Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707140783
432 pages

p. 113 à 118
doi: 10.3917/rdm.021.0113

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Dossier / A) L'espérance économie solidaire / Expériences

no 21 2003/1

2003 Revue du Mauss

Dernier tango à buenos aires Capitalisme financier, crise mondiale et le cas exemplaire de l’Argentine  [1]

Heloisa Primavera
En Argentine, à partir de 1986, pour faire face aux ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale, de nombreuses provinces ont commencé à émettre des « bons de trésorerie » qui permettaient d’assurer le paiement des salaires des employés du secteur public, qui à leur tour soutenaient le commerce local… À l’heure actuelle, on peut répertorier, à travers tout le pays, 19 types de « paramonnaies ». Elles ont constitué une réponse presque « naturelle » pour un pays où l’autonomie des acteurs sociaux s’est manifestée avec éclat à diverses reprises dans l’histoire récente. En effet, tant le péronisme des années quarante-cinq que la guerrilla des années soixante-dix, les « folles mères » de la Place de Mai ou la « conquête » des îles Malouines dans les années quatre-vingt et, à partir des années quatre-vingt-dix, la mise en place de réseaux de troc sont à comptabiliser dans le bilan des innovations issues d’interprétations variées de la responsabilité civique. À partir de 1995, sans aucune autorisation officielle, de multiples monnaies locales – appelées monnaies sociales, car elles sont émises par les usagers eux-mêmes – circulent dans des « clubs de troc » où les exclus de l’économie formelle luttent non seulement contre leur exclusion du monde du travail, mais pour leur survie même. Cette innovation, nous l’interprétons comme une privatisation de l’argent par la citoyenneté. En sept ans, le nombre de participants est passé de 23 à presque 4 millions – plus de 11% de la population totale du pays –, et trois mois après la crise de décembre 2001, on estime à plus de 5 000 le nombre de « clubs » (ou nodos). Le FMI s’est prononcé contre l’émission des « pseudo-monnaies » étatiques par les provinces, mais reste silencieux sur les monnaies sociales – ignorant peut-être l’ampleur du phénomène et le risque qu’il comporte de déséquilibrer le système global…
Après la guerre du Golfe, le Kosovo, la Colombie et l’Afghanistan, le cas de l’Argentine montre les trésors d’imagination qu’est capable de déployer le capitalisme financier pour assurer la survie d’un système qui agonise peut-être, mais risque encore de durer quelques décennies.
 
LA CRISE ARGENTINE N’EST GUÈRE UNE CRISE NATIONALE …
 
 
Que ce soit dans le domaine des sciences politiques, de la sociologie, de l’économie ou au travers de la littérature critique, divers auteurs ont tenter de comprendre les événements survenus ces dernières annés. Mais de Fukuyama à Wallerstein, de Touraine à Thurow ou de Negri à Offe, les nombreuses variations sur ce thème ont plutôt joué un rôle anxiolytique ex post qu’aidé, en se risquant au pronostic, à trouver des voies alternatives. Pour notre part, c’est plutôt dans la pensée hétéroclite de Viviane Forrester et de Bernard Lietaer que nous avons trouvé une source d’inspiration et avec eux que nous nous sommes senti des affinités d’interprétation pour saisir ces phénomènes (que nous appellerons plutôt des « mouvements » que des mouvements sociaux) tels que ces poussées de monnaie locale et de cogestion entre l’État et la société civile. Nous essaierons de montrer comment la politique peut être redéfinie à partir de l’économie, et comment l’économie elle-même ne peut être reconstruite qu’à partir d’un autre paradigme.
Dans le cadre du développement des rapports Nord-Sud, l’hégémonie de l’économie sur la politique est devenue une donnée de fait. Et le comportement des pays « développés » par rapport à la dette extérieure des pays « en développement » s’est mis à occuper un rôle politique de premier plan et qui va croissant.
Au plan international, l’attitude des États-Unis et de ses alliés des pays développés dans la guerre du Golfe, leur indifférence au Kosovo, leur intervention en Colombie par le biais du trafic des drogues, la prise en chasse du terrorisme « international » en Afghanistan et, finalement, la débâcle en Argentine font partie de l’éventail des possibilités de ce qu’on appelle désormais, bel euphémisme, la « nouvelle architecture mondiale » – celle de la globalisation avant tout. Il ne s’agit donc pas seulement de la politique extérieure des États unis d’Amérique, mais de la politique internationale de l’ensemble des pays industrialisés – de l’économie comme acteur politique, comme le soutient V. Forrester. Pendant la dernière décennie, que ce soit au travers du FMI et de la Banque mondiale ou de l’OMC et de ses officines, les manœuvres du capital financier ont généré des effets variés sur l’ensemble des pays dépendants à partir d’effets locaux…
Aujourd’hui, c’est au « dernier tango à Buenos Aires » que nous assistons, qui ne fait que confirmer l’impossibilité des entreprises d’autonomie régionale en dehors du bloc G 7/G 8. L’effet « global » a été – au minimum – de réaffirmer la règle du jeu : l’interdépendance de tous sous hégémonie américaine, avec des complicités variables.
Nous nous proposons de regarder ce dernier tango à Buenos Aires, qui devra certainement se jouer pendant quelques années pour que la leçon soit vraiment…
exemplaire ! Pendant presque deux décennies, l’Argentine – qui a toujours été classée dans les pays riches – a suivi très fidèlement les prescriptions de la Banque mondiale et du FMI pour faire les ajustements structurels qui devaient permettre son développement et son intégration au marché mondial. Durant la dernière décennie, elle s’est rêvée du « premier monde », avec la bulle de convertibilité peso/dollar américain, puis l’alliance avec l’euro, pour se faire bien voir du nouvel acteur financier mondial. Pendant ce temps-là, à l’intérieur, l’économie du pays réel s’écroulait : plus d’industrie nationale (jadis son orgueil), plus de classe moyenne dominante, et à la place, plus de 50% de la population au-dessous du seuil de pauvreté.
Ce n’est que fin décembre 2001 que le divorce entre la politique et l’économie, vécu depuis presque vingt ans à l’intérieur du pays, se consomme dans une bataille gagnée par les citoyens, c’est-à-dire par la politique : après la déclaration du retrait de tous les fonds en monnaie nationale et en dollars américains soigneusement gardés par des banques étrangères, le gouvernement démocratique est renversé dans un climat de chaos social et sa dizaine de morts durant la semaine tragique. L’acteur principal, c’est à l’évidence un peuple dispersé qui cherche à retrouver une expression perdue depuis plus de dix ans : coupure des routes par les chômeurs chroniques, concerts de casseroles quasi permanents qui concernent toutes les couches sociales, assemblées de quartiers qui refusent la présence du personnel politique en place, qui semble ne plus représenter personne… Formidable rencontre – même si elle est éphémère – de désirs et d’intérêts variés qui ne cherchent qu’une seule chose : dehors le ministre de l’Économie ! Dehors le Président de la République ! Tous dehors ! diront après les radicaux cathartiques…
Une honte dans l’histoire d’un pays qui a longtemps été le troisième producteur du monde de viande et de blé : l’acteur principal, c’est le peuple qui a faim, accompagné du peuple en colère, qui semble avoir définitivement perdu toute confiance dans ses dirigeants politiques. Après deux semaines de convulsions, la logique corporative, que l’on croyait politique au départ, pousse à la victoire apparente des institutions démocratiques…
L’avenir reste ouvert : beaucoup de choses surprenantes peuvent se produire sur cette scène désertée par la politique traditionnelle. Mais c’est sur une formule reprise par les acteurs qui cherchent à prolonger leur apparition sur la scène audelà de la semaine tragique du 20 décembre 2001 que nous centrons notre recherche.
 
QUAND LA RÉSISTANCE NAÎT DE L’IMAGINATION
 
 
Au cours des années quatre-vingt-dix, ce pays « riche » commence à présenter des signes cliniques graves : 16,2% de taux de chômage, dans un pays où l’économie est presque entièrement privatisée et où le système de protection sociale s’est désagrégé en quelques années. De l’État-providence de l’aprèsguerre, on est passé à un « État de malaise », puis à un État déserteur. C’est alors que l’on voit naître le premier « club de troc », qui peut être compris comme une réponse de la société civile visant à assurer sa survie, dans les conditions de travail les plus dures de la seconde moitié de ce siècle. À Bernal, à quelque trente kilomètres de Buenos Aires, un groupe d’écologistes préoccupés à la fois par la détérioration de la qualité de vie et la croissance accélérée du chômage, décide d’agir conjointement sur ces deux plans, et ce, dans une certaine mesure, afin que la perspective écologique s’ajuste à l’intérêt immédiat des habitants du quartier. Autrement dit, il s’agit d’une initiative du secteur émergent de « nouveaux pauvres » pour retarder sa mise à l’écart du marché formel et l’exclusion sociale qui s’ensuit inéluctablement. C’est ainsi que, le 1er mai 1995, un premier club de troc composé d’une vingtaine de voisins – hésitants, mais aussi pleins d’espoir – est inauguré. La première année, les membres du club se réunissent tous les samedis après-midi et échangent différents types de biens. Initialement, il s’agissait principalement d’aliments (fruits, légumes et plats préparés), et aussi de vêtements, de tissus et d’artisanats divers. Au fil du temps, un dentiste est invité à se joindre au groupe, en échange du pain d’une voisine qui lui plaisait (le pain et, peut-être aussi la voisine, ce qui n’est pas banal) et, avec l’intégration des services, les échanges se font plus variés et multiplient les opérations en cours. Au début, les transactions étaient enregistrées par les organisateurs dans un cahier central commun etsur des cartes personnelles, qui permettaient le contrôle et l’ajustement des comptes. Quand les transactions sont devenues trop nombreuses, on est passé à une « comptabilité » sur ordinateur. Le système restait donc centralisé et aux mains de quelques personnes. L’étape suivante fut la décentralisation des opérations, par l’intermédiaire de bons non transférables portant le nom du créancier et celui du débiteur.
Ce système, qui continue à fonctionner dans certaines expériences sous d’autres latitudes – dans les SEL en France par exemple –, n’a duré en Argentine que quelques jours. En effet, très rapidement, ces « chèques » ont été « endossés » et utilisés pour d’autres transactions, les personnes se connaissant bien entre elles et les bons provenant d’amis ou de personnes de confiance. Cette différence a son importance, car elle marque le début d’une étape tout à fait distincte qualitativement, au cours de laquelle les bons transférables vont voir le jour et déboucher sur la création d’une nouvelle masse monétaire dont la circulation est restreinte aux membres des clubs. Cette version particulière de monnaie de complément est appelée ici monnaie sociale en raison deses effets positifs d’intégration sociale. Ces unités sont appelées, dès leur origine, des « crédits » ( créditos) en raison de la confiance qui existe entre les participants et du fait qu’elles s’appuient sur la capacité de produire et de consommer des membres, les « prosommateurs », selon le concept inspiré du livre d’Alvin Toffler La Troisième Vague. Le système des creditos facilite la réalisation des échanges entre prosommateurs et permet aussi que ceux-ci circulent dans les différents clubs en fonctionnement, augmentant ainsi les flux de biens et de services. Il est à l’origine du réseau de clubs de troc, auquel, plus tard, on ajoutera le qualificatif de « global », en référence à l’« ennemi » représenté par l’économie formelle soumise au processus de globalisation.
Les gouvernements ont été réticents au départ, puis ont compris l’importance de cette activité pour traiter plusieurs problèmes à la fois de façon très simple et très économique – c’est-à-dire sa grande utilité pour la politique du pays. Très utile certes, mais aussi très dangereuse… quand elle commence à dévoiler les « mystères » de l’économie et fait émerger le paradigme de l’abondance dans les réseaux de troc, qu’ils soient autonomes, petits, grands, moyens, régionaux, de quartier, inter-régionaux.
Face aux Ithaca Hours, aux LETS ( local exchange and trade systems), aux SEL français ou aux Tianguis mexicains, qui se sont développés moins rapidement, le modèle argentin présente quatre caractéristiques principales : émission de monnaie sociale dès l’origine; entretien d’un système convivial permanent, avec des rencontres hebdomadaires régulières, qui créent un fort sentiment d’appartenance au groupe – et, à partir du moment où les échanges se font entre clubs et que se forme le réseau, surgit aussi un sentiment d’appartenance au réseau, au moins à un certain nombre de clubs (appelés maintenant nodos), et donc une nouvelle appartenance multiple; une autonomie affirmée des nodos, les uns par rapport aux autres, qui préserve ainsi les principes fondamentaux du réseau. (Nous les définirons plus loin, en même temps que les différentes formes d’articulation et de création de consensus pour résoudre les problèmes que pose la vie de cette immense entreprise sociale virtuelle.)
Malgré l’existence d’expériences similaires dans des contextes très divers, il est intéressant de souligner que l’expérience argentine naît absolument en marge des expériences telles que l’expérience mexicaine de « La “Otra” Bolsa de Valores », les Heures d’Ithaca de l’État de New York ou les dérivés des LETS canadiens, dont les SEL français et les noppels hollandais.
Six ans ans après l’inauguration du premier club, il y a environ un million de personnes dans le système, appartenant à différents réseaux répartis dans toutes les régions du pays; on estime à 500000 les unités de compte ( creditos) en circulation; le gouvernement national déclare le système « d’intérêt social » et soutient la formation de réseaux partout dans le pays.
Presque sept ans plus tard, quelques mois après la crise de décembre 2001, le chômage parait durable et la faim frappe la classe moyenne. La cacophonie des casseroles commence à rechercher l’ordre à l’intérieur des réseaux de troc.
Le système se corrompt, et des mafias s’installent à l’intérieur des grands et des petits réseaux, au Nord comme au Sud. La réponse est immédiate, et deux réseaux affirment leur différence : un réseau « global » fait des affaires pour les élites dirigeantes, l’autre, « solidaire », travaille à étendre à la plupart des exclus les bénéfices du système…
Les chiffres aussi changent, de façon aussi dramatique que les événements : en mai 2002, on compte environ quatre millions de personnes, réparties dans plus de 5 000 nodos, et plus 100 millions de creditos circulent dans les nombreux réseaux du pays : réseaux traditionnels où les billets « privés » prennent la place de l’argent (modèle du réseau « global »), qui coexistent mal avec les réseaux à monnaie sociale (modèle réseau « solidaire »), et formules hybrides qui tâtonnent pour trouver des voies d’émancipation pas toujours claires… Une crise de valeurs s’installe à l’intérieur de l’Utopie, l’esprit entrepreneur n’arrive pas à définir un chemin unique. Il semblerait que les tensions entre ces deux paradigmes de l’économie constituent un défi pour cette nouvelle étape de transformation de la vie politique du pays.
 
QUI VAINCRA LA SAINTE GUERRE DES TRIANGLES ?
 
 
Si nous revenons maintenant aux forces extérieures qui guident le capitalisme financier, qui n’est pas indifférent au choix de la politique nationale, nous paraît utile d’analyser son rôle primordial sur trois axes qui forment système, ce qui n’est pas toujours visible : le paiement de la dette extérieure par les pays pauvres, les fonds de pension des pays riches et les paradis fiscaux qui assurent le comportement discipliné des fonds, afin que la concentration de la richesse aille dans le bon sens – le triangle pervers qui nourrit le capitalisme financier [ cf. Jurua, 2002].
D’autre part, c’est précisément en Amérique latine que nous avons vu naître l’embryon d’un nouveau paradigme politique, à partir des expériences d’économie populaire et solidaire, associées aux initiatives de démocratie directe telles que le budget participatif et d’autres expériences de gestion associée État-société civile. Nous proposons donc également de reconnaître la présence d’un triangle vertueux intégré par différents mouvements des dernières décennies : le micro-crédit depuis les années soixante-dix, le budget participatif comme expression des processus de cogestion sociale depuis les années quatre-vingt et les réseaux de troc avec monnaie sociale depuis les années quatre-vingt-dix [ cf. Primavera, 2001].
S’agirait-il d’une sainte guerre du nouveau paradigme économique contenu dans les initiatives de monnaie sociale ? Promue par ceux qui ont osé toucher à l’hégémonie du système financier en « privatisant » l’argent pour réinventer le marché ? Et pour revenir à l’abondance perdue ?
Sil’inspiration nous manque pour les éternelles négociations avec le FMI, il peut être utile de regarder en arrière, pour voir qui nous sommes, et le chercher peut-être dans ce que le général José de San Martín – celui que l’on considère comme le père de la Patrie – disait le 27 juillet 1819 aux camarades de l’armée des Andes :
« Nous ferons la guerre de n’importe quelle façon : si nous n’avons pas d’argent, un morceau de viande, un peu de tabac ne nous manqueront pas. Quand nous n’aurons plus d’habits, nous nous habillerons avec ce que tissent nos femmes; et si nous n’avons plus rien, nous irons à poil, comme nos Indiens…
Soyons libres, c’est tout qui compte ! »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FORRESTER Viviane, 2000, Une étrange dictature, Paris, Fayard.
·  JURUÁ Ceci, 2002, O triângulo perverso do capital financeiro, Forum social mondial,
·  Porto Alegre.
·  LIETAER Bernard, 2001, The Future of Money, Londres, Century.
·  NEGRI Toni, HARDT Michael, 2000, Empire, New York, Harvard UP.
·  PRIMAVERA Heloisa, 2001, La monnaie sociale comme levier du nouveau paradigme économique, Paris, FPH, Cahiers de propositions.
 
NOTES
 
[1] Ce texte est le condensé d’une « introduction » rédigée dans le cadre d’un programme de recherche et développement de la faculté des sciences économiques de l’université de Buenos Aires intitulé « Monnaies complémentaires et économie sociale ».
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