2003
Revue du Mauss
Nouvelles approches du don dans la silicon valley Une analyse
européenne de la philanthropie américaine
Marc Abélès
[1]
Les réflexions qui suivent visent à présenter une perspective
anthropologique sur la philanthropie américaine. C’est aussi le point de vue
d’un intellectuel européen qui, ayant des contacts approfondis avec les
États-Unis, a pu observer la manière dont sont financées la recherche et
l’éducation. Comme l’environnement, la santé ou les politiques sociales, ces
activités font partie de ce que les Américains nomment le
non-profit sector. Alors qu’en France,
c’est l’État qui subventionne ce secteur, aux États-Unis les fondations et les
dons privés jouent un rôle essentiel. Ce qu’on appelle
third sector aux USA se veut
indépendant et pluraliste, grâce à ce système de financement qui vise à mettre
des investissements privés au service de l’intérêt collectif.
En France, à l’inverse, le domaine du
non-profit ressortit majoritairement
de l’action publique, le gouvernement central joue le rôle de moteur, épaulé
par le gouvernement local. Subventions, programmation relèvent principalement
des pouvoirs publics. On parle d’un service public dont l’État doit assurer le
bon fonctionnement au nom d’une conception républicaine de la cohésion
sociale.
Dans cette conception, il faut éviter que les intérêts privés
n’interfèrent dans ce secteur. C’est une garantie essentielle pour assurer une
redistribution équitable des ressources collectives. Celles-ci sont prélevées
grâce à l’impôt. Aux USA, l’impôt est moins lourd et il y a tout un système
d’incitations fiscales qui encourage le don et la création de fondations. En
France, il y a peu d’initiatives philanthropiques, en général des
corporate foundations qui financent
surtout le mécénat culturel.
On constate que les dons caritatifs ont atteint, en 1999,190
milliards de dollars, l’équivalent d’un tiers du budget fédéral, soit 2% du
revenu intérieur des USA. De même, 73% des Américains ont donné de l’argent
cette année-là, contre 43% des Français et 44% des Allemands. En 1998,46 832
fondations ont été recensées par les Fondation Center Statistical Services :
leurs biens estimés s’élèvent à 385051697 dollars. Elles ont reçu 22573743
dollars de dons cette année-là. Il existe aujourd’hui trois types de fondations
aux États-Unis :
les independants
foundations, les corporate
foundations, les community
foundations. Les premières sont plus de 41 000, leurs ressources
représentent plus de 80% des ressources globales et leurs dons dépassent les
2/3 de ce qui est redistribué chaque année.
L’importance du don, le rôle des fondations aux USA sont
particulièrement impressionnants pour un Français habitué à voir l’État
financer presque entièrement le non-profit
sector. D’où la question : pourquoi donner ? Il y a eu de nombreuses
études, notamment historiques, sur la philanthropie aux USA.
Certains sociologues l’ont aussi étudiée, comme Francie
Ostrower dans un ouvrage opportunément intitulé Why the Wealthy Give ? À la fin des années
quatre-vingt-dix, j’ai commencé à enquêter sur la philanthropie, profitant de
séjours à New York, à Boston, à Chicago. J’ai lu des ouvrages spécialisés et
j’ai rencontré des managers de
fondations sur la côte Est. Un jour, une collègue à qui j’avais parlé du
projet, m’a envoyé des magazines californiens. On y parlait d’un fort
développement de la philanthropie lié à l’enrichissement à Seattle et dans la
Silicon Valley.
The New
Philanthropists : tel était le titre qui s’étalait à la une du
magazine Time en juillet 2000.
Quelques visages célèbres – Bill Gates, Paul Allen, Steve Case – et cette
annonce lapidaire : « Ils veulent contrôler, ils veulent des résultats. » À
l’intérieur, un dossier sobrement intitulé : « Une nouvelle manière de donner
». Le ton était donné : voici qu’on était en train d’inventer une nouvelle
philanthropie. Après des années de croissance continue, avec des indices
boursiers jamais atteints, l’Amérique de Clinton affichait une santé économique
insolente. Durant cette période, le financier George Soros avait dépensé 530
millions, en grande partie pour les fondations qu’il avait installées dans les
anciens pays communistes. En septembre 1997, Ted Turner, le fondateur de CNN,
dont la fortune était passée en moins d’un an de 2,2 à 3,2 milliards, décida de
redistribuer à des fins caritatives ce milliard supplémentaire. De son côté, le
patron de Microsoft a décidé de jouer les Carnegie modernes, en dotant la
fondation Bill et Melinda Gates de 22 milliards. Qui dit mieux ? Cet argent est
destiné à de grands programmes médicaux internationaux, mais aussi à la
numérisation des bibliothèques.
On s’interrogeait cependant : parmi les grands mogols de la
high-tech, Gates n’était-il pas
l’arbre qui cachait la forêt ? En effet, jusqu’alors, la Silicon Valley, l’un
des lieux où se trouvait concentrée la nouvelle richesse, se distinguait aussi
par le peu d’enthousiasme de ses habitants. Au point qu’on avait surnommé les
high-techers les
cyberselfish people. Or le numéro de
Time montrait qu’un nouveau mouvement
philanthropique était en train de se développer dans la Silicon Valley. Et
surtout que ces jeunes philanthropes, qui avaient fait fortune en travaillant
dans des entreprises comme Microsoft, Intel ou Cisco, ou en créant leur propre
start-up – contestaient la manière de
donner des fondations traditionnelles, comme Ford ou Rockefeller, et
prétendaient réformer la philanthropie pour l’adapter à la nouvelle économie et
la rendre plus performante.
Je décidai donc d’aller rencontrer ces nouveaux philanthropes.
Grâce aux websites, je pus écrire à plusieurs d’entre eux et obtenir des
rendez-vous. Pour mener à bien cette enquête (qui bénéficiait de l’aide de
l’institut Caisse des dépôts pour la recherche), j’eus la chance d’être
accueilli au département d’anthropologie culturelle de Stanford et je
m’installai pour quelques mois à Los Altos, au cœur de la Silicon
Valley.
J’exposerai ici deux aspects de cette recherche. Le premier
concerne la culture philanthropique américaine, le second les caractéristiques
de la nouvelle philanthropie.
LA CULTURE PHILANTHROPIQUE AMÉRICAINE
Il existe une idéologie de la philanthropie qui remonte à la
fin du XIXe siècle.
The Gospel of Wealth
d’Andrew Carnegie explique que la vie en société est un combat permanent dans
lequel certains s’affirment au détriment des autres. Les riches sont les plus
purs produits de la sélection naturelle. Mais ils ont un devoir de
civilisation, ils doivent rendre ( give
back) à la société une part de leur richesse afin d’aider les
pauvres en leur permettant de s’élever socialement.
D’où la notion de scientific
charity. Il ne faut pas donner des aumônes, mais organiser la
charité : par exemple, créer des bibliothèques pour donner accès à la
connaissance, construire des hôpitaux, etc. C’est ce pourquoi Carnegie, puis
Rockefeller ont créé leurs fondations.
Dès ses origines, la philanthropie renvoie aussi à la relation,
beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, qu’entretiennent avec l’argent les
tycoonsde cette fin desiècle dans un
contexte où la religion est très présente. Ce n’est pas un hasard ou une lubie
si Carnegie, qui considérait que la musique plus que les mots nous communiquent
la vraie religion, a fait don de milliers d’orgues aux Églises. Il y a une
tension forte entre le « faire de l’argent » ( to
make money), objectif qui assurera plus que tout autre le dynamisme
de l’économie américaine, et une culpabilité difficilement assumée liée aux
idées d’impureté et de souillure associées à l’argent. D’où l’ambiguïté
intrinsèque qui caractérise la représentation de la richesse, conçue comme un
véhicule du progrès et de l’amélioration de l’humanité en même temps que comme
un danger immanent, facteur de folie et de démesure.
Je n’ai pas le temps de faire ici l’historique de la
philanthropie aux USA. Il se trouve que ce peuple s’est trouvé confronté à la
question de l’enrichissement avec une particulière violence. La découverte de
l’or californien, l’industrialisation rapide ont fait de la richesse une
préoccupation essentielle. Il ne s’agit pas seulement de « faire » de l’argent,
mais de déterminer la place qu’on assigne à la richesse dans l’ensemble du
dispositif social. Ajoutons que ce questionnement s’inscrit dans un contexte où
le puritanisme est au centre des croyances et des valeurs. Or, dans cette
perspective, l’argent est une notion pour le moins ambivalente. D’un côté, le
fait de participer à la vie économique, de produire de la richesse, apparaît
comme une dimension positive. L’argent n’est autre que la rémunération de
l’initiative et du travail. Faire fortune est un objectif respectable. Mais de
l’autre, il n’en plane pas moins une constante suspicion à l’égard de
l’accumulation monétaire. D’où vient cet argent ? N’est-il pas le fruit de
pratiques et de manipulations suspectes ? C’est le thème de l’argent souillé (
tainted money) que les façades
monumentales des banques et le secret des coffres-forts ne suffisent pas à
rendre respectable. L’autre critique récurrente porte sur la violence de
l’enrichissement. Le voici synonyme de démesure :
« l’argent coule à flots », au point qu’il n’est plus possible
d’endiguer l’hémorragie.
Les nouveaux riches ne sont-ils pas des apprentis sorciers,
incapables de maîtriser l’avalanche qu’ils ont suscitée ?
Ayant à traiter avec cette ambivalence, les Américains n’ont
cessé d’osciller entre une vision quasi romanesque de l’enrichissement –
qu’illustre l’attrait pour les success
stories, surtout si, comme on dit, la réalité dépasse la fiction –
et la violence dénonciatrice cherchant à démasquer les prédateurs du
capitalisme. Quand l’on cherche à comprendre l’essor de la philanthropie, il
faut toujours avoir à l’esprit cette ambivalence constitutive. Car l’entreprise
caritative est partie intégrante de ce système de pensée. Elle se présente
comme une réponse à la violence de l’enrichissement, un moyen de surmonter les
contradictions qu’il induit. C’est que la philanthropie introduit deux éléments
nouveaux : le don et la raison. Ce
qu’on a appelé « charité scientifique » me semble représenter la quintessence
de cette démarche.
Il y a d’abord l’acte de donner qui, du moins en apparence,
vient s’inscrire en rupture avec une logique marquée par la captation, le
profit et l’accumulation. Le don est posé comme une forme de renoncement, il est synonyme de
désintéressement. En ce sens il y a, inhérente à cet acte, la dimension du
sacrifice, une volonté de rompre avec les contingences et les contraintes
matérielles de l’économie. La religion, en tant que rapport à des valeurs
transcendantes, est ici bien présente. Une autre dimension du don est la
non-réciprocité. Le donateur n’attend
aucune contrepartie de la part de ceux qui sont l’objet de ses bienfaits. On ne
manquera pas d’en conclure que le don est un acte altruiste. Mais attention !
Il ne faudrait pas occulter l’essentiel, c’est-à-dire le fait qu’en donnant, on
se place en rupture par rapport à la logique de l’échange et du
marché.
Dans le cas des capitalistes philanthropes, cet acte revêt un
relief particulier.
C’est grâce au marché que l’argent s’est mis à couler à flots,
et le problème est de savoir comment éviter d’être soi-même noyé sous la
richesse. Dans la représentation ambivalente propre au puritanisme, l’excès de
richesse est porteur de malédiction; d’où la nécessité de détourner ce flot, de
désamorcer l’accumulation– en un mot de dépenser son argent.
De ce point de vue, on peut soutenir, même si cela semble
quelque peu paradoxal, que l’acte charitable n’est qu’une manière comme une
autre de « jeter l’argent par les fenêtres ». Dans les deux cas, on perçoit la
même propension à détourner l’argent hors du circuit de l’échange, le même
délire de la dépense.
Somptuaire ou éthique, la dépense devient un biais pour
surmonter l’ambivalence de la monnaie, pour rompre le cercle terrifiant de la
reproduction capitaliste. Voilà qui donne sens à l’initiative philanthropique,
bien mieux que toutes les interprétations où l’on met en avant des motifs
d’intérêt (liés à la fiscalité) ou des motivations psychologiques. Donner plus,
toujours plus, aligner les millions : à cet égard, l’obsession d’afficher les
chiffres est révélatrice. Ce ne sont pas seulement les fortunes des grands
businessmen qui sont rendues publiques
par les médias (voir les fameux classements dans les magazines
Forbes ou
Fortune): on y trouve aussi un
classement des fondations qui portent leur nom.
Donner, c’est donner à voir qu’on donne. Les monuments publics
abondent de plaques célébrant les donateurs. Ces inscriptions ont une valeur
aussi haute que celles qui commémorent l’héroïsme ou le talent. Ce qui prouve à
quel point l’acte de donner n’est jamais anodin. Faire une donation, créer une
fondation est ainsi conçu comme un moyen privilégié de laisser son empreinte.
Il y a une dimension irréductiblement personnelle dans l’acte de donner, comme
l’ont bien montré les anthropologues à propos des sociétés éloignées. « Nous
pouvons considérer comme acquis que l’acte de donner, pour être véritablement
un don, doit être un don personnel, sinon il se transforme immédiatement en
autre chose, en impôt par exemple, ou en don forcé, en exaction », écrit
Maurice Godelier dans L’Énigme du don
(Fayard, 1996). À ce titre, on notera la place à part qui revient au mécénat
dans la philanthropie américaine. Non pas que l’art constitue une part
importante de la dépense philanthropique globale, en regard de la santé ou de
l’éducation. Mais tous les grands fondateurs se sont attachés à doter des
musées, à constituer de grandes collections, à parier aussi sur des artistes
contemporains.
Dans le mécénat viennent s’imbriquer deux éléments distincts :
la représentation somptuaire, consumatrice, anti-utilitariste du don – le «
jeter l’argent par les fenêtres » – et la notion de prestige associée à une
dépense faite pour « épater la galerie ». Mais l’on est ici au plus près de la
dépense excentrique.
La philanthropie ne se définit plus seulement comme
détournement des processus d’échange et d’accumulation, mais plus encore comme
transgression des principes mêmes d’économie sur lesquels le donateur a assis
sa fortune. Ce qui guette le donateur, c’est l’hubris, la démesure. Comme on le voit, même sous
les espèces de la philanthropie, on retrouve la question du bon et du mauvais
usage de la richesse. D’où la méfiance populaire qui entoure ce genre
d’initiative. Et si la société, par le canal des médias, ne cesse de commenter
les faits et gestes des fondateurs, distribuant à sa manière les bons et les
mauvais points, c’est que le don s’adresse en priorité à la collectivité. En
distribuant ainsi une part de leur fortune, les riches marquent leur volonté de
dépasser le cercle familial. Même si la famille peut légitimement escompter
avoir sa part du bien accumulé, elle ne doit pas tout accaparer. Il importe que
la richesse revienne dans le circuit social, non pour se valoriser elle-même,
mais pour s’investir dans l’amélioration des hommes.
On entrevoit ici l’originalité de la philanthropie telle
qu’elle s’est développée aux États-Unis. Pour en rendre compte, la notion de
don à elle seule ne suffit pas. Bien des sociétés ont développé des traditions
caritatives, généralement alimentées par des croyances religieuses et mises en
œuvre sous la tutelle des clercs. Ce qui caractérise la philanthropie au pays
de Washington, c’est qu’elle se veut sous le signe de la raison, exigence en
apparence contradictoire avec des pratiques qu’on place en général sous le
signe de la sensibilité et de la compassion. En prônant la
scientific charity, les premiers
fondateurs ont mis l’accent sur la rationalité. D’où leur acharnement à
distinguer la charité – qui se veut une action directe sur la pauvreté – et la
philanthropie qui travaille, elle, à modifier les causes de cette situation.
Sans cesse revient l’idée que la philanthropie ne consiste pas à faire l’aumône
aux pauvres, mais à financer une réflexion qui aboutira à une meilleure
compréhension des maux qui frappent la société – pauvreté, maladie, guerre. Il
s’agit de traiter le mal à sa racine, et il ne sert à rien de distribuer
inconsidérément les dollars par millions.
C’est pourquoi les fondations ont subventionné les recherches
et les études, au point que bien des grands programmes scientifiques ont dû
leur essor aux choix effectués par les experts et les dirigeants de ces
organisations. De même, le refus de devenir l’auxiliaire du pouvoir central en
se substituant aux administrations compétentes pour financer et mettre en œuvre
les politiques sociales s’explique par cette fidélité au projet initial
LES NOUVEAUX PHILANTHROPES
J’en viens maintenant à la nouvelle philanthropie. Première
question : en quoi est-elle nouvelle ? Certes les fondateurs californiens sont
jeunes – la plupart de mes interlocuteurs avaient entre trente et quarante ans
–, leur enrichissement a été très rapide, et c’est souvent au départ pour des
raisons fiscales qu’ils ont fait un don ou créé leur fondation. Comme dit l’un
d’eux, « si vous donnez après votre mort, vous n’en tirerez aucun avantage
fiscal. Alors pourquoi ne pas le faire maintenant ?». Comme leurs
prédécesseurs, ils se préoccupent de give
back à une société qui leur a ouvert les voies de la réussite. On
retrouve l’idéologie du don comme contrepartie de la dette contractée à l’égard
de la société.
Alors rien de nouveau sous le soleil ? Dirigeants de grosses
firmes telles Microsoft, Intel ou Cisco, patrons audacieux des
start-up, tous ont en commun de
privilégier des formes d’organisation qui exaltent l’innovation et la prise de
risque. Leur fonctionnement va à l’encontre de toutes les pesanteurs
bureaucratiques. Ce qui compte principalement, ce sont les rapports
interindividuels, les réseaux qui sont garants d’une approche où priment
flexibilité et rapidité.
La performance n’est pas ici un objectif abstrait : les firmes
de capital-risque suivent de très près les résultats obtenus et ne cessent de
mesurer l’impact effectif de leurs investissements. On pourrait s’étonner que,
dans un pareil environnement, la notion même de philanthropie ait encore un
sens, quand toute action est orientée vers un objectif de rendement et de
profit.
Prenons le cas de l’Entrepreneur’s Foundation. Son créateur,
Gib Myers, est parti de la constatation suivante : « Les gens ont de l’argent.
Mais ils n’ont ni le temps ni le savoir-faire pour investir intelligemment. Le
résultat est que les gens donnent beaucoup moins qu’ils ne pourraient. » En
d’autres termes, les réserves existent, mais il manque l’essentiel : un projet
attractif et des opérateurs qui se chargent de placer intelligemment l’argent.
Gib Myers n’est pas n’importe qui. Il dirige Mayfield Venture, l’une des plus
importantes firmes de capital-risque de la Silicon Valley. Vingt-huitannées
d’expérience des affaires, une réussite incontestable en ont fait un personnage
incontournable de la nouvelle économie. Mais Gib Myers avait une autre ambition
: celle d’impliquer les start-up dans
un véritable projet
communautaire.
Community building est
une expression qui revient beaucoup dans le discours de ce capitaliste
impénitent. En créant l’Entrepreneur’s Fondation, il a voulu appliquer le
modèle du capital-risque au domaine de la philanthropie :
traiter les organisations à but non lucratif comme des
start-up, participer à leurs choix
stratégiques, les épauler en matière de management, évaluer leurs résultats et anticiper
leur développement à long terme. Encore fallait-il impliquer les compagnies
locales, et c’est là qu’apparaît l’originalité du dispositif inventé par Gib
Myers. Il s’adresse aux start-up
émergentes qui peuvent participer à l’Entrepreneur’s Foundation en donnant
environ 1% de leurs stock-options.
Quatorze d’entre elles sont entrées sur le marché, trois ont été vendues, ce
qui a permis de créer un fonds de 10 millions de dollars pour les jeunes et
l’éducation. En novembre 1999, l’Entrepreneur’s Foundation a fait un premier
investissement de 325 000 dollars. Cet argent était destiné à une organisation
non lucrative spécialisée dans le domaine de l’éducation :
Partners in School Innovation. Il s’agissait d’améliorer la
qualité de l’enseignement dans un certain nombre d’écoles; dix-sept
établissements étaient concernés par ce projet.
La mission que s’assigne la fondation peut être résumée ainsi :
1) changer la culture des entreprises
de la Silicon Valley et de la Bay Area pour faire de l’engagement communautaire
un élément essentiel de leur firme; 2) rendre la
communauté plus forte en appliquant les principes du capital-risque
aux organisations à but non lucratif. En réalité, la notion de communauté est
ici employée en référence à deux réalités différentes. D’abord, bien sûr,
renforcer la communauté renvoie aux clivages sociaux dans la Silicon Valley et
à la nécessité de surmonter l’obstacle du digital
divide. D’où l’effort consenti en matière éducative. Mais, en un
sens plus restreint, la communauté désigne aussi le groupe des entrepreneurs,
des gens qui travaillent dans les firmes high
tech de la Silicon Valley. Cette population ne représente pas un
groupe cohérent. La majorité des employés des start-up viennent de l’extérieur; beaucoup sont
étrangers. Ces gens ne partagent que ce qui ressortit de leur travail. Pour le
reste, on a affaire à une société locale très atomisée sans véritable
sociabilité. L’un des objectifs de la fondation est de remédier à cette
situation en rapprochant les dot-comers, qui, en partageant le même souci
philanthropique, pourront périodiquement se livrer à une activité commune. La
fondation met en place tous les deux mois une initiative : nettoyage de plages,
travaux de peinture chez des personnes âgées nécessiteuses, etc.
L’ambition de l’Entrepreneur’s Foundation est donc de
travailler à une meilleure intégration entre les riches et les pauvres, tout en
donnant aux riches la possibilité de renforcer leurs réseaux. Qu’il s’agisse de
faire du volontariat ou de s’éduquer ensemble à la philanthropie, cette
dimension du contact offre un attrait non négligeable dans le contexte
socio-professionnel de la Silicon Valley. Cela explique sans doute l’engouement
des dot-comers pour les fondations
communautaires. Plutôt que de créer sa fondation privée, on préfère participer
à une entreprise collective. Cela crée la possibilité de se rencontrer et
d’accroître son réseau relationnel.
L’un des modèles en vogue dans la région est celui qu’a créé à
Seattle Paul Brainerd, un milliardaire qui a fait fortune avec sa compagnie
Aldus – qui a lancé le célèbre logiciel PageMaker. Brainerd a revendu Aldus en
1994 à la firme Adobe. Depuis lors, il se consacre aux entreprises
philanthropiques. Il a créé la Brainerd Foundation qui vise à protéger
l’environnement sur la côte du Pacifique.
En juin 1997, avec d’autres millionnaires
high tech, il a impulsé la création
d’une fondation nommée Social Venture Partners (SVP).
Cette fondation s’est spécialisée dans deux domaines :
l’enfance et l’éducation. Elle finance des projets qui concernent uniquement
Seattle et ses environs immédiats. Le principe en est simple : chacun doit
donner au minimum 5400 dollars et accepte de s’investir dans le suivi des
initiatives patronnées par SVP. Aujourd’hui on compte 270 partenaires, dont
beaucoup sont des cadres de Microsoft. Ce qui fait l’attrait de SVP, aux dires
de ses membres, c’est cette notion de partenariat. En faisant appel à eux pour
participer à des comités de sélection des projets ou pour mettre leurs
compétences en matière de management
au service des organisations à but non lucratif qu’elle finance, SVP a créé un
modèle original. Paul Brainerd ne cesse de souligner l’importance de
l’engagement ( committment) des
membres de SVP qui ne sont pas seulement impliqués (
involved) dans le processus
philanthropique, mais co-responsables à part entière. Pour les partenaires,
cette activité offre aussi un moyen d’élargir leur carnet d’adresses. Les
réunions de travail ou d’information, les relations informelles qu’elles
induisent permettent de développer une sociabilité interne.
SVP a fait des émules à Austin, à Dallas, à Kansas City, à
Détroit et récemment à San Francisco. Dans la Silicon Valley, une fondation
issue de la Community Foundation Silicon Valley et qui a pour nom Silicon
Valley Social Venture Fund (SV 2) s’inspire des mêmes principes. Elle est
animée par des jeunes entrepreneurs avides d’action généreuse. Dans une
économie qui aboutit à un repli sans précédent des acteurs sur eux-mêmes, où la
majorité du temps se passe devant un écran d’ordinateur, où l’essentiel des
relations se réduisent à des rapports commerciaux, tout se passe comme si les
dot-comerscherchaient à recréer un
espace de sociabilité où les enjeux du business cèdent le pas à des relations plus
authentiques.
SVP propose aux nouveaux riches de se réaliser dans une
communauté de partenaires et de contribuer à renforcer la communauté, qui les
englobe mais comprend aussi les pauvres et les marginaux. Si l’un des aspects
de l’expérience consiste à resserrer les liens entre eux – entre individus
appartenant au même milieu socio-professionnel –, s’engager, c’est aussi aller
vers l’autre, se confronter à la réalité à laquelle ont affaire les
non-profits. Une partenaire de SVP
conviée à visiter un centre d’aide sociale raconte qu’on l’avait prévenue au
téléphone qu’il y avait souvent des bandes de jeunes hantant cette zone. « Je
réalisai soudain que j’étais en train de passer des discours d’experts à
quelque chose de beaucoup plus dur : le monde réel. Il y eut un silence au
téléphone. Roxanne me dit : “Vous êtes toujours au bout du fil ?” Beaucoup de
gens préfèrent arrêter à ce stade. »
Ceux qui se réclament de la nouvelle philanthropie ont pour mot
d’ordre l’engagement et l’efficacité. À l’opposé des formes d’organisation trop
routinières, selon eux, des grandes fondations, ils entendent mettre en œuvre
des procédures plus dynamiques. À SVP par exemple, un comité se réunit pour
sélectionner les projets qui seront financés par les partenaires. Mais
auparavant, des liens directs sont noués avec des organisations à but non
lucratif dont l’action et la dynamique intéressent la fondation. Des membres de
SVP sont délégués auprès de ces non-profits pour s’enquérir de leur action et,
si nécessaire, les aider à bien présenter leur projet. Ce fut le cas de Joseph
E. et de son épouse qui travaillaient activement sur un projet concernant
l’éducation artistique dans une école d’un quartier défavorisé.
Cette volonté de repérer les initiatives, de ne pas attendre
passivement que les projets soient déposés sur un bureau avant d’entrer dans la
moulinette des procédures de sélection, se veut le reflet du dynamisme qui
caractérise le capitalisme d’avant-garde. « We want to focus on strong leaders
with bold ideas; that’s how venture capitalism works », déclare Gib Myers, le
créateur de l’Entrepreneur’s Foundation. En réalité, comme le confirme un peu
brutalement la directrice de cette fondation, Patty Burness, « philanthropy is
an aspect of business. It’s not charity ». On retiendra aussi une réflexion de
Catherine Muters.
Cette dernière a été la vice-présidente de la firme Cisco, ce
qui lui a permis de faire fortune en quelques années. Elle a créé le Three
Guineas Fund qui a pour vocation la promotion des femmes dans le monde des
start-up. C. Muters est considérée
comme l’une des plus actives philanthropes de la nouvelle génération. Pour
elle, « charity must be considered as an industry ». Elle doit être l’apanage
d’entrepreneurs qui n’hésitent pas à importer des pratiques qui ont fait leurs
preuves dans l’univers des entreprises. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la
notion d’entrepreneur revient sans cesse dans le discours de nos
interlocuteurs. Comme l’indique l’un des théoriciens de la nouvelle
philanthropie, Greg Dees, il faut mettre en œuvre le même type de dynamique
dans ce domaine que dans l’univers du marché : avoir la volonté d’innover, mais
se donner les moyens de mesurer les effets des actions entreprises.
L’engagement ( committment) philanthropique, s’il a pour point
de départ un intérêt pour la communauté, est inséparable de cette attitude
d’entrepreneur où l’on raisonne en termes d’investissement et de
rentabilité.
En travaillant directement avec les
non-profits, les membres de SVP sont
amenés à se confronter aux problèmes sociaux concrets, à une réalité qu’ils
ignorent dans leur vie quotidienne. C’est l’un des défis proposés par ce type
de fondation.
Cette démarche contraste avec la philanthropie traditionnelle,
très attachée à séparer les genres – entre ceux qui ont l’argent et ceux qui le
reçoivent. Le nouveau philanthrope cherche à s’assurer une prise plus grande
sur le réel, à travailler pour la communauté. Cette notion de communauté
demeure prévalente à tous les niveaux. Quand à l’idée de citoyenneté, elle
n’apparaît que rarement. En revanche, le mot civility, qui désigne un certain type de
comportement dans le cadre de la communauté, revient lui aussi fréquemment dans
le discours des partenaires.
À la différence de la représentation française où la figure de
la solidarité est devenue inséparable de l’exercice de la citoyenneté, la
représentation américaine associe la solidarité au renforcement de la
communauté. On discerne ici le véritable contraste qui existe entre ces deux
traditions culturelles. En France, l’individu se situe dans un espace
d’universalité; c’est dans le cadre de son rapport à l’État qu’il se constitue
comme sujet solidaire. Aux USA, l’individu se pense en référence à des logiques
communautaires, qu’il s’agit d’articuler sans se référer à l’État. S’il existe
bien un domaine politique, autrement dit un domaine qui relève du
government, celui-ci est d’avance
disqualifié par l’existence même de l’entreprise philanthropique. Cette
dernière s’inscrit d’emblée dans le third
sector qui se situe à égale distance entre les affaires et le
politique. Précisément, toute l’importance de la philanthropie vient de ce que
le politique est dessaisi.
La communauté ainsi conçue ne requiert pas l’action
administrative des différents niveaux de gouvernement. Elle fait appel à
l’initiative privée, celle de l’individu qui doit ici faire preuve
non de civisme, mais de
civilité.
On comprend mieux alors l’importance accordée par nos
interlocuteurs à la communauté et aux
devoirs qui leur incombent à son égard. Il est frappant de constater qu’ils ne
cherchent pas à définir précisément cette notion. Selon les contextes, le mot
désigne le groupe local dont ils font partie (par exemple, la communauté des
habitants de Seattle) ou le groupe local auquel s’appliquent les initiatives de
la fondation (par exemple, la population défavorisée d’East Palo Alto). Mais
au-delà, la communauté désigne l’horizon où s’inscrit l’engagement social de
l’individu philanthrope. Elle fait contrepoids (nous sommes dans le pays du
checks and balances) à l’enfermement
individualiste qui guette tout acteur économique. Poussée à l’extrême, en
effet, la conception libertarienne qui anime les jeunes entrepreneurs et les
cadres des start-up aboutirait tout
simplement au « cyber-égoïsme » ( cyberselfishness). Cette tendance est
aujourd’hui contrecarrée par la conscience d’appartenir à une communauté envers
laquelle les sujets ont certains devoirs. Cependant, à la différence de la
conception qui prévaut en France, ici aucune instance tierce n’est habilitée à
fixer la nature des actions à accomplir pour le bien de la communauté. Une fois
encore, on est renvoyé à la toute-puissance de la décision individuelle.
L’intérêt qui se manifeste pour la communauté dans la Silicon Valley est
considéré comme la preuve d’une évolution positive des milieux économiques : «
Jusqu’alors, il était acceptable d’être un entrepreneur à l’esprit
communautaire ( community minded
entrepreneur ), mais aujourd’hui c’est devenu désirable », note un
universitaire qui connaît bien la région.
Choisir de s’impliquer dans une action philanthropique renvoie
au libre arbitre d’un sujet qui demeure maître de fixer les limites de son
engagement.
Cette approche est caractéristique de l’univers
philanthropique. Elle privilégie en permanence le binôme individu/communauté,
par rapport à toute médiation externe, qu’il s’agisse du politique ou même de
l’organisation. Celle-ci doit être avant tout un outil, et éviter de s’ériger
en écran entre l’individu et la communauté. Il ne s’agit pas de recréer une
nouvelle forme de bureaucratie :
les équipes de gestion doivent rester légères. Un des reproches
couramment émis à l’encontre des grandes fondations traditionnelles, comme Ford
et Rockefeller, concerne l’inertie administrative dont elles font preuve. Les
nouveaux fondateurs s’insurgent contre la lourdeur des procédures, notamment
dans l’examen des projets, qui conduit à retarder d’excellentes initiatives. «
Si l’on reproduit les méthodes les plus étatiques, à quoi bon promouvoir la
philanthropie ? », observe JohnW.
La nouvelle philanthropie est aussi le reflet d’une évolution
de l’esprit du capitalisme. On met l’accent sur l’éthique, et plus seulement
sur la compétition et la recherche du profit. Il faut que les employés se
consacrent ensemble à des tâches d’intérêt général. Ainsi se créent des liens
forts, et un esprit d’entreprise peut émerger, fondé sur des valeurs éthiques
et plus seulement sur la participation à des activités techniques
communes.
Dans l’une des firmes les plus en pointe de la Silicon Valley,
Cisco, qui est aujourd’hui l’un des géants de l’industrie informatique,
l’orientation philanthropique est clairement affirmée. Lorsqu’un salarié fait
son entrée dans les locaux de Cisco à San Jose, on lui pose d’emblée une
question : « Êtes-vous un donneur ?» La firme qui a produit des milliers de
millionnaires a une fondation de 132 millions de dollars et un grand programme
de dons. À l’automne 2000, les patrons de Cisco ont recruté un « conseiller en
philanthropie » pour animer cette orientation et guider les employés qui
accomplissent des heures de volontariat.
Il est vrai que cette nouvelle connivence entre l’économie et
l’éthique s’inscrit dans un contexte plus général. Aux États-Unis, la sphère
financière a donné le ton : l’investissement éthique a acquis un poids non
négligeable, notamment au travers des fonds de pension. Les placements ont tenu
compte du caractère « socialement responsable » des sociétés.
Certaines firmes ont tenu à se doter dès leur apparition d’un
profil éthique.
L’exemple de E-Bay, l’un des fleurons du commerce électronique,
est des plus significatifs. Cette société s’est dotée d’une fondation animée
par les salariés qui consacrent une part de leur temps de travail au
volontariat. Son patron, Pierre Omidyar, dit qu’il a cherché à imprégner E-Bay
d’une « culture de fondation » qu’il a lui-même apprise dès son plus jeune âge.
« Ma mère m’a appris à traiter les autres comme je voudrais qu’ils me traitent
», dit-il, paraphrasant à sa manière la philosophie morale de Kant. E-Bay est
une compagnie qui se développe non parce qu’elle propose un produit
particulier, mais en suscitant des interactions entre ses clients. Il faut à
tout prix que ces derniers communiquent dans une atmosphère de convivialité.
Non seulement on fait des affaires, mais on tisse des contacts, on
chat entre habitués. L’idéal d’E-Bay
est d’infuser un plus grand sens de la communauté dans un monde où les usagers
ne doivent pas être des consommateurs passifs, mais des individus qui partagent
une expérience.
Avec E-Bay, la philanthropie ne vient pas seulement conforter
l’image de l’entreprise ou participer à la déculpabilisation des capitalistes.
Elle offre une manifestation de l’esprit de convivialité qui préside aussi aux
transactions entre les clients d’E-Bay. Le modèle E-Bay mérite réflexion à plus
d’un titre.
En premier lieu, c’est la figure même du consommateur qu’il
s’attache à remodeler, en le traitant comme un intervenant actif. Lorsque je
cherche une voiture et que je commence à cliquer sur les annonces, ce que
m’offre le dispositif informatique, c’est la possibilité de dialoguer librement
avec mes semblables. En second lieu, le marché électronique a tout à gagner
d’une plus grande transparence.
L’usage de l’informatique doit permettre de maximiser
l’information et d’offrir à chacun la maîtrise du marché. Dans cet esprit, la
démarche philanthropique est censée faire renouer l’individu avec la
communauté. La profession de foi de la fondation insiste sur la nécessité d’«
aider chacun de nous à redécouvrir l’importance et les bénéfices de la
communauté dans nos vies ». Elle expose les valeurs considérées comme
essentielles :
« Nous croyons que les gens sont fondamentalement
bons.
Nous croyons que chacun doit contribuer à quelque
chose.
Nous croyons que chacun mérite d’être traité avec
respect.
Nous croyons que les communautés sont les meilleures sources de
solutions et d’innovations.
Nous croyons que dans un environnement équitable, les individus
et les communautés peuvent devenir les meilleurs possibles. »
Dans un environnement où prime la rationalité, cette référence
à la croyance peut sembler incongrue. Il y a là un mélange d’humanisme naïf
(l’homme est naturellement bon) et l’assignation presque évangélique d’une
mission à remplir.
Les nouveaux entrepreneurs se prévalent d’une vision du monde
et se sentent investis d’une mission qui contraste étrangement avec le mode de
vie qui prévaut dans la Silicon Valley : ils veulent réconcilier l’entreprise
et la communauté.
Selon les jeunes fondateurs de Silicon Valley, le capitalisme
doit s’immiscer dans toutes les régions de l’activité humaine. Dans sa variante
la plus moderne, la net-économie, il a montré toute sa capacité d’innovation.
Pourquoi devrait-il s’absenter du social, un domaine où, là encore, il peut
donner la pleine mesure de son efficacité ? D’où l’idée de la
venture philanthropy à l’image du
venture capitalism qui a fait ses
preuves dans toute la région.
Le discours des venture
philanthropists se présente comme un appel au réalisme. Il nous dit
à peu près ceci : « Cessons de considérer l’action caritative comme un domaine
à part, où les riches se donnent bonne conscience en distribuant de gros
chèques ! » Puisque précisément ce secteur draine aujourd’hui beaucoup
d’argent, n’est-il pas indispensable d’en moderniser la gestion et de se fixer
des objectifs de rentabilité ? Les nouveaux philanthropes soulignent le
contraste entre l’approche caractéristique du venture capitalism à l’égard des entreprises
qu’il finance et celle de la philanthropie traditionnelle envers les
organisations qu’elle soutient. Le contraste est flagrant entre les deux
perspectives, qu’il s’agisse du rôle accordé à la prise de risque, de l’accent
mis sur la mesure des performances, sur la nature des relations avec
l’organisation financée et de la stratégie de sortie. L’opposition se concentre
plus particulièrement sur les notions suivantes :
- la prise de risque : le risque est recherché par les firmes
de capital-risque, alors que les fondations évitent de prendre des
risques;
- la mesure des performances : les firmes de capital-risque
mettent l’accent sur la mesure des performances qui assureront la croissance à
long terme, alors que les fondations se centrent sur les résultats à court
terme et évitent la question des implications à long terme;
- la proximité dans la relation : les firmes de
capital-risque nouent des liens étroits avec les entreprises (
investees) qu’elles financent. Elles
sont directement impliquées dans la sélection des CEO et dans leur stratégie,
alors que les fondations tendent à garder leurs distances à l’égard de leurs
grantees et des actions qu’ils
mènent;
- l’importance du financement : les firmes de capital-risque
investissent dans un nombre limité d’affaires, mais en sorte de faire la
différence, alors que les fondations ont tendance à saupoudrer, sans apporter
toujours les fonds nécessaires;
- la durée de la relation : les firmes de capital risque
restent impliquées pendant plusieurs années, alors que les fondations sont
rarement parties prenantes plus de deux ou trois ans;
- la stratégie de sortie : les firmes de capital-risque ont
une stratégie de sortie ( exit
strategy) mise en place dès le départ, alors que les fondations n’en
ont que rarement.
D’habitude on considère que le secteur
non-profit est radicalement différent
du businesset qu’on ne peut pas le
gérer selon les mêmes méthodes. Mais, selon les nouveaux philanthropes, il n’y
a aucune raison de ne pas appliquer dans ce secteur des méthodes qui ont montré
leur efficacité dans le cadre du capitalisme le plus moderne.
Pour eux, la philanthropie n’est pas vouée à demeurer enfermée
dans une conception traditionnelle où ce qui importe avant tout, c’est de
donner, de faire un chèque sans même s’interroger sur l’impact de l’argent
ainsi distribué. Pour améliorer le secteur non lucratif, il faut aussi savoir
prendre des risques. Les fondations doivent entretenir avec les organisations
qu’elles financent le même genre de relations que les capital-risqueurs envers
les start-up qu’ils soutiennent. Qu’il
s’agisse du mode de management de ces
organisations, de leur capacité à établir des stratégies, du suivi des
résultats obtenus, les fondateurs peuvent apporter une plus-value
significative. C’est même une condition essentielle pour redynamiser un secteur
qui risque de s’enliser dans ses propres routines. S’y conformer pour orienter
l’activité des fondations, c’est se donner les plus sûrs moyens de la
réussite.
Les fondations traditionnelles, raconte l’un d’eux, « me
semblaient un truc pour vieux juste bon à signer un chèque sans même savoir où
irait son argent ni ce qu’il pourrait améliorer dans la communauté ». L’idée
qu’on puisse développer un style de philanthropie à l’image du capital-risque
l’a immédiatement séduit, comme beaucoup de ses pairs. L’association des deux
termes, venture et
philanthropy, a produit un effet quasi
magique à Seattle et dans la Silicon Valley. Elle a la valeur d’un défi : non
seulement nous sommes les meilleurs pour faire de l’argent (
making money), mais nous allons vous
montrer que nous sommes aussi les meilleurs pour faire le bien. Et cet objectif
sera obtenu en suivant les principes les plus modernes du capitalisme.
L’expression venture philanthropy fait
florès dans les principaux foyers de la nouvelle économie, notamment à Seattle
et dans la Silicon Valley. Pour comprendre cet engouement, il faut aussi
prendre en compte une donnée moins apparente, mais qui relève de l’affirmation
identitaire.
À bien des égards, c’est une véritable querelle des anciens et
des modernes qui se déroule sur le terrain de l’action caritative. Face aux
détenteurs traditionnels de la richesse – les vieilles familles qui jusqu’ici
dominaient l’univers policé des fondations –, les jeunes loups de l’industrie
informatique font figure de roturiers impertinents.
Ce qui pousse un nouveau riche à devenir philanthrope, ce n’est
pas tant sa fortune que son passé. Lui-même et ses amis de Microsoft sont pour
la plupart issus de la classe moyenne. Ils ont émergé grâce à leur formation
universitaire et à leur capacité à saisir les opportunités. À la différence de
la côte Est, avec ses familles bien enracinées, la richesse est affaire
d’individus, dont beaucoup sont des étrangers ou des immigrés de l’intérieur.
La philanthropie est moins affaire de nom que de réseau. Alors que les riches
traditionnels sont soucieux d’assurer le prestige de leur lignée en créant une
fondation qui portera leur patronyme, le nouvel argent (
new money) suscite des initiatives en
partenariat. Selon Sandra Hernandez, la directrice de la fondation
communautaire de San Francisco, « les membres de SVP sont avant tout des gens
jeunes, mais pas des héritiers.
Le fait qu’ils forment des réseaux avec leurs collègues est
très représentatif du fonctionnement de la nouvelle économie ». Il s’agit de
s’initier ensemble, quitte à créer sa propre fondation plus tard, lorsqu’on
aura encore augmenté sa fortune. À Seattle, comme à San Francisco et dans la
Silicon Valley, ceux qui adhèrent au partenariat philanthropique ont conscience
de ne pas faire partie de la haute bourgeoisie. Si eux aussi s’orientent vers
la bienfaisance, cela tient bien sûr à des raisons fiscales, mais c’est aussi
une manière de garder les pieds sur terre, de ne pas oublier que la vie n’a pas
toujours été rose autour de soi et que la société environnante recèle
souffrance et misère. En s’attachant à améliorer les situations difficiles que
connaissent les enfants et les adolescents, SVP prend en compte cette réalité
en privilégiant une optique pragmatique. « Nous cherchons à apprendre dans un
domaine où notre expérience est limitée », m’a dit un partenaire de
Seattle.
Certains observateurs n’hésitent pas à voir dans cette démarche
l’effet d’une frustration plus profonde. Confrontés quotidiennement au règne de
l’intérêt dans un monde de plus en plus matérialiste, les nouveaux riches
seraient en quête de sens. Cette vision me semble mal cadrer avec le réalisme
affiché par les dot.
comers : rien
d’utopique dans leur approche, et au contraire un souci permanent de
rentabilité. En se plaçant sous l’étendard de la philanthropie-risque, ils
visent à privilégier le concret, la recherche de résultats, si limités
soient-ils. Ils veulent aussi faire entendre leur différence, en jetant la
suspicion sur le bienfondé des méthodes pratiquées par les fondations
traditionnelles. Même l’image de ces nouveaux venus qui cherchent à s’éduquer
pour devenir des philanthropes avisés va à l’encontre d’une certaine richesse
qui fait la charité avant tout en vue d’accroître son propre prestige. En
jouant la carte du partenariat philanthropique, les représentants de la
nouvelle richesse s’intéressent à un tout autre enjeu, puisqu’il cherchent à
démontrer l’efficacité de leurs méthodes. À travers leurs discours, on voit se
dessiner un hybride d’un genre inédit – appelons-le social-capitalisme –
conjuguant les impératifs de l’entreprise et le souci de l’intérêt
communautaire.
L’engagement ( committment) philanthropique, s’il a pour point
de départ un intérêt pour la communauté, est inséparable de cette attitude
d’entrepreneur où l’on raisonne en termes d’investissement et de rentabilité.
L’une des fondations sur lesquelles nous avons enquêté, le Roberts Entreprise
Development Fund, créé par l’homme d’affaires George Roberts qui a fait fortune
comme repreneur d’entreprises en difficulté, a mis au centre de ses
préoccupations la notion de rentabilité sociale. Cette fondation finance sept
organisations à but non lucratif qui ont pour but de réinsérer les exclus.
Elles ont créé des petites entreprises qui emploient en priorité des sans-abri,
d’anciens drogués, d’anciens prisonniers et des handicapés physiques et
mentaux. Entre autres créations, on trouve des magasins où l’on vend des
articles d’occasion, une pâtisserie dont les produits sont vendus à San
Francisco et alentour. Ces businesses
permettent d’employer environ 600 personnes. Un tiers des personnes qui ont
travaillé dans ces entreprises ont trouvé un autre emploi par la suite. Les
dirigeants de la fondation ont engagé des études concernant la rentabilité
sociale de ce type d’entreprises. Ces études mettent en relief la profitabilité
de ces businesses, mais aussi le fait
qu’elles améliorent la condition des personnes qu’elles emploient en leur
donnant la possibilité de rentrer dans le circuit de l’économie de
marché.
Au-delà des cas particuliers, ce qui intéresse les nouveaux
philanthropes, c’est la possibilité de mettre en évidence un
social return on investment (SROI) et
de se donner les instruments qui permettent de le mesurer. Une autre fondation,
le Center for Venture Philanthropy, travaille dans la même perspective à
l’élaboration d’un modèle susceptible d’affiner les procédures d’évaluation du
SROI. Il est clair que cette notion qui a trait à la rentabilité sociale de
l’investissement philanthropique sera dans la décennie à venir l’objet de
discussions et de controverses dans les milieux du tiers secteur, qu’il
s’agisse des non-profits ou des
fondations proprement dites.
Mais le plus intéressant de notre point de vue, c’est que leur
démarche est inséparable d’une évolution en profondeur de l’esprit du
capitalisme ( cf. L. Boltanski et È.
Chiapello, Le nouvel esprit du
capitalisme, Gallimard, 2000). C’est là que réside la différence
essentielle entre leur attitude et celle des philanthropes traditionnels. Les
nouveaux millionnaires mettent l’accent sur la nécessité d’un engagement
direct, qu’il s’agisse d’une participation à des actions bénévoles ou du suivi
actif des associations qu’ils subventionnent. Ils veulent substituer à la
philanthropie du carnet de chèque un investissement humain : donner son temps
et pas seulement son argent. Ce qui est en jeu, audelà des mots et des
intentions proclamées, c’est une représentation du rapport entre l’individu et
la communauté. Dans cette perspective, la philanthropie ne saurait s’identifier
à une forme de mécénat. Aucun de mes interlocuteurs ne souhaite intervenir dans
le domaine de l’art. Ce genre de dépense leur paraît improductive, reflet d’une
quête égoïste de reconnaissance et de prestige. La priorité doit aller à toute
action de nature à améliorer la communauté et à remédier à l’inégalité des
chances. L’éducation, le travail social seront donc les domaines d’élection de
la philanthropie. Au premier abord, cette orientation peut surprendre, dans un
monde où l’individualisme est une valeur essentielle.
Comment des hommes et des femmes pour qui la réussite est
affaire singulière, et qui se proclament libertariens, en sont-ils venus à
développer un intérêt pour la société ? Ou plutôt : pour la communauté, et la
nuance est de taille ! En effet, la communauté, c’est d’abord la localité où
l’on travaille et où l’on vit.
Les high-techers ont
pris conscience du danger qu’il y aurait à laisser s’approfondir les clivages
sociaux. Ils ont beau vivre la majeure partie de leur temps dans leur
cubicle ou dans leurs résidences
protégées, l’existence alentour de zones défavorisées ne leur a pas échappé, de
même que les potentialités de main-d’œuvre qu’offre une population formée aux
technologies modernes.
Dans l’esprit des nouveaux philanthropes, améliorer la
communauté est d’abord l’affaire des individus. Là intervient l’esprit
libertarien qui anime les entrepreneurs de la Silicon Valley. Il n’est pas
question de s’en remettre à une autorité publique, qu’elle soit centrale ou
locale. La dénégation du politique est ici totale.
Pour les technolibertariens, toute forme d’État, nationale ou
locale, est désormais un anachronisme. Le salut ne peut venir que de
l’initiative et de l’engagement privés. Comme on le voit, la nouvelle économie
ne répugne pas à renforcer la communauté. Mieux : elle ne cesse de proclamer
que tel est son objectif. Mais l’on récuse toute intervention publique,
disqualifiée comme bureaucratique et inefficiente. Y a-t-il un paradoxe à se
proclamer libertarien et marxiste ? Moins qu’il n’y paraît, si l’on voit en
Marx le pourfendeur de l’État et si l’on considère avoir atteint le même but
avec des moyens légèrement différents…
N’existe-t-il aucune forme de régulation dans l’univers
siliconien autre que le marché et son fonctionnement impitoyable ? Ici
intervient un paramètre important : l’exigence éthique. Dans l’esprit du
capitalisme nouveau, l’homme est bon et tout doit être fait pour qu’il exerce
sa liberté dans des conditions optimales.
Prospérité rime avec convivialité, accès à l’information et
respect d’autrui. Toute une culture d’entreprise s’ordonne autour de
l’affirmation de ces valeurs d’humanisme et de transparence. Aussi bien à
l’intérieur de l’entreprise qu’à l’extérieur, le discours éthique se trouve
mobilisé. À l’intérieur pour maintenir la cohésion de l’entreprise et éviter
des dérives propres à perturber le bon fonctionnement du marché – d’où la
propension des entreprises à se doter de spécialistes de l’éthique. À
l’extérieur de l’entreprise, il s’agit de neutraliser les effets de la fracture
numérique. Le projet philanthropique s’inscrit dans cet objectif. On ne
s’étonnera pas que des firmes encouragent leurs employés à des actions
bénévoles, ou que ces derniers contribuent de leurs propres deniers au
renforcement de la communauté. Ce pilotage éthique de l’action n’est cependant
pas sans incidence sur les formes qu’emprunte cette dernière. À la différence
des philanthropes traditionnels attachés à ce que leur nom soit associé à leurs
bienfaits, on voit ici des hommes et des femmes créer ensemble une fondation
dont on ne retiendra que les initiales. Le succès de SVP, dans différents
États, est tout à fait caractéristique. On a affaire ici à un partenariat à
l’image des sociétés de capital-risque.
Ce n’est pas par hasard si les deux termes, partenariat et
risque, figurent dans l’intitulé. La philanthropie est en effet pensée par ses
protagonistes comme un prolongement éthique du capitalisme. Non seulement les
financiers et les entrepreneurs doivent se conformer dans leur propre action à
un code déontologique, mais il leur incombe, dans le même souci éthique, de se
préoccuper de l’environnement sociétal. D’où leur intérêt pour le tiers secteur
qui les amène à subventionner les associations actives dans le champ de
l’éducation et de la réinsertion. Ce faisant, ils ne semblent guère se
distinguer de la philanthropie traditionnelle qui a de longue date investi ces
domaines. Leur originalité tient avant tout à l’approche qu’ils adoptent et qui
peut se résumer en une maxime simple : investir dans le
non-profit selon les méthodes du
capitalrisque. Derrière cette formule, c’est tout le rapport entre l’économique
et le social qui est en cause.
Traditionnellement, entreprise et affaires sociales relèvent de
traitements bien distincts, qui reflètent deux types d’orientation spécifiques.
Dans un cas, c’est le marché qui dicte ses lois, dans l’autre c’est le bien
public qui motive les actions. Les grands magnats n’ont jamais cherché à
amalgamer les deux domaines :
capitalistes d’une main, ils se voulaient charitables de
l’autre. Pour les nouveaux riches de la Silicon Valley, la distinction n’est
plus valable. Capitaliste je suis quand je fais du profit avec ma
start-up, capitaliste je reste quand
je finance le tiers secteur ! Telle est à peu près leur antienne. Le concept
d’entreprise sociale élaboré par les idéologues de la nouvelle économie vise à
surmonter le clivage entre les sphères du profit et du non-profit et à légitimer l’utilisation des
techniques du capital-risque dans un champ où jusqu’alors, la notion de
rentabilité n’avait aucun sens.
C’est ainsi qu’est apparue la venture philanthropy. Philanthropie et risque,
l’association des deux termes aurait de quoi faire avaler leur cigare aux
grands fondateurs d’antan. Hérésie ? Coup médiatique sans lendemain ? Force est
de reconnaître que les initiatives californiennes ont eu au moins le mérite de
susciter un débat au sein du tiers secteur sur les stratégies de financement et
leur impact effectif. L’idée d’un social-capitalisme fait son chemin. Le
capitaliste « socialement responsable » ne doit avoir aucun état d’âme à
traiter la philanthropie comme un investissement destiné à engendrer des
résultats mesurables.
La question du retour sur investissement devient centrale : il
importe de mesurer les performances effectives des associations et de
quantifier les résultats obtenus dans un domaine jusqu’alors rétif à ce genre
d’évaluation. L’esprit qui anime le capitalisme high tech doit pénétrer des domaines qui lui
furent longtemps imperméables. Comme les acteurs économiques, les
universitaires des grandes business
schools participent à ce mouvement. Quel que soit le destin des
innovations préconisées dans ce milieu, ce qui est sûr, c’est que quelque chose
a bougé non seulement dans le monde du non-profit, mais aussi dans le rapport des
riches à leur propre argent et leur compulsion à donner.
En ce qui concerne le tiers secteur, il est clair que
l’influence du modèle du capital-risque suscite des initiatives nouvelles, même
au sein des fondations ayant pignon sur rue. Le milieu associatif est amené à
adapter ses modes de gestion aux nouvelles exigences du
business philanthropique. Pour ce qui
a trait au don, c’est la dimension de la dépense improductive qui semble se
dissoudre. On a vu à quel point elle était présente dans les comportements des
grands fondateurs, et dans leur souci d’apparaître comme de véritables mécènes.
En introduisant l’exigence de retour sur investissement, les
high-techers n’ont-ils pas dévoyé
l’acte de donner ? En le traitant comme un investissement, ils le réintègrent
dans une logique de l’échange axée sur le profit.
La philanthropie-risque peut apparaître ainsi comme un avatar
singulièrement pervers de la théorie maussienne. En effet, ce n’est plus une
contrepartie qu’on attend du don, mais plus prosaïquement un rendement. Les
valeurs de gratuité et de bénévolat perdent leur signification initiale.
L’intention éthique affirmée par les nouveaux fondateurs se concrétise dans des
opérations dont on cherche à maîtriser les différents paramètres, quitte à
éliminer les initiatives jugées non rentables. Aussi marginales puissent-elles
apparaître dans le vaste domaine de la philanthropie, ces expérimentations n’en
sont pas moins significatives. Elles correspondent à la volonté de faire
prévaloir une dynamique de la performance au sein du tiers secteur et d’y
acclimater les méthodes du capital-risque.
Cette approche ne reflète-t-elle pas jusqu’à la caricature les
ambitions du microcosme de la Silicon Valley ? Et pourtant elle rejoint aussi,
à n’en pas douter, des questions que se posent aujourd’hui les acteurs de ce
que nous nommons en France l’économie solidaire. Car le traitement de la «
nouvelle question sociale » passe par une redéfinition des rapports entre État
et société civile.
Les divers dispositifs d’insertion créés pour faire face au
dramatique problème du chômage ont abouti à modifier le profil traditionnel de
l’Étatprovidence en contribuant à créer ce que P.Rosanvallon nomme un espace
économique intermédiaire. Cette question suscitée par l’incapacité du modèle
étatiste post-keynésien à faire preuve d’inventivité a conduit à prôner une «
économie solidaire basée sur des hybridations entre marché, redistribution et
réciprocité » dans le cadre d’une culture associative revitalisée. On voit peu
à peu émerger en France un nouveau secteur économique axé sur la prestation de
services et une offre de proximité. Ce secteur combine des ressources publiques
et des ressources privées.
Se pose alors la question de l’efficacité, des performances de
cette économie solidaire. Nous sommes moins loin qu’il n’y paraît des
préoccupations qui animent la venture
philanthropy. N’y aurait-il pas une sorte de convergence entre le
social-capitalisme qui anime les initiatives des nouveaux millionnaires et
l’orientation qu’ont progressivement empruntée nos politiques sociales au nom
de la réconciliation du socialisme et du marché ? On s’est souvent polarisé sur
l’opposition entre deux approches relevant d’histoires politiques et
culturelles différentes, l’une faisant fond sur l’initiative individuelle,
l’autre sur la toute-puissance de l’État. Mais ce qui est en cause ici, c’est
le rapport entre la sphère du social et celle du marché. Si, aux États-Unis,
des économistes tentent d’élaborer un concept d’entreprise sociale, si, en
France, les experts en politique sociale encouragent l’émergence d’une économie
solidaire, cela reflète dans les deux cas la difficulté pour le capitalisme
contemporain de prendre en charge par les méthodes traditionnelles d’assistance
les problèmes sociaux qu’il suscite.
Au terme de ce voyage dans la Silicon Valley, me voici donc
renvoyé à des problèmes dont je pensais m’être éloigné en m’évadant vers les
cieux californiens. Comme si, dans leur excès même, la réussite et
l’enrichissement ne pouvaient faire l’impasse sur une exigence incontournable
résumée dans ce seul mot : communauté.
Est-ce vraiment un paradoxe si, au paradis de l’économie de marché, où tout
semble polarisé par l’individualisme, sous le signe de l’argent roi, on voit
émerger un intérêt pour le collectif ? En même temps, nos libertariens n’ont pu
accepter de se conformer à des pratiques traditionnelles oscillant entre le
mécénat et l’assistance sociale. Au point de promouvoir cet hybride étrange,
une philanthropie empruntant les méthodes et les objectifs du capital-risque.
Aux antipodes des conceptions prévalant en France, cette démarche n’en aborde
pas moins la question du développement d’une économie de la solidarité dans les
sociétés de marché – question qui, on l’a vu, hante aussi dans notre pays les
partisans d’un aggiornamento des
politiques sociales.
[1]
Conférence donnée au colloque organisé par l’institut Caisse
des dépôts pour la recherche, la Direction des très petites entreprises et de
l’économie sociale de la Caisse des dépôts et consignations et le LAIOS (CNRS)
le 22octobre 2002 à Paris sur le thème « Philanthropie, tiers secteur et
économie sociale : une comparaison États-Unis/France ».