2003
Revue du Mauss
Tempête sur l’alteréconomie Explicitations et escarmouches
théoriques Les limites de l’économie informelle comme alternative à la mondialisation libérale
Bruno Lautier
Chercher dans l’altérité, chez l’Autre qu’on domine et qu’on
détruit, les voies de sa propre rédemption est un thème banal de la philosophie
occidentale. Cela passe par la culpabilisation et l’affirmation de la nécessité
d’expier tout ce que « nous » avons commis, les massacres et la destruction des
cultures, les pillages et la réduction de millions d’hommes en esclavage (le «
nous » nécessitant au préalable une identification avec, pêle-mêle, les frères
Pizarre et les canonnières anglaises de la guerre de l’opium, Brazza et
McNamara, etc.). Embrasser la cause des victimes, certes; mais le risque est
alors grand que « la cause des exclus se voie identifiée à l’opération
théorique de la démystification qui montre, de toute excellence, qu’elle n’est
rien d’autre que cela :
une fantasmagorie du cerveau où se reflètent les rapports
sociaux » [Rancière, 1983, p. 301]. En d’autres termes, la dénonciation des
méfaits commis par ce « nous » qui change de visage au gré des modes (le
colonialisme, l’impérialisme, le développement, la mondialisation) se doit de
montrer qu’elle est autre chose qu’une « fantasmagorie du cerveau »; que
l’autre est (encore, et pour peu de temps) bien là, dans sa positivité, ses
valeurs, et que, pour peu qu’on cherche bien et qu’on se hâte, il y a là de
quoi fonder sinon un modèle alternatif, du moins les linéaments d’une autre
pensée que l’on pourrait proposer au débat.
Mais le risque est alors grand pour ceux qui, croyant
(sincèrement peut-être) qu’ils comprennent cet Autre que l’Occident néglige ou
extermine, de ne faire, au nom même de leur empathie supposée, que perpétuer
une constante de cette pensée occidentale qu’ils dénoncent. Tzvetan Todorov [
1982, p. 308] soulignait ce paradoxe : « Depuis cette époque [l’aube du
XVIe siècle], et pendant près de trois cent cinquante ans,
l’Europe occidentale s’est efforcée d’assimiler l’autre, de faire disparaître
l’altérité extérieure, et a en grande partie réussi à le faire.
Son mode de vie et ses valeurs se sont répandus sur le monde
entier; comme le voulait Colon, les colonisés ont adopté nos coutumes et se
sont habillés. Cet extraordinaire succès est dû, entre autres, à un trait
spécifique de la civilisation occidentale, qu’on avait longtemps pris pour un
trait de l’homme tout court, son épanouissement chez les Occidentaux devenant
alors la preuve de leur supériorité naturelle : c’est, paradoxalement, la
capacité des Européens à comprendre les autres. » Bref, à tant vouloir
comprendre (ou expliquer, si l’on se targue d’avoir déjà compris) ces « autres
», ne risque-t-on pas d’offrir à la « civilisation occidentale » (la
mondialisation ?) les dernières armes qui lui manquaient ?
Je ne discuterai pas ces questions à ce niveau de généralité,
faute de place et craignant un peu de tomber dans la confusion qui caractérise
les grands débats sur le thème « pour » ou « contre » la mondialisation. Je me
bornerai à développer deux points. Le premier concerne la question de savoir
si, méthodologiquement et empiriquement, on peut soutenir que les phénomènes
sociaux qu’on peut identifier comme « alternatifs » (c’est-à-dire que les
façons de produire, de consommer, d’être ensemble, de vivre sont autres que ce
qui nous semble constituer les prescriptions de la mondialisation libérale)
forment une alternative, les bases d’une autre mondialisation ou même d’une
autre société. Là aussi, la généralité du débat me fera me limiter à une
question, celle de « l’économie informelle » dans le tiers monde. Le second
point reprend le premier, mais à l’envers : il traite de la façon dont cette
altérité supposée est produite par le mouvement même auquel elle est censée
permettre d’échapper. Elle en est une face et non une issue (il ne faut pas
confondre Janus et la dialectique). Ce constat pessimiste est nuancé par
l’identification d’une médiation potentiellement génératrice de marges de
liberté : le politique, et plus précisément l’État.
LES AUTRES FONT-ILS
UN AUTRE ? IL N ’Y A PAS «
D’ALTERNATIVE INFORMELLE » À LA MONDIALISATION
Le débat sur « l’autre mondialisation » me semble marqué de
deux ambiguïtés; l’une, relevée par l’organisateur du n°20 de
La Revue du MAUSS [
cf. Alain Caillé, 2002], procède de
l’amalgame entre quatre positions qu’il cherche à identifier : le refus de la
mondialisation, le refus de la mondialisation capitaliste, le réformisme
pragmatique et le « réformisme réaliste avec idéal ». L’autre ambiguïté me
semble aussi importante, qui concerne la question de l’alternative, question
qu’on peut subdiviser en deux : 1) si l’on caractérise un mouvement comme
destructeur et négatif, est-on fondé à désigner ce qu’il détruit comme positif
? 2) Et, si ce « mouvement » résulte d’un ensemble cohérent et articulé de
forces, d’acteurs et de faits, quelque chose qui ressemble à un système
[1], est-on fondé à dire que ce
qu’il détruit représente un ensemble (cohérent et articulé) que l’on peut
présenter comme alternatif
[2] ?
La première question est en général traitée de façon
anecdotique; d’aucuns expliqueront que « les pauvres sont beaucoup plus riches
qu’on ne le dit, et qu’ils ne le croient eux-mêmes. L’incroyable joie de vivre
qui frappe beaucoup d’observateurs des banlieues africaines trompe moins que
les déprimantes évaluations objectives des appareils statistiques qui ne
cernent que la part occidentalisée de la richesse et de la pauvreté »
[Latouche, 1991, p. 204-205]; tant qu’à faire, mieux vaut être le plus loin
possible des courants mondiaux (les banlieues africaines) pour avoir cette «
joie de vivre »; des positions un peu moins lointaines (les banlieues de Bogota
et de Medellin, qui détiennent le record mondial de la criminalité) semblent
moins propices à la joie. D’autres nous diront que, sans pour autant prendre
partie pour la libre circulation mondiale des « capitaux hirondelles
[3] », on peut se réjouir que la
diffusion de normes occidentales amène une diminution de l’excision des petites
filles, et que le fait que la controverse sur l’élection de Miss Mond(ialisé)e
ait pu éviter la lapidation d’une femme « adultère » n’est pas mauvais en soi.
Ce type de débat, qui mènerait à une comptabilité en partie double (« pour » et
« contre » la mondialisation) dépourvue d’équivalent général risque de ne pas
mener bien loin.
La seconde question ramène à un problème épistémologique plus
profond.
Il est en effet tentant, pour toute personne qui raisonne de
façon « cartésienne » et qui critique la mondialisation, de faire la séquence
logique suivante : a) les « choses » (valeurs, lois économiques, culture… )
occidentales forment un ensemble cohérent et articulé (la « société occidentale
»); b) ces « choses » sont globalement destructrices (d’hommes, de nature, de
cultures) et mauvaises; c) ce qu’elles détruisent est donc globalement bon; ce
sont des choses bonnes; d) ces « choses bonnes » forment donc – ou au moins
peuvent et doivent former– un ensemble cohérent et articulé.
Ce type de séquence logique, dans son étrange naïveté, est
extrêmement répandu. Il est à la base de toutes les théories dualistes du
marché du travail depuis l’ouvrage classique de Doeringer et Piore
[4]; il est aussi à la base du
dualisme secteur formel-secteur informel dans l’analyse des économies du tiers
monde
[5]. Mais quelles
raisons y aurait-il que toutes ces formes sociales, désignées comme «
informelles » du simple fait qu’elle n’ont pas les formes de l’économie et de
la société « occidentales », aient quoi que ce soit de commun sinon ce manque,
qu’elles forment
un « secteur informel
» ou même
un Autre, alors qu’elles
sont cent ou mille autres : du narcotrafiquant à la domestique, du vendeur
ambulant au tueur à gages, du salarié non déclaré (par une entreprise souvent «
formelle ») au petit patron échappant au fisc
[6]. Cette remarque est (je l’espère) moins ingénue qu’il
n’y paraît. Elle s’appuie sur certains travaux de la théorie des nombres
dérivés du théorème de Gödel
[7], en particulier de Douglas Hofstadter qui montre qu’«
il existe des systèmes formels dont l’espace négatif (ensemble des
non-théorèmes) n’est pas l’espace positif (ensemble des théorèmes) d’un système
formel
[8] ». Bien sûr, ce
raisonnement n’a pas été mené à propos des questions de mondialisation, ou même
des sciences sociales; mais il a un très haut degré de généralité. Il invalide
la plupart des modes de pensée qui sont dualistes au nom de l’évidence
intuitive et qui, sous couvert d’un rationalisme indiscutable, relèvent plutôt
de la pensée magique. Une traduction, dans le domaine qui nous occupe ici,
pourrait être : si l’économie ou la société formelles se définissent par un
ensemble cohérent et articulé de caractéristiques (peut-être détestables),
l’ensemble des choses sociales (informelles) qui ne présentent pas ces
caractéristiques n’ont aucune raison de former un ensemble cohérent et
articulé. Remplaçons « formelle » par « occidentale », et allons plus loin :
s’il y a une société occidentale (sans doute détestable), il n’y a pas de «
société non occidentale ». L’alternative n’est pas dans l’Autre. C’est,
évidemment, peu romantique et un peu décevant.
On peut essayer de « sauver la mise » en admettant que
l’informel ne constitue pas vraiment un « secteur », qu’il est très hétérogène;
c’est ce qu’a fait, parmi d’autres, Serge Latouche, qui écrit que « dans ce
magma confus, on peut distinguer au moins quatre étages : les “trafics”, la
sous-traitance, l’économie populaire, l’œconomie néoclanique » [ 1998, p. 172
sq.]. Bien que « l’ingéniosité des
trafiquants [soit] illimitée », il est difficile de voir dans le « premier
étage » une alternative au capitalisme mondialisé; quant au deuxième, « qui
contribue à faire voir dans l’informel une économie de marché pure et dure »,
le commentaire est plus nuancé : « L’existence d’alternatives ingénieuses pour
satisfaire des besoins insatisfaits par une économie officielle trop rigide et
trop réglementée ne prouve pas l’existence d’un marché concurrentiel
autorégulé. De la même façon, la présence de situations de quasi-servage et
l’utilisation de travailleurs ou d’entreprises informelles ne prouvent pas la
soumission généralisée de ce “secteur” au capitalisme national ou international
» [p. 175]. Le premier argument laisse un peu rêveur : les patrons d’Enron par
exemple, ont également fait preuve « d’initiatives ingénieuses pour satisfaire
des besoins insatisfaits par une économie officielle trop rigide et trop
réglementée », et leurs initiatives n’ont pas non plus prouvé « l’existence
d’un marché concurrentiel autorégulé ». Quant au second argument, il est
pertinent : les entreprises où l’on trouve du « quasi-servage » ne sont pas
toutes des filiales de Nike ou de LVMH. Mais un fabriquant indien d’allumettes
employant des milliers de petites filles est-il une « alternative à la
mondialisation » sous prétexte que son entreprise travaille exclusivement pour
le marché indien ?
Le « troisième étage » correspond « assez bien à ce que Jacques
Bugnicourt appelle “l’économie populaire”. Il s’agit de petites entreprises ou
d’artisans qui travaillent pour la clientèle populaire [… ] Il y aurait là
toute une pépinière de “petits entrepreneurs aux pieds nus” [en note : « Belle
expression de l’idéologue libéral Guy Sorman »] vivant de la débrouille au sein
de la planète des exclus grâce au développement d’une activité quasi
professionnelle » [ ibid. ]. Il semble
que pour être « populaire », deux conditions soient exigées : vendre au peuple
(la première entreprise du monde, Walmart, vend au peuple) et être petit
(petite start-up deviendra grande, si
le Nasdaq lui prête vie); avec, une fois de plus, un peu de « débrouille »,
quasi professionnelle.
Reste le « quatrième étage », caractérisé par les « stratégies
relationnelles » :
« Les expédients, les bricolages, la débrouille de chacun
s’inscrivent dans des
réseaux. »
Certes
[9] ! Mais, depuis
trente ans, l’économie institutionnelle la plus traditionnelle (sanctionnée par
quelques prix Nobel) nous a appris (à coup
d’externalités positives, d’
information imparfaite et de
coûts de transaction) que
tout capitalisme ne peut fonctionner
que sur la base de « stratégies relationnelles » et de réseaux. Quand Serge
Latouche nous affirme que « sans même chercher à idéaliser le quatrième
[étage], il est vrai que l’
œconomie
néoclanique est plus intéressante à étudier », il n’a pas tort
[10]. Quant il poursuit en
écrivant « elle seule est susceptible d’être porteuse d’une voie
alternative au développement
impossible, improbable ou raté, et de constituer une issue aux apories de la
post-modernité » [Latouche, 1998, p. 178], un léger doute point. Il n’y a plus
qu’un des quatre « étages » de l’économie informelle qui soit porteur
d’alternative. Ce qui semble spécifier cet « étage », c’est l’importance des «
réseaux », des « grappes de reliés
[11] » qui semble spécifier n’importe quel type de
capitalisme contemporain. L’auteur me trouverait certainement bien malhonnête,
puisque j’ai oublié de dire que les acteurs de cet « étage » sont petits et
africains (de l’Ouest). Mais cela leur confère-t-il une « autre altérité » (si
je puis dire) que celle que présenteraient ceux qui sont un peu moins petits et
un peu moins africains (de l’Ouest) et qui pourtant agiraient en réseaux et en
grappes, « sur le modèle de la famille selon la logique clanique, avec des
mères sociales et des aînés sociaux » [
ibid., p. 176], de la famille de Wendel au «
cartel de Cali »? Il n’y aurait plus alors qu’un argument : si cette
œconomie néoclaniqueest porteuse
d’altérité, d’un autre modèle (et pas seulement d’autres valeurs), c’est parce
qu’elle est exemplaire. Non pas qu’elle le veuille (on ne choisit pas d’être un
exemple; ou alors, en général, ça rate). Non pas que certains individus ou même
des milliers d’individus le veuillent (on ne crée pas des exemples; ou alors,
il faut avoir le pouvoir, et cela s’appelle de la propagande, ce qui n’est ni
dans les intentions ni dans les possibilités de quelque anti-utilitariste que
ce soit). Cette exemplarité de l’
œconomie néoclanique ne pourrait alors provenir
que de la conjonction de trois facteurs : il n’y a à l’évidence pas d’autre
possibilité (y compris le maintien de l’ordre existant); il y a une très forte
capacité de diffusion de ce « modèle » (indépendamment de l’adhésion subjective
à celui-ci); il y a des forces sociales (acteurs, mouvements… sociaux) qui
promeuvent ce modèle et le reproduisent en dehors de ses conditions
d’apparition.
La question n’est donc pas de savoir si la critique «
d’utopisme » ou de « romantisme » faite à Serge Latouche est ou non pertinente.
La question est plutôt se savoir si d’« étage » en « étage », on n’a pas
franchi abusivement quelques paliers. De « l’informel comme autre de la grande
société », on réduit cette proposition au « quatrième étage » de l’informel
africain (de l’Ouest), dont on sait surtout qu’il est le « plus difficile à
cerner, à nommer et à définir, parce qu’il ne se situe pas d’emblée sur le plan
de l’économie » [
ibid., p. 175]. On
ne sait pas vraiment quels groupes sociaux sont désignés, combien de gens, si
ce « modèle » se diffuse ou s’étiole
[12], quelles sont les choses généralisables qu’on peut
en tirer (sauf à dire que la « débrouille » du RMIste français participe
a priori de ce modèle). Bref, on peut
être pour (« tout cela est sympathique »), ou être contre (« tout cela est
irréaliste, passéiste »). Mais cela reste affaire de croyance.
Restent les trois autres « étages » de l’économie informelle.
Les trois ensemble, ou séparément, ils ne représentent pas une alternative,
mais plutôt un rejeton, une excroissance souvent monstrueuse de la
mondialisation capitaliste (libérale ou pas), qui n’a souvent de cesse que de
s’y raccrocher. Il y a des milliers de faits qu’on pourrait citer à l’appui de
cette vision qu’on pourra juger pessimiste, ou peut-être condescendante : des
paysans sans terre brésiliens, après un combat héroïque et solidaire,
obtiennent enfin un titre de propriété pour la terre qu’ils ont occupée et
n’ont de cesse de vendre cette terre au plus vite et au plus offrant; des
responsables d’associations qu’ils ont formées pour pallier la désertion des
services publics dans la banlieue de Dakar se retrouvent (par la grâce d’un
changement politique et de la Banque mondiale) au sommet du pouvoir local, «
nouvelles élites », mais élites quand même. La si séduisante solidarité
communautaire africaine est de plus en plus avant tout une obligation de
solidarité : cotisations pour les mariages, les naissances, les funérailles,
l’accueil de jeunes parents sans emploi, etc. À celui qui conserve quelques
ressources ne reste qu’une solution : la fuite, l’individualisation [
cf. Marie, 1998]. Et le désir ou le
projet, si souvent mis en exergue, des salariés du tiers monde de créer une
micro-entreprise pour échapper aux conditions de travail et aux bas salaires
n’est le plus souvent en aucune manière le désir (ou le projet) d’une autre
société (encore moins d’une autre mondialisation). Il s’agit en général soit du
désir d’une « liberté » de micro-entrepreneur, d’échapper à la hiérarchie, à la
discipline, mais de façon purement individuelle
[13], soit d’une stratégie pour sortir, au
moins à travers ses enfants, des couches les plus basses du salariat pour
rejoindre les couches élevées,
via le
passage par l’école privée
[14]. L’économie informelle n’a, le plus souvent, rien de
solidaire ni de joyeux : on s’y assassine souvent (les pauvres sont plus
souvent tués par d’autres pauvres que par des riches ou des flics
[15]), on s’y vole et on s’y
viole, on y est humilié et parfois asservi
[16].
Ces faits ne prouvent rien en eux-mêmes, ou du moins pas plus
que les faits qu’on interprète dans l’autre sens : il est également vrai que
les pauvres rigolent souvent dans les banlieues d’Afrique, d’Amérique latine ou
d’Asie (comme, d’ailleurs, dans les banlieues françaises). Il est vrai aussi
qu’ils s’entraident (plus que dans les banlieues françaises, et sans doute plus
que dans les usines françaises), soit au sein de la famille élargie, soit au
niveau du quartier (qu’il s’agisse des mutirões brésiliens, particulièrement actifs
dans « l’autoconstruction collective », généralement sur des terrains « envahis
», ou des comedores populares qui ont
fleuri dans le Chili de Pinochet et que la crise argentine a remis au goût du
jour). Mais de là à penser qu’il y aurait là les germes d’une autre économie,
voire d’une autre société et d’une autre mondialisation, il y a un pas que je
ne franchirai pas, pour des raisons de méthode et d’épistémologie. Que certains
de ces « faits » qu’on interprète comme des phénomènes d’opposition à la
mondialisation libérale évoluent dans un sens malheureux (d’où des jugements
moraux pessimistes sur la « récupération » de tel mouvement social, sur la
violence dans l’économie informelle, etc.) ou restent heureux (d’où des
jugements moraux sur l’inventivité, la solidarité et la joie de vivre des
acteurs de l’économie informelle) ne change rien à l’affaire.
Ce qui précède permet peut-être d’expliquer la remarquable
plasticité (et perméabilité) de discours qu’on peut, sans risque de trop se
tromper, classer
a priori parmi ceux
des défenseurs de la mondialisation libérale, comme celui de la Banque
mondiale; cela vaut pour son discours sur la pauvreté comme pour son
utilisation du concept de « capital social » [
cf. Lautier, 2002]. Se fondant sur quelques
travaux de Granovetter et Bourdieu, mais surtout sur Putnam, la vision qu’a la
Banque mondiale du capital social affiche une étonnante proximité avec nombre
de discours cherchant à fonder une alternative à la mondialisation libérale. On
y parle, pêle-mêle, de société civile et de solidarité communautaire, de
démocratie « par le bas » et de la débrouillardise des pauvres et surtout de
réseaux. La plupart des critiques de la Banque mondiale se sont réjouis qu’elle
aille ainsi à Canossa, et nombre d’anti-utilitaristes se sont dit qu’enfin, ils
pouvaient avoir quelque influence sur les « décideurs ». Quelques auteurs
clairvoyants ont cependant parlé de « mystification
[17] » : la fortune du concept de capital
social montre sans doute que la Banque mondiale est capable de « récupérer »
n’importe quoi, de mettre à son service nombre de ses opposants sans même avoir
besoin de les payer. Mais elle montre aussi que la si souvent rappelée «
embeddedness de l’économique dans le
social » joue dans les deux sens, c’est-à-dire que c’est aussi un moyen de
glorifier la capacité de l’économie (mondialisée ou non) à instrumentaliser ses
contraires et de passer sans coup férir de « vous voyez bien que l’économie ne
se suffit pas à elle-même » à « vous voyez bien que seule l’économie peut
donner à ses contraires leur propre raison ». Il y a là derrière sans doute des
questions de rapport de force dans un champ (la pensée du « développement ») où
l’un des camps est hégémonique; peut-être aussi un certain manque de précaution
dans des engouements mal maîtrisés (certains économistes sont sans doute
persuadés qu’ils font de la socio-logie quand ils ajoutent l’épithète « social
» à « capital »). Mais il y a aussi des raisons théoriques.
D’UNE ÉCONOMIE INFORMELLE À L’AUTRE
Ce n’est pas nécessairement faire de l’économicisme vulgaire
que de dire que les faits économiques sont têtus, et que les conditions de la
viabilité économique de formes sociales alternatives restent une question
essentielle (même si l’on ne voit dans l’économie qu’un moyen de la production
d’autres formes de relations sociales et non une fin en soi). Tout d’abord, il
y a la question de la compétitivité, c’est-à-dire (si l’on met de côté
quelques-uns de ses aspects, comme le taux de change) essentiellement celle de
la productivité. Par exemple, on peut toujours s’extasier devant l’habileté de
l’artisan africain qui d’une douzaine de boîtes de conserve ramassées dans une
décharge confectionnera un magnifique arrosoir. On peut même, en cherchant
bien, trouver une décharge qui ne soit pas sous la coupe d’un gang mafieux. On
peut se réjouir de la « joie de vivre » que manifeste sans doute notre artisan
(mais moins probablement ses apprentis). Il n’empêche que, quand le commerçant
libanais du coin (les Libanais sont mondialisés depuis quelques générations)
fera venir un cargo panaméen bourré d’arrosoirs en plastique
made in Taïwan, notre artisan
disparaîtra (à quelques exceptions près, sauvées par « Artisans du monde » et
le « tourisme équitable »). Pour ce type d’économie informelle, il n’y a que
deux possibilités de survie : ou bien la « déconnexion » complète, telle que la
prônait Samir Amin au début des années soixante-dix (ou du moins des droits de
douane extrêmement élevés). Ou bien qu’il n’y ait pas d’importateurs (libanais
ou pas)– autrement dit, que ce pays ou ce marché n’intéressent pas le
capitalisme mondialisé.
Il ne faut cependant pas trop noircir le tableau. Il y a bien
des « activités informelles qui marchent »; en revanche, il n’y a que très peu
de « filières informelles qui marchent ». Ce qui marche, on peut le trouver
dans l’exemple, précisément, des ramasseurs de déchets (papiers, métaux),
notamment au Brésil.
Ils ont, dans de multiples cas, réussi à s’organiser en
coopératives et à sortir de la tutelle des mafieux du recyclage, à négocier des
contrats avec les mairies (qui les appellent souvent « techniciens de
l’environnement » et admettent qu’ils portent des uniformes). Ils ont même créé
des sites Internet. Mais ce type d’exemples, qu’on trouve aussi dans les
transports (urbains ou régionaux), la réparation (d’automobiles,
d’électronique) et le bâtiment, concerne essentiellement des activités de
service qui n’ont pas d’autonomie économique : on peut récupérer les déchets de
façon informelle, solidaire et conviviale, les déchets sont bien à l’origine
issus de l’économie formelle et y seront recyclés. Les voitures et les bus sont
bien achetés dans le commerce formel
[18], les matériaux de construction et la peinture aussi…
Les « filières informelles » dans la production de biens existent, mais elles
sont très circonscrites : certains types d’aliments échappent à l’industrie et
au commerce capitalistes formels tout au long de la chaîne de
production-transformation-vente
[19]; certaines habitations aussi (mais surtout en milieu
rural); et, bien sûr, certaines marchandises illicites (drogues) ou produites
illégalement (pierres précieuses), qui rejoignent cependant la formalité « au
Nord », dans les banques suisses ou chez les diamantaires d’Anvers. Tout cela
ne fait pas une « autre économie », ou une « autre mondialisation ».
Plusieurs équipes d’économistes
[20] ont essayé de savoir si l’on pouvait
identifier une dynamique endogène de l’économie informelle, en particulier de
savoir si « le secteur informel crée sa propre demande ». Ce serait en effet
une condition pour pouvoir plaider sinon l’autonomie de l’économie informelle,
au moins sa capacité à combler les failles de l’économie formelle, à créer des
emplois, des richesses et peut-être aussi d’autres valeurs idéologiques. Les
résultats sont pour le moins mitigés en Afrique subsaharienne : l’économie
informelle permet dans une certaine mesure d’absorber des chocs conjoncturels,
mais pas de se substituer durablement aux entreprises capitalistes disparues
(sans parler des services publics) en cas de crise longue. En Amérique latine
(où le « taux d’informalité
[21] » est notablement plus faible), l’économie
informelle montre une dépendance encore plus forte vis-à-vis de l’économie
formelle : elle devient de plus en plus « procyclique »; et non seulement elle
n’arrive plus à créer des emplois compensant la perte d’emplois formels (ce qui
fait que le taux de chômage croît très rapidement dans les années
quatre-vingt-dix, en particulier en Argentine, en Colombie ou dans de grandes
villes comme São Paulo), mais ces emplois sont eux-mêmes de plus en plus
précaires et offrent des revenus très inférieurs au seuil de pauvreté.
On en revient à ces débats qui ont précédé de quelques années
la naissance de l’expression de « secteur informel
[22] », débats lancés par certains
économistes marxistes latino-américains (José Nun et Anibal Quijano sont les
plus connus): comment penser la fonction sociale de tous ces gens (un ou deux
milliards, quand même) qui ne servent à rien ? Qu’est-ce qu’une « armée de
réserve » qui ne sera jamais mobilisée ? Puisqu’ils ne meurent pas tous, il
faut bien qu’ils mettent en œuvre des « stratégies de survie », qu’ils se
débrouillent; mais la débrouille peut-elle tenir lieu de projet social ?
Pendant vingt-cinq ans, toutes les recherches sur l’économie informelle se sont
bâties à partir d’un consensus réunissant les institutions internationales
(BIT, Banque mondiale, PNUD, FMI) et les organismes de coopération bilatérale
d’un côté, les ONG et les penseurs critiques de toutes sortes de l’autre côté,
autour d’un objectif : montrer que « les informels » servent à quelque chose.
Bien sûr, ce « à quelque chose » a beaucoup varié dans le temps, selon les
organisations et les individus : à créer un tissu de petites entreprises
dynamiques; à créer des emplois; à créer des revenus, même bas; à créer du «
lien social » ou de la solidarité. On a tout espéré, et essayé pas mal de
choses (l’appui à la formation de coopératives, le micro-crédit, la formation…
). Même si les dysfonctionnements, les gâchis et les effets pervers ont été
nombreux
[23], il y a
quand même des choses qui marchent, des
success
stories soigneusement mises en valeur par la Banque mondiale et les
ONG.
Mais qu’en tirer ? L’Afrique est de plus désertée par les
investissements et parmi ceux qui se rencontrent à Davos, elle n’intéresse plus
personne, d’autant plus que l’épuisement des rentes aiguise conflits armés et
guerres civiles, plutôt dissuasifs
[24]. L’Amérique latine est de plus en plus « volatile »
et fragile, et les contrecoups de la crise asiatique de 1997 au Brésil ont
détruit dix fois plus d’emplois que n’en ont contribué à créer tous les plans «
d’aide au secteur informel ». On pourrait dire la même chose d’une grande
partie de l’Asie (Indonésie, Philippines, Thaïlande… ) avec deux exceptions de
taille (un tiers de l’humanité) : l’Inde et la Chine. L’Inde probablement parce
qu’elle est la moins « mondialisée » des économies et qu’elle poursuit
cahin-caha son petit bonhomme de chemin
[25]; la Chine parce que le régime a choisi la pire forme
« d’informalisation » : celle de la déréglementation complète des relations de
travail dans des zones franches gigantesques et barbares.
Le « modèle chinois », qui reprend des éléments du « modèle des
maquiladoras » mexicaines, fait figure
d’exemple
[26]; mais ce
dont il est l’aboutissement, la déréglementation totale du travail, «
l’informalisation du formel », a gagné le monde entier bien avant que
l’attention se polarise sur la Chine.
L’Argentine n’a pas attendu la crise actuelle pour démanteler
son droit du travail et généraliser le travail précaire (sans couverture
sociale). La concurrence a « tiré vers le bas » le statut juridique
[27], la protection sociale et
les salaires presque partout dans le monde
[28], à tel point que le BIT a réduit ses objectifs à
l’observation des seuls
core labour
standards (interdiction du travail forcé, du travail des enfants et
des prisonniers). Bref, l’informalité n’est pas principalement là où on veut la
voir, dans des petits ateliers familiaux et solidaires. Elle est dans des
firmes, parfois multinationales, tout à fait déclarées, dont la dénonciation
est précisément un des chevaux de bataille des « antimondialisation libérale ».
Mais il y a alors une petite contradiction à mettre en valeur des relations
sociales « positives » qui ont pu se développer parce que le « secteur informel
» se situait à l’écart de la tutelle juridique et fiscale de l’État, alors que
d’un autre côté, on dénonce les conditions d’exploitation dans des entreprises
qui, somme toute, ne font que mettre à profit la tolérance étatique vis-à-vis
du « moins-disant social » que représente le secteur informel « classique
».
On tombe de haut : ce qui paraissait être le lieu d’émergence
d’une alternative a des frontières de plus en plus floues avec ce à quoi on
cherchait une alternative (le capitalisme mondialisé), allant souvent jusqu’à
se confondre avec lui (dans le cas de la sous-traitance).
Tout cela n’enlève pas une once de pertinence à l’ensemble des
critiques faites à la « mondialisation libérale », ou à la « mondialisation
capitaliste », bien au contraire. La dite mondialisation, j’en conviens plus
que tout autre, est avant tout destructrice : destruction des forêts de Bornéo
et des poissons péruviens, de quelques centaines de millions d’enfances et de
pas mal de liens communautaires, de savoir-faire et d’envies de faire. Sans
doute aussi la « mondialisation libérale » représente-t-elle un saut qualitatif
par rapport au bon vieux capitalisme dans le sens de la destruction, et le
discours de Marx sur le caractère progressiste de la société bourgeoise tient
de moins en moins la route.
Mais tout cela n’apporte pas grand-chose si l’on ne situe pas
le lieu où émergerait (aussi peu probable cela soit-il) l’hypothèse d’une
alternative.
LE CADAVRE DE L’ÉTAT BOUGE ENCORE
Les débats sur le caractère « bon » ou « mauvais » de la
mondialisation, et le fait de savoir si elle est mauvaise dans son essence ou
dans ses formes, sont pour le moins confus. Le résultat de cette confusion est
le caractère purement moral des positions en présence; les uns nous disent : «
Voulez-vous donc que les populations du tiers monde continuent de mourir de
faim, de s’étriper, d’opprimer les femmes, etc., au nom de la préservation de
supposées valeurs que la mondialisation détruirait ? Inventons une autre forme
de mondialisation, certes; mais ne voyons pas que les méfaits dont la
mondialisation serait la cause. » Les autres rétorquent : « Avec ce type de
raisonnement, le pire est toujours sûr. Le réformisme en matière de
mondialisation n’est qu’un alibi grossier. Il faut plus que jamais refuser non
seulement la mondialisation libérale, mais tout ce dont elle est le paroxysme,
en particulier le développement. » Tout cela risque de tourner au
bavardage.
Pour sortir de la morale et de l’imprécation, un principe
analytique de base est de centrer l’attention sur les formes et les médiations.
Et en la matière, on ne peut pas dire que le débat sur la mondialisation
libérale présente une grande rigueur. Je ne développerai cette remarque acide
qu’à un propos : celui de la question de l’État dans ses rapports avec
l’informalité.
Les positions morales sur la mondialisation reposent en effet
toujours sur la constitution de celle-ci en sujet. Il y a dix ans, on affirmait
: « Les marchés veulent que… »; on nous dit maintenant : « La mondialisation
veut que…. ».
Or la mondialisation ne veut rien. Les marchés non plus,
d’ailleurs (les firmes peut-être, mais ce n’est pas la même chose). La
mondialisation n’est que la forme générale d’un ensemble de processus :
mondialisation des flux financiers, des normes économiques, de la circulation
des marchandises, des moyens de communication, des produits culturels et des
manières de pensée, des normes sociales, etc. La liste peut être allongée à
l’infini. Il conviendrait au minimum, avant tout débat moral, d’écrire cette
liste, et pour chaque ligne de la liste, d’examiner la pertinence des épithètes
que l’on accole à la mondialisation.
Par exemple, s’il semble raisonnable de parler de «
mondialisation financière libérale », il n’est pas sûr que le qualificatif «
libéral » soit le meilleur pour caractériser la mondialisation des normes de
comportement ou des formes de hiérarchie dans l’entreprise, dès lors qu’il
s’agit plus de dispositifs de pouvoir que de laisser-faire.
Mais le plus important n’est pas là. Le débat sur la (les)
mondialisation(s) me semble évacuer la question essentielle des médiations. Le
monstre mondialisation semble s’abattre directement sur des individus, ou des
communautés, et imposer avec hargne ses normes comportementales, sa pollution
et sa culture délétère. Or cela ne se passe pas comme ça. Ce qui se passe, ce
sont d’abord des faits, et la question de « l’autre mondialisation » passe
d’abord par l’examen de la réversibilité de ces faits.
Ces faits paraissent bien prosaïques et d’un examen fastidieux
aux essayistes.
En matière économique, ce sont des abaissements de droits de
douane, des changements de taux de réserve bancaires obligatoires, des
adhésions à des conventions internationales sur les normes ISO. Ce sont des
autorisations aux firmes transnationales de réexporter leurs profits, de
polluer (au besoin en achetant des « droits à polluer »), de ne pas payer les
charges sociales. Ce sont également des pratiques non réglementaires :
tolérance vis-à-vis du non-respect du droit social, cécité opportune concernant
des flux de capitaux plus ou moins sales. Tous ces faits économiques impliquent
l’État, le plus souvent très directement. Il en va aussi de certains faits non
économiques : la mondialisation de l’accès à certains éléments de la « culture
occidentale » via les paraboles ou
Internet ou, dans un autre domaine, la diffusion de règles de « bonne
gouvernance » émises à Washington mettent en jeu des États.
On se trouve alors dans cette situation un peu paradoxale où
les discours emphatiques et globaux sur la mondialisation reposent sur l’idée
(implicite ou non) que celle-ci affaiblit, lamine ou fait disparaître les
États. Or les États sont parties prenantes, et sont dans certains cas les
agents essentiels de la mondialisation ou du moins des faits dans lesquels on
voit des conséquences de la mondialisation (et qui en sont plutôt les éléments
constitutifs). Si l’on prend des illustrations dans le champ du travail et des
politiques sociales, cela est évident.
Par exemple, l’Argentine avait jusqu’en 1991 le droit du
travail qui, parmi les pays « du Sud », garantissait le mieux la stabilité des
salariés et leur accès à la protection sociale. L’ouverture libérale en matière
de commerce extérieur a été très brutale, et très liée au « plan de
convertibilité », et la précarisation du travail au milieu des années
quatre-vingt-dix a été plus rapide que n’importe où dans le monde. Mais
l’ouverture libérale a également été très rapide au Brésil (en 1991-92).
Pourtant la précarisation du travail y a été beaucoup moins rapide qu’en
Argentine (il faut dire que le degré d’informalité était au départ nettement
plus élevé), et les dépenses sociales ont beaucoup moins baissé au Brésil
(elles y ont même globalement augmenté dans les années quatre-vingt-dix) qu’en
Argentine. Pour interpréter ces différences (et bien d’autres encore), on ne
peut se satisfaire de voir dans Menem et Cardoso des espèces de pantins
manipulés par la mondialisation. L’État a une épaisseur, et il n’est pas
seulement une chambre d’enregistrement des réquisits de la
mondialisation.
Les critiques « développementistes » de la « mondialisation
libérale » reposent généralement sur le postulat selon lequel l’État minimum
serait a priori pour les libéraux la
forme la meilleure d’État. Autrement dit, la mondialisation libérale ne
pourrait demander aux États qu’une chose : se suicider le plus vite possible.
D’où l’apparente connivence qu’ils dénoncent entre les apologistes de la
mondialisation libérale et les « anti-développementistes »; pour ces derniers,
l’État, vecteur des « valeurs occidentales », précipiterait et encouragerait la
mondialisation. Partis de deux prémisses opposées, les deux courants se
rejoindraient dans l’anti-étatisme.
Or ces deux attitudes sont déjà dépassées de longue date; et
les institutions internationales (PNUD, Banque mondiale, BIT, voire FMI) ont
une longueur d’avance. À coup de « bonne gouvernance », de promotion du «
développement humainement soutenable », elles ont bâti une nouvelle théorie de
l’État.
Bien sûr, cette vision de l’État est très instrumentale
[29]. Mais elle situe bien le
lieu où sont les enjeux. On peut par exemple, rêver d’un système éducatif qui
ne fera que fournir le nombre de diplômés strictement conforme aux besoins des
investisseurs; on peut aussi rêver d’un système éducatif dont la tâche serait
de former des citoyens éclairés, responsables et critiques. Une fois dissipées
les illusions des deux côtés (la possibilité d’un système purement marchand,
orienté par la demande des entreprises d’un côté; la possibilité d’un système
éducatif « libre », réseau d’écoles « alternatives » autogérées de l’autre), le
lieu où se noue la question est clairement désigné : l’État, ou plus largement
le politique (autrement dit : comment faire que la question politique de
l’éducation entre dans le champ que constitue l’État ?). Et ça, les
institutions de Bretton Woods l’ont compris depuis au moins une dizaine
d’années; quand elles parlent de « restaurer l’État », elles parlent
sérieusement.
Si l’on revient à l’économie informelle, la question n’est
alors plus celle de savoir si elle constitue une alternative, tout à la fois à
la mondialisation, au développement et à l’État. L’économie informelle est une
création de l’État, même si c’est par défaut. Ce sont des choix politiques qui
l’ont engendrée, et non une tradition séculaire pervertie par le développement.
Qu’il s’agisse du petit forgeron sénégalais ou du cacique de la drogue
mexicain, leur informalité est connue, voulue, instrumentalisée. Ce n’est que
dans de très rares cas
[30] que l’argument « technique » (policier, militaire et
judiciaire) est pertinent pour faire valoir la permanence de l’informalité
(d’ailleurs, quand on enjoint aux municipalités de se financer elles-mêmes,
elles trouvent brusquement, de Niamey à Calcutta, le moyen de percevoir taxes
de place et patentes).
Il faut donc s’interroger sur la conjonction d’intérêts qui a
fait que, dans chaque cas, le compromis politique au sein de l’État a joué en
faveur du maintien de l’informalité, vue comme une mise à l’écart du droit et
des normes étatiques. Les éléments d’explication sont nombreux et combinés
différemment dans chaque cas : rôle de la tolérance dans le maintien de
relations clientélistes et dans la légitimation de l’absence de contrôle des
(grandes) firmes qui ne respectent pas le droit; rétrocession corruptive d’une
partie des impôts et taxes non perçus; intérêts directs des hommes politiques
et administrateurs dans l’économie informelle; coût excessif (comparé au
bénéfice politique) de la répression; rôle de l’économie informelle dans la
limitation de la contestation sociale
[31]; rôle de l’économie informelle dans la
limitation de la contestation politique (quand on travaille treize heures par
jour, ça fatigue !). L’examen de ces éléments ne permet pas de voir dans
l’économie informelle une autre économie, ou une autre société. En revanche, il
permet bien de situer le lieu où se trouvent les enjeux. Si la mondialisation a
fait basculer des entreprises « formelles » du côté d’une informalité de fait,
c’est bien parce que le poids de certains des éléments cités plus haut s’est
accru, ou que leur combinaison s’est modifiée. Tel ou tel groupe d’intérêts a
pu voir s’accroître son pouvoir au sein de l’État, tel acteur (les syndicats
par exemple) a pu y voir son influence décliner, etc. Bref, l’État est bien le
lieu où est créé l’informel, y compris les formes d’informel qui apparaissent
comme les plus an-étatiques.
C’est en même temps au moyen de l’État et à travers lui que la
mondialisation distribue ses effets, de façon extrêmement différenciée selon
les pays et les époques. L’époque actuelle apparaît très paradoxale, puisqu’on
assiste à une pression très forte des firmes « du Nord » pour une poursuite de
la libéralisation des échanges et en même temps à une très forte « demande
d’État » de la part de ces mêmes firmes. Ce paradoxe n’a rien d’une utopie,
puisqu’il est incarné en Chine. La Chine et l’Afrique sahélienne apparaissent
alors comme deux cas polairement opposés de modes de « gouvernement
[32] » de cette « sorte de
complexe constitué par les hommes et les choses » [Foucault, 1994, p.
643].
D’un côté, la promotion par l’État de l’absence de droit social
dans de vastes zones franches, mais aussi l’organisation par l’État des
mouvements migratoires, le contrôle policier, la politique urbaine. De l’autre
côté, des États incapables de toute politique de création d’emplois, qui tirent
leur légitimité de leur non-intervention dans le fonctionnement de l’économie
informelle, mais qui sont contradictoirement obligés d’intervenir sur elle,
pour de simples raisons fiscales.
Entre ces deux cas de figure extrêmes, il en existe de nombreux
autres. En Amérique latine, particulièrement, devant la croissance du chômage,
l’incapacité de l’État à assurer lui-même la fourniture de certains services
publics urbains, mais – en même temps – l’impossibilité politique de continuer
à laisser la bride sur le cou à l’informel
[33], un nouveau type de « gouvernement de l’informel »
voit le jour. Il ne s’agit plus, comme dans les vingt années passées, de
balancer entre deux attitudes; la première pouvant être résumée par cette
formule : « Puisque ce en quoi nous avons cru ne marche pas, croyons en ce en
quoi nous ne croyions pas : l’informel »; et la seconde : « Puisque nous,
l’État, sommes incapables – de créer des emplois, de créer des revenus,
d’assurer une protection sociale –, ce qui est notre contraire, l’informel, en
sera capable ». Ces deux formules, qui résument la « connivence » évoquée plus
haut entre « anti-développementistes » et libéraux, sont de plus en plus
caduques. Mais s’en débarrasser nécessite une multiplicité de compromis
politiques autour de questions précises telles que :
comment intégrer les informels dans un système de protection
sociale qui les inscrive dans le registre du droit, et non dans celui de la
faveur [ cf. Lautier, Marquès-Pereira,
Salama, 2002]? Comment produire des services publics à travers une combinaison
de l’intervention de « coopératives informelles » et de l’administration locale
? Comment s’appuyer sur l’économie informelle pour restaurer une dynamique de
croissance sur la base du marché intérieur ? Comment gérer des quartiers
entiers où l’absence d’effectivité du droit a laissé place à un pouvoir mafieux
qui, lui, a su organiser l’informel ? Etc.
Ce type de questions ne se pose pas qu’au Brésil de Lula, mais
à la grande majorité des gouvernements du Sud. Il met en évidence un dernier
paradoxe :
la prolifération de l’informalité, accentuée par la
mondialisation, remet la question du gouvernement au centre du débat social. Et
une dernière ambiguïté :
« la mondialisation » ou du moins les firmes les plus
internationalisées
[34]
ne sont pas les dernières à voir dans la question de l’informalité un enjeu
politique majeur. Mais enjeu ne veut pas dire alternative.
·
CAILLÉ Alain, 2002, « Présentation »,
La Revue du MAUSS semestrielle n°20,2e
semestre, « Quelle autre mondialisation ?».
·
DESTREMAU Bandine, LAUTIER Bruno (sous la dir. de), 2002, «
Femmes en domesticité »,
·
TiersMonde, n° 170
(n°spécial).
·
DOERINGER P. B., PIORE M., 1985, Internal Labour Markets and Manpower
Analysis,
·
NewYork, Sharpe.
·
FOUCAULT Michel, 1994, « La gouvernementalité »,
inDits et Écrits, t. III,
Gallimard.
·
HARRISS John, 2002, Depoliticizing Development – The World Bank and Social
Capital,
·
Londres, Anthem Press.
·
HEUZÉ D., 2003, « L’hindouisme nationalisé et internationalisé
», Tiers Monde n° 173.
·
HOFSTADTER Douglas, 1985, Gödel,
Escher, Bach. Les brins d’une guirlande éternelle,
·
Interéditions.
·
LATOUCHE Serge, 1991, La Planète
des naufragés. Essai sur l’après-développement, La
·
Découverte.
·
– 1998, L’Autre Afrique – entre
don et marché, Albin Michel.
·
LAUTIER Bruno, 1994, L’Économie
informelle dans le tiers monde, La Découverte. — 2000, « État,
marché et réseau (le rôle résiduel du réseau dans la théorie
socio-économique)», in HAUBERT M., REy
P.-P. (sous la dir. de), Les Sociétés civiles
face au marché. Le changement social dans le monde post-colonial,
Karthala. — 2002, « Pourquoi faut-il aider les pauvres ? Une étude critique du
discours de la Banque mondiale sur la pauvreté », Tiers Monde n° 169.
·
LAUTIER Bruno, MARQUES-PEREIRA Jaime, SALAMA Pierre, 2002,
Régime de croissance, vulnérabilité financière et
protection sociale en Amérique latine : les conditions « macro » de
l’efficacité de la lutte contre la pauvreté, document de la
CEPAL,
·
Santiago du Chili.
·
MALAGUTI Manoel, 1992, Le salariat incontesté (une approche du
monde du travail à
·
Campina Grande, Brésil), thèse de sciences économiques,
université de Picardie.
·
MARIE A. (sous la dir. de), 1998, L’Afrique des individus, Karthala.
·
AGIER Michel, CASTRO Nadya, 1995, « Projet ouvrier et destins
personnels à Bahia (Brésil)», in
CABANES R., COPANS J., SÉLIM M. (sous la dir. de),
Salariés et entreprises des pays du Sud.
Contribution à une anthropologie politique, Karthala.
·
RANCIÈRE Jacques, 1983, Le
Philosophe et ses pauvres, Fayard.
·
TODOROV Tzvetan, 1982, La
Conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Seuil
(coll.Points).
[1]
Le capitalisme, la mondialisation, la mondialisation
capitaliste…
[2]
Là, c’est plus dur que pour la note 1 : le non-capitalisme (?),
la non-mondialisation (??), la mondialisation non capitaliste (???).
[3]
On nomme ainsi en Amérique latine les capitaux étrangers placés
à très court terme et extrêmement volatils qui sont la principale source
d’instabilité financière et de vulnérabilité macro-économique.
[4]
Cf. Doeringer, Piore [
1985]. On pourrait grossièrement résumer ce dualisme ainsi : si je peux définir
un « segment primaire » du marché du travail comme étant formé d’hommes blancs,
qualifiés, syndiqués, salariés dans de grandes entreprises, alors les femmes,
les Noir(e)s, les non-syndiqués et les travailleurs des PME forment un segment
secondaire.
[5]
On en trouve une expression synthétique dans le même ouvrage de
Serge Latouche : « Il n’est donc possible de saisir l’hétérogénéité concrète de
l’informel comme une totalité cohérente au niveau abstrait que si on saisit le
formel dans sa pertinence théorique. L’informel est bien un cas de délinquance
envers la raison économique. Il est
l’autre de la grande société » [Latouche, 1991,
p. 116].
[6]
J’ai développé cette question dans divers textes, dont
L’économie informelle dans le tiers
monde [ 1994].
[7]
Gödel n’était, à ma connaissance, ni plus ni moins occidental
que Descartes.
[8]
Hofstadter [ 1985, p. 77 et 82]. L’auteur ajoute que « ce
résultat est d’une profondeur égale à celle du théorème de Gödel ».
[9]
Comme tant d’autres, j’ai moi-même disserté sur ce sujet [
cf. Lautier, 2000].
[10]
Nous sommes quelques-uns à avoir fait ce choix de ne guère nous
intéresser aux déboires de la sidérurgie lorraine ou aux succès
d’Airbus.
[11]
Ibid., p. 175. On
retrouve tout le vieux langage de l’économie industrielle d’Alfred
Marshall.
[12]
Les « Icaries » de Cabet sont allées s’éteindre au
Mississipi.
[13]
Michel Agier et Nadya Castro [ 1995, p. 160] citent un ouvrier
du pôle pétrochimique de Camaçari, qui leur fait part de son projet de
s’établir comme petit entrepreneur : « Et d’ici cinq ans, au plus dix ans,
crier : liberté ! Vivre indépendant, peut-être même ne plus travailler pour
personne. Parce que là-bas [au pôle], c’est pas bon, on gagne bien, mais c’est
pas bon. »
[14]
Manoel Malaguti [ 1992, annexe 1] avait montré, dans le cas
d’une ville moyenne du Nordeste brésilien, que le « refus du salariat » qui
poussait des ouvriers non qualifiés à quitter leur emploi¤ ¤ pour s’établir
comme vendeur ambulant ou taxi n’était en rien le désir de bouleverser l’ordre
social. Simplement (de façon majoritaire), ils expliquaient que cette activité
« informelle » leur permettait, au prix de longs horaires de travail, d’avoir
des revenus environ doubles de leur salaire antérieur, et ainsi de payer
l’école privée à leurs enfants pour qu’ils deviennent « ingénieur[s],
technicien[s], “professionnel[s]”», etc. Et Manoel Malaguti de conclure : «
L’indépendance affirmée reflète le désir de la dépendance dorée des couches
élevées du salariat. Elle est le cri de douleur de l’amant refoulé. »
[15]
J’ai eu connaissance de l’histoire d’un vendeur de mouchoirs en
papier (des « Lotus », làbas) à un carrefour d’Abidjan, handicapé, qui a été
assassiné parce qu’il ne voulait pas céder sa place. C’est moins spectaculaire
que la guerre des gangs de narcotrafiquants, mais plus fréquent.
[16]
Il est significatif que la plupart de ceux qui vantent les
vertus de l’économie informelle oublient que la première forme d’emploi féminin
non agricole, et de très loin, n’est pas l’industrie, l’artisanat ou le
commerce, mais la domesticité, totalement ou très majoritairement « informelle
». Par exemple, au Brésil (qui n’est pas le pays le moins industrialisé du
monde), en 1999 on comptait 4960000 femmes employées domestiques; par
comparaison, il y avait 1857000 femmes employées dans l’industrie de
transformation. Et la domesticité est rarement synonyme de « joie de vivre » [
cf. à ce propos Destremau, Lautier,
2002].
[17]
Je pense particulièrement au remarquable ouvrage de John
Harriss, que je citerai longuement : « A close examination of the burgeoning
literature shows, however, that elaboration of the idea of “social capital” has
mystified rather than clarified. It systematically evades issues of contexte
and power. [… ] This mystification serves the political purpose of
depoliticizing the problems of poverty and social justice and, in elevating the
importance of “voluntary association” in civic engagement, of painting out the
need fort political action. “Social capital” is thus a weapon in the armoury of
the “anti-politics machine” » [Harriss, 2002, p. 12].
[18]
Je nuancerai cependant ce point : dans certains cas, un peu
inquiétants pour le passager, on a l’impression qu’il n’y a plus aucune pièce
d’origine.
[19]
Presque partout, une grande partie des produits de la pêche, de
l’élevage souvent, beaucoup moins de produits céréaliers ou de boissons. Pour
l’anecdote : j’ai, il y a bien longtemps, été frappé– en Afghanistan – par la
couleur bleue d’une boisson vendue dans sa bouteille et avec sa capsule
d’origine, ce qui montre qu’il n’est pas facile de faire du Coca-Cola
informel.
[20]
Dont, en France, celle du DIAL (Groupement d’intérêt
scientifique : développement et insertion internationale); ces études ont, en
particulier, été menées par François Roubaud sur le Cameroun et
Madagascar.
[21]
Tel que le mesurent les appareils statistiques, et donc très
imparfaitement, à travers la part de la population active qui est occupée dans
le travail indépendant ou les micro-entreprises de moins de 11
personnes.
[22]
Née en 1972 dans le rapport du Bureau international du travail
sur le Kenya.
[23]
Au-delà des détournements et du fait qu’une grande partie des
ressources s’est retrouvée plutôt dans les poches des « experts en informel »
que dans celles de ces derniers, les problèmes les plus graves me semblent être
les deux suivants : le coût de la création « d’emplois informels » est,
contrairement aux attentes, extraordinairement élevé; et les « aides » vont
principalement à ceux qui s’en tiraient déjà le mieux.
[24]
Sans parler du SIDA : plutôt que de plaider en faveur d’un
abaissement du prix des traitements pharmaceutiques, les firmes étrangères
quittent massivement certains pays (Ouganda, Zambie, Afrique du Sud) devant la
catastrophe démographique annoncée (et la pénurie prévisible de personnel
qualifié).
[25]
Parsemé de quelques massacres inter-religieux assez
épouvantables cependant [
cf. Heuzé,
2003]
.
[26]
Et est de plus en plus imité, en pire. Le Bangladesh, par
exemple, est devenu la première source d’approvisionnement des États-Unis en
T-shirts et chemises, et réinvente les « couvents de soyeux », avec des
salaires encore plus bas que les salaires chinois. Dans le même sens, les
maquiladoras d’Amérique centrale
commencent (en mettant à profit le plan Puebla Panama) à concurrencer
victorieusement celles du nord du Mexique, « trop chères ».
[27]
Parfois, ruse de l’histoire, en mettant à profit des formes
juridiques dérogatoires censées favoriser le « tiers secteur », comme dans le
cas de l’usine Volkswagen de Resende, au Brésil, qui n’emploie aucun ouvrier
directement, mais regroupe sous son toit des « coopératives ouvrières » qui ne
sont pas soumises au droit social commun.
[28]
La Corée du Sud représentant l’exception la plus
notable.
[29]
Cf. par exemple le
titre, et le contenu, du « Rapport sur le développement dans le monde 2002 » de
la Banque mondiale :
Des institutions pour les
marchés.
[30]
L’alliance FARC-narcotrafiquants en Colombie par
exemple.
[31]
C’est là tout le thème du « rôle de l’économie informelle comme
substitut à la protection sociale », long débat – ce fut le cheval de bataille
de l’UNICEF, du PNUD, puis de la Banque mondiale dès la fin des années
quatre-vingt – que je ne développerai pas ici. Disons seulement que, depuis
2000, ces mêmes institutions commencent à déchanter.
[32]
Au sens que Michel Foucault avait développé dans « La
gouvernementalité » [ 1994, p. 635-657].
[33]
À la fois à cause de la baisse d’efficacité politique du type
de clientélisme que cette tolérance fondait et pour limiter les dérives
mafieuses qui s’ancraient dans l’informel.
[34]
Comme en témoigne le soutien du grand patronat de São Paulo à
Lula lors de la campagne électorale d’octobre 2002 et l’afflux de délégations
des multinationales à Porto Alegre trois mois plus tard.