Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707140783
432 pages

p. 55 à 65
doi: 10.3917/rdm.021.0055

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Dossier / A) L'espérance économie solidaire / Principes

no 21 2003/1

L’Amérique latine est un continent extrêmement riche, dont la population a été appauvrie par dessiècles d’exploitation et d’oppression. Pendant plus de quatresiècles, ce fut une colonie européenne; et, malgré toutes leurs déclarations d’indépendance, les pays du continent latino-américain sont toujours dépendants, exploités et opprimés. La preuve que nous ne sommes pas indépendants, c’est notre surendettement extérieur. Et ce surendettement est un problème autant politique qu’économique, un problème lié au choix d’une certaine voie de financement du développement économique – choix entre la mobilisation de l’épargne et des ressources productives intérieures et le recours aux emprunts et aux investissements étrangers.
Le premier choix est souhaitable pour tous les pays, mais il est certainement plus viable dans des pays à forte population et dont le territoire est vaste, qui jouissent ainsi d’un riche patrimoine de ressources naturelles et énergétiques ainsi que d’une base productive suffisament solide. Tel est, entre autres pays, le cas du Brésil, du Mexique et de l’Argentine. Le second choix implique des risques énormes – dépendance croissante à l’égard des investissements et des prêts étrangers, vulnérabilité grandissante aux crises extérieures et nécessité d’adopter des politiques qui privilégient les secteurs de l’économie nationale tournés vers l’extérieur au détriment de ceux qui sont tournés vers l’intérieur.
Au bout du compte, un tel choix entraîne l’abdication d’une part importante de la souveraineté nationale en matière de développement.
La dette extérieure se présente comme une guerre du tiers monde – mais une guerre où ce sont des enfants qui meurent et pas des soldats. Les blessés de guerre ne remplissent pas les hôpitaux, mais les malades et les mal-nourris non plus qui n’y ont pas accès, tandis que les chômeurs errent dans les rues à la recherche d’un emploi. On ne fait pas sauter de ponts ni de routes, mais on ferme des usines, des écoles et des hôpitaux. On ne tire pas de missiles, mais la richesse du pays est pillée. La dette extérieure saigne aux quatre veines l’Amérique latine, et la saignée a commencé voilà cinq siècles.
Le Jubilée 2000 était une campagne internationale pour une noble et juste cause, l’annulation de la dette impayable des pays du tiers monde, basée sur la tradition juive de l’Année du Pardon. Jubilée Sud assure la continuité de cette campagne, en y ajoutant une autre revendication : combattre le Traité de libre-échange des Amériques (TLEA) et promouvoir une intégration socio-économique des Amériques basée sur une coopération véritable et le respect de la souveraineté nationale et des peuples. Mais les dettes et les passifs financiers (argent investi qui retournera plus tard à l’étranger) ne sont qu’une facette de la dette : il y a aussi une dimension sociale, politique et écologique de la dette.
 
UNE HISTOIRE DE MALDÉVELOPPEMENT
 
 
Depuis que les Européens ont mis les pieds sur le continent, ce dernier doit payer, il est « endetté ». Être une colonie signifie être un pays « endetté » de façon permanente : être « taxé » par la métropole simplement parce que vous existez, sans compter pour ce que vous produisez. On sait que plus de 25-30 millions d’Amérindiens vivaient dans ce qui sera plus tard l’Amérique lorsque Colomb y est arrivé. Un historien soutient que vers 1568,90% de cette population avait déjà été éliminée, ne laissant survivre que quelque 3 millions d’habitants.
Les Portugais et les Espagnols, puis les Anglais, les Français et les Hollandais ont établi un trafic juteux d’esclaves de l’Afrique vers les Amériques. Des Noirs ont été négociés par tonnes. Pendant plus de trois siècles, l’esclavage a été la forme préférée d’organisation du travail du capitalisme. On estime qu’une centaine de millions de personnes ont été forcées à quitter l’Afrique entre le XVIe et le XIXe siècle. Si l’on ajoute aux indigènes décimés par les conquistadores et leurs descendants les Noirs sacrifiés pendant leur capture, dans les navires négriers, dans les fermes et les mines des Amériques, on arrive à un total de « cent millions d’êtres humains éliminés par la voracité insatiable de la “civilisation et la modernité”» [Schiling, 1989].
Qui sont les vrais débiteurs ? Étant donné ces faits, on doit admettre que les débiteurs – spécialement dans ce siècle qui a proclamé les droits humains des peuples – sont les pays responsables de cette piraterie et de ce génocide. Mais quel prix donner à une vie humaine ? Schilling mentionne l’accord de 1952 entre l’Allemagne et Israël qui établit réparation pour les crimes commis par les nazis entre 1933 et 1945, avec les six millions de Juifs tués. Dès que l’accord est entré en vigueur, Israël a commencé à recevoir des biens (d’infrastructure industrielle, de transport, de communication, etc.) pour un montant équivalant, au taux de 1989, à 125 milliards de dollars ! Si nous prenons ces chiffres comme critère pour estimer ce que les pays colonisateurs et esclavagistes doivent aux Amériques et à l’Afrique pour le génocide de 100 millions d’Amérindiens et de Noirs pendant lessiècles d’esclavage, la somme due à ces deux continents au titre de réparation atteint 2 083 milliards de dollars ! C’est plus que la dette extérieure de l’ensemble des pays « en voie de développement » en 1995.
Dette impayable
C’est l’histoire récente du surendettement qui importe le plus parce qu’elle exige de manière urgente que l’on reconnaisse que cette dette est impayable.
J’estime que le surendettement et les crises socio-économiques et financières qui en résultent ne se sont pas produits « par hasard » : c’est le résultat direct de décisions politiques prises aussi bien par les gouvernements emprunteurs et les entreprises privées que par les gouvernements créanciers, les banques commerciales et les agences multilatérales. Ce sont eux qui sont responsables du surendettement et de l’appauvrissement, et ce sont eux qui doivent se répartir les coûts de leur éradication.
Tout a commencé avec la crise du pétrole dans les annés soixante-dix. Suivant les directives de la Banque mondiale, beaucoup de gouvernements de pays en voie de développement ont choisi d’emprunter à bon compte auprès de banques privées. Les banques perdent de l’argent si celui-ci reste dans leurs coffres. Or, les pétro-dollars issus de la montée en flèche des prix du pétrole pendant ces années-là coulaient à flots dans les banques, qui ont trouvé une voie d’écoulement facile en offrant des prêts bon marché aux pays du Sud. Bon marché à ce moment-là, puis extrêmement coûteux plus tard, puisque les contrats de prêts étaient largement basés sur des taux d’intérêts flexibles. Les débiteurs accumulèrent ainsi d’énormes dettes, surtout en dollars. On proclamait que l’endettement extérieur et le capital étranger étaient des facteurs cruciaux pour faire démarrer une croissance durable et vaincre « de cette manière » la pauvreté. Ainsi le mythe selon lequel croissance signifie automatiquement plus d’emplois, une distribution plus équitable des richesses et moins de pauvreté se répandit-il largement. Mais avec lui, un autre mythe : grandir d’abord, distribuer plus tard.
Augmentation unilatérale des taux d’intérêts
Dans les années soixante-dix, les politiques liées à l’endettement extérieur n’incorporaient aucune préoccupation spéciale pour les pauvres. La priorité était de créer un environnement attractif pour les investisseurs étrangers, dans lesquels on voyait l’un des moteurs essentiels du développement économique. On faisait pression sur les pays afin qu’ils contractent des prêts privés auprès de banques commerciales du Nord, ou ne fassent appel à des agences bilatérales ou multilatérales que lorsque les prêts privés étaient inaccessibles. L’impopularité de ces politiques et l’inégalité qui en résultait ont provoqué partout de l’agitation sociale. Pour la contrôler, les gouvernements du Nord, surtout les États-Unis, n’ont pas hésité à promouvoir des régimes militaires.
À cette époque, tous les pays d’Amérique latine, sauf quatre, avaient des régimes militaires qui restaient fidèles à l’évangile du marché libre et à la nécessité des investissements étrangers et des prêts pour réaliser le « rêve du développement ». Ce furent précisément ces gouvernements qui, séduits par les concessions des banquiers internationaux et la rhétorique grandiose des agences multilatérales, ont opté pour des taux d’intérêts flexibles, ce qui voulait dire en fait qu’une portion croissante de l’équilibre financier du pays dépendait désormais de la politique monétaire de ceux qui avaient des monnaies fortes.
L’explosion de la dette et des paiements qui a suivi la décision unilatérale de la Federal Reserve Bank de multiplier par plus de trois son taux d’intérêt primaire à la fin des années soixante-dix a accéléré la crise de la dette extérieure, puisque la dette de la plupart des pays en voie de développement était essentiellement en dollars. Cet événement, ainsi que la fuite des capitaux étrangers, qui sont alors retournés aux États-Unis, a intensifié la crise de la dette extérieure dans le tiers monde.
Cette augmentation unilatérale des taux d’intérêts a causé des pertes de l’ordre de106 billions de dollars à l’Amérique latine, unesomme que le continent devrait réclamer aux créanciers, avec les ajustements adéquats, autour d’une future table de négociation globale [Kucinski, Bradford, 1987, p. 222]. De telles manœuvres ont à ce point augmenté la somme à payer que la plupart des économies du Sud ont dû soit se déclarer insolvables, soit renégocier leurs dettes, en général dans des conditions très désavantageuses.
Au Brésil, le régime militaire avait été mis en place pour prévenir tout véritable projet de développement national basé sur la souveraineté et visant à satisfaire les besoins du peuple brésilien. Ce régime militaire a réussi à multiplier la dette extérieure brésilienne par 42 en 21 ans, en la catapultant de 2,5 milliards de dollars en 1964 à 105 en 1985 ! En 1984, sur les 1 619 dollars par habitant que le Brésil a produit, 781 servaient à payer la dette extérieure.
L’Amérique latine comme exportateur net de capitaux
À partir de 1980, les pays d’Amérique latine ont commencé à envoyer plus de capitaux à l’étranger qu’il n’en entrait. En d’autres termes, ils ont recommencé à décapitaliser et à « sous-développer » de façon très semblable à l’époque coloniale. Le fait que cela se soit passé justement lors de la période la plus intense des dictatures n’est pas une coïncidence. Les dictatures latino-américaines les plus connues pour leur autoritarisme et leur brutalité étaient celles d’Argentine, du Chili et du Brésil. Ont-elles été sanctionnées par ceux qui contrôlaient l’offre de devises étrangères ? A-t-on arrêté les investissements ? Non, bien sûr. Bien au contraire : à la fin de ce cycle de dictature, le montant des dettes de ces pays était respectivement de 49 milliards, 20 milliards et 105 milliards de dollars.
En 1981, l’Amérique latine – comme les autres continents appauvris – ont plongé profondément dans la crise. La dette, qui était déjà socialement impayable par les pays pauvres, est également devenue financièrement impayable. C’est alors que le FMI et la Banque mondiale« nous sont venus en aide » – et aussiau nom des autres créanciers. Ils ont tous compris qu’il s’agissait d’une occasion en or pour renforcer les liens de dépendance et de subordination de nos pays avec le modèle économique de l’hémisphère Nord. En échange de la renégociation de la dette extérieure, avec des délais de paiement plus longs, nos gouvernements ont cédé notre droit souverain de décider quel serait notre propre voie de développement et de définir nos propres priorités d’investissement. Un programme d’ajustement nous a été imposé dans le but d’adapter nos économies à une priorité unique : continuer à payer les intérêts de la dette, même au prix de la récession, du chômage et de l’appauvrissement de la plus grande partie de la population.
Ajustements du FMI : la transfusion à l’envers – du patient vers le « donneur »
Actuellement, le débat sur le crédit extérieur ne porte pas sur la rationalité de l’usage qui est fait des ressources, mais sur les fossés qui se creusent dans le processus de développement. Jusqu’à l’accord de Bretton Woods dans les années quarante, les deux conditions nécessaires à la prise en considération d’une demande de crédit et à un accord définitif sur ce qui se passerait en cas de non-paiement des traites étaient que le pays débiteur présente un excédent budgétaire primaire et un excédent de sa balance commerciale égaux ou supérieurs au service de la dette. Il n’en alla plus de même avec la création du FMI, car l’on supposait qu’en cas d’orage, le FMI servirait de paratonnerre et limiterait les déficits extérieur ou budgétaire.
On affirmait alors, dans les années soixante-dix, que jamais les banquiers ne prêteraient d’argent pour le remboursement de leurs propres créances. L’histoire a démontré que non seulement les banques prêtent pour obtenir le remboursement des dettes antérieurement contractées auprès d’elles (schéma Ponzi) mais que, étant donné la dynamique qui s’est mise en place et qui ne mettait pas de limites aux déficits extérieur et intérieur, ils ont trouvé là un moyen radical de soumettre pour toujours leurs débiteurs à toutes leurs volontés. Tout cela s’appuie sur l’idée répandue que les pays ne « font pas faillite » et qu’il semble raisonnable de « contracter des prêts pour rembourser » [Arruda, 2000].
Le FMI avait été mobilisé pour négocier des accords avec les pays insolvables, ce qui incluait un rééchelonnement des paiements de la dette en échange de certaines réformes. Ces réformes ont été baptisées « politiques d’ajustement ».
Mais s’ajuster à quoi ? À la nécessité de payer les intérêts de la dette en temps et en heure – telle était la priorité des créanciers officiels, privés et multilatéraux.
Cet ajustement a été identifié à deux processus : la stabilisation des prix et la réorientation des investissements vers le développement des exportations. Se basant sur une approche néoclassique et monétariste, le FMI a imputé les hauts taux d’inflation à un excès de la masse monétaire par rapport aux biens disponibles. Le point nodal de sa stratégie de stabilisation était donc de réduire la masse monétaire circulant au sein de l’économie nationale en renchérissant le crédit et en réduisant les salaires. L’ajustement impliquait la contraction de l’économie nationale non seulement pour drainer l’investissement vers les secteurs exportateurs, mais également pour diminuer les importations. Les gouvernements ont été contraints de diminuer leurs dépenses, avec un sérieux impact sur les salaires, l’emploi et les services qu’ils fournissaient. Par ailleurs, ils accordaient des subventions, des crédits subventionnés et des exemptions d’impôt aux secteurs exportateurs. L’économie de chaque pays était considérée abstraitement, en tant qu’unité isolée, et poussée à aller au-devant des marchés internationaux avec ses exportations, ce qui lui permettrait de capter des quantités croissantes de devises étrangères avec lesquelles elle servirait alors sa dette extérieure.
Au fil des ans, ce choix économique a brisé les économies nationales, augmenté leur vulnérabilité aux déséquilibres internationaux et a eu des coûts sociaux très élevés, tandis qu’il a autorisé des transferts de richesse massifs des débiteurs vers les créanciers. Il a aussi généré une résistance ouverte au FMI, que la population voyait comme un intrus indésirable ayant affaibli les gouvernements nationaux. Dans de nombreuses capitales du Sud, des manifestations contre le FMI et les conditions qu’il imposait sont venues secouer les certitudes des conseillers économiques bilatéraux et multilatéraux. À l’évidence, les politiques d’ajustement faisaient du tort à la majorité de la population et les sacrifices qu’elles imposaient ne conduisaient pas à la croissance des économies locales comme promis. Ce type d’ajustement ignorait le besoin urgent de trouver une solution durable au poids de la dette qui écrasait la plupart des pays endettés. Ses promoteurs refusaient d’admettre le fait qu’une crise d’endettement qui concerne un ou plusieurs pays débiteurs n’a de solution durable que si les créanciers acceptent de prendre en charge une partie des coûts.
Un cercle vicieux fatal
Le résultat, c’est un cercle vicieux : plus les pays débiteurs payent, plus ils doivent payer. D’après la Banque mondiale, les transferts directement liés à la dette (service de la dette moins les débours) entre 1987 et 1994 équivalaient à 224 milliards de dollars. Le déficit de la balance commerciale des pays débiteurs dans cette période a atteint 547 milliards, alors que le total des paiements était de 1445 milliards. Ce qui signifie que les pays débiteurs avaient largement entamé leurs réserves de devises et contractaient de nouveaux prêts non pour se développer, mais pour payer de vieilles dettes. Malgré des paiements massifs, en 1995, le montant total de la dette des pays sous-développés avait atteint – ou plutôt : on lui avait permis d’atteindre – presque 2 billions de dollars.
Aujourd’hui, elle est à peu près de 2,5 billions.
Dans quelle mesure politiciens et promoteurs de l’ajustement ont-ils été sensibles à cette réalité ? N’est-il pas juste de se demander pourquoi l’estimation de l’UNICEF selon laquelle la mort chaque année d’un demi-million d’enfants est directement liée à la crise de la dette ne semble pas être prise au sérieux par les créanciers et les agences multilatérales ?
Les États et les fonctionnaires internationaux ont mis très longtemps à réaliser que l’approche néolibérale de la stabilisation et les réformes économiques afférentes créent des coûts sociaux insupportables, qui étaient pourtant censés se réduire simultanément. Dès les années quatre-vingt-dix, la Banque mondiale a apporté des nuances néokeynésiennes à son approche de l’ajustement.
Tout en restant sur ses positions quant aux vertus du « libre marché autorégulé », elle a reconnu publiquement que le marché était impuissant en ce qui concerne les différents aspects des besoins humains et sociaux. Et elle s’est donné pour but principal le soulagement de la misère et la réduction de la pauvreté, et elle a acquiescé à l’idée que l’État ait un rôle à jouer pour compenser les défaillances du marché.
 
LA RESPONSABILITÉ PARTAGÉE
 
 
On ne soulignera jamais assez l’ampleur de la responsabilité des créanciers dans le surendettement des pays les plus pauvres. Listons-en les principaux aspects.
— Les créanciers imposent un contrôle des comptes du pays par le FMI tout comme en 1982. Ils ont encouragé des réformes monétaires en échange de prêts et d’une crédibilité auprès des investisseurs étrangers. Ils ont obligé les gouvernements à suivre des objectifs quantitatifs – liés à la stabilité des prix, aux privatisations, au surplus budgétaire primaire, à la balance du commerce extérieur, etc. – qui sont imposés de la même façon à tous les pays, sans tenir compte de la situation particulière de chacun. Avec la priorité accordée au paiement de la dette sur toute priorité socio-économique nationale, ils sont responsables de la perpétuation d’un modèle fondé sur une ouverture vers l’étranger– marchés dérégulés, libéralisation des investissements et du commerce, hausse des taux d’intérêts, compression de la demande intérieure, politique monétaire stricte et dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers pour équilibrer la balance des paiements du pays. Lorsque ce modèle fait faillite, comme au Mexique, en Équateur, au Brésil et en Argentine ces dernières années, le FMI rend les autorités nationales responsables de la crise, alléguant qu’ils n’ont pas appliqué les accords comme ils auraient dû.
— Toute transaction implique des risques, et la responsabilité de prendre ces risques appartient aux deux parties. Quand les États-Unis ont fortement augmenté unilatéralement les taux d’intérêt entre 1979 et 1981, ils se sont rendus responsables de l’insolvabilité de tous les pays dont les dettes étaient essentiellement en dollars. Ils sont au moins en partie responsables de la crise qui a suivi, mais ils n’ont pas voulu assumer cette part de responsabilité.
— Tout comme en 1981, les pays débiteurs ont été obligés d’entrer dans le schéma Ponzi, en acceptant de capitaliser les intérêts non payés et d’emprunter pour pouvoir payer leurs dettes financières au lieu d’emprunter pour investir dans la création de richesses nouvelles. D’où nombre de développements pervers : endettement croissant malgré le paiement d’intérêts; dénationalisation de compagnies et de banques d’État au motif que les fonds serviraient à réduire la dette et, par conséquent, les intérêts à payer; transferts financiers nets négatifs en ce qui concerne les créanciers, y compris les agences multilatérales, avec pour conséquence la décapitalisation et la désindustrialisation de l’économie nationale des pays débiteurs.
— Les créanciers font payer une commission de risque sur chaque prêt. C’est une taxe qui dépasse le taux prévalant sur le marché et représente pour le créancier un gain supplémentaire lié au risque que le débiteur ne devienne insolvable.
Un exemple récent : Petrobrás, la compagnie étatique brésilienne de pétrole, a effectué des transactions pour un montant de 1,1 billion sur des marchés de capitaux étrangers au début de 2002; 30% de ceux-ci étaient en bons du Trésor américains. Petrobrás a été forcée de payer une assurance « contre les risques politiques » augmentant le coût du prêt d’au moins 3% par an. Les 880 millions de dollars que Petrobrás va lancer sous forme d’eurobons doivent payer un taux d’intérêt de 9,166% par an, alors que le taux interbancaire a atteint une moyenne de 4,15% en 2001 ! Le spread est la taxe sur le risque. Mais si l’on paie la taxe aux créanciers, pourquoi auraient-ils le droit de pousser le pays débiteur à des conditions de paiement impossibles, alors que ce dernier devient insolvable justement parce que la monnaie étrangère quitte précipitamment le pays ou l’évite ?
— Les créanciers ont accepté des conditions qui reportent le paiement d’intérêts capitalisés sur des générations et des gouvernements futurs. En 1994, les conditions de négociation de la dette extérieure brésilienne a conduit à l’ajournement d’environ quatre cinquièmes du principal à payer cette année-là, à travers la conversion de l’ancienne dette. En 1979, la dette extérieure brésilienne per capita correspondait à 25% du PBI per capita; en 2001, le taux était de 50%. Les enfants et les adolescents d’aujourd’hui devront en principe payer cette dette lorsqu’ils grandiront.
 
L’ILLÉGITIMITÉ DE LA DETTE ET DES PAIEMENTS
 
 
La dette a de profondes conséquences sur la vie quotidienne des citoyens du Sud, dans la mesure où des ressources créées par le développement du Sud sont transférées vers le Nord, freinant ainsi le processus d’accumulation de capital au Sud. La théorie sur laquelle se base le FMI et le système bancaire international suggère que les banques ne prêteront jamais pour aider les débiteurs à payer leurs dettes. Pourtant, les créanciers leur prêtent volontiers, provoquant ainsi une pyramide de créances sous laquelle reste ensevelie la dette originellement contractée. Mais les pays débiteurs peuvent et doivent légitimement échapper à ce système, s’ils ne veulent pas rester définitivement soumis à la condition de colonies postmodernes : à la pointe de cette pyramide, les créanciers accumulent des montants illégitimes, essentiellement grâce au mécanisme de la capitalisation des intérêts. Par ce mécanisme, les intérêts non payés sont incorporés au principal et le pays paye des intérêts sur les intérêts !
C’est de cette façon illégitime que les pays d’Afrique et d’Amérique latine et certains pays asiatiques ont transféré leurs ressources vers les nations les plus favorisées, ce qui entrave encore aujourd’hui leur développement.
Sauvetage des investisseurs, pas des peuples. Les arguments sur l’illégitimité de la dette sont extrêmement variés et incluent aussi bien les agissements délictueux de ceux qui sont au pouvoir que les dettes issues de la corruption, où les créanciers payent des pots-de-vin aux ministres et aux entreprises publiques pour qu’ils acceptent les prêts. La reconnaissance du caractère illégitime de la dette ne fait pas l’unanimité parce que les créanciers du Nord ne veulent pas reconnaître qu’en fait, les sauvetages financiers ne sont qu’un transfert de dettes du secteur privé vers le secteur publicet qu’ils ne constituent pas tant une manière de sauver les gouvernements du Sud que les banques commerciales du Nord.
Les programmes de réduction de la dette sont insuffisants. Tant que les gouvernements promeuvent des réformes économiques soutenues par le FMI et la Banque mondiale, ils sont considérés comme légitimes. Sinon, les créanciers et les investisseurs étrangers utilisent leur pouvoir financier pour délégitimer les gouvernements ou les candidats à la présidence qui proclament que leurs politiques donneront la priorité aux besoins de la nation plutôt qu’au paiement des intérêts de la dette extérieure. En même temps, ils prêchent la nécessité de réduire la pauvreté et d’implanter des programmes pour compenser la détérioration des conditions de vie résultant des politiques qu’ils ont eux-mêmes imposées ou induites. Après cinq ans de programmes de réduction de la dette des pays les plus pauvres, le résultat est bien maigre. En fait, ces programmes n’ont pas vraiment soulagé les pays pauvres les plus sévèrement endettés [Toussaint, 1999]. Ils ont encore versé 1,6 milliards de dollar pour le service de la dette en 1999. Face à des désastres financiers comme celui du Mexique en 1995, de l’Asie de l’Est en 1997, de la Russie en 1998, du Brésil en 1999 et de l’Argentine en 2001, il n’est pas surprenant que les institutions financières internationales soient en train de perdre bruyamment leur légitimité.
Vulnérabilité insoutenable. Les données fournies par la Commission économique de l’ONU pour l’Amérique latine (CEPAL) témoignent clairement de la vulnérabilité insoutenable des économies du continent latino-américain.
Les politiques de réforme du FMI et de la Banque mondiale ont été un facteur clé du collapse financier de pays comme le Mexique, le Brésil, l’Équateur et, avec une perversité sans précédent, l’Argentine. D’après la CEPAL, durant les vingt dernières années, le continent a été en situation d’insolvabilité, et les mesures adoptées par les gouvernements locaux pilotés par les institutions financières multilatérales ont initié une spirale sans fin de surendettement et de décapitalisation.
 
L’AMÉRIQUE LATINE ET LES CARAÏBES
 
 
Mouvement de capitaux et d’intérêts payés entre 1980-1990 (millions de dollars)


IMGIMGPrêts octroyés Paiement du principal...IMGIMF
Prêts octroyés Paiement du principal Intérêts payés* Montant de la dette extérieure 309 177,40 – 233 744,20 – 418 622,00 1980 228 236,00 1990 441 486,00 1994 553 765,00 1999 749 310,00 Source : ECLA, Parlamento Latino-Americano, 2001, p. 3. * Y compris les intérêts sur les prêts antérieurs à 1980.

Le fait est qu’après avoir payé 652 366 millions de dollars aux créanciers entre 1980 et 1990, le continent, au lieu de réduire ou d’effacer sa dette, a plongé dans un endettement encore plus grand. La dette a plus que doublé pendant cette période ! Quel est le mécanisme pervers responsable de ce mottoperpetuo, « plus on paie et plus on doit »? La capitalisation des intérêts d’une part, et de l’autre, le fait d’emprunter pour payer les intérêts sans faire de nouveaux investissements productifs. De notre point de vue, ce sont ces deux mécanismes qui sont responsables du paiement d’une dette illégitime.
Peut-être qu’une grande part ou même toute la dette a déjà été payée. En 1998, à eux seuls, les 41 pays les plus pauvres et les plus endettés ont transféré 1,68 milliard de dollars de plus que ce qu’ils ont reçu. La même année, l’ensemble des pays en voie de développement ont transféré à l’étranger 114,6 milliards de dollars de plus que ce qu’ils ont reçu. En 1983 et 1984, le Brésil a versé à l’étranger 45,3 milliards de plus que ce qu’il a reçu, et en moyenne plus de 11 milliards par an, soit 20% de l’épargne nationale annuelle et 4,1% du PIB.
Cette somme « dépasse les versements allemands de la deuxième moitié des années vingt au titre des dommages de guerre, avec les conséquences politiques que l’on sait » [Parra, 1988, p. 165].
Après avoir analysé ces données, le rapport de novembre 2001 du Parlement de l’Amérique latine affirme : « En termes réels, une grande partie ou même la totalité de la dette a été effectivement payée » [ Rapport, 2001, p. 3].
Le Mozambique, le Cameroun, le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Bangladesh, la Guyane et l’Équateur, et tous les pays « émergents » comme l’Argentine et le Brésil sont victimes du surendettement et sont techniquement en faillite, incapables d’effectuer le paiement de leurs dettes par leurs propres moyens tout en garantissant des conditions de vie dignes à leurs populations.
Ils ne peuvent payer que lorsqu’ils sont soutenus par les prêts spéciaux du FMI qui resserrent leurs liens de dépendance face à des capitaux étrangers toujours insuffisants, au prix de sacrifices économiquement irrationnels et moralement intolérables pour leurs peuples : inflation sans fin de la dette, absorption des fonds publics pourtant essentiels au développement national, récession, insécurité des ménages, chômage et sous-emploi, dépression, décapitalisation, désindustrialisation, dénationalisation, perte de souveraineté, instabilité sociale et politique.
Ce sont là les caractéristiques des dettes et des paiements illégitimes : de graves violations des droits des individus et des peuples à la vie et au développement. Des crises comme celle de l’Équateur en 2000 et de l’Argentine fin 2001 sont les indices d’une vague de fond qui risque d’emporter le reste des économies de l’hémisphère si l’on ne prend pas des mesures urgentes au niveau local, continental et global, axées sur les droits souverains des pays en tant que nations et en tant que peuples.
 
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