2003
Revue du Mauss
Dernier tango à buenos aires Capitalisme financier, crise mondiale
et le cas exemplaire de l’Argentine
[1]
Heloisa Primavera
En Argentine, à partir de 1986, pour faire face aux ajustements
structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale, de nombreuses provinces
ont commencé à émettre des « bons de trésorerie » qui permettaient d’assurer le
paiement des salaires des employés du secteur public, qui à leur tour
soutenaient le commerce local… À l’heure actuelle, on peut répertorier, à
travers tout le pays, 19 types de « paramonnaies ». Elles ont constitué une
réponse presque « naturelle » pour un pays où l’autonomie des acteurs sociaux
s’est manifestée avec éclat à diverses reprises dans l’histoire récente. En
effet, tant le péronisme des années quarante-cinq que la guerrilla des années
soixante-dix, les « folles mères » de la Place de Mai ou la « conquête » des
îles Malouines dans les années quatre-vingt et, à partir des années
quatre-vingt-dix, la mise en place de réseaux de troc sont à comptabiliser dans
le bilan des innovations issues d’interprétations variées de la responsabilité
civique. À partir de 1995, sans aucune autorisation officielle, de multiples
monnaies locales – appelées monnaies
sociales, car elles sont émises par les usagers eux-mêmes –
circulent dans des « clubs de troc » où les exclus de l’économie formelle
luttent non seulement contre leur exclusion du monde du travail, mais pour leur
survie même. Cette innovation, nous l’interprétons comme une privatisation de
l’argent par la citoyenneté. En sept ans, le nombre de participants est passé
de 23 à presque 4 millions – plus de 11% de la population totale du pays –, et
trois mois après la crise de décembre 2001, on estime à plus de 5 000 le nombre
de « clubs » (ou nodos). Le FMI s’est
prononcé contre l’émission des « pseudo-monnaies » étatiques par les provinces,
mais reste silencieux sur les monnaies sociales – ignorant peut-être l’ampleur
du phénomène et le risque qu’il comporte de déséquilibrer le système
global…
Après la guerre du Golfe, le Kosovo, la Colombie et
l’Afghanistan, le cas de l’Argentine montre les trésors d’imagination qu’est
capable de déployer le capitalisme financier pour assurer la survie d’un
système qui agonise peut-être, mais risque encore de durer quelques décennies.
LA CRISE ARGENTINE N’EST GUÈRE UNE CRISE NATIONALE …
Que ce soit dans le domaine des sciences politiques, de la
sociologie, de l’économie ou au travers de la littérature critique, divers
auteurs ont tenter de comprendre les événements survenus ces dernières annés.
Mais de Fukuyama à Wallerstein, de Touraine à Thurow ou de Negri à Offe, les
nombreuses variations sur ce thème ont plutôt joué un rôle anxiolytique
ex post qu’aidé, en se risquant au
pronostic, à trouver des voies alternatives. Pour notre part, c’est plutôt dans
la pensée hétéroclite de Viviane Forrester et de Bernard Lietaer que nous avons
trouvé une source d’inspiration et avec eux que nous nous sommes senti des
affinités d’interprétation pour saisir ces phénomènes (que nous appellerons
plutôt des « mouvements » que des mouvements sociaux) tels que ces poussées de
monnaie locale et de cogestion entre l’État et la société civile. Nous
essaierons de montrer comment la politique peut être redéfinie à partir de
l’économie, et comment l’économie elle-même ne peut être reconstruite qu’à
partir d’un autre paradigme.
Dans le cadre du développement des rapports Nord-Sud,
l’hégémonie de l’économie sur la politique est devenue une donnée de fait. Et
le comportement des pays « développés » par rapport à la
dette extérieure des pays « en
développement » s’est mis à occuper un rôle politique de premier plan et qui va
croissant.
Au plan international, l’attitude des États-Unis et de ses
alliés des pays développés dans la guerre du Golfe, leur indifférence au
Kosovo, leur intervention en Colombie par le biais du trafic des drogues, la
prise en chasse du terrorisme « international » en Afghanistan et, finalement,
la débâcle en Argentine font partie de l’éventail des possibilités de ce qu’on
appelle désormais, bel euphémisme, la « nouvelle architecture mondiale » –
celle de la globalisation avant tout. Il ne s’agit donc pas seulement de la
politique extérieure des États unis d’Amérique, mais de la politique
internationale de l’ensemble des pays industrialisés – de
l’économie comme acteur politique,
comme le soutient V. Forrester. Pendant la dernière décennie, que ce soit au
travers du FMI et de la Banque mondiale ou de l’OMC et de ses officines, les
manœuvres du capital financier ont généré des effets variés sur l’ensemble des
pays dépendants à partir d’effets locaux…
Aujourd’hui, c’est au « dernier tango à Buenos Aires » que nous
assistons, qui ne fait que confirmer l’impossibilité des entreprises
d’autonomie régionale en dehors du bloc G 7/G 8. L’effet « global » a été – au
minimum – de réaffirmer la règle du jeu : l’interdépendance de tous sous
hégémonie américaine, avec des complicités variables.
Nous nous proposons de regarder ce dernier tango à Buenos
Aires, qui devra certainement se jouer pendant quelques années pour que la
leçon soit vraiment…
exemplaire ! Pendant presque deux décennies, l’Argentine – qui
a toujours été classée dans les pays riches – a suivi très fidèlement les
prescriptions de la Banque mondiale et du FMI pour faire les ajustements
structurels qui devaient permettre son développement et son intégration au
marché mondial. Durant la dernière décennie, elle s’est rêvée du « premier
monde », avec la bulle de
convertibilité peso/dollar américain,
puis l’alliance avec l’euro, pour se faire bien voir du nouvel acteur financier
mondial. Pendant ce temps-là, à l’intérieur, l’économie du pays réel
s’écroulait : plus d’industrie nationale (jadis son orgueil), plus de classe
moyenne dominante, et à la place, plus de 50% de la population au-dessous du
seuil de pauvreté.
Ce n’est que fin décembre 2001 que le divorce entre la
politique et l’économie, vécu depuis presque vingt ans à l’intérieur du pays,
se consomme dans une bataille gagnée par les citoyens, c’est-à-dire par la
politique : après la déclaration du retrait de tous les fonds en monnaie
nationale et en dollars américains soigneusement gardés par des banques
étrangères, le gouvernement démocratique est renversé dans un climat de chaos
social et sa dizaine de morts durant la semaine tragique. L’acteur principal,
c’est à l’évidence un peuple dispersé
qui cherche à retrouver une expression perdue depuis plus de dix ans : coupure
des routes par les chômeurs chroniques, concerts de casseroles quasi permanents
qui concernent toutes les couches sociales, assemblées de quartiers qui
refusent la présence du personnel politique en place, qui semble ne plus
représenter personne… Formidable rencontre – même si elle est éphémère – de
désirs et d’intérêts variés qui ne cherchent qu’une seule chose : dehors le
ministre de l’Économie ! Dehors le Président de la République ! Tous dehors !
diront après les radicaux cathartiques…
Une honte dans l’histoire d’un pays qui a longtemps été le
troisième producteur du monde de viande et de blé : l’acteur principal, c’est
le peuple qui a faim, accompagné du
peuple en colère, qui semble avoir
définitivement perdu toute confiance dans ses dirigeants politiques. Après deux
semaines de convulsions, la logique corporative, que l’on croyait politique au
départ, pousse à la victoire apparente des institutions démocratiques…
L’avenir reste ouvert : beaucoup de choses surprenantes peuvent
se produire sur cette scène désertée par la politique traditionnelle. Mais
c’est sur une formule reprise par les acteurs qui cherchent à prolonger leur
apparition sur la scène audelà de la semaine tragique du 20 décembre 2001 que
nous centrons notre recherche.
QUAND LA RÉSISTANCE NAÎT DE L’IMAGINATION
Au cours des années quatre-vingt-dix, ce pays « riche »
commence à présenter des signes cliniques graves : 16,2% de taux de chômage,
dans un pays où l’économie est presque entièrement privatisée et où le système
de protection sociale s’est désagrégé en quelques années. De l’État-providence
de l’aprèsguerre, on est passé à un « État de malaise », puis à un État
déserteur. C’est alors que l’on voit naître le premier « club de troc », qui
peut être compris comme une réponse de la société civile visant à assurer sa
survie, dans les conditions de travail les plus dures de la seconde moitié de
ce siècle. À Bernal, à quelque trente kilomètres de Buenos Aires, un groupe
d’écologistes préoccupés à la fois par la détérioration de la
qualité de vie et la croissance
accélérée du chômage, décide d’agir
conjointement sur ces deux plans, et ce, dans une certaine mesure, afin que la
perspective écologique s’ajuste à l’intérêt immédiat des habitants du quartier.
Autrement dit, il s’agit d’une initiative du secteur émergent de « nouveaux
pauvres » pour retarder sa mise à l’écart du marché formel et l’exclusion
sociale qui s’ensuit inéluctablement. C’est ainsi que, le
1er mai 1995, un premier club de troc
composé d’une vingtaine de voisins – hésitants, mais aussi pleins d’espoir –
est inauguré. La première année, les membres du club se réunissent tous les
samedis après-midi et échangent différents types de biens. Initialement, il
s’agissait principalement d’aliments (fruits, légumes et plats préparés), et
aussi de vêtements, de tissus et d’artisanats divers. Au fil du temps, un
dentiste est invité à se joindre au groupe, en échange du pain d’une voisine
qui lui plaisait (le pain et, peut-être aussi la voisine, ce qui n’est pas
banal) et, avec l’intégration des services, les échanges se font plus variés et
multiplient les opérations en cours. Au début, les transactions étaient
enregistrées par les organisateurs dans un cahier
central commun etsur des cartes
personnelles, qui permettaient le contrôle et l’ajustement des
comptes. Quand les transactions sont devenues trop nombreuses, on est passé à
une « comptabilité » sur ordinateur. Le système restait donc centralisé et aux
mains de quelques personnes. L’étape suivante fut la décentralisation des
opérations, par l’intermédiaire de bons non
transférables portant le nom du créancier et celui du
débiteur.
Ce système, qui continue à fonctionner dans certaines
expériences sous d’autres latitudes – dans les SEL en France par exemple –, n’a
duré en Argentine que quelques jours. En effet, très rapidement, ces « chèques
» ont été « endossés » et utilisés pour d’autres transactions, les personnes se
connaissant bien entre elles et les bons provenant d’amis ou de personnes de
confiance. Cette différence a son importance, car elle marque le début d’une
étape tout à fait distincte qualitativement, au cours de laquelle les
bons transférables vont voir le jour
et déboucher sur la création d’une nouvelle masse
monétaire dont la circulation est restreinte aux membres des clubs.
Cette version particulière de monnaie de complément est appelée ici
monnaie sociale en raison deses effets
positifs d’intégration sociale. Ces unités sont appelées, dès leur origine, des
« crédits » ( créditos) en raison de
la confiance qui existe entre les
participants et du fait qu’elles s’appuient sur la
capacité de produire et de consommer
des membres, les « prosommateurs », selon le concept inspiré du livre d’Alvin
Toffler La Troisième Vague. Le système
des creditos facilite la réalisation
des échanges entre prosommateurs et permet aussi que ceux-ci circulent dans les
différents clubs en fonctionnement, augmentant ainsi les flux de biens et de
services. Il est à l’origine du réseau de clubs de troc, auquel, plus tard, on
ajoutera le qualificatif de « global », en référence à l’« ennemi » représenté
par l’économie formelle soumise au processus de globalisation.
Les gouvernements ont été réticents au départ, puis ont compris
l’importance de cette activité pour traiter plusieurs problèmes à la fois de
façon très simple et très économique – c’est-à-dire sa grande utilité pour la
politique du pays. Très utile certes, mais aussi très dangereuse… quand elle
commence à dévoiler les « mystères » de l’économie et fait émerger le paradigme
de l’abondance dans les réseaux de troc, qu’ils soient autonomes, petits,
grands, moyens, régionaux, de quartier, inter-régionaux.
Face aux Ithaca Hours, aux LETS ( local exchange and trade systems), aux SEL
français ou aux Tianguis mexicains, qui se sont développés moins rapidement, le
modèle argentin présente quatre caractéristiques principales : émission de
monnaie sociale dès l’origine;
entretien d’un système convivial
permanent, avec des rencontres hebdomadaires régulières, qui créent
un fort sentiment d’appartenance au groupe – et, à partir du moment où les
échanges se font entre clubs et que se forme le réseau, surgit aussi un
sentiment d’appartenance au réseau, au moins à un certain nombre de clubs
(appelés maintenant nodos), et donc
une nouvelle appartenance multiple;
une autonomie affirmée des
nodos, les uns par rapport aux autres,
qui préserve ainsi les principes fondamentaux du réseau. (Nous les définirons
plus loin, en même temps que les différentes formes d’articulation et de
création de consensus pour résoudre les problèmes que pose la vie de cette
immense entreprise sociale
virtuelle.)
Malgré l’existence d’expériences similaires dans des contextes
très divers, il est intéressant de souligner que l’expérience argentine naît
absolument en marge des expériences telles que l’expérience mexicaine de « La
“Otra” Bolsa de Valores », les Heures d’Ithaca de l’État de New York ou les
dérivés des LETS canadiens, dont les SEL français et les
noppels hollandais.
Six ans ans après l’inauguration du premier club, il y a
environ un million de personnes dans le système, appartenant à différents
réseaux répartis dans toutes les régions du pays; on estime à 500000 les unités
de compte ( creditos) en circulation;
le gouvernement national déclare le système « d’intérêt social » et soutient la
formation de réseaux partout dans le pays.
Presque sept ans plus tard, quelques mois après la crise de
décembre 2001, le chômage parait durable et la faim frappe la classe moyenne.
La cacophonie des casseroles commence à rechercher
l’ordre à l’intérieur des réseaux de
troc.
Le système se corrompt, et des mafias s’installent à
l’intérieur des grands et des petits réseaux, au Nord comme au Sud. La réponse
est immédiate, et deux réseaux affirment leur différence : un réseau « global »
fait des affaires pour les élites dirigeantes, l’autre, « solidaire »,
travaille à étendre à la plupart des exclus les bénéfices du système…
Les chiffres aussi changent, de façon aussi dramatique que les
événements : en mai 2002, on compte environ quatre millions de personnes,
réparties dans plus de 5 000 nodos, et
plus 100 millions de creditos
circulent dans les nombreux réseaux du pays : réseaux traditionnels où les
billets « privés » prennent la place de l’argent (modèle du réseau « global »),
qui coexistent mal avec les réseaux à monnaie sociale (modèle réseau «
solidaire »), et formules hybrides qui tâtonnent pour trouver des voies
d’émancipation pas toujours claires… Une crise de valeurs s’installe à
l’intérieur de l’Utopie, l’esprit entrepreneur n’arrive pas à définir un chemin
unique. Il semblerait que les tensions entre ces deux paradigmes de l’économie constituent un
défi pour cette nouvelle étape de transformation de la vie politique du pays.
QUI VAINCRA LA SAINTE GUERRE DES TRIANGLES ?
Si nous revenons maintenant aux forces extérieures qui guident
le capitalisme financier, qui n’est
pas indifférent au choix de la politique nationale, nous paraît utile
d’analyser son rôle primordial sur trois axes qui forment système, ce qui n’est
pas toujours visible : le paiement de la dette
extérieure par les pays pauvres, les fonds de pension des pays riches et les
paradis fiscaux qui assurent le
comportement discipliné des fonds, afin que la concentration de la richesse
aille dans le bon sens – le triangle
pervers qui nourrit le capitalisme financier [
cf. Jurua, 2002].
D’autre part, c’est précisément en Amérique latine que nous
avons vu naître l’embryon d’un nouveau paradigme
politique, à partir des expériences d’économie populaire et
solidaire, associées aux initiatives de démocratie directe telles que le budget
participatif et d’autres expériences de gestion associée État-société civile.
Nous proposons donc également de reconnaître la présence d’un
triangle vertueux intégré par
différents mouvements des dernières décennies : le
micro-crédit depuis les années
soixante-dix, le budget participatif
comme expression des processus de cogestion sociale depuis les années
quatre-vingt et les réseaux de troc avec monnaie
sociale depuis les années quatre-vingt-dix [
cf. Primavera, 2001].
S’agirait-il d’une sainte guerre du nouveau paradigme
économique contenu dans les initiatives de monnaie sociale ? Promue par ceux
qui ont osé toucher à l’hégémonie du système financier en « privatisant »
l’argent pour réinventer le marché ? Et pour revenir à l’abondance perdue
?
Sil’inspiration nous manque pour les éternelles négociations
avec le FMI, il peut être utile de regarder en arrière, pour voir qui nous
sommes, et le chercher peut-être dans ce que le général José de San Martín –
celui que l’on considère comme le père de la Patrie – disait le 27 juillet 1819
aux camarades de l’armée des Andes :
« Nous ferons la guerre de n’importe quelle façon : si nous
n’avons pas d’argent, un morceau de viande, un peu de tabac ne nous manqueront
pas. Quand nous n’aurons plus d’habits, nous nous habillerons avec ce que
tissent nos femmes; et si nous n’avons plus rien, nous irons à poil, comme nos
Indiens…
Soyons libres, c’est
tout qui compte ! »
·
FORRESTER Viviane, 2000, Une
étrange dictature, Paris, Fayard.
·
JURUÁ Ceci, 2002, O triângulo
perverso do capital financeiro, Forum social mondial,
·
Porto Alegre.
·
LIETAER Bernard, 2001, The Future
of Money, Londres, Century.
·
NEGRI Toni, HARDT Michael, 2000, Empire, New York, Harvard UP.
·
PRIMAVERA Heloisa, 2001, La
monnaie sociale comme levier du nouveau paradigme économique, Paris,
FPH, Cahiers de propositions.
[1]
Ce texte est le condensé d’une « introduction » rédigée dans le
cadre d’un programme de recherche et développement de la faculté des sciences
économiques de l’université de Buenos Aires intitulé « Monnaies complémentaires
et économie sociale ».