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S'inscrire Alertes e-mail - Revue du MAUSS Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUne maîtrise politique de la mondialisation économique
AuteurChristian Chavagneux du même auteur
Fouiller les vieilles encyclopédies poussiéreuses permet de découvrir que le mot de gouvernance, loin d’être un néologisme anglo-saxon, était d’un usage courant dans la France du XIIIe siècle, celle de Du Guesclin. Il signifiait « gouvernement, juridiction, puissance en général ». Nos ancêtres avaient tout compris. S’interroger sur la « gouvernance mondiale », c’est se demander qui détient assez de puissance pour fixer les règles du jeu politiques et sociales de la mondialisation économique (c’est cette dimension de la mondialisation qui nous intéresse ici) et au nom de quelles valeurs. À ces questions, quatre grandes réponses sont apportées aujourd’hui [Graz, 2001]. Chacune fixe les conditions et les orientations d’une action politique possible. Mais on est surpris, au final, de constater le manque de résultats solides permettant de comprendre les conditions politiques de la mondialisation économique contemporaine.
LES ONG CONTRE LE MARCHÉ
2 La première analyse politique de la mondialisation met l’accent sur la perte de pouvoir des États face aux firmes multinationales, présentées comme apatrides, et aux « forces du marché » considérées comme incontrôlables, dévastatrices et soumises à la seule logique de l’accumulation de richesses (discours typique de certaines ONG anti-mondialisation libérale). La régulation politique de la mondialisation passe alors par la mobilisation de la société civile :
dans un affrontement direct avec les multinationales et par la pression sur les gouvernements afin de susciter leur réaction.
3 À ce titre, le Forum social mondial de Porto Alegre illustre le poids grandissant des organisations non gouvernementales dans l’arène politique internationale. Cela en fait-il pour autant aujourd’hui des acteurs clés de la régulation politique de la mondialisation ? Si leur contestation de la mondialisation libérale occupe le devant de la scène, visibilité médiatique et influence politique ne peuvent être confondues. La première se constate de manière immédiate, la seconde demande une analyse fine et du temps pour être estimée.
4 D’où l’importance de situer le rôle international des mouvements sociaux dans le temps long. Le travail de Steve Charnovitz [ 1997] montre que les premières mobilisations datent du XVIIIe siècle, et que les ONG ont su prendre une place politique essentielle dans les années vingt. Elles ont ainsi gagné leur légitimité historique en œuvrant, souvent de manière déterminante, pour la défense des droits humains (abolition de l’esclavage, développement des droits des femmes, des minorités… ). Après une période de relatif effacement, un mouvement citoyen international s’est reconstitué dans les années quatre-vingt-dix autour de différentes campagnes de mobilisation ciblées : annulation de la dette des pays pauvres, réforme des institutions financières, etc. Ces mouvements citoyens ont déjà gagné deux batailles : en animant le débat social et politique international, elles ont ramené beaucoup de gens vers l’action politique; elles se sont imposées comme des interlocuteurs incontournables et sont reconnues comme tels par les États [voir Jacquet, Pisani-Ferry, Tubiana, 2002] et les firmes [Novethic, 2002].
5 Mais, comme l’explique Gustave Massiah [ 2002], après être passé des résistances aux propositions, l’enjeu crucial pour ces mouvements est aujourd’hui de définir une alternative au libéralisme. Les ONG sont passées du statut de contestataires marginaux à celui d’interlocuteurs sérieux. Il leur reste maintenant à trouver les moyens de transformer ce premier pas en une capacité d’influence qui, pour obtenir quelques victoires, reste encore limitée.
LES ÉTATS AU SOMMET
6 La deuxième analyse politique défend, à l’inverse, que les États sont loin d’avoir perdu leur pouvoir et restent même les principaux producteurs des normes permettant à la mondialisation de fonctionner. La réflexion sur la gouvernance mondiale se concentre alors sur la coopération interétatique, les organisations internationales et la meilleure façon de les rendre efficaces et légitimes [Walzer, 2001; Jacquet, Pisani-Ferry, Tubiana, 2002]. La régulation politique de la mondialisation devient alors un problème d’optimisation sous contrainte de la répartition des tâches entre les organisations internationales. L’objectif est de définir le bon modèle politique qui suscitera les « bonnes pratiques » (coordination, légitimité, etc.) capables d’assurer une action efficace des institutions intergouvernementales.
7 On n’insistera jamais assez sur la naïveté politique d’une telle représentation. Le rapport de synthèse de l’imposante étude du Conseil d’analyse économique sur la gouvernance mondiale [ 2002] en est une illustration parfaite.
8 L’hypothèse selon laquelle les États restent les principaux organisateurs politiques de la mondialisation conduit à des erreurs d’analyse, sur le plan historique et politique. La période d’après-guerre est ainsi présentée comme un âge d’or de la coopération internationale sur lequel nous devrions prendre modèle.
9 On oublie que les négociations de Bretton Woods ont d’abord été des négociations entre les États-Unis et le Royaume-Uni, entre 1942 et 1944, et que les autres pays ont été conviés ensuite à ratifier ce qui avait été décidé. On oublie que les objectifs des Américains étaient de casser l’Empire britannique, pour pouvoir mieux y exporter, et d’instaurer la domination du dollar. On oublie que les Britanniques, endettés jusqu’au cou, voulaient obtenir le droit d’être le plus longtemps possible à découvert, et cherchaient à imposer aux États-Unis un mécanisme institutionnel les contraignant à dépenser leurs excédents pour nourrir l’économie mondiale. Bel exemple de coopération ! On oublie aussi que la Banque d’Angleterre, en association avec les élites financières de la City, jettera le système par-dessus bord dès 1957, sacrifiant définitivement le rôle international de la livre sterling au profit du développement de la place financière de Londres, en organisant la naissance du marché des eurodollars (des dollars déposés et prêtés en dehors des États-Unis) [Burn, 1999]. Ce marché ouvre une brèche dans le système réglementé des opérations bancaires internationales, à partir de laquelle les dollars peuvent s’échapper pour passer dans un univers monétaire parallèle que nous appelons maintenant offshore, celui de la mondialisation financière, dont les dysfonctionnements produisent les crises que nous connaissons aujourd’hui. C’est cela l’âge d’or de la coopération internationale qui nous manquerait tant aujourd’hui…
10 Une autre erreur consiste à présenter la mondialisation comme le développement des « interdépendances » rendant la coopération entre les États nécessaire, pour ne pas dire quasiment obligatoire, oubliant la réalité des rapports de forces. C’est ainsi que le rapport, tout en prétendant fournir des réponses à la maîtrise politique de la mondialisation, refuse tout simplement de s’interroger sur le rôle de l’hégémonie américaine. Celle-ci est assimilée à la défense de l’intérêt national américain par la coercition, et, nous est-il dit, « nul n’est prêt à accepter sans conteste les options avancées par quelque pays que ce soit, y compris le plus puissant » [p. 31]. Une analyse triplement insuffisante. Sur le plan théorique : depuis les travaux du philosophe italien du début dusiècle Antonio Gramsci, et de ceux qui ont repris ses thèses aujourd’hui pour analyser le monde, on sait que l’hégémonie s’articule aussi autour de sa capacité à créer les conditions de son consentement, conditions qu’il faut étudier et non pas nier. Sur le plan empirique : le monde entier est prêt à accepter sans conteste les décisions américaines quand la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, baisse les taux d’intérêt en 1987 et en 1998 et contribue largement à sauver par ses décisions le système monétaire et financier international en crise. Sur le plan analytique : une confusion est faite entre les pouvoir instrumentaux de l’État américain et le pouvoir d’écrire les règles du jeu mondiales dont disposent les acteurs issus de la société américaine, entreprises, banques, ONG, etc. Le pouvoir de ceux-ci n’est pas pris en compte dans l’analyse. Et pourtant, comment s’interroger sur les principes de la gouvernance mondiale sans voir que les grands acteurs économiques privés écrivent aussi les lois de l’économie mondiale, en même temps, et pas seulement en substitut des lois publiques quand celles-ci sont déficientes ? Comment poser les bases d’une régulation de la finance en oubliant les activités illégitimes des entreprises légales (Enron, Worldcom… ), sans mentionner la place des mafias et la façon dont la finance illicite pénètre nos systèmes bancaires ? Il n’y a pas que l’État et ses représentants qui fassent de la politique.
11 Chercher les moyens de rendre les organisations économiques internationales plus légitimes, mieux spécialisées, plus responsables, transparentes et démocratiques, est louable et nécessaire. Mais à quoi serviront les avancées éventuellement acquises si ces institutions ne sont pas les acteurs décisifs du système ?
LA DÉCHARGE WÉBÉRIENNE
12 Le troisième type de réponse refuse tout a priori sur la force respective des acteurs publics et des firmes multinationales pour conclure que les normes qui façonnent l’économie mondiale sont plutôt le fruit hybride de leurs compromis. On y retrouve les partisans de la notion de « décharge », mise en évidence par Max Weber, qui consiste à montrer que les États ne perdent pas leur influence mais la font vivre autrement, de manière plus complexe, en la déléguant en partie à des acteurs privés ou para-étatiques [Hibou, 1999; Cohen, 2001].
13 L’approche est beaucoup plus subtile que les précédentes. S’appuyant sur de nombreuses analyses de terrain, les travaux originaux de Béatrice Hibou induisent à prendre en compte la montée en puissance des acteurs non étatiques et montrent combien « la permanence des négociations entre acteurs dominants, qu’ils soient publics ou privés, la reformulation incessante des frontières entre public et privé et la persistance de l’emprise du politique et des relations de pouvoir en général » [Hibou, 1999, p. 28] sont essentiels à la compréhension des sociétés.
14 Pourtant, cette approche paraît buter pour l’instant sur trois limites. Elle ramène à un modèle type, la décharge, une diversité de modes d’influence des acteurs privés qui ne semblent pas tous lui obéir. Comment expliquer par exemple, à partir de cette grille d’analyse, le rôle contemporain des cartels internationaux dont l’OCDE [ 2000] a récemment redécouvert l’importance ? ou celui des grandes entreprises de réassurance, celles qui assurent les assureurs, qui, lorsqu’elles définissent les risques qu’elles sont prêtes à réassurer, déterminent les politiques des assureurs et donc les types de risques (économiques, politiques, environnementaux, financiers… ) que les grandes entreprises pourront prendre, un élément déterminant de leurs stratégies ? Ensuite, même si la capacité d’autonomisation des acteurs privés est soulignée par cette approche, elle est rarement prise en compte. C’est oublier alors de s’interroger sur la capacité des États à conserver la maîtrise technique du contenu des régulations établies avec ou par les acteurs privés ou para-étatiques. Ainsi la définition de la politique prudentielle des grandes banques internationales est-elle largement passée dans les mains de ces dernières au cours des années quatre-vingt-dix, au détriment de la capacité des autorités publiques à contrôler la qualité de l’autocontrôle ainsi établi [Chavagneux, 2000]. La dernière critique touche à la dimension territoriale de l’approche. Si le degré de mondialisation des acteurs économiques privés est souvent largement surestimé, on ne peut en conclure pour autant que leur espace d’influence politique reste confiné à leur territoire d’origine. Or, autant les cas concrets proposés par les partisans de la décharge paraissent éclairants dans les différents espaces nationaux où ils sont analysés, autant son application au niveau des relations internationales peine encore à convaincre. Sans penser qu’espaces nationaux et internationaux sont complètements différenciés, on souhaiterait pouvoir disposer de plusieurs cas explicites de normes négociées à dimension internationale où l’interaction entre acteurs privés et publics s’opère sur le mode de la décharge pour être vraiment convaincu de sa pertinence pour l’analyse politique de la mondialisation.
LA DIFFUSION DU POUVOIR
15 D’où la nécessité de recourir à la quatrième réponse apportée à notre question initiale. Elle conserve l’idée de normes hybrides, mais élargit le champ de l’analyse en cherchant à mesurer l’influence politique d’un vaste ensemble d’acteurs étatiques et non étatiques (organisations internationales, firmes multinationales, diasporas, ONG, mafias, chercheurs, etc.) [Strange, 1996; Higgott, Underhill, Bieler, 2000; Josselin, Wallace, 2001; Bierstecker, 2002] sans chercher à les ramener à un idéal-type institutionnel particulier.
16 Nombre de ces études se réclament de l’inspiration des travaux du chercheur britannique Susan Strange. Strange [ 1988,1996] caractérise le pouvoir dans l’économie mondiale non pas en fonction des ressources des acteurs (pour les États : la démographie, le nombre de chars, le montant du PIB, etc.) comme cela se fait traditionnellement, mais en fonction du résultat de leur influence concrète dans tel ou tel domaine. Il existe quatre structures principales du système international, dit Strange, qui sont celles où l’exercice du pouvoir est le plus important : sécurité, production, finance et savoir. Comprendre où se situe l’autorité politique qui influence les évolutions du système international et quel monde elle façonne demande de s’intéresser à ces quatre structures en interaction[1] [1] Pour une mise en perspective des travaux de Strange, voir...
suite.
17 Une « structure » définit le cadre de pouvoir dans lequel les participants à un domaine particulier de l’économie politique mondiale sont contraints d’évoluer à un moment donné. Elle se définit comme l’ensemble des accords qui fixent, pour un temps, les conditions d’exercice du pouvoir dans ce domaine et les valeurs prioritaires qui en découlent.
18 La structure de sécurité correspond à l’ensemble des accords déterminant les conditions dans lesquelles est distribuée la protection qui permet de répondre aux menaces (militaires, naturelles, alimentaires, etc.) qui pèsent sur les sociétés humaines. La structure de production regroupe les accords déterminant ce qui est produit, par qui, pour qui, où, avec quelles méthodes et à quelles conditions. Historiquement, la structure de production a connu deux changements substantiels : d’abord, la naissance en Europe du capitalisme et son développement dans cette région du monde, puis le passage graduel de systèmes de production organisés pour servir des marchés nationaux à une organisation productive destinée à servir un marché mondialisé. La structure financière est l’ensemble des accords qui décident de la disponibilité des financements dans les différentes parties du monde (qui bénéficie de combien de crédits et à quelles conditions de taux et de durée) et qui définit les conditions dans lesquelles les monnaies internationales s’échangent entre elles. La libéralisation qu’a connue le système financier international reste assurément le fait marquant de ces dernières décennies.
19 Enfin, la dernière structure principale, la structure des savoirs, se définit à un double niveau. Au niveau abstrait, il y a « le monde des idées », les systèmes de croyances qui font qu’à un moment donné, chacun se construit sa représentation du monde et des contraintes et des opportunités qu’il peut y développer.
20 À un niveau plus pratique, elle concerne toutes les méthodes qui permettent de stocker, d’accumuler et de communiquer, ou non, des informations.
21 Sur la base de cette analyse et des différents travaux qui s’en nourrissent de manière plus ou moins proche, on peut tirer pour l’instant quatre résultats généraux qui peuvent servir de point d’ancrage pour la compréhension des conditions dans lesquelles s’écrivent les normes politiques de la mondialisation.
L’hégémonie des États-Unis
22 On doit à Strange d’avoir constamment souligné l’asymétrie grandissante entre les États, au profit des États-Unis, dans leur capacité à agir sur l’économie et la société. Le poids international des États-Unis fait de nouveau l’objet d’un intérêt certain depuis le 11 septembre 2001. Mais il n’est pas loin le temps où les thèses du « déclin américain » faisaient fureur. Si l’on conçoit les États-Unis comme un réseau regroupant l’ensemble de ses acteurs étatiques et non étatiques, on peut montrer qu’ils restent l’acteur dominant dans les quatre structures essentielles (poids de la puissance militaire, des multinationales, des décisions de libéralisation financière, dans l’influence sur le débat d’idées, dans la régulation de l’Internet… ). Chercher les voies d’une maîtrise politique de la mondialisation demande de s’interroger sur le poids de l’influence américaine. Sans tomber dans la posture de dénonciation de l’hégémonie (voir les exemples de sauvetage du système financier international cités plus haut que seule l’hégémonie a permis), sans croire à une américanisation du monde, et tout en ayant la possibilité de critiquer les États-Unis sans être victime de l’étiquetage immédiat dans la catégorie de l’anti-américanisme primaire. Or, si la mise en évidence du poids des États-Unis reste aisée, la conclusion générale quant à la dynamique de ses effets sur le reste du monde reste encore à construire, même si la balance du président Bush semble plutôt peser vers une appréciation négative.
Les acteurs non étatiques
23 Les acteurs privés au sens large, tels qu’ils ont été présentés ci-dessus, contribuent également à l’élaboration, à la décision, à la légitimation, à la mise en œuvre et au contrôle de normes internationales capables d’influencer la voie suivie et les valeurs promues par la mondialisation économique. Les ressorts de cette « gouvernance privée » restent assez peu connus et très peu analysés en France. À partir des travaux de Biersteker [ 2002], on a essayé de fournir quelques pistes d’analyse du pouvoir des acteurs privés à partir d’une division en trois catégories : acteurs économiques, ONG et acteurs illicites [Chavagneux, 2002]. Un découpage aux vertus heuristiques mais qui ne peut être qu’une étape dans la compréhension fine du rôle politique des acteurs non étatiques.
24 Ce travail a permis de mettre en avant trois conclusions provisoires. Il n’y a pas de modèle institutionnel unique qui permette de rendre compte de la diversité de l’influence des acteurs non étatiques. De nombreux exemples soulignent la difficulté à distinguer parfaitement espace privé et espace public de décision, le licite de l’illicite, le national de l’international, toutes ces frontières traditionnelles paraissant extrêmement poreuses. Ce qui ne revient pas à dire que la « pieuvre mafieuse » domine les États, que toutes les entreprises mentent sur leurs comptes, que la décision politique nationale n’existe plus, et autres clichés habituels. Mais plutôt qu’il est difficile de raisonner sur les sources de production des normes internationales à partir d’une distinction entre espace public et espace privé, les deux s’enchevêtrant, tout en flirtant quelquefois avec le « marché de l’immoralité » analysé par Jean de Maillard [ 2001]. Ce caractère hybride de la gouvernance de la mondialisation économique contemporaine présente quelques ressemblances avec des périodes historiques précédentes et semble bien être la norme tout au long de l’histoire plutôt qu’une exception de notre période contemporaine.
Les zones de non-gouvernance
25 L’économie mondiale voit se développer des zones de non-régulation ( ungovernance), points de fragilité du système, où les acteurs étatiques et non étatiques en présence ne peuvent assurer la maîtrise des événements. La finance mondiale paraît aujourd’hui une telle zone de non-régulation. Les moyens d’assurer sa propre sécurité et, par conséquent, celle de l’économie mondiale dans son ensemble font désormais défaut. Si les jeux d’influence entre acteurs privés et publics y ont pris un tour nouveau au cours de la décennie quatre-vingt-dix, au profit des acteurs privés, aucun d’entre eux ne paraît à même d’en assurer la maîtrise. On peut le mesurer à trois caractéristiques :
- une absence de contrôle de la liquidité mondiale : le manque d’information sur les activités des grands établissements financiers mondiaux rend difficile aujourd’hui de déterminer ce qui, dans les nombreux instruments utilisés par les acteurs financiers, est susceptible d’alimenter ou non le financement de l’économie. Cela rend l’exercice de la politique monétaire complexe. Il devient impossible de déterminer les sources qui viennent alimenter les différents marchés financiers, ce qui rend leur contrôle d’autant plus délicat. Comment savoir si le niveau de liquidité disponible dans l’économie mondiale est adéquat, insuffisant ou trop important ? Cette non-connaissance amplifie le risque d’être surpris soit par un manque de crédit, nécessaire pour alimenter la reprise économique, soit par une excroissance des placements se transformant en krach financier;
- une grande difficulté à contrôler les activités internationales des établissements financiers : si un établissement financier organise indifféremment des activités de crédit, de Bourse et d’assurance, et croise ces différentes activités, une régulation contraignante dans l’un des domaines peut être contournée en utilisant les instruments financiers d’un autre domaine. Face à la montée de ces grandes entités financières multidomaines, les différentes institutions internationales de régulation cherchent à coordonner leurs actions, mais le processus n’en est qu’à ses débuts. Même la régulation des seuls établissements bancaires reste fragile et ne garantit aucunement la sécurité du système financier international [Chavagneux, 2000];
- une montée en puissance des activités illicites : la finance internationale représente l’une des parts d’ombre de la mondialisation. À cet égard, la délinquance financière des firmes légales (Enron… ) et la fraude fiscale apparaissent comme des phénomènes bien plus importants que le blanchiment d’argent de la drogue et autres trafics mondiaux dont les estimations paraissent largement farfelues [Naylor, 2002; L’Économie politique, 2002]. Une part des flux financiers illicites semble bénéficier des produits dérivés, dont les activités restent opaques et peu régulées à 70% (opérations de gré à gré). On estime par ailleurs que la moitié des flux financiers mondiaux passe ou réside dans les paradis fiscaux, des territoires qui permettent de contourner les réglementations prudentielles et contribuent à effacer les frontières entre finance « normale », spéculative et illégale.
26 Les autorités monétaires et la très grande majorité des établissements financiers internationalisés sont incapables de connaître précisément leur niveau d’exposition au risque [ The Economist, 2002, p. 15] et d’apprécier les conséquences microéconomiques et macroéconomiques de leurs choix. Maîtriser la mondialisation demande de repérer ces zones de non-gouvernance qui sont autant de points de fragilité pour la croissance et l’emploi mondiaux.
Pas de complot mondial
27 L’analyse du jeu politique des acteurs capables d’influencer les règles du jeu de la mondialisation ne doit pas conduire à penser que l’expression du pouvoir dans l’économie politique mondiale résulte toujours de l’expression de stratégies de domination rationnellement définies. James Ferguson [ 1994] l’a montré par exemple, dans l’analyse de l’influence de la Banque mondiale au Lesotho.
28 À un niveau plus important pour la compréhension de la mondialisation contemporaine, Ronen Palan [2002] montre – à partir d’une approche politique et historique éclairante – comment les caractéristiques contemporaines des centres financiers offshore se sont construites progressivement, un peu au hasard de décisions prises dans différents pays. Le principe d’offrir un havre fiscal aux entreprises, pour les attirer, semble naître dans les années 1880 dans les États américains du New Jersey et du Delaware, alors en quête de financements. En 1929, les tribunaux britanniques vont plus loin en inventant l’un des principes clés de fonctionnement des paradis fiscaux : la résidence fictive, c’est-à-dire la capacité pour une entreprise de mener ses affaires dans un pays tout en étant enregistrée fiscalement dans un autre. La Suisse développe dans le même temps l’équivalent des sociétés écrans et formalise le secret bancaire dans sa loi de 1934. Le tout donne les caractéristiques actuelles des centres offshore dont on voit qu’elles se sont développées dans différents lieux, sous l’impulsion des États, des firmes, des juges…
29 Est-ce un hasard si toutes ces mesures sont nées à peu près en même temps ? Pas du tout, nous dit Palan. On l’oublie trop souvent, mais la séparation nette du monde en États-nations ne s’est véritablement imposée qu’au XIXe siècle.
30 Ce n’est qu’à ce moment-là que les gouvernements ont édicté les lois leur permettant de définir leur territoire, de contrôler leur population, de se poser en « individus » distincts les uns des autres sur la scène mondiale. Or, la fin du XIXe siècle est aussi marquée par le développement d’une forte mondialisation économique, notamment par la liberté donnée aux capitaux de circuler librement. Les investisseurs sont alors confrontés au problème de la compatibilité des différentes législations nationales et à leur respect mutuel. Les gouvernements y apportent plusieurs réponses, par la prolifération de traités de libreéchange et par le droit donné aux entreprises de régler entre elles leurs litiges.
31 Mais la seule solution assurant la compatibilité entre leur souveraineté récemment acquise et la mobilité internationale des capitaux a consisté à créer une fiction juridique, celle de l’ubiquité des investisseurs – enregistrés légalement ici pour produire, là pour payer des impôts et encore ailleurs pour gérer leur compte en banque.
32 Un principe qui respectait les souverainetés au détriment des capacités de régulation des États. Multinationales, banquiers, chefs d’État corrompus, mafieux et milliardaires apprendront vite à tirer avantage de cette fiction juridique en s’organisant différentes existences légales en fonction de leurs besoins. La mondialisation n’est rien d’autre, conclut Palan, que cet entremêlement de deux mondes économiques et politiques, réels et fictifs dont l’état actuel n’est le résultat de la stratégie délibérée de personne.
CONCLUSION
33 Ce bref tour d’horizon a permis de suggérer quelques pistes d’analyse politique de la mondialisation économique. La conclusion principale reste pourtant que les études non idéologiques des rapports de forces mondiaux et de leur dynamique restent rares, tout particulièrement en France.
34 Peut-on l’expliquer ? L’une des raisons tient à ce que ce type d’analyse nécessite d’entrer de plain-pied dans le domaine technique et mal maîtrisé – en dehors de cercles étroits de spécialistes – de l’économie. La réponse n’est alors sûrement pas, comme le suggère Pascal Bruckner [ 2002], de laïciser l’économie, c’est-à-dire de la confiner dans son propre périmètre. On comprend le souci d’éviter sa domination, mais la solution est contre-productive : c’est donner corps à la vision d’une économie comme un monde à part, régi par ses propres lois, qui ne serait ni politique ni culturelle. Le travail à faire est plus long et plus compliqué. Il est de montrer que l’économie est politique, le résultat de rapports de forces et de compromis. Et que ce qu’un rapport de forces a construit, un autre peut le changer.
35 Mais ce n’est qu’une étape. Le mouvement de contestation des étudiants en économie a montré combien la maîtrise de leur spécialité devait s’inscrire dans un projet de connaissance plus vaste. Jusqu’à présent, les sciences humaines ne sont pas arrivées à saisir dans leurs interactions la dimension globalisée des affaires économiques, politiques et sociales. Pourtant, il ne semble guère y avoir d’échappatoire à la multidisciplinarité. Pour ceux qui souhaitent comprendre les évolutions profondes du monde contemporain, il paraît de plus en plus difficile de se payer le luxe d’une compartimentalisation des savoirs.
36 Comment faire pour développer cette multidisciplinarité nécessaire ? La solution la plus simple reste celle de l’enseignement parallèle des différentes disciplines. Pourtant, la division des connaissances est telle aujourd’hui que, au fur et à mesure que l’on avance dans un domaine, la spécialisation s’impose, restreignant d’autant la capacité de dialogue avec les autres domaines. Les étudiants doivent donc être sensibilisés le plus tôt possible aux différentes disciplines : théorie politique, théorie économique, stratégie des entreprises, histoire politique internationale et histoire de l’économie mondiale. Si l’on y ajoute l’analyse des trajectoires nationales des pays les plus puissants, États-Unis en tête, on rassemble là quelques conditions nécessaires à l’enseignement de nouvelles approches.
37 Certes, à trop vouloir élargir, on peut perdre en profondeur. C’est souvent l’argument de ceux qui, arc-boutés dans le cadre étroit de leur spécialité, restent toujours prompts à dénoncer une « dispersion disciplinaire » aboutissant finalement à des analyses superficielles. Comme a pu le faire remarquer Joël de Rosnay [ in Chamak, 1997], « c’est le travers positiviste auguste-comtien qui consiste à penser que la réponse et la solution au problème de la complexité tiennent dans l’analyse et la réduction aux éléments. On peut aussi comprendre par la synthèse, valider des hypothèses sur un fonctionnement global, en étudiant la manière dont s’intercombinent des éléments à plusieurs niveaux hiérarchiques ». Il revient aux disciplines actuelles et à leurs spécialistes de bâtir les ponts indispensables au dialogue tout en consolidant les savoirs indispensables. États-Unis, Royaume-Uni, Pays-Bas, Japon, on trouve dans tous ces pays des formations à « l’économie politique internationale », une discipline à la jonction de l’économie, de la science politique et de l’histoire, dont les enseignants forment de nouvelles générations de bridge-builders. La France ne peut pas rester à l’écart. Beaucoup en sont convaincus [Boyer, 2000; Caillé, 2001[2] [2] Voir également les nombreux débats suscités par le ministère...
suite].
38 L’enjeu est crucial : au-delà de la possibilité de mieux comprendre le monde, c’est bien la capacité à influencer son évolution future qui se détermine ici.
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The Economist, 2002, Capitalism and its Trouble. A Survey of International Finance, 18 mai.
TOOZE R., 2001, « Susan Strange et l’économie politique internationale », L’Économie politique, n° 10,2e trimestre.
WALZER M., 2001, « De l’anarchie à l’ordre mondial : sept modèles pour penser les relations internationales », Esprit, n° 5, mai.
Notes
[ 1] Pour une mise en perspective des travaux de Strange, voir Chavagneux [ 1998], Tooze [ 2001].
[ 2] Voir également les nombreux débats suscités par le ministère de la Recherche à ce sujet (colloque des 14 et 15 mars 2002).
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Christian Chavagneux « Une maîtrise politique de la mondialisation économique », Revue du MAUSS 2/2002 (no 20), p. 54-64.
URL : www.cairn.info/revue-du-mauss-2002-2-page-54.htm.
DOI : 10.3917/rdm.020.0054.




