2003
Revue du Mauss
L’oxymore de l’économie solidaire
[1]
Serge Latouche
« L’une des leçons de l’économie sociale est qu’elle se nourrit
d’utopies alternatives tout en se construisant comme économie régulatrice.
»
Jean-François DRAPERI [ 2000, p. 8].
Dès l’origine du capitalisme, sinon avant : dès l’apparition
des rapports marchands et de la chrématistique (pensons à la
République de Platon), « l’horreur
économique » a suscité des projets pour tenter d’en sortir plus ou moins
radicalement – ce sont les divers systèmes socialistes utopiques, romantiques
ou scientifiques. Le plus souvent, il s’agit de neutraliser les effets
négatifs de la
machine économique, l’injustice et les
inégalités, tout en en conservant le cœur, l’efficience et l’abondance, et ce sont
les différentes formes de réformisme.
L’échec relatif et mille fois répété des tentatives «
réformistes » d’humaniser l’économie en douceur n’a pas découragé les faiseurs
de systèmes. La question de la morale et de la justice est au centre de tous
ces projets. Acte étant pris de l’injustice (ou du déficit de justice) et de
l’immoralité (ou de l’amoralité) de l’économie, il s’agit de réintroduire un
peu ou beaucoup d’éthique pour rendre le plat comestible. Ces louables efforts
viennent de personnes plus ou moins bien intentionnées de provenances les plus
diverses : Églises, mouvements citoyens, voire même patrons sociaux. Il peut
s’agir d’une ruse, d’un effet de semblant, d’une stratégie cynique, mais aussi
d’une recherche passionnée et authentique.
L’actuelle mondialisation nous rejoue un air connu, celui du
capitalisme sauvage du XIXe siècle. Comme
auXIXe siècle, on retrouve les tentatives ambiguës
d’humaniser ou de civiliser une économie de marché déchaînée. Pensons à Eugène
Buret redécouvert par F. Vatin [ 2001] et inspirateur de Marx, à Pierre Leroux
redécouvert par Bruno Viard. Pensons surtout à l’épopée des coopératives de
production, puis de consommation.
On a l’irrépressible impression d’assister, avec l’économie
plurielle ou solidaire, à la représentation d’une vieille pièce, jouée maintes
fois. Aussi est-il légitime de tenter de tirer les leçons du passé. Le problème
avec l’économie solidaire et plurielle ne vient pas tant de l’inconsistance
interne du projet que de son
inconsistance externe. Certes, les
deux expressions constituent (comme le développement durable) des oxymores ou
des antinomies : l’économie n’est pas plurielle dans sa nature, elle est
unidimensionnelle, source d’une pensée unique.
L’économie est tout sauf solidaire; elle est fondée sur
l’égoïsme de l’Homo œconomicus.
Toutefois, ce qui se cache derrière ces expressions paradoxales, à savoir la
méconnaissance du rôle de l’imaginaire social instituant et la méconnaissance
du fonctionnement systémique de l’ethos – et que nous désignons comme
inconsistance externe – est autrement
plus problématique.
L’UTOPIE DE L’ÉCONOMIE PLURIELLE ET SOLIDAIRE OU L’INCONSISTANCE
INTERNE DU PROJET
Les définitions courantes de l’économie plurielle font une
référence explicite aux trois modèles d’intégration de Polanyi [1983] :
l’échange ou les marchés, la redistribution étatique et la réciprocité ou
l’entraide mutuelle. L’idée d’un réenchâssement de l’économie dans le social est
donc au cœur des projets d’une économie plurielle, solidaire. Ce
réenchâssement est compris comme le
retour, la réinvention ou la réhabilitation, à côté du marché, de deux autres
secteurs : l’économie publique et le « tiers secteur »; cette dernière
expression, véritable concept fourre-tout, comprend le monde associatif, le
bénévolat et les entreprises alternatives. Il est remarquable que ce tiers
secteur repose lui aussi sur trois pieds : un pied marchand, un pied étatique,
un pied familial et/ou solidaire. Il n’est pas un pôle homogène de réciprocité,
mais déjà une synthèse des trois, et peut-être l’image de ce que devrait être
une économie plurielle. Comme dans les poupées russes, on est en face d’une
structure emboîtée. Le tiers secteur a la même figure que l’économie plurielle,
mais le pôle familial peut lui aussi ressortir de la même formule hybride et
ainsi de suite.
Finalement, si l’économie plurielle est constituée de trois
pôles, le troisième pôle contient lui-même en son sein les deux autres (voire
une quatrième dimension si on dissocie, avec Enjolras, logique domestique et
logique solidaire). « Ici encore, écrit B. Eme, se dévoilent des
positionnements différents des associations, les unes davantage inscrites dans
le marché, les autres principalement adossées à la puissance publique, d’autres
encore dont l’activité relève surtout d’échanges non monétaires. » Et il ajoute
: « Des équilibres différents s’opèrent sur ce fond des ambivalences propres au
fait associatif » [Eme, 2001, p. 30]. Ainsi, l’équilibre ou le contrepoids que
le tiers secteur est censé apporter aux deux autres est fortement compromis
lorsqu’au sein de celui-ci, la part de la solidarité et du bénévolat est
réduite à la portion congrue.
Est-ce à dire que le « tripôle » ou « tripode » présenté par
l’économie plurielle et solidaire n’est pas alléchant ? Pas du tout. Tel qu’il
est évoqué par Salomon et Anheier, on ne peut qu’applaudir à une telle
perspective qui porte remède à toutes les défaillances ou presque de la
situation actuelle. « En fait, écrivent ces auteurs, on pourrait affirmer
qu’une véritable “société civile” est moins une société où l’un ou l’autre de
ces secteurs serait en essor qu’une société dans laquelle coexistent trois
secteurs plus ou moins distincts – le gouvernement, le monde des affaires, le
secteur à but non lucratif – qui néanmoins inventent des manières de travailler
ensemble afin de répondre aux besoins publics » [Anheier, Salomon, 1998, p.
109].
Bien sûr que la logique associative au cœur de ce projet, telle
qu’elle est formulée par Bernard Enjolras, est séduisante. « L’association peut
être comprise, écrit-il, comme une forme institutionnelle visant à opérer des
compromis entre plusieurs logiques d’action. Quatre logiques principales
peuvent être identifiées :
la logique marchande, coordonnée par le marché (comme mécanisme
assurant la stabilité d’intérêts convergents); la logique domestique dont la
coordination est fondée sur la confiance; la logique solidaire, coordonnée par
le principe de réciprocité; la logique administrative (civique/industrielle)
coordonnée par les principes de l’intérêt général et de la standardisation »
[Enjolras, 1998, p. 230-231].
Et si on trouvait une cinquième logique, ce serait encore plus
pluriel !
Cela ne signifie pas pour autant que les conditions historiques
soient réunies pour qu’une telle formule puisse triompher en ce moment et
imposer un tel équilibre par fort vent de mondialisation financière.
La question qui se pose en effet en ce début du
XXIe siècle est la suivante :
existe-t-il encore des « besoins publics » dans une économie
globalisée? Autrement dit, la notion
de besoins collectifs, reconnus par tous, vécus comme une nécessité partagée
(et sur lesquels se fonde la citoyenneté), pour lesquels tous (ou au moins une
large majorité) sont prêts à faire les sacrifices qu’il faut afin qu’ils soient
couverts, fait-elle sens ? Le fait qu’il y ait 500000 associations de par le
monde dont 50 000 sur Internet ne change malheureusement rien à
l’affaire.
Même si ces associations n’étaient pas le plus souvent des
coquilles vides, des pièges pour drainer des subventions ou des officines
instrumentalisées par l’État, par les firmes, par leurs permanents et même de
plus en plus par les militants eux-mêmes, rarement démocratiques enfin quand
elles fonctionnent vraiment, dans tous les cas, elles ne sauraient remplacer
une société civile moribonde
[2]. Et cela, en dépit du travail admirable que peuvent
faire quelques-unes d’entre elles, bien vivantes et porteuses d’espoir comme de
solutions alternatives.
Un élément important mais problématique du projet est la
croyance à une convergence des intérêts « bien compris » des différents acteurs
dans l’économie « plurielle ». Patrick Viveret, en proposant l’introduction des
biens relationnels dans la comptabilité nationale illustre bien cet optimisme
volontaire.
La reconnaissance d’une économie plurielle avec économie
sociale et solidaire permettrait de passer de jeux gagnant-perdant à des jeux
gagnant-gagnant. « Il s’agit de retrouver, écrit-il, à l’aube de cesiècle, la
force originelle du principe associatif, celle qui cherche, à travers et
au-delà de l’économie, à substituer la logique coopérative des jeux
gagnant/gagnant à la logique guerrière des jeux gagnant/perdant » [Viveret,
2002, p. 3].
Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas rechercher les jeux
gagnant-gagnant-gagnant quand ils existent… Il est toujours bienvenu de
minimiser le nombre de perdants ou de minimiser les pertes. Seulement, il ne
faut pas se leurrer, de telles situations sont plus rares qu’il n’y paraît,
surtout si l’on s’interroge sur la règle du jeu. Le plus souvent, il s’agit
d’une farce dont on risque d’être le dindon. Il ne faut pas tomber dans
l’illusion, volontiers répandue par les gagnants, que la vie se réduirait à un
jeu et encore moins que les règles en sont démocratiquement négociées par tous
les joueurs.
LE DANGER DE MYSTIFICATION DE L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE OU
L’INCONSISTANCE EXTERNE
Cette re-proposition, incontestablement séduisante dans
l’optique d’une conciliation de l’économie et de la morale, laisse cependant
insatisfait. Il vaut la peine d’expliciter les raisons du malaise qu’elle
provoque pour cerner l’ampleur du défi de la justice économique.
Le dispositif « technique » de l’économie plurielle ne porte
pas vraiment atteinte à l’imaginaire économiste dans ses racines mêmes et
néglige le caractère systémique de l’
ethos dominant. Le discours de l’économie
plurielle, et plus généralement ce type de logique associative qui pense
résoudre les contradictions sociales par des dispositifs techniques judicieux
et un appel à la bonne volonté, n’est pas vraiment dans la ligne de cette
remise en cause de l’imaginaire économique qui nous semble nécessaire pour
réintroduire le souci de justice dans le trafic social
[3].
En réalité, la domination de l’imaginaire économique, dès le
moment où celui-ci s’est mis en place, empoisonne l’esprit au point de vouer à
l’échec tous les systèmes prétendant en abolir les effets sans s’attaquer à la
racine du mal. L’expérience du marxisme et du socialisme réel, de ce point de
vue, est éloquente. N’y a-t-il pas une contradiction insurmontable entre
l’imaginaire économique dans lequel nous baignons et l’imaginaire qu’implique
l’épanouissement d’une authentique
économie plurielle si nous voulons que celle-ci ait quelque consistance
?
Il s’agit donc de penser la compatibilité entre les pieds du
tripode. Comment l’éthique de la guerre économique à outrance peut-elle
coexister avec l’éthique de la solidarité, de la gratuité et du don qui devrait
animer le monde associatif, et avec la rigueur citoyenne et l’égalité
fraternelle impliquées par l’État démocratique ? Le « jeu » économique est fait
de darwinisme social avec la morale du « pas vu, pas pris » dont les
ingrédients sont les OPA sauvages, l’espionnage industriel, l’évasion fiscale
massive, la corruption active et passive, mélangés à une éthique protestante
qui s’épanouit dans la « bonne gouvernance » imposée par les fonds de pension.
Ce jeu se fait de toute façon sur le dos des salariés et avec
l’instrumentalisation massive des consommateurs.
Il y a dans l’angélisme des tenants de l’économie solidaire
une méconnaissance du fonctionnement systémique de l’ethos. Quel pouvoir avons-nous de choisir les
valeurs auxquelles nous croyons et sur lesquelles nous organisons notre vie, et
pouvons-nous changer celles qui doivent l’être ? On voit tout de suite quelles
sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus
par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le
pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du
loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la
consommation illimitée. Le goût de la belle ouvrage sur l’efficience
productiviste, le raisonnable sur le rationnel, etc. Le problème, c’est que les
valeurs actuelles sont systémiques. Cela signifie qu’elles sont suscitées et
stimulées par le système et qu’en retour, elles contribuent à le renforcer.
Certes, le choix d’une éthique personnelle différente, comme la simplicité
volontaire, peut infléchir la tendance et n’est pas à négliger; il doit même
être encouragé dans la mesure où il contribue à saper les bases imaginaires du
système. Mais sans une remise en cause radicale de celui-ci, la réévaluation
risque d’être très limitée.
L’éthique de la solidarité et celle de l’égalité citoyenne sont
bien évidemment condamnées à rester la mauvaise conscience de l’éthique des
affaires. Il ne s’agit pas de jouer les vierges effarouchées : nous ne
contestons pas, bien au contraire, le polythéisme des valeurs ; mais la
confrontation même conflictuelle entre les dieux ne peut exister qu’au sein
d’un rapport de force relativement équilibré, pas dans une jungle sans
principe. Comment par exemple, allons-nous élever nos enfants et « fabriquer »
les futurs agents de la société de demain ?
Laquelle de ces morales verrons-nous, entendrons-nous et
plébisciterons-nous par l’audimat à la télévision ou sur les ondes ? Le succès
de Loft Story et autres
realityshows augurent mal de la
qualité éthique de la paideia, cette
formation-éducation nécessaire à la fabrication des citoyens, des générations à
venir.
Dans ses mémoires, Al Capone expose les règles de conduite qui
l’ont mené au succès : agir comme un bon businessman – acheter les jurés, les juges, les
journalistes, et même les évêques, les crimes et les consciences suivant les
besoins de son entreprise et les payer à leur prix. Par conséquent, à un tarif
« juste » selon la loi économique. C’est exactement l’éthique des affaires !
Dans son livre La culture de la
réciprocité [ 2002], Paolo Coluccia raconte la fable suivante. Une
fresque médiévale représente le paradis et l’enfer de façon totalement
identique. Dans les deux endroits règne une grande abondance de victuailles
dont les élus et les damnés ne peuvent se procurer la jouissance qu’à l’aide de
fourchettes démesurées. Mais tandis qu’en enfer, les damnés faméliques tentent
vainement de porter à leur bouche les mets désirables, au paradis les élus
radieux se nourrissent les uns les autres. En nos temps de longues fourchettes,
le recours à la solidarité, autre nom de l’altruisme, est plus que jamais
nécessaire. Cependant, cet appel à l’altruisme reste largement mystificateur
tant que n’est pas réglé le problème de la justice. Les victimes de l’ordre
mondial n’ont que faire de la charité, ils ont soif de justice.
Il n’y a pas lieu dès lors de s’étonner que le monde associatif
connaisse des tensions. Celles-ci sont inéluctables. Il est condamné à choisir
entre l’adaptation et la dissidence. Autrement dit, ou bien prendre le monde
tel qu’il est et accepter l’instrumentalisation par l’État et le marché, quitte
à s’auto-instrumentaliser et finalement à renoncer à ses valeurs et à son
honneur; ou bien refuser par choix ou nécessité (je pense aux exclus) l’état de
choses actuel et inventer un autre monde. Cette seconde voie, plus prometteuse,
empruntée notamment par certaines associations militantes qui expérimentent la
dissidence, tente de réintroduire la justice et l’éthique dans
l’échange.
·
ANHEIER Helmut K., SALOMON Lester M., 1998, « Le secteur de la
société civile : une nouvelle force sociale », La
Revue du MAUSS semestrielle n° 11, (« Une seule solution,
l’association ? ») 1er semestre.
·
AZAM Geneviève, 1998-99, « Économie sociale : quel pari ?»,
ÉconomieetHumanisme, n° 347,
déc.-janv.
·
BLOCH-LAINÉ F., 1995, « Le fait associatif est-il de lui-même
porteur de démocratie ?», Économie et
Humanisme, n°332.
·
COLUCCIA Paolo, 2002, La cultura
della reciprocita, Arianna editrice, Bologne.
·
DRAPERI J.-F., 2000, « De nouvelles relations entre l’économie
et la société », RECMA, n°
275-276.
·
EME Bernard, 1998-99, « L’économie sociale, entre
fonctionnalité et autonomie de projet », Économie
et Humanisme, n° 347, déc.-janv. — 2001, « Les associations ou les
tourments de l’ambivalence », in
J.-L.LAVILLE etalii,
·
Association, démocratie et
société civile, La Découverte/MAUSS/CRIDA.
·
ENJOLRAS Bernard, 1998, « Crise de l’État-providence, lien
social et associations. Éléments pour une socio-économie critique »,
La Revue du MAUSS semestrielle n°11,
op.cit.
·
HOURS Bernard, 1998, L’Idéologie
humanitaire ou le spectacle de l’altérité perdue,
·
L’Harmattan.
·
POLANYI Karl, 1983, La Grande
Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre
temps, Gallimard.
·
VATIN François, 2001, « Le travail, la servitude et la vie.
Avant Marx et Polanyi, Eugène
·
Buret », La Revue du MAUSS
semestrielle n°18, « Travailler est-il bien naturel ?», 2e
semestre.
·
VIVERET Patrick, 2002, Reconsidérer la richesse, rapport au secrétariat
d’État à l’Économie solidaire.
[1]
Encore un oxymore, après celui du développement durable ! En
réalité, il s’agit toujours de la même tentative de conjuration verbale des
contradictions réelles de l’économie de croissance.
[2]
C’est d’ailleurs ce que souligne lucidement F.Bloch-Lainé [
1995] à l’occasion d’un entretien avec la revue
Économie et Humanisme : « Longtemps
l’association a davantage représenté un statut qu’une méthode. Dans les “bonnes
œuvres”, le secteur que je connais le moins mal, nous avons vu beaucoup
d’associations avec une vie plus théorique que réelle, et la présence à leur
tête de fortes autorités, géniales dans leur partie, mais rarement
démocratiques. » Voir aussi Bernard Eme [l999] et Bernard Hours
[l998].
[3]
Accessoirement, notons que la référence à Karl Polanyi, qui
serait un garant d’anti-utilitarisme, a quelque chose d’abusif, comme l’a bien
montré Geneviève Azam [l999].