entretissement des
chaînes causales, de leurs nœuds qui se font et
se défont. Elle exploite de façon géniale l’aléa. L’occasion. À ses fins elle déploie ce relief
mouvant qu’est l’étoffe infinie des circonstances. Ces dernières, longtemps, se
bornèrent à être physico-chimiques, orogéniques, climatiques : sur cette
planète-ci, avant la venue de l’homme et grâce aux talents de la seule Physis,
la Diversité avait superbement prospéré. Pour cela, elle n’a eu besoin que de
tirer parti du volcanisme, des invasions et régressions marines, des mouvements
de l’écorce terrestre, des mutations chromosomiques, de leurs interactions,
bref, des conditions qui ne changent que lentement comme des événements
imprévisibles en tout genre, pour nous léguer – outre un ensemble fabuleux de
paysages – une collection d’espèces minérales, végétales et animales si vaste
que nous peinons à la dénombrer. L’imagination qui y est à l’œuvre – à la même
est due la machinerie inouïe des particules, des molécules, des étoiles, des
galaxies – est telle que la nôtre en découvre les réalisations avec un mélange
d’incrédulité et d’émerveillement stupéfié. Acte second : elle s’est donnée
avec nous autres d’innombrables centrales de
diversification grâce auxquelles l’engendrement du Nouveau, la
néogénie, croît de façon
exponentielle. Car non seulement la création s’augmente de domaines
supplémentaires mais, avec l’art, on peut dire que le monde
commence une deuxième fois. Et
multiplement, innombrablement. Des myriades de points de vue suscitent autant
de faces du monde, que le monde, séduit, livre !
Aspects levés ? Aspects projetés ? Interrogation vaine. Les
deux sont vrais.
En revanche, une vraie question, cruciale, se pose; c’est :
quel jugement porter sur leur contingence ?
La réponse que lui donne le relativisme est, de façon explicite
ou non, toujours dépréciative : les aspects, à partir du moment où ils ont été
reconnus pour avoir leur origine dans les représentations collectives ou les
idiosyncrasies, sont portés au débit
de la réalité. Sa dévalorisation est continue.
Elle est tenacement rongée par trop de recherches conduites
comme des analyses diagnostiques qui ont en commun ce non-dit :
rien n’a d’intérêt intrinsèque. Il
importe de mettre un terme à ce mouvement de bascule; pour cela, de penser
ensemble l’univers et l’homme. Dès qu’ils sont regardés comme s’étreignant et
formant un Tout, le relativisme est guéri de sa négativité. La dispute entre
nature et culture n’a plus lieu d’être; disparaissent les revendications
obsessionnelles de la seconde qu’encourage un constant parti pris – la
frontière n’est-elle pas invariablement déplacée en sa faveur ? En cas de
mixité, l’accent n’est-il pas mis sur l’artificiel, au détriment de l’autre
partenaire de la collaboration ? C’est ce qui se produit à propos de nos
paysages et de nos forêts. La façon tendancieuse dont on prend l’habitude de
s’exprimer au sujet de leur non-virginité (on la souligne, escomptant le
dépérissement de notre attachement) pourrait laisser croire qu’ils sont déjà
entièrement synthétiques et que le vert y a cessé d’être
chlorophyllien.
La contingence, qui n’a plus rien de péjoratif, est devenue :
chance.
Les appréciations successives, les lectures disparates cessent
de s’annuler l’une l’autre, elles se rassemblent; variabilité et impermanence
sont dès lors perçues comme cette flexibilité, mieux, comme ce
jeu qui laisse passage au Nouveau.
Imprévisibilité et fécondité, nous le voyons à présent, sont inséparables. Ce
qui dispense la richesse qualitative, c’est l’instable complexité qui règne
dans l’étoffe fertile qu’est le continuum de l’espace-temps. D’incessants
concours de circonstances y
transforment les reliefs, y modifient l’orientation des versants – pas plus
fixes que girouettes –, y façonnent les creux à l’attraction desquels ne
résiste pas le Nouveau.
Les évidences attendent leur
tour. À chacune correspond une personne, ou une société, qui
présente à son égard la juste disposition de l’esprit, le
dispositif psychologique approprié.
Loin de récompenser l’observation de quelque norme, la concordance ne compte
pour advenir que sur l’aléa. Les particularités sont les bienvenues. Elles
jouent le rôle d’antennes ultrasensibles, qu’on se les représente tâtonnantes,
exploratrices ou au contraire accueillantes, focalisatrices. Par définition, la
finitude des humains ne peut qu’exceller dans la multiplication des limitations
propices, des pertinences uniques. Il existe des obsessions qui équivalent si
bien à des spécialisations précieuses, pour ne pas dire à des vocations, que la
révélation de certains aspects n’est due qu’à la puissance de l’attention et à
la persévérance de la curiosité dont elles font preuve, à leur suite dans les
idées. Elles introduisent, elles initient. Plus simplement, elles apprennent à
voir.
Tout ne saurait être remarqué, considéré en même temps. Toutes
les apparences ne peuvent nous être remises simultanément. La richesse de
l’univers est bien trop grande pour que les êtres restreints que nous sommes
puissent la recevoir autrement que par bribes. Elle se distribue au hasard des
détours de l’histoire et au gré des tournures d’esprit. La majesté de la
montagne dut patienter longtemps avant que vînt son tour d’être vue. Pourtant,
l’écran qui la dissimulait n’était fait que de crainte.
L’économie des accidents et des affinités qui s’est mise en
place à l’acte second de la Diversification, est trop vaste, et trop
passionnante, pour que le mot relativisme y ait cours.
Les affinités singulières portent témoignage de l’Affinité
majuscule, celle qui unit l’univers et l’homme, les rend solidaires. Nous avons
été préparés de trop longue date pour que nous puissions la mettre en doute.
Quel peut être le rôle, alors, d’une affinité si minutieusement élaborée ? Il
semble bien que ce soit la contemplation et la création esthétiques –
lesquelles incluraient la recherche et l’étude scientifiques, tant que le désir
de connaître qui anime ces dernières demeure généreux, qu’elles se donnent pour
fin de participer et non de dominer. La libido
sciendi est une réponse : le monde, parce qu’il expose les
virtualités déjà réalisées, surabonde en éblouissantes leçons sur la
Possibilité inépuisable; par lui se propose l’enseignement de l’Un qui dévoile,
selon de multiples niveaux, l’infinitude inconcevablement celée en lui. La
Manifestation est didactique. À la façon d’un spectacle où à l’enjouement de la
fête et du jeu se mêle le sérieux, la gravité de l’exploit : l’acrobate ou le
jongleur montre, professe, jusqu’où il est
possible d’aller. L’Un est tout à la fois pédagogue et artiste.
L’univers offre à l’étonnement la capacité d’ingénierie et d’enchantement, la
puissance d’invention qualitative de l’Un. La Diversité a la dignité de tout ce
qui procède de l’Énigme. Dans le fini varié à l’infini, dans les uniques, c’est
le rayonnement du Secret qui nous émerveille.
Nous a été composé un monde vivable et beau. C’est nous, pour
avoir pris la mauvaise direction, qui nous acharnons à nous le rendre
invivable, ainsi qu’à le dégrader. Il nous appartenait d’accorder une place
décisive à la fête des yeux, des corps, du cœur, de l’esprit, plutôt que de
nous laisser gouverner par les diverses jouissances de l’affirmation égoïque et
de la domination. Cela nous appartient toujours.
« ÉTRANGE CONTINGENCE DE LA NÉCESSITÉ; MYSTÈRE DE L’ENJAMBEMENT,
DU RELAIS »
La manifestation de l’Un ne pouvait se faire que par la
création, entendez la métamorphose, la
transmission métamorphosante. Il en
est de même pour chaque extension d’un ordre de réalité dans un autre. Ainsi le
poème – quand bien même il ne se voudrait que descriptif – ne peut dire que par
la suscitation du Nouveau. C’est bien d’une conversion qu’il s’agit, non d’un simple
transfert, avec le relais des choses aux mots. Relais : ce en quoi se concilient discontinuité
et continuité. La conversion créatrice n’est donc pas synonyme d’oubli ou de
reniement, si l’art se garde d’être irresponsable, toutefois. Si se satisfont
les choses et les mots simultanément, si les choses se reconnaissent dans le
poème et se félicitent d’y être honorées, pendant que les mots ne boudent pas,
quant à eux, le plaisir qu’ils ont d’être ensemble. Si celui qui tient la plume
s’emploie à faire le bonheur à la fois du signifié et du signifiant.
Cette équité atteinte lorsque sont surmontées les
contradictions et que s’équilibrent les contentements, les accomplissements,
est une vertu paradoxale : c’est celle de l’ornement qui convient si bien qu’on
ne songe pas un instant à le discuter, qui s’impose au point de nous persuader d’emblée
qu’il pouvait difficilement ne pas être (ne pas être tel qu’il est). Tel est le
miracle de la conversion : a posteriori seulement, nous sommes admis à déclarer
qu’une liberté (créatrice) a la nécessité pour fruit, que l’évidence couronne
ce qui n’existait pas et ce à l’instant précis où, enfin, l’élaboration en est
achevée.
De la manifestation qui est transmission de la présence à une
réalité autre, la femme qui paraît en sa parure offre l’exemple le plus concret
qui soit. Une démonstration involontaire en est faite à longueur d’année sous
nos yeux : pour en bénéficier, il suffit de ne pas manquer trop souvent telle
rubrique qui figure rituellement au programme de la télévision chaque soir à la
même heure et d’accorder toute l’attention qu’elles méritent aux incarnations
successives d’une présentatrice qui visiblement inspire la personne chargée de
concevoir son vêtement – on ne sait pas laquelle on doit admirer le plus, tant
le discernement de la seconde, la justesse de son intuition, la qualité de son
empathie active, font merveille, au service de la distinction naturelle et de
la grâce de la première. Appelons ce régal expérience : au bout d’un an, on sera en droit
de la qualifier d’approfondie, étant
donné qu’elle aura porté sur quelque trente ou trente-cinq toilettes. Son
extrême intérêt tient au fait que, dans la majorité des cas, l’apparence
choisie – on s’est demandé à chaque fois quelle elle allait être, quelle
surprise nous était réservée – s’avère judicieuse. Elle fait ressortir à tour
de rôle, on le comprend peu à peu, les composantes de la personnalité de la
jeune femme dont les unes sautaient aux yeux, tandis que d’autres demandaient,
pour être perçues et ensuite manifestées, un tact autant psychologique – pour
ne pas dire spirituel – qu’esthétique. Le spectateur est l’invité de
dialectiques subtiles : celle du même (complexe et pourtant un) et du divers en
lequel il se décline, celle des dispositions intimes et des espèces (matières,
couleurs, formes) en lesquelles elles se convertissent – on les voit s’y
confronter, s’en distinguer, s’y éprouver, s’y unir – et qu’elles-mêmes,
car la réciproque est vraie,
s’approprient. Telle robe qui convient délicieusement pourtant est inattendue :
on assiste à la conjonction de l’imprévisibilité et de l’adéquation, une
adéquation qui ne se satisferait pas de seulement se conformer, qui exalte. Qui
exalte deux fois : d’une part la personne qui est louangée et de l’autre
l’étoffe, la coupe qui semblent ne s’être jamais employées à si bon
escient.
Généralisons : pour exprimer la double intention du geste qui
confectionne le nouveau et en fait l’offrande, du dire qui se soucie de
convenir bien qu’il sache que ce qui est à dire est inépuisable, qui ne se
contente pas de dire, qui invente afin de chanter, célébrer; pour désigner la
justesse qui engendre deux réjouissances et permet qu’elles s’éprouvent
ensemble, peut-être pourrait-on associer les mots poésie et pertinence, les réunir de façon à former ce
binôme : la pertinence
poétique.
L’art de la parure en propose l’illustration la plus concrète,
la plus claire. On le mésestime, on médit de la fierté qu’il satisfait. Il
s’agit – on se refuse à le voir – de la fierté légitime, innocente de la Vie
enclose en la personne, à laquelle vient s’associer la fierté propre de cette
personne – pourrait-il en être autrement ? Cette précieuse coquetterie est
menacée. Elle disparaîtra si, précisément, au lieu d’intériorités
substantielles que sanctifie la Vie – dedans, elle est afflux et elle est
clapotis, dehors, elle est l’espace tangible, frémissant, ami –, ne restent que
des corps-machines capables de la seule petite vanité étroite, égoïque,
habitants du fragmenté, circulant dans une étendue en lambeaux.
La couleur, qui a dans la peinture et la parure ses usages les
plus troublants, la couleur, on le sait, n’existe pas. Physiquement parlant.
Ainsi l’émotion que nous éprouvons à son propos serait infondée. Que comprendre
à cela ? Que faire de notre savoir ? Faut-il que nous élevions en nous-mêmes
une cloison étanche qui nous divise en deux compartiments ? D’un côté, il y
aurait le plaisir, sinon la ferveur; de l’autre, la connaissance scientifique
?
Lorsque l’inconsistance de la couleur, sa relativité à la
physiologie animale nous est rappelée ou qu’elle nous revient à l’esprit,
d’abord nous sommes interdits – on le serait à moins. Cependant, la couleur ne
se laisse pas dissiper sans résistance et elle a bien raison. Pour peu que nous
réintroduisions le relativisme dans le Tout, nous aboutissons à ceci :
il n’y a d’illusion que parce qu’il n’y a pas un
ordre de réalité unique; l’illusion est un corollaire de la
complexité architecturale et fonctionnelle de l’univers.
L’univers, ayant choisi d’établir la vie des animaux
pluricellulaires à l’échelle qui est devenue la nôtre, a fabriqué un dispositif
perfectionné permettant à une créature existant à cette échelle d’être
renseignée par la voie lumineuse sur son environnement. La couleur n’est donc
ni un phénomène quelconque, ni une aberration; le contact des photons et de la
rétine n’est pas un fantasme. Ici, l’affinité, matériellement localisable, a
été physiquement instituée; la rencontre, efficace, a lieu grâce à un montage
d’une extrême précision.
En ce qui nous concerne, le tableau en quelque sorte
photographique qui s’offre à nous, technique avant la technique – s’y ordonnent
des données rigoureuses qui nous informent sur ce qui nous entoure –, est de
surcroît un spectacle, et un spectacle cohérent. Certes, ce n’est là que l’un des spectacles
possibles (une catégorie seulement des ondes nous parvient);
sa non-unicité, cependant, n’en diminue
aucunement le prix. Ce prix, nous l’appelons
beauté. De quoi le sentiment qui nous
porte à prononcer ce mot est-il fait ?
D’un élan d’approbation, d’adhésion assez fort pour se faire
participation, d’un mouvement de reconnaissance admirative. D’une communion
avec un faste qui accompagne l’excellence du fonctionnement, s’y ajoute; avec
cette ampleur, où nous sommes, qui se donne.
La nature ne se contente pas de l’efficacité. L’alouette qui
s’élève dans la lumière se réjouit d’être et, de son chant, s’enchante,
laissant derrière elle l’utilité de son chant.
De la même façon que la couleur se réduit pour certains à une
propriété physiologique, pour d’autres la mathématique est développement de
propriétés mentales. Spéculation qui se poursuit sans rien devoir à
l’expérience, elle est dépourvue de fondement dans la réalité. En rester là ne
se peut, à moins de refuser de prendre en considération le fait que nos
abstractions les plus sophistiquées sont opératives : il se trouve que l’atome
les comprend, que nous le rejoignons à l’extrémité de nos formules – communes
mesures, donc, entre lui et nous. N’est-ce pas là une affinité inouïe ? Moins
incompréhensible, néanmoins, qu’il ne semble à première vue. L’univers ayant
construit l’appareil neuronal de notre cerveau, il est, somme toute, assez
naturel qu’en ce dernier les structures les plus profondes de tout ce qui
existe aient un écho.
Il nous parle dans notre
langue. Il nous parle mathématiquement et physiologiquement. Il nous
parle en utilisant nos systèmes sensoriels et conceptuels; les informations
précises et détaillées qu’Il nous envoie nous parviennent conditionnées par nos
codes, mais Il émet, Il est là. Sinon, cela voudrait dire que nous sommes
condamnés à ne jamais nous entretenir que de nous – à ne traiter jamais que des
moyens et procédures de réception de notre corps et de notre intellect, ainsi
que de nos installations de recherche. Or, c’est bien de cet enfermement dans
l’anthropie que se satisfont les aréalismes : percevant, nous ne saisirions (ou
ne recevrions) rien, n’aurions à faire à rien. Ce que nous capterions ne serait
émis par rien ! Sophisme favorisé par l’amoncellement des connaissances
relatives à notre fonctionnement : accrues chaque jour, elles nous montent à la
tête. La lucidité s’aveugle au point
de se passer – croit-elle – de tout interlocuteur. Comment désigner
l’Interlocuteur ?
Un mot neuf, sans doute, serait le bienvenu. Peut-être
serions-nous plus à l’aise pour tenter de penser sur de nouveaux frais notre
rapport à ce qui n’est pas nous, qui nous a précédés, en recourant à un
néologisme. Il serait d’autant moins inutile que des récusations de vocabulaire
réciproques, des ambiguïtés, des malentendus entretiennent la confusion. Les
dialogues de sourds, les irritations terminologiques, les allergies ne manquent
pas : des griefs sont adressés à monde, à réel, à réalité;
nature, cosmos, univers, Tout, Être soulèvent des problèmes (de même
que donné, objet, chose en soi, noumène);
Altérité, Autre prêtent à équivoque. Que proposer, non pas pour
désigner la Réalité ultime, l’Un abyssal qui irradie, la Source, mais la
Réalité dérivée qui en est issue, cette Circumaltérité ? (Soit l’Ensemble de la
matièreénergie peuplant l’espace-temps, la Physis à laquelle est immanente une
intelligence qui peut-être s’apparente à ce que Spinoza appelait la
nature naturante. )
Entre elle et nous, les relations sont complexes : elle nous a
enfantés et nous ne laissons pas de faire partie d’elle, tout en ayant, à son
égard, un rôle éminent à jouer. De différentes façons, souvent inextricables,
nous sommes mêlés à elle; en dépit de quoi, elle et nous sommes distincts.
Comment la nommer ?
L’Omnitude, l’Ambiant, l’Entour
en soi, l’Antécédent, la Dispensation, l’Offert ?
L’Héter conviendrait
mieux. (La majuscule serait réservée à l’Ensemble; on ne la mettrait pas
lorsqu’il s’agirait de l’entité finie pour laquelle on dirait l’héter, un héter – j’eusse aimé pouvoir l’appeler
oblata. )
Le Divers est la raison d’être de l’Univers. L’intérêt
intrinsèque de ce dernier, en quoi d’autre pourrait-il résider ? Pour que le
Divers fût, la finitude était obligatoire. De surcroît, pour que l’Un se
manifestât – sous les espèces de la variété –, pour que le prodige eût lieu,
encore fallait-il qu’il fût reçu en ces myriades de temples que forment un cœur
et un esprit, qu’il fût accueilli par des êtres finis d’une espèce
tardive.
Leurs rencontres avec la finitude diverse qui les entoure, les
structures communes locales que les partenaires se donnent, s’appellent
les apparences. Non prévisibles
(contingentes); réelles, vraies (nécessaires). Plénières.
La compénétration des deux multiplicités des êtres finis, les
uns capables de contempler et créer, les autres qui s’offrent aux regards des
premiers, porte au plus haut degré la fête qualitative. Ainsi s’accroît la
vivante collection des apparences issues de l’Un. Déclinaison infinie.
* La phrase de Jacques Dewitte citée au début du présent texte
est extraite de « Pour qui sait voir », paru dans La Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 14,2e
semestre 1999 (note 15, p. 56). Au sommaire du n°l ( 1er semestre 1993),
figurait de lui « La donation première de l’apparence. De l’anti-utilitarisme
dans le monde animal selon A. Portmann ». De celui-ci, Dewitte a traduit «
L’autoprésentation, motif de l’élaboration des formes vivantes » pour les
Études phénoménologiques, n° 23-24 (
1996, éditions Ousia, Bruxelles – diffusion Vrin). Se sont intéressés à Adolf
Portmann ( 1897-1982) Hannah Arendt, Maurice Merleau-Ponty et Hans Jonas. Une
traduction française de La Forme
animale a été publiée par Payot en 1961; actuellement épuisée, elle
laisse, selon Dewitte, à désirer. Enfin, « Animalité et humanité. Autour
d’Adolf Portmann » a été publié par la Revue
européenne des sciences sociales, t. XXXVII, n° 115 ( 1999, Droz,
Genève/Paris).
* « L’apparence infinie » complète : « L’île sans océan » et «
Coexistence du Trop et du Pas-Assez » ( La Revue
du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 12,2e semestre 1998), « Noblesse de
la finitude » ( La Revue du M.A.U.S.S.
semestrielle, n° 13,1er semestre 1999), « Chassez le culturel… » (
Arts PTT, n° 161, juin 1999), « Le
refus de l’enténèbrement » ( Missives,
n° 215, septembre 1999). La réflexion qui s’est poursuivie dans cette série
avait été entreprise dans les livres et textes antérieurs indiqués en note à la
fin de « L’île sans océan ». S’y ajoutent, en ce qui concerne la limite,
l’espace-regard, le voir-être vu, le relaiscréation,
l’art-qui-oblige-à-regarder, le tourniquet des évidences, la
nature naturante dans l’art du XXe
siècle, la relation nature-artifice, l’ornement, le sophisme du déréalisme :
L’Orgueil anonyme (Seuil, 1965);
La Double Origine. Journal de bord d’un voyage en
Peinture (éditions galerie Michèle Heyraud, 1996); « Nature et
paysage dans l’art moderne », exposé fait à CerisylaSalle au colloque « Le
paysage : état des lieux » en juillet 1999 (actes à paraître aux éditions
Ousia); « Office de la crique » ( Théodore
Balmoral, n° 26-27, printemps-été 1997); « L’infini zélé auprès de
Bethsabée : sur la peinture de Jean-Pierre Corne » (
Arts PTT, n° 159, décembre 1998); «
Prendre acte » (dans le catalogue de l’exposition d’œuvres de Philippe Dereux,
à la galerie Chave, à Vence, 1998); « Assomption de l’abîme (cosmos et artifice
dans l’œuvre de Roger Blaquière) » (sous presse).
* Si j’ai préféré héter à oblata, c’est parce que ce dernier a eu un sens
précis, à savoir hostie, dans le latin
ecclésiastique.
* « Je crée par procuration » et « je fais facilement corps
avec la nature », a écrit Philippe Dereux, artiste et écrivain. Ce qu’il dit, à
sa manière, de l’autoprésentation du végétal n’aurait pas manqué d’intéresser
Portmann. Quelques-unes de ses pensées sont citées dans
La Double Origine (p. 182). Dans cet
ouvrage, on trouvera un commentaire de l’œuvre de Laure (Laure Pigeon) (p.
19-22).
* Corroboration : « La raison d’être de ce qui est vu est
seulement d’être vu… » Citation du Yoga Soutra de Patangali choisie comme
épigraphe par le peintre Alexandre Hollanpour son livre
Je suis ce que je vois. Notes sur la peinture et
le dessin (Le temps qu’il fait, 1997).