2003
Revue du Mauss
Indicateurs sociaux et théorie sociale L’introuvable fondement
théorique de l’évaluation du bien-être social
Bernard Perret
Le texte qui suit est extrait d’un rapport intitulé «
Indicateurs sociaux : état des lieux et perspectives », remis en janvier 2002
au Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale
[1]. Dans ce rapport, les
indicateurs sociaux ne sont pas envisagés comme des recueils de statistiques
sociales, mais comme des dispositifs de mise en forme (et, le cas échéant, de
mise en scène) de l’information sociale orientés vers l’évaluation synthétique
des états de la société, à des fins – notamment – de compte rendu politique (ce
que l’on appelle parfois le
reporting
social) et de comparaison (dans le temps et dans l’espace)
.
La question des indicateurs sociaux est sous-tendue par la
volonté de développer l’usage des statistiques sociales et de contrebalancer
l’influence de la quantification économique sur la décision publique. Après
avoir connu une certaine vogue dans les années soixante et jusqu’au milieu des
années soixante-dix, dans un contexte marqué par un ensemble de tentatives de
rationalisation du gouvernement par la connaissance dont participaient
également la modélisation macro-économique et la rationalisation des choix
budgétaires (RCB), la recherche sur les indicateurs sociaux a connu une éclipse
dans les années quatre-vingt (non sans lien avec les crises économiques et la
vague néo-libérale). Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, les
indicateurs sociaux connaissent un regain d’intérêt. On assiste notamment à la
multiplication de tentatives pour élaborer des indicateurs socio-économiques
synthétiques (indicateurs de « développement humain », de « santé sociale », de
« progrès véritable », de « bien-être économique », etc.), susceptibles de
constituer des compléments, voire des alternatives au PIB (produit intérieur
brut). Non dénuées d’impact médiatique (le meilleur exemple à cet égard étant
l’indicateur de développement humain du PNUD), ces tentatives d’évaluation du
bien-être social souffrent cependant d’une absence notoire de fondement
théorique.
Parallèlement à l’examen des problèmes épistémologiques posés
par l’élaboration d’indicateurs synthétiques, la question des indicateurs
sociaux peut être abordée sous l’angle institutionnel. L’élaboration d’un
système d’indicateurs peut être vue comme une opération de sélection et
d’agrégation de l’information dont la légitimité, compte tenu des enjeux
politiques d’une évaluation des états de la société et de l’absence avérée de
théorie susceptible de fonder une telle évaluation, ne peut être purement
scientifique.
D’où l’idée d’inscrire de manière plus explicite cette
opération de jugement dans une procédure à la fois sociale et scientifique
susceptible de renforcer sa pertinence et sa légitimité. Un système
d’indicateurs sociaux doit en effet refléter les faits et tendances les plus
significatifs dans un contexte social et politique donné.
Dans la ligne de ces considérations, la commande de Jacques
Delors, président du CERC, ne concernait pas les aspects techniques et
substantiels de l’information sociale, mais d’une part, les fondements
théoriques, et d’autre part, les aspects politiques et communicationnels du
compte rendu social. Plus précisément, il s’agissait de :
- dresser un état des lieux des systèmes d’indicateurs
sociaux et de leur utilisation au niveau national et international;
- faire le bilan des développements théoriques récents dans
les champs de l’économie et de la sociologie ayant rapport avec les indicateurs
sociaux (inégalités, bien-être, capital social, qualité de la vie);
- faire des propositions techniques (cadre de présentation)
et institutionnelles en vue de mettre en place un nouveau dispositif national
d’indicateurs sociaux.
Sur ce dernier point, le rapport se prononce pour la création
d’une Commission nationale des indicateurs sociaux composée de chercheurs en
sciences sociales, d’élus et de représentants de la société civile, travaillant
en étroite collaboration avec les services d’études et de statistiques de
l’administration. Ses missions seraient les suivantes (extrait de la conclusion
du rapport) :
- « Élaborer chaque année un “tableau de bord social” dans le
cadre d’un “Rapport annuel sur le développement social” de la France. Ce
tableau de bord serait assorti d’un commentaire justifiant le choix des
indicateurs et analysant la portée et les causes des évolutions constatées. Il
pourrait notamment comprendre des indices synthétiques sur les thèmes suivants
: inégalités, pauvreté/exclusion, état de santé, sous-emploi, qualité de
l’emploi, qualité de la vie, capital humain, capital social. En complément du
tableau de bord, le rapport comprendrait chaque année une ou plusieurs
monographies relatives à des aspects particuliers de l’évolution sociale (dans
le style du Portrait social de la
France de l’INSEE).
- Relayer et commenter les travaux internationaux (et
notamment européens) en matière d’indicateurs sociaux. Rechercher une
articulation entre les indicateurs français et les indicateurs utilisés dans
les comparaisons internationales; étudier la faisabilité et l’intérêt d’une
régionalisation des indicateurs en lien avec les conseils régionaux.
- Participer à l’animation du débat social autour des
indicateurs et, en particulier, rechercher les moyens d’une expression directe
des citoyens sur le choix des indicateurs (comme cela est envisagé au Canada
pour les indicateurs de qualité de la vie). »
* * *
L’objectif des développements qui suivent n’est pas de
présenter, fût-ce de manière très résumée, les résultats obtenus par la théorie
économique du bien-être, mais seulement d’évaluer son apport possible à une
réflexion sur les indicateurs sociaux, à partir de deux questions. La première
est relative à la possibilité de traiter du bien-être social de manière
normative, en laissant hors champ les jugements politiques et moraux sur les
finalités du développement social. La seconde a trait à la nature des biens
(économiques ou autres) qui doivent être pris en comptepour évaluer le
bien-être.
LES APPROCHES ÉCONOMIQUES ET LEURS LIMITES
La richesse au sens de la
comptabilité nationale : une évaluation marchande
Le reproche fait à la comptabilité nationale de ne pas
fournir de mesure pertinente du bien-être social relève largement du faux
procès. Le projet même d’établir une comptabilité dicte en effet le choix
d’évaluer les richesses à l’aune d’un équivalent général qui ne peut être que
monétaire. Cela étant posé, une conséquence logique, pas toujours bien
comprise, de ce choix est de placer l’évaluation marchande à la source des
évaluations de la richesse. Comme le résume fort clairement Edmond Malinvaud, «
le seul principe d’agrégation qui parut viable fut d’utiliser pour chaque bien
ou service l’unité monétaire, ou plus exactement de donner à la production une
valeur monétaire, par référence au prix auquel elle était vendue, ou aurait pu
être vendue » [Malinvaud, 1991, p. 54].
L’un des problèmes auquel se heurte actuellement la
comptabilité nationale, et qui justifie certaines des critiques qui lui sont
adressées, résulte du poids croissant d’activités économiques pour lesquelles
cette convention marchande ne fournit pas de réponse claire. Le caractère peu
satisfaisant de la mesure de la productivité des services révèle la fragilité
du partage volume-prix dès que la production n’est plus faite d’objets
matériels standardisés. Que l’on soit mieux soigné, que les professeurs soient
plus compétents, les administrations plus efficaces, etc., constituent
indéniablement des faits économiques que l’on devrait pouvoir mesurer. Or, la
comptabilité nationale ne le permet pas [ cf. Gadrey, 1996]. La modification de la
structure de la production en faveur des services et de l’immatériel rend de ce
fait plus douteuse la signification du taux de croissance de l’économie. Il
n’est cependant pas évident que la solution consiste à remettre en cause la
philosophie actuelle des comptes nationaux pour essayer d’y faire entrer par
exemple, une mesure de l’utilité sociale des activités de service. Le gain
d’information risquerait d’être bien maigre comparé à l’inconvénient d’une
perte de cohérence du système. Reste que cela n’interdit pas d’élaborer des
indicateurs de bien-être économique au sens d’Osberg et Sharpe partiellement
fondés sur les données de la comptabilité nationale.
De fait, le procès du taux de croissance est d’abord celui de
son utilisation, réelle ou supposée, comme mesure de l’évolution de la richesse
et du bien-être social. Il se nourrit pour une bonne part de la confusion entre
production, richesse, utilité et bien-être introduite par les formulations
courantes de la théorie du bien-être. Les termes d’utilité et de bien-être ne
font pas partie du vocabulaire de la comptabilité nationale : on ne trouvera
pas un seul spécialiste de cette discipline pour prétendre que la consommation
des ménages fournit une mesure de leur bien-être. En revanche, la théorie
économique du bien-être assimile le bien-être social à l’utilité sociale,
fonction des utilités individuelles elles-mêmes fonction des niveaux de
consommation. L’utilité n’est pas à proprement parler un équivalent de la
richesse (de la valeur), mais elle en dépend directement et exclusivement. Nul
ne contestera qu’un accroissement général de la production, toutes choses
égales d’ailleurs, améliore le bien-être, mais cela ne signifie pas que l’on
puisse se limiter à des fonctions de bien-être social dont les seuls arguments
sont des biens pris en compte dans le calcul du PNB.
Les théories du bien-être et du
choix social conduisent à une impasse
Cette critique vaut pour toutes les fonctions d’utilité,
indépendamment de leur capacité à prendre en compte la question des inégalités.
Dans sa version la plus sommaire (définissant l’utilité sociale comme la somme
des utilités individuelles), l’utilitarisme ignore les problèmes de répartition
et présente un biais évident en faveur des inégalités (dans la mesure où
celles-ci peuvent être favorables à un accroissement global de la richesse).
Cette première critique n’atteint pas l’ensemble de l’économie du bien-être,
dans la mesure où rien n’interdit d’utiliser des fonctions de type Rawls, W =
min (U 1,…. Un), qui font dépendre le bien-être global de celui des plus
démunis. On s’attachera ici à deux critiques plus fondamentales qui visent
toute formulation faisant usage d’une fonction d’utilité.
La première critique a été formulée depuis longtemps par les
économistes eux-mêmes et elle est au point de départ de la « nouvelle économie
du bien-être » : d’un point de vue logique, rien n’autorise à supposer la
comparabilité (ou la commensurabilité) des utilités individuelles (postulat
individualiste). Or, toute fonction d’utilité suppose qu’il existe une commune
mesure des bonheurs individuels [
cf.
Greffe, 1994]. La seconde critique semble viser également la nouvelle économie
du bien-être. Rappelons brièvement le principe de Kaldor-Hicks qui en constitue
l’un des fleurons : un état de l’économie est jugé supérieur à un autre si,
pour parvenir à cet état, les bénéficiaires du changement peuvent
potentiellement dédommager les perdants et en arriver ainsi à une amélioration
parétienne (qui permet d’améliorer le bien-être d’au moins une personne
impliquée sans pour autant détériorer le bien-être des autres). Ce principe se
résume en fait à postuler que l’on peut dissocier les problèmes de production
et de redistribution ou, ce qui revient à peu près au même, que les diverses
formes d’utilité sont monnayables. L’exemple suivant montre quelles conclusions
aberrantes peuvent être tirées d’une telle prémisse : en 1991, Laurence
Summers, alors économiste en chef à la Banque mondiale, recommandait que la
Banque encourage le transfert des industries polluantes dans les pays en
développement, en application directe du principe de Kaldor-Hicks. Si l’on
admet que des gains économiques peuvent légitimement compenser les atteintes à
la santé des populations, le raisonnement est difficilement attaquable : « La
mesure des coûts de santé liés à la pollution dépend des pertes économiques
dues à un accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue,
un montant donné de pollution doit être fait là où les salaires sont les plus
bas. Je pense que la logique économique qui sous-tend l’exportation des
nuisances toxiques dans les pays à bas salaire est impeccable et que nous
devons la prendre en compte
[2]. » Supposer que l’on peut compenser monétairement
toute atteinte au bien-être revient à renforcer le pouvoir discrétionnaire de
l’argent : c’est donc tout sauf un choix politiquement neutre. On revient plus
loin sur la manière dont quelques auteurs récents ont placé l’hétérogénéité des
biens au cœur de leurs approches du bien-être et de la justice
sociale.
Pour contourner l’obstacle de la non-comparabilité des
utilités individuelles, K.Arrow a tenté de remplacer les fonctions d’utilité
par les préférences (ou plus généralement des relations d’ordre) auxquelles
elles sont associées, replaçant en fait la théorie du bien-être dans le cadre
plus large d’une théorie du choix social. Mais cette tentative débouche sur une
impasse. Son fameux théorème d’impossibilité (1951) établit qu’il n’existe pas de procédure permettant de classer les
états de la société sur la seule base des préférences individuelles,
dès lors que l’on s’astreint à respecter quatre conditions : efficacité
parétienne, absence de dictature, indépendance (qui exige que le choix parmi un
ensemble de décisions alternatives ne dépende que des préférences relatives à
cet ensemble de solutions), non-restriction du domaine (il est possible
d’opérer un classement complet et transitif de l’ensemble des solutions pour
tout ensemble concevable de préférences individuelles).
Amartya Sen, continuateur ou
liquidateur de la théorie du bien-être ?
Dans sa conférence Nobel [ 1999a], Amartya Sen suggère que la
seule issue pour l’économie du bien-être consiste à remettre en cause
l’hypothèse de non-comparabilité des utilités individuelles. Si les économistes
veulent prétendre qu’une situation est meilleure qu’une autre, ils doivent
s’autoriser certains jugements comparatifs sur le bien-être des individus.
L’apport principal de Sen en ce domaine est d’explorer l’hypothèse «
raisonnable » d’une levée partielle du postulat individualiste : « Il se peut
que nous puissions faire des comparaisons interpersonnelles dans une certaine
mesure, mais pas pour toutes les comparaisons, ni pour tous les types de
comparaisons ni avec une très grande exactitude. » Sen prend ensuite l’exemple
de l’incendie de Rome par Néron : « Il se peut que nous n’ayons pas beaucoup de
difficulté à accepter la proposition selon laquelle le gain d’utilité que
l’empereur Néron a retiré de l’incendie de Rome était plus faible que la somme
totale de la perte d’utilité de tous les autres Romains victimes du feu. » Des
résultats formels établis par Sen, il découle que « des comparaisons
interpersonnelles ordinales [c’est-à-dire nécessitant un simple classement]
sont suffisantes pour rompre le résultat d’impossibilité [de K. Arrow] ». Par
rapport à l’approche procédurale d’Arrow, Sen marque le retour à une approche
plus substantive du bien-être, affirmant la possibilité de porter des jugements
de bien-être sur une base autre que celle du vote. Pour y parvenir, Sen doit
cependant assumer une posture normative, ce que ses prédécesseurs dans le champ
de la théorie du bien-être prétendaient éviter. De ce point de vue, son œuvre
marque une véritable « coupure épistémologique » (
cf. infra).
RAWLS, SEN, WALZER ET LA PLURALITÉ DES BIENS
John Rawls : le bien-être est
conditionné par l’accès aux « biens premiers »
L’idée selon laquelle le bien-être ne dépend pas uniquement
du niveau de ressources économiques n’a, de toute évidence, rien de très
novateur, du moins pour les philosophes. Dans sa Théorie de la justice [1987], John Rawls
considère ainsi un ensemble de « biens premiers » nécessaires au bien-être
individuel (« dont chacun est supposé avoir besoin »). Ces biens sont de deux
ordres :
- les biens premiers naturels (santé, talents), qui ne
dépendent pas directement de l’organisation sociale,
- les biens premiers sociaux : libertés de base
(nécessaires au développement et à l’exercice des facultés morales); liberté de
circuler et de choisir son activité (nécessaire à la réalisation de « fins
ultimes »); pouvoirs et prérogatives des fonctions et des postes de
responsabilité (dans les institutions politiques et économiques); revenu et
richesse (« moyens polyvalents – munis d’une valeur d’échange; on en a besoin
pour réaliser directement ou indirectement une gamme étendue de fins, quelles
qu’elles soient »); bases sociales du respect de soi (constituées par « les
aspects des institutions de base qui sont en général essentiels aux citoyens
pour qu’ils possèdent un sens aigu de leur propre valeur en tant que personnes
et pour qu’ils soient capables de développer et d’exercer leurs facultés
morales et de faire progresser leurs buts et leurs fins avec confiance en
eux-mêmes »).
Pour Rawls, une société juste est une société qui assure une
répartition équitable des biens premiers sociaux, en tenant compte du fait que
les individus sont inégaux en termes de biens premiers naturels. On ne
discutera pas ici les idées de Rawls sur la justice sociale. Pour ce qui
concerne notre objet, leur importance tient dans l’affirmation de la
non-substituabilité des biens : toutes les formes de richesse ne sont pas à
mettre sur le même plan quand on cherche à définir un état souhaitable de la
société.
Amartya Sen : le bien-être comme
capacité d’agir
Dans l’approche de Rawls, le bien-être individuel est défini
en termes d’accès à un ensemble de biens (même si la définition de ces biens
est suffisamment large pour inclure des aspects relevant de l’activité et des
modes de vie).
Comme le remarque Sen en critiquant Rawls, on peut contester
cette limitation et adopter un point de vue plus large, prenant en compte
l’interaction des individus et des ressources auxquelles ils ont accès : « On
peut améliorer cette procédure [de Rawls] en prenant en compte non seulement la
possession des biens premiers et des ressources, mais aussi les différences
existant entre individus pour les transformer en capacité de bien vivre »
(conférence Nobel). Dans cette perspective, Sen [ 1995, p. 56] souligne,
premièrement, le fait que les individus sont les acteurs de leur propre
bien-être et, deuxièmement, que ce bien-être dépend de la « réalisation des
buts et des valeurs qu’une personne a des raisons de poursuivre, qu’elles
soient en rapport ou non avec son propre bien-être ».
En termes plus triviaux, on pourrait résumer le message de
Sen en disant que le bien-être dépend autant du faire que de l’avoir. Pour préciser comment les biens
économiques contribuent au bien-être, Sen introduit les deux concepts
importants de fonctionnements ( functionnings) et de capabilités (
capabilities).
Les fonctionnements sont les modes de vie et pratiques
sociales qui déterminent l’usage des biens et leur confèrent une plus ou moins
grande utilité. Par exemple, une bicyclette peut être, suivant le degré de
développement économique, un accessoire de loisir ou un mode de transport
absolument vital. Les capabilités représentent la capacité réelle qu’ont les
individus d’atteindre les buts qu’ils se fixent. Elles sont à rapprocher du
concept de « liberté réelle » de Marx. Comme Rawls, Sen attache une grande
importance à la liberté. Toutefois, tandis que Rawls considère celle-ci comme
un bien privé et
sans rapport direct avec les biens
économiques, Sen insiste au contraire à la fois sur son caractère de
bien public et sur son interdépendance avec les biens économiques.
La différence avec Rawls peut paraître minime, mais elle
modifie sensiblement les perspectives en matière de justice sociale et
d’évaluation du bien-être.
Au concept traditionnel et « welfariste » de la justice
distributive, Sen substitue un concept plus large, basé sur l’évaluation des «
opportunités réelles » des individus. Il en résulte un déplacement du regard
des biens eux-mêmes à ce qu’ils procurent, des revenus à ce qu’ils permettent
d’accomplir, des « bases sociales du respect de soi-même au respect de
soi-même
[3] ». On ne
saurait sous-estimer la rupture que représente la notion de capabilité par
rapport à la conception utilitariste du bien-être. Plus que comme un théoricien
« formaliste », Sen restera comme celui qui a réintroduit dans la théorie
économique de très vieilles intuitions de la philosophie quelque peu occultées
par deuxsiècles d’économie politique : « Sen conteste des hypothèses centrales
de la tradition utilitariste (l’idée que ce qui a de la valeur réside seulement
dans le bonheur personnel) en se tournant vers la tradition aristotélicienne et
en valorisant l’action ou l’activité humaine. Une société qui permet à ses
membres d’aspirer à la grandeur, de développer vertu et loyauté, habileté et
sens artistique, et d’atteindre à la sagesse est très supérieure à une société
qui se borne à fournir les moyens de satisfaire leurs désirs
[4] » [Cobb, 2000].
Quelles conséquences pour la
mesure du bien-être ?
Sen lui-même considère que ses idées ont des implications
pour la mesure du bien-être et du niveau de développement : « Le point
essentiel [… ] touche à notre capabilité à mener le type de vie que nous avons
raison de valoriser; cette perspective donne du développement une vision très
différente de la focalisation sur le produit national brut, le progrès
technique ou l’industrialisation dont l’importance est contingente et
conditionnelle et qui ne sont pas les vraies caractéristiques du
développement
[5] » [Sen,
2000, p. 285]. En pratique, la perspective de Sen incite à prendre en compte
les libertés réelles, c’est-à-dire la possibilité concrète qu’ont les gens
d’accomplir certaines actions importantes de leur point de vue. Faisant
visiblement écho à Sen, le rapport du PNUD pour 1997 observe ainsi que « le
développement humain est un processus d’élargissement des choix des gens.
Élargir les possibilités de choix des gens peut être obtenu par le
développement des capacités et fonctionnements humains ». Pour autant, les
indicateurs du PNUD restent assez sommaires de ce point de vue, se limitant au
statut des pays vis-à-vis des conventions internationales relatives aux droits
de l’homme et à des indicateurs d’égalité entre les sexes (
gender related development index, gender
empowerment measure, etc.). Tout ou presque reste à faire pour
élaborer des « indicateurs de capacité d’action », en lien notamment avec la
mesure des inégalités. Il serait notamment intéressant de mesurer la capacité
des individus à faire face aux problèmes de leur vie quotidienne (déplacements,
entretien du logement, soins, loisirs, etc.) et à choisir leur mode de vie
(gestion du temps, etc.). Une enquête du Census Bureau des États-Unis
représente un premier pas dans ce sens : on y mesure la proportion de citoyens
américains qui peuvent ou non faire face à un certain nombre de besoins de
base, par exemple ceux qui « ont besoin de voir un médecin mais qui ne peuvent
le faire » ( 5,7% en 1995
[6]). Il semble qu’un indicateur de ce type, parce qu’il
se réfère à une situation précise, échappe aux critiques méthodologiques
habituellement faites aux indicateurs « subjectifs
[7] ».
Michael Walzer et l’hétérogénéité
des biens
L’ouvrage majeur du philosophe américain Michael Walzer
Sphères de justice [ 1997] est une
critique explicite de la théorie de la justice de Rawls.
Schématiquement, Walzer reproche à Rawls de discuter
abstraitement des principes de la justice redistributive en ignorant le fait
que, dans les sociétés réelles, les critères de répartition des biens sociaux
sont toujours conditionnés par la nature particulière de ces biens. Dans une
certaine mesure, Rawls reconnaît cette relativité des principes à la nature des
biens, puisque l’exigence d’équité ne concerne que les biens premiers. Walzer
va cependant plus loin en montrant que l’impératif égalitaire ne peut pas être
compris de la même manière selon qu’il s’applique à la santé, à l’éducation, à
l’accès à la justice, à la répartition des travaux pénibles, à l’accès aux
responsabilités, etc. En conséquence, il est erroné de penser que des principes
de justice tels que ceux formulés par Rawls puissent avoir une portée pratique
et universelle. Walzer observe que la répartition des biens sociaux s’opère
selon trois principes : le marché, le mérite (à chacun selon son mérite) et le
besoin (à chacun selon ses besoins). Le poids respectif de ces trois principes
ne peut être fixé par aucune règle abstraite : il dépend de la manière dont les
citoyens comprennent les exigences sociales de la démocratie : « Tout bien
social ou tout ensemble de biens sociaux constitue pour ainsi dire une sphère
distributive à l’intérieur de laquelle seuls certains critères ou dispositifs
sont appropriés » [Walzer, 1997, p. 32]. Un exemple limite, particulièrement
parlant, est celui de l’obligation militaire : dans toutes les démocraties, il
est admis qu’un principe d’égalité stricte doit s’appliquer en cette
matière.
Bien que formulées dans une perspective très différente, les
réflexions de Walzer et celles de Sen aboutissent aux mêmes conclusions : 1) on
ne peut s’en tenir à la distribution des revenus. Il faut mesurer distinctement
l’accès à différentes catégories de biens telles que la santé, l’éducation, le
logement, etc., qui ont une signification particulière et qui font l’objet de
politiques sociales spécifiques; 2) les critères d’évaluation de la justice
sociale et du bien-être doivent être validés par le « sens commun », en
fonction de valeurs et de « fonctionnements » propres à chaque société : « Le
fait que les membres d’une communauté historique partagent des sensibilités et
des intuitions est bien réel » [ ibid., p. 57].
Pour illustrer ce point, il ne serait pas difficile de
montrer que les Français et les Américains n’ont pas les mêmes conceptions de
la justice sociale et du bien-être.
La notion de capital
social
Une autre limite de la représentation économique du bien-être
provient du fait qu’elle reste centrée sur l’individu et qu’elle ne prend pas
en compte les aspects collectifs et systémiques du développement social, à
commencer par la culture au sens large du terme. Si nous considérons la société
comme un système complexe incluant la culture – c’est-à-dire comme une «
civilisation » –, la mesure du bien-être individuel ne nous dit rien des
conditions de sa pérenni-sation. En économie, la notion de capital (physique et
humain) fait référence aux conditions de base de la production économique
future. Il est donc tentant d’étendre ce concept pour prendre en compte la «
soutenabilité » de la culture civique et de l’organisation sociale. De ce point
de vue, la notion de « capital social » comble un vide dans la théorie sociale.
La définition la plus souvent citée est due à Robert Putnam : « Le capital
social fait référence à des caractéristiques de l’organisation sociale telles
que les réseaux, les normes et la confiance sociale, qui facilitent la
coordination et la coopération en vue d’un bénéfice mutuel » [Putnam R., 1997,
p. 166].
Putnam n’est pas le premier sociologue à utiliser cette
notion, mais il lui donne un sens nouveau. Son approche diffère de celle
développée par Pierre Bourdieu dans les années soixante-dix/quatre-vingt. Le
concept de Bourdieu est relié à ses idées sur les classes sociales. Il
identifie trois dimensions du capital– économique, culturel et social –,
chacune ayant sa propre contribution aux clivages de classe. Ces trois
ressources acquièrent leur pleine valeur et légitimité sociale à travers la
médiation du capital symbolique. Bourdieu met l’accent sur les conflits et le
pouvoir : dans cette perspective, le capital social est l’ensemble des
ressources relationnelles, culturelles et symboliques auxquelles l’individu
peut recourir pour améliorer sa situation économique et accroître son pouvoir
social. De manière schématique, on pourrait dire que Bourdieu traite du capital
social comme d’un bien privé (à l’instar du capital humain) alors que Putnam le
considère comme un bien collectif
[8].
Dans l’optique d’une évaluation du développement social, la
conception de Putnam présente un intérêt particulier parce qu’elle met l’accent
sur une dimension généralement occultée du développement social. Elle apporte
un complément nécessaire à l’approche traditionnelle du développement social en
termes de bien-être individuel. Dépassant le point de vue des individus, elle
prend en compte le fait que la richesse sociale réside également dans la
densité et la qualité de leurs relations. La connectivité sociale apparaît
comme une ressource différente de celles que les individus peuvent s’approprier
(y compris les biens sociaux complexes envisagés par Rawls, Sen ou
Walzer).
Les réseaux d’engagement civique tels que les syndicats, les
clubs et les partis politiques, toutes les sortes d’associations, de réseaux
informels de voisinage, les clubs sportifs et les coopératives sont des
manifestations typiques du capital social. Plus ces réseaux sont denses et plus
il est vraisemblable que les membres d’une communauté coopèrent en vue d’un
bénéfice mutuel. Le capital social est important pour la vie économique parce
que les réseaux, les normes et la confiance facilitent la coopération
(notamment parce qu’ils réduisent les coûts de transaction), mais sa valeur
sociale déborde largement son utilité économique. À l’instar du capital
naturel, il implique un élargissement de la perspective patrimoniale à des
aspects non économiques de la vie sociale (le capital de confiance et de
convivialité, de capacité collective à vivre et à agir ensemble de manière
efficace).
Du point de vue des indicateurs sociaux, le concept de Putnam
présente l’intérêt de se prêter assez facilement à la mesure
(cf. supra). L’idée de mesurer les
liens sociaux n’est d’ailleurs pas nouvelle : dans les
Données socialesde l’INSEE, un
chapitre entier est consacré à ce thème. On y trouve des données relatives à
l’évolution de la vie relationnelle au cours du cycle de vie, aux réseaux de
relations de la vie quotidienne, à l’engagement associatif, au sentiment
d’insécurité et au rapport à la justice. On pourrait dire de la notion de
capital social qu’elle fournit un cadre d’interprétation unifié (et clairement
« normé ») à un ensemble d’informations relatives à la vie sociale dont
l’importance pour le développement socio-économique est de mieux en mieux
perçue.
DE QUEL POINT DE VUE PEU-ON ÉVALUER L’ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ ?
Le capital social, une
problématique idéologiquement située ?
Reste une question qui concerne la plupart des approches que
l’on vient d’évoquer : de quelle légitimité peut-on se réclamer pour porter des
jugements de valeur sur les modes de vie des gens ? N’est-on pas là dans un
domaine éminemment subjectif ? Les théoriciens du capital social sont
confrontés à une réalité dérangeante : certaines formes de connectivité sociale
ont un aspect manifestement pervers (on pense immédiatement aux diverses formes
de mafias).
Comment faire la part entre le « bon » et le « mauvais »
capital social ? Plus généralement, comment apprécier la valeur relative des
différents types de connexions sociales (dont la diversité ne se limite pas à
l’opposition désormais classique entre bonds, « liens forts », et
bridges, « liens faibles »)? Pour
Putnam, la réponse ne peut être qu’empirique et elle implique un retour au
bien-être individuel : le « bon » capital social est celui qui a les effets les
plus positifs sur la criminalité, la santé, le niveau d’éducation. On peut
avoir des doutes sur le fait que de tels critères suffisent à légitimer des
jugements sur la valeur comparée de diverses formes de vie sociale (que l’on
pense à une réalité aussi chargée de valeur que la pratique religieuse). Comme
le font remarquer certains critiques de Putnam, on peut en effet concevoir
qu’une société accorde une valeur suffisante à l’autonomie de l’individu pour
accepter de payer les coûts induits par la dissolution des liens sociaux.
Derrière les analyses de Putnam, il n’est pas difficile de lire des inquiétudes
très situées sur l’évolution de la société américaine, nourries par des valeurs
« tocquevilliennes » d’ailleurs clairement assumées.
Pour nuancer ce propos, il convient de souligner l’intérêt
pragmatique des économistes pour le capital social. Si des organismes tels que
la Banque mondiale et l’OCDE
[9] consacrent d’importants efforts à l’étude et à la
mesure du capital social, c’est que celui-ci apparaît de plus en plus comme une
composante de la « richesse des nations », dont il est difficile de faire
abstraction lorsqu’on veut comprendre les processus de développement
économique. Le problème est alors que les économistes sont tentés d’élargir la
notion de Putnam, au risque de lui faire perdre de sa spécificité et de son
intelligibilité. Christian Grootaert de la Banque mondiale distingue ainsi
trois classes de capital social : l’appartenance à des associations et des
réseaux, la confiance, l’action collective.
Certaines analyses vont encore plus loin en y incluant une
bonne part de ce que l’on désigne par ailleurs sous le terme de « gouvernance »
: la solidité des institutions et la confiance qu’elles inspirent aux citoyens.
Le capital social risque alors d’apparaître comme une notion attrape-tout
susceptible d’englober tous les aspects de la vie sociale, du fonctionnement
des institutions `au développement culturel. Il n’en demeure pas moins que la
notion de capital social présente l’indéniable intérêt pratique de fournir un
terrain et un langage communs aux économistes, aux sociologues et aux
anthropologues pour l’analyse des processus de développement
[10].
De l’impossibilité de dissocier
les évaluations de leur « base informationnelle »
Même lorsqu’elle se veut objective et qu’elle s’appuie sur
des faits irréfutables, toute évaluation de l’état de la société est plus ou
moins située. La position de Sen à cet égard est originale et mérite quelques
commentaires dans la mesure où elle conduit à des conclusions importantes pour
une réflexion sur le rôle des indicateurs sociaux. Les arguments développés
dans sa leçon Nobel illustrent la manière très particulière dont il articule
les registres normatif et cognitif : pour Sen, on ne peut sortir de l’impasse
qui semble découler du théorème d’Arrow (l’impossibilité du choix social) qu’au
prix d’un « élargissement de la base informationnelle » des préférences
individuelles.
L’expression peut surprendre, dans la mesure où la suite du
propos suggère plutôt l’adjonction de critères éthiques relatifs à la pauvreté,
l’inégalité, l’oppression des femmes, la liberté, etc. Or, du point de vue de
Sen, la prise en compte de tels éléments comme critères de jugement résulte
directement de leur prise en compte comme informations pertinentes. Si nous
savons, par exemple, avec quelle intensité des hommes désirent ou rejettent
telle ou telle situation, nous sommes plus ou moins obligés d’en tenir compte.
Sen refuse très explicitement de séparer les activités de jugement des
activités de connaissance : « Toute démarche évaluatrice peut être caractérisée
dans une large mesure par sa base informationnelle : l’information nécessaire
au jugement impliqué par cette démarche et à l’inverse – tout aussi important –
l’information qui ne joue pas de rôle direct dans cette démarche. Les
informations exclues sont une part importante des démarches évaluatives
[11] » [Sen, 2000, p.
56].
Il s’apparente ainsi à l’un des courants les plus importants
de la philosophie contemporaine dont l’un des thèmes majeurs est la remise en
cause de l’opposition traditionnelle entre l’objectivité des faits et la
subjectivité des valeurs : « Nous vivons dans un monde chaotique dans lequel la
capacité de voir la réalité dans toutes ses nuances [… ] et notre capacité
d’émettre des jugements évaluatifs pertinents sont tout simplement
indissociables [… ] Lorsque la description d’une personne ou d’un motif est
correcte, la réponse à la question de savoir si quelque chose est bon ou
mauvais, bien ou mal, en découle automatiquement
[12] » [Putnam H., 1997, p. 166]. C’est
parce qu’ils constituent solidairement notre monde commun que les faits et les
valeurs peuvent être appréhendés avec une certaine objectivité. Sen illustre ce
point en montrant que les limites de l’approche utilitariste découlent de
restrictions arbitrairement imposées aux critères d’évaluation du bien-être par
rapport à ce qui fait sens pour chacun d’entre nous (le fait, par exemple, de
ne pas prendre directement en considération les droits et les libertés comme
des composants du bonheur). Accepter de faire entrer de nouveaux éléments
d’information dans nos représentations, c’est déjà se préparer à juger
différemment.
Sciences sociales, jugements de
valeur et sens commun
Sen lui-même s’est expliqué à plusieurs reprise sur sa
conception de l’économie comme « science morale » [Sen, 1999b]. Sa posture,
qu’il qualifie lui-même d’« objectivité positionnelle
[13] » [Sen, 1993] revient à considérer que
l’on observe toujours la société d’un certain point de vue, en fonction de son
histoire, de ses attaches, de sa position sociale et de ses orientations
intellectuelles :
« Il est clair que ce que nous croyons avoir réellement
observé peut également dépendre de ce que nos théories nous préparent à voir.
Il existe une relation biunivoque entre observation et théorie des
objets
[14]. » Il n’y a
pas de « point de vue de Sirius » en sciences sociales, et les critères de
jugement que l’on privilégie ont toujours une histoire; mais cela ne doit pas
empêcher de faire preuve de cohérence dans le raisonnement, de rigueur dans
l’établissement des faits et de lucidité quant à l’influence de son propre
positionnement : « Il serait malvenu de dire qu’une personne est “subjective”
lorsqu’elle déclare qu’un objet – situé à une grande distance – semble petit vu
de là où elle est. Mais les choses seraient évidemment différentes si elle
affirmait que l’objet est réellement minuscule
[15]. »
Cette posture implique une reconnaissance de la pluralité des
points de vue légitimes : « La perception que le malade a de lui-même peut
différer de celle du médecin, les observations des médecins peuvent s’opposer à
celles d’autres travailleurs de la santé, le diagnostic du généraliste peut
être différent de celui du spécialiste, etc. Il est crucial de comprendre
l’importance de toutes ces positions d’observation et de ne pas tenter d’en
subsumer l’une sous l’autre
[16]. »
Mais il y a plus : les points de vue individuels interfèrent
et se construisent les uns par les autres. La capacité de comprendre et de
juger d’une situation sociale n’est pas donnée d’emblée aux individus : elle
résulte de l’expérience concrète de leurs interdépendances au sein de la
société. Dans cette perspective, le débat public est essentiel pour la
formation des préférences individuelles : « Dans ce contexte, il faut attribuer
une importance particulière au rôle joué par la discussion et l’interaction
publiques dans l’émergence des valeurs partagées et des engagements
[17] » [Sen, 2000, p.
253].
Il reste à préciser ce que peut être la tâche du chercheur en
sciences sociales dans cette conception « constructiviste » de l’évaluation du
bien-être social.
Renonçant à l’ambition démesurée de découvrir une vérité sur
le bien-être ignorée du simple citoyen, il lui reste à expliciter et à
clarifier les jugements du sens commun pour les rendre plus cohérents. Telle
est d’ailleurs la posture de Michael Walzer lorsqu’il se réclame d’une «
manière de faire de la philosophie » qui « consiste à interpréter pour ses
concitoyens le monde des significations que nous avons en commun » [Walzer,
1997, p. 17].
Concluons en précisant la place de ce détour philosophique
dans une réflexion sur les indicateurs sociaux. Il vise à renforcer la
crédibilité de trois affirmations que l’on pourrait tout aussi bien considérer
comme évidentes : premièrement, il n’y a pas de « théorie du bien-être » qui
permette de faire l’économie de jugements de valeur nécessairement « situés »
sur le caractère plus ou moins souhaitable de tel ou tel état de la société;
deuxièmement, nos jugements sur la société dépendent de la « base
informationnelle » à partir de laquelle ils s’exercent; troisièmement, choisir
et hiérarchiser les aspects de la réalité sociale qu’il importe de connaître et
de faire connaître doit être considéré comme un acte de jugement à part
entière, ce qui veut dire qu’il doit s’effectuer collectivement et dans un
cadre institutionnel
approprié.
·
COBB Clifford W., 2000, « Measurement tools of the quality of
life », Redefining Progress,
juin.
·
GADREY Jean, 1996, Services. La
productivité en question, Desclée de Brouwer.
·
GREFFE Xavier, 1994, Économie des
politiques publiques, Dalloz.
·
MALINVAUD Edmond,
1991, Voies de la recherche
macro-économique, Odile Jacob.
·
PERRET Bernard, 2001, L’Évaluation des politiques publiques,
collection Repères, La
·
Découverte.
·
PUTNAM Hillary, 1997, Realism
with a Human Face, Harvard.
·
PUTNAM Robert, 1995, « Bowling alone : America’s declining
social capital », The Journal of
Democracy, janvier.
·
RAWLS John, 1987, Théorie de la
justice, Seuil.
·
SEN Amartya, 1995, Inequality
reexamined, Oxford India Paperbacks. — 1999a, « La possibilité du
choix social. Conférence Nobel », Revue
de l’OFCE n° 70, juillet. — 1999b, L’Économie est une science morale, La
Découverte. — 2000, Development as
Freedom, Anchor books.
·
WALZER Michael, 1997, Sphères de
justice, Seuil.
[1]
Le texte qu’on lira ici est la partie 2. Le rapport dans son
intégralité peut être consulté sur le site du CERC :
www. cerc. gouv. fr/ doctrav/ missionperret.
doc
[2]
Cité par House, repris dans Bernard Perret [ 2001].
[3]
Michel Maric, « Égalité et équité : l’enjeu de la liberté.
Amartya Sen face à John Rawls et à l’économie normative » (
(http :// www. chez.
com/transitions/dea/travaux/maric/).
[4]
« Sen challenges a basic assumption of the utilitarian
tradition (the idea that value lies only in the attainment of personal
happiness) by turning to the Aristotelian tradition and assigning value to
human action or agency. A society that enables its citizens to aspire to
greatness, to develop virtues and loyalties, to become skilled and artistic,
and to attain wisdom is far better than a society that merely provides the mean
to satisfy desires » (traduit par la rédaction).
[5]
« The basic concern [… ] is with our capability to lead the
kind of lives we have reason to value. This approach can give a very different
view of development from the usual concentration on GNP or technical progress
or industrialization, all of which have contingent and conditional importance
without being the defining characteristics of development » (traduit par la
rédaction).
[6]
Extended Measures of Well-Being :
Meeting Basic Needs (juin 1999).
[7]
Si on interroge un ménage sur ses difficultés à « joindre les
deux bouts », sa réponse dépendra autant de son histoire passée et de ses
attentes que de sa situation objective.
[8]
Aux dires de Putnam lui-même, sa conception du capital social
complète plus qu’elle ne contredit celle de Bourdieu.
[9]
Cf. le rapport de
l’OCDE,
Du bien-être des nations : le rôle du
capital humain et social, OCDE, Paris, 2001.
[10]
Cf. Social Capital, The Missing
Link, The World Bank, Social Capital Initiative, working paper
n°3.
[11]
« Each evaluative approach can, to a great extent, be
characterized by its informational basis : the information that is needed for
making judgements using that approach and – no less important – the information
that is “excluded” from a direct evaluative role in that approach.
Informational exclusions are important constituents of an evaluative approach »
(traduit par la rédaction).
[12]
« We live in a messy world in which seeing reality with all its
nuances [… ] and making appropriate “value judgement” are simply not separable
abilities [… ] When a situation or a person or a motive is appropriately
described, the decision as to whether something is “good” or “bad” or “right”
or “wrong” frequently follows automatically » (traduit par la
rédaction).
[13]
Cf. Philosophy & Public
Affairs 22 ( 1993), p. 126-45.
[14]
« There is no to deny that what we believe we have actually
observed may also depend on our theories regarding what to expect. There is a
two way relation between observation of objects and theories regarding them »
(traduit par la rédaction).
[15]
« It would be odd to say that a person is “being subjective” in
reporting that an object – positioned at great distance – looks small from
where he stands. If he were to insist that the object is in fact tiny, that
would of course be a different matter » (traduit par la rédaction).
[16]
« The self-perception of the patient can differ from the
assessment of the doctor, observations by doctors can contrast with those by
other health worker, the perception of the general practitioner can diverge
from that of specialists, and so on. It is critical to see the importance of
each of these observational positions without attempting to subsume one to
another » (traduit par la rédaction).
[17]
« In this context, particular importance has to be attached to
the role of public discussion and interactions in the emergence of shared
values and commitments » (traduit par la rédaction).