2003
Revue du Mauss
Économie sociale, tiers secteur, économie solidaire, quelles frontières ?
Geneviève Azam
Économie sociale, tiers secteur, nouvelle économie sociale,
économie solidaire, autant de notions qui émergent dès lors que s’expriment des
réflexions et des expériences allant dans le sens de la construction
d’alternatives à l’économie marchande généralisée. Elles sont toutefois loin
d’être équivalentes, et cela moins par leur champ d’activités ou par les
statuts juridiques des entreprises qui les composent que par la manière de
saisir la place accordée à l’économie dans les sociétés modernes.
Certes, elles posent toutes explicitement la question des liens
entre économie et société, entre économie et politique, liens défaits par la
tendance à l’autonomisation des activités économiques, à leur « désencastrement
» selon les termes utilisés par K. Polanyi [ 1983] dans son analyse de la mise
en place du système du marché au XIXe siècle.
Toutefois les critiques vis-à-vis de la société de marché comme
forme dominante d’organisation de l’économie sont de divers ordres et
intensités, impliquant des représentations et des pratiques différenciées.
C’est à partir du contenu et de la portée de ces critiques que nous analysons
ici les frontières entre l’économie sociale, l’économie solidaire et le tiers
secteur. C’est à partir de la conception du lien entre économie et politique
que les clivages principaux apparaissent, y compris à l’intérieur même de
chacune de ces trois approches.
L’ÉCONOMIE SOCIALE OU LA RÉCONCILIATION DE L’ÉCONOMIE ET DE LA
MORALE, DE LA JUSTICE ET DE L’INTÉRÊT
L’économie sociale s’invente au XIX
e
siècle, dans un contexte d’affirmation des principes libéraux du marché
autorégulateur et d’émergence du paupérisme et de la question sociale. Selon la
vision des fondateurs, dans les années 1830, il s’agit de réconcilier
l’économie et la morale : « Nous ne voulons pas voir combien sont encore
imparfaits les peuples qui ne sont qu’habiles, et combien se montrent plus
habiles ceux qui sont devenus vraiment moraux. Nous ne sentons pas assez
d’ailleurs qu’il n’est pas seulement question d’habileté, mais aussi de
dignité, d’honneur, de puissance, de liberté; et que si la liberté naît de
l’industrie, elle naît surtout du progrès des mœurs particulières et de celui
des relations sociales
[1]. »
Dans ces années 1820-1830 sont publiés de nombreux ouvrages
d’économie sociale, consacrés essentiellement à l’analyse des conséquences
sociales du processus d’industrialisation. Ce vocable ne désigne pas une école,
mais plutôt un intérêt pour la connaissance de la société, un choix particulier
de thèmes d’enquêtes dans le dessein de définir des stratégies d’action
différentes de la charité. Toutefois les économistes sociaux ne peuvent être
regroupés dans un courant unifié de pensée : l’usage de ce terme d’économie
sociale correspond essentiellement à des réflexions qui, face à la montée du
paupérisme, interrogent l’économie politique classique et la capacité du marché
à produire une société équilibrée. Influencés, pour certains d’entre eux, par
les travaux de S. de Sismondi et de T. R. Malthus et par leur mise en évidence
de la possibilité du déséquilibre, ils sont confrontés à un déficit de la
réalité sociale eu égard à l’imaginaire économique du marché autorégulateur.
Par rapport à l’optimisme libéral du XVIIIe siècle, la
découverte du paupérisme est en effet sidérante.
Le terme d’économie sociale est alors clairement distinct de
celui de socialisme : on trouve dans ce courant essentiellement des
hygiénistes, des philanthropes et également des saint-simoniens, presque tous
membres de l’Académie des sciences morales et politiques créée en 1832
[2].
Cette évocation d’une économie sociale est d’autre part
contemporaine d’une relativisation ou d’un rejet des idéaux de la Révolution
française. Pour les saint-simoniens par exemple, le temps était venu
d’organiser la société, déstructurée par les effets du libéralisme économique.
Selon eux, ainsi que l’écrit Louis Dumont [1985, p. 128], « l’époque critique,
qui n’insistait que sur l’individu et la raison, doit faire place à une
nouvelle époque organique ».
Enfin, la pensée sociale chrétienne naît dans ce contexte et
influencera durablement l’économie sociale : le catholicisme social émerge en
effet dans les années 1820, avec en particulier un article de R. de Lamennais,
paru dans Le drapeau blanc en 1822 [
cf. Duroselle, 1951]. Le mouvement
anglais des Christian Socialists, plus
tardif, inspirera l’aile protestante de l’économie sociale.
Ces premiers « économistes sociaux » recherchent les moyens
d’agir sur le lien social qui se délite plutôt que sur les structures de la
société. Ils restent en effet majoritairement fidèles à l’option libérale de
non-interventionnisme et à la reconnaissance de lois économiques supérieures;
mais ils ont en vue la constitution d’une communauté pacifique. Ainsi, à cette
époque, l’économie sociale ne se définit pas encore par un objet particulier,
par des pratiques sociales. Elle constitue plutôt une approche théorique
particulière du social et de la société.
Elle est d’abord formulée en marge de la théorie économique
classique et s’exprime comme refus à la fois du contrat libéral et d’une
législation étatique. Elle s’inscrit dans les béances de la théorie classique
et du libéralisme économique vis-à-vis de la question sociale.
La réconciliation de l’économie et de la morale selon cette
première économie sociale passe par la moralisation des conduites
individuelles, selon le modèle de F. Le Play. Concrètement, il s’agit de
recréer du social en instaurant un contrat de tutelle situé entre le contrat
libéral et la reconnaissance étatique de droits. Les solutions au paupérisme
consistent en mesures de proximité à la frontière du public et du privé, pour
favoriser les liens inter-individuels et moraliser ainsi les « classes
dangereuses » [ cf. de Gérando, 1820].
Plus tard, sous l’Empire, l’ébauche d’institutionnalisation de l’économie
sociale en France y puise largement son inspiration et ses acteurs.
Cette économie sociale correspond à une extension du champ de
l’économie politique classique : la santé physique et morale des travailleurs
est considérée à la fois comme un objectif philanthropique et comme une
condition de l’efficience économique. La réconciliation de la morale et de
l’économie, entendue comme moralisation individuelle, et le remplacement du
contrat marchand par un contrat de tutelle dépouillent cette approche de tout
contenu politique.
Pour ces raisons-là, ces économistes sociaux ont sous-estimé
les capacités d’indépendance et d’organisation de la classe ouvrière. Les
mouvements sociaux des années 1830 et 1848 ne s’en réclament nullement et
l’associationnisme socialiste puise ses fondements ailleurs. On peut constater
toutefois que la profusion d’études et d’enquêtes produites par ces penseurs a
permis néanmoins de porter sur la place publique des situations qui restaient
jusque-là dans l’ordre du privé.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la
question sociale est portée par les courants socialistes : sa résolution par le
passage nécessaire au socialisme est au fondement de l’œuvre de Marx. C’est
dans ce contexte d’émergence du mouvement ouvrier organisé et souvent en
opposition à ce dernier que, dans le dernier quart du XIXe
siècle, l’économie sociale se donne pour projet de résoudre la question sociale
en réconciliant la justice et l’intérêt, la justice et la liberté, c’est-à-dire
en recherchant une troisième voie entre socialisme et libéralisme, entre
individualisme et collectivisme. Elle constitue alors à la fois une part de la
science économique et un domaine particulier de pratiques économiques.
Elle devient en effet une part constitutive de la science
économique avec J. S. Mill, L. Walras, A. Landry. L’économie sociale, tant sur
le plan théorique que pratique (Léon Walras fut un acteur du mouvement
coopératif), est analysée comme l’une des conditions de réalisation de
l’équilibre général de marché dans un contexte de concurrence pure et parfaite.
Cette deuxième formulation, inspirée des travaux de Léon Walras, s’inscrit dans
une conception de la science économique comme véritable mécanique de l’échange,
avec comme seul pouvoir reconnu celui du consommateur « souverain ». Si la
question sociale est désormais prise en compte par la théorie économique, elle
est vidée de tout contenu politique.
Les pratiques qui se réclament de l’économie sociale
s’inspirent du coopératisme et du solidarisme. Elles prennent la forme de
mutuelles, d’associations et de coopératives qu’elles ont toujours aujourd’hui.
L’économie sociale s’émancipe alors en grande partie de la tradition
leplaysienne. À l’intérieur du mouvement coopératif s’affrontent plusieurs
tendances, et à la fin dusiècle, c’est le courant de l’école de Nîmes,
représentée par Charles Gide, qui devient majoritaire. Les liens sont étroits
entre le coopératisme de Charles Gide et l’école de Nîmes, et le courant
marginaliste et néoclassique. La place accordée aux coopératives de
consommation dans ce courant en est une des conséquences, même si la voie avait
déjà été ouverte par J. Proudhon et Ch. Fourier. À l’opposition capital/travail
et à la figure centrale du travailleur ou du prolétaire, qui occupent toujours
une place prépondérante dans le courant coopératif socialiste désormais
minoritaire, se substitue l’opposition consommateur-producteur induisant la
recherche d’une réconciliation entre capital et travail. Les coopératives de
consommation, outre leur fonction éducative en matière d’épargne, doivent
permettre, selon Charles Gide, l’établissement de prix débarrassés des abus
liés aux rentes de situation.
Le projet coopératif, focalisé sur l’établissement des prix au
plus juste, à défaut du « juste prix », s’accorde avec le modèle d’équilibre
général et la vision mécaniste d’un ordre économique engendré grâce aux
coordinations par les prix.
L’affirmation du pouvoir du consommateur, incarnation de
l’intérêt général – qui est à la base de la pensée plus spécifique de
l’économie sociale incarnée par l’école de Nîmes –, consacre et légitime
l’exclusion du politique de la réflexion économique. L’économie sociale a en
charge de corriger les défauts de la concurrence et du régime de propriété.
Elle s’accorde avec l’imaginaire économique marginaliste, fait d’individualisme
et de satisfaction dans l’activité consommatrice. L’appel à l’épargne, tout en
exprimant un idéal ascétique calviniste, est néanmoins prêt pour une conversion
à l’idéal hédoniste. La référence à la solidarité se situe hors du registre
politique et apparaît comme la recherche d’un souffle spiritualiste, porté par
le christianisme social, dans un monde qui, après avoir affirmé la relativité
de la valeur économique soumise à la subjectivité des sujets, se met à affirmer
la relativité de toutes les valeurs. L’exclusion du politique de la pensée de
l’économie sociale peut se lire également dans une conception du social comme «
famille agrandie », selon les termes de Charles Gide – comme « extension de la
maisonnée », écrirait H. Arendt. Les valeurs domestiques remplacent les valeurs
politiques.
La majorité du mouvement coopératiste se trouve donc de ce fait
coupée du syndicalisme et du mouvement ouvrier, auxquels est pourtant lié le
courant minoritaire du coopératisme socialiste.
Quant au solidarisme, formulé par Léon Bourgeois, il constitue
l’autre pilier de l’économie sociale, autour des mutuelles et de la loi de 1901
sur les associations. Il s’inscrit certes dans le projet d’une république
sociale et à ce titre, il pose la question du politique. Toutefois, avec le
solidarisme, le politique est finalement réduit à un rôle judiciaire de
garantie des contrats, l’État étant vu comme une sorte de conseil
d’administration, gestionnaire de la dette sociale.
La bourgeoisie républicaine, souvent réfractaire à l’apparition
de corps intermédiaires entre l’État et le citoyen, a pourtant soutenu
activement le principe mutuelliste. Il est en effet facteur de paix sociale, et
l’épargne suscitée par la création de mutuelles contribue à consolider la base
sociale des républicains.
Ce mouvement est essentiellement porté par les classes
moyennes, imprégnées de valeurs laïques et tournées vers les « petites gens
».
Il illustre la rupture consommée avec le mouvement ouvrier et
le mouvement syndical. C’est une forme de prévoyance refusée et condamnée par
la CGT, alors à majorité syndicaliste révolutionnaire, centrée sur l’action
revendicative et hostile à toute tentative de paix sociale. Le mouvement
anarcho-syndicaliste, avec F. Pelloutier, condamne également la mutualité
républicaine, tout en restant fidèle à l’héritage proudhonien de défense du
principe de la mutualité. L’aile réformiste du mouvement ouvrier est plus
nuancée, et le rapprochement s’effectuera au début des années vingt avec la CGT
confédérée de L. Jouhaux, alors que la CGTU maintiendra ses critiques.
Certes l’économie sociale à la fin du XIXe
siècle a puisé dans l’inventivité des expériences de l’associationnisme
socialiste, mais le discours dominant qui la fonde est en rupture avec ce
courant. Mutuelles et coopératives sont dépouillées de tout contenu politique.
Elles participent de la protection de la société contre les dégâts de la
logique du marché, sans toutefois remettre en cause cette dernière.
Si l’économie sociale a connu une certaine ascension pendant et
après la Première Guerre mondiale, en revanche, elle connaît une éclipse après
1945.
La question sociale s’exprime alors dans des conflits sociaux
souvent très durs, prenant l’allure d’affrontements de classes. Le compromis
entre le capital et le travail ne se formulera pas dans les termes de
l’économie sociale, mais bien davantage dans le compromis keynésien-fordiste,
avec la hausse du pouvoir d’achat, l’institutionnalisation des syndicats et la
négociation de conventions collectives, voire même dans des formes de cogestion
en Allemagne de l’Ouest.
La troisième voie, dont il n’est plus question que très
marginalement, paraît s’accomplir dans cette articulation nouvelle entre
économie et société, entre marché et État, entre progrès économique et progrès
social. À tel point que K. Polanyi a pu y voir, à tort, « la grande
transformation », c’est-à-dire la fin de l’utopie du marché autorégulateur et
le réencastrement de l’économique dans le social et le politique. Le plan
Beveridge de 1942, qui inspira les divers systèmes de protection sociale, fonde
sa légitimité sur le projet de libérer la société du besoin et du risque par
l’assurance obligatoire et, par là même, de la libérer de la question
sociale.
L’éclipse de l’économie sociale correspond à la rupture
keynésienne : la question de la répartition des richesses, au centre des
préoccupations de l’économie sociale, se pose alors dans les termes de
l’État-providence, où les insuffisances de la coordination marchande requièrent
l’intervention de l’État.
L’économie sociale, qui se trouvait en phase avec les courants
du libéralisme économique du XIXe siècle, se trouve
déphasée vis-à-vis du courant keynésien.
Le courant néoclassique lui-même, dans les années cinquante,
est consacré par les travaux de G. Debreu, de K.Arrow et des économistes
mathématiciens : ils énoncent les conditions de possibilité d’un équilibre
général de marché permettant à lui seul la coordination efficiente de décisions
décentralisées, excluant les autres formes de coordination caractéristiques de
l’économie sociale.
Le terme même d’économie sociale disparaît pendant les Trente
Glorieuses, ne signifiant plus qu’un compartiment de la science économique dans
la tradition de Léon Walras.
LES DÉFAILLANCES DU MARCHÉ ET L’ÉMERGENCE DU TIERS SECTEUR
Après cette éclipse correspondant à la période des Trente
Glorieuses, l’idée d’une économie sociale émerge à nouveau à partir des années
soixante-dix et elle est désignée par les termes de
non-profit sector ou bien de tiers
secteur.
C’est également la période de la réaffirmation des principes du
libéralisme économique et de la naissance d’une « nouvelle question sociale
».
Selon la vision anglo-saxonne, le tiers secteur constitué
d’organismes sans but lucratif est voué à pallier les défaillances de l’État et
du marché. Les « nouvelles théories économiques » – nouvelle micro-économie,
économie de l’information, économie des institutions, économie des conventions
– qui s’élaborent depuis le début des années soixante-dix réactualisent l’idée
de tiers. Au-delà de leurs différences, ces pensées mettent en évidence les
difficultés, les défaillances ou l’incomplétude de la coordination marchande et
posent l’exigence d’un tiers qui puisse l’encadrer. Selon les courants, ce
tiers sera une règle, un contrat, une convention ou une institution. C’est
précisément dans ce sillage théorique que se fondent les analyses économiques
du tiers secteur et de la nouvelle économie sociale comme troisième modalité de
production et d’allocation des richesses.
Toutefois, les différences entre l’économie sociale
traditionnelle entendue comme troisième voie et le tiers secteur tiennent
davantage des transformations du système économique, de ses représentations, de
la place occupée par l’État que de la nature de leur objet. En effet,
l’invention de l’économie sociale au XIXe siècle s’inscrit
dans des sociétés certes individualistes, mais qui se pensent encore de manière
organique, selon un ordre global. L’ordre économique apparaît comme immédiat,
certain, et l’équilibre général de la théorie économique est assuré par la
mécanique des ajustements par les prix.
L’économie sociale apparaît alors comme une voie de résolution
de l’équilibre général et de la question sociale, à un moment où s’ébauche la
construction de l’État social.
Pour ce qui concerne le tiers secteur ou la nouvelle économie
sociale, ils s’inscrivent dans une vision de la société en création permanente,
voire une société en réseau, avec la figure centrale du porteur de projet,
vision influencée par l’individualisme méthodologique et l’interactionnisme. À
la différence de l’approche précédente, l’ordre économique est vu comme
incertain, à construire, nécessitant pour cela des médiations. L’analyse est
alors moins analytique, plus empirique. La notion d’hybridation, empruntée à la
biologie, traduit cette conception d’une variété de coordinations possibles,
d’un ordre économique bricolé, fait d’arrangements locaux dans le cadre d’un
désengagement de l’État.
La pensée théorique du tiers secteur et l’analyse de
l’émergence d’organismes sans but lucratif est rendue possible par le
relâchement de l’hypothèse de rationalité, qui conduit à la reconnaissance de
la nécessité de tiers encadrant la coordination marchande. Toutefois, même dans
le cadre des approches qui sont allées le plus loin dans la discussion de
l’hypothèse de rationalité instrumentale, la solution finalement retenue sera
la plus « avantageuse ». La reconnaissance d’institutions tierces reste
finalement le produit des défaillances de l’ordre marchand et non celui d’un
projet collectif. Elle renvoie davantage à l’ordre du faire, du fabriquer, de
la poiesis au sens d’Aristote, que de
l’agir commun, de la praxis. En ce
sens-là, comme l’indique H.Arendt, elle ne peut conduire au politique.
Économie sociale et tiers secteur, ainsi définis et
institutionnalisés, s’inscrivent dans la recherche d’ajustements par rapport au
marché plutôt qu’ils ne permettent de penser l’encastrement de l’économie,
c’est-à-dire sa détermination par des contraintes non économiques – sociales,
politiques, éthiques ou écologiques. Ils apparaissent aux moments d’affirmation
du principe du marché comme principe quasi exclusif de régulation économique et
sociale. Le tiers secteur apparaît de ce fait comme solution efficiente aux
impasses de la théorie du choix rationnel. Il participe de la gestion
économique des incertitudes par la résolution des asymétries d’information, la
baisse des coûts de transaction ou des coûts d’agence.
Certes, pour comprendre la naissance des organisations sans but
lucratif, la pensée économique s’enrichit de concepts nomades, empruntés à
l’anthropologie économique, à la sociologie économique ou encore aux théories
de la justice comme le don, la réciprocité, l’altruisme, la confiance.
Néanmoins, le maintien du paradigme utilitariste, même sophistiqué, tend à
renverser le sens de ces notions : ainsi l’altruisme, converti et subverti en
altruisme rationnel et stratégique, est vidé de tout contenu éthique ou
politique.
Cette extension des concepts contribue à faire entrer le
social, le politique, l’éthique dans le domaine de l’économicité et à
sous-estimer le paradigme marchand.
Pensé ainsi, le tiers secteur échoue dans sa tentative
proclamée de réconcilier éthique et économie, politique et économie. En effet,
dans la mesure où il se conçoit comme lieu d’endogénéisation des contraintes du
marché, de résolution des asymétries d’information et de réduction des coûts de
transaction, on ne peut songer à le voir surplombé par des contraintes
extérieures au marché.
L’idée de tiers exprime le souci de trouver des arrangements
économiques locaux, de proximité, qui relèguent les questions plus normatives
et en particulier celle du « comment vivre » [Collin, 1995, p. 72]. Il échoue
de ce fait à réintégrer l’éthique et le politique dans la pensée
économique.
Il traduit précisément l’affaiblissement des utopies
politiques, des grands récits. Certes, il exprime aussi le refus des utopies
totalisantes; mais si sa construction conduit à transformer des expériences
d’auto-organisation alternatives en combinaisons de comportements économiques,
il concourt à l’économicisation des pratiques sociales, à leur
dépolitisation.
Selon cette vision, la « société civile » est davantage la
société socio-éco-nomique que le lieu de création d’espaces publics autonomes.
Ainsi le social et le politique se trouvent plus recouverts par la sphère de
l’économie qu’ils ne participent de son réencastrement.
L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE, AJUSTEMENT OU ALTERNATIVE À LA SOCIÉTÉ DE
MARCHÉ ?
C’est à la fois le retour de formes massives d’exclusion
sociale et l’échec politique de l’économie sociale traditionnelle qui se
trouvent à l’origine de l’économie solidaire. Née dans le contexte des années
soixante-dix, elle s’inspire des expériences d’auto-organisation, des luttes
urbaines, et elle se désigne alors plutôt comme économie alternative.
L’aggravation du chômage et de la précarité dans les années quatre-vingt, le
recul de l’État-providence en ont fait ensuite un outil « d’insertion par
l’activité économique ». La déterritorialisation des activités portée par la
globalisation économique en fait un enjeu important des politiques
locales.
Toutefois, sa désignation comme économie solidaire témoigne du
souci d’aller au-delà de l’insertion et du « développement local ». Elle est
aussi porteuse d’une réappropriation politique des grandes questions que
l’économie libérale fait disparaître sous la loi immuable de la main invisible
du marché : que produire, comment, pour qui et dans quel but ? Toutefois, si
une certaine unanimité se réalise autour de la nécessaire détermination des
choix économiques par des choix préalables de société, la valeur et le sens
accordés à ce réencastrement de l’économie engendrent des divergences au sein
même de l’économie solidaire.
L’économie solidaire, selon J.-L. Laville, correspond à une
économie dont « le marché est l’une des composantes qui, tout en étant majeure,
n’est en rien unique » [Laville, 1997a, p. 235]. Il la caractérise comme une
économie articulée sur trois pôles – le marché, l’État et un pôle de
réciprocité – qui correspondent aux principes de marché, de redistribution et
de réciprocité selon la classification polanyienne. La réciprocité correspond à
un échange non monétaire dans le cadre de la socialité primaire, ici
essentiellement dans la vie associative. La coexistence de ces principes, leur
reconnaissance et leur hybridation à l’intérieur d’associations à vocation
socio-économique permettent de penser, dans cette perspective, la notion
d’économie plurielle, en opposition au principe d’unicité du marché [Laville,
1994].
Sur les traces de K. Polanyi, J.-L. Laville explique comment
les trois principes d’organisation ont été mêlés dans les différentes
organisations sociales précédant la société de marché : la domination de l’un
d’eux ne supposait pas l’élimination des autres. En revanche, au
XIXe siècle, l’affirmation du marché autorégulateur comme
seul principe de production et d’allocation des richesses a correspondu à une
tendance à l’autonomisation de l’économique par rapport au social et au
politique, et les deux autres principes furent alors combattus ou dévoyés ou
encore simplement relégués comme marques d’un insupportable archaïsme.
Cependant, la résistance de la société à la destruction des liens sociaux
élémentaires a alors engendré l’État social dès la fin du
XIXe siècle : le devenir de la société s’est trouvé remis
entre les mains du marché et de l’État. S’est constituée alors une économie non
marchande, autour de la redistribution, fondée sur l’assurance obligatoire et
non plus sur l’engagement volontaire. De ce fait, le domaine de la réciprocité
se réduisit au seul domaine domestique. Devenue marginale, elle est absorbée
dans la redistribution, et les associations à but non lucratif sont intégrées à
l’appareil étatique. Le citoyen devient l’usager des services publics. La
croissance d’après-guerre s’est appuyée sur ce compromis redistributif de
l’État-providence. La crise, conjuguée à la réaffirmation de l’utopie libérale,
a conduit à la domination renouvelée de la logique marchande.
L’économie solidaire ainsi définie se caractérise alors comme
résistance à cette logique dominatrice et comme tentative de rééquilibrage et
d’hybridation des trois formes d’organisation économique. Cette économie
plurielle, faisant du principe de solidarité un principe essentiel, serait
rendue justement possible, d’après J.-L.Laville, du fait de l’affaiblissement
du pouvoir tutélaire exercé par les pouvoirs publics dans la présente période
d’affirmation libérale. La solidarité dont l’État était le garant se trouve en
effet en partie renvoyée à la société civile. L’économie solidaire
participerait de la mise en place d’une synergie nouvelle entre État, marché et
réciprocité, d’un changement des institutions et des formes de
régulation.
Cette vision, malgré son intérêt, reste néanmoins problématique
car elle induit qu’un équilibre institutionnel stable puisse être trouvé entre
les trois formes d’organisation économique. Elle suppose de concevoir le marché
et l’État de manière séparée, instrumentale, comme instances de production et
de circulation des richesses auxquelles il suffirait d’adjoindre une autre
instance, plurielle, pour empêcher la délitescence du lien social. N’est-ce pas
sous-estimer la dynamique actuelle du capitalisme à l’heure où d’une part,
l’État se désengage des missions d’intérêt général pour se consacrer à la mise
en place d’un cadre favorable au marché, comme il l’avait fait à partir des
années 1830, et où d’autre part, le marché absorbe des activités sociales qui
auparavant lui échappaient ?
Dans une dynamique libérale, État et marché forment davantage
un couple fusionnel, quoi qu’en disent les libéraux, que deux pôles séparés
entre lesquels l’économie solidaire pourrait se glisser : c’est vis-à-vis de ce
couple que des alternatives peuvent surgir et non dans l’entre-deux.
La redéfinition du poids respectif des trois pôles – marché,
État, réciprocité– est fondamentalement une question politique à laquelle
l’économie solidaire se doit de répondre. En effet, si l’économie solidaire se
limite à des mélanges de coordinations « économiques », qu’elles soient
marchandes, non marchandes ou réciprocitaires, elle connaîtra le même sort que
la plus grande part de l’économie sociale, malgré les intentions de ses
acteurs. Car, pour faire vivre des alternatives, elle suppose certes la
recherche de liens entre des activités à orientation économique et des
activités à orientation éthique et politique, mais elle suppose surtout
aujourd’hui une réduction de l’emprise du marché. Sinon, les trois principes
d’organisation sociale de K. Polanyi deviennent alors de simples variétés de «
comportements » économiques, s’incarnant dans des expériences menacées
d’absorption par le marché et d’instrumentalisation par l’État.
La participation de l’État sous forme de subventions ne saurait
en effet signifier un réencastrement de l’économie dans le politique. Cela
conduit à sous-esti-mer la puissance du marché, qui n’est pas une simple
modalité de coordination économique, un simple principe d’allocation des
ressources, mais une utopie politique qui façonne un imaginaire social et
politique écrasé par l’imaginaire économique.
Il est vrai qu’existent aujourd’hui de multiples expériences
qui, tout en se situant dans le registre du socio-économique, posent d’emblée
la question du politique, et donc d’une normativité
a priori. Pour nombre d’entre elles,
elles ne se revendiquent pas d’un tiers secteur économique et ne répondent pas
à cette appellation, refusant le centrage sur des stratégies instrumentales,
sur le souci de l’efficacité, sur la poiêsis, pour laisser libre cours à l’invention,
à la praxis.
La jonction qui s’opère entre certaines d’entre elles et les
aspirations à une démocratie participative, qui reste toutefois à définir, pose
les bases du réencastrement de l’économique dans le social et le politique. Les
expériences d’économie populaire en Amérique latine, liées à la fois au
mouvement syndical et au mouvement social en témoignent. C’est plutôt la
tradition du socialisme associationniste des années 1840 qu’il s’agit de
revisiter plutôt que celle d’une économie sociale cherchant sa place dans
l’économie sans en interroger le sens. C’est précisément l’économisme d’une
grande part de l’économie sociale d’hier qui constitue le point de clivage
fondamental avec une part de l’économie solidaire.
À l’heure de l’affirmation des principes du néolibéralisme,
selon lesquels le politique tend à être un simple auxiliaire du marché,
assujetti à la recherche d’efficience selon les règles de la rationalité
économique, la ligne de démarcation de l’économie solidaire se construit à
travers des expériences sociales visant à contester l’ordre libéral en
expérimentant des alternatives. Mais alors, il ne s’agit plus simplement
d’hybridation de principes économiques juxtaposés, mais de la mise en œuvre
d’une véritable délibération politique autour des limites à l’expansion du
monde de la marchandise. C’est retrouver, dans le sillage de Marcel Mauss, la
valeur du don et de la gratuité conçus non pas comme variétés de comportements
« économiques », mais comme exigences éthiques et politiques. C’est admettre
l’idée d’une dette sociale, dette symbolique, qui ne saurait se réduire à une
dette financière ou à une faute à réparer, et qui s’accomplit dans une
coopération bienveillante avec une nature limitée et non dans le fantasme d’une
conquête illimitée, et dans la mise en œuvre d’une solidarité entre les humains
et entre les générations successives.
·
COLLIN F., 1995, « Le temps natal »,
Les Nouvelles Pauvretés, Cahiers du
GRIF, Paris.
·
DE GÉRANDO J.-M., 1820, Le
Visiteur du pauvre, Paris (réédition 1990, Les Cahiers de
·
Gradhiva, n° 15).
·
DUMONT L., 1985, Homo æqualis I.
Genèse et épanouissement de l’idéologie économique,
·
Gallimard, Paris.
·
DUNOYER C., 1846, De la liberté
du travail ou simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines
s’exercent avec plus de puissance, librairie Leroux, Liège.
·
DUROSELLE J.-B., 1951, Les Débuts
du catholicisme social en France, 1822-1870, Paris.
·
GONARD R., 1941, Histoires des
doctrines économiques, Librairie générale de droit et de
jurisprudence, R. Pichon et R. Durand-Auzias, Paris.
·
LAVILLE J.-L., 1997, « Le renouveau de la sociologie économique
», Cahiers internationaux de
sociologie, vol. CIII, PUF, Paris. — 1994,
L’Économie solidaire. Une perspective
internationale, Desclée de Brouwer,
·
Paris.
·
POLANYI Karl, 1983, La Grande
Transformation, Gallimard.
·
ROSANVALLON P., 1985, Le Moment
Guizot, Gallimard, Paris.
[1]
Dunoyer [ 1846, p. 5]. Économiste libéral, Dunoyer publia un
Traité d’économie sociale en 1830.
René Gonard [ 1941, p. 384] écrivait à son propos : « Ainsi pourrait-on dire
qu’il est non pas le déformateur mais le réformateur de l’école libérale : il a
le sens très sûr de ce qui est périlleux pour elle dans le ricardisme.
»
[2]
L’académie regroupe, dans ses différentes sections, tous les
intellectuels notables de la monarchie de Juillet, souvent des libéraux ralliés
à la monarchie constitutionnelle. Ainsi que l’indique Pierre Rosanvallon [
1985, p. 227], « le but de Guizot était de constituer une sociabilité
intellectuelle et savante vivant d’elle-même à l’ombre de l’État, de créer une
puissance morale, librement associée au pouvoir ».