2003
Revue du Mauss
L’économie solidaire en france et au brésil : regards croisés
Genauto Carvalho da França
Face aux effets concrets de la mondialisation, on assiste ces
dernières années à une prolifération d’initiatives solidaires. Ces initiatives
sont très diverses et agissent dans des champs très distincts, mais elles
présentent toutes l’originalité d’articuler des objectifs sociaux ou politiques
avec la mise en œuvre d’activités économiques.
Pour essayer de comprendre s’il existe effectivement une
dimension internationale du phénomène, nous présenterons les premiers éléments
d’une analyse comparative de deux cas de sociétés distinctes : la France et le
Brésil. L’idée est de comparer les deux réalités abordées dans les
contributions à ce dossier et d’examiner s’il est possible de fixer un cadrage
théorique commun.
Cette perspective comparative souligne trois aspects principaux
tout à fait indissociables les uns des autres : la question du contexte, la
dimension historique et la question des enjeux fondamentaux qui orientent les
pratiques d’économie solidaire dans chacun des deux pays. Finalement, nous
proposons une reflexion fondée sur une approche en termes d’économie plurielle
afin de faire ressortir les aspects communs aux deux réalités étudiées.
EN CROISANT LE REGARD : LES DIFFÉRENCES FONDAMENTALES ICI ET
LÀ-BAS
La description des expériences au Brésil et en France nous
permet de mieux saisir à quoi renvoie le concept d’économie solidaire dans la
pratique.
Dans les deux pays, on voit le projet d’une économie solidaire
se dessiner à travers un mouvement d’expériences multiformes. Leur point commun
est le besoin de recomposer les rapports entre économie et société face à
l’accélération du processus de la marchandisation du monde qui résulte de
l’hégémonie politique d’une pensée économique ultralibérale.
Mais pour éclairer la complexité de chaque situation, il faut
d’abord saisir les divergences avant de se centrer sur les problématiques
convergentes.
La dimension du contexte :
l’exclusion versus la
pauvreté
Le premier facteur de divergence concerne les raisons de
l’apparition du phénomène de l’économie solidaire en tant que question de
société. En France, l’émergence de l’économie solidaire est étroitement liée à
l’exclusion sociale.
Celle-ci se définit de plus en plus en tant que question
urbaine et renvoie à ce qu’il est convenu d’appeler la crise de
l’État-providence
[1]. La
réalité de l’économie solidaire vient ainsi se positionner dans un contexte de
faillite des mécanismes de régulation économique et politique de la société. La
synergie État-marché puise dans le travail, au sens moderne du mot,
c’est-à-dire dans le rapport salarié, son fondement
[2]. On est bien dans le cadre d’une double
crise, à la fois de l’emploi et de la socialisation, qui interroge les
capacités de la société à promouvoir l’intégration ou à maintenir le lien
social. L’enjeu est donc la quête de nouvelles formes de régulation de la
société – même si c’est à un niveau assez modeste à l’heure actuelle.
Dans le cas brésilien, ce sont des initiatives de lutte
contre la pauvreté qui constituent l’économie solidaire. L’exclusion est un
élément central du processus de développement au Brésil. Les sphères de l’État
et du marché n’ont jamais suffi à réguler l’ensemble de la société. De larges
couches de la population sont toujours privées d’accès aux circuits formels de
l’emploi et survivent grâce aux différentes formes de solidarité tissées dans
les réseaux communautaires et grâce aux pratiques informelles de commerce, de
production, de prestation de services qui composent une immense économie des
secteurs populaires.
En conséquence, l’économie solidaire est moins une réaction à
une crise du lien social que la recherche d’un niveau de vie digne pour les
personnes affrontées à la question de la pauvreté. Ce qui compte, c’est
l’amélioration des conditions de vie matérielles de la population. C’est dans
la perspective d’une révolution sur le plan des droits sociaux atteignant
l’ensemble de la population que réside un des grands défis portés par la
perspective d’une autre économie. Car il n’existe pas d’appel public au tissage
du lien social et ce n’est pas un problème de socialité qui se pose. Malgré
l’augmentation vertigineuse de la violence urbaine ces dernières années
[3], cette société présente des
réseaux de socialité abondants et la convivialité reste un trait majeur de la
culture malgré le taux véritablement effrayant d’inégalité sociale.
L’un des paradoxes les plus frappants au Brésil est celui de
la proximité dans la distance : il y a une grande facilité à nouer un rapport
social entre inconnus, étant donné le degré d’informalité des relations en
général. C’est ainsi que les distances sociales semblent assez souvent abolies
dans l’apparence d’un rapport social qui s’installe sur le champ; en même
temps, elles sont toujours là, en arrière-plan, et émergent soudainement dès
que naît un conflit. La générosité surabondante peut basculer subitement en
violence.
La dimension de l’histoire :
l’économie sociale versusl’économie
populaire
Un autre aspect important pour la compréhension du phénomène
de l’économie solidaire concerne sa dimension historique : si en France,
l’économie solidaire ne se comprend en profondeur que resituée dans l’histoire
de l’économie sociale, au Brésil c’est surtout en reférence à la tradition
d’une économie populaire qu’il faut penser son émergence.
L’économie sociale et solidaire
en Europe. En effet, l’idée d’une économie sociale et solidaire est
très ancienne dans la réalité européenne. Elle trouve son origine dans la
mouvance associationniste ouvrière de la première moitié du
XIXe siècle. Le droit au travail n’était pas assuré par le
principe économique de l’entreprise capitaliste naissante. Une dynamique de
résistance populaire s’est donc exprimée et a fait émerger une multitude
d’expériences (coopérativisme, associativisme, mutuellisme, etc.) de formes
d’organisation du travail alternatives à l’entreprise privée.
Comprises alors comme des initiatives des secteurs
populaires, combinant dimension sociale et dimension économique de l’action sur
fond de luttes politiques, ces expériences ont modifié le contenu de leurs
pratiques et changé de physionomie tout au long de l’histoire, en raison d’un
fort mouvement de spécialisation et de professionnalisation gestionnaire fondé
sur les logiques fonctionnelles imposées par les pouvoirs publics ou empruntées
au marché.
La perspective de l’économie solidaire disparaît dans un
premier (et long) moment, au profit du développement d’une économie sociale qui
s’est fortement institutionnalisée au cours du XXe
siècle.
Économie solidaire et économie sociale renvoient aujourd’hui
en France à des univers distincts d’expérience. C’est précisément des
caractéristiques actuelles de l’économie sociale que l’économie solidaire se
démarque en affirmant la dimension politique de son action; ce qui amène à la
définir comme un ensemble d’expériences s’appuyant sur des activités
économiques en vue de la réalisation d’objectifs sociaux concourant à des
idéaux de citoyenneté. Pour Jean-Louis Laville [ 1999], il s’agit d’un
processus de « démocratisation de l’économie à partir d’engagements citoyens ».
L’économie solidaire est donc un mouvement de rénovation ou de réactualisation
de l’économie sociale.
L’économie populaire et
solidaire en Amérique latine. Au Brésil – où l’on n’ignore pas
l’importance des démarches coopérativistes issues des vagues d’immigration des
populations européennes qui se sont établies tout au long du
XIXe et de la première moitié du XXe
siècle (surtout au sud du pays) –, l’émergence d’une économie solidaire se
comprend principalement à partir du poids de la tradition d’une économie
populaire dans la vie de larges pans de la population.
Ce terme d’économie populaire est souvent utilisé pour
identifier une réalité hétérogène, un processus social qui se traduit par «
l’apparition et l’expansion de nombreuses petites activités productives et
commerciales au sein des secteurs pauvres et marginaux des grandes villes
d’Amérique latine » [Razeto, 1991, p. 27]. Le travail indépendant, les
micro-entreprises familiales, les entreprises associatives ou encore les
organisations économiques populaires sont autant d’exemples de cet univers. Le
registre de la solidarité reste le pilier principal du développement des
activités économiques. Ces initiatives représentent en quelque sorte un
prolongement des solidarités ordinaires. Là réside la principale
caractéristique de cette économie populaire. Elle puise dans le tissu social
local ou communautaire, dans les pratiques réciprocitaires, les moyens
nécessaires à la création d’activités économiques
[4].
C’est surtout en raison de cette dimension qu’on la distingue
de l’économie informelle. C’est une distinction qui doit être soulignée
[5]. L’économie informelle prend
le plus souvent la forme de microprojets individuels (simulacres des pratiques
marchandes officielles) sans articulation à une base sociale locale précise ou
à un savoir ancestral. Il faut toutefois convenir qu’une telle distinction
apparaît le plus souvent très floue : à première vue, les expressions
d’économie informelle et d’économie populaire passent couramment pour des
synonymes. Et cela, en raison du caractère de mouvement multiforme propre à
l’économie populaire. Celle-ci comprend un large éventail d’expériences
socio-économiques, plus au moins autocentrées ou hétérocentrées, c’est-à-dire
allant de simples formes de survie jusqu’à des modes d’organisation
démocratiques, autrement dit ouverts sur l’espace public – comme c’est en
particulier le cas d’un certain nombre de démarches d’association et de
coopératives qu’on y rencontre.
La dimension de l’expérience :
l’institutionnalisation versus la
spontanéité
On le voit, l’économie populaire présente un caractère assez
restreint au plan des ressources matérielles mobilisées. Orientées le plus
souvent par la nécessité dans laquelle sont les groupes impliqués de s’assurer
un revenu suffisant pour satisfaire des besoins de consommation essentiels, ces
expériences ne garantissent que la reproduction immédiate de leurs conditions
de vie. La portée de ces initiatives ne dépasse guère le plan d’une
reproduction simple (Corragio),
c’est-à-dire celui de la survie de leurs participants. En se limitant aux
circuits populaires de l’économie, marqués par la pauvreté des conditions de
vie, ces initiatives fonctionnent dans des conditions précaires, avec un faible
niveau de structuration interne et d’articulation avec l’extérieur. Un des
défis importants pour cette économie populaire se trouve donc dans la capacité
de ces expériences à dépasser le plan de la reproduction simple pour atteindre celui d’une
reproduction élargie de la vie en
société, c’est-à-dire l’aptitude à améliorer les conditions plus générales qui
affectent le niveau de vie des gens.
C’est en cela que réside la vocation principale de l’économie
solidaire :
aller au-delà d’une économie populaire. Un certain nombre
d’expériences nouvelles semblent poindre en ce sens. Que ce soit dans le
domaine du traitement des déchets urbains, dans celui de l’éducation ou dans
d’autres domaines, les initiatives partent du besoin d’affronter des
problématiques publiques. Elles se déploient ainsi sur un double registre :
celui d’un agir sur l’espace public et celui d’activités économiques générant
un revenu décent à ceux qui s’impliquent dans l’initiative. On retrouve dans
ces pratiques une double inscription qui renvoie à deux traditions distinctes
de lutte sociale : celle d’un mouvement social agissant sur le plan de la
conquête de droits d’un côté, et de l’autre, celle d’un mouvement de lutte pour
le revenu plus lié aux traditions coopérativistes et syndicales.
Dans le cas brésilien, la concrétisation d’une telle vocation
dépend du niveau de structuration interne et externe des initiatives,
c’est-à-dire du renforcement de leur organisation en réseau, de l’augmentation
de l’appui des pouvoirs publics, du développement d’un cadre légal adapté.
Bref, un niveau plus important d’institutionnalisation de ces expériences
s’avère nécessaire. Celles-ci, à l’heure actuelle, restent assez spontanées
dans leur démarche. C’est pourquoi la créativité constitue un trait fort de ces
initiatives, de même qu’elles peuvent compter, en général, sur une importante
mobilisation populaire autour des projets, surtout dans leurs premières années
de vie. Excès de spontanéité et absence d’appui institutionnel, la formule
débouche le plus souvent sur l’impossibilité de consolider l’expérience. C’est
pourquoi, dans la plupart des cas, elles ne résistent pas dans la
durée.
Cette situation semble tout à fait s’inverser en ce qui
concerne le cas français. Ici, ce qui pose problème est au contraire le fort
niveau d’institutionnalisation des expériences, assez marqué dans ce contexte
étant donné le rôle joué par la puissance publique tout au long de l’histoire
du pays. La reconnaissance publique acquise par les initiatives s’accompagne en
effet de tentatives d’instrumentalisation qui affectent directement leur niveau
d’autonomie et modifient le sens même du projet associatif. De ce point de vue,
la tendance a été à l’incorporation des initiatives d’économie solidaire dans
les programmes publics de lutte contre l’exclusion sous la forme des politiques
d’insertion. C’est ainsi qu’un certain nombre d’expériences se sont retrouvées,
à leur grande surprise, « formatées » selon la logique de l’économie
d’insertion. On le voit, le haut niveau d’institutionnalisation des expériences
affaiblit du côté français la dimension de spontanéité de l’initiative, si
importante par ailleurs.
On retrouve donc ici, apparemment les deux faces d’un même
enjeu : la globalisation de la solidarité. Et la dualité que nous venons de
pointer reflète la différence entre les contextes européen et latino-américain
– et au fond, en dernière instance, les différences entre le Nord et le Sud…
ÉLÉMENTS D’UNE THÉORISATION COMMUNE : LA PERTINENCE D’UNE APPROCHE
EN TERMES D’ÉCONOMIE PLURIELLE
Malgré les différences fondamentales et les contours propres de
la manifestation du phénomène d’économie solidaire dans les deux contextes, il
est possible de poser un cadre analytique général. Mais cela implique de
déconstruire la manière standard de concevoir l’économie, qui la réduit au
principe marchand.
C’est donc en termes d’économie plurielle qu’il faut raisonner.
Cette notion suppose l’élaboration d’une conception élargie de l’économie
réelle et on peut plus particulièrement s’appuyer sur l’analyse de Karl
Polanyi
[6], qui propose
une vision de l’économie organisée en quatre pôles de production et de
distribution des richesses, dont l’articulation varie avec les époques et
auxquels sont associés quatre principes de comportement économique : à
l’économie marchande est associé le calcul intéressé, à la redistribution
l’obligation (la redistribution repose sur des prélèvements dont les règles
s’imposent obligatoirement à ceux qui y sont soumis), à la réciprocité (au don)
et à l’administration domestique « une forme de réciprocité limitée au groupe
clos » [Laville, 1997, p. 81].
Pour Laville, l’« introduction de la communauté politique
moderne a impliqué un réagencement de ces principes », ce qui l’amène à
distinguer non plus quatre, mais trois économies : l’économie marchande,
l’économie non marchande (étatique-redistributive) et l’économie non monétaire
– qui regroupe en quelque sorte l’économie réciprocitaire et l’économie
domestique et désigne un large champ d’activités non monétaires comme
l’autoproduction, le bénévolat, le travail domestique, etc. À la suite de
Polanyi, Laville associe à chacune de ces trois économies un principe de
comportement : à l’économie marchande l’intérêt individuel, à l’économie non
marchande l’obligation, à l’économie non monétaire une « impulsion
réciprocitaire » [ ibid., p. 80-82],
qui n’est rien d’autre que le don.
Ainsi est souligné le caractère pluriel de l’économie,
irréductible au seul pôle marchand
[7]. Non seulement les économies de marché ne sont pas
que marchandes, mais leur prospérité n’est pas sans devoir beaucoup à leurs
pôles non marchands (notamment toutes les infrastructures financées par les
pouvoirs publics) et non monétaires, ou encore réciprocitaires, c’est-à-dire
sur les relations familiales, d’amitié, de voisinage… Est ainsi écartée l’idée
que l’économie de marché serait l’unique source de richesses, et par là même
l’idée que toute autre forme d’économie serait une économie parasitaire. Cette
vision élargie de l’économie à travers l’idée d’une économie plurielle implique
de regarder les trois pôles dans leur complémentarité en tant que créateurs et
consommateurs de richesses. Dans cette façon de regarder l’économie, c’est
alors aussi le mythe du progrès, la croyance dans la croissance économique
comme source exclusive de développement et de bonheur, qui est remis en
cause.
L’économie solidaire « constitue plutôt une tentative
d’articulation inédite entre économie marchande, non marchande et non monétaire
», qu’« une nouvelle forme d’économie qui viendrait s’ajouter aux formes
dominantes d’économie », dit à juste titre Laville [ 1994, p. 85]. Ainsi
conceptualisée, l’économie solidaire apparaît comme la projection au niveau
méso-social de ce concept macro-social d’économie plurielle. Les expériences
concrètes d’économie solidaire constituent des formes hybrides des économies
marchande, non marchande et non monétaire et ne se laissent donc pas
appréhender sous la seule figure du marché des économistes orthodoxes : «
Elle(s) réalise(nt) une “hybridation” des trois économies, marchande, non
marchande et non monétaire, à partir de dynamiques réciprocitaires de projet »
[Eme, Laville, 1999, p. 20].
Leurs ressources sont elles-mêmes plurielles. Provenant de la
vente de produits ou de services, de subventions et/ou de conventions passées
avec les institutions publiques, mais aussi de contributions volontaires – dons
d’argent, de temps ou de sa personne (avec le bénévolat par exemple)–, elles
sont à la fois marchandes, non marchandes et non monétaires. Mais c’est
peut-être moins cette pluralité ou cette hybridation de leurs ressources que
les discussions dont elles sont l’objet qui font leur spécificité. Eme précise
que l’hybridation des ressources « ne signifie [… ] pas la mobilisation de
financements cloisonnés qui se juxtaposent ou l’appel à des financements par la
redistribution qui combleraient des manques; elle rend compte d’un processus de
négociation sociale autour du projet pour aboutir à une répartition qui en
respecte les fondements » [ 1998, p. 246].
On voit donc que l’économie solidaire, que ce soit en France ou
au Brésil, s’affronte à deux enjeux fondamentaux. Le premier est relatif à
cette hybridation des économies, qui renvoie au croisement de logiques propre à
la dynamique de ces organisations. Cette caractéristique ne va pas sans
difficultés. Car du fait qu’elles mobilisent différentes légitimités, diverses
ressources et donc des rationalités distinctes sur le plan de l’action, ces
initiatives se développent dans un jeu de tensions permanent. La pérennité du
projet d’économie solidaire se joue dans la capacité qu’auront les initiatives
à trouver un équilibre dans la gestion de cette tension et à subordonner la
dimension plus instrumentale de l’action aux objectifs plus sociaux ou
politiques. Au Brésil comme en France, la question fondamentale pour la
pérennité des projets n’est-elle pas d’arriver au juste équilibre entre des
logiques différentes ?
L’autre enjeu est lié à l’affirmation d’un désir d’agir sur
l’espace public. Il implique d’aller au-delà de la dynamique communautaire qui
restreint les bénéfices de l’action à l’échelle du petit groupe clos,
c’est-à-dire à l’organisation elle-même. La réalisation de cet objectif passe
par la capacité à affirmer l’un des principes qui distingue très fortement
l’économie solidaire du principe marchand : celui d’une construction conjointe
de l’offre et de la demande. Dans la plupart des expériences solidaires, les
produits ou les services sont proposés en fonction des demandes réelles
exprimées localement. C’est pourquoi l’élaboration d’activités économiques
concourt ainsi à l’expression publique locale et aux affrontements qui en
résultent, en termes de gestion sociale urbaine ou de questions
environnementales, de droit au travail ou d’exclusion, etc.
Le devenir d’une économie solidaire se joue donc dans la
liaison entre plusieurs registres ou dimensions de la pratique – économiques,
sociaux, politiques, culturels… Car si certaines initiatives créent des emplois
tout en s’attaquant à des problèmes publics, ne sommes-nous pas alors
confrontés à l’émergence des nouveaux espaces publics, des « espaces publics de
proximité » capables de projeter leur dynamique communautaire sur l’espace
public comme le suggère Laville [1994]?
Il nous semble que la vocation du projet d’économie solidaire,
en France comme au Brésil, réside dans la double perspective d’une action
politique – qui s’attaque à des questions de droit et de citoyenneté – et d’une
action socio-éco-nomique, plus redevable envers une tradition syndicale et
coopérativiste et qui agit sur le plan de la génération de travail et de
revenu. Certes, cette ambition n’est pas toujours couronnée de succès, et on a
vu pour quelles raisons; mais au moins trace-t-elle le chemin face aux défis
que doit affronter la consolidation du projet d’une autre économie.
·
CASTEL R., Les Métamorphoses de
la question sociale, Fayard, 1995.
·
EME B., « Économie plurielle et recomposition des temps sociaux
», in DEFALVARD H.,
·
GUIENNE V., Le Partage du
travail. Bilan et perspectives, Paris, Desclée de Brouwer,
1998.
·
EME B., LAVILLE J.-L., « Pour une approche pluraliste du tiers
secteur », Nouvelles
·
Pratiques sociales, vol. 11, n°2, vol. 12, n° 1,1999.
·
LAVILLE J.-L., « La crise de la condition salariale : emploi,
activité et nouvelle question sociale », inLe
travail, quel avenir ?, Paris, Folio-Gallimard, 1997. — «
L’association : une organisation productive originale »,
in SAINSAULIEU R.,
·
LAVILLE J.-L., Sociologie de
l’association, Paris, Desclée de Brouwer, 1997. — « Économie et
solidarité : esquisse d’une problématique », in
L’économie solidaire…, op.
cit., 1994. — Une troisième voie pour
le travail, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
·
RAZETO, L., « La veine populaire dans l’économie
latino-américaine », La Revue
nouvelle, n° 2, t. XCIII, février 1991.
·
POLANYI K., La Grande
Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre
temps, Gallimard, Paris, 1983.
·
ROSANVALLON P., La Nouvelle
Question sociale. Repenser l’État-providence, Seuil, 1995.
[1]
La problématique d’une économie solidaire s’articule donc
étroitement à la réalité d’une
nouvelle question
sociale, pour reprendre la formule de P. Rosanvallon [
1995].
[2]
C’est ainsi que la lecture du contexte actuel d’une économie
solidaire peut, selon nous, se faire en termes de crise du travail ou des
limites de
la société salariale, pour
reprendre le diagnostic de R. Castel [ 1995].
[3]
La question de la violence urbaine – liée au taux élevé de
criminalité et à l’ascension du trafic de drogues, notamment dans les grandes
villes – est devenu un enjeu fondamental de la société brésilienne.
[4]
Dit autrement, avec le concept d’économie populaire il s’agit,
selon nous, de la production et du développement d’activités économiques sur
une base communautaire, ce qui implique une articulation spécifique entre
besoins et savoirs (compétences), tant locale qu’institutionnelle. La tradition
du recours au
mutirão dans les
pratiques d’organisation et de production des groupes populaires dans certaines
régions du Brésil peut être considérée comme une illustration de cette
articulation. Le
mutirão est un
système d’auto-organisation populaire et communautaire en vue de la réalisation
et de la concrétisation de projets qui passe par l’appui technique et le
conseil des représentants institutionnels. C’est par exemple, le cas quand,
lors de la construction d’un équipement public dans un quartier populaire, la
mairie fournit les matériaux et l’assistance technique, mais où ce sont les
habitants qui réalisent les travaux.
[5]
De même que la distinction entre économie populaire et économie
souterraine ou occulte. Les institutions de l’économie souterraine relèvent le
plus souvent du registre de la violence : ce sont des formes d’organisation
despotiques reposant sur des modes spécifiques de solidarité. Il est
particulièrement important de faire cet effort de distinction conceptuelle, car
certains pourraient voir dans l’organisation du trafic de drogues au sein de
certaines
favelas à Rio de Janeiro,
par exemple, les signes de manifestation de l’économie populaire.
[6]
Qu’il développe dans
La grande
transformation [ 1983]. Polanyi y soutient que la grande
transformation qu’ont connue les économies occidentales dans les années trente
réside dans la réimbrication de l’économie dans le social, par le biais de la
régulation de la production et de la redistribution opérée par
l’État-providence, aujourd’hui en crise. La « grande transformation »
introduite par la modernité nous semble résider, quant à elle, davantage dans
l’autonomisation du marché par rapport aux autres principes de comportement
économique comme « l’administration domestique », la « redistribution » et la «
réciprocité ». Cette rupture produite par la modernité s’accompagne d’un «
désenchantement du monde », d’une objectivation des rapports sociaux, ou encore
d’une dépersonnalisation des rapports économiques que l’économie solidaire vise
justement à rendre plus humains.
[7]
Ce concept d’économie plurielle permet ainsi de cerner une
large partie de la vie économique oubliée par la théorie économique standard,
néoclassique, notamment celle qui est prioritairement régie par la solidarité.
Elle ne peut pas être méprisée, car c’est d’elle dont dépend la survie d’une
grande partie des populations dans le monde. Cela paraît évident en ce qui
concerne le tiers monde– et on l’a vu avec le cas brésilien. Néanmoins, en
France aussi, on peut estimer que l’équivalent de la moitié, voire des trois
quarts du PIB n’est pas pris en compte parce qu’il ne correspond pas à des
formes de production ayant une traduction monétaire. Il s’agit ici surtout du
travail dans le cadre d’une économie domestique et dans une économie des soins
qui est effectué encore majoritairement par les femmes…