Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707140783
432 pages

p. 198 à 214
doi: 10.3917/rdm.021.0198

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Dossier / B) Tempête sur l'alteréconomie / Explications et escarmouches théoriques

no 21 2003/1

2003 Revue du Mauss

Tempête sur l’alteréconomie Explicitations et escarmouches théoriques Les limites de l’économie informelle comme alternative à la mondialisation libérale

Bruno Lautier
Chercher dans l’altérité, chez l’Autre qu’on domine et qu’on détruit, les voies de sa propre rédemption est un thème banal de la philosophie occidentale. Cela passe par la culpabilisation et l’affirmation de la nécessité d’expier tout ce que « nous » avons commis, les massacres et la destruction des cultures, les pillages et la réduction de millions d’hommes en esclavage (le « nous » nécessitant au préalable une identification avec, pêle-mêle, les frères Pizarre et les canonnières anglaises de la guerre de l’opium, Brazza et McNamara, etc.). Embrasser la cause des victimes, certes; mais le risque est alors grand que « la cause des exclus se voie identifiée à l’opération théorique de la démystification qui montre, de toute excellence, qu’elle n’est rien d’autre que cela :
une fantasmagorie du cerveau où se reflètent les rapports sociaux » [Rancière, 1983, p. 301]. En d’autres termes, la dénonciation des méfaits commis par ce « nous » qui change de visage au gré des modes (le colonialisme, l’impérialisme, le développement, la mondialisation) se doit de montrer qu’elle est autre chose qu’une « fantasmagorie du cerveau »; que l’autre est (encore, et pour peu de temps) bien là, dans sa positivité, ses valeurs, et que, pour peu qu’on cherche bien et qu’on se hâte, il y a là de quoi fonder sinon un modèle alternatif, du moins les linéaments d’une autre pensée que l’on pourrait proposer au débat.
Mais le risque est alors grand pour ceux qui, croyant (sincèrement peut-être) qu’ils comprennent cet Autre que l’Occident néglige ou extermine, de ne faire, au nom même de leur empathie supposée, que perpétuer une constante de cette pensée occidentale qu’ils dénoncent. Tzvetan Todorov [ 1982, p. 308] soulignait ce paradoxe : « Depuis cette époque [l’aube du XVIe siècle], et pendant près de trois cent cinquante ans, l’Europe occidentale s’est efforcée d’assimiler l’autre, de faire disparaître l’altérité extérieure, et a en grande partie réussi à le faire.
Son mode de vie et ses valeurs se sont répandus sur le monde entier; comme le voulait Colon, les colonisés ont adopté nos coutumes et se sont habillés. Cet extraordinaire succès est dû, entre autres, à un trait spécifique de la civilisation occidentale, qu’on avait longtemps pris pour un trait de l’homme tout court, son épanouissement chez les Occidentaux devenant alors la preuve de leur supériorité naturelle : c’est, paradoxalement, la capacité des Européens à comprendre les autres. » Bref, à tant vouloir comprendre (ou expliquer, si l’on se targue d’avoir déjà compris) ces « autres », ne risque-t-on pas d’offrir à la « civilisation occidentale » (la mondialisation ?) les dernières armes qui lui manquaient ?
Je ne discuterai pas ces questions à ce niveau de généralité, faute de place et craignant un peu de tomber dans la confusion qui caractérise les grands débats sur le thème « pour » ou « contre » la mondialisation. Je me bornerai à développer deux points. Le premier concerne la question de savoir si, méthodologiquement et empiriquement, on peut soutenir que les phénomènes sociaux qu’on peut identifier comme « alternatifs » (c’est-à-dire que les façons de produire, de consommer, d’être ensemble, de vivre sont autres que ce qui nous semble constituer les prescriptions de la mondialisation libérale) forment une alternative, les bases d’une autre mondialisation ou même d’une autre société. Là aussi, la généralité du débat me fera me limiter à une question, celle de « l’économie informelle » dans le tiers monde. Le second point reprend le premier, mais à l’envers : il traite de la façon dont cette altérité supposée est produite par le mouvement même auquel elle est censée permettre d’échapper. Elle en est une face et non une issue (il ne faut pas confondre Janus et la dialectique). Ce constat pessimiste est nuancé par l’identification d’une médiation potentiellement génératrice de marges de liberté : le politique, et plus précisément l’État.
 
LES AUTRES FONT-ILS UN AUTRE ? IL N ’Y A PAS « D’ALTERNATIVE INFORMELLE » À LA MONDIALISATION
 
 
Le débat sur « l’autre mondialisation » me semble marqué de deux ambiguïtés; l’une, relevée par l’organisateur du n°20 de La Revue du MAUSS [ cf. Alain Caillé, 2002], procède de l’amalgame entre quatre positions qu’il cherche à identifier : le refus de la mondialisation, le refus de la mondialisation capitaliste, le réformisme pragmatique et le « réformisme réaliste avec idéal ». L’autre ambiguïté me semble aussi importante, qui concerne la question de l’alternative, question qu’on peut subdiviser en deux : 1) si l’on caractérise un mouvement comme destructeur et négatif, est-on fondé à désigner ce qu’il détruit comme positif ? 2) Et, si ce « mouvement » résulte d’un ensemble cohérent et articulé de forces, d’acteurs et de faits, quelque chose qui ressemble à un système [1], est-on fondé à dire que ce qu’il détruit représente un ensemble (cohérent et articulé) que l’on peut présenter comme alternatif [2] ?
La première question est en général traitée de façon anecdotique; d’aucuns expliqueront que « les pauvres sont beaucoup plus riches qu’on ne le dit, et qu’ils ne le croient eux-mêmes. L’incroyable joie de vivre qui frappe beaucoup d’observateurs des banlieues africaines trompe moins que les déprimantes évaluations objectives des appareils statistiques qui ne cernent que la part occidentalisée de la richesse et de la pauvreté » [Latouche, 1991, p. 204-205]; tant qu’à faire, mieux vaut être le plus loin possible des courants mondiaux (les banlieues africaines) pour avoir cette « joie de vivre »; des positions un peu moins lointaines (les banlieues de Bogota et de Medellin, qui détiennent le record mondial de la criminalité) semblent moins propices à la joie. D’autres nous diront que, sans pour autant prendre partie pour la libre circulation mondiale des « capitaux hirondelles [3] », on peut se réjouir que la diffusion de normes occidentales amène une diminution de l’excision des petites filles, et que le fait que la controverse sur l’élection de Miss Mond(ialisé)e ait pu éviter la lapidation d’une femme « adultère » n’est pas mauvais en soi. Ce type de débat, qui mènerait à une comptabilité en partie double (« pour » et « contre » la mondialisation) dépourvue d’équivalent général risque de ne pas mener bien loin.
La seconde question ramène à un problème épistémologique plus profond.
Il est en effet tentant, pour toute personne qui raisonne de façon « cartésienne » et qui critique la mondialisation, de faire la séquence logique suivante : a) les « choses » (valeurs, lois économiques, culture… ) occidentales forment un ensemble cohérent et articulé (la « société occidentale »); b) ces « choses » sont globalement destructrices (d’hommes, de nature, de cultures) et mauvaises; c) ce qu’elles détruisent est donc globalement bon; ce sont des choses bonnes; d) ces « choses bonnes » forment donc – ou au moins peuvent et doivent former– un ensemble cohérent et articulé.
Ce type de séquence logique, dans son étrange naïveté, est extrêmement répandu. Il est à la base de toutes les théories dualistes du marché du travail depuis l’ouvrage classique de Doeringer et Piore [4]; il est aussi à la base du dualisme secteur formel-secteur informel dans l’analyse des économies du tiers monde [5]. Mais quelles raisons y aurait-il que toutes ces formes sociales, désignées comme « informelles » du simple fait qu’elle n’ont pas les formes de l’économie et de la société « occidentales », aient quoi que ce soit de commun sinon ce manque, qu’elles forment un « secteur informel » ou même un Autre, alors qu’elles sont cent ou mille autres : du narcotrafiquant à la domestique, du vendeur ambulant au tueur à gages, du salarié non déclaré (par une entreprise souvent « formelle ») au petit patron échappant au fisc [6]. Cette remarque est (je l’espère) moins ingénue qu’il n’y paraît. Elle s’appuie sur certains travaux de la théorie des nombres dérivés du théorème de Gödel [7], en particulier de Douglas Hofstadter qui montre qu’« il existe des systèmes formels dont l’espace négatif (ensemble des non-théorèmes) n’est pas l’espace positif (ensemble des théorèmes) d’un système formel [8] ». Bien sûr, ce raisonnement n’a pas été mené à propos des questions de mondialisation, ou même des sciences sociales; mais il a un très haut degré de généralité. Il invalide la plupart des modes de pensée qui sont dualistes au nom de l’évidence intuitive et qui, sous couvert d’un rationalisme indiscutable, relèvent plutôt de la pensée magique. Une traduction, dans le domaine qui nous occupe ici, pourrait être : si l’économie ou la société formelles se définissent par un ensemble cohérent et articulé de caractéristiques (peut-être détestables), l’ensemble des choses sociales (informelles) qui ne présentent pas ces caractéristiques n’ont aucune raison de former un ensemble cohérent et articulé. Remplaçons « formelle » par « occidentale », et allons plus loin : s’il y a une société occidentale (sans doute détestable), il n’y a pas de « société non occidentale ». L’alternative n’est pas dans l’Autre. C’est, évidemment, peu romantique et un peu décevant.
On peut essayer de « sauver la mise » en admettant que l’informel ne constitue pas vraiment un « secteur », qu’il est très hétérogène; c’est ce qu’a fait, parmi d’autres, Serge Latouche, qui écrit que « dans ce magma confus, on peut distinguer au moins quatre étages : les “trafics”, la sous-traitance, l’économie populaire, l’œconomie néoclanique » [ 1998, p. 172 sq.]. Bien que « l’ingéniosité des trafiquants [soit] illimitée », il est difficile de voir dans le « premier étage » une alternative au capitalisme mondialisé; quant au deuxième, « qui contribue à faire voir dans l’informel une économie de marché pure et dure », le commentaire est plus nuancé : « L’existence d’alternatives ingénieuses pour satisfaire des besoins insatisfaits par une économie officielle trop rigide et trop réglementée ne prouve pas l’existence d’un marché concurrentiel autorégulé. De la même façon, la présence de situations de quasi-servage et l’utilisation de travailleurs ou d’entreprises informelles ne prouvent pas la soumission généralisée de ce “secteur” au capitalisme national ou international » [p. 175]. Le premier argument laisse un peu rêveur : les patrons d’Enron par exemple, ont également fait preuve « d’initiatives ingénieuses pour satisfaire des besoins insatisfaits par une économie officielle trop rigide et trop réglementée », et leurs initiatives n’ont pas non plus prouvé « l’existence d’un marché concurrentiel autorégulé ». Quant au second argument, il est pertinent : les entreprises où l’on trouve du « quasi-servage » ne sont pas toutes des filiales de Nike ou de LVMH. Mais un fabriquant indien d’allumettes employant des milliers de petites filles est-il une « alternative à la mondialisation » sous prétexte que son entreprise travaille exclusivement pour le marché indien ?
Le « troisième étage » correspond « assez bien à ce que Jacques Bugnicourt appelle “l’économie populaire”. Il s’agit de petites entreprises ou d’artisans qui travaillent pour la clientèle populaire [… ] Il y aurait là toute une pépinière de “petits entrepreneurs aux pieds nus” [en note : « Belle expression de l’idéologue libéral Guy Sorman »] vivant de la débrouille au sein de la planète des exclus grâce au développement d’une activité quasi professionnelle » [ ibid. ]. Il semble que pour être « populaire », deux conditions soient exigées : vendre au peuple (la première entreprise du monde, Walmart, vend au peuple) et être petit (petite start-up deviendra grande, si le Nasdaq lui prête vie); avec, une fois de plus, un peu de « débrouille », quasi professionnelle.
Reste le « quatrième étage », caractérisé par les « stratégies relationnelles » :
« Les expédients, les bricolages, la débrouille de chacun s’inscrivent dans des réseaux. » Certes [9] ! Mais, depuis trente ans, l’économie institutionnelle la plus traditionnelle (sanctionnée par quelques prix Nobel) nous a appris (à coup d’externalités positives, d’information imparfaite et de coûts de transaction) que tout capitalisme ne peut fonctionner que sur la base de « stratégies relationnelles » et de réseaux. Quand Serge Latouche nous affirme que « sans même chercher à idéaliser le quatrième [étage], il est vrai que l’œconomie néoclanique est plus intéressante à étudier », il n’a pas tort [10]. Quant il poursuit en écrivant « elle seule est susceptible d’être porteuse d’une voie alternative au développement impossible, improbable ou raté, et de constituer une issue aux apories de la post-modernité » [Latouche, 1998, p. 178], un léger doute point. Il n’y a plus qu’un des quatre « étages » de l’économie informelle qui soit porteur d’alternative. Ce qui semble spécifier cet « étage », c’est l’importance des « réseaux », des « grappes de reliés [11] » qui semble spécifier n’importe quel type de capitalisme contemporain. L’auteur me trouverait certainement bien malhonnête, puisque j’ai oublié de dire que les acteurs de cet « étage » sont petits et africains (de l’Ouest). Mais cela leur confère-t-il une « autre altérité » (si je puis dire) que celle que présenteraient ceux qui sont un peu moins petits et un peu moins africains (de l’Ouest) et qui pourtant agiraient en réseaux et en grappes, « sur le modèle de la famille selon la logique clanique, avec des mères sociales et des aînés sociaux » [ ibid., p. 176], de la famille de Wendel au « cartel de Cali »? Il n’y aurait plus alors qu’un argument : si cette œconomie néoclaniqueest porteuse d’altérité, d’un autre modèle (et pas seulement d’autres valeurs), c’est parce qu’elle est exemplaire. Non pas qu’elle le veuille (on ne choisit pas d’être un exemple; ou alors, en général, ça rate). Non pas que certains individus ou même des milliers d’individus le veuillent (on ne crée pas des exemples; ou alors, il faut avoir le pouvoir, et cela s’appelle de la propagande, ce qui n’est ni dans les intentions ni dans les possibilités de quelque anti-utilitariste que ce soit). Cette exemplarité de l’œconomie néoclanique ne pourrait alors provenir que de la conjonction de trois facteurs : il n’y a à l’évidence pas d’autre possibilité (y compris le maintien de l’ordre existant); il y a une très forte capacité de diffusion de ce « modèle » (indépendamment de l’adhésion subjective à celui-ci); il y a des forces sociales (acteurs, mouvements… sociaux) qui promeuvent ce modèle et le reproduisent en dehors de ses conditions d’apparition.
La question n’est donc pas de savoir si la critique « d’utopisme » ou de « romantisme » faite à Serge Latouche est ou non pertinente. La question est plutôt se savoir si d’« étage » en « étage », on n’a pas franchi abusivement quelques paliers. De « l’informel comme autre de la grande société », on réduit cette proposition au « quatrième étage » de l’informel africain (de l’Ouest), dont on sait surtout qu’il est le « plus difficile à cerner, à nommer et à définir, parce qu’il ne se situe pas d’emblée sur le plan de l’économie » [ ibid., p. 175]. On ne sait pas vraiment quels groupes sociaux sont désignés, combien de gens, si ce « modèle » se diffuse ou s’étiole [12], quelles sont les choses généralisables qu’on peut en tirer (sauf à dire que la « débrouille » du RMIste français participe a priori de ce modèle). Bref, on peut être pour (« tout cela est sympathique »), ou être contre (« tout cela est irréaliste, passéiste »). Mais cela reste affaire de croyance.
Restent les trois autres « étages » de l’économie informelle. Les trois ensemble, ou séparément, ils ne représentent pas une alternative, mais plutôt un rejeton, une excroissance souvent monstrueuse de la mondialisation capitaliste (libérale ou pas), qui n’a souvent de cesse que de s’y raccrocher. Il y a des milliers de faits qu’on pourrait citer à l’appui de cette vision qu’on pourra juger pessimiste, ou peut-être condescendante : des paysans sans terre brésiliens, après un combat héroïque et solidaire, obtiennent enfin un titre de propriété pour la terre qu’ils ont occupée et n’ont de cesse de vendre cette terre au plus vite et au plus offrant; des responsables d’associations qu’ils ont formées pour pallier la désertion des services publics dans la banlieue de Dakar se retrouvent (par la grâce d’un changement politique et de la Banque mondiale) au sommet du pouvoir local, « nouvelles élites », mais élites quand même. La si séduisante solidarité communautaire africaine est de plus en plus avant tout une obligation de solidarité : cotisations pour les mariages, les naissances, les funérailles, l’accueil de jeunes parents sans emploi, etc. À celui qui conserve quelques ressources ne reste qu’une solution : la fuite, l’individualisation [ cf. Marie, 1998]. Et le désir ou le projet, si souvent mis en exergue, des salariés du tiers monde de créer une micro-entreprise pour échapper aux conditions de travail et aux bas salaires n’est le plus souvent en aucune manière le désir (ou le projet) d’une autre société (encore moins d’une autre mondialisation). Il s’agit en général soit du désir d’une « liberté » de micro-entrepreneur, d’échapper à la hiérarchie, à la discipline, mais de façon purement individuelle [13], soit d’une stratégie pour sortir, au moins à travers ses enfants, des couches les plus basses du salariat pour rejoindre les couches élevées, via le passage par l’école privée [14]. L’économie informelle n’a, le plus souvent, rien de solidaire ni de joyeux : on s’y assassine souvent (les pauvres sont plus souvent tués par d’autres pauvres que par des riches ou des flics [15]), on s’y vole et on s’y viole, on y est humilié et parfois asservi [16].
Ces faits ne prouvent rien en eux-mêmes, ou du moins pas plus que les faits qu’on interprète dans l’autre sens : il est également vrai que les pauvres rigolent souvent dans les banlieues d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie (comme, d’ailleurs, dans les banlieues françaises). Il est vrai aussi qu’ils s’entraident (plus que dans les banlieues françaises, et sans doute plus que dans les usines françaises), soit au sein de la famille élargie, soit au niveau du quartier (qu’il s’agisse des mutirões brésiliens, particulièrement actifs dans « l’autoconstruction collective », généralement sur des terrains « envahis », ou des comedores populares qui ont fleuri dans le Chili de Pinochet et que la crise argentine a remis au goût du jour). Mais de là à penser qu’il y aurait là les germes d’une autre économie, voire d’une autre société et d’une autre mondialisation, il y a un pas que je ne franchirai pas, pour des raisons de méthode et d’épistémologie. Que certains de ces « faits » qu’on interprète comme des phénomènes d’opposition à la mondialisation libérale évoluent dans un sens malheureux (d’où des jugements moraux pessimistes sur la « récupération » de tel mouvement social, sur la violence dans l’économie informelle, etc.) ou restent heureux (d’où des jugements moraux sur l’inventivité, la solidarité et la joie de vivre des acteurs de l’économie informelle) ne change rien à l’affaire.
Ce qui précède permet peut-être d’expliquer la remarquable plasticité (et perméabilité) de discours qu’on peut, sans risque de trop se tromper, classer a priori parmi ceux des défenseurs de la mondialisation libérale, comme celui de la Banque mondiale; cela vaut pour son discours sur la pauvreté comme pour son utilisation du concept de « capital social » [ cf. Lautier, 2002]. Se fondant sur quelques travaux de Granovetter et Bourdieu, mais surtout sur Putnam, la vision qu’a la Banque mondiale du capital social affiche une étonnante proximité avec nombre de discours cherchant à fonder une alternative à la mondialisation libérale. On y parle, pêle-mêle, de société civile et de solidarité communautaire, de démocratie « par le bas » et de la débrouillardise des pauvres et surtout de réseaux. La plupart des critiques de la Banque mondiale se sont réjouis qu’elle aille ainsi à Canossa, et nombre d’anti-utilitaristes se sont dit qu’enfin, ils pouvaient avoir quelque influence sur les « décideurs ». Quelques auteurs clairvoyants ont cependant parlé de « mystification [17] » : la fortune du concept de capital social montre sans doute que la Banque mondiale est capable de « récupérer » n’importe quoi, de mettre à son service nombre de ses opposants sans même avoir besoin de les payer. Mais elle montre aussi que la si souvent rappelée « embeddedness de l’économique dans le social » joue dans les deux sens, c’est-à-dire que c’est aussi un moyen de glorifier la capacité de l’économie (mondialisée ou non) à instrumentaliser ses contraires et de passer sans coup férir de « vous voyez bien que l’économie ne se suffit pas à elle-même » à « vous voyez bien que seule l’économie peut donner à ses contraires leur propre raison ». Il y a là derrière sans doute des questions de rapport de force dans un champ (la pensée du « développement ») où l’un des camps est hégémonique; peut-être aussi un certain manque de précaution dans des engouements mal maîtrisés (certains économistes sont sans doute persuadés qu’ils font de la socio-logie quand ils ajoutent l’épithète « social » à « capital »). Mais il y a aussi des raisons théoriques.
 
D’UNE ÉCONOMIE INFORMELLE À L’AUTRE
 
 
Ce n’est pas nécessairement faire de l’économicisme vulgaire que de dire que les faits économiques sont têtus, et que les conditions de la viabilité économique de formes sociales alternatives restent une question essentielle (même si l’on ne voit dans l’économie qu’un moyen de la production d’autres formes de relations sociales et non une fin en soi). Tout d’abord, il y a la question de la compétitivité, c’est-à-dire (si l’on met de côté quelques-uns de ses aspects, comme le taux de change) essentiellement celle de la productivité. Par exemple, on peut toujours s’extasier devant l’habileté de l’artisan africain qui d’une douzaine de boîtes de conserve ramassées dans une décharge confectionnera un magnifique arrosoir. On peut même, en cherchant bien, trouver une décharge qui ne soit pas sous la coupe d’un gang mafieux. On peut se réjouir de la « joie de vivre » que manifeste sans doute notre artisan (mais moins probablement ses apprentis). Il n’empêche que, quand le commerçant libanais du coin (les Libanais sont mondialisés depuis quelques générations) fera venir un cargo panaméen bourré d’arrosoirs en plastique made in Taïwan, notre artisan disparaîtra (à quelques exceptions près, sauvées par « Artisans du monde » et le « tourisme équitable »). Pour ce type d’économie informelle, il n’y a que deux possibilités de survie : ou bien la « déconnexion » complète, telle que la prônait Samir Amin au début des années soixante-dix (ou du moins des droits de douane extrêmement élevés). Ou bien qu’il n’y ait pas d’importateurs (libanais ou pas)– autrement dit, que ce pays ou ce marché n’intéressent pas le capitalisme mondialisé.
Il ne faut cependant pas trop noircir le tableau. Il y a bien des « activités informelles qui marchent »; en revanche, il n’y a que très peu de « filières informelles qui marchent ». Ce qui marche, on peut le trouver dans l’exemple, précisément, des ramasseurs de déchets (papiers, métaux), notamment au Brésil.
Ils ont, dans de multiples cas, réussi à s’organiser en coopératives et à sortir de la tutelle des mafieux du recyclage, à négocier des contrats avec les mairies (qui les appellent souvent « techniciens de l’environnement » et admettent qu’ils portent des uniformes). Ils ont même créé des sites Internet. Mais ce type d’exemples, qu’on trouve aussi dans les transports (urbains ou régionaux), la réparation (d’automobiles, d’électronique) et le bâtiment, concerne essentiellement des activités de service qui n’ont pas d’autonomie économique : on peut récupérer les déchets de façon informelle, solidaire et conviviale, les déchets sont bien à l’origine issus de l’économie formelle et y seront recyclés. Les voitures et les bus sont bien achetés dans le commerce formel [18], les matériaux de construction et la peinture aussi… Les « filières informelles » dans la production de biens existent, mais elles sont très circonscrites : certains types d’aliments échappent à l’industrie et au commerce capitalistes formels tout au long de la chaîne de production-transformation-vente [19]; certaines habitations aussi (mais surtout en milieu rural); et, bien sûr, certaines marchandises illicites (drogues) ou produites illégalement (pierres précieuses), qui rejoignent cependant la formalité « au Nord », dans les banques suisses ou chez les diamantaires d’Anvers. Tout cela ne fait pas une « autre économie », ou une « autre mondialisation ».
Plusieurs équipes d’économistes [20] ont essayé de savoir si l’on pouvait identifier une dynamique endogène de l’économie informelle, en particulier de savoir si « le secteur informel crée sa propre demande ». Ce serait en effet une condition pour pouvoir plaider sinon l’autonomie de l’économie informelle, au moins sa capacité à combler les failles de l’économie formelle, à créer des emplois, des richesses et peut-être aussi d’autres valeurs idéologiques. Les résultats sont pour le moins mitigés en Afrique subsaharienne : l’économie informelle permet dans une certaine mesure d’absorber des chocs conjoncturels, mais pas de se substituer durablement aux entreprises capitalistes disparues (sans parler des services publics) en cas de crise longue. En Amérique latine (où le « taux d’informalité [21] » est notablement plus faible), l’économie informelle montre une dépendance encore plus forte vis-à-vis de l’économie formelle : elle devient de plus en plus « procyclique »; et non seulement elle n’arrive plus à créer des emplois compensant la perte d’emplois formels (ce qui fait que le taux de chômage croît très rapidement dans les années quatre-vingt-dix, en particulier en Argentine, en Colombie ou dans de grandes villes comme São Paulo), mais ces emplois sont eux-mêmes de plus en plus précaires et offrent des revenus très inférieurs au seuil de pauvreté.
On en revient à ces débats qui ont précédé de quelques années la naissance de l’expression de « secteur informel [22] », débats lancés par certains économistes marxistes latino-américains (José Nun et Anibal Quijano sont les plus connus): comment penser la fonction sociale de tous ces gens (un ou deux milliards, quand même) qui ne servent à rien ? Qu’est-ce qu’une « armée de réserve » qui ne sera jamais mobilisée ? Puisqu’ils ne meurent pas tous, il faut bien qu’ils mettent en œuvre des « stratégies de survie », qu’ils se débrouillent; mais la débrouille peut-elle tenir lieu de projet social ? Pendant vingt-cinq ans, toutes les recherches sur l’économie informelle se sont bâties à partir d’un consensus réunissant les institutions internationales (BIT, Banque mondiale, PNUD, FMI) et les organismes de coopération bilatérale d’un côté, les ONG et les penseurs critiques de toutes sortes de l’autre côté, autour d’un objectif : montrer que « les informels » servent à quelque chose. Bien sûr, ce « à quelque chose » a beaucoup varié dans le temps, selon les organisations et les individus : à créer un tissu de petites entreprises dynamiques; à créer des emplois; à créer des revenus, même bas; à créer du « lien social » ou de la solidarité. On a tout espéré, et essayé pas mal de choses (l’appui à la formation de coopératives, le micro-crédit, la formation… ). Même si les dysfonctionnements, les gâchis et les effets pervers ont été nombreux [23], il y a quand même des choses qui marchent, des success stories soigneusement mises en valeur par la Banque mondiale et les ONG.
Mais qu’en tirer ? L’Afrique est de plus désertée par les investissements et parmi ceux qui se rencontrent à Davos, elle n’intéresse plus personne, d’autant plus que l’épuisement des rentes aiguise conflits armés et guerres civiles, plutôt dissuasifs [24]. L’Amérique latine est de plus en plus « volatile » et fragile, et les contrecoups de la crise asiatique de 1997 au Brésil ont détruit dix fois plus d’emplois que n’en ont contribué à créer tous les plans « d’aide au secteur informel ». On pourrait dire la même chose d’une grande partie de l’Asie (Indonésie, Philippines, Thaïlande… ) avec deux exceptions de taille (un tiers de l’humanité) : l’Inde et la Chine. L’Inde probablement parce qu’elle est la moins « mondialisée » des économies et qu’elle poursuit cahin-caha son petit bonhomme de chemin [25]; la Chine parce que le régime a choisi la pire forme « d’informalisation » : celle de la déréglementation complète des relations de travail dans des zones franches gigantesques et barbares.
Le « modèle chinois », qui reprend des éléments du « modèle des maquiladoras » mexicaines, fait figure d’exemple [26]; mais ce dont il est l’aboutissement, la déréglementation totale du travail, « l’informalisation du formel », a gagné le monde entier bien avant que l’attention se polarise sur la Chine.
L’Argentine n’a pas attendu la crise actuelle pour démanteler son droit du travail et généraliser le travail précaire (sans couverture sociale). La concurrence a « tiré vers le bas » le statut juridique [27], la protection sociale et les salaires presque partout dans le monde [28], à tel point que le BIT a réduit ses objectifs à l’observation des seuls core labour standards (interdiction du travail forcé, du travail des enfants et des prisonniers). Bref, l’informalité n’est pas principalement là où on veut la voir, dans des petits ateliers familiaux et solidaires. Elle est dans des firmes, parfois multinationales, tout à fait déclarées, dont la dénonciation est précisément un des chevaux de bataille des « antimondialisation libérale ». Mais il y a alors une petite contradiction à mettre en valeur des relations sociales « positives » qui ont pu se développer parce que le « secteur informel » se situait à l’écart de la tutelle juridique et fiscale de l’État, alors que d’un autre côté, on dénonce les conditions d’exploitation dans des entreprises qui, somme toute, ne font que mettre à profit la tolérance étatique vis-à-vis du « moins-disant social » que représente le secteur informel « classique ».
On tombe de haut : ce qui paraissait être le lieu d’émergence d’une alternative a des frontières de plus en plus floues avec ce à quoi on cherchait une alternative (le capitalisme mondialisé), allant souvent jusqu’à se confondre avec lui (dans le cas de la sous-traitance).
Tout cela n’enlève pas une once de pertinence à l’ensemble des critiques faites à la « mondialisation libérale », ou à la « mondialisation capitaliste », bien au contraire. La dite mondialisation, j’en conviens plus que tout autre, est avant tout destructrice : destruction des forêts de Bornéo et des poissons péruviens, de quelques centaines de millions d’enfances et de pas mal de liens communautaires, de savoir-faire et d’envies de faire. Sans doute aussi la « mondialisation libérale » représente-t-elle un saut qualitatif par rapport au bon vieux capitalisme dans le sens de la destruction, et le discours de Marx sur le caractère progressiste de la société bourgeoise tient de moins en moins la route.
Mais tout cela n’apporte pas grand-chose si l’on ne situe pas le lieu où émergerait (aussi peu probable cela soit-il) l’hypothèse d’une alternative.
 
LE CADAVRE DE L’ÉTAT BOUGE ENCORE
 
 
Les débats sur le caractère « bon » ou « mauvais » de la mondialisation, et le fait de savoir si elle est mauvaise dans son essence ou dans ses formes, sont pour le moins confus. Le résultat de cette confusion est le caractère purement moral des positions en présence; les uns nous disent : « Voulez-vous donc que les populations du tiers monde continuent de mourir de faim, de s’étriper, d’opprimer les femmes, etc., au nom de la préservation de supposées valeurs que la mondialisation détruirait ? Inventons une autre forme de mondialisation, certes; mais ne voyons pas que les méfaits dont la mondialisation serait la cause. » Les autres rétorquent : « Avec ce type de raisonnement, le pire est toujours sûr. Le réformisme en matière de mondialisation n’est qu’un alibi grossier. Il faut plus que jamais refuser non seulement la mondialisation libérale, mais tout ce dont elle est le paroxysme, en particulier le développement. » Tout cela risque de tourner au bavardage.
Pour sortir de la morale et de l’imprécation, un principe analytique de base est de centrer l’attention sur les formes et les médiations. Et en la matière, on ne peut pas dire que le débat sur la mondialisation libérale présente une grande rigueur. Je ne développerai cette remarque acide qu’à un propos : celui de la question de l’État dans ses rapports avec l’informalité.
Les positions morales sur la mondialisation reposent en effet toujours sur la constitution de celle-ci en sujet. Il y a dix ans, on affirmait : « Les marchés veulent que… »; on nous dit maintenant : « La mondialisation veut que…. ».
Or la mondialisation ne veut rien. Les marchés non plus, d’ailleurs (les firmes peut-être, mais ce n’est pas la même chose). La mondialisation n’est que la forme générale d’un ensemble de processus : mondialisation des flux financiers, des normes économiques, de la circulation des marchandises, des moyens de communication, des produits culturels et des manières de pensée, des normes sociales, etc. La liste peut être allongée à l’infini. Il conviendrait au minimum, avant tout débat moral, d’écrire cette liste, et pour chaque ligne de la liste, d’examiner la pertinence des épithètes que l’on accole à la mondialisation.
Par exemple, s’il semble raisonnable de parler de « mondialisation financière libérale », il n’est pas sûr que le qualificatif « libéral » soit le meilleur pour caractériser la mondialisation des normes de comportement ou des formes de hiérarchie dans l’entreprise, dès lors qu’il s’agit plus de dispositifs de pouvoir que de laisser-faire.
Mais le plus important n’est pas là. Le débat sur la (les) mondialisation(s) me semble évacuer la question essentielle des médiations. Le monstre mondialisation semble s’abattre directement sur des individus, ou des communautés, et imposer avec hargne ses normes comportementales, sa pollution et sa culture délétère. Or cela ne se passe pas comme ça. Ce qui se passe, ce sont d’abord des faits, et la question de « l’autre mondialisation » passe d’abord par l’examen de la réversibilité de ces faits.
Ces faits paraissent bien prosaïques et d’un examen fastidieux aux essayistes.
En matière économique, ce sont des abaissements de droits de douane, des changements de taux de réserve bancaires obligatoires, des adhésions à des conventions internationales sur les normes ISO. Ce sont des autorisations aux firmes transnationales de réexporter leurs profits, de polluer (au besoin en achetant des « droits à polluer »), de ne pas payer les charges sociales. Ce sont également des pratiques non réglementaires : tolérance vis-à-vis du non-respect du droit social, cécité opportune concernant des flux de capitaux plus ou moins sales. Tous ces faits économiques impliquent l’État, le plus souvent très directement. Il en va aussi de certains faits non économiques : la mondialisation de l’accès à certains éléments de la « culture occidentale » via les paraboles ou Internet ou, dans un autre domaine, la diffusion de règles de « bonne gouvernance » émises à Washington mettent en jeu des États.
On se trouve alors dans cette situation un peu paradoxale où les discours emphatiques et globaux sur la mondialisation reposent sur l’idée (implicite ou non) que celle-ci affaiblit, lamine ou fait disparaître les États. Or les États sont parties prenantes, et sont dans certains cas les agents essentiels de la mondialisation ou du moins des faits dans lesquels on voit des conséquences de la mondialisation (et qui en sont plutôt les éléments constitutifs). Si l’on prend des illustrations dans le champ du travail et des politiques sociales, cela est évident.
Par exemple, l’Argentine avait jusqu’en 1991 le droit du travail qui, parmi les pays « du Sud », garantissait le mieux la stabilité des salariés et leur accès à la protection sociale. L’ouverture libérale en matière de commerce extérieur a été très brutale, et très liée au « plan de convertibilité », et la précarisation du travail au milieu des années quatre-vingt-dix a été plus rapide que n’importe où dans le monde. Mais l’ouverture libérale a également été très rapide au Brésil (en 1991-92). Pourtant la précarisation du travail y a été beaucoup moins rapide qu’en Argentine (il faut dire que le degré d’informalité était au départ nettement plus élevé), et les dépenses sociales ont beaucoup moins baissé au Brésil (elles y ont même globalement augmenté dans les années quatre-vingt-dix) qu’en Argentine. Pour interpréter ces différences (et bien d’autres encore), on ne peut se satisfaire de voir dans Menem et Cardoso des espèces de pantins manipulés par la mondialisation. L’État a une épaisseur, et il n’est pas seulement une chambre d’enregistrement des réquisits de la mondialisation.
Les critiques « développementistes » de la « mondialisation libérale » reposent généralement sur le postulat selon lequel l’État minimum serait a priori pour les libéraux la forme la meilleure d’État. Autrement dit, la mondialisation libérale ne pourrait demander aux États qu’une chose : se suicider le plus vite possible. D’où l’apparente connivence qu’ils dénoncent entre les apologistes de la mondialisation libérale et les « anti-développementistes »; pour ces derniers, l’État, vecteur des « valeurs occidentales », précipiterait et encouragerait la mondialisation. Partis de deux prémisses opposées, les deux courants se rejoindraient dans l’anti-étatisme.
Or ces deux attitudes sont déjà dépassées de longue date; et les institutions internationales (PNUD, Banque mondiale, BIT, voire FMI) ont une longueur d’avance. À coup de « bonne gouvernance », de promotion du « développement humainement soutenable », elles ont bâti une nouvelle théorie de l’État.
Bien sûr, cette vision de l’État est très instrumentale [29]. Mais elle situe bien le lieu où sont les enjeux. On peut par exemple, rêver d’un système éducatif qui ne fera que fournir le nombre de diplômés strictement conforme aux besoins des investisseurs; on peut aussi rêver d’un système éducatif dont la tâche serait de former des citoyens éclairés, responsables et critiques. Une fois dissipées les illusions des deux côtés (la possibilité d’un système purement marchand, orienté par la demande des entreprises d’un côté; la possibilité d’un système éducatif « libre », réseau d’écoles « alternatives » autogérées de l’autre), le lieu où se noue la question est clairement désigné : l’État, ou plus largement le politique (autrement dit : comment faire que la question politique de l’éducation entre dans le champ que constitue l’État ?). Et ça, les institutions de Bretton Woods l’ont compris depuis au moins une dizaine d’années; quand elles parlent de « restaurer l’État », elles parlent sérieusement.
Si l’on revient à l’économie informelle, la question n’est alors plus celle de savoir si elle constitue une alternative, tout à la fois à la mondialisation, au développement et à l’État. L’économie informelle est une création de l’État, même si c’est par défaut. Ce sont des choix politiques qui l’ont engendrée, et non une tradition séculaire pervertie par le développement. Qu’il s’agisse du petit forgeron sénégalais ou du cacique de la drogue mexicain, leur informalité est connue, voulue, instrumentalisée. Ce n’est que dans de très rares cas [30] que l’argument « technique » (policier, militaire et judiciaire) est pertinent pour faire valoir la permanence de l’informalité (d’ailleurs, quand on enjoint aux municipalités de se financer elles-mêmes, elles trouvent brusquement, de Niamey à Calcutta, le moyen de percevoir taxes de place et patentes).
Il faut donc s’interroger sur la conjonction d’intérêts qui a fait que, dans chaque cas, le compromis politique au sein de l’État a joué en faveur du maintien de l’informalité, vue comme une mise à l’écart du droit et des normes étatiques. Les éléments d’explication sont nombreux et combinés différemment dans chaque cas : rôle de la tolérance dans le maintien de relations clientélistes et dans la légitimation de l’absence de contrôle des (grandes) firmes qui ne respectent pas le droit; rétrocession corruptive d’une partie des impôts et taxes non perçus; intérêts directs des hommes politiques et administrateurs dans l’économie informelle; coût excessif (comparé au bénéfice politique) de la répression; rôle de l’économie informelle dans la limitation de la contestation sociale [31]; rôle de l’économie informelle dans la limitation de la contestation politique (quand on travaille treize heures par jour, ça fatigue !). L’examen de ces éléments ne permet pas de voir dans l’économie informelle une autre économie, ou une autre société. En revanche, il permet bien de situer le lieu où se trouvent les enjeux. Si la mondialisation a fait basculer des entreprises « formelles » du côté d’une informalité de fait, c’est bien parce que le poids de certains des éléments cités plus haut s’est accru, ou que leur combinaison s’est modifiée. Tel ou tel groupe d’intérêts a pu voir s’accroître son pouvoir au sein de l’État, tel acteur (les syndicats par exemple) a pu y voir son influence décliner, etc. Bref, l’État est bien le lieu où est créé l’informel, y compris les formes d’informel qui apparaissent comme les plus an-étatiques.
C’est en même temps au moyen de l’État et à travers lui que la mondialisation distribue ses effets, de façon extrêmement différenciée selon les pays et les époques. L’époque actuelle apparaît très paradoxale, puisqu’on assiste à une pression très forte des firmes « du Nord » pour une poursuite de la libéralisation des échanges et en même temps à une très forte « demande d’État » de la part de ces mêmes firmes. Ce paradoxe n’a rien d’une utopie, puisqu’il est incarné en Chine. La Chine et l’Afrique sahélienne apparaissent alors comme deux cas polairement opposés de modes de « gouvernement [32] » de cette « sorte de complexe constitué par les hommes et les choses » [Foucault, 1994, p. 643].
D’un côté, la promotion par l’État de l’absence de droit social dans de vastes zones franches, mais aussi l’organisation par l’État des mouvements migratoires, le contrôle policier, la politique urbaine. De l’autre côté, des États incapables de toute politique de création d’emplois, qui tirent leur légitimité de leur non-intervention dans le fonctionnement de l’économie informelle, mais qui sont contradictoirement obligés d’intervenir sur elle, pour de simples raisons fiscales.
Entre ces deux cas de figure extrêmes, il en existe de nombreux autres. En Amérique latine, particulièrement, devant la croissance du chômage, l’incapacité de l’État à assurer lui-même la fourniture de certains services publics urbains, mais – en même temps – l’impossibilité politique de continuer à laisser la bride sur le cou à l’informel [33], un nouveau type de « gouvernement de l’informel » voit le jour. Il ne s’agit plus, comme dans les vingt années passées, de balancer entre deux attitudes; la première pouvant être résumée par cette formule : « Puisque ce en quoi nous avons cru ne marche pas, croyons en ce en quoi nous ne croyions pas : l’informel »; et la seconde : « Puisque nous, l’État, sommes incapables – de créer des emplois, de créer des revenus, d’assurer une protection sociale –, ce qui est notre contraire, l’informel, en sera capable ». Ces deux formules, qui résument la « connivence » évoquée plus haut entre « anti-développementistes » et libéraux, sont de plus en plus caduques. Mais s’en débarrasser nécessite une multiplicité de compromis politiques autour de questions précises telles que :
comment intégrer les informels dans un système de protection sociale qui les inscrive dans le registre du droit, et non dans celui de la faveur [ cf. Lautier, Marquès-Pereira, Salama, 2002]? Comment produire des services publics à travers une combinaison de l’intervention de « coopératives informelles » et de l’administration locale ? Comment s’appuyer sur l’économie informelle pour restaurer une dynamique de croissance sur la base du marché intérieur ? Comment gérer des quartiers entiers où l’absence d’effectivité du droit a laissé place à un pouvoir mafieux qui, lui, a su organiser l’informel ? Etc.
Ce type de questions ne se pose pas qu’au Brésil de Lula, mais à la grande majorité des gouvernements du Sud. Il met en évidence un dernier paradoxe :
la prolifération de l’informalité, accentuée par la mondialisation, remet la question du gouvernement au centre du débat social. Et une dernière ambiguïté :
« la mondialisation » ou du moins les firmes les plus internationalisées [34] ne sont pas les dernières à voir dans la question de l’informalité un enjeu politique majeur. Mais enjeu ne veut pas dire alternative.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  DESTREMAU Bandine, LAUTIER Bruno (sous la dir. de), 2002, « Femmes en domesticité »,
·  TiersMonde, n° 170 (n°spécial).
·  DOERINGER P. B., PIORE M., 1985, Internal Labour Markets and Manpower Analysis,
·  NewYork, Sharpe.
·  FOUCAULT Michel, 1994, « La gouvernementalité », inDits et Écrits, t. III, Gallimard.
·  HARRISS John, 2002, Depoliticizing Development – The World Bank and Social Capital,
·  Londres, Anthem Press.
·  HEUZÉ D., 2003, « L’hindouisme nationalisé et internationalisé », Tiers Monde n° 173.
·  HOFSTADTER Douglas, 1985, Gödel, Escher, Bach. Les brins d’une guirlande éternelle,
·  Interéditions.
·  LATOUCHE Serge, 1991, La Planète des naufragés. Essai sur l’après-développement, La
·  Découverte.
·  – 1998, L’Autre Afrique – entre don et marché, Albin Michel.
·  LAUTIER Bruno, 1994, L’Économie informelle dans le tiers monde, La Découverte. — 2000, « État, marché et réseau (le rôle résiduel du réseau dans la théorie socio-économique)», in HAUBERT M., REy P.-P. (sous la dir. de), Les Sociétés civiles face au marché. Le changement social dans le monde post-colonial, Karthala. — 2002, « Pourquoi faut-il aider les pauvres ? Une étude critique du discours de la Banque mondiale sur la pauvreté », Tiers Monde n° 169.
·  LAUTIER Bruno, MARQUES-PEREIRA Jaime, SALAMA Pierre, 2002, Régime de croissance, vulnérabilité financière et protection sociale en Amérique latine : les conditions « macro » de l’efficacité de la lutte contre la pauvreté, document de la CEPAL,
·  Santiago du Chili.
·  MALAGUTI Manoel, 1992, Le salariat incontesté (une approche du monde du travail à
·  Campina Grande, Brésil), thèse de sciences économiques, université de Picardie.
·  MARIE A. (sous la dir. de), 1998, L’Afrique des individus, Karthala.
·  AGIER Michel, CASTRO Nadya, 1995, « Projet ouvrier et destins personnels à Bahia (Brésil)», in CABANES R., COPANS J., SÉLIM M. (sous la dir. de), Salariés et entreprises des pays du Sud. Contribution à une anthropologie politique, Karthala.
·  RANCIÈRE Jacques, 1983, Le Philosophe et ses pauvres, Fayard.
·  TODOROV Tzvetan, 1982, La Conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Seuil (coll.Points).
 
NOTES
 
[1] Le capitalisme, la mondialisation, la mondialisation capitaliste…
[2] Là, c’est plus dur que pour la note 1 : le non-capitalisme (?), la non-mondialisation (??), la mondialisation non capitaliste (???).
[3] On nomme ainsi en Amérique latine les capitaux étrangers placés à très court terme et extrêmement volatils qui sont la principale source d’instabilité financière et de vulnérabilité macro-économique.
[4] Cf. Doeringer, Piore [ 1985]. On pourrait grossièrement résumer ce dualisme ainsi : si je peux définir un « segment primaire » du marché du travail comme étant formé d’hommes blancs, qualifiés, syndiqués, salariés dans de grandes entreprises, alors les femmes, les Noir(e)s, les non-syndiqués et les travailleurs des PME forment un segment secondaire.
[5] On en trouve une expression synthétique dans le même ouvrage de Serge Latouche : « Il n’est donc possible de saisir l’hétérogénéité concrète de l’informel comme une totalité cohérente au niveau abstrait que si on saisit le formel dans sa pertinence théorique. L’informel est bien un cas de délinquance envers la raison économique. Il est l’autre de la grande société » [Latouche, 1991, p. 116].
[6] J’ai développé cette question dans divers textes, dont L’économie informelle dans le tiers monde [ 1994].
[7] Gödel n’était, à ma connaissance, ni plus ni moins occidental que Descartes.
[8] Hofstadter [ 1985, p. 77 et 82]. L’auteur ajoute que « ce résultat est d’une profondeur égale à celle du théorème de Gödel ».
[9] Comme tant d’autres, j’ai moi-même disserté sur ce sujet [ cf. Lautier, 2000].
[10] Nous sommes quelques-uns à avoir fait ce choix de ne guère nous intéresser aux déboires de la sidérurgie lorraine ou aux succès d’Airbus.
[11] Ibid., p. 175. On retrouve tout le vieux langage de l’économie industrielle d’Alfred Marshall.
[12] Les « Icaries » de Cabet sont allées s’éteindre au Mississipi.
[13] Michel Agier et Nadya Castro [ 1995, p. 160] citent un ouvrier du pôle pétrochimique de Camaçari, qui leur fait part de son projet de s’établir comme petit entrepreneur : « Et d’ici cinq ans, au plus dix ans, crier : liberté ! Vivre indépendant, peut-être même ne plus travailler pour personne. Parce que là-bas [au pôle], c’est pas bon, on gagne bien, mais c’est pas bon. »
[14] Manoel Malaguti [ 1992, annexe 1] avait montré, dans le cas d’une ville moyenne du Nordeste brésilien, que le « refus du salariat » qui poussait des ouvriers non qualifiés à quitter leur emploi¤ ¤ pour s’établir comme vendeur ambulant ou taxi n’était en rien le désir de bouleverser l’ordre social. Simplement (de façon majoritaire), ils expliquaient que cette activité « informelle » leur permettait, au prix de longs horaires de travail, d’avoir des revenus environ doubles de leur salaire antérieur, et ainsi de payer l’école privée à leurs enfants pour qu’ils deviennent « ingénieur[s], technicien[s], “professionnel[s]”», etc. Et Manoel Malaguti de conclure : « L’indépendance affirmée reflète le désir de la dépendance dorée des couches élevées du salariat. Elle est le cri de douleur de l’amant refoulé. »
[15] J’ai eu connaissance de l’histoire d’un vendeur de mouchoirs en papier (des « Lotus », làbas) à un carrefour d’Abidjan, handicapé, qui a été assassiné parce qu’il ne voulait pas céder sa place. C’est moins spectaculaire que la guerre des gangs de narcotrafiquants, mais plus fréquent.
[16] Il est significatif que la plupart de ceux qui vantent les vertus de l’économie informelle oublient que la première forme d’emploi féminin non agricole, et de très loin, n’est pas l’industrie, l’artisanat ou le commerce, mais la domesticité, totalement ou très majoritairement « informelle ». Par exemple, au Brésil (qui n’est pas le pays le moins industrialisé du monde), en 1999 on comptait 4960000 femmes employées domestiques; par comparaison, il y avait 1857000 femmes employées dans l’industrie de transformation. Et la domesticité est rarement synonyme de « joie de vivre » [ cf. à ce propos Destremau, Lautier, 2002].
[17] Je pense particulièrement au remarquable ouvrage de John Harriss, que je citerai longuement : « A close examination of the burgeoning literature shows, however, that elaboration of the idea of “social capital” has mystified rather than clarified. It systematically evades issues of contexte and power. [… ] This mystification serves the political purpose of depoliticizing the problems of poverty and social justice and, in elevating the importance of “voluntary association” in civic engagement, of painting out the need fort political action. “Social capital” is thus a weapon in the armoury of the “anti-politics machine” » [Harriss, 2002, p. 12].
[18] Je nuancerai cependant ce point : dans certains cas, un peu inquiétants pour le passager, on a l’impression qu’il n’y a plus aucune pièce d’origine.
[19] Presque partout, une grande partie des produits de la pêche, de l’élevage souvent, beaucoup moins de produits céréaliers ou de boissons. Pour l’anecdote : j’ai, il y a bien longtemps, été frappé– en Afghanistan – par la couleur bleue d’une boisson vendue dans sa bouteille et avec sa capsule d’origine, ce qui montre qu’il n’est pas facile de faire du Coca-Cola informel.
[20] Dont, en France, celle du DIAL (Groupement d’intérêt scientifique : développement et insertion internationale); ces études ont, en particulier, été menées par François Roubaud sur le Cameroun et Madagascar.
[21] Tel que le mesurent les appareils statistiques, et donc très imparfaitement, à travers la part de la population active qui est occupée dans le travail indépendant ou les micro-entreprises de moins de 11 personnes.
[22] Née en 1972 dans le rapport du Bureau international du travail sur le Kenya.
[23] Au-delà des détournements et du fait qu’une grande partie des ressources s’est retrouvée plutôt dans les poches des « experts en informel » que dans celles de ces derniers, les problèmes les plus graves me semblent être les deux suivants : le coût de la création « d’emplois informels » est, contrairement aux attentes, extraordinairement élevé; et les « aides » vont principalement à ceux qui s’en tiraient déjà le mieux.
[24] Sans parler du SIDA : plutôt que de plaider en faveur d’un abaissement du prix des traitements pharmaceutiques, les firmes étrangères quittent massivement certains pays (Ouganda, Zambie, Afrique du Sud) devant la catastrophe démographique annoncée (et la pénurie prévisible de personnel qualifié).
[25] Parsemé de quelques massacres inter-religieux assez épouvantables cependant [ cf. Heuzé, 2003].
[26] Et est de plus en plus imité, en pire. Le Bangladesh, par exemple, est devenu la première source d’approvisionnement des États-Unis en T-shirts et chemises, et réinvente les « couvents de soyeux », avec des salaires encore plus bas que les salaires chinois. Dans le même sens, les maquiladoras d’Amérique centrale commencent (en mettant à profit le plan Puebla Panama) à concurrencer victorieusement celles du nord du Mexique, « trop chères ».
[27] Parfois, ruse de l’histoire, en mettant à profit des formes juridiques dérogatoires censées favoriser le « tiers secteur », comme dans le cas de l’usine Volkswagen de Resende, au Brésil, qui n’emploie aucun ouvrier directement, mais regroupe sous son toit des « coopératives ouvrières » qui ne sont pas soumises au droit social commun.
[28] La Corée du Sud représentant l’exception la plus notable.
[29] Cf. par exemple le titre, et le contenu, du « Rapport sur le développement dans le monde 2002 » de la Banque mondiale : Des institutions pour les marchés.
[30] L’alliance FARC-narcotrafiquants en Colombie par exemple.
[31] C’est là tout le thème du « rôle de l’économie informelle comme substitut à la protection sociale », long débat – ce fut le cheval de bataille de l’UNICEF, du PNUD, puis de la Banque mondiale dès la fin des années quatre-vingt – que je ne développerai pas ici. Disons seulement que, depuis 2000, ces mêmes institutions commencent à déchanter.
[32] Au sens que Michel Foucault avait développé dans « La gouvernementalité » [ 1994, p. 635-657].
[33] À la fois à cause de la baisse d’efficacité politique du type de clientélisme que cette tolérance fondait et pour limiter les dérives mafieuses qui s’ancraient dans l’informel.
[34] Comme en témoigne le soutien du grand patronat de São Paulo à Lula lors de la campagne électorale d’octobre 2002 et l’afflux de délégations des multinationales à Porto Alegre trois mois plus tard.
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