2001
Revue du Mauss
Acte I. Enjeux politiques et écologiques de l’idée de nature
Une politique de la nature sans politique
À propos de politiques de la
nature de Bruno Latour
Alain Caillé
Depuis plus de vingt ans, avec le soutien de son ami Michel
Callon, Bruno Latour poursuit, aux confins des sciences sociales et des
sciences dites de la nature, une réflexion originale et digne d’attention
notamment en ceci qu’elle interroge simultanément, et l’une par l’autre (ou par
les autres), la science, la sociologie et le politique. Ou, pour mieux dire,
l’idée (reçue) même de la science, de la sociologie et du politique. Comment
comprendre la science si on se refuse à voir en elle le produit nécessaire et
naturel de la raison, d’une raison hypostasiée et sacralisée ? Que reste-t-il
de la sociologie si elle cesse de parler au nom d’une société, devenue
introuvable ? Quel crédit accorder encore, conjointement cette fois, à la
science et à la sociologie si on cesse d’accepter comme allant de soi
l’opposition de la nature et de la société d’une part, de la société (ou de la
culture) et de la nature de l’autre ? La réponse qu’esquisse B. Latour, et à
laquelle on ne peut a priori que
souscrire, est que toute la part du crédit qu’il convient d’ôter à l’imaginaire
et à la sacralité de la science, de la raison, de la nature ou de la société,
doit être portée au compte du politique et de la démocratie. C’est donc, en
définitive, à une conception proprement politique de la science et de la
sociologie que la démarche latourienne – très proche en cela de celle de son
alliée Isabelle Stengers [1993,1996-97] – nous convie.
Au départ, l’objet que s’assignait B. Latour pouvait sembler
assez étroitement circonscrit. Avec quelques autres auteurs, tous anglo-saxons,
dont notamment Steve Woolgar [Latour, Woolgar, 1981], il est, on le sait, un de
ceux qui ont contribué à la naissance de l’anthropologie des sciences et des
techniques ( science and technology
studies). Rien de bien méchant, en apparence, dans ce programme de
recherche. Étudier l’activité des blouses blanches et la vie de laboratoire à
la manière d’un ethnologue débarquant chez de bons ou de mauvais sauvages, le
projet prêtait plutôt à sourire. Plus difficile à accepter, cependant, pour les
blouses blanches en question était le prérequis méthodologique, ou
épistémologique – méthodologique ou épistémologique ?
That’s a big part of the question –,
qui accompagnait ce projet d’une description ethnométhodologique de l’activité
scientifique, et que dans le sillage de David Bloor, Latour allait bientôt
désigner sous le nom de principe de
symétrie.
Il n’y a pas lieu, énonce le principe, d’affirmer l’existence
d’un « grand partage » [Latour, 1983,1988] entre eux et nous, entre les
sauvages et les savants, entre les prémodernes et les modernes, entre les
hommes touchés par la grâce de la raison et les réprouvés auxquels elle ferait
défaut. Plus spécifiquement, l’étude sociologique des savants suppose qu’on
n’établisse pas de différence a priori
et comme de nature entre ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué, entre la
vérité et l’erreur. Irrecevable serait notamment l’hypothèse que les gagnants
de la course au prestige scientifique l’ont emporté sur leurs rivaux parce
qu’ils auraient été plus rationnels qu’eux.
C’est plutôt l’inverse qui est vrai, suggère Latour. Ce n’est
pas la raison qui amène la victoire; c’est parce que et pour autant qu’on est
victorieux qu’on se voit imputer un excédent de raison sur ses rivaux.
Mais qu’est-ce qui explique alors la victoire ? L’aptitude,
soutient Latour, à mobiliser et à faire concourir à un même résultat tout un
ensemble de ressources disparates et hybrides : la confiance des bailleurs de
fonds et des gestionnaires, le dévouement des chercheurs, l’intérêt des
journalistes, et jusqu’à la bonne volonté des particules ou des microbes sommés
de se plier à d’étranges protocoles expérimentaux. Ainsi campés, les
scientifiques qui réussissent, plus qu’à des savants austères pénétrés
exclusivement du souci de la vérité et aidés par les seules lumières de la
raison et l’aide désintéressée de leurs collègues, ressemblent à des mixtes
d’entrepreneurs et de big men
mélanésiens, aptes à manier la parole, le crédit et la promesse pour tisser des
réseaux de dépendances et de fidélités.
On le voit, c’est bien une conception toute politique de la
science qui est ainsi développée, aux yeux de laquelle la ressource essentielle
mobilisée dans les laboratoires – comme dans les parlements – est la
rhétorique.
Impossible de savoir si une théorie scientifique dominante est
vraie ou fausse.
Tout ce qu’il est possible d’affirmer, c’est qu’elle a su
convaincre. Et dire qu’elle a convaincu, c’est dire qu’elle fait sens pour un
grand nombre d’acteurs, à la fois les pairs et les concurrents scientifiques,
mais aussi les gestionnaires, les journalistes et les vulgarisateurs, les
politiques ou les économistes, et tout autant, les microbes et les particules
que nous mentionnions à l’instant, bref, aussi les non-humains. Aux qualités
nécessaires à l’homme de science, entrepreneur, rhéteur, politique, il faut en
ajouter une dernière qui les résume toutes : le savant est un traducteur. Il
sait parler à chacun le langage qui lui convient et faire entendre le langage
des autres.
À y réfléchir, il n’est pas surprenant que le petit domaine sur
lequel se sont d’abord portées les recherches latouriennes, l’anthropologie des
sciences, se soit vite révélé explosif, propre à dynamiter les dogmes en
apparence les mieux établis d’une longue tradition de la pensée occidentale. À
mettre ainsi en contact les sciences dures et la sociologie – la plus
ambitieuse et la plus incertaine à la fois des sciences molles –, on risquait
vite de provoquer un énorme court-circuit. Il n’a pas manqué de se produire.
D’abord sous la forme du Programme fort exposé par David Bloor dans sa
Sociologie de la logique [1982]. Si la
sociologie est ou doit être une science, alors il lui revient de rendre compte
scientifiquement du mode de fonctionnement et du statut même de la science –
entendez, des sciences dures. Auguste Comte ne disait pas autre chose.
Qu’implique un tel projet ? Non pas que la sociologie se substitue à la
physique ou à la chimie, bien sûr. Mais qu’elle rende compte des conditions
sociales de leur plausibilité et de leur acceptation. C’est ici qu’intervient
le principe de symétrie. Il ne revient pas au sociologue de se prononcer sur la
vérité des propositions scientifiques – de décider par exemple si deux et deux
font bien quatre –, mais d’expliquer le triomphe d’une proposition scientifique
par d’autres causes que sa force de conviction intrinsèque ou par la part de
vérité objective qu’elle contient.
On le voit, le principe de symétrie n’est pas à proprement
parler relativiste – il ne dit pas « à chacun sa vérité » –, mais plutôt
sceptique, au sens antique du terme : il met entre parenthèses la question de
la vérité et de l’objectivité des sciences. Cette première posture avait déjà
de quoi agacer sérieusement les représentants des sciences qui se veulent
exactes. Mais B. Latour allait bientôt la radicaliser et accéder à la notoriété
mondiale en faisant largement figure d’ennemi public numéro 1 de l’idée que les
savants aiment à se faire d’eux-mêmes et de leur activité. À tort ou à raison,
et en dépit de toutes ses dénégations, il représente en effet aujourd’hui, dans
le champ de la science et de l’épistémologie, l’incarnation par excellence du
relativisme (confondu avec le scepticisme) et du (dé)constructionnisme –
l’homme que les scientifiques adorent haïr. Dans les positions sociologistes de
D. Bloor, il entrait finalement une bonne part de scientisme. Projeter de
rendre compte scientifiquement de la science, grâce à la sociologie, c’était
encore accorder beaucoup de crédit et de foi à la science
[1]. À montant total de scientificité
constant, il s’agissait en somme simplement de débiter le compte des sciences
de la nature pour renflouer celui des sciences sociales. Si l’entreprise de B.
Latour apparaît désormais autrement plus radicale, c’est parce qu’elle ne vise
à rien moins qu’à déconstruire – B. Latour n’utilise pas cette expression trop
connotée, mais comment dire autrement ? – aussi bien et à la fois les idées
mêmes de science, de nature ou de société en rendant manifestes leur
interdépendance et la dimension problématique de celle-ci.
Publié en 1991, Nous n’avons
jamais été modernes avait représenté la première tentative
latourienne de rassembler les fils de cette remise en cause générale. Trop
déconcertant, trop elliptique sur nombre de points, le livre n’a rencontré
qu’un succès d’estime et n’a pas suscité de véritable débat.
Avec son récent Politiques de la
nature, Latour nous livre une œuvre plus mûrie et plus systématique,
qui permet de prendre la mesure de l’ambition et de tenter de porter une
première appréciation sur une réflexion qui ne peut laisser indifférent et
qu’on ne peut pas feindre d’ignorer. La tentation du silence, pourtant, n’est
pas mince. Le livre, brillamment écrit, bourré de formules drôles qui font
choc, bouscule, séduit, irrite. Soulève autant ou plus de questions qu’il n’en
résout. Si bien qu’on est tantôt tenté d’adhérer à tout, tantôt de n’adhérer à
rien. Comment faire la part des choses ?
Nous pouvons quant à nous d’autant moins nous dérober au
travail de l’explicitation et du débat que la perspective latourienne nous
semble porter à sa pointe la plus extrême l’essence de l’interrogation
sociologique.
Que, ce faisant, sur toute une série de points majeurs, elle
entre en une résonance étonnamment étroite avec nombre des positions élaborées
et définies dans La Revue du MAUSS
tout en laissant subsister des différences (des différends) sans doute
essentielles, mais qu’il n’est pas très facile de localiser. Ou encore, pour le
dire autrement, à certains égards il n’y a pas de meilleurs disciples de Marcel
Mauss que B. Latour et M. Callon (même s’ils ne prétendent en rien à ce titre),
mais il n’en est peut-être pas non plus qui se situent davantage aux antipodes
de l’espérance éthique et scientifique qui animait M. Mauss (et le MAUSS).
Telle est notre intuition à ce stade. Est-il possible de lui donner corps et
contenu, et de localiser ainsi les contours d’un possible débat ? C’est ce à
quoi il nous faut maintenant nous employer en tentant d’établir quelques
rapides repères.
Pour la commodité de l’exposition et de la discussion, nous
décomposerons l’argumentaire latourien en cinq séries de thèmes, les trois
premières fort proches des thématiques maussiennes, et les deux autres plus
irréductibles et du coup plus problématiques à nos yeux.
Une conception associationniste et
politique du rapport social
Nous venons de le signaler : une des caractéristiques
centrales de l’approche latourienne est que, si elle ne s’intéresse pas une
seconde à l’individualisme méthodologique, elle récuse tout autant les
explications holistes qui présupposent que la société préexisterait à l’action
des individus. On ne peut pas expliquer la science par la société, parce que la
société est tout aussi mystérieuse – réalité à expliquer – que la science
elle-même. Comme l’écrit B. Latour dans un article récent :
« The existence of society is part of the problem and not
the solution. “Society” has to be composed, made up, constructed, established,
maintained, and assembled. It is no longer to be taken as the hidden source of
causality which could be mobilized so as to account for the existence and
stability of some other action or behaviour (this is at the heart of the
systematic effort of actor network theory – see Callon and Latour, 1982; Law
1993). The diffusion of the terms, network (Callon 1992) and fluid (Mol and
Law, 1994), shows the growing doubts about the notion of an all-encompassing
society.
In one way, we are witnessing, a century later, the revenge
of Gabriel Tarde over Émile Durkheim : society explains nothing but has to be
explained. If it is to be accounted for, it will be, by definition, through the
presence of many other little things that are not social by nature, but only
social in the sense that they are associated [2] with one another [3] » [Latour, 1999, p. 113].
Plutôt que de société, il convient de parler de « collectif
», « terme (qui) ne renvoie pas à une unité déjà faite mais à une procédure
pour collecter les associations d’humains et de non-humains » [Latour, 1999, p.
351]. Symétriquement, le mot association « étend et modifie le sens des mots
social et société, lesquels sont toujours prisonniers de la division entre le
monde des objets et celui des sujets » [p. 350]. Il permet de passer d’« une
conception du social comme prison à une conception du social comme association
» [p. 56].
À ce stade nous ne pouvons que manifester un accord presque
sans réserves puisque nous-même cherchons une voie théorique relationniste qui
permette d’échapper tant aux explications par l’individu que par la société
[Caillé, 1996] et que nous défendons symétriquement la thèse de la
coextensivité entre don, politique et association [Caillé, 1998;
La Revue du MAUSS, 1998] entendus
comme moments matriciels du rapport social. Seule fait sans doute problème,
d’emblée, l’extension du principe associatif aux « choses », qui est, il est
vrai, centrale dans la problématique de Latour.
La définition du rapport social
comme intrinsèquement symbolique
Il peut sembler étrange et contrefactuel d’attribuer à Latour
une conception symboliste du rapport social puisqu’il récuse avec une certaine
violence l’emploi même du mot, stigmatisant « les fantômes usuels des sciences
sociales : symboles, représentations, signifiants et autres inexistences de la
même farine qui ne tiennent jamais que par contraste avec la nature réservée
aux sciences naturelles » [p. 119]. Néammoins, il ne se prive pas lui-même de
faire un grand usage du terme de représentation. Mais il est vrai qu’il a alors
en tête l’image de la représentation politique, et non pas les représentations
collectives de Durkheim ou des psychologues sociaux. L’idée centrale de toute
son œuvre – de son dernier livre en tout cas –, son idée épistémologique sans
doute la plus forte et la plus synthétique, est qu’il n’y a pas de réalité sans
représentation. On voit bien l’enjeu. L’épistémologie classique présuppose
qu’il y a d’une part, le monde des choses, des objets de la nature, et de
l’autre, celui des sujets et des représentations. Comment obtenir l’adéquation
entre ces deux mondes que l’on a prélablement disjoints, désignant et opposant
ainsi une sphère qui serait celle du réel et une autre son pâle reflet ? Telle
est la question – de l’
adequatio rei et
intellectu – que chaque épistémologie tente de résoudre, chacune à
sa manière. Or cette question est mal posée, suggère Latour, puisque la nature,
les objets, le réel ne se manifestent jamais en tant que tels mais sont
toujours-déjà représentés. De même, expliquait récemment un Alain Roger [1997],
il n’existe pas de paysage naturel
[5]. La nature est toujours-déjà construite et informée
par la culture. Nous n’entendons ou ne voyons jamais le réel, la nature ou les
choses en personne, mais toujours et uniquement ceux qui parlent en leur nom,
leurs porte-parole, leurs représentants. Et de ce point de vue, les sciences de
la nature ne s’écartent pas des autres. Le microbiologiste ou le microphysicien
qui parlent bactéries ou particules élémentaires ne sont pas différents des
hommes politiques qui invoquent le peuple, le prolétariat, les exclus, les
émigrés ou les homosexuels. « Les blouses blanches ont inventé des appareils de
phonation qui permettent aux non-humains de participer aux discussions des
humains » [p. 104].
Plutôt que de continuer à fantasmer un possible accès direct
aux choses, au réel même, mieux vaut assumer le fait radicalement et en tirer
toutes les conséquences jusqu’à la reconnaissance pleine et entière de la
nature politique de l’activité scientifique. Politique puisque représentative.
Car,
« il n’y a pas deux problèmes, l’un du côté de la
représentation scientifique et l’autre du côté de la représentation politique,
mais un seul : comment s’y prendre pour faire parler par eux-mêmes ceux au nom
desquels on va parler ?» [p. 108-109].
Ce n’est pas que la nature, les natures plutôt, n’existe(nt)
pas; mais elle(s) n’existe(nt) pour nous et pour la science que
représentée(s).
« Où se trouve donc dorénavant la nature extérieure ? Elle
est bien là : soigneusement naturalisée, c’est-à-dire socialisée dans
l’intérieur même du collectif en voie d’expansion. Il est temps de la loger de
façon enfin civile en lui construisant une demeure définitive et en lui offrant
non pas le simple slogan des premières démocraties : “Pas d’impôt sans
représentation !”, mais une maxime plus ambitieuse et plus risquée : “Pas de
réalité sans représentation !”» [p. 178].
Or, à suivre le fil de cette argumentation, on ne peut
qu’être frappé par sa parfaite symétrie avec ce que les deux meilleurs
interprètes actuels de l’œuvre de Marcel Mauss, Bruno Karsenti [1994,1997] et
Camille Tarot [1996,1999], jugent être la découverte propre de Marcel Mauss.
Non pas seulement, comme le pensait déjà Durkheim, ou même Marx et tant
d’autres, que les représentations collectives, les valeurs, les symboles, etc.,
jouent un rôle important, voire décisif dans l’action des hommes vivant en
société. Mais, bien plus profondément, et pour le formuler dans les termes de
C. Tarot, qu’il n’y a pas d’un côté, le réel social objectif et/ou matériel, et
de l’autre, les représentations et le symbole, mais que le rapport social est
intrinsèquement symbolique. Et c’est justement parce que la relation sociale
n’existe que symbolisée, donnée à voir et à raconter, que les rapports sociaux
peuvent et doivent être compris comme des rapports de traduction réciproque (le
sociologue apparaissant en droit comme le traducteur le plus précis et le plus
polyglotte à la fois). Lue dans cette perspective, l’anthropologie des sciences
latourienne apparaît comme une généralisation et une extension de la thèse
maussienne de la texture intrinsèquement symbolique du rapport social au monde
de la nature et des sciences de la nature. Dans quelle mesure cette
généralisation est-elle légitime ? Voilà ce qu’il nous faudra
déterminer.
Une théorie démocratique de la
science
De même qu’il faudra apprécier la portée d’un des autres
thèmes majeurs de B. Latour : le souci d’étendre le principe démocratique
au-delà de la sphère des relations entre les humains. Le maître mot de
Politiques de la nature est sans doute
celui-ci : « Je ne demande qu’une minuscule concession : qu’on étende la
question de la démocratie aux non-humains » [p. 294].
Ici encore, on le voit, il y a deux questions distinctes. La
première est celle de savoir dans quelle mesure l’activité scientifique doit
être pensée et jugée selon les canons de la démocratie.
Comment faire entrer les sciences en démocratie
?, tel est le sous-titre de l’ouvrage sur lequel nous concentrons
ici la discussion. La question est au minimum légitime. Et pour notre part,
nous serions prêt à accompagner B. Latour assez loin dans cette démarche qui,
conformément aux formulations du jeune Marx, revient à faire de la démocratie
l’énigme résolue de l’histoire. Plus que dans une hypothétique communauté
communicationnelle appélo-habermassienne ou dans le retrait encore plus
improbable derrière un fantasmatique voile d’ignorance rawlsien, c’est bien
dans le modèle d’une démocratie agonistique qu’il paraît raisonnable en effet –
raisonnable et non pas rationnel – de chercher le critère normatif ultime en ce
qui concerne les affaires humaines. Encore faut-il se mettre d’accord sur une
théorie de la démocratie, et pour cela au moins l’amorcer. Ce qui suppose sans
doute d’assumer la thèse de la coextensivité entre association (ad-sociation),
don, politique et démocratie
[6], et de comprendre comment la démocratie représente la
face explicite et réflexive du politique, de l’engendrement politique des
sociétés [Caillé, 1993].
Mais admettons même que ce travail de conceptualisation de la
démocratie soit plus avancé qu’il ne l’est; il resterait à affronter la seconde
question soulevée par la « minuscule concession » demandée par Latour : étendre
la démocratie aux non-humains. Et aux sciences. Pour réaliser cette extension,
il faut mettre en avant ce qu’humains et non-humains ont en commun, qui est
selon Latour de « faire des propositions ». Les acteurs, humains ou
non-humains, font des « propositions ».
« Nous allons dire qu’une rivière, un troupeau d’éléphants,
un climat, el
Niño, une commune,
un parc présentent au collectif des propositions […]
(au sens de) “j’ai une proposition à vous faire”» [p.
124-125].
Or une telle extension ne va nullement de soi. Autant il est
plausible de soutenir que, sous certaines
conditions, il n’existe pas de meilleure manière de régler les
affaires humaines que le mode démocratique, autant il ne saute pas aux yeux que
la science et la nature soient solubles dans la démocratie. Que la proposition
2 + 2 = 4 ou la théorie de la relativité doivent être adoptées par un vote à la
majorité. Ou alors, il faut préciser à quelles conditions cette entrée des
sciences en démocratie est envisageable. Par une défétichisation de la science
d’une part, et par une révolution « constitutionnelle » de l’autre, propose B.
Latour. Nous touchons ici au cœur technique de l’argumentation
latourienne.
Une approche (dé)constructionniste
?
C’est à bon droit, en un premier sens, que B. Latour proteste
avec véhémence contre les imputations de constructionnisme sociologique qui lui
sont habituellement adressées :
« Nous prétendons échapper à ce choix comminatoire : ou
bien la réalité du monde extérieur, ou bien l’enfer du social. Une telle trappe
ne peut tenir qu’à la seule condition que personne n’examine à la fois l’idée
de science et celle de société, que personne ne doute simultanément de
l’épistémologie et de la sociologie » [p. 31].
Et de réfuter vertement l’idée que « la nature n’existe pas »
puisqu’il s’agit d’une « construction sociale » [p. 51]. Notre problème,
ajoute-t-il,
« n’est pas de prendre place dans le débat qui va permettre
de mesurer la part respective de la nature et de la société dans les
représentations que nous en avons, mais de modifier la conception du monde
social et politique qui sert d’évidence aux sciences sociales et naturelles »
[p. 53].
Et en effet, Latour ne met nullement en doute
l’irréductibilité du réel et des faits naturels aux discours que tiennent sur
eux leurs « représentants » patentés, les savants. Au contraire, même
:
« Qui parle en
effet, demande-t-il, dans le laboratoire, par l’instrument, grâce au montage
des appareils, au sein de l’assemblée savante ? Sûrement pas le
savant lui-même […] personne ne dit que les blouses
blanches parlent seules à propos de
choses muettes » [p. 104].
Bref, dans les laboratoires, ça parle, le non-humain parle et
manifeste son existence à tel point qu’il est toujours permis de douter de la
qualité des traducteurs et des représentants. D’où vient cependant l’impression
irrésistible que Latour s’inscrit malgré tout au sein de la galaxie
postmoderne, constructionniste/déconstructionniste ? Sans doute au fait que la
posture constructiviste est bien effective chez lui, même si elle ne s’applique
pas là où on l’attend tout d’abord. Pas au monde naturel, celui des
non-humains.
Mais au monde humain lui-même. Ou plutôt au monde
occidental.
Il ne faudrait pas beaucoup forcer la lecture pour trouver
chez Latour l’idée que seule la culture occidentale, au moins depuis
l’allégorie platonicienne de la caverne, s’ordonne à partir d’une cartographie
conceptuelle intrinsèquement problématique et fautive. Tout le mal,
c’est-à-dire au bout du compte le refus de la démocratie, viendrait de la
division du monde en deux sphères : celle de la nature, des faits, des objets,
du réel, de la raison, de la science définie justement par son application à ce
seul domaine, et de l’autre la sphère des choses humaines, celle des sujets,
des opinions vagues et sans fondement, la sphère en un mot de la démocratie et
du politique.
L’effort de cette écologie politique sur laquelle
Politiques de la nature entend
déboucher – en déconstruisant, paradoxalement, l’idée de nature et l’espoir de
la sauver par la science – passe tout entier par la mise en communication de
ces deux sphères que la tradition métaphysique a voulu conserver hermétiquement
séparées et closes sur elles-mêmes alors que les sociétés autres ne procédaient
pas à cette scission entre les sujets et les choses, ou entre le social et le
naturel
[7].
Or, ici encore, on se trouve dans une extrême proximité avec
des positions maussiennes, mais poussées à l’extrême limite et rendues
problématiques. Allons à l’essentiel : les oppositions stigmatisées sont-elles
purement et simplement arbitraires, simples constructions imaginaires
contingentes ?
Il serait tentant de poser en effet avec Marcel Mauss que ce
qui caractérise les cultures, c’est justement leur côté arbitraire, ce qu’il
appelle la « modalité » (telle manière de table, telle façon de nouer sa
cravate, etc.). Mais tout dans les catégories de l’entendement se réduit-il à
la culture et à l’arbitraire ? Ou encore, autre manière de formuler la question
: nous-même, étonné autrefois de la place structurante occupée au sein de la
pensée occidentale par ce que nous appelions la figure de la dichotomie, avons
tenté de montrer comment la place de l’économie y était dessinée et construite
par un ensemble de dichotomies – des fins et des moyens, du sacré et du
profane, du noble et du vulgaire, des faits et des valeurs, etc. – et avons
suggéré qu’on ne parviendrait à une conception adéquate de l’économique qu’en
s’affranchissant du poids de ce binarisme hypostasié [Caillé, 1974, 1986]. Il
resterait tout un travail à effectuer pour élucider le rapport entretenu par
cet imaginaire dichotomique avec la pensée utilitariste
[8].
Un tel travail prendrait nécessairement appui sur les
salutaires mises en doute opérées par Latour. Mais il apparaît en définitive
trop simple d’imputer à un arbitraire incompréhensible, ou, pire encore, à une
sorte de perversion inhérente à l’Occident, le triomphe de ces oppositions
conceptuelles.
Sauf à postuler que les philosophes qui les ont produites,
nourries et alimentées, auraient été de bien mauvais traducteurs de la demande
de sens présente dans la société de leur temps – dans la nôtre encore –, de
purs affabulateurs, il faut bien trouver une raison d’être à l’émergence et à
la pérennité de ces catégories. Mieux : si, comme nous venons de le suggérer,
il existe un lien entre l’hégémonie de la pensée utilitariste et celle de la
métaphysique scientiste-naturaliste, alors force est de reconnaître qu’il en
existe un aussi avec la démocratie. N’est-ce pas à travers l’utilitarisme
moderne (depuis la fin du XVIII ) que se sont inventées les démocraties e
modernes ? Concluons provisoirement : il est pleinement légitime, dans le souci
d’approfondir l’exigence démocratique, d’entreprendre de dialectiser les
grandes dichotomies qui ont accompagné la genèse de la modernité et sa
légitimation. Mais il serait sans doute dangereux de faire comme si, pures
coquecigrues, elles n’avaient pas eu une certaine raison d’être et qu’on puisse
s’en dégager d’un revers de main. Comme si on pouvait changer de « constitution
» métaphysico-politique comme de chemise.
D’un bicaméralisme épistémologique
l’autre
Le mythe platonicien de la caverne, expose à de nombreuses
reprises Latour, nous enferme depuis près de 2 500 ans dans une sorte de
bicaméralisme, dans un régime épistémologique constitutionnel à deux
chambres.
Dans l’une, uniquement concernée par les choses de la nature
et par l’objectivité, on ne discute pas, on démontre rationnellement. Ou au
moins le croit-on. C’est la chambre consacrée à la science. Dans l’autre,
règnent les opinions et l’agitation futile des hommes. En excluant du débat
démocratique ce qui doit ressortir uniquement au domaine des faits et de la
science, ce bicaméralisme, appuyé sur « la police épistémologique », restreint
d’entrée de jeu et systématiquement le champ ouvert à la démocratie.
Définissons la science, nous propose B. Latour, comme « la politisation des
sciences par l’épistémologie afin de rendre impossible la vie politique
ordinaire en faisant peser sur elle la menace d’une nature indiscutable » [p.
22]. On a déja dit comment Politiques de la
nature se propose de rompre les digues en faisant sauter le verrou
que constitue l’évocation rituelle et incantatoire de la science et de la
nature. Une première rupture est opérée par la simple pluralisation des
signifiants majeurs. N’évoquons pas, nous conseille Latour, la science mais des
sciences, pas la nature mais des natures, pas la société mais des collectifs en
nombre inconnu (« nous ne savons pas du tout s’il existe un seul collectif,
trois, plusieurs, soixante-cinq ou une infinité » – p. 94). C’est le singulier
qui est au fond coupable. « Toute la puissance de cette expression vient de ce
qu’on l’utilise toujours au singulier : la nature » [p. 46]. « Depuis le mythe de la
Caverne, c’est l’unité de la nature
qui en produit tout le bénéfice politique » [p. 47]. Débarrassons-nous de
l’opposition classique du sujet et de l’objet (ou des objets), et remplaçons-la
par celle des humains et des non-humains.
Cette opération de pluralisation, limitée à elle-même, se
révélerait toutefois insuffisante. C’est le mode de séparation institué entre
les faits et les valeurs, traduction immédiate de la scission entre la nature
et la culture, qu’il faut attaquer à la racine en redistribuant les tâches
d’enregistrement et d’évaluation sur un mode différent. La plus grande partie
de Politiques de la nature est
consacrée à la description d’un bicaméralisme épistémique nouveau, capable
d’effectuer ce travail sans retomber dans l’interdit de la politique et de la
démocratie sur lequel reposait l’ancienne constitution.
D’un bicaméralisme qui, en politisant le naturel, cesserait
de naturaliser le social.
Distinguons donc deux chambres à nouveau, suggère Latour, une
chambre haute et une chambre basse, chacune chargée d’une tâche principale
sub-divisée en deux tâches essentielles. La première, la chambre haute, aurait
pour tâche de répondre à la question « combien sommes-nous ? », en ne
distinguant pas a priori au sein de ce
nous entre humains et
non-humains.
Il s’agit ici de faire droit au plus grand nombre
d’existences possibles (car tout déni d’existence se paie cher tôt ou tard). Ou
encore : la tâche de la chambre haute est de repérer qui fait des
propositions.
« “Je cause une maladie mortelle et imprévue”, disent ce
virus et ses virologues; “je pollue particulièrement vite ces rivières”, disent
cet engrais miracle, ses fermiers et ses pétrochimistes; […] “Je paye et
pourtant mes desiderata ne sont pas
pris en compte”, disent ce consommateur et ses moyens de calcul; “je propose de
modifier encore plus profondément la cosmologie”, disent cette soucoupe volante
et ses soucoupistes; “je noue et dénoue l’aiguillette”, disent ce fétiche et
son féticheur » [p. 226].
Suggérons une formulation qui ne se trouve pas chez Latour,
et disons que cette première chambre, la chambre haute, exerce un pouvoir de
distinction/différenciation, ou encore de disjonction. Elle pose la question du nombre
d’existants distincts qu’il convient de prendre en compte. Selon Latour, la
réponse à cette question se déploie en conformité avec deux exigences : une
exigence de réalité extérieure (disons
une exigence d’acceptation de la réalité extérieure) et une
exigence de pertinence. Cette seconde
exigence implique qu’on ne ferme pas trop vite la liste des traducteurs et des
représentants pertinents, autorisés à parler au nom de cette réalité
extérieure. Le problème est de produire et de susciter des « témoins fiables
».
« On veut répandre dans les champs des Suisses des OGM ?
Très bien. Qui doit en juger ? Les Suisses probablement. Les usagers des
drogues illicites attachent à leurs drogues une importance telle qu’ils
préfèrent en mourir plutôt que s’en passer ? Soit. Qui doit en juger ? Pourquoi
pas les drogués ?
En tout cas, ils ne peuvent pas ne pas siéger au jury. Les
saumons désertent les rivières de l’Allier et boudent les échelles placées sur
ses barrages. Qui doit en juger ? Mais les saumons, bien sûr; en tout cas ils
doivent participer au jury […] » [p. 228].
On voit comment au sein de cette première chambre se retrouve
une première composante de l’ancienne distinction des faits et des valeurs,
mais organisée différemment (« combien de différences ?», question de fait; «
qui est habilité à parler en leur nom ?», question d’évaluation).
Le complément de cette distinction est à retrouver au sein de
la seconde chambre, que Latour nomme la chambre basse. Celle-ci pose la
question :
pouvons-nous vivre ensemble ?, ou encore : quel ordre faut-il
trouver à ce monde commun formé par l’ensemble des nouvelles et des anciennes
propositions ? La première exigence mise en œuvre au sein de cette assemblée
est d’effectuer « un travail explicite de hiérarchisation par compromis et
arrangement » (qui permette d’encaisser, si l’on ose dire, la nouveauté des
êtres que le travail de prise en compte mené par la première chambre risquerait
de multiplier). Cette exigence est une exigence
de publicité. Elle s’organise autour des anciens jugements de
valeur. Par ailleurs, poursuit Latour, il faut savoir clore un débat.
« Une fois la discussion close et la hiérarchie établie, on
ne doit plus la rouvrir […] Sans cette exigence d’institution, la discussion ne
se fermerait jamais, et l’on ne parviendrait plus à savoir dans quel monde
commun, évident, sûr, devrait se dérouler la vie collective. Telle est
l’exigence de clôture de la
discussion. »
C’est elle qui produit ce qui va être temporairement reconnu
comme un ensemble de « faits ». Dans cette conception, ces derniers
n’apparaissent plus comme les briques indiscutables de la réalité naturelle,
mais comme le résultat d’une hiérarchisation politique provisoire des «
propositions ».
Non plus tant faits que « faitiches ».
Nous en savons désormais suffisamment sur l’élaboration
latourienne pour tenter de faire un premier point et de lister ce qui force
l’assentiment, ce qui rend perplexe et ce qui ne paraît pas recevable. Peu à
peu, en effet, à lire Latour, on en vient à se demander si le souci légitime de
développer une conception associationniste, démocratique et politique de la
science n’aboutit pas en fin de compte, faute de respecter certains garde-fous,
à penser la société sur le modèle d’un gigantesque laboratoire grandeur nature
(ou grandeur société) dans lequel le seul principe légitime qui subsiste est
celui de l’expérimentation permanente et indéfinie.
Un bicaméralisme
introuvable
Dans l’idéal, la discussion devrait pouvoir se concentrer sur
le modèle du bicaméralisme nouveau dessiné par B. Latour puisque c’est lui qui
condense et synthétise l’ensemble de ses formulations. Or sa complexité
décourage. Nous n’avons en effet donné ici que les rudiments de la nouvelle
constitution projetée, et fait grâce au lecteur des multiples subtilités qui
viennent s’y ajouter au fil des pages. Pour un résultat au bout du compte
décevant, au moins en l’état. Le sens de l’allégorie platonicienne de la
caverne n’était pas précisément limpide. Mais on ne voit pas trop non plus
quelle signification il convient d’attribuer au projet constitutionnel
latourien. On ne peut que souscrire à l’ambition de surmonter la
dichotomisation des jugements de fait et des jugements de valeur
[9], de mettre à mal l’arrogance
scientiste et d’ouvrir au débat ce qu’elle veut en extraire. Mais est-il besoin
pour cela d’élaborer une allégorie constitutionnelle dont le statut ne saute
nullement aux yeux ? En particulier, on ne saisit pas si elle prétend décrire
un fonctionnement effectif de l’institution scientifique déjà à l’œuvre dans
les faits ou si elle entend définir normativement un idéal épistémologique
démocratique. Plus profondément, on ne perçoit pas l’idée force qui anime cette
élaboration. Rien de comparable par exemple, et quoi qu’on en pense par
ailleurs, avec la simplicité du principe rawlsien qui force à poser la question
de la justice du point de vue des plus mal lotis, ou de l’idéal habermassien
d’une communication non faussée. Au sein de chaque chambre, nous dit Latour,
une des exigences renverrait aux anciens jugements de fait (l’exigence de
réalité d’une part, et celle de clôture de l’autre) et l’autre aux jugements de
valeur (exigence de pertinence et exigence de publicité).
En fait, on voit mal en quoi l’exigence de pertinence, qui
enjoint d’entendre le plus de témoins fiables possible, déroge au
requisit empiriste classique d’avoir à
rendre compte de toute la réalité. Toute la question, comme le note Latour, est
de savoir qui l’on va réputer être un témoin ou un représentant pertinent. Il
pourrait sembler que ce travail de légitimation et de certification incombe à
la chambre dite basse, celle qui pose la question « pouvons-nous vivre ensemble
?». Or, pas du tout. Latour nous explique en effet que la première chambre doit
travailler dans l’indépendance totale par rapport à la seconde. Elle ne peut
remplir sa fonction, dit Latour,
« qu’à la condition que règne avec la chambre basse la plus
stricte séparation des pouvoirs. Personne ne doit lui imposer la restriction
suivante :“Ces nouveaux êtres sont-ils compatibles avec l’existence réglée du
collectif ?”» [p. 224].
Mais ne rebascule-t-on pas ainsi en fait dans la dichotomie
des faits et des valeurs par refus de hiérarchiser les témoins, les experts,
les représentants et les propositions, tous posés comme équivalents parce que
du côté des faits et de la réalité ? Comment décider en effet de la pertinence
relative des divers porte-parole puique seule la chambre basse est habilitée à
hiérarchiser ? Ne retrouve-t-on pas ici, curieusement et malgré les
proclamations en sens contraire, un certain positivisme ? ou plutôt un
positivisme anarchiste, qui postule qu’il y aurait une sphère des faits (des
propositions) parfaitement insensible aux jugements de valeurs – ceci pour le
positivisme –, mais que ces faits n’ont pas à être établis par ceux qui en ont
usuellement le monopole – les experts, les savants –, mais en fin de compte par
tous ceux qui prétendent avoir leur mot à dire – cela pour l’anarchisme ?
Anarchisme redoublé par le fait qu’il n’est pas suggéré un seul instant que les
savants puissent se voir reconnaître une compétence plus grande que celle des
béotiens. La discussion est close par la chambre basse, qui institue ce qui
sera admis comme « faits ». Mais comme la chambre haute n’a pas à connaître des
décisions de la chambre basse, les faits institués ne sont pas ici pertinents.
En un sens, c’est donc comme s’ils n’existaient pas.
Cette dissymétrie entre les deux chambres doit nous alerter.
La seconde délibère à partir des propositions retenues par la première. Mais la
chambre haute (pourquoi est-elle dite « haute »?) a comme le devoir d’être
parfaitement indifférente aux décisions de la chambre basse. La tâche de cette
dernière cependant n’est pas mince. Celle de la chambre haute, disions-nous,
consistait en un travail de différenciation, ou de disjonction. Celui de la
chambre basse est un travail qu’on pourrait dire de
conjonction/agrégation.
Puisque, rappelons-le, il s’agit d’établir la plus vaste
alliance possible entre humains et non-humains, cette chambre a pour tâche de
dire avec qui l’alliance est possible, avec qui elle ne l’est pas.
« Le travail de hiérarchisation propre à la chambre basse
peut se présenter de façon simplifiée comme la recherche d’une liste d’entités
rangées par ordre d’importance du plus amical au plus hostile » [p. 237]. À la
différence du modernisme, on ne dénie à aucune entité son existence.
Simplement, on dit à certaines : « Dans les scénarios essayés jusqu’ici, il n’y
a pas place pour vous dans le monde commun, sortez, vous êtes devenus nos
ennemis » [p. 239]. L’usage de cette disjonction amis/ennemis, empruntée à Carl
Schmitt, penseur marqué comme réactionnaire s’il en est, laisse entendre que
pour Latour la communauté, le collectif ne peuvent se former que sur le mode
passablement régressif d’une opposition entre nous et les autres.
Dès lors, on comprend mieux le rôle du modèle bicaméral
rénové. Bien au-delà d’une redistribution de certains problèmes
épistémologiques classiques, il s’agit au fond de faire droit à des pulsions
politiques parfaitement opposées : au « progressisme » anarchiste
déconstructionniste d’un côté, et à un certain traditionalisme communautaire
(par exemple, celui qui valorise les sociétés extra-occidentales) de
l’autre.
Mais des deux aspirations politiques, on voit bien laquelle
selon Latour doit l’emporter et pourquoi la chambre haute est dite telle et
doit délibérer dans le mépris total des décisions de la chambre basse. C’est
que seule est morale en définitive la reconnaissance de l’existence de
nouvelles propositions et de nouveaux existants.
« Les fondements ne se trouvent pas derrière nous, en
dessous de nous, au-dessus de nous, mais devant : c’est notre avenir de les
rattraper, en plaçant le collectif en état d’alerte pour enregistrer le plus
rapidement possible l’appel des exclus qu’aucune
morale n’autorise justement plus à exclure définitivement. Toute
expérience produit des arriérés qu’il faudra, un jour ou l’autre, payer. Nous
ne serons jamais quittes. Il y aurait du péché à suspendre la courbe
d’apprentissage pour de bon, y compris au nom de principes moraux intangibles
qui définiraient l’humain, une fois pour toutes et hors procédure. L’humanisme
aussi doit devenir expérimental » [p. 262].
Et B. Latour de conclure, dans une formule qui explique
parfaitement le privilège accordé à la chambre haute : « Comparé à ce but
magnifique, chaque collectif apparaît étriqué, ignare, clos » [p.
263].
Les scientifiques soupçonnent Latour de vouloir dissoudre la
science dans la sociologie. Les sociologues, ou même simplement les humanistes
non expérimentaux, pourraient tout autant s’alarmer de le voir dissoudre la
sociologie, le rapport social et l’humanité dans la science et dans la
technique (pour ne pas dire dans les technosciences). C’est ici que la
proximité avec les positions maussiennes se fait sans doute divergence et que –
inquiétés par les conclusions possibles ou probables
[10] de la démarche –, il nous
faut reprendre à nouveaux frais l’examen des propositions latouriennes avec
lesquelles nous sympathisions, en vue de localiser le point à partir duquel il
semble difficile de les suivre.
Des associations
auto-destructrices
La formation du lien social peut-elle être correctement
pensée, et jusqu’où, dans le registre de l’association, ou pour mieux dire de
l’adsociation, de la
Vergesellschaftung ? Nous avons assez indiqué
que telle nous semblait être largement la voie à suivre. À la condition
toutefois de ne pas oublier le poids, considérable, de l’association déjà
instituée, et de bien mesurer la part respective qui revient dans le travail
ad-sociatif au travail vivant et au travail mort. Le mérite de la perspective
associationniste est de rappeler que les institutions sont le résultat d’un
travail ad-sociatif passé (quand elles ne sont pas le fruit de la violence),
certainement pas de faire comme si le passé et l’institué étaient et devaient
être dépourvus de toute consistance. Mais B. Latour serait sans doute d’acord
sur ce point, puisqu’il écrit que « si on doit se débarrasser du projet
moderniste “science-société”, ce n’est assurément pas pour retomber sur
l’apologie postmoderne des réseaux, des fluides et du fragmentaire
[11] » [Latour, 2000, p.
120].
Non, le vrai problème porte sur la question de savoir si le
principe associatif, si l’alliance peut jouer avec les non-humains. Et,
symétriquement, de décider si vraiment l’opposition du monde des hommes et de
celui des objets doit être réputée définitivement caduque. À l’appui de sa
thèse, Latour peut sembler en droit de faire valoir un vaste matériau
anthropologique et l’autorité de Marcel Mauss lui-même. Les sociétés sauvages
ne font-elles pas alliance avec les animaux, avec la forêt, avec les étoiles ?
Ne recon-naissent-elles pas dans le tréfonds de la chose donnée la présence
d’un esprit, l’esprit du donateur, qui interdit d’avaliser la scission,
instituée tardivement, à Rome, entre les personnes et les choses ? Oui, mais
c’est justement et seulement dans la chose
donnée que l’esprit du sujet donateur se manifeste. Pas dans
n’importe quelle chose. Généralisons. La société sauvage, disons plutôt la
société première, pense effectivement son rapport au monde et au cosmos à
travers la figure de la guerre et de l’alliance ; mais elle ne passe
d’alliance, elle ne s’associe qu’avec les êtres auxquels elle reconnaît
suffisamment de personnalité et de subjectivité pour être capables d’entrer
dans une relation de don et de contre-don.
Allons plus loin. Donner en vue de transformer les ennemis en
alliés est toujours passé par un sacrifice de l’utilitaire, par l’affirmation
de l’irréductibilité des êtres vivants, des vrais sujets, à leur statut de
chose inerte et fonctionnelle. Latour propose au contraire de faire entrer les
objets dans les frontières du collectif et de leur conférer autant de droits
qu’aux sujets.
D’en faire des partenaires de l’alliance au même titre que
les humains. Résumons en grossissant le trait : la société première pratiquait
l’alliance à travers le don et le sacrifice de la matérialité des objets en vue
de produire des sujets pleinement humains (« nous les hommes ») singuliers.
Latour propose de généraliser ce modèle de l’alliance en l’étendant à
l’intégralité du monde des non-humains, y compris les objets, sans aucune
considération de don. D’un côté, l’alliance avec don mais sans objets; de
l’autre, l’alliance avec les objets mais sans don. S’agit-il vraiment de la
même association ?
Et le principe associatif ne doit-il pas voler en éclats dans
ces conditions ?
Car que pouvons-nous attendre de choses et de non-humains qui
ne s’engagent à rien, et certainement pas à réciproquer en quoi que ce soit ?
N’est-ce pas l’humain qu’on s’apprête à leur sacrifier au nom d’un humanisme
expérimental ?
Tout est symbolique… mais à des
degrés divers
M. Mauss, montrent B. Karsenti et C. Tarot, reconnaît
pleinement, pour la première fois, la nature intrinsèquement symbolique de la
réalité sociale.
Mais une fois cette reconnaissance effectuée, il n’en reste
pas moins vrai que certaines réalités, certains faits sont plus matériels que
d’autres. Le territoire, l’espace, le nombre d’habitants, les bâtiments, etc.,
tout cela, M.Mauss le fait entrer sous la rubrique durkheimienne de la «
morphologie sociale » [Fixot, 1998]. Le réel matériel ne vient pas avant le
symbolisme, il ne sub-siste pas à côté de lui comme une nature ou une
quasi-nature, mais, dans les limites du symbolisme institué, il n’en existe pas
moins avec son irréductibilité propre. L’opération latourienne consiste au
contraire à étendre tout d’abord (démesurément) le principe associatif
proprement social à l’ensemble de l’ancien monde réputé jusque-là appartenir à
la nature – à socialiser la nature pour mieux dénaturaliser le social –, à
poser que les divers fragments de cette réalité élargie sont équivalents en
ceci qu’aucun n’accède à l’existence reconnue sans représentation, pour finir
par déduire qu’il n’y a donc aucune différence de statut à attribuer aux divers
porteparole et représentants des différentes sphères de la réalité, supposées
toutes équivalentes entre elles. La seule différence maintenue est celle qui
sépare les humains des non-humains, mais elle ne produit aucune conséquence, ni
épistémologique ni politique, puisque tous, humains et non-humains,
s’équivalent en fait et en droit.
C’est en définitive ce démocratisme élargi aux objets et à la
nature, cet anarchisme épistémologique, qui explique l’allure déconcertante et
paradoxale de nombre de formulations latouriennes. Or on voit mal comment on
pourrait se passer de procéder à quelques distinguos évidents. Si l’on veut
déterminer la place possible d’une sociologie – et de la société proprement
humaine –, on doit au minimum partir des quatre « propositions » suivantes : il
y a des entités du monde inanimé; il y a des êtres vivants non humains; il y a
des êtres vivants humains; il y a des signes. Jusqu’à plus ample informé et
jusqu’à présent, les sociétés humaines se sont forgées dans le cadre de la
troisième proposition (« il y a des êtres vivants humains et des relations
entre eux »), en entretenant des relations avec les trois autres sphères et en
ménageant une place en leur sein à leurs représentants.
Court-circuiter ces différences en posant qu’il n’y a que des
collectifs au sein desquels les relations des quatre ordres différents seraient
en fait identiques, au mieux ne contribue guère à clarifier les discussions,
et, au pire, fait le lit de la décomposition du rapport proprement social sous
prétexte de le généraliser.
Avant d’entrer plus avant dans ce soupçon, observons que non
seulement Latour ne fait aucun droit à la différence entre êtres inanimés et
animés –également rangés sous la rubrique du non-humain –, mais qu’il ne dit
absolument rien du quatrième ordre que nous venons d’identifier en écrivant «
il existe des signes
[12] ». Or la question du statut des signes n’est pas
mince. Et moins encore si on y inclut celle du statut des symboles, des images
et des concepts. Si l’on entend en effet repenser la sociologie sur le modèle
d’une traductologie généralisée – et pourquoi pas ? –, montrer la façon dont
les divers représentants de la réalité s’efforcent de traduire les propos plus
ou moins intelligibles de leurs représentés divers et respectifs, il semble
difficile de se passer d’une appréciation des pouvoirs du signe, de ce qui en
lui dénote et de ce qui connote, et d’échapper à une théorie de la
traduction.
Sur tous ces points, la littérature est immense. Il n’est pas
certain qu’on puisse faire indéfiniment comme si elle n’existait pas. Sauf à
postuler – toujours l’anarchisme – que tous les représentés et toutes les
représentations se valent parce que tout cela au fond n’aurait pas
d’importance. Parce que la démocratie n’a pas vraiment l’importance qu’on
croyait lui voir attribuée.
Une démocratie
autoréfutante
Le propos de Politiques de la
nature est de faire entrer les sciences en démocratie. Mais un des
effets pervers probables de l’opération est peut-être de faire disparaître du
même coup la démocratie elle-même, de la même manière qu’à distendre à l’infini
le concept d’association, on le rendait introuvable. Chantal Mouffe [2000]
montre très bien comment l’idée moderne de démocratie consiste dans la liaison
instable entre deux modèles irréductibles : le modèle libéral de la
délibération infinie d’une part, et la référence à un peuple, à un
demos de l’autre. Aussitôt qu’on se
débarrasse d’une de ces composantes – soit qu’on vise un libéralisme sans le
peuple, soit qu’on fantasme un peuple sans libéralisme –, on sort du champ de
la démocratie.
Or, dans la conception latourienne, le principe d’ouverture à
l’infinité du débat est à coup sûr respecté, voire exacerbé, mais on voit mal
quel peuple est susceptible de subsister ni, plus généralement, quel sujet
humain serait susceptible de survivre longtemps au fait d’être placé par
principe sur le même plan que n’importe quel électron, amibe, virus ou clé à
mollette.
La seule morale qui semble subsister au terme de la
(dé)construction latourienne est celle de l’ouverture permanente à l’infinité
du pensable et du faisable. Traduisons : tout ce qui peut être fait,
techniquement, doit l’être.
Rien ne saurait ni ne devrait s’opposer à l’extension
indéfinie des biotechnologies. On aura reconnu là le principe de Gabor, qui
résume l’illimitation technicienne. C’est contre cette absence de limite, cette
ubris, que les écologistes se battent.
Au moins en principe. N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à se réclamer
de l’écologie politique pour in fine
accréditer tendanciellement des objectifs qui se situent aux antipodes de ceux
des écologistes en chair et en os ?
Ne glosons pas sur le fait que Latour se déclare désormais
bien au-delà de l’opposition de la droite et de la gauche.
« Que faire, écrit-il, de la gauche et de la droite si le
progrès consiste à aller, comme nous l’avons vu, de l’intriqué au plus
intriqué, d’un mélange des faits et des valeurs à un mélange encore plus
inextricable ? si la liberté consiste à se trouver non pas quitte d’un nombre
plus grand d’êtres, mais attaché à un nombre toujours plus grand de
propositions contradictoires ? […] si la république devient une forme à la fois
très ancienne et très neuve de parlement des choses ? » [p. 299].
Un parlement des choses, oui, c’est bien de cela qu’il semble
s’agir.
Quelle démocratie y survivrait
[13] ?
La question se pose d’autant plus que la seule force concrète
d’illimitation actuellement à l’œuvre, celle qui potentialise en dernière
instance la science et la technique, est celle du marché globalisé. Or, en
dépit de quelques lignes embarrassées dans lesquelles B. Latour entend
distinguer entre un État libéré du fétichisme de la science et un État libéral,
on ne voit pas ce que ces Politiques de la
nature auraient en définitive à objecter à l’ultralibéralisme. On
voit trop au contraire quel renfort ce dernier peut y trouver.
Ainsi s’expliquent peut-être les pages passablement
énigmatiques consacrées à l’économie. À les lire, on croirait presque que, là
où toutes les sciences sont appelées à confesser leurs limites, leur
arbitraire, leur facticité, seule l’économie conserve une dignité
éminente.
« Si l’on mesure un instant l’immense difficulté des tâches
de hiérarchie et d’institution, écrit Latour, on comprend sans peine la
contribution capitale des économisateurs, puisqu’ils vont permettre de donner
un langage commun à l’ensemble
hétérogène des entités qui doivent former une hiérarchie.
Rien ne pouvait relier dans une relation d’ordre les trous
noirs, les rivières, les sojas transgéniques, les agriculteurs, le climat, les
embryons humains, les porcs humanisés. Grâce au calcul économique, toutes ces
entités deviennent commensurables » [p. 207].
Et, de manière encore plus triomphaliste pour l’économie,
avant de célébrer chaudement les vertus inouïes du
calculemus leibnizien, B. Latour
conclut que « l’économie (a) la capacité unique de donner un
langage commun à ceux dont la tâche
est justement de découvrir le meilleur
des mondes communs » [ibid.]. Même les
plus fervents partisans du modèle économique standard hésiteraient à entonner
une telle ode et à placer ainsi leurs espoirs dans les prix de marché pour
dessiner « le meilleur des mondes communs ».
A fortiori cette
hagiographie surprend-elle chez un défenseur proclamé de la démocratie. À quoi
bon la démocratie, en effet, pourquoi donc s’encombrer du politique si les prix
de marché suffisent à définir un monde commun ?
Et le meilleur, de surcroît.
Un (dé)constructionnisme radical,
en effet
Toutes ces observations incitent à prendre au sérieux le
procès en constructionnisme qui est habituellement fait à B. Latour. Nous avons
rappelé tout à l’heure les arguments que l’inculpé y oppose et avons conclu
quant à nous que ce qui faisait problème n’était pas en effet un
constructionnisme des sciences ou de la nature (la thèse que la nature serait
de part en part construite socialement et que les sciences ne feraient
qu’enregistrer ce construit social, leur propre construction), mais un
constructionnisme socio-logique (sociologiste) concluant à l’arbitraire des
constitutions épistémologiques – sinon des diverses cultures, au moins de la
culture occidentale.
Il y aurait ici beaucoup de choses à discuter. Faire de la
fétichisation de la science une machine de guerre inventée par l’Occident pour
conjurer le politique, c’est, dans une sorte de foucaldisme radicalisé, oublier
que c’est, tout autant ou plus, au nom et grâce à cette célébration de la
science qu’a pu être desserrée la prégnance de l’hétéronomie religieuse et
conquis un espace effectif pour la liberté civique et la démocratie. Au reste,
il n’est pas sûr que Latour, quelques détours qu’il s’autorise, parle au nom
d’un autre idéal que celui de la science. Trop, peut-être, même.
Et d’ailleurs, une fois qu’on a suggéré, de manière
parfaitement légitime et à laquelle nous souscrivons largement, de parler des
sciences au lieu de la science, des
natures au lieu de la nature, etc.,
encore reste-t-il à rassembler les traits de ce qui fait un air de famille et à
dire ce que ces sciences ou ces natures ont en commun.
Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui de toute évidence fait
le plus problème et qui excède de beaucoup un constructivisme seulement
épistémologique, c’est le fait que non seulement rien dans le propos de Latour
ne permet d’opposer quoi que ce soit aux OGM, à l’hégémonie des biotechnologies
ou à la modification indéfinie du génome par exemple, mais que tout y
encourage. Dès lors que la voie préconisée est en fait celle d’une association,
et même d’une intrication toujours plus poussée entre l’humain et le non-humain
et qu’aucun principe communautaire ne doit venir freiner l’expérimentation
(fût-elle même « humaniste »), la seule chose qu’il reste à faire est de
regretter que le processus de liquidation de l’humanisme traditionnel n’aille
pas assez vite. On a le droit de le penser. Mais si tel est le cas, encore
faut-il le dire et s’en expliquer.
Au terme de cet examen de la (post)sociologie latourienne, mené
sans trop d’idées préconçues, le bilan apparaît mitigé. Certaines remises en
cause de nos catégories de pensée sont d’une audace presqu’inouïe et
resteront.
On ne pourra plus penser après Latour comme nous le faisions
jusque-là.
Et, moins encore, parler tout uniment et naïvement au nom de la
science ou de la nature. La perspective associationniste, politique et
traductologique adoptée, et à laquelle nous souscrivons pleinement, change
tout. Mais, en un autre sens aussi, elle ne change rien. Si nous voulons
évaluer le degré de plausibilité et de vraisemblance des divers représentants
et traducteurs qui s’affrontent sur un espace public extraordinairement dilaté,
nous avons toujours à faire la part de ce qui doit revenir respectivement aux
impératifs de description, d’explication, d’interprétation et d’évaluation; à
l’empirisme ou au concept; à la démonstration ou à la falsification; à la
science instituée ou au sens commun, etc. Sur tous ces points, l’anthropologie
des sciences ne nous dit rien en tant que telle. Elle esquive simplement la
discussion.
Qu’elle change tout et qu’elle ne change rien, c’est ce que
Latour conclut lui-même, au fond, en notant qu’après le passage par ses deux
chambres nouvelles, il est même possible de retrouver les catégories de sujet
ou de nature, etc., mais fondées en droit cette fois.
La première conclusion qui s’impose à nous est donc que si les
remises en cause latouriennes se proposent de reformuler les problèmes
épistémologiques classiques sur des bases clarifiées et rénovées, elles
méritent toute notre attention; que si, en revanche, plus que comme un nouveau
point de départ, une étape nouvelle, elles s’imaginaient constituer une réponse
à ces questions, alors elles seraient loin du compte.
Mais, en définitive, ce qui nous est apparu le plus
problématique dans cette Umwälzung
épistémologique, ce ne sont pas les choix épistémologiques justement, mais les
conclusions éthiques et politiques qui en sont déduites. Peut-être B. Latour
aura-t-il le sentiment, s’il nous lit, que nous lui avons fait nombre de procès
d’intention. Nous ne le croyons pas, mais si tel était le cas, notre article
aurait au moins le mérite de le pousser à quelques explications nécessaires.
Car nous soupçonnons notre auteur, en définitive, d’avoir tendance à botter en
touche sur les questions épistémologiques en évoquant le politique et la
démocratie et, lorsqu’il s’agit de parler réellement de politique et de
démocratie, de faire comme si une discussion méta-épistémologique suffisait.
Nous avons tenté de suggérer pourquoi tel n’était pas le cas et pourquoi une
politique de la nature, une écologie politique, ne peut pas faire l’économie de
la théorie de la démocratie et de la justice – l’économie du politique. Et
pourquoi elle est encore moins fondée à instituer l’économie en réponse enfin
trouvée aux énigmes de la démocratie et de la justice.
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[1]
B. Latour résume ainsi l’impact des
science and technology studies : «
Because of the mere presence of STS, the rest of the social sciences has to
confess its deep-seated conviction about its own scientificity » [Latour, 2000,
p. 112].
[2]
Souligné par B. L. Signalons une fois pour toutes que tous les
termes soulignés dans les citations de B. Latour que nous donnons ici le sont
par B. Latour lui-même.
[3]
« L’existence de la société fait partie du problème à résoudre,
elle n’est pas sa solution. La “société” doit être composée, façonnée,
construite, établie, conservée et assemblée. Il est¤ ¤ impossible de la
considérer plus longtemps comme la source cachée d’une causalité que nous
pourrions invoquer pour rendre compte de l’existence et de la stabité de
quelque autre action ou comportement (voilà qui est au cœur de l’effort
systématique accompli par la théorie de l’action en réseau). Le succès des
termes
réseau et
fluide témoigne des doutes croissants
suscités par l’idée d’une société qui engloberait tout. En un sens, un siècle
après, nous assistons à la revanche de Gabriel Tarde sur Émile Durkheim : la
société n’explique rien mais doit être expliquée. Et si l’on doit en rendre
compte, par hypothèse, ce sera en invoquant la présence d’une myriade de
petites choses qui ne sont pas sociales par nature, mais seulement sociales en
ceci qu’elles sont associées l’une avec l’autre » (traduit par nous, A.
C.).
[4]
Il faudrait cependant s’expliquer assez longuement sur les
rapports complexes entre Durkheim, Tarde et Mauss. Durkheim lui-même avait une
conception en fait largement associationniste du rapport social (ce que lui
reprochait assez son contemporain réactionnaire, historien de la Révolution
française, Auguste Cochin). Et R. Boudon [1999], relisant récemment
Les Formes élémentaires de la vie
religieuse, y trouve à l’œuvre une conception
interactionniste…
[5]
Pour une discussion parfaitement argumentée de cette position
radicalement constructiviste,
cf.
Jacques Dewitte [1998].
[6]
Assumer cette coextensivité doit aller, croyons-nous, jusqu’à
soutenir la proposition provocante de Jean Baechler [1985] selon qui la
démocratie représente le régime naturel et spontané de l’humanité.
Cf. une discussion de ces thèmes dans
La Revue du MAUSS trimestrielle n° 7
[1990a] et n° 8 [1990b – et notamment les articles de Jacques T. Godbout]. Plus
spécifiquement, sur les liens entre association et démocratie, on lira
La Revue du MAUSS semestrielle n° 11
[1998], et notamment l’article de Philippe Chanial sur la « délicate essence de
la démocratie ».
[7]
« Pourquoi l’Occident se pense-t-il ainsi ? demande Latour. […]
Pour comprendre la profondeur de ce Grand Partage entre eux et nous, il faut
revenir à cet autre Grand Partage entre les humains et les non-humains que j’ai
défini plus haut. En effet, le premier est l’exportation du second. Nous, les
Occidentaux, ne pouvons être une culture parmi d’autres, puisque nous
mobilisons aussi la nature » [1991, p. 134]. Et, plus loin : « Nous sommes les
seuls qui fassions une différence absolue entre la nature et la culture, entre
la science et la société, alors que tous les autres, qu’ils soient chinois ou
amérindiens, zandés ou barouyas, ne peuvent séparer vraiment ce qui est
connaissance de ce qui est société, ce qui est signe de ce qui est chose, ce
qui vient de la nature telle qu’elle est de ce que requièrent leurs cultures »
[
ibid., p. 135].
[8]
Et avec le binarisme tel qu’analysé par un Dany-Robert Dufour
dans ses
Mystères de la Trinité [1990]
et dans
Folie et démocratie
[1996].
[9]
Cf. par exemple, sur
ce point,
La Revue du MAUSS
trimestrielle n° 4 [1989].
[10]
À partir de ce stade, nous marchons un peu à l’aveuglette en
tentant de déduire le plus honnêtement possible ce qui nous semble devoir être
les implications logiques des positions de Latour. Dans cet exercice, nous
risquons en permanence de lui prêter des propositions qu’il ne partage pas
vraiment. Si tel était le cas et si nos déductions se révélaient infondées,
nous serions tout disposé à faire amende honorable.
[11]
Cette précision est bien venue, car le soupçon était en effet
permis…
[12]
Observons d’ailleurs que les sociétés premières ne faisaient
pas tant alliance avec les animaux, avec les êtres vivants et animés, qu’avec
les esprits, autrement dit avec des symboles. De cette alliance-là, Latour ne
dit mot.
[13]
Pourtant, il y a à peine deux ans, Latour s’essayait encore à
redéfinir la plate-forme d’un possible parti européen de gauche [Latour, 1998].
Apparemment cette ambition lui semble aujourd’hui sans objet. Pourquoi pas ?
Mais quelques explications supplémentaires ne seraient pas malvenues. J’avais
moi-même tenté une opération similaire [Caillé, 1997]. Il me semble désormais,
à moi aussi, que le signifiant « gauche » est trop usé pour qu’on puisse tenter
de le ranimer. Mais je n’en déduis nullement qu’il faudrait désormais se situer
« au-delà de la droite et de la gauche » [Giddens, 1994], ou que l’opposition
de la droite et de la gauche aurait perdu toute signification. Je crois, ce qui
est bien différent, qu’il est urgent d’élaborer tout un ensemble de valeurs qui
se situent non pas « au-delà de la droite et de la gauche », mais audelà de la
gauche, dans la continuité/rupture (dans l’
Aufhebung si l’on préfère) des valeurs de la
gauche, elles-mêmes dans la continuité d’une certaine tradition religieuse,
juive et chrétienne.