2003
Revue du Mauss
L’espérance économie solidaire a principes économie solidaire et mondialisation
Manon Boulianne
Laurent Fraisse
Humberto Ortiz
Bien que les contextes nationaux et continentaux puissent être
fort différents, les pays du Nord comme ceux du Sud, de l’Est et de l’Ouest
font aujourd’hui face à des défis communs. Le modèle hégémonique de
développement économique, ancré dans la globalisation du capitalisme, semble
montrer ses limites. S’il permet des taux modérés de croissance économique, il
conduit également à des taux de plus en plus alarmants de chômage et de
sous-emploi. On assiste à un accroissement des inégalités sociales et
économiques à l’intérieur de chaque pays, entre pays et entre blocs
continentaux. La crise des mécanismes de sécurité sociale, le désespoir des
jeunes dont les attentes sont déçues et l’exclusion économique et sociale de
millions de personnes accompagnent le déploiement du modèle néolibéral
[1] de développement. Par
ailleurs, ce dernier exerce des pressions croissantes sur la biosphère,
menaçant la survie de milliers d’espèces végétales et animales.
Face aux déséquilibres mentionnés précédemment, les innovations
socio-économiques solidaires se multiplient sur tous les continents, à
l’initiative des classes populaires exclues de la production et de la
consommation marchandes ou à celle des classes moyennes soucieuses d’améliorer
les services à la vie quotidienne. Au cours des dernières décennies, partout
dans le monde, des femmes et des hommes se sont alliés au sein de milliers de
réseaux informels, d’associations, d’organisations non gouvernementales ou
d’entreprises collectives afin de développer des réponses aux défis posés par
le redéploiement des inégalités sociales dans le contexte de la mondialisation,
et ce dans le domaine de l’éducation, de la santé, du logement, de
l’alimentation, de l’emploi. À quels défis ces initiatives font-elles face
aujourd’hui ? Sous quelles conditions peuvent-elles prétendre contribuer à une
mondialisation différente ? En quoi peuvent-elles contribuer à la construction
théorique et pratique d’un modèle de développement renouvelé ? Dans les pages
qui suivent, et qui sont inspirées des réflexions menées au cours des deux
dernières années au sein du chantier Économie solidaire du Pôle de
socio-économie de solidarité de l’Alliance pour un monde responsable, pluriel
et solidaire
[2], nous
exposerons quelques éléments de réponse à ces questions.
INITIATIVES CITOYENNES ET ÉTAT SOCIAL
Dans tous les pays, on trouve aujourd’hui une diversité de
pratiques pouvant être qualifiées d’économie solidaire. Certaines renvoient à
des « moments » particuliers de la chaîne production-échange-consommation
(micro-crédit pour le démarrage de micro-entreprises, finance solidaire,
coopératives de travailleurs, systèmes d’échanges locaux, commerce équitable,
production familiale de subsistance réalisée par les femmes, cuisines
collectives, par exemple), d’autres à des mouvements d’acteurs sociaux
spécifiques (associations paysannes, de femmes, de jeunes, de chômeurs, de
résidants d’un quartier). Certaines se situent à un premier niveau d’action,
tandis que d’autres sont des initiatives qui chapeautent ou relient au deuxième
ou au troisième degré les initiatives de la base (regroupements d’organisations
locales, d’organisations pour la production de labels commerciaux équitables ou
biologiques, réseaux informatiques). Enfin, certaines sont complètement
autonomes et auto-gestionnaires, alors que d’autres se réalisent en partenariat
avec le secteur public (programmes et entreprises d’insertion, centres de
travail adapté, gestion urbaine participative, etc.).
Si plusieurs de ces expériences sont inédites, la plupart
reposent plutôt sur le renouvellement ou la redécouverte de pratiques qui ont
été marginalisées par la science économique formelle, mais sont néanmoins
demeurées bien vivantes malgré un contexte d’expansion du capitalisme. Les
pratiques coopératives et mutuelles, par exemple, ont émergé avec le
capitalisme industriel au XIXe siècle.
En Europe occidentale et au Québec, elles ont d’abord été
désignées par le vocable d’économie sociale; les pratiques développées au cours
des dernières décennies pour assurer des services aux personnes, qui répondent
à de nouveaux besoins liés à la transformation des économies et de
l’État-providence, sont plutôt qualifiées d’économie solidaire ou de nouvelle
économie sociale. En Amérique latine et en Afrique, on utilise la notion
d’économie populaire pour faire référence aux pratiques monétaires et non
monétaires, souvent « informelles », s’inscrivant d’abord dans une logique de
subsistance, ainsi que celle d’économie du travail (qui s’oppose à l’économie
du capital) qui met en relief les efforts individuels ou collectifs pour créer
des activités générant des revenus ou contribuant à réduire le coût des biens
et des services de base (aliments, logement, médicaments, etc.). Réalisées sous
des modalités misant sur le partage des connaissances, de la technologie ou des
marchés, ces pratiques peuvent être qualifiées d’économie solidaire du travail
(ou bien, selon la terminologie de Razeto, d’économie de la solidarité et du
travail
[3]). Différentes
conceptions coexistent donc qui reflètent l’ancrage local et culturel des
pratiques socio-économiques.
Au Nord, l’économie solidaire interpelle l’État social en
répondant à de nouveaux besoins et interroge l’administration publique et
privée sur la qualité de ses services et la prise en compte de l’usager. Loin
d’impliquer une remise en cause de l’engagement financier de l’État, cette
exigence d’anticipation des besoins, de qualité des services et de
participation des usagers suppose une ouverture de celui-ci à la négociation et
à la gestion partagée avec les réseaux de la société civile. La création d’un
secrétariat d’État à l’Économie solidaire en France, le chantier d’Économie
sociale au Québec ou en Belgique sont des signes encourageants en ce sens. Au
Sud, l’économie solidaire participe à la construction d’un État social
défaillant. Pour ses acteurs et actrices, il faut profiter des mouvements de
décentralisation économique et politique pour inventer des modalités de
régulation et un cadre juridique qui reconnaissent officiellement l’économie
solidaire : inscription de l’économie solidaire dans les plans locaux de
développement, fiscalité adaptée aux entreprises sociales, ouverture des
marchés publics, contractualisation durable avec les collectivités
territoriales, budgets participatifs, etc. L’intégration de l’économie
solidaire aux programmes publics de développement par certains gouvernements
locaux ou régionaux au Brésil, ainsi que celle de la « monnaie sociale » aux
mécanismes de gestion de la fiscalité locale, en Argentine, représentent des
avancées dans cette direction.
Bref, si la crise est profonde, nous pensons également que la
conjoncture internationale indique des ouvertures au sein des gouvernements
locaux, des États nationaux et même de certaines organisations internationales
(comme le PNUD ou l’OIT), ouvertures à partir desquelles il faut construire. De
même, si les initiatives solidaires demeurent marginales et sont souvent
méconnues, elles ne sont pas pour autant dénuées de valeur et de puissance
heuristique pour imaginer un nouveau modèle de développement. Il importe de les
faire valoir et de les partager de manière à en dégager les leçons qui
s’imposent pour aller plus loin dans la structuration d’une économie
alternative à l’économie capitaliste développée dans un modèle
néolibéral.
Évidemment, la mise en place de mécanismes de régulation
solidaires suppose une vigilance vis-à-vis des risques d’instrumentalisation
des initiatives de l’économie solidaire – par les gouvernements locaux et
nationaux, mais également par les institutions multilatérales – qui peuvent
devenir les outils d’une gestion à moindre coût des impacts socio-économiques
de la mondialisation du capitalisme. Face aux difficultés quotidiennes de
survie de leurs activités, les actrices et les acteurs de l’économie solidaire
peuvent être tentés d’accepter une stratégie d’adaptation à la globalisation où
l’économie solidaire serait réduite à un tiers secteur de survie des plus
pauvres sans remettre en cause les logiques dominantes de la globalisation
néolibérale que sont le démantèlement des États sociaux et le développement des
marchés financiers. En l’absence de projet sociétal commun, le risque
d’éparpillement et de banalisation des pratiques de l’économie solidaire est
plus grand, chaque personne, chaque « famille » privilégiant des logiques de
rattrapage et d’adaptation au marché ou à l’État.
Voilà pourquoi l’économie solidaire doit dépasser le stade de
l’expérimentation isolée et se voir inscrire comme élément d’un modèle de
développement distinct du modèle néolibéral et porteur de transformations
sociales.
ÉCONOMIE SOLIDAIRE ET DÉVELOPPEMENT : POUR UNE AUTRE
MONDIALISATION
L’économie solidaire désigne l’ensemble des activités de
production, de distribution et de consommation contribuant à la démocratisation
de l’économie à partir d’engagements citoyens tant au niveau local que global.
Elle se pratique sous des modalités variées, sur tous les continents. Elle
recouvre les différentes formes d’organisation dont se dote la population pour
créer ses propres ressources de travail ou accéder à des biens et services de
qualité, dans une dynamique réciprocitaire et solidaire qui articule les
intérêts individuels à l’intérêt collectif. En ce sens, l’économie solidaire
n’est pas un secteur de l’économie mais une démarche globale qui recouvre des
initiatives dans la plupart des secteurs de l’économie.
Parce qu’elle s’inscrit dans une autre logique de production,
de distribution ou de consommation, elle interroge la représentation dominante
de la société de marché. Comme projet à défendre et à promouvoir, elle se veut
une alternative au modèle du développement capitaliste axé sur le
néolibéralisme. Les notions d’économie solidaire et de développement sont, en
effet, intimement liées. L’économie solidaire critique
la conception néolibérale dans
laquelle le développement est réduit à la croissance du PIB, où la société par
capitaux est la seule organisation économique légitime et où l’économie de
marché est considérée comme l’unique modèle efficace pour produire, échanger et
distribuer les richesses. De plus, les actrices et acteurs de l’économie
solidaire considèrent qu’il faut (re)penser le développement en lui
reconnaissant plusieurs dimensions : politique, sociale, économique,
culturelle, écologique, éthique.
Cette perspective suppose de considérer les activités
solidaires non monétaires, dont le travail domestique, comme un des piliers du
développement durable et solidaire – il est aussi central pour l’économie
capitaliste, mais lui est structurellement subordonné. Elle appelle aussi à une
remise en question d’autres catégories économiques établies, telles la notion
de valeur qui ne reconnaît que celle des marchandises ayant un prix sur le
marché monétaire, ou encore celle de richesse, strictement axée sur le PIB et
reposant sur des outils comptables strictement monétaires.
Par ailleurs, relever le défi d’une mondialisation et d’un
développement solidaires implique également la recherche de niveaux appropriés
de démocratie dans la prise des décisions. Dans ce cas, il s’agit de passer
d’une logique selon laquelle « le Nord aide le Sud » (ou l’Est) – parce qu’il a
plus ou parce qu’il connaît mieux – à une logique selon laquelle le Nord et le
Sud, mais aussi l’Ouest et l’Est se considèrent comme parties prenantes d’un
projet commun de transformation à l’échelle planétaire. Un tel engagement
implique des changements culturels au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Le
commerce équitable, de même que les projets d’inter-coopération des
associations coopératives internationales avec les pays de l’Europe de l’Est
indiquent que des initiatives concrètes sont déjà engagées dans cette voie.
Cette perspective a donc des implications importantes sur la coopération
internationale pour le développement.
Dans une économie mondialisée, le poids des multinationales et
des entreprises transnationales qui peuvent mettre en concurrence les
territoires et les États exige de nouvelles formes de régulation, ce qui pose
notamment la question de la responsabilité sociétale des entreprises vis-à-vis
de l’environnement, incluant l’environnement humain. À ce niveau, le souhait
des acteurs de l’économie solidaire d’élargir les critères d’évaluation des
performances des entreprises rejoint les interpellations de la société civile
sur leur responsabilité sociale et environnementale. Travailler à
l’élargissement de codes éthiques alternatifs que les entreprises privées à but
lucratif comme les entreprises sociales/solidaires s’engageraient à respecter
est aussi une manière de faire alliance avec les acteurs économiques qui
cherchent à promouvoir dans leurs pratiques d’entreprise le respect des droits
économiques, sociaux, culturels et environnementaux dans le cadre général des
droits humains.
Par ailleurs, l’ONU, l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, le BIT
doivent revoir leur paradigme néolibéral de développement et leurs politiques
financières de manière à intégrer l’économie solidaire comme une composante
incontournable du développement durable. Cette interpellation doit être relayée
au niveau continental où l’intégration des économies passe, comme dans l’Union
européenne ou la future ALCA, par la création de zones de libre-échange qui ne
font aucune place ni à l’économie publique ni à l’économie solidaire.
Au plan des pratiques, il importe pour les actrices et les
acteurs de l’économie solidaire deconsolider les expériences réussies et de
mettre en place des systèmes de production-distribution-consommation durables
entre les différentes composantes de l’économie solidaire au plan local,
national et international. En effet, la capacité de l’économie solidaire à
peser sur un modèle de développement alternatif au modèle néolibéral dépend
largement de sa capacité à renforcer ses réseaux et à consolider son assise
économique. Aujourd’hui, les activités de l’économie solidaire sont en un
certain sens sectorisées :
finance solidaire, commerce équitable, services de proximité,
cuisines collectives, systèmes d’échanges locaux, monnaies sociales, etc. Si la
connaissance des pratiques de chacune de ces composantes progresse rapidement,
les échanges économiques de services et de savoir-faire entre ces mêmes
composantes demeurent insuffisamment développés. C’est pourquoi il faut
développer les synergies entre consommation, production, technologies,
financement, échanges de services et commercialisation solidaires. Les actrices
et acteurs de l’économie solidaire de l’Amérique latine appellent de leurs vœux
la création d’un « marché solidaire » là où l’unité d’un tiers secteur en
Europe passerait plus aujourd’hui par des aménagements législatifs et
juridiques visant à la reconnaissance des spécificités de l’économie
solidaire.
Dans une perspective où les différents étages (local, régional,
national et international) d’une économie solidaire mondialisée se construisent
et s’appuient les uns sur les autres, la production, l’échange et la
consommation réalisés dans une dynamique de proximité revêtent une importance
particulière. En effet, de manière générale, l’économie solidaire est
considérée comme l’élément moteur d’une dynamique économique selon laquelle la
consommation (réalisée localement) doit déterminer la production (organisée
globalement), et non l’inverse comme le veut la dynamique liée à la
globalisation capitaliste.
Cependant, pour prétendre contribuer à la démocratisation de
l’économie par des initiatives citoyennes, les acteurs et les réseaux de
l’économie solidaire ne peuvent se contenter de peser sur les régulations
territoriales de proximité et doivent investir les nouveaux espaces publics en
construction à l’échelle nationale, sous-continentale, continentale et
internationale. En ce sens, le développement de l’économie solidaire passe
autant par la re-connaissance entre acteurs et réseaux, en tant qu’acteur
politique collectif, que par le développement des échanges économiques. Il
existe déjà des associations ou des réseaux qui regroupent certaines
expériences ou entreprises solidaires dans certaines régions du monde : par
exemple, le Groupe réseau d’économie solidaire (GRESP) au Pérou, le Groupe
d’économie solidaire (GESQ) au Québec, le Mouvement d’économie solidaire (MES)
en France, le Réseau brésilien de socio-économie de solidarité (RBSES), le
Réseau espagnol d’économie alternative et solidaire (REAS).
À Québec, en octobre 2001, à l’occasion de la
II
e Rencontre internationale pour la globalisation de la
solidarité, une commission de liaison formée d’animateurs et d’animatrices
provenant de quatre continents a été créée dans le but de faciliter l’arrimage
entre les réseaux continentaux en vue de la tenue d’une troisième rencontre
internationale, qui aura lieu à Dakar. L’inscription de l’économie solidaire
comme thème de conférence au Forum mondial social de Porto Alegre en
2002
[4] est le signe
d’une émergence progressive de l’économie solidaire dans les débats sur la
construction d’une autre mondialisation.
ÉCONOMIE SOLIDAIRE ET MOUVEMENTS SOCIAUX
Proposer un autre modèle de l’économie, du développement et de
la mondialisation suppose que l’économie solidaire s’inscrive dans une vision
large de la société, qui facilite et reconnaisse l’expansion des dynamiques
solidaires qui conjuguent redistribution et réciprocité. La diversité des
initiatives de l’économie solidaire et de leurs conceptualisations rend
difficile la reconnaissance de cette autre manière de définir et de faire de
l’économie et n’est pas à l’abri d’une certaine concurrence entre acteurs et
réseaux vis-à-vis des institutions et de l’opinion publique – qui ont souvent
le sentiment d’avoir davantage affaire à une constellation qu’à un mouvement
social visible. Si, au Nord, les critères de l’autonomie de gestion et de
non-lucrativité ou de réinvestissement dans un patrimoine collectif semblent
délimiter relativement bien le champ de l’économie sociale et solidaire
[5], les critères sont plus
larges au Sud où une partie des micro-entreprises individuelles et familiales
et des associations de micro-entrepreneurs sont intégrées dans ce vaste
ensemble du solidaire. L’économie domestique est également englobée dans
l’économie solidaire au sens le plus large, mais certaines approches l’en
excluent pour se centrer sur la production marchande.
Faire connaître les expériences existantes et le modèle de
développement solidaire aux mouvements sociaux et plus largement à la société
civile est indispensable pour qu’ils considèrent l’économie solidaire comme un
facteur essentiel de construction d’un modèle alternatif à la globalisation
néolibérale. Sur les territoires, mieux articuler l’invention de pratiques
économiques responsables et solidaires et la résistance politique à la
globalisation du capitalisme passe par unrapprochement avec les mouvements
sociaux (syndicalistes, consommateurs/citoyens, femmes, écologistes, paysans… )
qui, parfois, méconnaissent les pratiques d’économie solidaire. Leur
contribution critique est indispensable pour promouvoir ses activités et éviter
ses dérives.
L’économie solidaire commence à être perçue comme une force de
transformation sociale porteuse d’un projet de société alternatif à la
mondialisation néolibérale. Pourtant, force est de constater que les acteurs de
la mondialisation – États, institutions internationales, multinationales,
mouvements anti~mondialisation, ONG – méconnaissent, voire ignorent le
potentiel de l’économie solidaire. Les représentations d’une économie limitée
au couple État/marché demeurent encore largement dominantes tant au niveau des
décideurs internationaux que des actrices et acteurs de la société
civile.
Plus généralement, il s’agit de faire alliance avec la «
société civile mondiale » en construction. Le mouvement critique de la mondialisation
libérale tel qu’il s’est exprimé à Seattle en décembre 1999, à Prague en
septembre 2000ou à Québec en mars 2001 intègre plus ou moins l’économie
solidaire à ses multiples voix. La conjoncture se prête à un dialogue, en
particulier avec les mouvements antimondialisation néolibérale qui se posent la
question du passage d’un discours uniquement critique à un discours articulant
critiques et propositions pour une autre mondialisation.
En Afrique comme en Amérique du Sud, les promoteurs de
l’économie sociale et solidaire sont souvent impliqués dans les mouvements de
protestation contre les politiques des institutions multilatérales ou pour
l’annulation de la dette. Les alliances entre acteurs sont fréquentes. Au Nord,
la distance entre mouvements protestataires et mouvements de l’économie
solidaire est plus forte.
Les antimondialistes se méfient d’une économie solidaire qu’ils
assimilent à des « services sociaux de misère » dans lesquels les salariés sont
sous-payés et sous-professionnalisés. Leur priorité est de défendre et de
restaurer les capacités de l’État à réguler et à redistribuer face à
l’autonomisation des firmes multinationales et l’extension du
libre-échange.
Pour les actrices et acteurs de l’économie solidaire, la
protestation et l’agitation sans propositions qui s’appuyent sur des pratiques
et des expérimentations socio-économiques semblent parfois stériles et
contre-productives. Réduire la distance suppose d’abord de mieux se connaître
afin de lever les malentendus. Le rapprochement devrait ensuite aboutir à la
reconnaissance de la contribution majeure de l’économie solidaire à la
résistance à la marchandisation de la vie sociale d’une part, et à la
construction et la démocratisation de nouveaux droits et de nouvelles formes de
régulation publique au niveau international d’autre part. La construction d’une
autre mondialisation passe à la fois par une mobilisation politique et par un
comportement citoyen et solidaire dans les actes économiques quotidiens de
travail, d’échange, de consommation, d’épargne…
Participer à la création et à la gestion de services de
proximité, consommer de manière responsable, épargner solidairement, réduire et
recycler ses déchets tout en créant de l’emploi… sont également des moyens de
contester l’économie dominante et de participer à une autre
mondialisation.
·
BOULIANNE Manon, VAN KEMENADE Solange, 2000,
Coopération Nord-Sud,
économie sociale et développement local : les
organisations de coopération internationale (OCI) et l’économie
sociale, colloque Économie sociale, coopération internationale et
développement : enjeux et perspectives, université du Québec à Hull, 2
novembre.
·
BOULIANNE Manon, FRAISSE Laurent, ORTIZ ROCA Humberto, 2001,
Économie solidaire,
·
Cahier de propositions pour le
XXIe siècle, Alliance pour un monde responsable, pluriel et
solidaire.
·
FAVREAU Louis, 2000, « Économie sociale et développement dans
les sociétés du Sud », Économie et
Solidarités, 31,2, p. 45-63.
·
FAVEREAU Louis, LACHAPELLE René, 2001,
Une autre mondialisation : résister et
construire, document de travail sur la conjoncture internationale,
préparatoire à la IIe Rencontre internationale sur la globalisation de la
solidarité, Québec, 9-12 octobre.
·
LAVILLE Jean-Louis (sous la dir.), 2000,
L’Économie solidaire, une perspective
internationale, Desclée de Brouwer.
·
ORTIZ ROCA Humberto, MUÑOZ Ismael (sous la dir. de), 1998,
Globalización de la solidaridad. Un reto para
todos, Lima, GES/CEP.
[1]
Par modèle néolibéral, nous entendons une idéologie et une
politique qui considèrent comme bénéfique et irréversible la financiarisation
de l’économie, le libre-échange étendu à un nombre toujours croissant de biens,
de services et de pays, l’affirmation du principe de concurrence comme principe
central de régulation économique, en particulier dans la création de zones
commerciales régionales (UE, Alena) et la systématisation des plans
d’ajustement structurel pour les pays du Sud.
[2]
http ://ecosol. socioeco. org/fr/index. html
[3]
Razeto propose que le vocable solidarité ne soit pas employé
comme adjectif (économie solidaire) mais comme substantif (économie de la
solidarité).
[4]
h
http :// www.
forumsocialmundial. org. br/
[5]
L’approche anglo-saxonne recourt à la notion de tiers secteur
ou de secteur sans but lucratif, dont les coopératives sont exclues.