2003
Revue du Mauss
Sur les concepts d’économie en général et d’économie solidaire en
particulier
Alain Caillé
Apparue il y a une dizaine d’années, l’idée d’une économie
solidaire a pris ces derniers temps un essor et une ampleur étonnants. Il n’est
pas exagéré de dire que depuis ces deux dernières années, à la suite notamment
des sommets alternatifs mondiaux de Porto Alegre, elle est devenue le
signifiant principal à travers lequel s’expriment désormais à l’échelle
planétaire les aspirations à une « autre mondialisation », à une mondialisation
non libérale ou non ultralibérale, et donc à une « autre économie ». Le
triomphe de ce signifiant n’allait nullement de soi
a priori. Il s’est de fait heurté tout
d’abord à de fortes critiques à la fois de la part des représentants
d’alternatives économiques réformistes plus anciennes – les tenants, en France
par exemple, de l’« économie sociale » – et de celle des contempteurs les plus
révolutionnaires de l’économie capitaliste. À quoi bon créer une nouvelle
notion et brandir un nouvel idéal, objectaient les premiers, alors que
l’économie sociale – en un mot, le réseau des coopératives – a déjà fait la
preuve de sa viabilité et jouit d’une légitimité historique ? Quant aux plus
révolutionnaires, ils ont d’abord stigmatisé la dimension caritative et
anti-politique qu’ils croyaient déceler sous l’appel à la solidarité, puis
dénoncé vertement l’appel à la création de « petits boulots » ou l’émergence
possible d’une « nouvelle domesticité ». Plus généralement, pour eux, le projet
d’une économie solidaire apparaissait comme une manière offerte au capitalisme
de traiter au meilleur coût la question sociale, en faisant gérer misère et
pauvreté non par des fonctionnaires responsables et bien formés, mais par des
bénévoles inefficaces et aux motivations douteuses.
Pourtant, malgré toutes ces préventions, la référence à
l’économie solidaire semble désormais rassembler le plus grand nombre de ceux
qui, à des degrés divers, cherchent remède aux dégâts du tout-marché. La
création en France par le gouvernement de la gauche plurielle d’un secrétariat
d’État à l’Économie solidaire a en quelque sorte consacré l’avènement de l’idée
à la respectabilité institutionnelle.
À peu près à la même époque, la gauche latino-américaine,
d’inspiration encore fortement marxiste, commençait elle aussi à faire
référence à l’économie solidaire et à placer en elle l’essentiel de ses
espoirs. Dans ce sillage sans doute, même les franges les plus radicales
d’ATTAC, les groupes les plus à gauche de la gauche, qui n’avaient jusque-là
pour elle que mépris, se mettent désormais à lui faire les yeux doux. Bien sûr,
dans chaque pays ou sur chaque continent, la référence à l’économie solidaire
se manifeste à travers des alliances symboliques et des montages différents. «
Sociale et solidaire » en France ou en Italie, elle se présente comme «
solidaire et populaire » en Amérique latine, « communautaire et solidaire » au
Québec. Mais, on le voit, d’une culture à l’autre, c’est le signifiant
économie solidaire qui sert de
traducteur universel et qui est pour cette raison en passe de devenir
hégémonique à gauche
[1].
UNITÉ ET HÉTÉROGÉNÉITÉ DES PARTISANS DE L’ÉCONOMIE
SOLIDAIRE
La traduction, on s’en doute, ne va pas sans de nombreuses
équivoques.
Comme le montre bien Ernesto Laclau [ 2000], un signifiant est
d’autant plus susceptible de devenir hégémonique, de rallier tous les
suffrages, qu’il est vide et pour cette raison susceptible de se lester des
signifiés les plus divers. Chaque culture, chaque école de pensée opèrent une
découpe et des alliages différents au sein d’une nébuleuse dont l’homogénéité
ne va pas de soi. Quel rapport nécessaire ou significatif existe-t-il en
définitive entre les tontines chinoises ou africaines, la Grameen Bank et le
microcrédit, l’épargne solidaire des CIGALES, les fonds éthiques ou les
placements durables ? Quel rapport encore entre EMMAÜS, les coopératives
ouvrières ou rurales, les systèmes d’échange locaux (SEL ou autres LETS), le
commerce équitable, les services sociaux solidaires, les associations
intermédiaires ou les entreprises d’insertion ? Et doit-on faire entrer sous le
chapeau de l’économie solidaire toutes les associations ou institutions qui
s’activent dans le third sector
délimité par la règle du non-profit,
de l’absence de lucrativité – et s’y limiter – ou seulement certaines d’entre
elles ? Où passent, enfin, les frontières entre l’économie solidaire et
l’économie informelle et/ou souterraine d’une part, et entre l’économie
sociale, l’économie mixte, l’économie sociale de marché, etc., de l’autre
?
À certains égards, ces questions peuvent paraître superflues –
un luxe de théoricien en chambre. Là où la nécessité fait loi et où il s’agit
d’abord et avant tout de trouver des moyens de survivre ou, plus précisément,
de s’unir pour survivre et satisfaire des besoins criants – comme c’est le cas
pour à peu près les deux tiers de la planète où ni l’économie privée ni
l’économie publique ne permettent ou ne suffisent à fournir des emplois ou des
sources de revenus régulières –, tout est bon, anything goes comme disait le philosophe Paul
Feyerabend pour se débarrasser de problèmes épistémologiques paralysants. De ce
point de vue, la question de savoir ce qui est vraiment de l’économie solidaire est à peu près
aussi oiseuse que celle de savoir ce qui est vraiment de la science. L’important n’est-il pas
avant tout que « ça marche », pratiquement et économiquement dans un cas,
cognitivement dans l’autre ? Cependant si, comme on essaiera de le suggérer
ici, une des conditions essentielles pour que « ça marche » est justement que
ceux qui s’y investissent parviennent à assigner un sens relativement précis à
leur action et trouvent de « bonnes et solides raisons » de le faire, alors on
ne peut pas évacuer la question du statut du discours tenu sur l’économie
solidaire. Le discours « sur » est en effet, ici comme ailleurs mais aussi sans
doute plus qu’ailleurs, largement constitutif, condition
sine qua non de ce qui se fait «
dedans ». Or force est de constater l’extraordinaire diversité des discours
tenus sur l’économie solidaire.
L’unité en
creux
Le seul point commun aux divers tenants de l’économie
solidaire, comme souvent, est représenté par ce à quoi ils s’opposent.
L’opposition la plus forte, la plus partagée et la plus évidente est, bien sûr,
celle qui se manifeste envers les tenants ultralibéraux du tout-marché qui
croient que la seule organisation économique efficace et donc légitime – la
seule manière de satisfaire les besoins– serait celle qui fait droit uniquement
aux mobiles de l’intérêt individuel et passe par le détour exclusif du marché,
i.e. de l’achat, de la vente et de
l’échange marchand et monétaire. Face à cette dogmatique de l’individualisme
utilitariste, il est facile de faire valoir qu’il existe des besoins collectifs
(publics ou communs) que le marché, par hypothèse, ne peut pas prendre en
compte. Mais, à cette première et massive opposition viennent s’en ajouter deux
autres, atténuées et croisées.
La première est l’opposition au modèle de l’économie
planifiée et à l’idée que le marché pourrait ou devrait être remplacé par la
gestion économique rationnelle d’un État autoritaire. Pour les anciens
marxistes, ou pour ceux qui le sont toujours dans l’âme ou de cœur mais qui ont
perdu la foi dans les socialismes réels passés, la référence à l’économie
solidaire est une manière de faire revivre l’espoir en accréditant, après les
catastrophes de la planification bureaucratique, la perspective d’un socialisme
décentralisé.
La seconde opposition est plus subtile car elle s’adresse à
une vision qui peut sembler fort proche de celle de l’économie solidaire, la
vision largement anglo-saxonne du
third
sector. Comme les champions de l’économie solidaire, les défenseurs
et analystes du tiers secteur font valoir qu’il existe une quantité importante
de besoins essentiels qui ne sauraient être satisfaits ni par le marché – par
manque de solvabilité privée – ni par le secteur public – pour cause
d’insuffisance des finances publiques – et qu’il faut donc faire appel à un
troisième type de ressources ou de mobiles. Mais lesquels ? C’est ici que les
différences se creusent. La conception anglo-saxonne, qui mise sur la
benevolence, les
charities (en Angleterre) et les
fondations (aux États-Unis), insiste sur les valeurs de la philanthropie et sur
le critère du
non-profit. C’est
l’absence de rentabilité des actions menées qui doit attester de la pureté des
motifs bienveillants et signer leur appartenance au tiers secteur. Un tiers
secteur qui apparaît en conséquence largement caritatif et assistantiel, voué à
pallier les manques d’un système public de protection sociale peu généreux et
les excès d’un système de marché plus dynamique mais aussi plus implacable que
partout ailleurs
[2]. Pour
les tenants de l’économie solidaire, au contraire, les associations, les
coopératives, les mutuelles, les systèmes d’échange locaux, les tontines, etc.,
doivent pouvoir gagner de l’argent sans pour autant retomber dans la seule
logique du marché. Ou, plus précisément, en se prémunissant de son emprise et
en se préservant de sa violence. La solidarité n’est pas pour eux le contraire
de la prospérité matérielle, voire de la rentabilité. Elle en est aussi un des
moyens. Et réciproquement. Ce qui fait la solidarité, ce n’est pas l’absence de
toute motivation matérielle chez les militants, leur « désintéressement »,
mais, plus modestement, la capacité à subordonner l’intérêt individuel à un
intérêt commun (ou « mutuel »).
Même si elles ne sont guère thématisées de manière explicite,
une troisième et une quatrième opposition atténuée achèvent de dresser la
cartographie en creux de l’économie solidaire. D’une part, il n’y a de
référence à l’économie solidaire que chez ceux qui ne se satisfont pas des
solidarités familiales et clanique, comme en Orient [
cf. Éric Bidet, 2003] ou en
Afrique
[3]. D’autre part,
enfin, l’économie solidaire se veut publique et officielle, exposée au grand
jour, ce qui suffit à la différencier absolument des économies au noir,
clandestines ou mafieuses.
En rassemblant ces identifications négatives, on pourrait
résumer le projet de l’économie solidaire en un slogan synthétique : « Ni
(tout-)marché, ni (tout-) État, ni (tout-)famille, ni philanthropie, ni
clandestinité. »
L’hétérogénéité
Mais sous ces refus communs, que de différences ! La
profusion des formulations et des expériences qui se réclament du label rend
difficile toute tentative de classement. La ligne de clivage la plus forte
semble être celle qui oppose ceux pour lesquels l’économie solidaire a vocation
à remplacer intégralement le capitalisme et ceux pour lesquels elle représente
en définitive une nouvelle forme d’économie mixte. Une économie qui
articulerait non plus seulement économie de marché et économie publique, mais
qui, tout en laissant subsister ces deux logiques, les mettrait aussi au
service du secteur associatif. C’est une conception de ce type que défendent en
France Jean-Louis Laville et Bernard Eme, qui voient dans l’économie solidaire
une manière d’« hybrider » ressources publiques, ressources privées et énergie
réciprocitaire, en plaçant la logique de la redistribution qui préside aux
premières et celle de l’échange qui commande aux deuxièmes sous la domination
du principe de réciprocité qui fait l’âme des associations. Dans cette
conception, on le voit, l’économie solidaire n’a pas vocation à abolir le
marché ou l’État mais à prendre à leurs côtés toute sa place– une place
susceptible d’être quantitativement importante, notamment là où marché et État
sont particulièrement défaillants.
Sans doute parce que tel est le cas sur le continent
sud-américain, où emplois privés et publics n’occupent guère plus d’un tiers de
la population, les théoriciens latino-américains, issus d’une forte et ancienne
tradition marxiste, de même que certains représentants de la gauche de gauche
en Europe (et notamment en France) voient tout à fait d’un bon œil la
perspective que de proche en proche, de la base au sommet, des coopératives
locales et des systèmes d’échange locaux jusqu’au commerce éthique à l’échelle
mondiale, l’économie solidaire se sub-stitue purement et simplement au
capitalisme et induise ainsi une mondialisation radicalement « autre ».
Désignons ces deux visions principales de l’économie solidaire respectivement
comme « complémentariste » et « substitutionniste » (ou, plus simplement, comme
réformiste et révolutionnariste). Au sein de chacune de ces deux visions, on
distinguerait assez facilement quatre courants de pensée/action principaux
selon qu’on accorde un rôle plus ou moins grand à l’État, au marché, à
l’entraide plus ou moins compassionnelle et assistantielle, ou enfin au
principe associatif et coopératif.
Par exemple, au sein d’une même perspective radicale
d’ensemble, il est possible d’en appeler à une auto-organisation économiquement
suffisante qui se passe largement de l’État en organisant sur la base du
commerce éthique un marché mondial solidaire (position latino-américaine) ou au
contraire de souhaiter un fort interventionnisme étatique (position de la
gauche de gauche française), comme d’appeler à aider les plus démunis grâce à
un don unilatéral (c’est la position du christianisme de gauche en Amérique
latine – cf. par exemple, l’ONG Josue
de Castro) ou, au contraire, de tabler sur le don mutuel, les associations, les
coopératives et les SEL. De même, dans le camp réformiste, on distinguera entre
ceux qui en appellent au premier chef à la loi et aux subventions (associations
intermédiaires, entreprises d’insertion), ceux qui tablent sur une expansion
des coopératives et de l’épargne solidaire dans le cadre de l’ancienne économie
sociale qui entend aller sur le marché mais autrement (les SCOOP, le crédit
mutuel, etc.), ceux qui militent pour une aide des inclus aux exclus (EMMAÜS,
Solidarité nouvelle contre le chômage, Maison des chômeurs, etc.) ou ceux enfin
qui misent sur l’action d’un principe associatif qui pallierait le défaut
relatif de rentabilité de ses actions grâce à la fois à des subsides publics et
à l’énergie militante.
On voit la diversité de l’économie solidaire. Elle ressemble
plus à un kaléidoscope (ou à une auberge espagnole) qu’à un système bien
défini. Est-il possible, est-il souhaitable de tenter de surmonter cette
hétérogénéité et de définir l’économie solidaire comme une entité univoque,
dotée d’une cohérence propre, au même titre que l’économie privée (en un mot,
le capitalisme) ou l’économie publique ?
LE PROBLÈME DE LA DÉFINITION DE L’ÉCONOMIQUE
La difficulté ici ne vient pas seulement de la diversité et de
l’imprécision des champions de l’économie solidaire. Elle a en fait des racines
bien plus profondes. Pour se donner une chance de savoir en quoi consiste ou
pourrait bien consister l’économie solidaire, encore faudrait-il savoir ce
qu’est l’économie tout court. Qu’est-ce qui est « économique »? Or, nul ne
l’ignore, sur ce point il n’existe aucun accord et, disons-le sans fard, aucune
définition satisfaisante malgré dessiècles de discussion et deux ou trois
dizaines de définitions suggérées par les divers auteurs de la tradition
économique. En espérant ne pas nous perdre à notre tour dans cette jungle
définitionnelle, tentons de dégager une voie de réflexion en nous la frayant à
la machette, i.e. sans trop entrer
dans les détails.
La définition formaliste
dominante
La définition la plus couramment retenue aujourd’hui, depuis
plus de cinquante ans, la définition en quelque sorte standard, celle qui
figure dans tous les manuels, est due à l’économiste Lionel Robbins. Elle
propose de considérer comme économique tout « acte d’allocation de ressources
rares à des fins alternatives ». Karl Polanyi, qui va nous être précieux pour
cette discussion, synthétise de manière éclairante cette conception, qu’il
qualifie de formaliste, en disant qu’elle assimile l’économique au fait
d’économiser des ressources
rares.
Un autre commentateur, K. Burling [1962], traduisait pour sa
part cette définition en disant que ce qui est économique, c’est seulement le
fait de choisir rationnellement. Nous pourrions à notre tour à la fois
paraphraser et synthétiser ces synthèses, et dire que pour ce type de
conception aujourd’hui dominant est qualifiable d’économique – et de rationnel,
puisque pour cette conception, économicité et rationalité pratique sont une
seule et même chose – tout comportement qui vise à économiser des ressources
rares en procédant systématiquement à un calcul des coûts et des avantages de
l’action ou du choix envisagés.
Face à la question que nous nous posions – est-il possible
d’envisager une définition-caractérisation de l’économie solidaire ? –, cette
définition formaliste nous laisse doublement dans l’impasse. D’une part, la
notion d’économie qu’elle accrédite n’entretient à peu près aucun rapport
aisément intelligible avec ce qui intéresse les défenseurs d’une économie
solidaire. En effet, comme le notait Burling, le choix économique est un choix
subjectivement rationnel, et cette rationalité peut s’exercer dans toutes
sortes de domaines – dans tous les domaines en fait – et non pas seulement dans
celui qu’on range habituellement sous l’étiquette d’économie. Il est ainsi
possible de parler d’un choix économique de l’amoureux (qui fait valoir ses
avantages et minimise le coût de sa cour) ou du criminel, qui compare la
probabilité de gain de son crime avec l’espérance mathématique de sa peine
éventuelle. Dès lors qu’avec la nouvelle micro-économie et la théorie de
l’action rationnelle ( rational action
theory), les économistes se sont affranchis de l’idée que gains et
pertes devaient être mesurés en argent (et donc renvoyer en dernière analyse à
un achat et une vente sur un marché), l’action économique devenue totalement
subjective n’a plus rien à voir avec l’économie dont parlent les pages
économiques des journaux. Elle est partout en général et nulle part en
particulier.
Et d’autant moins que d’autre part, se cantonnant à la
signification subjective de l’action, elle abandonne toute ambition de définir
l’économie comme système, et de spécifier par exemple, le système économique
par rapport au système politique ou culturel. Pour autant qu’il y a de la
rationalité des individus, l’économie selon elle est partout en général et
nulle part en particulier. Or c’est bien une forme ou une autre de système
économique, objectif de surcroît, qu’entendent édifier les partisans de
l’économie solidaire.
À ce stade, on aurait facilement l’impression d’un dialogue
de sourds. Tel n’est pas cependant tout à fait le cas. Pour commencer à
retrouver le sens de ce dont il est parlé, il suffit d’observer que les
défenseurs néoclassiques de la définition moderne de l’économie, la conception
formaliste selon Polanyi, considèrent très généralement que seul le marché
permet d’assurer une coordination efficace entre des acteurs subjectivement
rationnels. Il n’y a donc pour eux qu’un système économique sinon réel au moins
légitime, le système de l’économie de marché. Toutes les relations sociales
doivent s’organiser selon une logique marchande d’achat et de vente des
ressources rares en fonction des besoins subjectifs. La seule distinction
importante étant celle qui doit être opérée entre ce qui doit s’échanger contre
de la monnaie et ce qui ne le doit pas, et le seul point à régler étant celui
de la part qui doit revenir à l’État – la plus faible possible en tout état de
cause puisqu’il faut économiser – pour assurer la régulation des coordinations
marchandes.
L’économique
substantiel
Les défenseurs de l’économie solidaire s’opposent
nécessairement à cette consécration du principe de marché sur laquelle débouche
plus ou moins automatiquement la conception formaliste. Pour eux, non seulement
il faut plus ou moins éviter que l’ensemble des relations sociales ne tendent à
s’organiser sur le mode marchand du donnant-donnant (qu’il soit monétaire ou
non monétaire), mais il est clair que le système de marché (
aliasle capitalisme) ne constitue pas
le seul système économique viable et légitime. Pour défendre une telle
position, il faut cependant adopter un autre concept d’économique que le
concept hégémonique des économistes contemporains et se réclamer d’une forme ou
d’une autre du concept d’économique substantiel ( substantive) de Karl Polanyi.
Pour ce dernier, l’économique, au sens substantiel du terme,
désigne « un processus institutionnalisé d’interaction entre l’homme et la
nature qui permet un approvisionnement régulier en moyens matériels de
satisfaire les besoins ».
Ou encore, l’économique au sens substantiel renvoie à la
conception aristotélicienne et à l’étymologie du mot économie. À l’économie
domestique.
L’économie, c’est la science de la bonne gestion du domaine (
oikos) autosuffisant qui n’a pas
besoin de chercher à gagner de l’argent sur un marché (activité non naturelle),
mais doit se contenter d’assurer ce que Polanyi, dans un livre posthume,
appellera la livelihood of man, le
pain quotidien des hommes en somme, la matérielle. Les économistes classiques
anglais, et Marx avec eux, se sont inspirés jusqu’à la fin du
XIXe siècle d’une conception fort voisine en voyant dans
l’économie politique l’étude scientifique de la production, de l’échange et de
la distribution de la richesse matérielle – ou encore la science des systèmes
économiques, entendus comme systèmes de production et d’échange des moyens de
satisfaire les besoins matériels.
K. Polanyi, on le sait, soutient que toute l’erreur de la
science économique moderne procède d’une confusion entre les concepts formel et
substantiel de l’économique, qui la conduit à croire que seul le système de
marché autorégulé ( self-regulated) et
désenchâssé ( disembedded) du rapport
social est, a été ou aurait été capable de satisfaire les besoins matériels et
qu’en conséquence, toutes les économies – même prémodernes – auraient été
marchandes en leur essence.
Or tel n’est pas le cas, soutient-il, en jetant ainsi les
bases d’un programme d’anthropologie et d’histoire économiques substantivistes.
En fait les systèmes économiques historiques sont spécifiés par la façon dont
ils instituent les formes de l’échange entre les hommes. Et il existe non pas
une, mais trois formes d’échange fondamentales : 1) la
réciprocité (
i.e. l’échange par dons),
caractéristique des relations symétriques et horizontales entre clans de
puissance comparable; 2) la redistribution qui suppose l’émergence d’un
sommet – un roi, un empereur, un chef, un maître de l’oïkos ou de la maisonnée – qui s’approprie les
ressources et les redistribue; 3) l’échange, dont il convient de distinguer deux
grandes variétés : l’échange à taux préfixé (avec prix institutionnels ou
taxés) et l’échange à taux variable qui seul correspond au marché proprement
dit, le marché autorégulateur, disembedded, désocialisé. Tous ces systèmes
économiques ont leur cohérence et leur forme d’efficacité propres dans la
garantie de la livelihood des
hommes.
Il est tentant, dans le sillage de K. Polanyi, de penser de
manière synchronique ce qui lui avait plutôt servi, diachroniquement, à
analyser l’histoire et de poser, comme Jean-Louis Laville par exemple, qu’il
existe trois grands principes économiques substantiels : la réciprocité, la
redistribution et l’échange, et donc trois manières de produire de la richesse
: le mode marchand et monétaire (le marché), le mode non marchand mais
monétaire (la redistribution, l’État) et le mode non marchand et non monétaire
(la réciprocité, qui domine dans la famille ou dans les associations). De la
même manière, dans son
Économie et
Société, François Perroux exposait que toute économie concrète se
situe quelque part à l’intérieur d’un triangle dont les trois sommets sont le
marché, le plan (la contrainte, la redistribution) et le don
[4].
Mais dans un esprit également conforme à un autre volet de
l’inspiration de Polanyi, il est également possible d’inverser le raisonnement
et en quelque sorte de le sur-polanyiser. Au fond, ce qui importait le plus à
Polanyi (qui lui-même surenchérissait sur Max Weber et Marx) n’était-il pas de
montrer à quel point sont historiquement singulières notre civilisation et
notre économie de marché et combien c’est selon d’autres valeurs et d’autres
considérations que s’organisaient les sociétés passées ? Or si l’on veut
effectivement prendre conscience de la singularité (et de l’aberration) de
notre imaginaire économique, soutient Serge Latouche [ 2001], il faut se
débarrasser du concept polanyien d’économique substantiel qui a le gros défaut
de laisser croire à une éternité essentielle et substantielle de l’économique.
Il n’y a en fait, soutient Latouche, qu’un seul économique, l’économique formel
– le marché – et l’objectif à réaliser n’est pas de troquer l’économique formel
contre le substantiel, ou le mauvais marché contre la bonne économie solidaire,
mais de décoloniser notre esprit en en extirpant l’imaginaire économiciste qui
l’infeste. Cette position révolutionnaire radicale a beaucoup à faire valoir en
sa faveur. Observons cependant au passage qu’en affirmant qu’il n’y a qu’une
économie, l’économie de marché capitaliste, elle rejoint étrangement la
conception néoclassique et ultralibérale.
Simplement elle en inverse les paramètres. Puisqu’il n’est
d’économie que de marché, alors étendons le marché au maximum, en déduisent les
ultralibéraux.
Au contraire, limitons-le au maximum, rétorque
Latouche.
Y a-t-il moyen sinon de réconcilier, au moins de faire droit
aux exigences théoriques et pratiques que formulent les positions croisées de
Laville et de Latouche, qu’on pourrait résumer et caricaturer en disant que
pour l’un, il y a trois économies et qu’il convient d’assurer leur coexistence,
tandis que pour l’autre, il n’y en a qu’une et qu’il faut s’en débarrasser au
plus vite ? Pour tenter d’avancer, il nous faut entrer plus à fond dans la
discussion du concept d’économique en observant qu’elle doit prendre en compte
une dimension restée jusqu’ici trop implicite : la question de la matérialité
et de l’utilité qui semble inséparable de l’aspiration à une économie
solidaire.
La question de la
matérialité
L’avantage et l’inconvénient des définitions classiques et
substantielles de l’économique résident pareillement dans leur réduction de la
richesse à la richesse matérielle et dans leur définition de l’économique par
la matérialité. L’inconvénient est aujourd’hui clair. Pourquoi réduire le
besoin au seul besoin matériel ? Pourquoi exclure du champ de la production les
services – le ménage, la coupe de cheveux, les services commerciaux ou
comptables, la qualité de la vie, la beauté du paysage, l’inventivité des
artistes, la sécurité, etc. ? Ne sont-ils pas plus importants, et de loin, que
la quantité brute des objets matériels produits ? Qu’on se rappelle les
centaines de milliers de chaussures produites par les usines soviétiques, qui
faisaient du poids, de la matière, mais qui avaient l’inconvénient d’être
invendables ou inécoulables parce que personne ne pouvait les porter.
Dans son Qu’est-ce que la
richesse ? [ 1999], Dominique Méda a parfaitement montré comment
c’est l’aspiration à une scientificité fantasmatique qui a poussé les
classiques anglais et notamment Malthus (Marx leur emboîtant en partie le pas)
à limiter arbitrairement la richesse à la seule richesse matérielle. C’est
qu’autrement, on ne saurait pas objectiver ni compter. De quoi aurait-on l’air
?
Il y avait pourtant un avantage à cet arbitraire, qui était
peut-être moins arbitraire qu’on n’a tendance à le penser aujourd’hui. On le
découvre maintenant aussi en réaction au formalisme contemporain pour lequel
plus rien n’est économique en particulier puisque tout peut l’être si l’on est
rationnel. Observons que si l’on prenait au sérieux nos économistes
néolibéraux, ce n’est pas seulement de la réduction de la production intérieure
brute à la production matérielle et marchande qu’il faudrait se débarrasser
(comme cela a été fait en France il n’y a pas si longtemps en intégrant les
services des fonctionnaires), mais du projet même de la définir et de la
mesurer. Si tout ce qui est rationnel, économie rationnelle des moyens et
satisfaction des préférences subjectives, est économique, alors le sourire
calculé de la mijaurée, la politesse complaisante du commerçant, les calculs du
criminel, les services sexuels que se rendent les époux, etc., doivent être
comptés dans la production. Et si on suspend la clause de rationalité et qu’on
se limite à la satisfaction des préférences, il faut y ajouter le sourire du
bébé, celui de sa maman et très exactement tout ce qui procure la moindre
parcelle de plaisir. À se dilater de la sorte, c’est l’idée même de production
économique qui s’autodétruit. Or il suffit de remarquer la différence que font
un ou deux points de croissance de PIB en plus ou en moins pour le taux de
chômage, l’équilibre des finances publiques et la cote du gouvernement pour se
dire que cette PIB si décriée, malgré tous les problèmes qu’elle soulève, n’est
pas totalement arbitraire et dénuée de sens.
Fixons donc, dans le sillage de cette observation, trois
points de repère.
1) Dans notre société, à tout le moins, la production
économique des biens et services marchands, la production privée, jouit d’un
statut privilégié par rapport à d’autres types de production. On ne peut pas
dire que la production des biens et services publics (éducation, police,
défense, justice, etc.) ou mutuels (l’activité des associations) vienne en
retranchement de la production marchande, puisqu’elle couvre des besoins que le
marché ne prend pas en charge; mais elle ne vient pas non plus vraiment ou
absolument en plus pour autant que ceux qui l’assurent – fonctionnaires ou
bénévoles partiellement subventionnés – perçoivent un revenu prélevé sur la
production marchande et qu’à défaut, ils n’ont tout simplement pas les moyens
de vivre. 2) On ne peut pas dans la définition de l’économique faire l’impasse
sur le fait qu’il y a un « prix à payer » pour obtenir un objet désiré, que ce
coût se traduise et se formule en énergie, en pénibilité, en travail, en temps,
en temps de travail ou en monnaie qui est censée être le condensé de tous ces
coûts ainsi que de toutes les désirabilités. 3) Et on ne peut pas ignorer non
plus que certains besoins sont plus pressants que d’autres.
Le risque de mourir de faim ou de froid du SDF comme la
malnutrition d’un certain nombre d’enfants dans les écoles, les habitats
insalubres, etc., font davantage problème, « interpellent » plus que la
difficulté d’une star du foot à ajouter à son patrimoine une Ferrari en plus de
sa Rolls-Royce ou, de manière moins misérabiliste, que la difficulté de la
petite bourgeoisie à aller au ski tous les ans.
À ce stade de la discussion, il apparaît que les conceptions
substantivistes de l’économique fétichisent trop la matérialité de la
production et des besoins, mais qu’à l’inverse, les conceptions formaliste ou
latouchienne font trop l’impasse sur le fait qu’il y a effectivement des
besoins à satisfaire (une livelihood à
assurer) et que cette satisfaction implique bien un coût, un coût réel qui ne
se réduit pas à un simple effet de l’imaginaire radical castoriadien. C’est à
ce fait de base que renvoie le concept polanyien d’économique substantif qui a
le mérite de fixer conceptuellement ce qui a bel et bien constitué l’horizon de
vie (ou de survie) de 99% de l’humanité jusqu’à il y a bien peu de temps. Il a
bien fallu assurer les conditions matérielles d’existence, même si celles-ci ne
se réduisent jamais à de la pure matérialité.
Plus généralement, il faut se garder de confondre la question
de la production avec celle de la richesse. Et encore moins avec celle de la «
vraie » richesse.
L’économique ne consiste pas dans la production des « vraies
» richesses, pour cette raison très simple que personne ne sait en quoi elles
consistent. Si la vraie richesse réside dans le bon usage des biens matériels,
alors – comme l’expliquait déjà Socrate à Critobule dans un dialogue de
Xénophon – l’homme le plus riche est celui qui sait le mieux limiter ses
besoins et vivre dans une certaine pauvreté matérielle. Si la vraie richesse
consiste dans la jouissance de la beauté, de la vérité, de la justice, de
l’autarcie, de l’autonomie ou de la qualité de l’air, alors elle n’a pas
grand-chose à voir avec l’économie
[5]. Le système économique ne peut donc pas être défini
par l’obtention des « vraies richesses », mais uniquement par la production des
richesses matérielles et/ou marchandes dont le rapport avec la « vraie »
richesse demeure et doit sans doute demeurer indéterminé
[6].
On voit ainsi comment la question de la définition de
l’économique, audelà de la question de la matérialité – qu’on doit se garder
tout autant d’hypostasier que de dénier –, est inséparable de celle de
l’utilité. L’économique n’est-il pas le lieu et le moment de la production de
l’utile ? Mais qu’est-ce qui est « vraiment » utile ?
Deux conceptions de
l’utilité
Cette question à son tour est elle aussi rendue profondément
obscure par le fait que les économistes classiques, puis néoclassiques ont
employé un langage apparemment identique, le langage de l’« utilité », pour
développer deux perspectives en fait radicalement différentes. Voilà qui n’a
pas peu contribué à la confusion sur l’idée même d’économique. Lorsque les
classiques ou Marx parlaient de production matérielle, ils avaient en tête la
production de choses effectivement utiles, permettant la satisfaction de
besoins bien réels, de besoins objectifs. La « valeur d’usage », pour eux,
était faite de ce qui permet d’assouvir les « vrais » besoins, les besoins «
réels ». Dans la perspective marxiste orthodoxe et militante, le communisme
devait s’affranchir de la loi de la valeur et des diktats de la valeur
d’échange (des prix) pour mieux libérer les forces productives capables de
produire les bonnes et nécessaires valeurs d’usage en se débarrassant du même
mouvement de l’exploitation et de la production des biens superflus pour
retrouver enfin l’utilité authentique. Cette représentation n’était pas propre
au marxisme même si ce dernier l’a poussée à son plus haut degré
d’incandescence. C’est toute l’économie politique classique (rejointe par
Saint-Simon) qui s’est employée à dénoncer le « travail improductif », voué
uniquement à la satisfaction des besoins à la fois faux et superflus des
classes oisives. On retrouve encore là, transposée, la conception
aristotélicienne de la bonne économie, qui ne doit viser qu’à multiplier les
richesses produites dans le cadre de l’économie domestique en se gardant comme
la peste d’entrer dans le jeu du marché et de la spéculation sur l’argent et la
valeur d’échange. Ce qui importe ici, c’est l’utilité objective des biens et
des services. Et leur production n’a de sens que pour autant qu’elle contribue
à l’autarcie (ou autosuffisance), autrement dit à la liberté et à l’autonomie
du maître de la maisonnée ainsi placé à l’abri de la nécessité grâce à sa
tempérance (une certaine frugalité) et au sens de ce qui est effectivement
utile. Ce que l’on sait aujourd’hui du « régime crétois » serait une assez
bonne illustration de cet idéal. Mais n’est-il pas celui, ancestral, de toutes
les paysanneries et de l’économie domestique décrite par Tchayanov ? On
pourrait poser que cette première conception voit dans l’utilité la dimension «
utilitaire » de l’économique, mais qu’elle la subordonne à un idéal de liberté
à la fois personnelle, familiale et politique. Plus qu’un « utilitarisme »,
elle représente un « utilitairisme ».
Jean-Joseph Goux [ 2000] a admirablement montré comment
autour des années 1870 avec le marginalisme et dans le sillage des conceptions
subjectives de la valeur, c’est une tout autre conception de l’utilité et donc
de l’économique qui se met en place, que Walras [ 1926] résume parfaitement en
écrivant :
« Je dis que les choses sont utiles dès qu’elles peuvent
servir à un usage quelconque et en permettre la satisfaction. Ainsi, il n’y a
pas à s’occuper des nuances par lesquelles on classe, dans le langage de la
conversation courante, l’utile à côté de l’agréable entre le nécessaire et le
superflu. Nécessaire, utile, agréable et superflu, tout cela, pour nous, est
seulement plus ou moins utile. Il n’y a pas davantage ici à tenir compte de la
moralité ou de l’immoralité du besoin auquel répond la chose utile et qu’elle
permet de satisfaire. Qu’une substance soit recherchée par un médecin pour
guérir un malade ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c’est une
question très importante à d’autres points de vue, mais tout à fait
indifférente au nôtre. La substance est utile, pour nous, dans les deux cas, et
peut l’être plus dans le second que dans le premier. »
Désormais l’économique ne consiste plus en la satisfaction
des besoins objectifs dans une perspective d’autarcie et de richesse véritable,
mais, selon l’impressionnante formulation de Hobbes dans son
Léviathan qui a en somme deux
bonssiècles d’avance sur le subjectivisme marginaliste, dans une « continuelle
marche en avant du désir, d’un objet à un autre », en « un désir perpétuel et
sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort »
[Hobbes, 1971, p. 95-96]. Au besoin objectif succède la pure subjectivité du
désir infini.
On pourrait résumer le contraste entre ces deux conceptions
de l’économique, qui recoupe étroitement l’opposition entre économique
substantiel et économique formel selon Polanyi, en disant que l’une pose comme
idéal la satisfaction de besoins objectifs limités ou qu’il faut savoir
limiter, tandis que l’autre ne voit de vérité que dans l’illimitation du désir
subjectif. Le marché, ou plus encore le capitalisme (la dynamique d’expansion
indéfinie du marché par sa monétarisation et sa financiarisation
exponentielles), est le lieu par excellence de cette illimitation. Ce pourquoi
il est à la fois aussi séduisant, intimement lié à l’aspiration moderne à
l’affirmation de la subjectivité radicale, qu’inquiétant : rien ne semble
pouvoir l’arrêter ou même simplement l’endiguer.
Il convient d’observer que ces deux représentations de
l’économique, également vouées à l’« utilité » – disons, pour faire court,
l’utilita(i)risme objectiviste et
l’utilitarisme subjectiviste – sont
étroitement liées à deux conceptions de la liberté et en définitive de la
démocratie. La première vise la liberté des personnes insérées dans un ordre
domestique et civique, par l’autosuffisance autarcique à la fois du groupe
domestique et de la cité – son idéal est un idéal de liberté positive et
collective; la seconde ne veut connaître que de la liberté négative des
individus. Cette liberté est évidemment loin d’être absolue et ne va pas sans
contrepartie. Elle implique dans le premier cas la dépendance par rapport à
l’ordre domestique et/ou civique et dans le second, la dépendance vis-à-vis du
libre marché qui « libère ».
Ce n’est pas le lieu de développer ces considérations. Notons
seulement que le projet d’une économie solidaire a bien évidemment à voir avant
tout avec la première conception. Plus généralement, il représente un nouvel
avatar de l’espoir toujours récurrent – au cœur de tous les idéaux socialistes
et communistes– de redonner vie et force, au sein de la modernité et de la
grande société, aux idéaux économiques propres à la société de l’entre-soi,
édifiée sur la base de la famille, du voisinage, du don/contre-don et de la
solidarité interpersonnelle. Il formule l’aspiration à faire revivre au sein de
la socialité secondaire les valeurs cardinales de la socialité primaire :
loyauté, interdépendance, confiance, réciprocité. Les différentes écoles ou
courants d’économie solidaire se différencient selon la modalité ou la version
de l’idéal d’une liberté collective fondée sur l’autosuffisance qu’elles
défendent et selon la place qu’elles entendent, cependant et malgré tout,
ménager à l’idéal moderne de la liberté négative individuelle. Ou encore, le
problème central qui se pose aux tenants de l’économie solidaire – mais la même
chose est aussi largement vraie pour les champions de l’économie sociale, du
tiers secteur ou du développement durable – est de savoir comment faire revivre
l’idéal ancien d’une liberté collective positive fondée sur la satisfaction de
besoins limités, un idéal de livelihood et d’économie substantielle, à
l’intérieur d’un cadre général et mondial qui est massivement celui de
l’économie formelle de marché.
On le constate, au cœur de ces conceptions de l’économie, ce
que l’on découvre n’est pas l’économie proprement dite, mais une certaine
représentation de ce qui fait la grandeur et le but véritable des hommes. Ou
encore, l’essence de l’économie, s’il en est, n’est pas économique mais
indissolublement éthique et politique. C’est sans doute ce dont les défenseurs
de l’économie solidaire auraient tout intérêt à devenir davantage conscients.
Car, en poussant un peu les formulations, on pourrait dire que l’idée même
d’une économie solidaire est un oxymore (comme le fameux « soleil noir de la
mélancolie ») parce qu’à certains égards, une
économie ne peut être solidaire que si et pour autant qu’elle n’est pas
économique. Prenons au sérieux cette formulation d’allure paradoxale
et demandons-nous pour finir comment il convient de penser l’économie pour lui
donner tout son sens et sa pleine portée.
ESQUISSE D’UN CONCEPT SYNTHÉTIQUE DE L’ÉCONOMIQUE
Nous pouvons maintenant rassembler les remarques qui précèdent
pour tenter de nous orienter à travers la jungle définitionnelle en traçant un
sentier dont on puisse espérer qu’il permette d’arriver quelque part.
THÈSE 1. L’activité économique a
trait aux moyens d’obtenir des biens ou des qualités désirables –
appelons-les des désirables – à
travers une dépense d’énergie pénible parce que contrainte.
Commentaires, implications et
corollaires
— Tous les désirables ne s’obtiennent pas dans la peine et la
contrainte. Au contraire, il est permis de penser que le plus désirable est ce
qui se manifeste hors de tout effort et de toute contrainte. Ou de surcroît.
Spontanément : le sourire du nourrisson, celui de sa mère, la beauté des corps
ou des paysages, la grâce, la vie. La vie elle-même est triple, nous suggère
Hannah Arendt : vie biologique, action en société au sein d’une pluralité
d’humains (la vie sociale) et pensée (la vie de l’esprit). Le désirable par
excellence, c’est la vie, le gracieux, le gratuit. Mais s’il n’est pas « donné
», pour l’obtenir, ou pour obtenir son signe, le droit même de le désirer de
manière plausible en pouvant espérer être exaucé, il y a un
prix à payer.
— Le prix à payer
peut consister en une dépense d’énergie contrainte à effectuer ou en un
renoncement à un autre désirable possédé. Le concept sub-stantiel d’économique
réfère d’abord à la dimension de dépense d’énergie pénible contrainte (à la
production), le concept formel à celle du renoncement et du sacrifice (à
l’échange).
— Toute dépense d’énergie n’est pas pénible. Au contraire, il
n’est de plaisir actif que dans la dépense d’énergie (le plaisir passif se
trouvant dans le repos et la quiétude), qu’il s’agisse de la dépense amoureuse,
ludique, sportive, etc. Ce qui rend la dépense pénible, c’est le fait qu’elle
ne soit pas librement choisie mais au contraire imposée par une nécessité
externe, la nécessité naturelle ( anankè) ou la contrainte sociale (l’hétéronomie,
la subordination). Si le concept de travail a joué un rôle si important dans
l’histoire, c’est parce qu’il a condensé cette double figure de la nécessité,
sociale et naturelle.
— Le champ du désirable ne s’épuise nullement dans le
registre des biens matériels. Pour la majeure partie de l’humanité, la
quintessence du désirable n’a-t-elle pas été Dieu (ou un de ses avatars),
l’immatériel par excellence ?
N’oublions pas d’ailleurs que la théologie nous a longtemps
proposé toute une « économie de la grâce ». Il n’en reste pas moins vrai que la
satisfaction des besoins matériels (le manger, le boire, l’habiter,
l’habiller), précondition de toute vie, a constitué jusqu’à il y a bien peu de
temps la plus large part de l’activité économique de l’immense majorité de la
population.
— Les désirables ont toujours fait l’objet d’échanges
(quoique ou parce qu’en principe « inaliénables »). Ou plutôt, ils ont tout
d’abord été donnés et contre-donnés. Mais l’échange premier portait au premier
chef sur les désirables non utilitaires, symboles du désirable par excellence –
la vie, l’alliance, la paix, l’harmonie, la sécurité et la confiance. Ce n’est
qu’à titre secondaire et subordonné qu’il concernait le domaine de l’utile et
de la matérialité. C’est seulement à partir du moment où l’échange de l’utile
s’affranchit de l’échange/don des désirables inutiles (ou mieux,
anti-utilitaires) et que le commerce se sépare du don que le domaine de
l’économique prend une consistance propre et spécifique. L’apparition d’une
monnaie permettant d’acheter et de vendre des désirables utiles (à la
différence de la pseudo-monnaie archaïque qui ne permet que de payer des dettes
de vie et de mort) parachève cette systématisation de l’économique sous la
forme des marchés, puis du marché (indissociable du capitalisme).
— Si, sous les traits de l’« argent », la monnaie a été
pendant des millénaires objet d’opprobre et de terreur (
auri sacra fames), si elle est aussi
l’objet désormais principal de la vénération moderne, c’est parce qu’elle sape
l’autonomie et la liberté personnelles et collectives fondées sur
l’autosuffisance domestique et la satisfaction prioritaire des besoins
matériels et utilitaires, d’une part en ouvrant à la fois sur l’ailleurs, sur
l’étranger et sur l’illimitation du besoin, et d’autre part en libérant
potentiellement les individus de leurs obligations envers les collectifs dont
ils sont issus. Par ailleurs, grâce à la monnaie qui s’accumule, il est
possible non seulement d’échanger un désirable contre un autre désirable, mais
de s’approprier les désirables obtenus par l’activité contrainte des autres
sans passer par le détour de la violence et de la domination politique et
guerrière ou de la légitimation religieuse. En quelque sorte
mécaniquement.
Enfin – surtout peut-être –, peu à peu la monnaie permet
d’obtenir non seulement les désirables utiles et nécessaires, mais
tendanciellement l’ensemble des désirables, matériels ou immatériels, utiles ou
nécessaires, les désirables plus qu’utiles et plus que désirables parce
qu’intégralement superflus, à l’image de l’introuvable grâce. Il constitue le
vecteur par excellence du basculement dans l’illimitation et l’infinitude du
désir.
— Ou plutôt, il vaudrait mieux dire non pas que l’argent
ouvre à l’obtention potentielle de tous les désirables, qu’il est le moyen d’y
accéder, mais qu’il est devenu, plus encore que le moyen et le signe du
désirable, le désirable impersonnel personnifié. À l’ancienne image qu’il
revêtait de substitut et de moyen d’acquisition des produits du travail
permettant de s’affranchir de la nécessité naturelle et sociale s’est désormais
superposée et substituée, avec la financiarisation d’un capitalisme hier
industriel et devenu aujourd’hui rentier et spéculatif, l’image d’une monnaie
assimilée à la vie même puisque s’accroissant et grandissant de son propre
mouvement, toute seule, indépendamment en apparence de toute dépense d’énergie
contrainte. L’argent, pour qui le possède, est devenu la grâce à l’état pur, la
disgrâce pour qui en est privé, séparant les élus d’un côté, les damnés de
l’autre. La grâce permettant de tout obtenir, le matériel et l’immatériel,
l’utile nécessaire et le superflu indispensable. Marx avait déjà parfaitement
analysé en 1844 l’hybris monétaire qui
résulte de l’identification achevée de l’argent à la vie même : « [… ] Ce que
l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent [… ]
Je suis laid, mais je puis m’acheter la plus belle femme; aussi ne suis-je pas
laid [… ] Je suis en tant qu’individu un estropié, mais l’argent me procure
vingt-quatre pattes; je ne suis donc pas estropié; je suis un homme mauvais,
malhonnête, sans scrupule, stupide; mais l’argent est vénéré, aussi le suis-je
moi-même [… ] Moi qui, grâce à mon argent, suis capable d’obtenir tout ce qu’un
cœur humain désire, n’ai-je pas en moi-même tous les pouvoirs humains ?» [Marx,
1968, p. 115-116].
THÈSE 2. À partir du moment où
l’économie devient monétaire, où l’autoproduction disparaît et où tout le monde
dépend de l’obtention d’un revenu monétaire pour survivre (pour sa
livelihood), la distinction entre économique substantif et économique formel,
si importante hier, perd aujourd’hui tendanciellement son sens.
Commentaires, implications et corollaires
— Ce qui signe l’apothéose de la modernité et de la société
de marché (du capitalisme), c’est d’abord le fait que, sauf exception à la
marge, personne ne peut plus y disposer de moyens d’existence autres que ceux
qui proviennent directement ou indirectement de la vente de biens, de services
ou de qualités sur un marché. Du coup la distinction entre économique formel et
substantiel perd tendanciellement toute signification concrète. C’est
uniquement à travers la forme que l’on peut accéder à la substance.
— Pour cette raison, il y a bien lieu de distinguer entre des
revenus primaires (obtenus par les producteurs et les commerçants, salariés ou
non) et les revenus secondaires, perçus après prélèvement fiscal et
redistribution par les fonctionnaires ou les divers groupes subventionnés. Et
même, dans ce sillage –
horresco
referens –, entre secteur productif et secteur improductif. Ce
secteur « improductif » (justice, éducation, santé publique, etc.) peut être
d’une importance vitale, tant intrinsèquement que par sa contribution à
l’efficacité du secteur productif. Cela n’empêche pas que les revenus de ceux
qui y œuvrent proviennent de manière dérivée des revenus du secteur marchand
primaire et que l’inverse n’est pas vrai
[7].
— Pour cette raison il ne peut pas exister d’économie
publique ou solidaire autonome et économiquement cohérente, tandis qu’il peut
en principe exister une économie privée (de marché) autocohérente
[8]. Ou encore, si économies
publique et/ou solidaire sont susceptibles de cohérence, cette cohérence ne
sera pas économique. En ce sens, il est juste de dire avec S. Latouche qu’il
n’existe plus désormais et tendanciellement qu’un seul économique,
indissolublement substantiel et formel.
— La difficulté centrale à laquelle se heurte la perspective
d’une économie solidaire, c’est qu’elle aspire à deux types d’autocohérence
économique également problématiques. Les SEL d’une part, ou les projets
similaires orientés par la quête d’une autosuffisance économique, tentent,
parfois avec succès, de faire revivre le monde économique substantiel plus ou
moins autarcique d’avant le grand basculement dans la monétarisation
généralisée et dans l’illimitation du désir. Mais un tel projet n’est viable
qu’au terme d’une solide motivation non seulement économique et utilitaire mais
aussi bien sociale et idéologique, et qu’à la condition que les interférences
avec le grand marché ambiant soient sérieusement minimisées. L’autre visée
d’autocohérence (et de reproductibilité) solidaire suppose une hybridation
cohérente et reproductible des ressources privées, publiques et
associationnistes. Mais la seule référence à cette nécessaire hybridation
suffit assez à indiquer que l’autocohérence recherchée ne peut pas être d’ordre
économique.
— Dans la coalescence entre les concepts substantiel et
formel de l’économique, l’économique formel s’estompe et disparaît tout autant
que l’économique substantiel. Identique au concept de rationalité instrumentale
(ou au concept de Zweckrationalität de
Max Weber), le concept d’économique formel peut s’appliquer, on l’a vu, à
n’importe quel domaine de l’action sociale et ne concerne en rien
spécifiquement le champ de l’économie. La financiarisation achevée de
l’économie le fait apparaître comme daté. Nul besoin de ce concept de
rationalité instrumentale pour dessiner une stratégie spéculative d’achat en
Bourse ou pour adapter la comptabilité d’entreprise aux critères de la rente
financière. Il n’y a plus de moyens à adapter à des fins, ou réciproquement.
Juste des additions ou des soustractions à effectuer, et quelques coups de
poker à envisager le cas échéant. Moyens et fins sont en effet devenus
identiques : de l’argent, de l’argent, de l’argent (
money is money, is money, is money…
).
— Rétrospectivement, l’assimilation de l’économique à la
rationalité et de la rationalité économique à « l’allocation de ressources
rares à des fins alternatives » apparaît comme une sorte de cote mal taillée
entre deux idées ou deux références bien différentes : d’une part, l’idéal de
l’efficacité qui préside au « choix des techniques », et de l’autre – ce
qu’avait particulièrement bien perçu M. Weber –, la décision éthique qui
accepte de se débarrasser de l’inconditionnalité de certaines valeurs ou de
certaines fins et de subordonner leur désirabilité à la probabilité de les
réaliser. L’économique substantiel semblait être de l’ordre de la naturalité et
de la matérialité. L’économique formel semblait trouver sa cohérence à
l’intersection de la technique et de l’éthique, à la jonction de l’efficacité
et de l’inconditionnalité. Ces assignations ont désormais perdu à peu près tout
leur sens. Voilà qui montre que l’économique est impensable si on ne pense pas
en même temps son mode d’institution sociale.
THÈSE 3. Il ne faut pas
confondre la définition de l’économique avec la définition de son mode
d’institution sociale. Ce qui peut être pluriel, ce n’est pas l’économique en
tant que tel, mais la diversité de ses modes d’institution (d’enchâssement,
d’embeddedness).
Commentaires, implications et
corollaires
— Karl Polanyi avait raison de poser que ce qui différencie
les systèmes économiques, c’est leur degré d’enchâssement dans le rapport
social d’ensemble, autrement dit leur mode d’institution. Mais il faut bien
comprendre que les trois grands modes d’échange qu’il distinguait (d’ailleurs à
tort, car la catégorie de l’échange n’est pas la catégorie générale
pertinente
[9]) – la
réciprocité, la redistribution et l’échange – ne forment pas à proprement
parler la matrice de trois systèmes économiques distincts, mais renvoient à
autant de modalités d’institution, ou en quelque sorte d’arrimage de l’ordre
économique aux autres ordres de la société.
— La première question centrale que soulève l’institution
(l’arrimage) de l’économique est celle de savoir à qui doivent échoir les
désirables obtenus par une dépense d’énergie contrainte : aux auteurs de la
dépense ? à d’autres ?
Comment ? Pourquoi ? Dans quelle proportion ? Cette question
était répertoriée par les économistes classiques comme celle de la répartition
(ou de la distribution). C’est elle que visait Marx en parlant des rapports de
production. La seconde question centrale est celle de savoir comment, une fois
alloués à un destinataire légitime, les désirables changent de mains. Cette
question est celle de la circulation dont l’échange n’est qu’une des modalités.
Mais elle est aussi, immédiatement, celle des formes de la solidarité. Car la
solidarité commence aussitôt que les biens ne sont pas alloués aux individus en
tant qu’individus et que se pose le problème de savoir à qui donc ils doivent
échoir : au ménage, à la famille, au village, à la ville, à la province, à la
nation, etc.
— La question de la répartition-distribution connaît quatre
grands types de réponse. Le producteur des désirables peut les garder pour lui;
il peut les partager avec son ou ses groupe(s) d’appartenance; il peut, plus ou
moins contraint ou plus ou moins librement, les donner au(x) représentant(s) de
la société dans son ensemble – Église, chef patrimonial ou État. Il faut enfin
ajouter, en écho au marxisme, qu’une des solutions les plus fréquentes est
celle qui voit le producteur tout simplement spolié d’une production – qu’il ne
partage pas, n’échange pas et n’alloue pas à une entité supérieure, mais qui
lui est tout bonnement ôtée de façon plus ou moins violente. C’est la solution
de la spoliation ou de l’exploitation. Symétriquement, la permutation de mains,
la circulation, peut s’opérer sur le mode de l’échange, sur celui de la
réciprocité ou sur celui de la redistribution. C’est par une simplification
abusive que le mode de circulation est supposé valoir tel quel pour le mode de
distribution. Ou réciproquement. Par exemple, la règle du partage ou du
don-partage peut fort bien régner au sein du clan tandis qu’à l’extérieur,
c’est celle du don agonistique ou celle de l’échange marchand qui domine. Il
faudrait ici entrer dans de nombreux développements malheureusement
impossibles. Notons seulement que chaque sujet social et économique est appelé
à faire ainsi la part de ce qui lui revient en tant qu’individu indifférent aux
autres, en tant que personne membre d’un groupe et en tant que sujet membre
d’une communauté universelle.
— Plus simplement, solidarité (don libre) et exploitation («
don » contraint ou extorsion) apparaissent comme des possibles symétriques,
séparés par la figure neutre de l’échange.
— Un des points d’aboutissement de cette discussion est que
l’échange – et plus spécifiquement l’échange marchand autorégulé – n’est pas un
système économique parmi d’autres, et pas non plus un mode économique formel
opposé à un économique substantiel. Il est ce mode d’institution de
l’économique (la production des désirables) qui pose comme principe que les
désirables doivent revenir non pas aux groupes, à la collectivité ou à une
communauté universelle, mais seulement à l’individu, ainsi immunisé à la fois
contre la coopération et contre l’exploitation. C’est ce mode d’institution de
l’économique qui est devenu pour nous la figure même de l’économique. La
modernité fait entrer en coalescence à la fois l’économique substantiel,
l’économique formel et l’institution de l’économique par l’échange
interindividuel. Il n’y a plus de sens, autre qu’académique et scholastique, à
invoquer une autre économie que ce mélange de rationalité formelle, de
substantialité du besoin et du désir sous l’égide de l’échange marchand. C’est
pour cette raison qu’il ne peut exister d’économie solidaire au sens de
Jean-Louis Laville (d’hybridation des ressources du marché, de l’État et du
don) qu’échappant à l’économique, comme l’estime SergeLatouche (mais qui ne
croit pas à l’économie solidaire… ).
BRÈVE CONCLUSION SUR L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE
On voit bien le rôle important que peut jouer l’idée d’économie
solidaire aujourd’hui. Elle permet, en somme, de généraliser le concept
d’économie mixte qui a connu son heure de gloire après la Seconde Guerre
mondiale en insistant sur la nécessaire articulation non seulement du principe
de l’intérêt privé avec l’intérêt public (qui caractérisait l’économie mixte),
mais également avec les intérêts communautaires pris en charge par les
associations. Mais si l’on veut que l’économie solidaire prenne tout son essor,
il est important de comprendre que pour autant que l’économique est devenu
désormais indissolublement sub-stantiel et formel – moyen d’obtenir des
désirables, nécessaires ou inutiles, dont l’immense majorité est produite dans
le cadre du marché –, il ne peut guère être solidaire par lui-même. Il ne peut
y avoir de solidarité que par intervention d’un principe politique, religieux
ou éthique qui permette de subordonner l’intérêt individuel aux intérêts des
groupes ou à ceux de la collectivité d’ensemble.
En ce sens, les systèmes sociaux fondés sur la réciprocité ou
sur la redistribution, et même ceux qui s’organisaient autour de ce qu’on peut
appeler un échange coutumier préservant les communautés des dangers de
l’illimitation, ont pratiqué depuis belle lurette l’économie solidaire. Les
systèmes de protection sociale incarnent bien évidemment eux aussi des formes
d’économie solidaire. Mais dans tous ces cas de figure,
ce qu’il importe de comprendre, c’est que
l’expression d’« économie solidaire » est trompeuse.
Et quasiment contradictoire.
L’économie ne peut pas être en tant que telle solidaire. Seul
peut l’être le principe éthico-politique qui décide de surseoir au primat de
l’individualisme pour instituer l’économique sur d’autres bases que le seul
échange marchand. On en conclura que l’économie solidaire – entendons : le mode
d’institution solidaire de l’économie – ne peut pas être viable par la vertu
d’une introuvable autocohérence économique – dont seul le marché est
susceptible de jouir –, mais seulement par la cohérence et la puissance de son
principe éthico-politique fondateur.
C’est en raison d’une puissance de ce type que le service
public, l’économie publique qui s’y est longtemps adossée et la protection
sociale se sont vus dotés d’effectivité.
Plutôt que d’insister sur l’idée que l’économie solidaire
pourrait constituer une autre économie, une alteréconomie, les tenants de
l’espérance économique solidaire seraient bien inspirés de s’interroger plus
radicalement sur le choix politique qu’ils défendent, sur la forme de
démocratie à laquelle ils aspirent.
Car l’économie solidaire, nous espérons l’avoir suffisamment
montré, ne peut pas être un système économique. En revanche, elle peut être un
système politique induisant des effets économiques. Mais elle n’induira
d’effets économiques bénéfiques et véritables que pour autant qu’elle saura
définir le type de démocratie qu’elle présuppose, et qui ne soit ni la seule
démocratie marchandespectaculaire ni la seule démocratie représentative, mais
une démocratie associationniste, plus ou moins complémentaire des autres types
de démocratie. La question principale posée à l’économie solidaire n’est en
premier lieu ni technique, ni économique, ni même financière. Elle est celle
des conditions de possibilité d’une démocratie associationniste viable et
durable.
Au terme de cette discussion complexe mais, croyons-nous,
nécessaire, qui aura impliqué d’interroger et de faire critiquer les unes par
les autres tout un ensemble de notions ou de théorisations – l’économique
formel ou substantiel, l’économie sociale, solidaire, informelle, la
production, la richesse, l’utilité, la matérialité, la gratuité, etc. –,
plusieurs conclusions liées semblent se dégager.
Il est illusoire aujourd’hui de viser à édifier une « autre
économie » que l’économie de marché capitaliste. Mais il est infiniment
souhaitable d’inventer de nouvelles manières de se rapporter à l’économique et
d’instituer socialement l’économie, c’est-à-dire de modifier le champ des
bénéficiaires primaires – directs – de l’activité marchande.
Cette autre (ré)institution de l’économique peut s’effectuer
sur deux versants bien différents, mais dont il est nécessaire de saisir la
profonde interdépendance. En premier lieu, il importe de comprendre que la
création de collectifs, sous la forme de coopératives ou d’associations
d’économie solidaire, est susceptible d’engendrer une forte efficacité
économique. En mobilisant les sentiments de loyauté, de solidarité et d’amitié,
elle libère des énergies, elle permet au collectif de bénéficier du travail
gratuit de ses membres et elle crée entre eux ce que Jacques T. Godbout appelle
un sentiment d’endettement mutuel positif (tout le monde a le sentiment de
gagner à l’activité de tous [
cf.
Godbout, 1994, 2000; Caillé, 1994]. Bref, au jeu de la coopération, jusqu’à un
certain stade, tout le monde est gagnant. Et c’est la raison pour laquelle, de
la petite entreprise familiale, artisanale ou agricole jusqu’aux coopératives
et à l’économie solidaire, il existe tout un ensemble d’activités qui ne
peuvent être assumées ni par les entreprises capitalistes ni par
l’administration – elles ne sont pas suffisamment rentables dans les conditions
ordinaires de fonctionnement du marché ni finançables à l’infini par l’impôt –,
mais uniquement par la mise en commun du sens du don et de la gratuité
[10]. Ici, don et gratuité
apparaissent comme autant de conditions de la richesse marchande et matérielle.
Mais sur l’autre versant, il apparaît – et c’est là le paradoxe central à
assumer – que cette efficacité économique dans la production des richesses
marchandes n’est présente qu’aussi longtemps que leur obtention est subordonnée
à l’idéal d’une autre richesse, proprement humaine et sociale – l’amour de la
famille, l’amitié des coopérateurs, le sens de la justice, la solidarité face
au malheur, etc. –, qu’aussi longtemps qu’elle fait vivre des moments de
gratuité et de don qui seuls donnent leur sens à l’ensemble du processus. Sur
un versant de l’autre institution de l’économie, la part du gratuit se présente
comme moment et moyen de la richesse matérielle. Sur l’autre, elle figure
l’instance de la richesse pure et le véritable but poursuivi, la fin par
excellence. Et il faut que la fin soit désirée comme telle et pour elle-même
pour pouvoir devenir un moyen efficace.
·
ABÉLÈS Marc, 2002, Les Nouveaux
Riches. Un ethnologue dans la Silicon Valley, Odile
·
Jacob.
·
BIDET Éric, 2003, Corée du Sud :
économie sociale et société civile, L’Harmattan.
·
BURLING Robert, 1962, « Maximization theories and the study of
economic anthropology »,
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American
Anthropologist, vol. 64, août.
·
CAILLÉ Alain, 1975, « Le travail improductif comme écart du
capital à soi-même »,
·
Cahiers d’économie
politique n° 1. — 1994, « Tout le monde gagne »,
La Revue du MAUSS semestrielle n° 4, «
À qui se fier ? », 2e semestre.
·
GODBOUT J.T., 1994, «
L’état d’endettement mutuel », La Revue du MAUSS
semestrielle n° 4, « À qui se fier ? », 2e semestre. — 2000,
Le Don, la Dette et l’Identité, La
Découverte/MAUSS.
·
GOUX, Jean-Joseph, 2000, Frivolité de la valeur, Blusson.
·
HOBBES, 1971, Léviathan, Sirey.
·
KULA Witold, 1970, Théorie
économique du système féodal, Mouton.
·
LACLAU Ernesto, 2000, La Guerre
des identités. Grammaires de l’émancipation, La
·
Découverte/MAUSS.
·
LATOUCHE Serge, 2001, La Déraison
de la raison économique, Albin Michel.
·
MARX, 1968, Économie et
philosophie (Manuscrits parisiens, 1844), La Pléiade, Marx,
Œuvres. Économie, II, 1968.
·
MÉDA Dominique, 1999, Quest-ce
que la richesse ?, Aubier-Flammarion.
·
WALRAS Léon, 1926, Éléments
d’économie politique pure, Paris, Pichon et Durande-Auzias.
[1]
Mais il est déjà concurrencé par la référence au
développement durable…
[2]
Le rôle de la philanthropie, et ses modifications récentes,
sont remarquablement analysés par Marc Abélès dans
Les nouveaux riches. Un ethnologue dans la
Silicon Valley [ 2002]. Cela étant, comme le suggère le spécialiste
mondial des études sur le tiers secteur, Lester Salomon (notamment dans son
intervention au colloque organisé par la Caisse des dépôts et consignations le
22 octobre 2002 sur le thème, « Philanthropie, tiers secteur et économie
sociale : une comparaison USA-France »), les différences idéologiques sont plus
importantes que les différences réelles. Les fondations américaines assurent à
peine plus de 1% du financement du tiers secteur américain. Une bonne partie du
financement de ce dernier provient des ventes réalisées par les organisations
non-profit sur le marché. Elles ne
sont
non-profit que pour autant
qu’elles ne distribuent pas leurs bénéfices, mais cela ne les empêche nullement
d’en faire. De manière générale, la tendance américaine est à un estompage
croissant des frontières entre organisations
non-profit et
for-profit, qui se pensent de plus en plus
complémentaires et dont les valeurs s’interpénètrent chaque jour
davantage.
[3]
Ces distinctions amènent à se demander si la référence à
l’économie solidaire n’est pas le fait, à titre principal, des régions de
culture à la fois catholique et marxiste…
[4]
Aux États-Unis, cette position a été défendue par Kenneth
Boulding.
[5]
On pourrait même soutenir qu’il n’existe de vraie richesse que
de ce qui a rapport avec le gratuit ou le gracieux, que de ce qui excède
radicalement la production, l’économique et l’utilitaire. Mais on ne peut
accéder généralement à la gratuité et à la grâce que pour autant que la
matérielle et l’utilité sont assurées.
[6]
D’où l’ambiguïté de tous les indicateurs de niveau de
développement humain, aujourd’hui en prolifération avancée, et qui tous tentent
l’évaluation sous une forme ou sous une autre de la « vraie » richesse, pensée
sur le modèle du PNB. Un PNB pondéré, enrichi par la prise en compte de
multiples externalités, un PNB généralisé, mais un PNB quand même…
[7]
Je ne fais que reprendre ici la définition marxiste du travail
improductif. Tout un ensemble d’activités peuvent être socialement nécessaires
voire indispensables tout en étant « improductives » en ce sens qu’elles ne
produisent pas de valeur marchande ajoutée [
cf. Caillé, 1975].
[8]
Il existe bien sûr une incomplétude du marché qui lui interdira
à jamais de fonctionner indépendamment des régulations politiques, des
ressources éthiques, etc., que lui fournissent les autres domaines d’action
sociale. Bref, il n’y a pas d’économie privée sans politique, sans culture,
etc. Mais cela n’empêche pas que cette économie ait une cohérence
économiquement autosuffisante. Les économies publique et solidaire
(associationniste) en revanche ne sont pas économiquement autosuffisantes (
self-regulated).
[9]
Polanyi écrit qu’il y a trois grands types d’échange :
réciprocité, redistribution et échange (dont un échange à taux préfixé et un
échange marchand proprement dit). Cette typologie est plus que problématique.
Comme les mousquetaires, les échanges qu’il distingue ne sont pas trois, mais
quatre. La redistribution, qui repose sur un prélèvement, peut difficilement
être considérée comme une forme d’échange. Et il est acrobatique de faire de
l’échange (par ailleurs posé comme double) à la fois la catégorie générale et
une (ou deux) catégorie(s) particulière(s). Mieux vaut proposer une typologie
des formes de circulation, et distinguer don, réciprocité, échange coutumier et
échange marchand.
[10]
Sur ce point, l’ouvrage de référence reste celui de Witold
Kula,
Théorie économique du système
féodal [ 1970], qui montre admirablement comment, entre le
XV
e et le XVI
e siècle, la
quasi-totalité des terres seigneuriales polonaises auraient été aussitôt en
faillite si elles avaient dû rémunérer la corvée au prix de marché du travail
salarié.