2003
Revue du Mauss
Avec mauss et polanyi, vers une théorie de l’économie plurielle
Jean-Louis Laville
La distinction entre infrastructure et superstructure à la base
du processus d’autonomisation de l’économie fait aujourd’hui l’objet d’une
profonde remise en question. Si le développement économique s’établit sur des
formes d’annexion des sphères culturelles à travers notamment la mobilisation
des capacités communicationnelles et informationnelles, cela signifie que les
frontières entre matérialité et interaction sociale s’estompent au profit d’une
plus grande perméabilité. Face aux risques inédits que pose l’expansion
actuelle du système capitaliste, « l’économie alternative » est porteuse
d’attentes fortes dont les nouveaux mouvements sociaux sont l’une des
manifestations. Peut-elle toutefois se passer d’une remise à plat des
présupposés théoriques hérités de l’économie orthodoxe sur lesquels sont
fondées certaines de ses propositions, mais aussi et surtout ses conceptions du
changement social ?
En effet, sous couvert de radicalité, la tentation est grande,
à l’instar des théories néoclassiques, de dénier ou d’évacuer les dimensions
politiques de l’économie. Bien des errements communautaires en témoignent,
envisager la transformation sociale par la seule pratique économique conduit à
faire l’impasse sur les médiations politiques et à leur préférer le registre de
la foi, teinté de religiosité ou de moralisme. Or si l’on se rapporte aux
enseignements du passé, on en perçoit aisément les écueils : prééminence des
avant-gardes et autres prophètes seuls susceptibles de livrer la vérité du
présent et d’éclairer les choix pour l’avenir; propension à invalider les
initiatives au motif qu’elles seraient impuissantes à inverser à elles seules
la logique du système.
La visée d’une autre économie, d’un autre monde, peut-elle se
passer d’une réflexion sur les conditions démocratiques de son actualisation ?
Cette contribution voudrait montrer que le débat sur les différentes acceptions
de l’économie mérite d’être réouvert au regard de cette interrogation. Il
permet d’enrichir la discussion sur les leviers potentiels du changement et les
conditions d’une transition. Il s’agit d’expliquer et de comprendre les
dimensions de l’activité économique occultées par la naturalisation de
l’économie dominante pour articuler cet effort d’intelligibilité avec une
conception des transformations socio-politiques s’arrimant sur le débat public.
Pour aller dans ce sens, Polanyi et Mauss, par leurs apports respectifs,
ouvrent la voie à un projet d’émancipation qui refuse l’oubli du politique que
porte paradoxalement la rhétorique révolutionnaire de l’efficacité.
LA RÉALITÉ PLURIELLE DE L’ÉCONOMIE : UN CADRE D’ANALYSE
La convergence entre Polanyi et Mauss est frappante puisque
leur analyse économique trouve son origine dans une même critique du
réductionnisme qui n’explique l’action économique que par l’intérêt matériel
individuel. Pour eux, l’action économique peut résulter du sentiment
d’appartenance et d’une intrication entre désintéressement et intérêt,
l’intérêt étant en outre plus large que l’intérêt matériel. Ils en déduisent
que la réalité de l’économie est plurielle et qu’elle est masquée par l’analyse
utilitariste.
Polanyi
[1] souligne la valeur heuristique d’un retour réflexif
sur la définition de l’économie. Comme le rappelle Caillé ici même, et sans
revenir en détail sur ce qu’il évoque, le terme d’économique que l’on utilise
couramment pour désigner un certain type d’activité humaine oscille entre deux
pôles de signification. Le premier sens, le sens formel, provient du caractère
logique de la relation entre fins et moyens : la définition de l’économique par
référence à la rareté s’appuie sur cette acception formelle. Le second sens, ou
sens substantif, insiste sur les relations et les interdépendances entre les
hommes et les milieux naturels où ils puisent leur substance. La définition
susbstantive intègre ces éléments comme constitutifs de l’économie. Cette
distinction entre la définition de l’économique par référence à la rareté ou au
rapport entre les hommes et avec leur environnement a été relevée dans
l’édition posthume des principes de Menger, initiateur de l’économie
néoclassique. Il indiquait alors deux directions complémentaires de l’économie,
l’une étant fondée sur la nécessité d’économiser pour répondre à l’insuffisance
des moyens, l’autre – qu’il appelait la direction « techno-économique » –
découlant des exigences physiques de la production sans qu’il soit fait
référence à l’abondance ou à l’insuffisance de moyens. Ces deux orientations
vers lesquelles peut tendre l’économie humaine proviennent « de sources
essentiellement différentes » et sont « toutes deux primaires et élémentaires »
[Menger, 1923, p. 77]. Cette discussion a été oubliée et n’est reprise dans
aucune présentation de l’économie néoclassique, les résultats de la théorie des
prix de Menger ayant favorisé la réduction par ses successeurs de l’économique
à son seul sens formel, réduction confortée par l’absence de traduction en
anglais de l’édition posthume de Menger
[2]. Polanyi suggère que cette réduction du champ de la
pensée économique a entraîné une rupture totale entre l’économique et le
vivant, comme le développent des économistes soucieux d’une réflexion
épistémologique sur leur science [Bartoli, 1977; Maréchal, 2001; Passet, 1996;
Perroux, 1970]. Il s’appuie sur cette distinction pour souligner deux traits
caractéristiques de l’économie moderne.
L’autonomisation de la sphère
économique assimilée au marché constitue le premier point.
L’occultation du sens substantif de l’économie débouche sur la confusion entre
l’économie et l’économie marchande au terme d’un long « repliement » des
physiocrates aux néoclassiques dont les étapes sont retracées par Passet [
1996, p. 31-37]. Le concept d’économie est élaboré par les physiocrates au
moment même où le marché s’institue en tant que mécanisme de mise en rapport de
l’offre et de la demande par les prix; mais chez Quesnay comme chez Smith, le
fondateur de l’école classique, et même si les caractéristiques du marché sont
attribuées à l’économie, la sphère économique n’est pas encore séparée du reste
de la société. La valeur d’un bien est par exemple, chez Smith indexée sur les
coûts engagés pour la produire; Ricardo formule en continuité une théorie de la
valeur-travail que Marx utilise pour une attaque sans précédent du libéralisme
prôné par l’école classique puisqu’il définit le système capitaliste par
l’exploitation du travailleur. C’est en réaction à cette contestation radicale
que sont jetées les bases de l’école néoclassique pour laquelle les fondements
de la valeur résident dans l’utilité-rareté. Une économie pure peut ainsi être
définie comme « la théorie de la détermination des prix sous un régime
hypothétique de libre concurrence absolue » [Walras, 1874, cité par Passet,
1996, p. 36] de laquelle sont exclus les phénomènes hors marché – sauf à les
expliquer par des échecs du marché comme dans l’économie néo-institutionnelle
ou l’économie des organisations qui ne reconnaissent d’autres solutions qu’en
substitution au marché posé comme principe premier.
L’identification du marché à un
marché autorégulateur constitue le deuxième point. Les hypothèses
rationaliste et atomiste sur le comportement humain autorisent l’étude de
l’économie à partir d’une méthode déductive par agrégation, grâce au marché,
des comportements individuels, sans considération du cadre institutionnel dans
lequel ils prennent forme. Considérer le marché comme autorégulateur,
c’est-à-dire comme mécanisme de mise en rapport de l’offre et de la demande par
les prix, conduit à passer sous silence les changements institutionnels qui ont
été nécessaires pour qu’il advienne et à oublier les structures
institutionnelles qui le rendent possible. Rosanvallon [ 1989, p. 221-222] a
caractérisé cette idéologie économique comme « la réduction du commerce au
marché comme seule forme “naturelle” de rapport économique [… ] L’échange,
nécessairement égalitaire, est considéré comme l’archétype de tous les autres
rapports sociaux [… ] L’harmonie naturelle des intérêts suffit à régler la
marche du monde; la médiation politique entre les hommes est considérée comme
inutile, voire nuisible ». Avec l’économie néoclassique, l’économie se donne
pour objet l’étude du comportement intéressé rationnel, avec une rigueur accrue
grâce à la formalisation mathématique. La recherche du gain maximal suffit à
expliquer le marché. Or, l’élément d’intégration qu’est le prix ne trouve pas
son origine dans des actions aléatoires d’échange : il relève d’un procès
institutionnalisé, c’est-à-dire qu’il est organisé socialement.
À ces deux points développés par Polanyi, on peut ajouter un
troisième point sur lequel ont insisté beaucoup d’auteurs dont Marx :
l’identification de l’entreprise moderne à
l’entreprise capitaliste. Dans une économie capitaliste fondée sur
la propriété privée des moyens de production, la création de biens suppose un
profit possible pour les détenteurs de capitaux. L’entreprise est une « unité
économique de profit, orientée en fonction des chances d’opération marchande,
et ce dans le but de tirer bénéfice de l’échange », selon Weber qui ajoute : «
Le compte de capital est donc au fondement de la forme rationnelle de
l’économie lucrative », puisqu’il permet de calculer si un surplus est dégagé «
par rapport à la valeur estimable en argent des moyens engagés dans
l’entreprise » [Weber, 1991, p. 14-15].
La reconnaissance de la société par actions donne les moyens
d’une concentration de capitaux inédite puisque les droits de propriété peuvent
être échangés sans que les détenteurs n’aient besoin de se connaître, la
médiation de la Bourse garantissant parallèlement une liquidité à leurs avoirs.
« Dans la mesure où le compte de capital est devenu universel, il est désormais
– et avec lui, les chances d’opération marchande – l’horizon tant de l’échange
des marchandises que celui de la production » [ ibid. ].
Alors que Polanyi dégage la pluralité des principes
économiques, Mauss [ 1923] reconnaît la pluralité des formes de propriété et
insiste sur le fait que l’organisation économique est un complexe d’économies
souvent opposées et façonné par des institutions sociales évolutives. « La
propriété, le droit, l’organisation ouvrière sont des faits sociaux, des faits
réels, correspondant à la structure réelle de la société. Mais ce ne sont pas
des faits matériels; ils n’existent pas en dehors des individus et des sociétés
qui les créent et les font vivre, qui en vivent. Ils n’existent que dans la
pensée des hommes réunis dans une société. Ce sont des faits psychiques. Les
faits économiques eux-mêmes sont des faits sociaux (monnaie, valeur, etc.),
donc des faits psychiques, tout comme les autres faits sociaux qui leur sont
connexes, qu’ils conditionnent et qui les conditionnent, le droit de propriété
par exemple » [ ibid., p. 76]. Si la
propriété individuelle ne peut être remise en cause, sauf à restreindre la
liberté, peuvent y être ajoutées « une propriété nationale et des propriétés
collectives par-dessus, à côté et en dessous des autres formes de propriété et
d’économie » [ ibid., p.
265].
Il n’y a pas un mode unique d’organisation de l’économie – qui
serait l’expression d’un ordre naturel –, mais un ensemble de formes de
production et de répartition qui coexistent. « Il n’y a pas de sociétés
exclusivement capitalistes [… ] Il n’y a que des sociétés qui ont un régime ou
plutôt – ce qui est encore plus compliqué – des systèmes de régime plus ou
moins arbitrairement défini par la prédominance de tel ou tel de ces systèmes
ou de ces institutions » [ ibid. ].
Pour Mauss, les représentations individuelles induisent des actions et des
pratiques sociales que les institutions normalisent par la politique, traçant
le cadre dans lequel les pratiques peuvent se déployer et influant en retour
sur les représentations. Les institutions sont changeantes parce que ce sont
des conventions sociales qui à la fois expriment et délimitent le champ des
possibles; leur étude peut permettre d’acquérir « la conscience précise des
faits et l’appréhension, sinon la certitude de leurs lois »; elle aide aussi à
se détacher de cette « métaphysique » dont sont imprégnés « les mots en -isme »
comme capitalisme [ ibid., p. 535].
Affirmer l’existence d’une société capitaliste revient à supposer une
coordination parfaite des représentations individuelles; il n’existe en réalité
qu’une dominante capitaliste puisqu’« un système économique se compose de
mécanismes institutionnels contradictoires, irréductibles les uns aux autres ».
La référence à une économie plurielle n’est sous-tendue par aucun présupposé de
consensus : elle constitue une grille d’analyse qui présente l’avantage de
respecter les faits et peut mettre à jour tant des complémentarités que des
tensions et des conflits entre diverses polarités économiques.
L’apport de Polanyi et de Mauss peut être interprété comme la
mise à disposition d’une grille d’analyse permettant d’appréhender le caractère
pluriel de l’économie réelle par la mise en évidence de l’existence d’une
diversité de principes économiques de répartition et de production en même
temps que par l’attention portée aux formes d’encadrement institutionnel du
marché.
LA SOLIDARITÉ DÉMOCRATIQUE : UN CONCEPT CENTRAL DANS LA RÉSISTANCE
À LA SOCIÉTÉ DE MARCHÉ
À partir de ce cadre d’analyse, il est concevable de décrypter
les ressorts à travers lesquels s’est manifestée la résistance à la société de
marché. De ce point de vue, il existe un lien particulier dans la modernité
entre la réciprocité et la redistribution que Mauss nous invite à penser dans
les conclusions de l’Essai sur le
don.
La solidarité, pourtant, ne saurait être idéalisée.
L’inclination à aider autrui, valorisée comme un élément constitutif de la
citoyenneté responsable, porte en elle la menace d’un « don sans réciprocité »
[Ranci, 1990], ne permettant comme seul retour qu’une gratitude sans limites et
créant une dette qui ne peut jamais être honorée par les bénéficiaires. Les
liens de dépendance personnelle qu’elle favorise risquent d’enfermer les
donataires dans leur situation d’infériorité. Autrement dit, elle est porteuse
d’un dispositif de hiérarchisation sociale et de maintien des inégalités adossé
sur les réseaux sociaux de proximité.
À cette version « bienveillante » s’oppose toutefois une
version de la solidarité comme principe de démocratisation de la société
résultant d’actions collectives. Cette seconde version suppose une égalité de
droit entre les personnes qui s’y engagent. Moins présente dans les pays
anglo-saxons, elle a façonné en partie les réalités sud-américaines [Ortiz,
Munoz, 1997; Gaiger, 2001; Carvalho da França 2001] et celles de l’Europe
continentale [Evers, Laville, 2003].
Si l’on retrace sa genèse, la solidarité démocratique à
laquelle se rapporte prioritairement l’économie solidaire révèle son épaisseur
tant historique que théorique. Contre « le capitalisme utopique » [Rosanvallon,
1979], la solidarité a été le concept mobilisé pour inventer des protections
susceptibles de limiter les effets perturbateurs de l’économie de marché. En
outre, la solidarité démocratique montre deux faces : une face réciprocitaire
qui désigne le lien social volontaire entre citoyens libres et égaux; une face
redistributive qui pointe les normes et les prestations de l’État pour
renforcer la cohésion sociale et corriger les inégalités. Les études
historiques montrent qu’à partir du XVIIIe siècle, des
espaces publics populaires ont existé, qui se sont manifestés en particulier
par un foisonnement associationniste dans la première moitié du
XIXe siècle et dont l’une des principales revendications a
été celle de l’organisation du travail [Chanial, 2001; Laville 1999;
La Revue du MAUSS, 2000]. La
solidarité démocratique y est abordée comme une réciprocité volontaire unissant
des citoyens libres et égaux en droit, contrastant avec la charité et la
philanthropie qui reposent sur l’inégalité des conditions. Face à l’échec de la
prophétie libérale selon laquelle la suppression des entraves au marché
équilibrerait forcément l’offre et la demande de travail, de très nombreuses
réactions ont lié la résolution de la question sociale et l’auto-organisation
populaire. Dans les associations ouvrières et paysannes s’interpénètrent
production en commun, secours mutuel et revendication collective. Elles
esquissent le projet d’une économie qui pourrait être fondée sur la fraternité
et la solidarité tout en invalidant la thèse de la discontinuité entre espace
public et économie [Laville, 1999].
Au fur et à mesure que progressent productivisme et
capitalisme, cet élan réciprocitaire, touché par la répression, s’essouffle
toutefois. La solidarité prend progressivement une autre signification : celle
d’une dette sociale entre groupes sociaux et à l’égard des générations passées
au règlement de laquelle l’État a pour mission de veiller en canalisant les
flux de la redistribution.
Parallèlement, l’associationnisme pionnier conquiert droit de
cité tout en donnant naissance aux différentes institutions que sont les
syndicats, les mutuelles, les coopératives et les associations sans but
lucratif. Le projet d’une économie solidaire s’efface et laisse la place à des
organisations d’économie sociale qui ne sont pas épargnées par la banalisation.
Le mouvement syndical s’en éloigne et pèse pour l’instauration d’un
État-providence redistributif comme pour la reconnaissance de droits sociaux
dans les entreprises. L’État élabore un mode spécifique d’organisation, le
social, qui rend praticable l’extension de l’économie marchande en la
conciliant avec la citoyenneté des travailleurs. La sécurité obtenue se paie
toutefois d’un abandon de l’interrogation politique sur l’économie.
Quoi qu’il en soit, la relative démocratisation de l’économie
obtenue après bien des luttes l’a donc été au nom de la solidarité. Ce concept
lié à l’émergence de la sociologie en tant qu’il opérait une rupture par
rapport à l’imaginaire libéral et son individualisme contractualiste s’est
d’abord organisé sous une forme réciprocitaire qui avait une vocation
économique, puis s’est développé par la redistribution publique englobant les
associations volontaires dans une relation tutélaire. L’interdépendance
évolutive entre action associative et action publique est d’ailleurs l’un des
enseignements majeurs d’une rétrospective historique. Avec la réactualisation
de l’économie solidaire, il ne s’agit pas de remplacer l’État par la société
civile, mais de combiner la solidarité redistributive avec une solidarité plus
réciprocitaire pour renforcer la capacité d’auto-organisation de la
société.
Cette conclusion, selon laquelle la solidarité démocratique
introduit la réciprocité entre citoyens dans l’espace public en même temps
qu’elle fonde une redistribution dans un État de droit, amène à se distancier
d’auteurs comme Godbout [ 2000] qui privilégient le don par rapport à la
réciprocité et à la solidarité. Il s’agit de plaider pour une identification
prioritaire de ce qui est commun à ces notions et que la genèse du concept
englobant de solidarité aide à reconstituer.
Malgré les risques continuels de basculement dans un registre
stratégique ou fonctionnel d’autant plus violent qu’il est recouvert par un
discours axé sur la libre communication, la réciprocité est essentielle pour
que soient formulées des questions émergeant du monde vécu dans des espaces
publics autonomes qui maintiennent un potentiel d’autodétermination de la
société [Chanial, 2001].
Ce qui est propre à la modernité, c’est donc probablement moins
le don aux étrangers que la réciprocité dans l’espace public; par ailleurs,
c’est moins le sens attribué au geste du don qui peut délivrer de la menace de
domination que l’égalité entre donataire et donateur qui s’éprouvent dans
l’expérience réciprocitaire quand son accès est ouvert à des citoyens libres et
égaux en droit, ce qui correspond à la première définition de la solidarité
démocratique. La dette positive peut d’autant plus exister que l’on est libéré
du sentiment de supériorité du donneur. Comme le dit Ranci [ 1990, p. 381],
pour que le don n’enferme pas dans la dépendance qu’engendre l’asymétrie, il
doit être inscrit dans un système de relations qui, en le limitant et le
soumettant à des règles collectives destinées à stabiliser les conditions de sa
circulation, rend possible la réciprocité et l’inversion des positions entre
receveur et donneur.
Par ailleurs, le passage à la seconde définition de la
solidarité démocratique fondée sur la redistribution peut indéniablement
conduire à une obligation niant la liberté si elle émane d’une autorité
publique qui s’est bureaucratisée et devient l’instrument d’une colonisation
des mondes vécus par les systèmes.
Mais ce risque n’éliminera pas l’interdépendance entre
réciprocité et redistribution. La différence entre réciprocité et
redistribution ne saurait faire oublier leur engendrement mutuel que la commune
référence à la solidarité révèle. Pour reprendre les termes de Godbout [ 2000],
la solidarité mécanique ne peut s’instituer que par l’exercice de la solidarité
libre; ce sont des actions collectives basées sur la réciprocité qui ont fourni
les matrices de l’action publique redistributive. C’est pourquoi on ne peut
qu’à nouveau se démarquer quelque peu de lui en disant que la solidarité a un
versant utilitariste, mais ne relève pas en dernière instance de l’utilitarisme
: c’est moins le résultat qui compte que l’instauration d’un lien démocratique
non contractuel. L’histoire de la protection sociale est jalonnée de
dispositifs « dont la force a justement consisté à subordonner la règle de
calcul à une règle symbolique, à inventer des nouveaux espaces et de nouvelles
formes de réciprocité, irréductibles au jeu exclusif des intérêts » [Chanial,
2001, p. 212].
La solidarité étatique ne présuppose pas une appartenance
commune : elle ne peut s’établir sans se confronter à la question des limites
de la communauté politique et scelle donc autant des relations d’alliance
qu’elle ne signale leurs frontières. Elle n’est pas tout entière du côté de
l’obligation, mais elle articule liberté et obligation puisque c’est
l’obligation qui fonde la liberté dans l’assurance en généralisant le principe
de mutualisation. Elle est un prolongement de l’esprit du don comme l’avance
Mauss [ 2001, p. 263]. L’assurance sociale est pour Jaurès un droit «
sanctionné par un sacrifice légal », « elle constitue bien un jeu d’obligations
et de sacrifices réciproques, un espace de dons mutuels constitutif, comme le
rappelle Castel, d’une propriété sociale »; à condition, ajoute le même Jaurès,
qu’elle soit non « un rouage de l’État », mais « une œuvre vivante dans
laquelle le prolétariat aura l’exercice de sa force d’aujourd’hui et
l’apprentissage de sa gestion de demain » [Chanial, 2001, p. 216]. Avec Mauss
et Jaurès, le concept de solidarité démocratique conduit donc à insister sur
les rapports étroits entre don, réciprocité et redistribution, au lieu de
souligner leurs différences.
D’UN DOUBLE MOUVEMENT À UN PROJET DE TRANSFORMATION
Finalement, l’économie abordée comme la combinaison du marché
autorégulateur et de la société de capitaux donne lieu à un autre développement
: le projet d’une société enracinée dans le mécanisme de sa propre
économie.
L’économie de marché, quand elle ne connaît pas de limites,
débouche sur la société de marché dans laquelle le marché englobe et suffit à
organiser la société; la recherche de l’intérêt privé réalise le bien public
sans passer par la délibération politique. L’irruption de cette utopie d’un
marché autorégulateur différencie la modernité démocratique des autres sociétés
humaines dans lesquelles des éléments de marché ont existé sans qu’il y ait eu
projet de les agencer en un système autonome.
Mais l’horizon de la société de marché s’est révélé impossible
à atteindre, la société ayant réagi à cette perspective, en particulier par le
recours à la notion de solidarité. Les inscriptions institutionnelles de cette
régulation du marché ont été multiples et procèdent de ce que Callon [ 1999]
pourrait appeler un cadrage-débordement du marché.
Contre la réduction de l’économie
au marché, le principe de la redistribution a été mobilisé. Un autre
pôle est tout aussi constitutif de la modernité démocratique que l’économie
marchande, celui de l’économie non marchande qui correspond à l’économie dans
laquelle la distribution des biens et services est confiée à la redistribution.
L’économie marchande n’a pu réaliser la promesse d’harmonie sociale dont elle
était porteuse. Au contraire, avec la montée de la question sociale, se fait
jour la nécessité de promouvoir des institutions susceptibles d’en contrecarrer
les effets destructeurs. Si l’idée d’une économie basée sur la réciprocité
s’est progressivement estompée, un autre principe économique que le marché, la
redistribution, a été mobilisé à travers l’action publique.
L’État social confère aux citoyens des droits individuels grâce
auxquels ils bénéficient d’une assurance couvrant les risques sociaux ou d’une
assistance constituant un ultime recours pour les plus défavorisés. Le service
public se définit ainsi par une prestation de biens ou services revêtant une
dimension de redistribution (des riches vers les pauvres, des actifs vers les
inactifs… ) dont les règles sont édictées par une autorité publique soumise au
contrôle démocratique [Strobel, 1995].
Contre la confusion entre marché
et marché autorégulateur, un cantonnement du marché s’est opéré par son
encadrement institutionnel. S’il existe une tendance propre à la
modernité de désencastrement du marché, elle a été contre-carrée par des
réactions récurrentes de la société ayant pour but de « socialiser » le marché,
c’est-à-dire de l’inscrire dans un ensemble de règles élaborées à partir d’un
processus de délibération politique. Autrement dit, la tension entre
désencastrement et encastrement peut être considérée comme constitutive de
l’économie marchande moderne. Historiquement, à un ensemble de marchés régulés
s’est substitué au XXe siècle une poussée vers
l’établissement d’un marché autorégulateur qui a lui-même engendré la création
d’institutions régulatrices [Verley, 1999, p. 66-69]. « La plupart des marchés
qui existent aujourd’hui sont avant tout des règles, des institutions, des
réseaux qui encadrent et contrôlent la formation et la rencontre de l’offre et
de la demande. » Mais ils sont contestés à leur tour par des élans de
dérégulation appelant à « l’alignement de ces marchés divers sur la norme
idéale et impersonnelle du marché concurrentiel parfait, à la désocialisation
des marchés » [Gadrey, 1999].
À cela s’ajoutent des tentatives
pour fonder et donner droit de cité à des entreprises non
capitalistes. Le modèle de base de l’entreprise dans la théorie
néoclassique est celui où les droits de propriété sont détenus par les
investisseurs.
Dans ce cadre, l’objectif de l’entreprise se résume à la
maximisation du profit, c’est-à-dire à l’accumulation du capital financier. Le
facteur travail est subordonné à cette logique d’accumulation. Face à ce modèle
largement dominant dans la théorie économique, des analyses ont montré
la diversité des formes de propriété,
c’est-à-dire la diversité des personnes qui peuvent détenir les droits de
propriété, et donc des objectifs d’une entreprise. Les finalités d’une
entreprise dépendent de la configuration des droits de propriété, c’est-à-dire
des parties prenantes qui sont détentrices de ces droits puisqu’elles
déterminent les objectifs.
Contrairement aux entreprises capitalistes, certaines
entreprises ne sont pas détenues par les investisseurs, mais par d’autres types
de parties prenantes et, par conséquent, leurs objectifs se différencient de
l’accumulation du capital. Comme le soulignent Hansmann [ 1996] ou Gui [ 1991],
il y a autant de formes potentielles de propriété que de types de parties
prenantes : parmi ceux-ci, en dehors des investisseurs, figurent les
travailleurs, les consommateurs… De nombreuses études ont pris pour objet des
organisations dans lesquelles les propriétaires ne sont pas des investisseurs.
La littérature sur l’autogestion s’est penchée sur les entreprises organisées
par les travailleurs. L’analyse du monde des coopératives a également mis en
évidence, aux côtés des entreprises aux mains des travailleurs, celles détenues
par les consommateurs ou les fournisseurs. Dans l’évaluation de l’activité
économique, ce sont d’autres critères que la rentabilité du capital financier
qui sont alors valorisés : l’accès à un approvisionnement, la qualité de
prestation d’un service [Rose-Ackermann, 1986]. La mise en œuvre de l’action
économique renvoie ainsi plus à la réciprocité dans laquelle « le lien prime
sur le bien » qu’à la maximisation de l’intérêt individuel.
Les réactions face à l’utopie de la société de marché ont donc
été diverses :
mobilisation d’autres principes économiques, création
d’institutions limitant la sphère du marché et édictant des règles la
concernant, adoption de formes de propriété autres que capitalistes. L’économie
dans la modernité démocratique est donc prise dans un double mouvement : un
premier mouvement exprime la tendance à son désencastrement, un second
mouvement exprime la tendance inverse au réencastrement démocratique de
l’économie.
Avec le retour de l’utopie de la société de marché par le biais
du néolibéralisme, c’est la première tendance qui est réactivée. La teneur de
la réplique démocratique s’avère cruciale. À défaut, le désir de libération
risque de s’inverser en son contraire dans les crispations identitaires
conduisant aux affrontements entre « Mac World » et « Djihad » pour reprendre
les termes imagés de Barber [ 1996]. La mondialisation du marché et son
extension à des domaines qu’il ne touchait pas auparavant aurait pour
corollaire la montée de l’intégrisme religieux. Si le risque est réel et
confirmé par de dramatiques événements, c’est que la perspective de la société
de marché s’est déjà révélée incompatible avec la démocratie au cours du
XXe siècle. Comme l’enseigne l’étude historique, la vision
économique du monde quand elle devient une fin en soi dénie aux processus
démocratiques le droit de définir un sens et un projet humains [Roustang, 2002,
p. 12]. L’extension du marché « a rencontré un contre-mouvement contrôlant
cette expansion dans des directions déterminées pour protéger la société » qui
était toutefois « compatible, en dernière analyse, avec l’autorégulation du
marché, et, partant avec le système de marché lui-même » [Polanyi, 1983, p.
179, cité par Roustang, 1998, p. 182]. D’où le passage, selon lui, à « une
grande transformation » qui aurait libéré la société des menaces que faisait
peser sur elle le libéralisme économique.
Mais, comme le rappelle Dumont [ 1983], cette tentative a
débouché avec les régimes fascistes et communistes sur la destruction de la
liberté et le règne de l’oppression. La conciliation de la liberté et de
l’égalité n’a pas pu être assurée par une grande transformation, mais par un «
alliage sans formule précise ». En désignant de cette façon les compromis entre
marché et État propres à la période d’expansion après la Seconde Guerre
mondiale, Dumont sous-estime la cohérence des sociétés industrielles fordistes
et providentialistes dans lesquelles des règles sociales s’imposaient à
l’économie marchande de par la législation et la négociation collective, et
dans lesquelles était également organisé un vaste ensemble redistributif
d’économie non marchande dont les règles étaient édictées par l’État social.
Mais il relève à juste titre le caractère réversible de ce compromis dont
l’offensive néolibérale a sapé les fondements en exonérant le marché de
certaines règles sociales perçues comme des rigidités et en délégitimant une
économie non marchande dont la faiblesse tenait à sa bureaucratisation par
assujettissement de l’usager. Cette reversibilité devient évidente aujourd’hui.
Le fait de conditionner le progrès social aux prélèvements opérés sur
l’économie marchande débouche sur une contradiction : d’un côté, il serait
souhaitable de limiter le marché pour qu’il ne s’étende pas à toutes les
sphères de la vie humaine et que des relations solidaires soient préservées; de
l’autre côté, il serait tout aussi souhaitable que la croissance marchande soit
la plus élevée possible afin de dégager le maximum de moyens pour financer les
systèmes de redistribution qui attestent de la solidarité entre groupes
sociaux.
Pour sortir de cette apparente impasse, il devient nécessaire
de prendre en compte toutes les démarches qui, concrètement, refusent une
marchandisation sans cesse accrue de la vie sociale. C’est toute l’importance
des initiatives d’économie solidaire abordées dans le dossier de ce numéro. Par
leur présence multiforme, elles participent d’une contestation des évolutions
que l’idéologie néolibérale présente comme inéluctables. Si ces initiatives
sont en mesure de se regrouper au-delà de leurs inscriptions sectorielles,
d’approfondir l’évaluation de leurs enjeux et de leurs implications au regard
des régulations publiques, de s’allier avec les mouvements sociaux qui
partagent leurs finalités, elles peuvent contribuer à la démocratisation de
l’économie et de la société.
Deux leçons majeures émanent de l’histoire du
XXe siècle. D’abord, l’action en faveur d’une société de
marché est sous-tendue par le souci de la liberté individuelle; ensuite, la
soumission de l’économie à une volonté politique sous prétexte d’égalité a
débouché sur la suppression des libertés. Ces deux solutions en sont donc
venues à mettre en cause la démocratie, ce qu’ont voulu les systèmes
totalitaires et ce à quoi aboutit, d’une autre manière, la subordination du
pouvoir politique à celui de l’argent [Lazar, 2002]. Si l’on refuse cet
horizon, la question posée est donc celle d’institutions qui soient en mesure
d’assurer la pluralisation de l’économie pour l’inscrire dans un cadre
démocratique, ce que la logique du gain matériel compromet quand elle devient
la seule et qu’elle ne rencontre plus de limites. La réponse à cette question
ne peut être cherchée qu’à partir d’inventions institutionnelles ancrées dans
des pratiques sociales; ce sont elles qui peuvent indiquer les voies d’une
réinscription de l’économie dans des normes démocratiques. La restauration des
compromis antérieurs est vouée à l’échec [Laville, 2000] et la réflexion sur la
conciliation entre égalité et liberté – qui demeure le point nodal de la
démocratie dans une société complexe – ne peut progresser que par la prise en
compte des réactions émanant de la société. C’est un autre point d’accord entre
Mauss et Polanyi : il s’agit de s’appuyer sur des pratiques pour informer sur
leur existence et les analyser, autrement dit de partir du « mouvement
économique réel » et non pas d’un projet de réforme sociale plaqué sur la
réalité. C’est toute une conception des changements sociaux qui s’exprime là :
des changements qui « ne commandent nullement ces alternatives révolutionnaires
et radicales, ces choix brutaux entre deux formes de société contradictoires »,
mais qui « se font et se feront par des procédés de construction de groupes et
d’institutions nouvelles à côté et au-dessus des anciennes » [Mauss, 2001, p.
265].
Avec Mauss et Polanyi s’esquissent les fondements théoriques
d’une approche plurielle de l’économie et s’amorce une réflexion sur le
changement social qui ne se satisfait pas de l’évocation rituelle d’un
renversement du système. Autrement dit, à la place d’un appel abstrait à une
économie alternative se dessine la voie concrète d’« alteréconomies » ouvrant
le champ des possibles.
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[1]
Cette partie s’appuie en particulier sur l’avant-propos et les
trois premiers chapitres de l’ouvrage de Karl Polanyi [ 1977].
[2]
Comme le mentionne Polanyi, Hayek, en qualifiant ce manuscrit
de « fragmentaire et désordonné », s’est livré à une manœuvre éditoriale visant
à le déconsidérer, justifiant ainsi qu’on ne le traduise pas.