2003
Revue du Mauss
Pour une pensée de la limite L’exemple de la privatisation du
vivant
[1]
Geneviève Azam
L’accumulation illimitée du capital, la conquête infinie de la
nature sont l’arsenal d’un monde qui ne semble plus avoir pour objectif que de
repousser toujours plus loin les barrières à l’extension de l’échange marchand.
Les opérations de « Justice sans limite » ou celles à venir de « Guerre sans
limite » illustrent les menaces qui pèsent sur la permanence d’une humanité
digne de ce nom. Elles portent l’exigence de penser collectivement les limites
à l’extension généralisée du capitalisme et des rapports marchands.
La gratuité de la vie représente une des dernières frontières à
franchir pour la soumission totale à l’ordre de la marchandise. La manipulation
génétique du vivant, prélude à son appropriation, traduit un rapport au monde,
à la nature et aux femmes qui ne saurait se réduire à des questions
scientifiques-techniques :
« La gratuité trace une frontière très suggestive entre le
domaine de l’être et celui de l’avoir » [Sagot-Duvauroux].
Les femmes occupent une place singulière dans la reproduction
et l’entretien de la vie, à la fois comme productrices de subsistances,
gardiennes des semences et comme détentrices de la capacité de procréation. Au
regard de la rationalité économique, elles apparaissent comme des détentrices
abusives et peu efficientes de la reproduction de la vie, tout comme la nature,
considérée comme un objet sans valeur, appelle à être brevetée pour accroître
les rendements.
La privatisation du vivant, le refus de mettre une borne à
l’échange marchand en découlent, tout comme le confinement des femmes dans la
sphère de la reproduction est allé de pair avec l’affirmation d’une recherche
illimitée de profit. Avec le développement du salariat, la sphère de la
reproduction fut déjà en partie dominée par la logique économique. Aujourd’hui
le remplacement du processus écologique de reproduction par un processus
technologique de production tend à abolir les frontières entre la sphère de la
production et celle de la reproduction. Le privé, comme
bios, entretien et reproduction de la
vie, devient le champ d’expansion illimitée des biotechnologies par le biais
des multinationales qui s’approprient le vivant.
L’ABOLITION DE L’IDÉE DE LIMITE
Le libéralisme économique est fondé sur l’idée d’une « nature »
humaine en proie à des besoins illimités et son corollaire : l’accumulation
illimitée de richesses. L’univers est assimilé à un stock de « ressources »
rares, matière inerte à capter, à maîtriser, prête à entrer dans le champ de la
valorisation économique.
La globalisation économique représente la possibilité pour le
capital d’accéder à toutes ces « ressources » dans toutes les régions du monde
et de pénétrer tous les marchés du monde.
Le premier âge du capitalisme : le
refoulement de la limite dans l’ordre du privé et de la
reproduction
Ce mouvement, amorcé dès le XVIe siècle,
s’affirme au XIXe siècle avec le développement du
capitalisme industriel : l’économie tend à se « désencastrer » de la société, à
s’autonomiser et à devenir autoréférentielle. C’est la base de l’avènement de «
l’utopie du marché autorégulateur » [Polanyi, 1983] et de l’imposition du
marché comme loi unique et naturelle de fonctionnement des sociétés. Mais pour
advenir, cette utopie supposait d’abord la coupure entre économie domestique et
économie productive. Cette disjonction s’effectue à partir
duXVIe siècle, comme le montre Max Weber dans
Économie et Société : dès lors en
effet que l’activité économique ne concerne plus seulement la satisfaction des
besoins, mais qu’elle se trouve orientée vers la réalisation d’un profit, vers
des chances de gain à travers l’échange, elle devient une profession, qui
s’exerce de manière continue et rationnelle. S’accomplit alors la séparation
entre « le ménage, l’atelier et le comptoir », entre vie privée et profession.
La communauté domestique est affaiblie, sous l’effet d’une exigence croissante
de calculabilité et de prévisibilité.
Cette coupure entre activités de production dans l’entreprise
et activités de reproduction dans la communauté domestique trouve un
soubassement dans la représentation du masculin et du féminin. Les hommes, déjà
voués à la chose publique, sont destinés à la production; les femmes, elles,
restent vouées au privé, à la reproduction non seulement de citoyens mais aussi
de travailleurs. À la division politique privé/public s’ajoute et se superpose
la division production/ reproduction et la séparation de l’économique et du
social.
La domination de la sphère de la production sur celle de la
reproduction, de l’économique sur le social, suppose l’affirmation et la mise
en œuvre de la séparation entre ces sphères : elle s’est accomplie en
particulier au travers de l’affirmation d’une séparation nette et « naturelle »
entre le masculin et le féminin.
Le code civil napoléonien, dont l’influence dans toute
l’Europe fut considérable, contribua à instituer des sociétés dominées par la
logique économique en légalisant la dépendance féminine et la domination
masculine. Cet éloignement des sexes dans l’Angleterre victorienne et la
nostalgie du mélange constituent la source d’inspiration de Virginia Woolf dans
son roman Orlando [ 1974]: « Ainsi de
façon insensible et furtive, sans que rien ne marquât le jour ou l’heure de
l’altération, le tempérament de l’Angleterre changea, et personne ne s’en
aperçut [….]. Les deux sexes s’éloignèrent l’un de l’autre. »
Le monde de la production se donne alors pour mission
civilisatrice de repousser toujours plus loin les limites de l’humanité : « La
société de l’échange se fonde sur la transgression de la limite » [Calasso,
1987]. Limites dépouillées de toute connotation politique ou éthique, simples
barrières à franchir grâce à une rationalisation toujours plus grande des
moyens de production et d’échange.
Cette épopée suppose donc l’abolition de la limite sacrée, de
la limite fondatrice d’un monde commun, et l’adoration d’un monde fondé sur de
simples conventions toujours mouvantes. C’est le monde du déracinement, de
l’idolâtrie du bien-être converti en bien-avoir, de la soumission de la
nature.
En revanche, le monde de la reproduction, auquel sont
assignées les femmes, est représenté comme le lieu de la nécessité, de la
soumission à la nature, de la mesure et de l’équilibre. C’est l’univers du
privé, de l’entretien de la vie, du cercle, de l’enracinement et de la limite.
La construction d’une ligne nette de démarcation entre masculin et féminin,
entre production et reproduction, supprime les barrières à une expansion
illimitée en refoulant la limite et l’enracinement dans le privé, en les «
privant » de toute leur dimension politique. Elle s’accorde avec la pensée
linéaire, quantitative, scientiste, caractéristique de sociétés devenues
sociétés économiques.
Certes, la place des femmes est en fait beaucoup plus
complexe à la fois dans la réalité et dans l’imaginaire des sociétés. Cette
vision dichotomique ignore en effet les interactions entre les sphères de la
production et de la reproduction, du masculin et du féminin. Toutefois, cette
séparation est une fiction effectuante, dans le sens où elle imprime les
comportements.
Le deuxième âge du capitalisme :
l’abolition de la limite
La marchandisation des semences, les techniques de
reproduction artificielle constituent une rupture dans la représentation même
du vivant.
Les semences. Avec
l’appropriation des semences, bien commun de l’humanité, saute un des derniers
obstacles à la marchandisation généralisée.
Les manipulations génétiques, sous couvert de lutte contre la
faim ou de préoccupations dites écologiques, constituent une tentative
d’éliminer le biologique, c’est-à-dire de supprimer la capacité des semences à
se multiplier. Les sources de renouvellement de la vie sont transformées en
matières mortes, en objets destinés au marché. Les semences, qui incorporent
des dimensions culturelles, sociales, éthiques, se trouvent réduites à des
objets économiques, à des « ressources », des matières premières : ainsi en
Inde, les multiples variétés de riz, souvent désignées comme « souffle de vie
», se réduisent à une marchandise sélectionnée.
Cette mutation repose sur une vision particulière de la
nature. Elle s’appuie sur un imaginaire économique selon lequel est considéré
comme nature ce qui n’a pas encore été travaillé, transformé et approprié. À ce
titre, la nature est sans valeur. Dans cette vision économique du monde, la
semence transformée industriellement devient la seule base de création de
valeur. L’activité antérieure de sélection, apprivoisement, croisement et
conservation des semences, le savoir accumulé pendant des millénaires sont
considérés comme un donné de la nature, sans valeur et sans droit. Les paysans
peuvent être alors assimilés à des pirates qui exercent un monopole illégitime
sur la nature, dans le droit fil de ce qu’expriment régulièrement les
responsables des firmes agro-alimentaires : « Cargill ou Monsanto voient
certains phénomènes naturels, qui font partie des cycles normaux de la nature,
comme des “vols” sur leur propriété. Lors du débat qui a eu lieu en 1992 sur
l’ouverture de l’Inde à Cargill, le directeur général de cette firme a déclaré
: “Nous apportons aux agriculteurs indiens des technologies raffinées qui
empêchent par exemple, les abeilles d’usurper le pollen.” Au cours des
négociations sur la biosécurité qui se sont déroulées aux Nations unies,
Monsanto a fait circuler un texte qui affirmait : “Les mauvaises herbes volent
la lumière du soleil” » [Shiva, 2001, p. 31-32].
Seul le travail des scientifiques est censé ajouter de la
valeur, et à ce titre, il doit être protégé par des droits de propriété
intellectuelle, définis dans le cadre des accords TRIPS (droits de propriété
intellectuelle touchant au commerce).
Ces droits sont des droits privés, excluant de ce fait tout
le savoir collectif accumulé. Ils ne sont reconnus que dans la mesure où
l’innovation peut susciter une application industrielle et commerciale. On
reconnaît la pulsion dévorante du capitalisme patriarcal à contrôler et à
maîtriser tout ce qui reste vivant et libre :
« Il est indispensable de protéger l’entrepreneur et
l’investisseur contre le risque de copie
[2]. » C’est la négation de la créativité des
femmes et des hommes du tiers monde qui ont préservé et accumulé les semences.
Elle s’appuie sur une inversion des rapports à la nature, devenue concurrente
abusive de l’activité humaine.
Ce sont toutefois les femmes qui majoritairement assurent
l’agriculture vivrière dans le tiers monde, c’est-à-dire l’agriculture de
survie fondée sur l’utilisation de ressources diversifiées. Comme l’écrit
Vandana Shiva [Mies, Shiva, 1988], elles sont en effet « expertes en diversité
», combinant quotidiennement activités et ressources diverses. Mais ce savoir
est considéré comme non productif et sans valeur dans une vision du monde qui
fragmente les activités pour accroître leur efficience et pour laquelle les
systèmes fondés sur la diversité sont moins productifs que les systèmes
spécialisés : « À mesure que le marché mondial supplante les marchés locaux,
les monocultures remplacent la diversité.
Traditionnellement, 10 000 variétés de blé étaient cultivées
en Chine. Elles n’étaient plus que 1 000 dans les années soixante-dix.
Seulement 20% de la diversité du maïs au Mexique survit aujourd’hui. À un
moment donné, on cultivait plus de 7 000 variétés de pommes aux États-Unis.
Plus de 6 000 sont à présent éteintes. Aux Philippines, où les petits paysans
cultivaient jadis des milliers de variétés de riz traditionnelles, deux
seulement, issues de la révolution verte, occupaient 98% de la totalité des
terres cultivables en riz au milieu des années quatre-vingt » [Shiva, 2001, p.
122].
Les multiples tâches quotidiennes rendent le travail
invisible dans ce monde de la fragmentation des tâches et des écosystèmes.
L’activité et le savoir des femmes sont considérés comme sans valeur, sans
droit, relevant de la nature et prêts à être « travaillés » et appropriés par
quelques grandes firmes agroalimentaires. L’imaginaire d’une croissance sans
limite, d’une accumulation illimitée de richesses aboutit, au nom de
l’efficience, à la réduction de la diversité.
Le combat des femmes pour l’autonomie alimentaire et le
contrôle des semences met à jour une conscience humaine de la nature qui
transcende les dualismes corps/esprit, nature/culture.
Les techniques de reproduction
artificielle. La génétique médicale et les techniques de
reproduction artificielle relèvent du même mouvement de maîtrise du vivant. Le
corps de la femme devient une chose, site passif où l’expert produit et ajoute
de la valeur. Les femmes passent d’un processus pro-créatif de reproduction à
un processus industriel de production. Comme si ne les intéressait désormais
que le produit final et non l’acte créatif lui-même.
Elles ne conçoivent pourtant pas leur grossesse comme le plan
de fabrication d’un enfant. La naissance reste quelque chose d’inouï,
d’imprévisible. C’est la nouveauté de chaque enfant qui est un événement et qui
donne la plénitude :
chaque être humain est inaugural, dirait Hannah Arendt. C’est
précisément cette nouveauté, ce caractère imprévisible qui est insupportable au
regard de la rationalisation instrumentale du monde, qui a pour caractéristique
d’inverser les fins et les moyens : «
Le progrès est le programme du genre humain menant son action derrière le dos
des hommes en chair et en os. »
La réduction de l’incertitude ouvre la perspective d’un
nouveau marché, celui de la fécondation, au nom de l’utilitarisme médical et de
la lutte contre la stérilité ou les malformations. Ovules et sperme deviennent
des pièces détachées traitées par les industries de la fécondation : « La
procréation est de plus en plus soumise à l’emprise technique et commerciale du
corps des femmes, et le nouvel ordre mondial de la reproduction passe par un
marché globalisé » [Wichterich, 1999]. La technique du diagnostic
préimplantatoire (DPI) est caractéristique de la tendance à l’inversion des
moyens et des fins. Elle est actuellement autorisée en Angleterre et aux
États-Unis pour faire naître un enfant dont les cellules du cordon ombilical
pourraient servir à guérir un membre de la fratrie [
cf. Nau, 2002]. C’est le renversement
de la morale kantienne selon laquelle un être humain doit être considéré comme
une fin en soi et jamais comme un moyen. Les rythmes du corps deviennent des
limites insupportables, des barrières technologiques. C’est la fertilité qui
doit être maîtrisée depuis les plus jeunes femmes jusqu’à la barrière de la
ménopause. Le corps féminin est perçu comme un handicap, que les experts de la
biotechnologie ont pour mission de dépasser. Pourtant, certains
épidémiologistes dénoncent la dégradation de la santé périnatale en liaison
avec les techniques de procréation artificielle
[3].
Le déterminisme génétique ambiant favorise ces
transgressions, dans la mesure où les gènes sont rendus responsables de
nombreuses maladies, y compris de comportements sociaux déviants. Le darwinisme
social et la concurrence qui font rage poussent à la recherche de qualité de
l’humain et au franchissement de toute limite. La paideia est remplacée par l’ingénierie
biogénétique censée accoucher d’une race meilleure.
POUR UNE PENSÉE DE LA LIMITE
La décroissance
conviviale
Élaborer une pensée de la limite dans un monde globalisé
exige de remettre en cause les hypothèses de base de la pensée économique, et
précisément celle qui en est le fondement : la rareté des ressources conjuguée
à des besoins illimités. Les ressources en effet ne sont pas rares en soi; le
marché crée la rareté pour assurer son expansion. Le système des brevets est là
pour en témoigner :
créer de la rareté pour vendre. Par ailleurs, les besoins
dans une société économique, c’est très prosaïquement la demande, quelle qu’en
soit la nature pourvu qu’elle soit solvable. En revanche, les ressources sont
limitées, et c’est à l’intérieur de ces limites que l’humanité peut retrouver
la capacité de choix qui lui a été confisquée par le déterminisme économiste.
Le modèle de la croissance illimitée considéré comme « naturel », ignorant et
refoulant cette limite, ne peut se réaliser que par la colonisation : du
cosmos, de la nature, des femmes, des pays du Sud.
La remise en cause de ces hypothèses ouvre à nouveau les
choix, la délibération sur le « bien-vivre », selon lequel le moins de
croissance pourrait signifier un plus de bien-être collectif. Dans les pays du
tiers monde, l’économie de subsistance à laquelle se consacrent les femmes –
que les économistes occidentaux nomment un peu vite économie de survie dans un
réflexe ethnocentrique – représente le droit à l’autonomie des producteurs et
des productrices et le droit à l’autosuffisance alimentaire. Cette richesse,
fondée sur la diversité, est le produit d’un travail invisible aux yeux des
statistiques; elle se trouve détruite pour engendrer la croissance dans le
cadre du marché, sous couvert d’accès au marché international.
Dans les pays du Nord, la schizophrénie ambiante fondée sur
la croyance qu’on peut avoir toujours plus de produits exotiques ou « ethniques
» sans déstructurer les agricultures ou l’artisanat du Sud, toujours plus de
voitures et un air pur, toujours plus de manipulation du vivant et le maintien
de la diversité, appelle à un renversement de la pensée. L’idée de croissance
infinie est fondée sur la croyance en la substituabilité infinie entre la
nature et le capital, grâce à la science et la technique. La décroissance
conviviale suppose la conscience de l’erreur de cette hypothèse centrale du
modèle économique libéral : « Nous n’avons qu’une quantité limitée de forêts,
d’eau, de terre. Si vous transformez tout en climatiseurs, en pommes frites, en
voitures, à un moment vous n’aurez plus rien.
Vous produirez de l’argent, mais il n’y aura plus rien à
acheter : vous ne pouvez pas acheter l’air, vous ne pouvez pas acheter
l’eau
[4]. » (Pour notre
part, nous dirions plutôt que le marché de l’air, celui de l’eau organiseront
alors la pénurie générale au profit de ceux qui y auront accès.)
Si nature et capital ne sont pas infiniment substituables, le
passage à des activités, des recherches soucieuses d’économies en énergie et en
matériaux, s’impose. Cela suppose la remise en cause d’une définition de la
richesse comme accumulation de marchandises. Produire moins ne signifie pas une
baisse de la consommation totale, mais une réorientation de la consommation.
Pour un mode de vie sans doute plus frugal mais plus convivial, selon les
termes de C.Castoriadis.
Mais cela induit également l’élimination des tabous propres à
la société techno-scientifique selon lesquels les contraintes du système global
supprimeraient toute possibilité de modification. Les femmes, sujets principaux
et objets des modèles de consommation, occupent certainement une place centrale
dans la remise en cause de ce modèle. Largement responsables du maintien et de
l’entretien de la vie, elles sont souvent les plus concernées par ces
transformations nécessaires.
L’acceptation de la limite suppose de surcroît de sortir de
toutes les théories du « rattrapage » qui enferment dans le champ de la
croissance illimitée et d’un modèle unique : rattrapage des pays riches par les
pays pauvres grâce au développement, rattrapage des hommes par les femmes,
rattrapage des femmes du Nord par les femmes du Sud. Et cela non pas en
référence au relativisme culturel et au droit à la différence si bien exploités
aujourd’hui par les multinationales, mais au nom de la diversité et d’une
liberté comprise comme possibilité de choix collectif dans un monde
limité.
Mettre en œuvre la
coopération
L’individualisme libéral, depuis Hobbes, suppose une société
composée d’atomes en lutte pour la vie, struggle
for life. Exprimé dans les termes du libéralisme économique, c’est
la mise en œuvre de la concurrence entre les individus « libres » qui conduit à
l’abondance. Cette société ainsi fragmentée ne peut alors être réunifiée que
par l’action de la « main invisible » du marché, mécanisme naturel et
involontaire. Dans ce cadre, la coopération entre les individus est
inefficiente, voire un obstacle au déchaînement de l’accumulation du
capital.
L’humanité, faite ainsi d’individus en compétition
permanente, se réunifie également devant l’obstacle à la civilisation : la
nature. Le rapport à la nature lui-même entre alors dans le rapport de sujet à
objet, de concurrence et de domination. Aussi n’est-il pas surprenant de lire
sous la plume de F. Bacon cette analogie entre la nature et les femmes : « La
Nature est une femme publique;
nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner
selon nos désirs » [Bacon cité par Latouche, 1995, p. 137]. Dans cette
représentation, la nature doit « rendre » au maximum, et pour cela, elle est
divisée en de multiples éléments au nom des économies d’échelle et des gains de
productivité. La diversité devient signe d’inefficacité, et la voie est ouverte
à l’appropriation, la standardisation et l’homogénéisation pour une meilleure
productivité : « Réduire un tout organique à des parties fragmentées,
séparables et substituables, a été la méthode réductionniste pour aller au-delà
des limites de la nature » [Shiva, 1998, p. 43]. Conformément à la méthode
fractionniste, le calcul de la productivité est le plus souvent rapporté
uniquement à la productivité du travail; il ignore l’énergie, les ressources
naturelles, les intrants chimiques. Et les calculs de productivité globale
ignorent les dégradations sociales et écologiques. L’incorporation de ces
éléments modifierait considérablement les résultats de la monoculture
industrielle comparée à celle des polycultures.
Le respect de la diversité implique de retrouver un rapport
de coopération amicale avec la nature au lieu de prétendre à sa soumission
totale. Cela signifie également de ne plus concevoir la liberté comme «
arrachement » à la nature :
« Plutôt que d’envisager le vivant pour lui-même et d’être
attentif, selon la belle expression de Hans Jonas, au “témoignage de la vie sur
elle-même”, on ne voit en lui que le négatif de la liberté humaine (ou de tout
autre principe définissant le proprement humain)» [Dewitte, 1996, p.
339].
La gratuité de la vie est la cible nouvelle des appétits
capitalistes; c’est aussi la dernière frontière avant la domination totale du
marché. Dans ce processus de marchandisation illimitée, c’est l’idée même de
civilisation qui se détruit en donnant un prix à ce qui ne saurait en avoir :
le vivant. C’est une manière de traduire la dette symbolique issue de ce don du
vivant en dette financière du type « pollueurpayeur », c’est-à-dire finalement
d’abolir la dette symbolique. La dette ne saurait signifier en effet une faute
à réparer, mais bien la conscience de vivre dans des sociétés qui, pour être
pleinement humaines et viables, doivent assumer collectivement une coopération
bienveillante avec une nature limitée et la mise en œuvre d’une solidarité
entre les humains. C’est une invitation politique à questionner le pouvoir que
nous nous reconnaissons sur le monde et ses limites.
De nombreuses femmes, du fait en partie de leur place
centrale dans l’entretien du vivant, participent aujourd’hui à des activités
relevant de l’économie solidaire dans les pays du Nord, de l’économie
informelle ou populaire dans les pays du Sud. Cette participation ne saurait se
résumer à des stratégies de survie ou d’adaptation bricolée aux mécanismes du
marché. Elle est aussi une manière d’inventer de nouvelles voies pour un monde
commun, en faisant vivre la coopération au lieu de la concurrence et la
diversité au lieu d’une uniformité totalisante. Elle se manifeste dans des
formes d’échange (échanges directs, circuits courts, contrôle des semences,
etc.) et des expériences de production qui engagent la solidarité dans le sens
de la responsabilité collective à l’égard du tout social et de la
nature.
Si les femmes sont expertes en diversité, elles le sont aussi
en « gratuité », pour une grande part subie. Penser les limites, n’est-ce pas
aussi faire passer la gratuité de l’ordre de l’invisible et de la domination à
celui de la scène publique et de l’invention d’une autre manière d’être
ensemble ?
·
ARENDT Hannah, La Vie de
l’esprit, vol. II, PUF.
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CALASSO Roberto, 1987, La Ruine
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DEWITTE Jacques, 1996, « L’Homme, être d’anti-nature »,
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Vandana, Écoféminisme,
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WICHTERICH Christa, 1999, La
Femme mondialisée, Actes Sud.
·
WOOLF Virginia, 1974, Orlando, Stock.
[1]
Ce texte est issu d’une communication faite au
III
e Colloque international de la recherche féministe
francophone, « Ruptures, résistances et utopies », qui s’est déroulé à Toulouse
du 17 au 22 septembre 2002.
[2]
Dixit Pascal Azadian,
président fondateur de Mendel, société spécialisée dans le financement des
start-up de biotechnologie, dans
Le Monde du 29 janvier 2002.
[3]
Voir à ce propos
Le
Monde du 6 août 2002. Selon Nicole Mamelle, la santé périnatale est
« en péril » : augmentation significative des grossesses multiples, des
prématurés et grands prématurés, des césariennes.
[4]
Roy [ 2001, p. 7]. Écrivain indien, elle est l’auteur d’un
roman,
Le dieu des petits
riens(Folio-Gallimard) et d’un essai,
Le coût de la vie (Gallimard), dans lequel elle
explique l’impact de l’implantation de grands barrages dans la vallée du
Narmada.