2003
Revue du Mauss
Tempête sur l’alteréconomie Premières difficultés
L’institutionnalisation de l’économie souterraine
Leonid Kossals
Rosalina Ryvkina
[1]
À partir de la perestroïka, chaque étape de la transformation
de l’économie russe s’est accompagnée de l’apparition de relations économiques
informelles.
Certaines ont disparu tandis que d’autres se sont
institutionnalisées. Une partie de ces relations prospère sur les failles du
droit des affaires en Russie. L’autre partie s’organise autour de l’économie
criminelle. Cette économie souterraine a trouvé des formes de fonctionnement
stables lui assurant un bel avenir.
La croissance avérée de l’économie souterraine en Russie
[2] s’accompagne d’importants
changements qualitatifs dans les rapports socio-économiques.
Ainsi, depuis le milieu des années quatre-vingt et plus
particulièrement au cours des années quatre-vingt-dix, l’économie parallèle, et
sa place dans la société, a connu une importante évolution : elle s’est
institutionnalisée. Cela étant, bien qu’un nombre considérable de publications
soient consacrées aux causes de l’apparition et à l’ampleur de cette économie,
personne, ou presque, ne s’est jamais intéressé à ses différentes formes. C’est
ce que nous nous proposons d’exposer ici.
L’institutionnalisation de l’économie de l’ombre s’analyse
comme la reconduction, de génération en génération, de comportements informels
stables et reconnus par l’ensemble des acteurs de cette économie (conversion
illégale de la monnaie scripturale en monnaie fiduciaire, fuite de capitaux… ).
Cela entraîne nécessairement des modifications profondes. D’un système où les
rapports entre les agents économiques sont incertains, aléatoires et régis par
des règles informelles et souples, l’économie parallèle se transforme en un
système social structuré qui s’autoreproduit et ne se contente pas d’échapper
au contrôle et à la surveillance de l’État, mais possède une organisation et
une autonomie propres.
Cette évolution s’illustre par l’interaction de quatre grands
types de pratiques : 1) activités illicites exercées régulièrement par un grand
nombre d’agents économiques (tel le racket… ); 2) normes de comportement
informel (par exemple, le recours à de fausses factures favorisant l’usage de
l’argent liquide); 3) rapports économiques réguliers couverts par les
représentants de l’ordre (telle la « protection » des hommes d’affaires par des
agents de la force publique moyennant finances); 4) création de nouvelles
organisations favorisant le recours à des activités illégales (officines
servant d’intermédiaires entre les hommes d’affaires et les collaborateurs des
forces de l’ordre, sociétés spécialisées dans la conversion de la monnaie
scripturale en argent liquide… ). Combinées les unes aux autres, elles ont
donné naissance, à une époque où la Russie était en transition, à cette
économie de l’ombre qui s’est depuis lors imposée comme une institution à part
entière au sein des institutions économiques de la Russie.
Ce phénomène a été progressif. Il ne s’appuyait au départ sur
aucune institution économique : il lui manquait des normes spécifiques de
comportement, de coopération et d’organisation. C’est pourquoi, du milieu des
années quatrevingt au début des années quatre-vingt-dix, il a fallu que les
acteurs de l’ombre s’organisent, créent ce système de toutes pièces et le
mettent en place. Ce dernier a pris des formes aussi nombreuses que diverses.
Elles se sont d’abord multipliées, puis certaines ont disparu, alors que
d’autres se sont développées, finissant par s’imposer et par entrer dans les
mœurs.
Dans la seconde moitié des années quatre-vingt, les activités
parallèles ont connu un essor considérable au sein des comités des jeunesses
communistes, notamment dans le cadre de centres dits d’innovation (centres NTTM
– centres d’innovation scientifique et technique pour les jeunes); c’est là
qu’ont débuté de nombreux hommes d’affaires russes. Ceux-ci se consacraient
alors en grande partie à la « privatisation souterraine », transférant au
secteur privé les ressources des entreprises d’État. Bien que ces centres
d’innovation aient disparu et qu’on les ait même oubliés, certaines pratiques
dont ils ont favorisé l’apparition font désormais partie intégrante de
l’économie parallèle.
Autre exemple : de nombreuses sociétés spécialisées dans la
conversion de la monnaie scripturale
commencèrent, au début des années quatre-vingt-dix, à se développer. À
l’époque, celles-ci n’hésitaient pas à recourir à des encarts publicitaires
dans la presse légale pour faire connaître leur activité. Le coût de ce service
était relativement élevé, atteignant jusqu’à 15% de la somme convertie. Les
contours de cette pratique restaient encore incertains. Ses commanditaires se
sont donc initialement appliqués à établir des réseaux de relations qui étaient
souvent instables. Le prix de ce service n’était pas fixe et variait
considérablement, entre 5 et 15% de la somme. Ce n’est que dans la seconde
moitié des années quatre-vingt-dix, après avoir revêtu des formes
organisationnelles adéquates, que cette activité s’est transformée en une
institution économique stable.
L’ensemble des nouvelles activités économiques souterraines a
connu un développement analogue. Cette sphère présente de nos jours un
caractère stable et systémique. Cette économie, qui est parvenue à marginaliser
(partiellement ou intégralement) par sa présence et son influence certaines
pratiques officielles qui freinaient son évolution, a trouvé les formes
organisationnelles et culturelles les plus appropriées. Ainsi, pour revenir à
notre deuxième exemple, la conversion de monnaie scripturale en espèces est
devenue une institution à part entière le jour où la plupart des hommes
d’affaires russes ont pris le parti d’entretenir des relations régulières et
durables avec les sociétés concernées.
Quand les annonces ont disparu de la presse, le coût du service
n’était plus alors que de 2,5% du montant de la transaction. Comme le
constatent certains spécialistes, ce marché, qui est arrivé à maturité dès
1996, n’a, par la suite, connu aucun changement majeur [Iakovlev, 1999]. Selon
nous, le processus d’institutionnalisation de ce type d’activité serait donc
achevé.
Autre exemple encore :
celui des
rémunérations. En Russie, tous les employeurs ou presque versent une
partie des salaires au noir. La fourchette varie, selon les secteurs, de 15 à
80%. D’après les données dont nous disposons
[3], en 1998 et 1999, les salariés des entreprises du
complexe militaroindustriel ont ainsi perçu 17% de leurs revenus. Ce chiffre a
par la suite légèrement diminué, mais le tableau qui suit montre qu’entre 1998
et 2000, la structure des paiements au noir est restée quasiment inchangée. On
constate tout au plus un léger recul des paiements en nature au profit des
versements en espèces. Ces statistiques, qui illustrent la mise en place de ces
règles, constituent l’un des principaux indicateurs de la banalisation de ce
mode de rétribution.
ÉVOLUTION DES MODES DE PAIEMENT DES SALAIRES
DANS LES ENTREPRISES DU COMPLEXE MILITARO -INDUSTRIEL RUSSE ENTRE 1998ET 2000 (
estimations des directeurs en%) Mode de paiement des salaires Paiement officiel
en espèces Paiement de la main, à la main en espèces Paiement par le biais des
sociétés commerciales rattachées à l’entreprise Paiement en produits de
consommation fabriqués par l’entreprise Paiement en produits obtenus dans le
cadre d’opérations de troc Paiement par police d’assurance-vie, par compte
bancaire, etc. 1998 83 1 2 7 6 1 1999 83 4 2 4 5 2 2000 86
Les processus décrits ci-dessus ont favorisé l’émergence de
cette économie souterraine [Niamkine, Timofeev, 2000] qui, tout en obéissant à
des règles différentes de celles de l’économie officielle, vient doubler cette
dernière. Elle s’est ramifiée et a infiltré la société russe tout entière. Ses
pratiques se sont enracinées à tous les niveaux et au sein même des
institutions politiques et judiciaires du pays. Rapprochant l’économie, la
politique et le droit, elles ne sont pas loin, de l’avis de beaucoup, de sauver
le pays de l’effondrement. Nous ne partageons cependant pas tout à fait
l’espoir de certains analystes qui estiment que les réformes devraient bientôt
permettre au monde souterrain de sortir de l’ombre…
LES RAISONS DE L’INSTITUTIONNALISATION DE L’ÉCONOMIE
SOUTERRAINE
D’après certains auteurs, la prolifération de l’économie
parallèle et son institutionnalisation dans la Russie post-soviétique sont le
résultat de causes bien plus profondes que les erreurs commises dans
l’application des réformes. Les origines de ce processus sont avant tout
sociales.
La « phobie de l’État » qu’a le peuple russe est la première
raison à invoquer. Les Russes n’ont qu’un seul objectif : soustraire leur
activité, même si elle n’a rien d’illicite, au contrôle et à la surveillance de
l’État. Ils se comportent ainsi par réaction à des décennies de contrôle
totalitaire sur la vie sociale.
En effet, sous le régime soviétique, il était interdit de se
livrer à des activités économiques privées de quelque ampleur. Aussi, quand
leur exercice a été autorisé, les citoyens russes se sont efforcés d’éviter
tout rapport avec les autorités publiques. Cette attitude a favorisé le
développement de l’économie parallèle durant la période de transition. Cela
dit, même si les réformes engagées en Russie avaient été aussi libérales qu’en
Europe de l’Est, l’économie occulte y aurait de toute façon été plus présente,
étant donné que dans ces pays, le régime totalitaire a sévi moins longtemps et
a été moins rigoureux. Là-bas, contrairement à la Russie, se soustraire au
contrôle des autorités et en avoir une véritable phobie n’est pas une tradition
nationale.
La deuxième raison a été l’apparition d’un tandem
fonctionnaire/entrepreneur. Du fait des transformations économiques intervenues
dans le pays, les entrepreneurs sont rapidement devenus tributaires des
fonctionnaires qui se sont abusivement accaparé de nombreuses prérogatives de
l’État. Il est vrai que le passage à l’économie de marché supposait une forte
augmentation de l’initiative privée et une diminution proportionnelle du rôle
de l’État. Mais de tels changements ont conduit à une confusion croissante dans
les attributions, les droits et les responsabilités des fonctionnaires à divers
niveaux. Jouissant d’une expérience supérieure à celle des autres groupes
sociaux dans le domaine des affaires et d’un pouvoir d’initiative, ils sont
parvenus à tirer parti des libertés naissantes à leur plus grand profit. Ils
ont fait de leurs postes des officines privées et se sont arrogé le droit de
remplir – ou pas – leur mission selon ce qui satisfaisait le mieux leurs
intérêts personnels. Les entrepreneurs, de leur côté, ont progressivement perdu
tout soutien de la part de l’État. Ils ont donc eu pour seul recours de s’en
remettre à des sociétés privées, d’emprunter des voies illégales et de verser
des pots-de-vin aux agents publics. Ce comportement est naturel et fort bien
adapté à la réalité russe, puisque, en Russie, chacun aspire à ignorer l’État
et agit comme s’il n’existait pas. Mais, dans un tel contexte, les citoyens
sont contraints d’acheter les services publics dont ils ont besoin. Aussi, tous
les Russes – et pas seulement les hommes d’affaires – considèrent qu’ils n’ont
pas à verser d’impôt étant donné qu’ils doivent déjà payer pour avoir accès aux
services publics officiellement gratuits. Se soustraire à l’impôt est donc
devenu normal, et la morale ne condamne pas cette attitude.
Ainsi, l’une des causes de l’institutionnalisation de
l’économie de l’ombre tient à l’activité des fonctionnaires. Les postes qu’ils
occupent, le pouvoir et les informations dont ils disposent ne sont que de
simples instruments au service de leurs propres intérêts. Ces activités sont
cependant illicites, tout comme celles des sociétés avec lesquelles ils
traitent. Il n’est pas faux de dire que l’État est devenu l’un des acteurs du
marché. Un acteur à part toutefois puisqu’il bénéficie de pouvoirs et de
possibilités immenses dont aucun entrepreneur privé ne peut se prévaloir. De
fait, si l’on a assisté à l’émergence d’institutions illégales, c’est tout
simplement parce que l’État et ses fonctionnaires cherchaient une couverture à
leur activité économique illégale.
La troisième et dernière raison réside dans le renoncement de
l’État à exercer un certain nombre de ses fonctions régaliennes telles
qu’assurer le maintien de l’ordre, rendre la justice, etc. Bien que celles-ci
aient connu des évolutions différentes, toutes n’ont-elles pas pour point
commun d’avoir été rendues inopérantes par l’État ? Ainsi, durant toute la
période des réformes, les tribunaux non seulement ne recevaient aucun
financement fédéral, mais ils étaient aussi tributaires des pouvoirs régionaux
dont dépendait la situation matérielle de leur personnel (logement, salaire,
aides sociales). Un « droit de l’ombre » dont les normes et règles ont
supplanté celles du droit légal a donc vu le jour, et tout un système de
sanctions très dures a été instauré allant jusqu’à la possibilité de recourir à
un tueur à gages – pratique désormais courante et institutionnalisée.
Le droit officiel s’est progressivement relâché. Ses règles ont
été impunément « contournées ».
Alors qu’officiellement la médecine est gratuite, les soins de
quelque importance sont devenus payants. Il en va de même pour les études
supérieures : les étudiants sont contraints d’acquitter des droits d’admission
pour passer des examens légaux ou non… Les règles officielles n’ont plus, dans
une large mesure, qu’une valeur ornementale. Elles ne sont appliquées que pour
punir ceux qui transgressent les lois de l’ombre ou qui empêchent les groupes
influents de la sphère informelle d’atteindre leurs objectifs économiques,
politiques ou autres. Le droit officiel sert, dans une certaine mesure, à
démontrer aux pays développés ou aux institutions internationales qui financent
ses réformes qu’en Russie, « le processus suit son cours » et que le pays «
demeure très attaché aux valeurs démocratiques ».
Bien que la peine de mort ait été abolie en Russie, les
débiteurs insolvables savent que ce qui les attend, ce n’est pas une longue
procédure judiciaire, mais la balle d’un tueur à gages. Cela montre que le
droit de l’ombre est plus sévère que le droit légal. Par ailleurs, il est
stipulé dans les textes officiels que le droit de propriété est inviolable. Or
chacun sait que les autorités locales n’hésitent pas à recourir à tous les
leviers de l’administration (y compris les instances judiciaires sur lesquelles
elles peuvent faire pression) pour saisir une usine ou un magasin. La pratique
consiste à déposséder le propriétaire légal de ses droits et à transférer le
bien à la municipalité ou à un groupement financier proche des autorités. Les
taux d’imposition, officiellement très élevés en Russie, pouvaient atteindre
80% (et plus) des bénéfices. Cela étant, les hommes d’affaires et les autorités
du pays savaient que les différentes formes d’évasion fiscale permettaient de
ramener ces taux à 10-15%, ce qui s’avérait bien plus raisonnable [
cf. Kosals et Ryvkina, 2001].
LES DIFFÉRENTES FORMES DE L’ÉCONOMIE SOUTERRAINE
Apparues pour la plupart au lendemain de la suppression du rôle
dirigeant du Parti communiste et de l’effondrement de l’Union soviétique, les
nouvelles institutions de l’ombre sont hétérogènes, mais peuvent cependant être
réparties en deux catégories.
La première catégorie regroupe des institutions qui sont nées
au sein des structures légales (politiques, judiciaires, économiques) durant la
période des réformes. On peut, à juste titre nous semble-t-il, parler
d’institutions transversales illégales dans tous les secteurs de l’économie :
production clandestine de toutes sortes de produits (or, vodka, etc.); réseaux
de distribution; détournement des ressources budgétaires; conversion de la
monnaie scripturale en monnaie fiduciaire; revenus illégaux, y compris salaires
payés au noir; importations et exportations non déclarées; fuite des capitaux;
dissimulation des investissements; emploi non déclaré; pots-de-vin versés aux
fonctionnaires et corruption.
Cette liste n’est pas exhaustive. Mais elle est suffisante pour
montrer que ces institutions sont toutes des excroissances illicites qui
parasitent les institutions officielles, y compris les structures d’État. Nous
allons revenir en détail sur certaines d’entre elles.
Le « détournement des ressources budgétaires » peut se définir
comme l’affectation des fonds alloués par l’État (budget fédéral, régional ou
local) à des fins autres que celles mentionnées dans les lois de finances
correspondantes.
Cette pratique est plus particulièrement le fait des dirigeants
de région qui, lorsqu’ils perçoivent de l’argent fédéral, soit l’affectent au
financement de certains besoins impérieux de leur région, soit le détournent à
leur profit personnel.
Dans la première hypothèse, l’argent destiné par exemple, à
payer les salaires des enseignants, des médecins, sert à acheter du combustible
pour chauffer les logements… Bien qu’elle soit illicite, cette pratique
n’indigne généralement pas la population et ne se voit opposer que la
résistance des catégories lésées. Ces fraudes trouvent leur origine dans la
piètre qualité des lois de finances et le niveau élevé d’incertitude et
d’instabilité de la société et de l’économie russes.
Dans la seconde hypothèse, les fonds sont blanchis par le
truchement de sociétés écrans proches des fonctionnaires concernés. En règle
générale, l’argent transite à l’étranger dans des zones
offshore et finance l’achat de biens
immobiliers, etc. Cette pratique est, elle, la conséquence du peu de moralité
dont fait preuve la classe dirigeante russe actuelle, de la déliquescence des
forces de l’ordre et de la justice du pays, et de l’existence d’accords tacites
entre les fonctionnaires moscovites et les autorités locales.
La « conversion de la monnaie scripturale en monnaie fiduciaire
» peut se définir comme une opération consistant à échanger l’argent des
comptes bancaires contre des espèces en utilisant, généralement, des contrats
fictifs portant sur des prestations de service (bâtiment, recherche,
consulting,
marketing… ).
Les entreprises financent de la sorte la partie illégale des
salaires, l’achat de lots de pièces détachées et de biens intermédiaires. C’est
également une excellente solution pour dissimuler au fisc une partie des
bénéfices ou financer toutes sortes d’opérations illicites. Très répandue,
cette activité figure au nombre des usages permettant de soustraire l’activité
de l’entreprise au contrôle de l’État et illustre la réaction des entrepreneurs
russes face à l’ampleur de l’interventionnisme public dans l’économie. Elle est
le fait de sociétés spécialisées, assurées d’une clientèle stable (entreprises
privées ou publiques), agissant sur la base d’accords informels avec les
banques et apparaissant sous la forme d’ONG soutenues par l’État (organismes
pour handicapés, par exemple).
Comme on le voit, ces activités sont très variées et leur seul
point commun est d’avoir infiltré l’économie et la sphère sociale toutes
entières. De nos jours, à l’instar des finances, des douanes, de l’industrie,
du commerce, des transports et de l’agriculture, des zones exclusivement
acquises à l’économie souterraine existent dans l’éducation, la médecine, la
culture, les sciences ou les médias. Le processus est le suivant : la recherche
de tel ou tel type de service engendre la mise en place d’institutions
souterraines, lesquelles favorisent le développement du secteur
parallèle.
La seconde catégorie regroupe les institutions apparues
indépendamment des organisations économiques officielles, en terrain « vierge
», idée que corrobore la simple évocation de leurs noms (« protection »,
racket, raid, commission occulte… ). Bien qu’il soit difficile de mener des
études sociologiques ou économiques dans ce domaine, nous disposons
d’informations sur ces pratiques qui proviennent pour la plupart de longs
entretiens avec des dirigeants d’entreprises confrontés à ces
phénomènes.
La pratique de la « protection » peut se définir de la façon
suivante : une organisation criminelle ou un organe du pouvoir contrôle
l’activité d’une ou de plusieurs sociétés et prélève une part du bénéfice en
échange de certains services : défense des intérêts de celle(s)-ci face aux
institutions d’État; protection contre les raids d’organisations criminelles;
obtention de commandes d’État ou de débouchés; possibilité de faire pression
sur les débiteurs; garanties contre l’expropriation par l’État… L’exercice de
cette protection est le fait de monopoles locaux qui contrôlent une part du
marché et protègent une entreprise de la concurrence. L’existence de cette
pratique dans tous les domaines de l’activité économique témoigne de
l’institutionnalisation de l’économie souterraine.
Elle est malheureusement un frein au développement, aux
innovations technologiques et à la formation d’un véritable droit de la
propriété privée.
La pratique de la « commission occulte » consiste à rémunérer
l’obtention d’une commande (le plus souvent d’État), d’un crédit (généralement
bonifié), de subsides, de subventions ou d’un prêt public russe ou étranger. Le
montant de la commission dépend de la somme reçue et dépasse parfois 50% de
cette dernière (plus cette somme est élevée, plus le pourcentage est faible).
Bien que plus particulièrement répandues au sein du secteur public ou dans les
relations entre public et privé, les commissions occultes se rencontrent
parfois dans les transactions entre sociétés privées. Elles sont une forme de
corruption. Cette pratique est celle de fonctionnaires (ou de dirigeants
d’entreprises privées) qui utilisent leurs fonctions à des fins personnelles.
Elle prend la forme d’ententes permanentes entre fonctionnaires de différents
niveaux (détournement des ressources budgétaires) ou entre fonctionnaires et
entrepreneurs, et est très courante lorsqu’il s’agit d’attribution de fonds
budgétaires ou de commandes d’État.
Le montant des commissions a tendance à diminuer et ne dépasse
pas 10% lorsque les sommes en jeu sont importantes.
La « dissimulation de l’investissement » résulte d’un ensemble
de facteurs socio-économiques assurant un flux d’investissements à court terme
que les dirigeants des entreprises s’efforcent de ne pas faire apparaître. Bien
qu’il soit extrêmement difficile d’évaluer son influence exacte sur l’évolution
de la production, ce phénomène reste un élément important de la vitalité et de
la reproduction de l’économie souterraine, et par conséquent de l’économie
russe dans son ensemble.
Apparu au lendemain de l’effondrement de l’URSS, ce mécanisme
est lié à l’absence de protection de la propriété privée et à l’aversion qu’a
une grande partie de la population pour les « capitalistes », les « patrons »
et les « riches ». Une telle atmosphère sociale ne favorise pas la mise en
valeur de la propriété, ce qui est le but des investissements. Mais, comme cela
était déjà le cas à quelques nuances près à l’époque soviétique, la population
est pourtant favorable à la croissance économique et à l’augmentation de la
production. Dans ces conditions, de nombreux entrepreneurs privés s’attachent à
dissimuler du mieux qu’ils peuvent leurs investissements, tout en affichant
volontiers des hausses de production.
Les entreprises recourent à ce mécanisme d’investissement à
court terme lorsqu’elles envisagent de produire un nouveau bien pour répondre à
la demande.
Cette opération ne doit pas entraîner de trop lourdes dépenses
et offrir des perspectives de bénéfice à court terme. Les investissements sont
alors généralement réalisés dans les filiales de commercialisation, détenues
par les proches ou les hommes de confiance des patrons de l’entreprise. Cette
manœuvre permet à la société mère de prétendre ne réaliser aucun
investissement, tout en assurant une augmentation de la production. Les
investisseurs voient leurs droits de propriété défendus bien que de manière
informelle. Cet investissement est par ailleurs financièrement plus avantageux
pour les filiales qui jouissent des principaux flux financiers, tandis que la
société mère n’est, elle, que la plate-forme de production. Ces filiales
peuvent d’ailleurs être créées pour une durée limitée, suffisante pour
engranger les bénéfices et pour soustraire ces revenus à l’impôt. Enfin,
lorsque le jeu de la concurrence entraîne une érosion des profits, l’activité
peut être cédée à la société mère.
Cela étant, de nombreux dirigeants, en particulier de grosses
entreprises industrielles, considèrent qu’il ne s’agit pas là d’investissement.
Depuis la période soviétique, l’investissement en capital est associé aux «
chantiers du siècle », démesurés, impliquant la création de nouvelles
technologies, d’unités de production et de produits nouveaux, « n’ayant pas
leur égal dans le monde », nécessitant la participation de dizaines et même de
centaines d’entreprises. Les patrons de l’industrie ont donc une vision très
technocratique et non économique du concept d’investissement. Sa fonction est,
selon eux, de permettre « l’augmentation et le renouvellement [extensif] des
équipements » plutôt que l’augmentation intensive de l’actif immobilisé, ce que
sous-tend la seconde interprétation.
Il peut y avoir augmentation des équipements sans croissance de
l’actif immobilisé, mais de faibles fluctuations des premiers peuvent engendrer
une forte croissance du second. Ainsi, si l’on s’en tient à l’interprétation
technocratique, le lancement d’un nouveau produit grâce à la mise en place
d’une ligne de production unique et peu coûteuse dans un bâtiment ancien n’est
pas un investissement [ cf. Kosals,
1998, en ce qui concerne la dissimulation des investissements].
Les différentes institutions de l’économie de l’ombre
auxquelles nous nous sommes intéressés dans cet article ne sont citées qu’à
titre d’exemples. Il est impossible de comprendre le mode de fonctionnement de
l’économie russe sans une étude systématique de ces institutions. [… ]
·
ENSTE D., SCHNEIDER F., 1998, Increasing Shadow Economies All
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·
Fiction or Reality ? A Survey of the Global Evidence of their
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·
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·
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·
Bribes and Unofficial Activity after Communism, working paper,
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·
KLIAMKINE I., TIMOFIÉEV L., 2000, La Russie de l’ombre : études économiques et
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·
KOSALS L., 1998, « L’économie souterraine, une particularité du
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·
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·
KOSALS L., RYVKINA R., 2001, « The institutionalization of the
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Publishing.
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Eastern Europe, vol. I,
·
Belgrade, YASF/Student Cultural Centre.
·
SOTO (DE) H., 1989, The Other
Path, Harper & Row, 271 p.
[1]
Cet article est repris de
Problèmes économiquesn°2.794 du 23 janvier 2003
(La Documentation française). Nous remercions les responsables de la revue de
nous y avoir autorisés.
[2]
Selon les données du ministère de l’Intérieur de la Fédération
de Russie, en 1990 et 1991, 10 à 11% du PIB provenaient de l’économie
souterraine. Ce chiffre était de 27% en 1993, de 39% en 1994, de 45% en 1995 et
de 46% en 1996. Il aurait aujourd’hui atteint environ 50%. L’économie parallèle
russe se situe donc à un niveau moyen par rapport aux pays en développement. Sa
part dans le PIB est en revanche deux fois plus importante que dans les autres
pays en transition et plus de trois fois supérieure à ce qu’elle est dans les
pays de l’OCDE [Enste, Schneider, 1998]. D’après les chiffres avancés par les
auteurs de l’étude mentionnée, l’économie informelle représentait, au milieu
des années quatre-vingt-dix, environ 15% du PIB des pays de l’OCDE, 25% dans
les pays en transition et 40 à 50% dans les pays en développement. Cela étant,
si l’on ne considère que son ampleur, l’économie souterraine russe reste plus
modeste que celle de certains pays en transition, notamment l’Ukraine. S.
Johnson, D. Kaufman, J. McMillan et C.Woodruff [ 1999, p. 3] précisent qu’en
1997, la part de la production non comptabilisée dans les PME était de 29% en
Russie contre 41% en Ukraine, pays dont l’économie souterraine est également en
phase d’institutionnalisation [Kovaliova, 1997].
[3]
Ces chiffres, tout comme les données reproduites dans ce
tableau, ont été rassemblés à l’occasion d’une étude sur la situation
socio-écononique des entreprises du complexe militaro-industriel russe.
Celle-ci a débuté en 1995 avec le soutien logistique de la Ligue d’assistance
aux usines d’armement. De nouvelles informations continuent de parvenir
régulièrement grâce à l’envoi de questionnaires aux dirigeants de ces
entreprises. Y.A.Simaguine participe, aux côtés des auteurs, à cette
étude.