2003
Revue du Mauss
L’espérance économie solidaire a introduction au dossier
Genauto Carvalho da França
Laurent Fraisse
Jean-Louis Laville
L’ensemble des textes rassemblés par ce numéro de
La Revue du MAUSS sur l’économie
solidaire montre l’actualité internationale de ce thème. L’utopie du marché
autorégulateur, qui avait été progressivement contrecarrée, fait retour avec le
néolibéralisme. Devant la difficulté que rencontre l’État social national pour
répondre à ce défi, compte tenu de la tertiarisation et de
l’internationalisation de l’économie, la perspective de l’économie solidaire,
longtemps oubliée, se trouve réactualisée. Bien que fragiles, des expériences
diverses affirment leur résistance à la marchandisation du monde et renouent
avec un projet de démocratisation de l’économie à partir d’engagements
citoyens. Certes le refus de la mondialisation néolibérale a été popularisé par
des regroupements militants ; mais de manière moins visible sont aussi apparues
des initiatives cherchant à retrouver un agir économique fondé sur la
solidarité. Petit à petit, elles s’efforcent de « construire au quotidien une
autre mondialisation », selon les termes employés dans la synthèse de la
conférence sur l’économie solidaire au Forum social mondial de Porto Alegre en
2002.
La spécificité de l’économie solidaire ne réside donc pas dans
« une autocohérence économique », pour reprendre les termes d’AlainCaillé (
cf. son article dans le présent
numéro), mais dans le double registre socio-économique et socio-politique sur
lequel se déploient ces institutions intermédiaires que structurent les
expériences d’économie solidaire. Sur le registre socio-économique, et c’est là
leur principale démarcation d’avec l’économie sociale, elles visent à hybrider
les principes économiques en maintenant dans leur consolidation une priorité à
la réciprocité qui explique leur émergence. Sur le registre socio-politique, et
c’est là leur principale différence avec l’économie informelle, elles se
caractérisent par leur volonté de sortir des dépendances et par leur ancrage
dans l’espace public.
La dynamique associant l’expression politique avec l’importance
de la revendication des droits dont parlent ici même Bruno Lautier ou Gustave
Massiah et les pratiques économiques peut être présentée en situant plusieurs
exemples développés dans les articles qui suivent.
Les finances solidaires regroupent un ensemble d’expériences,
sous des appellations variées (micro-crédit, épargne solidaire, micro-finance,
finance de proximité), qui participent à la construction d’un autre rapport à
l’argent.
Apparues au début des années quatre-vingt en France, ces
expériences se développent surtout à l’initiative du milieu associatif et sous
la forme de réseaux divers. Leur but est de permettre à des personnes exclues
du système bancaire de créer leur propre emploi. La finance solidaire vient se
positionner ainsi face au problème de la sélectivité dans l’accès au crédit et
à la limitation de son offre, étroitement liée à la recherche de la rentabilité
bancaire. Au-delà de la démocratisation de l’accès au crédit, c’est surtout
toute une préoccupation autour de l’utilité sociale de l’investissement
financier qui est en jeu dans ces expériences.
C’est alors une finalité d’utilisation éthique de l’argent dans
des projets qui articulent par exemple, lutte contre l’exclusion, préservation
de l’environnement, action culturelle, développement local, etc.
Les exemples d’initiatives de finance solidaire présentent une
grande diversité. Parmi eux, le cas des CIGALE (Club d’investisseurs pour une
gestion alternative et locale de l’épargne) est à souligner. Ces associations
mobilisent une épargne de proximité auprès de leurs membres associés qui est
investie dans des projets locaux visant à renforcer le tissu économique local
et les liens sociaux. Il s’agit d’aide à la création et au développement des
petites entreprises de la région. La priorité de l’investissement est accordée
en général à l’aspect local et au caractère d’utilité sociale de l’entreprise,
mais chaque club possède son autonomie de décision. Les CIGALE fonctionnent
donc comme des petites sociétés de capital-risque de proximité. Outre ce genre
d’initiative, ce champ de la finance solidaire comprend d’autres types de
pratiques, comme les fonds d’application éthique ou solidaire, offerts même par
des banques classiques. Dans ce cas, l’épargnant renonce à une partie de la
rémunération de son épargne au nom de l’utilité sociale de
l’investissement.
Si dans la plupart des cas il s’agit d’expériences de petite
taille, ces dernières années ont vu le surgissement de grandes institutions de
crédit solidaire en France : c’est particulièrement le cas de la NEF (Nouvelle
Économie fraternelle), constituée en tant que banque depuis 1999 – elle est née
en 1979 en tant qu’association et est devenue société financière en 1987 –, et
de la Caisse solidaire du Nord-Pas-de-Calais depuis 1996, qui est née avec le
soutien du conseil régional. Cette dernière est considérée comme la première
initiative d’une société financière à vocation entièrement solidaire dans ce
pays. Ces deux expériences sont affiliées à la Caisse centrale du Crédit
coopératif.
On trouve au Brésil un nombre croissant d’initiatives de
finance solidaire sous l’appellation générique de « banques populaires ». Il
s’agit le plus souvent de coopératives de crédit qui généralisent la pratique
du micro-crédit en direction de petites initiatives d’organisations populaires.
Ces organisations de finance solidaire s’organisent en général avec des appuis
institutionnels – soit de la part des pouvoirs publics locaux, soit provenant
d’organisations de la société civile comme les ONG. Outre ce type
d’initiatives, ce champ en connaît d’autres, assez novatrices, telle celle de
l’association Bansol qui a été créée par des étudiants et un groupe de
professeurs de la faculté de gestion et d’administration de l’université
fédérale de Salvador de Bahia. En plus de l’appui sous la forme de crédit,
Bansol aide au démarrage et au développement de petites entreprises solidaires
à travers la mise en rapport des étudiants et des acteurs des initiatives.
Conçue comme un processus éducatif et basée sur le principe de la réciprocité,
l’intervention vise à la construction démocratique d’une méthodologie de
gestion sociale et solidaire, c’est-à-dire appropriée aux caractéristiques de
ces organisations.
Malgré les acquis de tels réseaux, le financement solidaire n’a
rien d’une panacée. Il peut être réintégré par les institutions dominantes
comme un simple outil, évacuant toute critique de la soumission aux logiques
financières à la source des exclusions. Quelques tentatives se prêtent
d’ailleurs à un tel dévoiement parce qu’elles concentrent leurs aides sur les
entrepreneurs individuels sans analyser les rapports de force économiques,
moyennant quoi elles peuvent négliger l’accompagnement indispensable au
développement de leurs activités ou accélérer les tendances à
l’externalisation, transformant des salariés en sous-traitants. Cette évolution
instrumentale est accentuée par le fait que le microcrédit est en vogue auprès
des grandes institutions financières internationales.
Lors des sommets du micro-crédit de Washington et de New York
en 1997 et 1998, un objectif de 100 millions d’emprunteurs pour 2005 a été
annoncé. Portés par cette vague, un certain nombre d’acteurs en arrivent à
reprendre le discours ultralibéral et prônent la multiplication des
micro-entreprises indépendantes comme alternative positive aux règles
protectrices du salariat, dans un éloge à une sorte de « capitalisme aux pieds
nus » [De Soto, 1987].
Il existe donc un risque d’instrumentalisation dans une vision
libérale que PhilippeAmouroux identifie clairement dans sa contribution. Les
expériences qui parviennent à s’en préserver le font en raison de deux
caractéristiques majeures. D’une part, la sélection des projets est fondée sur
des critères d’utilité sociale; la priorité est accordée à ceux qui émanent
d’entrepreneurs collectifs et affichent dans leur démarche un objectif social
ou écologique. D’autre part, l’accent est mis sur l’importance de
l’accompagnement du projet après son démarrage. Ce suivi, considéré comme
fondamental parce que gage de la pérennité du projet, s’accompagne souvent
d’une réduction volontaire de la rémunération des épargnants.
Servet [1999, p. 48] souligne la dimension sociale ouverte dans
cette mouvance autour de la mobilisation locale et solidaire de l’épargne : «
L’épargne de proximité simultanément s’appuie sur le lien social et crée du
lien social ou le développe entre ceux qui deviennent des épargnants associés.
Ce double mouvement est une condition nécessaire de la dynamique du système.
Cela est très visible dans le cas des personnes qui se connaissent et vont
développer cette interconnaissance, dans le cas des groupes d’épargnants qui
réfléchissent ensemble sur la manière de placer l’épargne dont ils disposent ou
de prêter et à qui. Cette interrogation s’accompagne ou conduit à une réflexion
éthique collective sur l’emploi, sur l’environnement, sur les activités
socialement utiles, qui ne se limite pas à la rentabilité financière de leurs
placements. Du lien social se crée avec les épargnants et avec les
entrepreneurs eux-mêmes qui empruntent ou ouvrent leur capital. L’épargne
solidaire de proximité rapproche ainsi l’épargnant de l’entreprise, et en
particulier de la petite entreprise. »
On le voit, à l’image de la dynamique plus générale d’une
économie solidaire, les expériences de finance solidaire se positionnent dans
une imbrication entre trois économies. La diversité de ce champ et sa
complexité font que certains se rapprochent plus du secteur bancaire,
entretenant avec lui des rapports partenariaux privilégiés pour puiser
l’essentiel de leurs ressources; d’autres s’ap-parentent plutôt à une
initiative parapublique, tant est fort le rapport au pôle non marchand;
d’autres encore sont dans une position plus équilibrée entre les trois pôles
(toujours très difficile à tenir), en puisant largement leurs ressources dans
une dynamique réciprocitaire.
Ainsi, l’efficacité et l’avenir de ces expériences semblent se
jouer dans une relation d’interdépendance fréquemment conflictuelle étant donné
le difficile exercice d’un partenariat qui met en jeu différentes logiques
d’action et mobilise diverses formes de légitimité. Dans cette dynamique, la
place du pôle non marchand reste encore assez importante. En effet, « la
plupart des expériences de crédit solidaire dépendent étroitement des autorités
publiques à travers les subventions dont elles bénéficient, le plus souvent de
la part des collectivités locales. L’évolution du crédit solidaire est
étroitement liée à la mise en place progressive, au cours de la dernière
décennie, d’outils de financement local à utilité sociale (notamment les fonds
de garantie locaux), issus de la décentralisation et de la territorialisation
des financements publics » [Guérin, Vallat, 1999, p. 86]. Dans cette
perspective, ces expériences se trouvent, à l’image du monde associatif
français, soumises à de fortes injonctions de la part des pouvoirs publics.
Pour cette raison, leur image institutionnelle semble encore associée plutôt à
celle d’un « laboratoire d’innovation [plutôt] que de ferment crédible de
propositions globales et politiques » [ ibid., p. 87]. C’est pourquoi elles sont
demandeuses de relations plus contractuelles avec les pouvoirs
publics.
Pour la plupart des expériences de crédit solidaire, l’enjeu se
pose en termes d’autonomie et de préservation du projet initial face aux
injonctions du marché et des pouvoirs publics. Elles sont conscientes de
certaines déviations dans les entreprises des secteurs mutualiste et
coopératif, devenues de véritables entreprises capitalistes hautement
technobureaucratiques. Pour éviter une dénaturation du projet initial (et ne
pas se faire « récupérer »), plusieurs de ces expériences ont choisi de refuser
les compromis au risque d’avoir des relations instables avec les pouvoirs
publics. Pour ce faire, le fonctionnement en réseau est privilégié en tant que
garantie d’une certaine souplesse et moyen d’une autonomie plus importante
devant le risque d’une « prise de contrôle et [d’] une récupération par les
pouvoirs publics, ou par un mouvement politique ou culturel » [
ibid., p. 87].
Une économie sans argent apparaît dans les interstices de la
société pour manifester l’insatisfaction de nombreux citoyens devant les
risques du passage d’une économie de marché au statut de « société de marché ».
Tout en reconnaissant que, d’un point de vue historique, le développement des
échanges monétaires a permis une certaine émancipation individuelle, ces
expériences se positionnent contre l’excès de monétarisation de la
société.
En France, trois registres principaux d’expériences existent :
l’autoproduction collective, les systèmes d’échanges locaux (SEL) et les
réseaux d’échanges réciproques de savoirs (RERS). Les SEL représentent en
quelque sorte la version française des LETS anglo-saxons (
local exchange trading systems), aussi
appelés Tauschring en allemand, ou
encore, REL ( redes de economia local)
en italien. Un SEL consiste en une association de personnes (jusqu’à plusieurs
centaines, voire des milliers) dont la finalité est d’échanger des biens et des
services sans recourir à une logique marchande. L’ensemble des échanges est
comptabilisé par l’association à l’aide d’une monnaie fictive, et les dettes
sont réglées (mais jamais épuisées) dans un système de compensation. On
retrouve cette même impulsion réciprocitaire dans les expériences des RERS –
néanmoins, à la différence des SEL, le règlement des dettes s’opère dans le
cadre d’un échange bilatéral et non plus multilatéral, et toujours différé; et
par ailleurs, il n’y a pas dans les RERS de monnaie fictive : il s’agit ici de
l’échange direct d’un savoir contre un autre. La nature des biens et services
échangés est très variée : gardes d’enfants, cours de langue, travaux de
réparation des logements ou des équipements ménagers, séances d’apprentissage
de la cuisine, produits artisanaux, objets d’occasion, services de jardinage ou
de ménage, prêt d’outillage, etc.
Si les SEL ont démarré en France à partir de réseaux militants,
leur évolution a par la suite débordé largement le cadre d’un public spécifique
– « cela ne signifie pas toutefois que toutes les catégories de la population
soient représentées; on trouve dans les SEL peu d’immigrés, de jeunes des
banlieues, de personnes disposant de très hauts revenus » [Bayon, 1999, p.
57].
Au Brésil, ces systèmes d’échanges locaux sont connus sous
l’appellation de clubes de troca. De
telles pratiques, consistant en des échanges non monétaires basés sur une
logique réciprocitaire, appartiennent aux manières de vivre des secteurs
populaires et font partie de leurs traditions. La nouveauté ici consiste à voir
de telles pratiques s’inscrire dans un cadre bien précis : celui de l’action
associative. En ce sens, l’apparition du phénomène (comme en France) est liée
aussi bien à la montée du chômage – dans la plupart des cas – qu’à la volonté
des individus de vivre d’autres formes d’échange. C’est pourquoi ces
initiatives ne se restreignent pas aux milieux populaires et, dans un certain
nombre de cas, partent de réseaux sociaux appartenant aux couches moyennes
urbaines.
Cela étant, la montée de ce phénomène au Brésil est sans
comparaison avec l’ampleur qu’il atteint dans le pays voisin, l’Argentine, où
l’on assiste, face à une crise économique dramatique, à la multiplication
impressionnante de ces initiatives comme nous le raconte
HeloisaPrimavera.
Les SEL ne relèvent pas d’une forme d’échange marchand parce
qu’il s’agit d’échanges bilatéraux comptabilisés dans une perspective de
compensation multilatérale et différée des dettes et que le sens même du
système est de forger une dynamique permanente de dette en vue de perpétuer des
liens sociaux. Ils ne relèvent pas non plus du troc. Ce dernier est couramment
imaginé comme un échange non monétaire entre équivalents, typique des sociétés
archaïques et préfigurant l’échange marchand; mais il n’a sans doute jamais
existé sous cette forme réduite. Pour Servet
et
alii [ 1999], « les SEL consacrent un retour du monétaire dans les
sociétés modernes » que l’extension du marché a perverti – ces auteurs pensent
au sens anthropologique du mot monnaie comme ce qui relie à une totalité
sociale
[1], « un
instrument de socialisation des individus ».
« Dans les SEL on veut supprimer l’argent, considéré comme
destructeur, en éliminant ses manifestations physiques. Mais on ne supprime pas
la monnaie, puisque subsiste un système de comptabilisation et de résolution
des dettes articulé autour d’une unité de compte. L’erreur commise par la
plupart des commentateurs est de déduire de l’absence de l’argent celle de la
monnaie, et de considérer ainsi les SEL comme des groupes de troc » [
ibid., p. 205]. Il faut alors
distinguer les notions de compensation et de paiement. « Les systèmes
monétaires contemporains voient prédominer le paiement, tandis que le système
monétaire des SEL est un système de compensation de dettes. Multilatérale,
celle-ci permet la réciprocité des échanges et leur reproduction dynamique. Un
système d’échange local n’est donc pas un système de troc, mais une
organisation monétaire, qui assume les deux fonctions monétaires fondamentales,
celle de compte et celle de règlement des dettes » [
ibid., p. 183-184].
On observe avec ces expériences l’apparition de modes de
construction de la confiance qui autorisent des relations qui seraient
impossibles sans ces cadres de référence et qui facilitent la réintégration
dans l’échange puisqu’ils n’obéissent pas à une contrainte de solvabilité des
adhérents. Ces expériences visent ainsi au développement d’une culture de la
réciprocité. Celle-ci est conçue comme « une tentative de rééquilibrage
permanent, de mise en cohérence entre l’altérité et l’égalité; elle est une
tension permanente, constructive et cognitive » [Héber-Suffrin, 1999, p. 214].
La singularité de ces expériences, vis-à-vis « des activités illégales ou de la
simple “débrouille” en famille ou entre amis, réside dans leur recours à des
solidarités volontaires et des relations égalitaires entre les membres »
[Laville, 1999, p. 135]. Par rapport aux autres champs, ce champ de l’économie
solidaire présente une caractéristique particulière et fondamentale : sa
relation avec le rôle décisif du pôle non monétaire. En raison de leur
caractère démocratique, l’expression plus affirmée d’une logique réciprocitaire
dans cet univers d’expériences n’a pas le sens d’une sorte de reviviscence des
formes anciennes de solidarité communautaire.
En tant que phénomène socio-économique, inscrit dans une visée
politique de changement institutionnel, le commerce équitable a l’ambition de
construire une solidarité internationale, reflétant ainsi les préoccupations
autour des possibilités d’une régulation internationale fondée sur de nouvelles
relations économiques et commerciales. Dans un commerce international où
producteurs et consommateurs sont coupés l’un de l’autre, l’absence de tout
critère autre que marchand génère des formes nouvelles de surexploitation dont
pâtissent, en premier lieu, les producteurs du Sud. Les États ne peuvent pas
endiguer ce phénomène, et les grandes entreprises œuvrent au remplacement d’une
régulation politique qu’elles estiment désuète. Lorsqu’elles mettent l’accent
sur l’éthique, elles le font sans mettre en question la répartition inique des
ressources à l’échelle mondiale. L’éthique est ainsi intégrée au processus de
marchandisation globale et mise à son service.
Face à cette réalité, le commerce équitable vise à établir des
relations commerciales plus justes entre pays du Nord (les consommateurs du
Nord en particulier) et producteurs au Sud. L’idée de base est de permettre au
producteur d’avoir un niveau de rémunération qui lui assure des conditions de
vie plus décentes. Plus précisément, deux objectifs à la fois socio-économiques
et politiques définissent ce type de démarche :
- « améliorer le sort des petits producteurs du Sud,
marginalisés par manque de moyens financiers et d’expérience, en créant des
débouchés pour commercialiser leurs produits agricoles ou artisanaux auprès de
consommateurs du Nord soucieux de participer à une meilleure solidarité
Nord-Sud;
- être un réseau de consommateurs en sensibilisant l’opinion
publique aux injustices des règles du commerce international et en entreprenant
des actions auprès des décideurs politiques et économiques » [Ritimo-Solagral,
1998, p. 15, cité par Laville, 1999, p. 129].
Étant donné la vulnérabilité vis-à-vis des fluctuations des
cours sur les marchés mondiaux de larges couches de petits producteurs dans la
plupart des pays du Sud – qui tirent l’essentiel de leurs revenus des matières
premières –, la forme prise au départ par le commerce équitable est celle d’une
sorte de réseau parallèle au commerce traditionnel, afin de limiter au maximum
le nombre d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur
[2]. La naissance du commerce
équitable est issue de la convergence entre des ONG du Sud impliquées dans des
initiatives d’organisation en milieu populaire et des associations écologiques
ou de défense des droits de l’homme du Nord. À cela vient s’ajouter le contexte
de chute du prix des matières premières dans le commerce
international.
En France, c’est surtout autour de l’initiative d’une
fédération associative – Artisans du monde – que s’est développé le commerce
équitable. Comme le souligne Trouvelot [ 1997], dans la mouvance d’un groupe de
militants, cette association est née du principe suivant : « Plutôt que
d’apporter une aide financière aux pays en développement, mieux vaut leur
donner les moyens de se développer eux-mêmes, selon le mot d’ordre
Trade, not Aid lancé pour la première
fois en 1964 par la CNUCED, la Conférence des Nations unies pour le commerce et
le développement. » La première boutique d’Artisans du monde a ouvert à Paris
en 1974. À l’objectif initial d’acheter des surplus de jute auprès des
producteurs locaux afin de les écouler sur le marché français est venue
s’ajouter plus tard la préoccupation d’informer le consommateur du Nord sur les
conditions du commerce Nord-Sud, dans la perspective de les éduquer à la
problématique du développement. Cette fédération regroupe aujourd’hui une
soixantaine d’associations, appelées aussi boutiques ou magasins du monde, et est présente sur
l’ensemble du territoire français – ce qui représente environ 2000 bénévoles
impliqués.
Pourtant, le poids de la France dans cette dynamique, comparé à
d’autres pays européens, semble assez faible comme en témoigne l’histoire du
commerce alternatif qui a précédé la notion actuelle de commerce équitable. En
fait, dès la fin des années cinquante, une association catholique hollandaise
s’est spécialisée dans l’importation de produits provenant des pays en
développement.
Elle les vendait par correspondance à travers des Églises et
des réseaux tiers-mondistes. C’est en Hollande que naîtra le premier magasin du
monde en 1969. Deux ans plus tard, il y en avait déjà plus de 120. Ces
associations se sont vite répandues dans d’autres pays européens (Allemagne,
Autriche, Suisse, Belgique, Suède, Grande-Bretagne et France), attestant de la
réussite du commerce alternatif. Acheter dans un magasin du monde devient alors
« un acte de conviction politique », mettant en lumière l’opposition entre «
consommation conscientisée » et « consumérisme capitaliste ».
Le passage du commerce alternatif au commerce équitable a lieu
dans les années quatre-vingt, dans le contexte de l’effondrement du prix des
matières premières qui s’accompagne d’une hausse de la pression des
coopératives de production à l’augmentation de leurs ventes. Parallèlement, on
assiste à une plus forte sensibilisation des consommateurs en général vis-à-vis
des problèmes environnementaux et des conditions de production dans les pays en
voie de développement. Ce passage se caractérise encore, et fondamentalement,
par un processus de labellisation de certains produits. Le commerce équitable
est ainsi assimilé à une véritable « niche de marché ». L’introduction d’un
label est considéré comme moyen privilégié d’accès à la grande distribution,
ainsi que de différenciation et de garantie du produit auprès des
consommateurs.
C’est d’abord le label Max Havelaar aux Pays-Bas en 1988, suivi
des labels TransFair en Allemagne en 1993 et Fairtrade en Grande-Bretagne en
1994. Ces trois labels sont unifiés en 1997 à travers la création d’un
organisme de labellisation du commerce équitable au niveau européen, la Fair
Trade Labelling Organization.
S’il est issu d’un projet de marché parallèle, le commerce
équitable participe aujourd’hui à l’économie de marché. La compréhension du
développement de ce champ implique alors de distinguer entre d’un côté, les
expériences qui restreignent leur rayon d’action aux réseaux de distribution
constitués par les boutiques associatives ou les magasins du monde, et de
l’autre, celles qui s’ouvrent sur les grandes chaînes de distribution en
pénétrant les supermarchés. Dans ce dernier cas, il faut bien voir que ce
processus de labellisation des produits, tout en participant à la hausse des
ventes de produits équitables, introduit dans ce champ d’expériences solidaires
certaines logiques fonctionnelles qui vont beaucoup influencer la dynamique de
ces organisations.
On le voit, le commerce équitable concerne aussi bien des
échanges commerciaux (plus ou moins ouverts sur la grande distribution, et plus
ou moins importants en termes de volume des transactions) qu’une pédagogie
politique.
Ce champ reste ainsi marqué par une tension entre différentes
logiques, renvoyant dans la réalité de ses expériences au conflit entre les
impératifs fonctionnels imposés par l’augmentation quantitative des ventes et
le besoin d’affirmer le sens du projet et sa contribution au changement des
conditions d’injustice dans la réalité du commerce mondial.
À ces exemples s’ajoutent les initiatives locales qui se
rapportent à la perspective d’une économie solidaire. À l’instar de la
différenciation entre les coopératives sociales en Italie, on peut en
distinguer également en France deux types principaux [Clément, Gardin, 1999, p.
30]: les initiatives d’insertion par l’économique et celles qui concernent la
production de biens et services ayant une utilité sociale ou collective
[3]. Au sein de ces dernières, «
il faut distinguer les services individuels ayant une utilité quasi collective
qui réalisent le plus souvent des activités à fort contenu relationnel (aide à
domicile, garde d’enfants… ) des services collectifs (environnement,
revalorisation des espaces publics urbains… ). Pour les services individuels
ayant une utilité quasi collective, des reconnaissances juridiques spécifiques
existent (associations de services aux personnes… ). Pour les services
collectifs, en revanche, il n’existe pas de reconnaissance juridique
spécifique, et le plus souvent leur utilité collective n’est reconnue que par
leur activité d’insertion par l’économique » [
ibid., p. 31].
Au Brésil, ces initiatives prennent la forme d’une nouvelle
vague d’expériences coopérativistes à caractère autogestionnaire
(coopérativisme populaire).
Celles-ci ont connu une croissance importante depuis le début
des annéesquatre-vingt-dix. Soit en tant que coopératives de production ou de
prestation de services, soit en tant que coopératives de crédit ou de
consommation, leur champ d’activité est varié de même que leur degré de
structuration. Un certain nombre de ces coopératives participent d’un mouvement
de reprise, par les salariés, d’entreprises qui se sont trouvées en faillite à
la suite de la crise industrielle particulièrement importante du début des
annéesquatre-vingt-dix. Certaines se sont inspirées du modèle des ESOP
[4] américaines. Ces nouvelles
coopératives prétendent se distinguer du coopérativisme traditionnel à la fois
par leur souci d’inscrire leur dynamique dans une perspective de développement
local solidaire et leur organisation en réseau
[5].
Ces entreprises solidaires concernent surtout des coopératives
de production industrielle qui, tout en ayant des difficultés à assurer leur
développement, réussissent tout de même à avoir un certain degré de
structuration et d’organisation du travail. Cela n’est pas le cas de la plupart
des expériences de coopérativisme populaire qui apparaissent marquées par un
niveau d’instabilité assez important. Cela paraît lié aux conditions précaires
de développement des initiatives qui reflètent les conditions de vie des
groupes sociaux concernés, impliquant le plus souvent de donner la priorité à
la survie de l’entreprise. C’est particulièrement le cas de toutes ces
coopératives de travail qui ne disposent pas d’autre capital que la force de
travail de leurs membres associés. Ces coopératives cherchent à vendre leurs
services (de nettoyage, de manutention, de jardinage, etc.) dans les locaux des
acheteurs et avec les moyens fournis par ces derniers. De telles initiatives se
rapprochent dangereusement des entreprises de main-d’œuvre et des fausses
coopératives créées à l’initiative d’entreprises privées qui se servent du
statut coopératif pour se débarrasser des règles protectrices du travail
salarié.
À côté de ces exemples – qui sont les plus nombreux – de
coopérativisme populaire, d’autres expériences moins répandues quantitativement
méritent d’être mentionnées ici en raison de l’originalité de leurs pratiques.
Nous pensons particulièrement au cas d’associations développant tout à la fois
de la production, de l’échange local, de la finance solidaire, etc. Il s’agit
d’expériences fortement liées au cadre territorial d’appartenance – soit un
quartier, soit une région – et qui essaient d’affronter des problématiques
locales spécifiques. Deux exemples principaux au Nordeste brésilien méritent
d’être mentionnés. Le premier concerne l’Association des petits producteurs de
la ville de Valente (APAEB – Associação dos Pequenos Agricultores do Município
de Valente) situé dans l’État de Bahia. Cette association développe une série
d’activités telles que le conseil technique, la formation des producteurs, le
recours à des technologies socialement appropriées, le micro-crédit adapté aux
réalités des familles paysannes, l’industrialisation et la commercialisation de
la production, la création d’écoles agricoles, etc. Dans un contexte régional
marqué par un climat aride et de fréquentes sécheresses d’un côté, et la
culture politique clientéliste de l’autre, l’association cherche à promouvoir
une alternative visant surtout à garantir une vie digne aux familles sur son
territoire propre. Le second exemple est celui de l’Association d’habitants de
l’ensemble Palmeira, une favela située
à la périphérie de la ville de Fortaleza dans l’État du Ceará. Après avoir joué
un rôle décisif dans le processus d’urbanisation du quartier, l’association a
créé en 1998 une banque populaire (nommée Palmas), qui finance une série
d’activités solidaires sur l’ensemble de la chaîne productive locale :
plusieurs lignes de micro-crédit, des coopératives de confection de textiles,
de production de produits artisanaux et de produits de nettoyage, un réseau
d’échange local, une école de formation, un centre d’études en socio-économie
solidaire, etc.
Outre ces exemples importants, il faut aussi tenir compte de la
multiplication d’expériences dans le champ du recyclage des déchets, de la
production artistique, de l’éducation – des crèches populaires aux écoles de
préparation au baccalauréat destinées aux populations exclues, etc.
Ces exemples n’épuisent pas l’ensemble des initiatives de
l’économie solidaire brésilienne, étant donné la complexité de ce pays et sa
taille continentale :
il est marqué par des différences régionales assez prononcées,
tant au niveau du développement économique et social qu’au niveau de la culture
politique. Ce qui rend difficile toute tentative d’appréhension de ce phénomène
sur l’ensemble du territoire. Cet effort de description souligne l’étendue de
cet univers et nous permet tout de même faire un constat. Si l’économie
solidaire au Brésil, comme en France, ne traduit pas un champ homogène
d’expériences, au moins peut-on regrouper sous cette dénomination tout un
ensemble d’initiatives issues de la société civile et affirmant la solidarité
comme condition de base pour l’offre d’activités économiques destinées à
fournir du travail et un revenu. Dans la plupart des cas, et malgré leur
précarité, ces expériences semblent accomplir une vocation assez proche de la
tradition des mouvements sociaux, ouvrant ainsi une perspective
d’interprétation de ce phénomène en termes de création d’un nouvel espace
public.
Loin d’être stabilisée, l’économie solidaire dans ses
manifestations actuelles dénote une évolution des formes d’engagement public.
Après une longue parenthèse où les mouvements sociaux se sont centrés sur la
prise du pouvoir d’État, elle atteste d’engagements qui s’en remettent moins
aux systèmes délégataires et sont à la recherche de résultats plus
immédiatement tangibles dans la vie quotidienne. Ce désir de réalisations
concrètes explique que se fassent jour des initiatives qui incluent dans leurs
modes d’action l’organisation d’activités économiques. Celles-ci ne sauraient
se développer sans une reconnaissance publique et un cadre macro-économique
moins défavorable – ce qui pose des problèmes tels que celui de la dette
soulevé par Marcos Arruda. Malgré des avancées dans certains contextes,
l’économie solidaire n’a nulle part conquis pleinement droit de cité. Elle
incarne le paradoxe que PhilippeChanial, présentant la pensée de Walzer, résume
de la façon suivante : « L’État démocratique dépend aujourd’hui en premier lieu
de la vitalité de la vie associative au sein de la société civile [… ] Mais, à
l’inverse, une société civile démocratique ne peut s’épanouir qu’au sein d’un
État démocratique [… ] Le rôle de l’État doit donc, selon Walzer, consister non
seulement à contribuer à démocratiser la société civile, en affrontant les
inégalités et les formes multiples d’oppression ou de sectarisme qui surgissent
au sein du monde associatif, mais également à ouvrir plus largement la sphère
démocratique afin d’atténuer tant les différences entre les associations que
les replis identitaires, et de remédier au caractère discontinu et souvent
chaotique de l’engagement bénévole en faisant, par exemple, du volontariat un
travail stable au statut reconnu. En ce sens, seul un “État solidaire” – pôle
de la solidarité secondaire – pourra renforcer et épauler une “société
solidaire” – le pôle de la solidarité primaire – et réciproquement » [Chanial,
2001, p. 288-289; Walzer, 1997,2000].
ESPACE PUBLIC ET ÉCONOMIE
On le voit, c’est le souci d’inscrire les solidarités
économiques immédiates dans le cadre plus général d’un espace public qui
spécifie l’économie solidaire par rapport à d’autres types d’expériences telles
que celles de l’économie sociale ou l’économie informelle. Cet ancrage dans
l’espace public articulé à la production économique mérite d’être explicité.
Notons d’abord que le concept d’espace public peut être « sociologisé » si l’on
s’intéresse plutôt au processus concret par lequel l’écart entre l’affirmation
démocratique et la réalité est questionné par les citoyens dont les rapports
sont régis par les principes d’égalité et de liberté. Si l’on infléchit ainsi
l’approche, ce sont les dénis de reconnaissance portant atteinte aux principes
démocratiques qui sont alors l’un des ressorts principaux de l’action
collective. L’espace public au sens générique constitue symboliquement la
matrice de la communauté politique, mais comme le dit Eley [ 1992], il est
aussi, dans les formes concrètes d’expression à travers lesquelles il se
manifeste, une arène de significations contestées. Différents publics cherchent
à s’y faire entendre et s’opposent dans des controverses qui n’excluent ni les
comportements stratégiques ni les tentatives d’élimination des autres points de
vue. À cet égard, il convient de reconnaître les limites de la sphère publique
bourgeoise et libérale. Plus qu’un espace public emblématique, l’espace public
bourgeois du XIXe siècle, des espaces publics pluriels
peuvent être identifiés, y compris dans leurs conflits.
L’espace public est en continuelle redéfinition. Une partie de
celui-ci se trouve contrainte par la pression des obligations étatiques alors
même que des espaces nouveaux de formation de l’opinion et de la volonté
politique sont engendrés par de multiples formes de regroupements entre
citoyens. Cette reconfiguration permanente amène à parler, comme l’a reconnu
Habermas [ 1992, p. 175] lui-même, d’« espace public polycentrique », ou d’«
espaces publics pluriels » [Chanial, 1992, p. 68] plutôt que d’un espace public
unifié.
Si l’on admet l’existence d’espaces publics pluriels non
exclusivement basés sur la raison et que l’on considère l’association
volontaire comme une scène d’apparition de l’action au sens d’Arendt, alors il
n’est plus concevable de penser l’autonomie radicale de la sphère politique par
rapport à la sphère économique. L’associationnisme, dans son existence même,
remet en question ce postulat d’autonomie puisqu’il est la manifestation d’une
liberté positive [Berlin, 1969] et revêt de ce fait une dimension politique,
tout en endossant également une dimension économique à travers l’organisation
en son sein de multiples activités de production et de consommation.
Les pratiques associatives, dans toute leur complexité,
bousculent la séparation entre politique et économie qui a souvent été déduite
de la typologie des activités humaines dégagée par Arendt. Souligner les
différences entre ces registres d’activité que sont le travail, l’œuvre et
l’action, est primordial – autant pour éviter une désastreuse injonction
politique à l’économie que pour se prémunir contre la toute-puissance d’un
ordre économique annexant l’ordre politique. Cependant, la distinction
analytique ne saurait être convertie en une dissociation empirique [Eme,
Laville, 1996, p. 263-268]. À l’examen, l’hypothèse d’un cloisonnement entre
politique et économie dans la réalité vécue n’apparaît pas tenable, ni d’un
point de vue conceptuel ni d’un point de vue historique.
Les constats historiques comme les études actuelles concernant
l’économie solidaire bousculent les analyses qui dissocient espace public et
économie. Certes, dans la démocratie grecque, c’est en se libérant du travail
que l’homme pouvait se consacrer à la vie de la cité, et l’activité de l’homme
libre supposait qu’il ne fût pas rivé à l’espace domestique ni absorbé par des
tâches relevant de la nécessité et de la reproduction de la vie. La sphère
économique était donc tenue à distance de l’espace public. Mais cet éloignement
ne peut être transplanté dans les démocraties modernes. À partir du moment où y
est énoncée la possibilité d’une citoyenneté non limitée, la responsabilité de
la sphère de la subsistance ne peut être affectée à aucun groupe social ou
aucune classe inférieure. C’est bien le décalage entre cet horizon d’une
démocratie non excluante et le renforcement des inégalités sociales et
sexuelles qui, en ce début du XXIe siècle comme au
XIXe, explique l’existence d’actions collectives visant
une démocratisation de l’économie et constituant ainsi la perspective d’une
économie solidaire.
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[1]
Ces auteurs s’appuient sur l’argumentation de M. Aglietta et A.
Orléan [ 1998]. En effet, l’hypothèse que développent Servet
et alii [ 1999] est celle d’un «
retour paradoxal de la qualité monétaire » qui se vérifie par la compréhension
en profondeur de ces expériences. Ce qui est rendu possible par l’adoption d’un
regard anthropologique sur la monnaie, pour lequel elle exprime l’appartenance
à une totalité sociale – ce qui permet de dépasser sa conceptualisation dans
des termes simplement instrumentaux. « L’idée de retour de la qualité monétaire
signifie que la monnaie retrouve explicitement son rôle historique de lien
social. L’erreur la plus courante, lorsque l’on traite des relations
financières, est de réduire la monnaie à sa capacité instrumentale pour payer,
pour compter ou pour conserver des valeurs économiques. L’organisation
monétaire est alors considérée comme purement contractuelle. Or, la monnaie est
intrinsèquement liée à la dette, à l’obligation, autrement dit au lien, qui
définit ceux qui sont les sujets dans telle ou telle société. Au-delà du simple
rôle de médium des échanges, l’unité de compte SEL doit être comprise comme une
médiation sociale et comme une relation au groupe tout entier » [
ibid., p. 12-13].
[2]
Quatre critères ont modélisé ainsi ces pratiques : a) l’achat
direct à des coopératives de producteurs inscrites sur un registre européen; b)
un prix équitable, fixé selon le coût des matières premières et de la
production, en fonction du temps et de l’énergie investis et devant permettre
aux producteurs d’atteindre un niveau de vie décent; c) le préfinancement; d)
une relation commerciale durable avec le producteur [Trouvelot, 1997, p.
43].
[3]
Mais on pourrait aussi inclure dans cette catégorie
d’entreprise sociale un certain nombre d’expériences autogestionnaires ne
présentant pas un caractère d’utilité sociale très affirmé, car moins ouvertes
sur l’environnement et plutôt tournées vers la satisfaction de leurs membres
participants. Ce sont souvent des projets portés par des groupes de personnes
soucieuses de changer le mode de vie professionnel et d’améliorer sa qualité.
L’accent est mis sur le caractère démocratique de la démarche. Ces expériences,
tout en étant plus autocentrées, se montrent assez ouvertes du point de vue de
leur gestion interne, souvent plus souple que dans une entreprise d’utilité
sociale (qui prévoit souvent d’ailleurs un cadre organisationnel assez
formaliste).
[4]
Employee stock ownership
plans, ou plan de participation des salariés au capital des
entreprises. Ces expériences se sont multipliées aux États-Unis depuis 1974 et
le vote par le Congrès américain d’une loi octroyant des avantages fiscaux aux
entreprises qui ouvrent leur capital à la participation des
travailleurs.
[5]
Le cas de l’ANTEAG (Association nationale des travailleurs des
entreprises autogérées) ou celui de de la Fédération de coopératives de travail
de l’État de São Paulo apparaissent comme des signes importants du niveau
d’organisation de certaines de ces expériences à l’heure actuelle.