2003
Revue du Mauss
La richesse et ses deux types par Arnaud Berthoud
Ce texte encore inachevé est un document de travail
[1] à n’utiliser que sous cette
référence. Il correspond à la deuxième section du premier chapitre d’un ouvrage
en cours, dont le titre sera sans doute Science économique, science du bonheur
ou Agent économique et sujet
moral
.
Ce premier chapitre porte sur la
consommation. Sous le point de vue du bonheur, la consommation est le premier
acte économique. Cette idée s’oppose à l’idée de la science économique des
Temps modernes qui donne au contraire la première place à la reproduction ou à
la distribution et néglige la consommation. Je cherche ici à présenter et à
élargir la notion de consommation comme acte orienté par le bonheur. Dans les
chapitres suivants, je parlerai des formes de rationalité et de jugement et des
formes de coordination et d’échange.
La notion de service est
introduite en trois pages avant la notion de bien matériel.
Elle traduit la relation du
semblable par le semblable. Dans un ouvrage précédent ( Essais de
philosophie économique), j’ai essayé de montrer
comment et pourquoi, de Hobbes à A.Smith, la notion de bien économique a été
rétrécie et limitée à la notion de bien matériel. Cela oblige les économistes à
introduire la notion de service à partir de la production, comme produit
immatériel. Il n’en est pas de même dans la philosophie économique de tradition
aristotélicienne que je cherche à développer et à réhabiliter. Le service est,
comme usage du semblable, le premier bien économique.
Dans les sections suivantes, dont
le texte n’est pas communiqué ici, je présente d’abord la notion de calcul
économique et de mesure sous la perspective du consommateur, puis la notion de
bonheur et de désir. C’est seulement à la fin de ce chapitre que je présente le
retournement opéré par la confusion entre richesses et
argent.
Ce texte est un texte de
philosophie économique. Selon moi, à l’étage de « l’enchaînement des
définitions » ou à l’étage de la théorie pure, la science économique est une
philosophie.
1. LA NOTION DE RICHESSE. Il ne faut pas dire, comme l’économie
politique classique, qu’être riche est le fait d’une société ou d’une nation et
que les richesses sont à ce titre, d’abord, des moyens de production et de
reproduction – terres, capital, biens de consommation assurant la reproduction
du travail. Il faut dire, au contraire, ceci : être riche est d’abord le fait
d’un individu qui dispose de ce qui lui est propre pour vivre et jouir de sa
vie. Les points de vue des touts collectifs et de la production se
correspondent. Sous ces points de vue, la richesse est entendue comme «
richesse sociale » et comme puissance pour produire à nouveau et souvent
davantage. Il y a confusion possible entre richesse et enrichissement. Les
points de vue de l’individu et de la consommation se rejoignent.
Seul un individu a une vie qu’il peut perdre et dont il peut
souffrir ou jouir. Les richesses sont les moyens de vivre sa vie sans la perdre
et sans en souffrir. Les richesses sont pour chacun les moyens de jouir de sa
vie.
REMARQUE. Derrière
l’opposition entre le couple collectivité-production d’une part, et le couple
individu-consommation d’autre part, se trouve l’opposition plus profonde entre
les catégories philosophiques et ontologiques de la production –
poiesis – et de l’action –
praxis – présentées par Aristote
dans
L’Éthique à Nicomaque
et la Métaphysique. Produire se dit
d’un acte dont l’intelligence s’appuie sur la cause mécanique et la prévision
de ses effets; ou encore produire, c’est donner existence à une chose pensée
préalablement comme résultat ou effet possible de forces mises en œuvre au
cours d’un processus. Agir se dit, au contraire, d’un acte dont l’intelligence
est dominée par une exigence, un devoir ou l’appel d’un bien ou d’une
perfection. En cela, agir, c’est répondre à un ordre des fins. Chez Aristote,
le fabricant de flûtes et son intelligence technique illustrent la catégorie de
la production. La fin ou le résultat attendu est extérieur à l’activité ou au
processus qui y conduit. Le joueur de flûte et sa volonté de se plier à
l’exigence de toujours jouer le mieux possible illustrent la catégorie de
l’action. La fin ou la perfection voulue ne se trouve pas à l’extérieur d’une
activité transitive, mais elle est immanente à l’acte. On joue pour toujours
mieux jouer.
Or l’intelligence technique n’est pas une pensée proprement
individuelle.
Elle se partage, se subdivise ou se délègue. Elle est d’emblée
générale ou collective. Que le producteur soit un seul individu, comme le
fabricant de flûtes, ou qu’il soit un groupe organisé, comme peut l’être une
administration, une entreprise ou une institution quelconque dont on
examinerait la performance, ne change rien à la forme de l’acte et de son
intelligence. On dira ultérieurement qu’il s’agit d’une rationalité sans
jugement. C’est sous ce point de vue que se place l’économie politique
classique. L’intelligence des actes économiques par l’économiste réfléchit à un
niveau plus général et abstrait l’intelligence technique que les agents sont
supposés avoir de leurs propres actes. La consommation est ainsi la production
rationnelle d’un résultat, qui entre à son tour comme moyen dans une production
ultérieure. Le bien-être produit n’est qu’un pouvoir pour produire à nouveau.
Ce cercle sans fin de la production et de la reproduction vaut aussi bien pour
l’individu que pour les collectivités plus ou moins étendues dont il fait
partie et dont la société ou la nation constituent une limite extrême.
Il n’en est pas de même pour l’intelligence pratique, au sens
précis de praxis.
Elle est une forme individuelle de pensée ou, mieux, une forme
qui individualise son sujet. En ce sens, il n’y a pas, à proprement parler,
d’acteur collectif ou de volonté générale. Seul un sujet individuel entend une
pensée prescriptive, se soumet à un devoir inconditionnel ou répond à l’appel
d’une fin immanente à son acte par un jugement de valeur singulier. Sans doute,
la consommation qu’on définit ici ne relève pas seulement de la catégorie de
l’action, mais dans la mesure où elle répond à une exigence de vivre soi-même
sa propre vie et non pas seulement d’en reproduire les conditions, elle est une
action dont personne ne peut se décharger sur un autre. Être riche ou posséder
des richesses, c’est être pour soi un individu qui répond de sa vie.
2. Les richesses s’appellent des « biens » de manière éminente,
parce que vivre et jouir de sa vie est considéré comme le premier des biens.
Ces biens sont dits des « biens extérieurs », parce qu’ils ont des formes qui
les rendent immédiatement visibles à tous, par opposition aux « biens
intérieurs », comme les vertus morales ou intellectuelles, qui n’ont pas
d’expression visible immédiate pour tous. Les richesses ou les biens extérieurs
composent une seule et unique propriété au sens où l’individu considère
lui-même que la totalité de ses richesses forme une unité organique qui se
rattache essentiellement au fait de vivre et de pouvoir éprouver le fait de
vivre comme une jouissance qui lui est propre.
En ce sens et contrairement à l’économie néoclassique,
l’énumération des richesses ne doit pas prendre la forme d’une nomenclature
d’objets séparés les uns des autres dont chacun entrerait à titre d’argument
distinct dans une fonction mathématique de bien-être ou d’utilité. Ce serait
oublier la notion de propriété qui s’interpose entre la pluralité des biens
extérieurs et la subjectivité individuelle. Ce qu’il s’agit de faire, en
revanche, c’est de distinguer au sein de la propriété deux sortes de richesse
ou deux types d’usage de biens extérieurs– l’usage du semblable par le
semblable et l’usage des biens matériels. On réservera pour un examen ultérieur
une troisième sorte de richesse, entendue alors en un sens plus large
correspondant au lieu de vie ou à l’institution au sein de laquelle se situe la
propriété.
REMARQUE. Selon
Aristote, dans le livre I du Politique, la propriété, ou en grec
ktésis, se dit de la totalité des
instruments ou des « organes » du « vivre » du point de vue d’un vivant qui
n’est pas seulement en vie, mais dont la vie est à vivre comme sa vie. L’être
humain est ce vivant particulier. Tout être humain est donc propriétaire au
sens où ses moyens de vivre constituent une sorte d’organisme extérieur qui
s’ajoute à son corps et dont il sait se servir à la fois comme moyen,
enveloppe, protection et abri. La notion de propriété implique plus précisément
quatre idées distinctes. D’abord, chaque partie de l’ensemble organique n’est
un bien qu’en rapport avec tous les autres. Il n’y a donc pas de valeur d’usage
individualisée permettant de classer les biens de la propriété‚ dans des
paniers de biens selon des courbes d’indifférence à la manière de Pareto.
Ensuite, le soin exercé par tout individu sur sa propriété ou l’aménagement
continu de ses éléments suit le rythme de ses jours et les situations qu’il
traverse. Le choix économique n’est pas d’abord d’avoir plus au moindre coût
ou, selon l’expression convenue, de maximiser sa fonction de bien-être sous
contrainte de richesse, mais d’établir en chaque circonstance la bonne limite
ou « l’excellence de sa propriété », en suivant l’exemple de la nature qui fixe
d’elle-même une limite au développement du corps humain [
Pol. I, 1259b, 18]. En troisième lieu,
cette bonne manière d’être économe dans le choix de ses richesses est une sorte
de vertu qui suppose d’autres vertus acquises tout au long de sa vie. On
devient économe, contrairement à l’idée commune selon laquelle on est
naturellement économe. À l’excellence de la propriété – bien extérieur –
correspond ainsi une vertu économique – bien intérieur. Enfin, lorsque
l’individu devient un bon économe, sa propriété remplit alors parfaitement son
office, qui est de lui permettre de jouir de sa vie propre à l’abri de
l’existence publique ou dans l’enclos privé de sa vie. C’est ici l’idée
principale. Chez Aristote, la propriété est privée non pas en ce que la
consommation des richesses prive un autre individu de leur usage ou en ce que
la consommation ne porte sur aucun bien commun, mais parce que la consommation
des richesses est un acte intime de la vie singulière de chacun. La théorie de
la propriété n’est pas d’abord une théorie de la justice ou de la répartition
des droits, comme on le voit chez Hume ou chez Walras, mais elle est d’abord
une théorie de la consommation qui trace la frontière entre le soin de sa vie
propre et tous les autres actes engageant l’individu dans la vie publique –
production, échange ou prêt et tous les actes politiques.
3. PREMIER TYPE DE RICHESSE : les formes sous lesquelles autrui
est instrumenté par l’individu consommateur. Par exemple, le sein de sa mère
pour un bébé, la main de l’infirmière pour un vieillard, la présence d’une
famille pour un handicapé physique ou mental, les soins d’un compagnon pour un
malade, l’attention de ses voisins pour un individu isolé, etc. Tous ces
exemples un peu extrêmes soulignent ce que l’existence ordinaire nous fait
parfois oublier. « À l’homme, dit Spinoza, rien n’est plus utile que l’homme. »
Nous vivons d’abord par le fait d’user de l’image, de la parole, de
l’intelligence, du savoir, des gestes et du corps sexué d’autrui. Nous sommes
pauvres ou riches selon la quantité, la qualité et la variété des services dont
nous disposons dans notre vie conjugale, familiale et sociale. Notre propriété
s’exprime dans le langage commun par tous les possessifs avec lesquels nous
décrivons le cercle de nos relations ordinaires – ma femme ou mon mari, mes
enfants ou mes parents, mes amis, mes voisins, mon docteur, mon professeur et
tous ceux qui sont à mon service et sous la main. Par raccourci, on dira de ce
premier type de richesse qu’il est le service fourni par la main et la pensée
de notre semblable.
REMARQUE. Pour
s’assurer que le propos de Spinoza ne vise pas d’abord la division du travail
et que l’utilité d’autrui n’est pas considérée sous l’angle du service qu’il
fournit dans une chaîne productive, il faut citer quelques lignes
supplémentaires de la scolie. « Beaucoup de choses existent hors de nous qui
nous sont utiles et qu’il faut désirer pour cette raison. Parmi elles, on n’en
peut trouver de meilleures que celles qui s’accordent tout à fait avec notre
nature. En effet, si, par exemple, deux individus sont unis l’un à l’autre, ils
composent un individu deux fois plus puissant que chacun d’eux en particulier.
À l’homme, rien de plus utile que l’homme… » [ Éthique IV, Prop. 18, scolie 1954, p.
505].
La puissance dont parle Spinoza n’est pas « la puissance productive » dont parle
Marx dans les « Principes » ou les « Manuscrits de 1844 » et
qui constitue, selon lui, pour chacun et au profit de tout autre, « la vraie
richesse » ou « la plus grande des richesses » [ 1968 II/p. 308 et II/p. 88].
Dans son texte, Spinoza attribue la puissance au désir ou au désir de vie. Deux
individus unis par le service réciproque font pour chacun un désir, une vie,
une jouissance et une affirmation de soi double de ce qu’il aurait éprouvé en
étant seul. L’usage d’autrui pour la conservation de son être trouve dans la
consommation son moment principal et exemplaire. La collaboration dans le
processus de production et la relation mutuelle dans l’échange marchand
présupposent l’un et l’autre ce premier moment de la consommation du semblable
par le semblable.
En tout cela, Spinoza est fidèle à l’inspiration d’Aristote. Il
est vrai que dans la Rhétorique
d’Aristote, on trouve une énumération des richesses – monnaie, terres, objets
mobiliers, troupeaux, esclaves, etc. – qui ne font pas place à l’usage du
semblable [I, 5,1361a, 12 sq.]. Mais
on peut dire qu’ici le sens du mot richesse est étroit ou populaire, comme cela
convient dans les discours étudiés dans cette partie du
Traité où il s’agit de conseiller ou
de dissuader. Le livre I du Politique
se trouve à un niveau plus profond et spéculatif. Il s’agit alors de répondre à
la question de savoir ce que recouvre la notion d’économie et de définir les
actes essentiels relatifs à l’entretien de la vie sous l’orientation du
bonheur. Or ici les richesses ne s’entendent pas seulement des biens matériels
ou des instruments inertes de la vie, mais aussi et d’abord, en un sens plus
large, des êtres animés comme l’esclave, les serviteurs, les enfants et
l’épouse, qui constituent ce que Aristote appelle « des instruments d’action »
ou des organes du vivre (I, 1253b, 30-35). C’est par rapport à ce « vivre »
qui est défini d’abord comme action ou praxis
utilisant des êtres animés dans la consommation qu’Aristote situe
ensuite l’usage des choses.
4. Dans l’usage du semblable ou dans le service de sa main et
de sa pensée, la relation de consommation est immédiate, diffuse et
indivisible, parce qu’elle implique à la fois la singularité d’une
circonstance, la totalité de l’affectivité et la fugacité d’une parole. C’est
là le caractère décisif du service. Si le service peut être tenu pour une
chose, il faut préciser alors qu’il ne s’agit pas d’une chose naturelle ou
physique, qui se consommerait dans le silence ou en dehors de l’exercice de la
parole, mais d’une chose-dite ou d’une chose qui lie de manière essentielle
l’intelligence et le désir du consommateur à la parole de celui qui le sert. Si
comme consommateur, je me réjouis du goût et de l’ordre de ma femme ou de mon
mari, de la bonne santé de mes enfants ou de mes amis, de la bonne apparence de
mes voisins, de la culture des savants, des assurances et de la sécurité que
m’apportent les mille et un conseillers et gendarmes qui mettent à l’abri mes
jours et mes nuits sans pouvoir jamais abstraire ces bienfaits de leurs
singularités circonstancielles et les diviser en autant d’éléments distincts et
objectifs, cela vient de ce que tous ces services sont inséparables des
symboles et en définitive des paroles qui les portent. Le service est un bien
symbolique et tout symbole s’interprète toujours en référence à une parole.
C’est pourquoi la consommation des services de la main et de la pensée d’autrui
constitue une culture.
REMARQUE. Locke est
sans doute le père du libéralisme économique, mais c’est à Hobbes qu’est dû
l’idée reprise par toute l’économie politique de limiter la notion de bien
économique à la notion de bien matériel ou de chose naturelle. Hobbes rejette
hors de la consommation l’usage du semblable par le semblable et la relation
symbolique et culturelle qu’elle implique. Le Léviathan et la machine politique
s’interposent entre les individus; le droit et le langage politique s’imposent
à tous et interdisent le développement d’une société civile. Ce que chacun veut
dire, il doit le dire dans le langage univoque, trans-parent et public du
langage mécanique de l’État. La singularité et la richesse symbolique d’un
service sont désormais comptées comme imprécision et obscurité qu’une sorte «
d’informatique » ou de mathématique de l’information sera chargée de
dissiper.
5. L’instrumentation du semblable dans la consommation fait de
chacun de nous tour à tour des maîtres et des serviteurs aux modalités
multiples – mari et femme, parent et enfant, chef de famille et domestique,
éducateur et élève, administrateur et administré, protecteur et protégé ou plus
généralement, comme on le dit volontiers aujourd’hui, principal et agent. Sous
toutes ces formes, la relation de service est une relation de dépendance
mutuelle et de servitude – servitude de celui qui se fait serviteur du
consommateur, servitude du consommateur qui sait qu’il n’est le maître aux yeux
du serviteur qu’en étant lui-même à ses propres yeux sous sa dépendance pour la
satisfaction de son désir. L’utilité de l’homme pour l’homme relève ainsi d’une
dimension que Spinoza appelle « la servitude humaine » : la consommation du
service de notre semblable nous révèle notre commune servitude au regard de
laquelle la véritable liberté se trouve au-delà – dans la vie de l’esprit ou
dans la vie politique.
REMARQUE. On peut
préciser de deux manières différentes cette relation de servitude. Dans le
premier cas, on dira du jugement du consommateur qui établit la valeur du
service de son semblable qu’il exprime au mieux sa disposition pragmatique mais
sans jamais s’élever jusqu’à traiter autrui comme une fin selon sa disposition
morale. C’est ici le vocabulaire de Kant dans son Anthropologie.
« Parmi les vivants qui habitent la terre, dit-il, on peut
facilement reconnaître l’homme – par sa disposition technique ou son aptitude
mécanique doublée de conscience; par sa disposition pragmatique à utiliser
habilement les autres hommes à ses fins; et par sa disposition morale à agir à
l’égard de soi et des autres selon le principe de la liberté, conformément à
des lois. En ces trois cas, l’homme est visiblement distinct des autres êtres
naturels; et l’un de ces trois niveaux suffit à caractériser l’homme par
opposition aux autres habitants de la terre » [ 1994, p. 162]. Selon Kant, nous
sommes ainsi des êtres humains – abstraction faite de notre capacité technique
– en ceci qu’autrui prend pour chacun d’entre nous deux figures différentes,
déterminant deux formes de nos actions ou de notre pratique.
Autrui est d’abord un moyen que nous subordonnons à nos fins ou
un serviteur dont nous nous rendons maître dans l’usage que nous en faisons.
Autrui est alors ce qu’on appelle ici un « semblable », parce qu’il nous
ressemble sous la perspective de notre commune servitude. Nous sommes alors
définis par une disposition pragmatique dont la consommation et l’économie des
services constituent le cœur. Autrui est ensuite une fin que nous assignons à
notre conduite, égale ou quasiment identique à soi comme un autre soi-même.
Autrui est alors ce que Kant appelle « une personne ». Ici et seulement ici
commencent la morale et la liberté véritables. La consommation du semblable par
le semblable n’est pas sans mesure et sans vertu, mais ces mesures et ces
vertus spécifiquement humaines restent sous rationalité et jugement économique,
habilité pragmatique, orientation d’un bonheur auquel manque la dimension
introduite par la politique, son droit et la morale de la liberté qui, aux yeux
de Kant, la soutient ou doit la soutenir tout entière. La consommation tient
pour première richesse le service du semblable, mais elle ignore « les
personnes » et se place sous ce que Kant appelle le principe de l’amour de soi.
On peut en second lieu invoquer Rousseau et reprendre la
description qu’il fait en particulier dans L’Émile de notre servitude commune. Nous ne
sommes pas des dieux. Nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes et jouir chacun
de notre vie et être heureux sans l’assistance de nos semblables. Dès la
naissance, la nature nous livre aux soins des autres et nous apprend la
dépendance du maître à l’égard de tous ceux qui le servent. Avec la dépendance
viennent aussitôt les infections de l’amour-propre et de la pitié qui nous
enlèvent toute innocence.
L’usage du semblable est ainsi tour à tour une perte de soi et
l’asservissement de l’autre. Nous nous aliénons mutuellement en nous éloignant
toujours plus loin de notre réalité authentique à laquelle nous initierait la
leçon des choses si nous pouvions seulement nous y tenir tout seul. Il faut
donc au moins pour un moment tenter de préserver le jeune Émile du besoin des
autres en lui apprenant le plus tôt possible, et avant l’âge funeste de la
puberté qui le précipite inexorablement hors de lui-même, qu’à l’homme ce qu’il
y a de plus utile est aussi ce qu’il y a de plus dangereux. On donnera donc
pour compagne une Sophie à Émile, mais en l’avertissant que le mieux qu’ils
puissent s’apporter l’un à l’autre s’inscrit encore dans une servitude où «
chacun obéit et tous deux sont maîtres » [ 1969, p. 556]. Par rapport à la
liberté, acquise comme citoyens par le contrat politique, les pactes de la vie
conjugale, familiale et sociale restent des contrats d’esclaves. Au regard de
la félicité des dieux miraculeusement éprouvée dans les rêveries du promeneur
solitaire, le secours que Vendredi apporte à Robinson comme consommateur n’est
qu’une faible consolation dans l’amertume des jours. « L’homme tient par ses
vœux à mille choses, et par lui-même il ne tient à rien, pas même à sa propre
vie; plus il augmente ses attachements, plus il multiplie ses peines » [
ibid., p. 652].
Chez Rousseau, à la différence d’A.Smith et de la science
économique ultérieure, la première forme de richesse se trouve encore dans
l’usage du semblable et la pragmatique – pour reprendre le vocabulaire de Kant
– n’a pas encore été éliminée au profit de la seule dichotomie entre d’une
part, la technique et l’administration des choses, et d’autre part, la morale
et le gouvernement des hommes.
Mais cette forme de consommation est en même temps le point le
plus sensible des contradictions de la condition humaine. L’entretien de la vie
n’est que servitude et plaisir fugitif. À la différence d’Aristote qui
distingue en deçà de la liberté politique une bonne et une mauvaise économie de
la consommation, il n’y a jamais pour Rousseau d’économie heureuse.
6. Par ces deux caractères – chose symbolique, chose de culture
ou chosedite d’une part, et richesse consommée dans la servitude d’autre part
–, le service du semblable diffère profondément du service immatériel que la
science économique range aujourd’hui à côté des biens matériels agricoles ou
industriels. Le service immatériel n’est ni une chose dont le caractère
symbolique et culturel rend le contour relativement indistinct ni un objet dont
l’usage dans la consommation évoque la commune servitude de la condition
humaine.
En premier lieu, le service immatériel implique en droit sinon
en fait un contenu exactement qualifié et objectivement quantifié. On doit
pouvoir précisément délimiter un soin de santé, un service d’assurance ou
d’assistance, une forme de loisir, une modification d’un état psychologique ou
cognitif ou le bénéfice d’un espace sécurisé, même si en chaque cas, cela
implique de multiplier des conventions arbitraires d’évaluation et de mesure.
La genèse même de la notion suppose en fait cette volonté d’exactitude dans la
détermination d’un contenu qui se découpe à la manière d’une chose naturelle
comme le support dans la relation inter-individuelle. C’est ici l’effet
immédiat de la promotion de la production dans la pensée économique moderne. Le
service immatériel est identifié comme produit. Ses caractères, ses grandeurs
et ses qualités sont déterminés par les opérations productives qui lui donnent
naissance. Le service immatériel, ce n’est pas ce qui est consommé, c’est
plutôt ce qui, dans la personne du consommateur, est transformé par l’activité
d’un producteur déterminée comme activité tertiaire.
En second lieu, le service immatériel enveloppe une relation
entre agents dont est bannie toute servitude mutuelle. Celui qui rend service
ne compte pas comme serviteur, il offre son service comme libre fournisseur
d’une activité spécialisée. À ses yeux, le consommateur n’est pas un maître :
il le considère sous la forme où le consommateur se perçoit lui-même, comme
celui qui achète librement un service à celui qui sait satisfaire son besoin.
Il n’y a de part en part ni dépendance ni dette. Le prix du service libère la
relation mutuelle de toute servitude commune. En somme, le service immatériel
se trouve hors servitude par le fait d’être en fait ou en puissance un service
marchand. Or cette qualification n’est à son tour encore que l’effet du
privilège accordé dans les Temps modernes à la production. Tout produit peut
sembler se décomposer à la limite en informations diversifiées. La division du
travail étend son règne à travers l’échange d’informations. L’information à son
tour s’échange comme service. Le service immatériel, ce n’est plus ce qui lie
immédiatement un homme à un autre dans une symbolique et une culture marquées
par la dépendance commune du besoin; c’est au contraire ce qui les délie l’un
de l’autre en les intégrant ensemble dans une société marchande où chacun est
quitte de tous les autres.
REMARQUE. La question
de savoir si la multiplication des services dans la période récente fait de la
société post-industrielle une société plus intégrée par les formes d’économie
solidaire ou de proximité dans la distribution des services ou au contraire une
société plus individualiste en raison de formes moins collectives dans la
production des services est une question qui me paraît assez mal posée. Le fait
principal est plutôt, avec l’extension des services, la prétention de plus en
plus insistante à objectiver, mesurer et quantifier les relations humaines et à
affirmer les valeurs d’égalité et de liberté marchandes. En ce sens, la
multiplication des services aujourd’hui exprime à la fois et de manière
toujours plus insistante la place accordée à la production et la chance de
retrouver ce qui a été depuis longtemps refoulé sous la forme d’un service du
semblable comme chose-dite et comme témoignage de notre commune
servitude.
7. SECOND TYPE DE RICHESSE : les choses ou les objets
considérés comme des biens matériels – nourriture, vêtements, habitation, etc.
Sous la seule perspective de la consommation et sans référence à la manière
dont ils entrent dans la propriété – acquisition marchande, production directe,
etc. –, on peut rappeler à leur propos les distinctions les plus ordinaires. Du
point de vue de la forme juridique de la propriété, ces biens sont individuels
et privés ou collectifs et communs. Du point de vue de leur usage et de leur
disponibilité, ils sont proches ou lointains, présents ou futurs, immédiatement
consommés ou tenus au contraire en attente par l’intermédiaire d’argent, de
droits ou de titres divers qui constituent alors à leur égard des substituts
équivalents. Du point de vue du besoin enfin, ils sont plus ou moins
nécessaires ou superflus, plus ou moins chargés de symboles et enveloppés dans
des paroles ou plus ou moins complémentaires ou substituables.
Mais la distinction la plus importante qu’on puisse faire à
leur sujet porte sur leur durée, parce qu’elle exprime un point de vue relatif
à leur façon propre d’être des objets. Certains biens sont immédiatement ou
presque immédiatement détruits par l’acte qui les consomme, comme les biens
dits « non durables ».
Certains biens dits « durables », malgré leur usure continue
entraînant à terme leur disparition, demeurent un moment auprès du
consommateur, accompagnent pour un temps son existence dans le lieu et le temps
de sa propre vie, prennent racine en constituant pour lui un décor ou un
contexte et lui apportent une forme de présence spécifique que ni les
semblables dont il se sert ni les objets sans durée propre qu’il consomme en
une fois ne peuvent remplacer.
C’est par ces « biens durables » que la notion de « chose »
prend véritablement un sens, et c’est par cette idée de chose que le
consommateur découvre tout à la fois qu’il est dans un monde et que l’espace et
le temps de sa vie lui sont donnés avec ce monde. En tout cela, tout bien
durable ressemble à une œuvre d’art en réfléchissant quelque chose de sa
stabilité et de sa gratuité.
Il y a donc des biens qui sont mesurés comme des choses mais
qui ne sont pas des choses au sens le plus fort, parce qu’elles entrent dans le
cycle de vie pour en sortir aussitôt et que leur usage semble une destruction
immédiate. Il y a des biens qui, malgré leur durée parfois éphémère, nous
accompagnent un moment en nous donnant le paysage familier et rassurant d’un
monde objectif, et leur usage évoque, bien plus que l’idée de destruction,
l’idée d’un soin, d’un entretien, d’une habilité ou d’un art.
REMARQUE. Les propos
de H.Arendt dans la Condition de l’homme
moderne sur les biens durables prolongent et développent les
remarques de Heidegger sur la notion de chose. Elles sont précieuses et uniques
en leur genre. Aucun économiste ou philosophe avant elle n’a su, sans doute,
autant résister à l’attraction constructiviste qui place la plupart des
distinctions portant sur les biens matériels et immatériels sous des critères
relatifs au temps, aux formes et aux moyens du processus de production. Il
demeure cependant chez elle une certaine obscurité qu’il faut tenter de
dissiper en étendant plus loin qu’elle ne le fait les limites de la notion de
consommation. Pour elle, en effet, la consommation n’est qu’une destruction,
qui relève de la catégorie de la vie. Lorsqu’on a affaire à des biens durables
ou ce qu’elle appelle des « objets d’usage », on se trouve au contraire sous la
catégorie de l’œuvre et du monde. « Si comme objets d’usage ou biens durables,
dit-elle, on imagine, par exemple, les vêtements, on sera tenté de conclure que
l’usage n’est qu’une consommation lente […] Mais la destruction est incidente à
l’usage et inhérente à la consommation.
Ce qui distingue la plus mince paire de souliers de n’importe
quel bien de consommation, c’est qu’ils restent intacts si je ne les porte pas,
qu’ils ont une certaine indépendance, qui leur permet de survivre même un temps
considérable à l’humeur changeante de leur propriétaire » [ 1983, p.
189].
Ce qui est juste dans cette réflexion, c’est le fait que la
survie du bien durable constitue un pôle de stabilité et d’objectivité au
regard de la subjectivité et de la variabilité des relations individuelles. Ce
qui, en revanche, est contestable, c’est le fait d’exclure du monde l’acte de
consommation ou l’usage des richesses, en laissant croire que l’entretien de la
vie selon l’orientation de la jouissance et du bonheur n’a pas pour objet les
biens durables autant que les biens non durables.
Ce que manque ici H.Arendt, c’est l’idée selon laquelle la
distinction entre biens durables et biens non durables est au premier chef une
distinction intérieure à la consommation. Le monde des biens durables, en
effet, n’est pas notre monde parce que les objets seraient d’abord nos produits
ou notre œuvre, mais d’abord parce que leur durée de vie se mêle à la nôtre en
nous précédant et en nous accompagnant. C’est en cela que l’ensemble de ces
choses constitue un monde pour nous ou un monde qui nous est donné comme nous
est donnée la présence d’une œuvre d’art au-delà du fait de sa production et de
son existence de produit. La durée du bien durable et le monde dont elle
témoigne reposent sur un don. Or quelle que soit la fragilité des
interprétations relatives à la notion de don, il y a au moins une chose à dire
à son propos. Ce qui est considéré comme donné, c’est ce qu’il faut apprendre à
recevoir.
8. L’idée de don acquise grâce à la notion de bien durable peut
valoir en fait par extension pour tous les objets de consommation. Consommer ou
entretenir sa vie en usant de ses semblables et de tous les biens matériels,
c’est d’abord apprendre à les recevoir. Le don précède en cela la prise.
L’acquiescement est antérieur à l’appropriation. L’accueil est premier par
rapport à l’enveloppement de la possession. Il y a toujours une durée, même
infime, des choses et de nos semblables en laquelle se noue notre propre durée
et qu’il nous faut accueillir avec la nôtre. Ou mieux : il y a toujours une
présence – un espace et un temps– des objets de consommation qui précède la
nôtre. Ce qui nous est donné ou ce que nous avons à recevoir, ce qui n’est pas
produit ou ce qui n’est pas notre œuvre, ce que nous consommons et que nous
devons apprendre à bien consommer, c’est ce temps, cet espace et cette présence
ou cette sorte d’objectivité du monde, dont le lieu de vie pour chacun est
l’enceinte privilégiée. Les deux types de richesse – service du semblable et
bien matériel – sont ainsi liés à un troisième type dans lequel est inclus le
monde qui nous est donné, et l’usage de ces formes de richesse enveloppe à son
tour la réception de ce don. C’est cela qu’il faut maintenant
éclairer.
REMARQUE. La notion de
richesse comporte ainsi deux pôles – le service du semblable et le bien
matériel. À cette notion de richesse est liée la notion de propriété et à
celle-ci l’idée d’un monde donné, qui précède la prise de possession.
Comme on le voit immédiatement, cet enchaînement de notions
élargit considérablement la notion de consommation à laquelle l’économie
politique nous a habitués. La question se pose à l’évidence de savoir si cet
élargissement ne déborde pas les frontières communes de l’économie et ne nous
fait pas pénétrer dans des domaines généralement considérés comme les domaines
de la politique et de sa morale. Cette question ne peut pas encore être traitée
à ce niveau de l’exposé. On peut néanmoins avancer deux idées.
La première idée est très générale. Il va de soi que
l’élargissement de la notion de consommation, dont on mesurera mieux l’ampleur
dans un moment, modifie à son tour les limites de l’économie. Lorsque la
consommation est tenue pour le premier acte économique et lorsque les richesses
consommées sont tenues pour des objets donnés avant d’être saisis sous l’angle
de la production, alors le don est ce que l’économie doit ré-apprendre à
formuler à son point de départ. Mais cela n’a rien à voir directement avec la
politique et sa morale. L’économie ici retrouve seulement ce qu’elle a
abandonné et dont aucune autre instance ou aucune discipline scientifique ne
s’est emparée à sa place : la terre, la mer, le ciel ou le monde qui sert
d’habitation commune aux hommes et dans lequel chacun reçoit pour en user et
pour en vivre la main et la pensée de son semblable et toutes les choses
matérielles qui les côtoient. Dans la politique, à proprement parler, nous ne
vivons pas avec les autres et nous n’avons pas d’autre monde que celui que nous
faisons apparaître par notre pensée. Nous discutons, nous faisons des lois,
nous nous disputons et nous nous détruisons; nous sommes amis ou ennemis. L’ami
véritable et respecté comme personne, qui est ce que nous pouvons faire de
mieux en politique, est au-delà de l’économie qui ne connaît que l’utile;
l’ennemi, qui est ce que nous pouvons faire de pire, est en deçà de l’économie
qui veut la vie de celui dont elle fait usage. On doit parler d’une vie
économique; on ne peut parler d’une vie politique. C’est en ce sens que le don
est étranger à la politique.
La seconde idée est plus particulière. Elle porte sur la notion
de bien et de richesse. Tous les biens extérieurs ne sont pas des richesses. Il
en est ainsi de ce qu’on appelle aujourd’hui à la suite de J. Rawls « les biens
premiers » comme les libertés de base. Les libertés ne sont pas des richesses.
Elles n’entrent pas dans la consommation et elles ne sont pas reçues comme un
don lié au fait de vivre ensemble dans un monde. Les libertés sont définies par
des droits. Tout droit est un produit de la pensée qui nous fait citoyen ou «
personne » ayant une existence dans un espace juridique défini. À titre de
personne juridique, je ne détiens pas un droit comme un élément ordinaire de ma
propriété et je ne peux en user à la manière dont je fais usage d’un service de
mon semblable ou d’un bien matériel. Posséder ou détenir un droit, c’est
pouvoir l’exercer et, dans le cas particulier de la liberté, affirmer sa
liberté, c’est pouvoir agir en justice en faisant intervenir un personnage
hautement politique défini comme magistrat.
Le consommateur n’est pas un citoyen. L’agent économique,
considéré du point de vue de la consommation, a un lieu de vie qui réfléchit le
monde. Ce monde lui est donné. Il le partage avec ses semblables dans la
servitude de la consommation. L’être humain n’est pas naturellement libre
lorsqu’il entretient sa vie en vue d’en jouir le mieux qu’il est possible; il
le devient seulement à titre de citoyen par une création de l’esprit dans
l’espace de la politique. Traiter tous les biens extérieurs sous la même
catégorie de richesses relève de la confusion utilitariste entre la vie
économique et l’existence politique.
·
ARENDT H., 1983, La Condition de
l’homme moderne, Agora-Calmann-Lévy.
·
ARISTOTE, 1972, L’Éthique à
Nicomaque, Vrin. — 1977, La
Politique, Vrin. — 1991, La
Rhétorique, Le Livre de Poche.
·
KANT, 1994, Anthropologie, Vrin.
·
MARX, 1968, Les
principes, La Pléiade. — 1968, Les
Manuscrits de 1844, La Pléiade.
·
ROUSSEAU, 1969, L’Émile, Folio-Gallimard.
·
SPINOZA, 1954, Éthique, La Pléiade.
[1]
Il a été présenté et discuté dans le séminaire HPE-CLERSE,
université Lille 1.