2003
Revue du Mauss
Richesse et gratuité l’indice de développement humain
[1]
Amartya Sen
L’IDH, qui est en quelque sorte devenu l’emblème du
Rapport mondial sur le développement
humain, réussit assez bien à suppléer au PNB pour mesurer le
développement. Reposant sur trois composantes distinctes – l’espérance de vie,
le niveau d’éducation et le revenu par habitant –, il ne se concentre pas
exclusivement sur l’opulence économique (contrairement au PNB). Dans les
limites de ces trois composantes, l’IDH a permis d’élargir considérablement
l’attention empirique que reçoit l’évaluation des processus de
développement.
Cependant, l’IDH, qui est un indicateur sommaire, ne doit pas
être considéré comme autre chose qu’une incitation à s’intéresser à la richesse
des informations contenues dans le Rapport
mondial sur le développement humain. Je dois reconnaître qu’au
départ, je ne voyais pas grand intérêt dans l’IDH en tant que tel. Il s’est
trouvé que j’ai eu le privilège de participer à sa conception. J’ai même fait
part de mon grand scepticisme à Mahbub ul Haq, père du
Rapport mondial sur le développement
humain, concernant le fait de se concentrer sur un indicateur
sommaire de ce type, d’essayer de saisir dans un chiffre unique la réalité
complexe que représentent le développement humain et la misère. Face à cet
indicateur sommaire qu’est l’IDH, le reste du Rapport mondial sur le développement humain
renferme un grand nombre de tableaux ainsi qu’une profusion d’informations sur
divers éléments sociaux, économiques et politiques qui exercent une influence
sur la nature et la qualité de la vie. Il était donc logique de se demander
pourquoi attirer l’attention sur un indicateur synthétique sommaire qui ne
pouvait pas rendre compte de bon nombre de riches informations qui rendent le
Rapport mondial sur le développement
humain si intéressant et si important.
Cet aspect sommaire n’avait pas échappé à Mahbub. Il ne pouvait
nier que l’IDH ne constituait qu’un indicateur du développement très limité.
Mais après quelques hésitations initiales, Mahbub s’est persuadé que la
prédominance du PNB (un indicateur trop utilisé et trop mis en avant, qu’il
voulait remplacer) ne serait pas remise en cause par une série de tableaux.
Selon lui, les lecteurs les considéreraient avec respect, mais quand ils
voudraient utiliser une mesure synthétique du développement, ils retourneraient
au PNB en raison de sa simplicité et de sa commodité. En écoutant Mahbub, je me
suis souvenu des vers d’un poème de T. S. Eliot, Burnt Norton : « Le genre humain/ne peut pas
supporter trop de réalité. »
« Nous avons besoin d’une mesure, disait Mahbub, aussi simple
que le PNB– un seul chiffre –, mais qui ne soit pas aussi aveugle que lui face
aux aspects sociaux de la vie humaine. » Mahbub espérait non seulement que
l’IDH améliorerait, ou du moins compléterait utilement le PNB, mais aussi qu’il
susciterait un intérêt pour les autres variables qui sont amplement analysées
dans le Rapport mondial sur le développement
humain.
Mahbub avait tout à fait raison en cela, je dois l’admettre, et
je me réjouis que nous n’ayons pas essayé de l’empêcher de chercher une mesure
sommaire.
Par une utilisation judicieuse du pouvoir d’attraction de
l’IDH, Mahbub a réussi à attirer l’attention des lecteurs sur le large éventail
de tableaux statistiques et d’analyses critiques détaillées qui sont présentés
dans le Rapport mondial sur le développement
humain. Cet indicateur simple était clair et a reçu une attention
soutenue. Il a permis à la réalité complexe contenue dans le reste du rapport
de trouver un lectorat intéressé.
[1]
Contribution spéciale au
Rapport
mondial sur le développement humain ( 1999). Ce texte est tiré du
rapport remis au CERC par B.Perret en janvier 2002,
Indicateurs sociaux : état des lieux et
perspectives (dont on lira juste, après le texte de Sen, la partie
2).