2003
Revue du Mauss
L’insoutenable grand écart de l’économie sociale Isomorphisme
institutionnel et économie solidaire
Éric Bidet
QU’EST-CE QUE L’ÉCONOMIE SOCIALE ?
Dans son acception désormais la plus courante, l’économie
sociale désigne un secteur spécifique de l’économie. Cette formalisation de
l’économie sociale en tant que secteur économique peut être considérée comme le
résultat de trois étapes : d’abord, l’identification d’organisations
différentes concourant au « progrès social » (Gide au début dusiècle), ensuite
la formalisation théorique d’un secteur
coopératif (Fauquet dans les années trente), enfin son élargissement
à l’ensemble des organisations qui constituent l’économie sociale (Vienney et
Desroche à partir des années soixante-dix). La notion de secteur d’économie
sociale connaît un vif succès en France au début des années quatre-vingt : « En
1981, c’était fantastique, écrit Vienney [ 2002], tout le monde s’est mis à
faire de l’économie sociale. » Par la suite, la reconnaissance s’étendra à la
plupart des pays d’Europe.
Le secteur de l’économie sociale regroupe des organisations
ayant adopté des statuts juridiques différents (coopérative, mutuelle ou
association) et intervenant dans des secteurs d’activité très variés dont les
principaux sont dans la plupart des pays : la banque (coopératives de crédit),
l’assurance (mutuelles ou coopératives d’assurance), la collecte,
transformation et distribution de produits agricoles et agro-alimentaires
(coopératives agricoles), la santé et les services sociaux (mutuelles de santé,
associations sanitaires et sociales, coopératives de santé), l’éducation, la
formation et la recherche (associations), la distribution (coopératives de
consommateurs, coopératives de détaillants), la pêche (coopératives de
pêcheurs), le sport (associations sportives), la culture (associations
culturelles), le tourisme (associations touristiques), le transport
(coopératives de transporteurs), l’artisanat (coopératives
d’artisans).
Malgré leurs différences, ce qui réunit ces organisations est
l’adhésion à un principe général de non-domination du capital, ce qu’on a
également appelé une préférence donnée à l’activité sur la rentabilité.
Concrètement, cela se traduit dans les statuts et le mode de fonctionnement des
organisations concernées par le respect de quelques règles fondamentales
:
- au niveau de la relation
entre pouvoir et capital : chaque sociétaire a le même pouvoir
quelle que soit la part de capital qu’il détient (quand existe un capital), ce
qu’exprime la règle « un homme, une voix »;
- au niveau de la rémunération
du capital : celle-ci est volontairement limitée (coopératives),
voire interdite (associations et mutuelles) par les statuts mêmes de
l’entreprise;
- au niveau de l’affectation
des excédents : outre les limites posées à la rémunération du
capital, une partie des excédents est affectée à une réserve impartageable, qui
est la propriété collective de l’entreprise et est à ce titre inaliénable (en
cas de liquidation, elle est affectée à une entreprise de même nature
poursuivant des buts similaires).
Deux malentendus fréquents méritent d’être dissipés en ce qui
concerne la nature de ce secteur de l’économie sociale. Ces deux malentendus
concernent d’une part, sa relation avec le marché, d’autre part, la place qu’il
confère au salarié et, par extension, ses relations avec les syndicats.
S’agissant des relations qu’il entretient avec le marché, on doit souligner que
si certaines de ses composantes, en particulier les associations, présentent
souvent des caractéristiques essentiellement non marchandes, le secteur de
l’économie sociale dans son ensemble est avant tout un secteur non capitaliste,
c’est-à-dire offrant une alternative à un mode de production, mais surtout de
gestion gouverné par le capital. L’économie sociale n’est donc pas un troisième
secteur à côté du marché et de l’État, mais un troisième secteur à côté du
secteur capitaliste et du secteur public : « L’économie sociale, même si elle
s’exprime aussi par des voies marchandes, a été historiquement forgée comme un
contre-pouvoir au capitalisme et elle reste aujourd’hui, à beaucoup d’égards,
une expression de la société civile », note Defourny [ 2000]. La distinction
est importante car le caractère a-capitaliste affirmé par l’entreprise
d’économie sociale ne se confond pas nécessairement avec un caractère non
marchand, sauf dans le cas des associations dont on peut affirmer qu’elles ont
pour la plupart « des fondements essentiellement non marchands » [
ibid.]. Au contraire, on peut dire de
certaines composantes du secteur de l’économie sociale comme les coopératives
qu’elles « ont toujours incarné la présence de dynamiques non capitalistes à
l’intérieur des sphères marchandes de l’économie » [
ibid.]. Certains considèrent même que
« l’économie sociale n’a jamais eu pour but de sortir systématiquement du
marché; elle est d’ailleurs principalement née dans le marché avec les
premières associations ouvrières, les coopératives de consommation » [Jeantet,
1999].
L’objet revendiqué de l’entreprise d’économie sociale n’est
pas, par ailleurs, de proposer des conditions de travail particulièrement
favorables à ses salariés– en ce sens, elle s’est éloignée des démarches
historiques d’Owen ou Fourier –, mais de servir les intérêts de ses sociétaires
qui ne sont pas, en général, les salariés. S’agissant de la place accordée au
salarié dans l’entreprise d’économie sociale, à l’exception des coopératives de
travailleurs où salariés et sociétaires se confondent, cette place n’est donc
en moyenne ni plus ni moins favorable que dans une autre entreprise du même
secteur, dans la mesure où les entreprises d’économie sociale relèvent des
mêmes conventions collectives et accords de branche (convention collective de
la banque pour les coopératives de crédit, de l’assurance pour les mutuelles
d’assurance, etc.). Certains soulignent d’ailleurs « le niveau des salaires
infiniment plus bas dans les associations du tiers secteur que dans les anciens
services de l’État social [qu’elles ont remplacés]» et concluent que « les
partisans de l’économie sociale ne sont pas toujours suffisamment clairs sur
les normes juridiques qui devront encadrer l’emploi dans l’économie sociale »
[Méda, 1999]. Cela explique la traditionnelle méfiance des syndicats à l’égard
de l’économie sociale.
LE POIDS DE NOUVELLES CONTRAINTES
Jusque dans les années soixante, les entreprises qui forment le
secteur de l’économie sociale sont globalement parvenues à autofinancer leur
développement, puis à le financer en partie grâce à des aides publiques. Le cas
du Crédit agricole est à cet égard exemplaire puisque, comme le souligne Parodi
[ 2000], c’est la politique d’aide à l’agriculture – dont les prêts bonifiés
représenteront jusqu’à presque 10% du budget total – qui lui a procuré « une
bonne part des moyens financiers de sa stratégie d’expansion et de
diversification ». « Même lorsqu’elles n’étaient pas instrumentalisées par les
pouvoirs publics, les coopératives ont souvent bénéficié, dans le passé,
d’aides publiques destinées à faciliter leur développement en remédiant, par
des moyens divers, à l’insuffisance de leurs fonds propres », souligne par
ailleurs Moreau [ 1994], un des principaux acteurs du mouvement coopératif et
de l’économie sociale. L’intervention des pouvoirs publics a été cruciale pour
l’économie sociale, à tel point que, d’après Demoustier [ 2000], le rôle des
entreprises d’économie sociale « a largement été occulté par les politiques
publiques avec lesquelles elles ont entretenu des rapports de cogestion ou de
dépendance ».
À partir des années soixante-dix, et plus récemment encore sous
l’effet de la mondialisation, nombre d’organisations d’économie sociale ont dû
faire face à l’épuisement de leurs marchés originels sous la pression conjointe
d’une modification du processus de production (nécessité d’une plus grande
intensité capitalistique), d’une concurrence accrue et d’une remise en cause de
certains de leurs marchés captifs, notamment ceux des prêts bonifiés par l’État
pour certaines banques coopératives ou de la protection sociale complémentaire
pour les mutuelles. Comme le souligne par exemple Bode [2000] dans l’une des
meilleures études qui aient été faites de l’évolution récente des mutuelles, «
depuis que les assureurs privés et les institutions de prévoyance sont entrés
massivement sur le marché de l’assurance maladie complémentaire, les mutuelles
vivent une “explosion de la concurrence”, c’est-à-dire une dure compétition,
assez faiblement encadrée par les avantages fiscaux dont elles continuent à
bénéficier ».
À des degrés divers, les différents mouvements de l’économie
sociale ont été affectés par les évolutions de leur environnement. Les
premières touchées ont été les coopératives de consommation, fleuron du
mouvement coopératif pendant presque cent ans, qui vont s’effondrer au milieu
des années quatre-vingt.
Doit-on conclure à l’échec de la formule ? Vienney [ 2002]
apporte une réponse univoque : « Un type d’organisation qui fonctionne pendant
150 ans comme ont fonctionné les coopératives de consommateurs, qui remplit des
fonctions que personne ne remplissait pendant 150 ans, je n’appelle pas cela un
échec, même si au bout de 150 ans, ça disparaît effectivement. » Si les
coopératives de consommateurs ont presque disparu de la scène économique,
d’autres mouvements coopératifs se sont adaptés et se sont même développés au
prix, le plus souvent, d’un éloignement du modèle originel, comme nous allons
l’évoquer ci-après.
L’écart se creusant entre les besoins de financement des
entreprises d’économie sociale et la capacité de financement de leurs membres,
par nature limitée par le fait qu’il s’agissait d’un sociétariat homogène,
beaucoup de coopératives ont tout d’abord été amenées à chercher des fonds sur
le marché financier et à s’ouvrir à des investisseurs non coopérateurs. Pour
les attirer, elles leur ont offert une « sur-rémunération » par rapport aux
capitaux d’origine coopérative dont la rémunération est statutairement limitée,
le bénéfice non distribué sous forme de dividendes étant ensuite réparti au
moyen de la ristourne entre chacun des coopérateurs en fonction de son activité
dans la coopérative (montant des achats dans les coopératives de consommateurs,
emprunt dans les coopératives de crédit, salaires dans les coopératives de
travailleurs, apports de récolte dans les coopératives agricoles). Ce recours à
des capitaux extérieurs a considérablement augmenté le coût de financement des
coopératives et accentué du même coup l’exigence de rentabilité de leurs
activités. Elle a surtout rompu ce que Vienney nomme la « double qualité » et
atténué ce qu’il appelle « la préférence pour la qualité par rapport à la
rentabilité ». Alors que la qualité du service ( la gestion de service) avait toujours été leur
objectif principal, beaucoup de coopératives se sont retrouvées « dans un
contexte économique contraignant où prime l’impératif de rentabilité », note
Champagne [ 1998]. Ou, pour reprendre les termes de Fauquet, la problématique
de l’« entreprise » a progressivement pris le pas sur la problématique de l’«
association » [Chomel, 2000]. Selon Vienney [ 1994], en se transformant, les
entreprises d’économie sociale « ont manifesté la même capacité d’insertion
dans la production marchande qu’un siècle plus tôt, mais cette fois sous
contrainte de rentabiliser les capitaux qu’elles mobilisent et investissent »,
ce qui a entraîné « une obsolescence des relations d’aide, au profit de
l’efficacité productive évaluée par chaque partenaire en référence à celle des
autres entreprises ».
COMMENT FONCTIONNE L’ISOMORPHISME INSTITUTIONNEL EN ÉCONOMIE
SOCIALE ?
Pour répondre à cette nouvelle contrainte financière, au risque
de perdre tout ou partie de leur spécificité, ces organisations ont fait appel
à de nouveaux partenaires ne participant pas toujours à l’activité alors que,
comme on l’a vu, c’est justement sur cette participation que se fonde
l’identité même du secteur de l’économie sociale. Le système de règles qui
régit l’entreprise d’économie sociale s’accorde en effet difficilement avec la
mobilisation de nouveaux capitaux, comme cela a été souligné par Parodi [ 2000]
à propos des banques coopératives. Certaines organisations se sont agrandies
par la constitution de groupes complexes incluant des filiales commerciales
utilisant des statuts n’ayant rien à voir avec ceux de l’économie sociale;
d’autres ont été introduites sur le marché boursier (le Crédit agricole en est
le dernier exemple). Les composantes de l’économie sociale les plus exposées à
la concurrence du secteur marchand, en premier lieu le secteur coopératif, ont
été les plus affectées par ces tendances, comme l’a également montré Mauroy [
1998] à propos des mutuelles de santé, soulignant qu’« il est normal que les
mutuelles les plus concurrencées adoptent un comportement assez proche de celui
des sociétés d’assurance, tandis que les mutuelles fermées (mutuelles
professionnelles au sens large et mutuelles d’entreprise) restent proches du
modèle mutualiste initial ».
On a assisté au « mélange croissant du secteur coopératif et du
secteur privé », à l’apparition « de nouveaux groupements économiques dans
lesquels la coopérative peut être minoritaire », note Champagne [ 1998]. « Des
œuvres de bienfaisance liées originellement à l’Église ou à la bourgeoisie se
sont souvent progressivement transformées en organisations commerciales ou
étatiques », observe pour sa part Evers [ 2000]. En d’autres termes, certaines
coopératives ou mutuelles, mais aussi certaines associations sociales ont subi
un procédé d’isomorphisme institutionnel, c’est-à-dire « un processus
contraignant qui force une unité dans une population à ressembler aux autres
unités de cette population qui font face au même ensemble de conditions
environnementales » [Di Maggio,
Powell, 1983]. Avec pour résultat, comme le souligne Laville [ 2000], que « la
logique réactionnelle qui explique la naissance des organismes d’économie
sociale (contre les effets du capitalisme) s’atténue au profit d’une logique
d’adaptation fonctionnelle à ce mode de production ». Demoustier [ 2002] y voit
« non pas une trahison, mais un ajustement par rapport à l’environnement »;
mais d’autres sont plus critiques. Certains, comme Sue [ 1999], dressent un
constat particulièrement négatif, estimant que l’isomorphisme institutionnel
constitue une évolution inévitable : « Les différences de départ entre
entreprises commerciales et entreprises sociales, comme l’ont montré bien des
expériences de l’économie sociale, ne tardent pas à devenir marginales, voire
contestables. » Pour Méda [ 1999], « il y a fort à parier (et on le constate
déjà) que les projets développés par l’économie sociale, les coopératives et/ou
les associations (objet d’un regain d’intérêt sans précédent ces derniers
temps) seront, dès qu’ils offriront une rentabilité intéressante, repris par
des entrepreneurs classiques ». C’est effectivement ce qui se passe
outre-Manche, où treize démutualisations ont été réalisées au cours des dix
dernières années.
Dans le cas des coopératives et des mutuelles, cet isomorphisme
est essentiellement le résultat d’une concurrence de plus en plus prononcée de
la part d’entreprises capitalistes. Dans le cas des associations, le phénomène
est plus complexe, car celles-ci ont subi la double influence d’une profonde
insertion dans des politiques publiques – qui explique, dans certains cas,
l’adoption des comportements et des règles de fonctionnement de
l’administration – et de l’immersion sur des marchés concurrentiels qui
justifie le recours à des logiques capitalistes ou marchandes. Comme le
souligne Enjolras [1998], l’isomorphisme institutionnel obéit, dans le cas des
associations, à trois influences : un isomorphisme normatif qui résulte de la
professionnalisation des associations, un isomorphisme coercitif résultant de
l’influence des pouvoirs publics, un isomorphisme mimétique que traduit le
recours à des solutions éprouvées pour répondre aux problèmes donnés.
La transformation des coopératives agricoles a donné lieu à de
nombreuses observations depuis une vingtaine d’années. En 1990, Nicolas y
constatait « le recours à des filiales de forme non coopérative, le
développement de partenariats avec des entreprises également de droit commun et
une stratégie de filière », si bien que « l’agriculture associative et
sociétaire ne se trouvait déjà plus que principalement représentée par les
coopératives d’utilisation du matériel agricole (CUMA) et les groupements
d’exploitation en commun (GAEC) ». Cinq ans plus tôt, le même auteur avait déjà
insisté sur l’affaiblissement du processus solidaire entre adhérents efficaces
et adhérents en difficulté [Nicolas, 1985].
Plus récemment, Champagne [ 1998] a dressé un parallèle très
intéressant entre la « nouvelle menace de dépossession » dont les coopératives
agricoles sont l’objet – dépossession des coopératives vis-à-vis de leurs
adhérents au nom de la rentabilité et de l’efficacité – et ce qui a justement
motivé leur apparition au siècle dernier, c’est-à-dire la menace de
dépossession de l’instrument de travail des agriculteurs sous l’effet du
capitalisme [Champagne, 1998].
Cette dénaturation de l’entreprise coopérative agricole a été
confirmée dans d’autres analyses plus récentes, qui constatent que « les
coopératives agricoles existent de moins en moins à l’état pur. Elles
constituent des groupes [… ] dont les filiales sont souvent détenues en commun
avec d’autres coopératives, voire même des sociétés capitalistes industrielles
[… ], le but de cette évolution étant toujours d’assurer la survie et/ou
d’accroître l’efficacité du groupe coopératif face à l’accroissement de la
dynamique concurrentielle, la coopérative classique n’ayant pas la souplesse
nécessaire » [Mauget, Forestier, 2000]. D’après Nicolas [ 1985], on observe
depuis la fin des années cinquante « la formation de groupes coopératifs
prenant le contrôle de sociétés de droit commercial, ou s’associant avec ces
dernières pour constituer des groupes mixtes à caractère éventuellement
multinational ». Dans ces « nouvelles coopératives », « le mode de paiement est
le même que si l’agriculteur était actionnaire d’une société de droit commun »,
« la pression du partenaire non coopératif peut amener la coopérative à des
décisions allant à l’encontre du principe de la porte ouverte en rejetant des
agriculteurs non performants », « le principe “un homme, une voix” peut être
respecté dans la société mère, mais le pouvoir sur les filiales est en général
au prorata du capital de chaque
associé » [Mauget, Forestier, 2000].
Dans une des dernières études sur le sujet, Koulytchizky et
Mauget [ 2003] sont encore plus explicites, soulignant l’apparition d’une «
nouvelle race d’entreprises qui ne peuvent plus se définir selon les principes
coopératifs classiques ».
« En particulier dans les secteurs de la banque et de
l’assurance, l’âpreté et l’internationalisation de la concurrence ont largement
forcé les entreprises du troisième secteur à adopter un comportement économique
s’apparentant assez étroitement à celui des entreprises du secteur privé
classique », écrit le CIRIEC [ 2000]. Malo [2002] constate que « les grandes
entreprises coopératives sont presque confondues avec les grandes entreprises
non coopératives ». Dans le domaine de la coopération de crédit, l’exemple des
caisses Desjardins au Québec
[1] est significatif de cette tendance à la banalisation
: « Historiquement, les membres des coopératives pouvaient facilement
distinguer la caisse de la banque parce que la première offrait des produits et
des services différents. En outre, elle s’occupait d’eux, ce que le concurrent
capitaliste ne voulait pas nécessairement faire. Aujourd’hui, ces différences
ont toutes disparu ou presque », constate Côté [ 2000]. Autant d’évolutions qui
témoignent d’un affaiblissement de ce qui fonde l’identité et la spécificité de
l’entreprise d’économie sociale et marquent sa dérive vers la société
commerciale classique. Cette dérive a atteint le stade de la rupture lorsqu’on
a parlé de « décoopérativisation » et de « démutualisation » à propos de
certaines institutions.
Ces évolutions, amorcées dans les années soixante-dix, ont en
outre été plus récemment renforcées par la construction européenne, dont la
logique dominante a encore plus fragilisé les entreprises d’économie sociale en
refusant de reconnaître pleinement leur spécificité juridique comme l’ont
illustré certaines décisions relatives au droit communautaire. Une vision trop
rigide de la libre concurrence admet en effet difficilement qu’on puisse
renoncer à une part de liberté individuelle au profit d’un projet collectif,
renoncement qui est inhérent à l’entreprise d’économie sociale. Essentiellement
guidé par le principe de libre concurrence et la référence absolue à une
économie de marché pure, le droit communautaire a donc souligné lors de
plusieurs jugements la différence fondamentale qui sépare le droit de la
concurrence, fondé sur la liberté individuelle de décision, et le droit
coopératif, fondé sur le renoncement à une partie de cette liberté au profit de
la poursuite d’un objectif commun
[2]. La situation des mutuelles vis-à-vis du droit
communautaire est singulièrement différente
[3] :
à leur demande, elles ont été intégrées au dispositif
communautaire qui régit l’activité d’assurance, mais les directives européennes
en matière d’assurance posent un principe de « spécialité externe », qui rend
l’activité d’assurance incompatible avec toute autre activité commerciale, et
un principe de « spécialité interne » qui limite la possibilité pour une même
entreprise d’assurance de couvrir dans la même structure juridique des risques
« vie » et « non-vie
[4]
». La transposition de ces directives obligerait donc les mutuelles d’une part,
à séparer leur activité d’assurance maladie complémentaire et celle de gestion
d’établissements (centres optiques, centres de soins), et d’autre part à ne
réserver les services de ces derniers qu’à leurs membres. Or la combinaison de
ces deux activités est un élément essentiel tant de la spécificité des
mutuelles que de l’équilibre général de leur activité. Quant aux associations,
à l’instar des services publics, certaines des activités qu’elles exercent les
placent du point de vue du droit européen en concurrence avec des entreprises
capitalistes classiques, ce qui leur interdit de recevoir des subventions
publiques synonymes de distorsion de concurrence.
L’ÉLOIGNEMENT DES VALEURS ET DES PRINCIPES FONDATEURS
Les coopératives fondant une large part de leur spécificité sur
la double qualité d’associé et de participant à l’activité, l’introduction de
sociétaires non coopérateurs ne pouvait manquer de remettre en question les
règles de fonctionnement spécifiques de ces organisations, comme cela a été
souligné dès la fin des années quatre-vingt, notamment par Mévellec [ 1989].
Hypothèse corroborée quelques années plus tard par les auteurs d’une étude de
comparaison internationale menée dans une demi-douzaine de pays affirmant que «
la remise en cause de cette double qualité ne peut que mettre fin à
l’entreprise coopérative telle qu’elle a existé jusqu’ici » [Lévesque, Côté,
1995]. Effectivement, ces tendances ont entraîné des aménagements importants
sur le plan légal : désormais, « il existe toute une série d’accommodements
avec le statut », avouait naïvement un dirigeant d’une des principales banques
coopératives ( Le Monde du 19 janvier
2002).
Depuis une dizaine d’années, dans nombre de structures
d’économie sociale, les statuts ont été aménagés pour élargir le sociétariat et
offrir une place de plus en plus importante à des financeurs ne participant pas
à l’activité
[5], ce qui
fait dire à Vienney [ 1994] qu’on observe dans la plupart de ces organisations
« une sorte de retournement des rapports entre les personnes et l’entreprise,
qui résume à lui seul les problèmes que rencontrent les organisations de
l’économie sociale pour conserver leur particularité ». Il poursuit : « À
l’origine, l’appartenance des personnes à une collectivité solidaire est
préalable à la formation d’une entreprise. [… ] Mais, en fonctionnant,
l’entreprise requalifie les personnes associées par les fonctions qui les
relient à son activité propre, sélectionnant et solidarisant celles dont les
caractères sont compatibles avec les conditions de son propre
développement
. »
L’évolution décrite ci-dessus interroge quelques-unes des
valeurs sur lesquelles le secteur de l’économie sociale fonde son identité : la
solidarité, la démocratie, l’égalité. D’après Koulytchizky et Mauget [2003],
les valeurs revendiquées par les coopératives agricoles sont désormais
l’équité, qui a remplacé l’égalité, la transparence, la solidarité sélective
(parfois). On notera la double réserve à propos de la solidarité, qui était
pourtant dans les années quatre-vingt-dix la valeur centrale autour de laquelle
le Comité national de liaison des activités mutualistes coopératives et
associatives (CNLAMCA) fondait justement l’identité du secteur. Vienney [ 1994]
avait déjà souligné qu’on assistait à un « changement de référence de la
solidarité » et, en tout état de cause, à un appauvrissement du processus
solidaire. Au-delà des discours, la solidarité trouve à l’origine son
expression dans les organisations d’économie sociale par le respect de quelques
règles très concrètes : l’égalité de traitement entre sociétaires, la libre
adhésion et la non-sélection à l’entrée, la non-exclusion pour motif de
rentabilité ou de productivité insuffisantes. Or on observe de plus en plus
souvent le recours à des traitements différenciés là où on revendique l’égalité
de traitement, ou la mise en place de processus de sélection
[6] (voire d’exclusion) des adhérents là où
les principes d’adhésion volontaire et de solidarité sont mis en avant. Il est
de plus en plus fréquent que des coopératives agricoles
[7] ou des mutuelles d’assurance ou de
santé
[8] excluent leurs
adhérents les moins performants (coopératives) ou ceux qui présentent un risque
jugé trop coûteux (mutuelles). À l’inverse, on constate aussi un délitement de
la fidélité coopérative, c’est-à-dire la fidélité de l’adhérent vis-à-vis de sa
coopérative – par exemple, dans les coopératives agricoles où les plus jeunes «
comparent les prix et font jouer la concurrence », alors que les anciens «
adhéraient en bloc à leur coopérative » [Champagne, 1998]. Dans certaines
mutuelles de santé, « la technique du marché a consisté – contrairement aux
règles de solidarité mutualiste – à offrir, en individuel, des contrats avec
cotisation variable selon l’âge, le sexe, les régions » [Dumont, 1995], puis à
instaurer des limites d’âge à l’adhésion et même parfois à recourir à un
questionnaire médical pour évaluer le risque de l’assuré. Dès 1986, Gibaud note
que « les pratiques gestionnaires prennent trop souvent le pas sur les
ambitions du projet originel et provoquent de véritables ruptures entre les
dimensions économiques et morales de la pratique mutualiste ». Une quinzaine
d’années plus tard, Bode [ 2000] constate que « le tarif indifférencié quel que
soit l’âge de l’assuré a été abandonné dans la plupart des cas » et « la
mission propre des assureurs à but non lucratif – la défense collective de la
santé des adhérents dans un souci de solidarité morale – a souvent été perdue
de vue ». La pratique du prix unique dans les coopératives ou du tarif unique
dans les mutuelles, qui manifeste le choix de l’égalité de traitement quelles
que soient les performances (coopératives) ou le risque (mutuelles) du
sociétaire, est donc progressivement remise en cause dans nombre de ces
organisations en vertu d’un principe de justice. Certaines d’entre elles, au
premier rang desquelles les coopératives agricoles, ont cru trouver une
justification éthique à ce type d’évolution en remplaçant le principe d’égalité
par celui d’équité, en substituant à la liberté « son contraire exact » qu’est
la justice [Bataille, 1976].
Mais comme l’a montré Rawls, les inégalités ne sont justes et
légitimes que si elles « contribuent à rendre aussi favorable que possible la
situation du sociétaire le plus mal loti » [Dupuy, 1992], non à accentuer les
inégalités entre sociétaires comme cela se passe dans les mouvements qui
mettent en avant le concept de justice
[9].
Dans d’autres cas, le fonctionnement démocratique, garanti en
théorie par le principe « un homme, une voix », s’est révélé inopérant et/ou
s’est dilué dans des structures devenues trop complexes
[10], ce qui a donné lieu à quelques
scandales retentissants
[11]. Sans se focaliser sur ces cas extrêmes, c’est le
fonctionnement de beaucoup d’organisations qui est affecté, comme dans les
coopératives agricoles, où un administrateur est souvent « un adhérent qui a
été coopté par le conseil d’administration en place » et où les assemblées
générales « connaissent une affluence souvent très limitée et ne font
qu’entériner la cooptation des nouveaux administrateurs par le conseil
d’administration » [Champagne, 1998].
Bloch-Lainé [1996] écrit à propos du champ associatif – mais on
pourrait sans peine généraliser son propos à l’ensemble de l’économie sociale :
« Sans doute, le même constat peut être fait dans les sociétés de capitaux,
quand celles-ci ont trop d’actionnaires pour les réunir et reconnaissent peu de
droits de regard et de pouvoirs à leur personnel. [… ] Mais le mouvement
associatif a, justement, pour rôle essentiel de remédier aux lacunes, aux
frustrations, au non-emploi de toutes les forces vives que l’on constate dans
les autres secteurs. Cette spécialité l’oblige à être exemplaire. » Sous la
pression du marché, tout un pan de l’économie sociale s’est donc éloigné des
principes mêmes qui fondent la spécificité de l’économie sociale par rapport au
secteur capitaliste. Comme le souligne Espagne [ 2002], « dix années seulement
séparent la reconnaissance institutionnelle de l’économie sociale et la
multiplication des mesures ayant pour effet, sinon pour objet, de rapprocher le
statut des composantes du modèle de l’économie dominante ».
Les organisations concernées prétendent que cette évolution est
nécessaire à leur survie dans un environnement de plus en plus concurrentiel.
Elle pose cependant la question de la pertinence du concept même d’économie
sociale, question rendue encore plus complexe par l’apparition, dans le même
temps, d’organisations se démarquant nettement de l’économie dominante.
L’ÉMERGENCE DE L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE
C’est en France également que le terme d’économie solidaire a
fait son apparition, d’abord dans le domaine académique avec les travaux de
Roustang, Laville et Eme dans les années quatre-vingt, puis au plan
institutionnel avec la création d’un secrétariat d’État à l’Économie solidaire.
Le concept a initialement été construit à partir du développement des services
de proximité, « services fournis aux personnes pour améliorer la qualité de la
vie ou de l’environnement local et correspondant autrefois à des fonctions
remplies par la sphère familiale élargie », écrivent Cette, Héritier et Singer
[ 1996]. Il a ensuite été formalisé en référence aux trois principes identifiés
par Polanyi (réciprocité, marché et redistribution) pour désigner un ensemble
d’initiatives reposant sur l’implication des usagers et combinant des
ressources marchandes, non marchandes (dons et sub-ventions publiques) et non
monétaires (bénévolat). Par la suite, pour désigner peu ou prou le même type
d’initiatives sont apparus les termes de nouvelle économie sociale [Defourny
et alii, 1998; Defourny, Develtere,
Fonteneau, 1999], d’entreprise sociale [Borzaga, Defourny, 2002], de tiers
secteur d’utilité sociale [Lipietz, 1999].
Le terme de nouvelle économie sociale dénote, de par son nom
même, tout à la fois une proximité et une rupture avec l’économie sociale
traditionnelle.
Selon Favreau et Vaillancourt [ 2001], « trois éléments
distinguent la nouvelle économie sociale de celle des générations qui l’ont
précédée : les demandes sociales auxquelles ces initiatives cherchent à
répondre; les acteurs qui les animent; la volonté explicite de changement
social ». La nouvelle économie sociale regroupe donc tout à la fois un ensemble
de nouvelles organisations et de nouveaux champs d’intervention de la part
d’organisations plus anciennes. Le concept d’économie sociale a d’abord servi à
désigner une démarche théorique spécifique, initiée par quelques économistes
voulant marquer une rupture avec la perception dominante dans leur discipline
(Gide et Walras à la fin du XIXe siècle), avant de devenir
quelques dizaines d’années plus tard un ensemble d’organisations spécifiques,
c’est-à-dire un secteur de l’économie. Entre-temps, la dimension politique
initiale a été minimisée au profit de la dimension strictement économique, et
on est passé d’un niveau macro-économique (l’économie sociale comme substitut
potentiel de l’économie politique) à un niveau microéconomique (l’entreprise
d’économie sociale comme alternative à l’entreprise capitaliste et à
l’administration publique). L’accent a davantage été mis sur les règles de
fonctionnement que sur le projet politique, même si ces règles sont en partie
la traduction d’un projet, d’une conception particulière de l’entreprise et de
l’économie. Surtout, dans un environnement économique où le libéralisme et la
seule logique de l’intérêt ont occupé une place de plus en plus importante,
l’économie sociale n’a pu se définir qu’en référence à cette logique
dominante.
Les approches de l’économie solidaire et de la nouvelle
économie sociale ont en commun un élément essentiel : elles marquent un regain
d’intérêt pour la dimension politique de l’économie sociale, telle que l’ont
exprimée à la fin du XIXe siècle Gide et Walras et par la
suite Weber. Le rapport à l’économie sociale est directement exprimé dans
l’appellation de « nouvelle économie sociale »; il est également au cœur de la
réflexion sur l’économie solidaire, qui n’a pu faire l’économie d’un
positionnement par rapport à l’économie sociale. « L’économie solidaire
réintroduit une problématique qui avait été à l’origine de l’économie sociale,
celle de la contribution à un débat pluraliste sur les institutions pertinentes
de la démocratie », écrit Laville [ 1996]. L’économie solidaire, comme le
résume encore Laville [ 2000], « cherche à articuler le champ politique et le
champ économique », alors que « la théorie de l’économie sociale, par sa
référence à un paradigme de l’intérêt, occulte par construction la dimension
intersubjective de l’action organisée ». En ce sens, l’économie solidaire
renoue avec la problématique initiale de l’économie sociale, tout en la
renouvelant en fonction des préoccupations et des besoins qui sont ceux
d’aujourd’hui. Sur ce point, citons encore une fois Laville [ 2000] : « À la
fois socio-économique et politique, la problématique de l’économie solidaire
est susceptible d’engendrer une critique subjective des pratiques de l’économie
sociale au regard des enjeux de société majeurs. » En conséquence, l’économie
solidaire accorde peu d’attention aux organisations de l’économie sociale qui
se sont trop radicalement éloignées du projet politique (l’égalité, la justice)
pour se concentrer principalement sur l’objet économique (la rentabilité, la
compétitivité).
Chez la plupart de ceux qui l’ont utilisée, la terminologie de
nouvelle économie sociale a donc visé à rendre compte d’expériences nouvelles
en même temps qu’elle a été une manière d’exprimer une prise de distance vis-à
vis-de l’économie sociale traditionnelle et des dérives de certaines de ses
composantes qui, sous l’effet de la concurrence, se sont banalisées et ont
perdu leur spécificité pour se rapprocher de l’entreprise capitaliste.
Contrairement aux travaux qui ont analysé l’économie sociale comme secteur
économique particulier, « relevant de ce fait trop exclusivement du paradigme
de l’intérêt » [Lévesque, Bourque, Forgues, 1997], la nouvelle économie sociale
a en général davantage abordé l’économie sociale par son versant social que par
son versant économique, se concentrant plus sur ce que Desroche appelait
l’économie sociale « instituante » par opposition avec l’économie sociale «
instituée » [Desroche, 1983], à sa dimension politique ou encore au « projet
d’action sur la société » [Laville, Sainsaulieu, 1997]. Comme le résume Espagne
[ 2002], si économie solidaire et économie sociale partagent les mêmes valeurs
de référence, l’économie solidaire « ne hiérarchise pas ces valeurs de la même
façon, elle entend la solidarité dans un sens plus large (pas seulement entre
les acteurs statutaires, mais aussi à l’égard des autres) et complète le
référentiel par des valeurs (réduction de la désaffiliation, souci de
l’environnement) qu’elle dit lui être spécifiques ».
Deux phénomènes concomitants ont motivé cette volonté de se
démarquer : l’apparition de formes inédites d’organisation et l’éloignement du
modèle théorique original que nous avons évoqué de la part d’organisations plus
anciennes.
Au terme du phénomène d’isomorphisme que nous avons décrit
précédemment, il est apparu à certains auteurs que le concept traditionnel
d’économie sociale ne pouvait plus rendre compte de tout un ensemble de
nouvelles initiatives à la fois « nouveaux acteurs, réponses à de nouvelles
demandes et nouveaux modes d’organisation » [Favreau, 1997], qui marquent une
rupture avec le modèle traditionnel d’économie sociale. C’est le cas notamment
des coopératives sociales italiennes qui, en intégrant le sociétariat multiple
( multistakeholders) et la
non-lucrativité, dépassent le concept traditionnel de coopérative tout en ne
tendant pas vers le modèle de l’entreprise capitaliste comme le font certaines
coopératives plus anciennes et en se rapprochant de l’organisation à but non
lucratif.
D’autres ont voulu souligner la prise en charge de nouvelles
activités par des organisations anciennes : mutuelles de santé, coopératives
agricoles et de consommateurs en particulier. On peut ranger dans cette
catégorie l’intrusion des coopératives agricoles ou de consommateurs japonaises
dans le domaine des services sociaux ou bien la participation de certains
mouvements coopératifs ou mutualistes européens à l’offre de crédit à
destination des exclus qui n’ont pas accès aux services bancaires
traditionnels, ce que l’on a souvent regroupé sous l’appellation de « finance
solidaire » [Guérin, 2000; Servet, Vallat, 1998; Guérin, Vallat, 1999]. On peut
y ranger également les initiatives de certaines mutuelles pour offrir des
prestations adaptées aux plus défavorisés, voire la création de mutuelles de
chômeurs ou de populations précaires [Bode, 2000].
CONCLUSION : QUELLE ÉCONOMIE SOCIALE ET SOLIDAIRE ?
Une précision s’impose au moment de conclure : malgré
l’alternative que suggère notre titre, il serait abusif de réduire l’évolution
récente de l’économie sociale à la voie de l’isomorphisme ou à celle de
l’économie solidaire. On trouve en effet un grand nombre d’organisations
restées fidèles aux principes originels.
Cela dit, il est vrai que la tendance à l’isomorphisme de la
part d’organisations anciennes et l’orientation vers des secteurs d’activité et
des fonctionnements inédits de la part de nouvelles organisations est une
tendance forte des vingt dernières années. Et si les observations qui précèdent
s’appuient pour l’essentiel sur l’analyse de l’économie sociale et de ses
composantes en France, on pourrait dans une large mesure les extrapoler à
d’autres pays européens.
Au sein du seul secteur coopératif – qui est, il est vrai, le
plus sensible car le plus soumis aux contraintes du marché –, Chomel et Vienney
[ 1995] estiment que celui-ci, caractérisé depuis longtemps par une grande
diversité de mouvements, « va se trouver en outre diversifié et hétérogénéisé
au niveau de la nature même des entreprises qui le constituent ». D’après eux,
quatre types d’organisations y co-existeront : des coopératives « pures »
respectant les règles traditionnelles; des coopératives utilisant les nouvelles
règles, c’est-à-dire l’ouverture du capital à des associés non coopérateurs;
des groupes coopératifs incluant des filiales à statut de société anonyme; des
unions d’économie sociale
[12].
S’agissant des mutuelles de santé, le rapport Rocard [ 1999]
précisait quant à lui que leurs spécificités « ne sont le plus souvent
inscrites que dans les statuts et sont donc très variables selon les
institutions »; il recommandait d’inscrire dans la loi les principes que
revendiquent les mutuelles, en particulier le caractère viager de l’engagement,
la non-individualisation de la cotisation en fonction du risque, l’interdiction
de la sélection à l’entrée et du recours au questionnaire médical,
l’interdiction de toute rémunération directe ou indirecte des commerciaux en
fonction du chiffre d’affaires.
Pour les mutuelles, comme pour les autres organisations de
l’économie sociale, l’enjeu est essentiel car il conditionne le maintien
d’avantages fiscaux qui n’auraient plus lieu d’être s’il s’avérait que
l’entreprise se comportait désormais comme une entreprise capitaliste. Comme
l’a bien résumé Mauroy [ 1998] pour ce qui concerne les mutuelles, ces
avantages fiscaux « doivent être liés fondamentalement non pas simplement au
statut juridique des organismes assureurs, mais aussi à la nature des méthodes
assurantielles utilisées, et cela compte tenu de la situation concurrentielle
endurée ». Bode [ 2000], qui a observé l’évolution de l’assurance maladie
complémentaire en France comme en Allemagne, souligne que dans ces deux pays, «
les organismes assureurs à but non lucratif essaient de conserver leurs
principes solidaristes par la mise en œuvre d’actions particulières, ayant
comme effet de maintenir ou d’intégrer dans les caisses des catégories sociales
menacées par le jeu du marché ». Et il conclut :
« Le bilan est mitigé, il faut le dire. »
L’économie sociale est donc depuis une quinzaine d’années un
secteur tiraillé entre ces deux tendances contradictoires que sont d’une part,
un isomorphisme institutionnel marquant un éloignement du modèle original et un
rapprochement du modèle de l’économie dominante, d’autre part l’émergence d’une
économie solidaire se positionnant, au contraire, à l’opposé de l’économie
dominante et se présentant comme un élément d’une « économie plurielle », dont
l’apport se concentre sur le domaine du social, renouant ainsi avec la
perspective des « institutions de progrès social » identifiées par Gide au
début dusiècle. Avec ces deux tendances, l’économie sociale, qui fonde son
identité sur un ensemble de principes et de valeurs partagés par l’ensemble de
ses composantes, se trouve confrontée à un dilemme de plus en plus difficile à
résoudre : soit réaffirmer le respect et l’actualité de ces principes, ce qui
impliquerait alors d’exclure du secteur un certain nombre d’organisations qui
s’en sont trop largement éloignées et affaiblirait du même coup le poids
politico-économique du secteur dans son ensemble; soit continuer à s’éloigner
de ces principes en assouplissant sans cesse les règles au risque de se
présenter alors comme un secteur par trop éclaté n’offrant plus guère de
cohérence ni entre ses différentes composantes ni avec les valeurs et principes
sur lesquels il continue néanmoins de fonder sa spécificité.
Comme le résume remarquablement Espagne [ 2002], « inclassable
dans les catégories du droit comme dans celles de l’économie; multiple voire
hétéroclite dans ses composantes; en panne de système logique et politique
propre à les unifier, comme de moyens ou de volonté de surpasser les effets de
statuts juridiques restés émiettés et d’inventer des structures et stratégies
communes; indéfinissable par la référence aux valeurs que certains disent
constituer leur principal sinon seul dénominateur commun; reconnue par l’État
non pas comme sujet autonome de droits et partenaire, mais comme instrument, y
compris aujourd’hui pour l’économie solidaire comme relais ou substitut du
welfare state :
l’économie sociale et solidaire échappe à la connaissance
».
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[1]
Coopérative de crédit fonctionnant selon des règles comparables
à celles du crédit mutuel en France, le mouvement Desjardins est le premier
employeur privé du Québec.
[2]
Sur ce point, voir Schwerer [ 1996].
[3]
Voir notamment Del Sol et Turquet [ 1999], Rocard [ 1999],
Bacquet [ 1994].
[4]
Le rapport Rocard [ 1999], à propos de la distinction entre les
activités dites « vie » et celles dites « non-vie », souligne que « la
différence n’est pas liée à une distinction entre l’assurance des risques
courus par les personnes et ceux courus par les choses, mais tient à la
différence entre l’assurance contre des risques liés à la durée de la vie
humaine et ceux qui ne le sont pas ».
[5]
La loi de modernisation de l’entreprise coopérative ( 1992)
transforme ainsi en règle générale ce qui n’avait alors qu’un caractère
dérogatoire : la possibilité pour une coopérative d’avoir des associés non
coopérateurs, c’est-à-dire des financeurs ne participant pas à l’activité, à
hauteur de 49% du capital [Vienney, 1993].
[6]
Une grande fédération mutualiste déclarait par exemple, que la
non-sélection à l’entrée appliquée
«
sans garde-fous, lui apparaissait dangereuse » [Rocard, 1999].
[7]
Sur ce point, voir Nicolas [ 1990].
[8]
Sur les mutuelles de santé, voir Dumont [ 1995], Mauroy [
1996], Del-Sol et Turquet [ 1999], Bode [ 2000].
[9]
Bien qu’il l’emploie ici dans un sens différent, on notera
l’utilisation par Dupuy de la même terminologie (« sociétaire ») que celle
utilisée par ces organisations (en l’occurrence les coopératives
agricoles).
[10]
On doit distinguer sur ce point deux phénomènes : le
dysfonctionnement des structures et leur aménagement juridique. En matière de
dysfonctionnement, comme le souligne
Bloch-Lainé [ 1996], « quand il y a beaucoup de cotisants, qu’il serait
impossible de réunir s’ils étaient assidus, l’influence réelle de ces électeurs
potentiels est faible. Une petite partie d’entre eux est effectivement présente
aux assemblées pour désigner les administrateurs, ceux-ci sont choisis par
cooptation dans un cercle étroit, qui suit seul la marche des choses et que la
direction manœuvre plus ou moins facilement, mais en général confidentiellement
». En matière d’
aménagement juridique,
la loi de modernisation du droit coopératif (loi du 13 juillet 1992) a
carrément introduit la possibilité de pondérer, dans une certaine mesure, les
droits de vote en fonction des parts détenues. La loi plus récente qui donne
aux caisses d’épargne un statut coopératif (loi du 25 juin 1999) conduit
également à ce que l’expression des sociétaires « n’ait pas le même poids en
fonction du capital qu’ils détiennent » [Sauffroy, 2000].
[11]
On fait notamment référence ici aux scandales de certaines
organisations de l’économie sociale telles l’ARC, la GMF, la Mutualité sociale
agricole ou, plus récemment, la MNEF.
[12]
Le statut d’union d’économie sociale, créé en 1983, est un
statut coopératif particulier qui permet d’ouvrir le capital à d’autres
organisations de l’économie sociale et à d’autres mouvements tels que par
exemple, les entreprises d’insertion ou les collectivités locales.