2003
Revue du Mauss
La finance solidaire pour un autre projet de société
[1]
Philippe Amouroux
Financer les pauvres et les exclus est-il forcément solidaire
?
Le financement des petits projets économiques individuels ou
collectifs, ou microfinance, n’échappe pas à la dualisation du monde et de son
projet global de société. Il n’y a pas si longtemps, ce financement était
impossible ! Seuls ceux qui avaient des projets d’envergure et bien souvent des
réussites économiques à leur actif pouvaient espérer obtenir des financements
pour le lancement d’une activité. Puis est apparu, dans les années
quatre-vingt, le financement de l’initiative économique comme réponse aux
lacunes des institutions financières commerciales. Ce fut au Sud l’émergence
assez rapide de la microfinance et, au Nord, le droit à l’initiative
économique. Par la suite est apparu en Europe, en Amérique latine, au Québec,
le concept de finance solidaire.
Toutes ces notions sont un peu confuses pour la plupart des gens, et celle de
solidarité commence seulement à se clarifier pour les praticiens
eux-mêmes.
Suffit-il d’avoir comme objectif l’éradication de la pauvreté
ou la réduction de l’exclusion pour être solidaire ? Est-on vraiment solidaire
dès que l’on s’attaque à l’un de ces problèmes ? dès que son action s’adresse
aux pauvres ou aux exclus ? Il semble bien que ce soit l’image véhiculée par
les médias, quand de grands couturiers créent des vêtements avec les tissus
fabriqués par les femmes du Bangladesh ou quand de grandes institutions
multilatérales investissent des sommes importantes dans des fonds de
microcrédit.
Mais qu’est-ce que la solidarité ? Ce terme reste flou. Dans le
fond, la motivation des praticiens et des investisseurs de la microfinance et
de la finance solidaire est de permettre à tous de pouvoir s’intégrer dans ce
monde. Mais cela suffit-il pour s’interroger sur le monde que nous voulons ?
Cela remet-il suffisamment en cause le monde actuel et le projet de société qui
nous a amenés à une situation où, de constat unanime, les inégalités
s’accroissent ?
Certains groupes d’acteurs, praticiens et intellectuels, en
arrivent maintenant à avoir un message très ferme : il ne suffit pas de se
préoccuper des pauvres ou des exclus pour être solidaire. S’en préoccuper pour
leur permettre de rejoindre un projet de société qui, par construction, est
excluant ne résout en rien le problème. Il ne suffit pas de se proclamer
banquier ou assistant des pauvres pour aller vers un monde responsable, pluriel
et solidaire.
DEUX IDÉOLOGIES ET DEUX TYPES DE MICROFINANCE
La dualisation de nos projets de société entre d’une part, le
néolibéralisme, le tout-économique, la globalisation (économique), le
tout-marché, et d’autre part, le développement durable, la globalisation de la
solidarité, l’approche holistique d’une économie au service de l’homme, est bel
et bien présente dans la microfinance et l’appui à l’initiative économique.
Alors que tous pensaient jusqu’à présent que « microfinance » était égal à «
solidarité ». Solidarité ? Oui, dans l’intention, mais pas dans la construction
d’un monde solidaire. Pour penser et construire un monde solidaire, il ne
suffit pas de permettre au plus pauvre ou au plus exclu d’accéder au marché, de
devenir producteur et, avant même, de devenir consommateur de crédit. Il faut
d’abord se demander ce que tous ces gens ont à faire ensemble. Ont-ils tous à
tirer leur épingle du jeu, dans cette immense compétition qu’est la vie, et à
accumuler suffisamment de richesses pour cela ? Ou bien ont-ils à travailler
pour créer plus de richesse ensemble, un « capital social » que leurs enfants
et petits-enfants pourront utiliser et faire fructifier ? À ce jeu-là, qui sera
gagnant dans le long terme ?
L’analyse montre que beaucoup des initiatives de microfinance –
la majorité aujourd’hui – présentées par les médias comme les champions de la
lutte contre la pauvreté et l’exclusion se sont arrêtées à la première phase :
donner accès au marché financier, ou plus simplement au marché du crédit, sans
trop se poser la question de savoir si cela suffit à construire un monde plus
juste.
La réponse qui semble couler de source – « bien sûr, puisque
cela s’adresse aux plus pauvres, aux plus exclus » – est plus que contestée par
ceux qui considèrent la microfinance comme un outil devant s’intégrer dans une
vision plus large du développement humain et sociétal. À tel point que certains
militants font une distinction nette entre deux types de microfinance : le
chantier de l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire
[2] parle de « micro-finance
prébancaire » et de « finance solidaire », le réseau INASIA
[3] de « première génération de microfinance
minimaliste » et de « deuxième génération maximaliste ».
La finance prébancaire ou
minimaliste
Dans l’approche minimaliste, la composante économique prime
sur le reste.
La microfinance considère son rôle comme celui d’un
prestataire de services financiers, voire de pourvoyeur de crédits. Elle a
démarré, en général, sur un créneau délaissé par les banques et les
établissements de crédit, celui des clients « non bancables ».
Les banquiers ont progressivement trusté ce marché du
microcrédit, en y infiltrant leur personnel, leurs experts, leurs standards de
performance et de reporting et ont
créé des barrières à l’entrée, tant psychologiques que financières, pour
repousser à la marge d’autres acteurs. De nombreux bailleurs de fonds ont
finalement adhéré à cette vision technocratique et bancaire du secteur, séduits
par son discours professionnel et rassurant. Les bailleurs de fonds aussi sont
allergiques au risque ! C’est cette forme de microfinance qui prône
l’institutionnalisation en banques commerciales pour accéder au marché
monétaire, une rentabilité élevée pour attirer des investisseurs privés. D’où
la dénomination de « microfinance prébancaire ».
Aujourd’hui, après deux décennies d’une microfinance
pionnière et triomphante, le secteur se trouve confronté pour la première fois
à une crise profonde, qui se traduit par le départ massif des clients, par des
groupes ou des clients inactifs, par une chute des volumes de transactions et
surtout par des impayés qui commencent à devenir alarmants.
La finance solidaire ou
maximaliste
Dans l’approche maximaliste ou intégrée, la composante
économique fait partie d’un développement holistique qui intègre aussi des
composantes socio-culturelles et politiques. La finance solidaire considère
qu’elle est un outil efficace au service du développement humain et sociétal.
La manière d’apporter le service fait toute la différence. Parce qu’elle met
les hommes et leurs liens sociaux au centre de sa mission, cette forme de
finance agit toujours en fonction des contextes et des milieux, qu’elle cherche
à bien connaître pour mieux les servir et les valoriser. La consécration est
l’impact sur le capital social et l’autonomie de ses clients, qui à leur tour
auront un impact sur la pérennité des institutions. Tout comme la banque, la
finance solidaire est un métier, un nouveau métier à faire reconnaître et à
promouvoir.
La finance solidaire peut se définir à différents niveaux :
elle a pour mission d’utiliser l’outil financier pour un développement
équitable et durable, et pour vision à long terme d’augmenter le capital
social; ses acteurs sont multiples, agissent selon des modalités différentes,
mais font émerger ensemble une identité spécifique; ses compétences consistent
à penser globalement, à être capable de fédérer des individus et des acteurs
autour de l’activité financière, à connaître les besoins des entrepreneurs
individuels et des communautés quelles que soient leurs conditions économiques
et sociales; son métier consiste à financer des activités et des personnes en
veillant au respect du capital social; elle œuvre dans un environnement de
pauvreté, d’exclusion ou de difficultés d’accès aux services financiers.
UNE IMPORTANCE DONNÉE AUX LIENS SOCIAUX ET AU CAPITAL SOCIAL TRÈS
DIFFÉRENTE
Au Nord, la finance solidaire crée un lien entre épargnants
(ayant des moyens financiers) et emprunteurs (n’ayant pas de moyens financiers)
en donnant un caractère éthique à leur épargne. Au Sud, les programmes de
microfinance interviennent auprès des personnes pauvres ou exclues du secteur
bancaire classique. Pour elles, les liens sociaux constituent un enjeu majeur
de leur intégration et de leur insertion durable dans la société et dans
l’économie. La qualité des liens sociaux traduit l’état du capital social. Des
indicateurs permettent de mesurer cet état : la participation des clients des
IMF aux décisions, à l’allocation des ressources, leur capacité à analyser leur
situation et à formuler un projet, leur état de santé, leur sécurité, leur
éducation, leur logement, leur capacité à s’organiser, à gérer, à établir des
relations avec l’environnement administratif et politique, à négocier avec
l’encadrement technique, à s’approprier le système financier mis en place, à
discerner les bonnes mesures et les bonnes décisions des mauvaises, à s’ouvrir
sur des horizons temporels plus lointains, à intégrer les outils dans une
dynamique territoriale…
Les IMF prébancaires singent la finance solidaire, mais ne la
pratiquent pas. Elles lui empruntent la formation de groupes, les réunions et
les cotisations régulières, la mise en place de fonds de secours destinés à
l’entraide, et les imposent aux populations auprès desquelles elles
interviennent en leur donnant une fonction de garantie de remboursement du
crédit. En en faisant la voie obligée de l’accès aux services financiers, elles
réalisent des économies d’échelle. Ce qui constitue la base du capital social
et renforce les liens sociaux est instrumentalisé et devient une « technologie
» de délivrance des crédits.
INASIA est très critique vis-à-vis de cette forme de
microfinance et parle de « macdonaldisation » de la microfinance. « Une
communauté où prolifèrent les institutions de microfinance donne aux
emprunteurs naïfs un accès facile au crédit. Ils profitent involontairement de
la compétition entre institutions de prêt, se piègent dans un cycle infernal de
vie avec l’argent emprunté.
De plus, bien que les institutions de microfinance (IMF) aient
remplacé l’usurier local et établi la solvabilité ou “bancabilité” du pauvre,
elles n’ont en aucune manière surmonté les obstacles du système informel. Le
processus a été simplement formalisé opérationnellement et légitimé
institutionnellement : les taux d’intérêt sont au niveau du marché sinon plus
élevés; le nantissement est remplacé par la pression de l’entourage ou par le
crédit adossé à l’épargne; l’endettement peut être sans fin. Les bailleurs de
fonds et leurs satellites ne distribuent plus d’argent. Comme la plupart des
spéculateurs, ils investissent dans les économies du tiers monde avec
l’objectif d’augmenter le pouvoir d’achat des pauvres afin de faciliter un
profit démesuré. D’après certains intellectuels clairvoyants, l’objectif ultime
des bailleurs de fonds est de créer une demande pour les produits et les
services occidentaux et d’augmenter ainsi leur part de marché dans les pays en
voie de développement. »
Certaines IMF ne prennent pas en compte les solidarités
préexistantes chez leurs clients dans la conception du système, des produits et
des services offerts, par indifférence, incompréhension ou sentiment que c’est
là une démarche superflue. D’autres ont, au démarrage, le souci de bien
comprendre l’environnement social de leurs clients, de préserver les liens
sociaux et de construire leur système financier en lui attribuant une mission
d’intermédiation sociale; mais les pressions fortes du marché, de la profession
et des bailleurs de fonds les amènent à changer, notamment au moment crucial de
l’institutionnalisation, en leur imposant un objectif de rentabilité à court
terme qui a pour conséquence une focalisation sur les objectifs financiers au
détriment des objectifs sociaux.
Certaines IMF ont un impact social limité voire négatif. Les
groupes de caution solidaire sont loin d’être le lieu où se tissent des liens
sociaux. La plupart des IMF ne parviennent pas à toucher leurs publics cibles
et la situation des clients a peu changé. On constate même des régressions, des
conflits dans les familles, des ruptures de liens sociaux dans les communautés,
des ventes voire des recours aux usuriers pour rembourser les crédits.
Certains peuvent penser que dans le monde développé, riche, où
tout s’achète, nul besoin n’est de promouvoir les liens sociaux au travers de
l’outil financier.
Il suffit de fournir les services financiers et le conseil à
l’entrepreneur individuel déconnecté de toute communauté. On peut penser que le
développement du lien social n’est utile que dans les communautés pauvres des
pays du Sud.
Avec la richesse et le développement, les solidarités
naturelles se perdent, les modes de vie et la société
s’individualisent.
Mais en fait, le développement excessif du système néolibéral
amène à d’autres écueils et d’autres dangers pour la société et la déshumanise.
En réaction, des solidarités nouvelles se créent : systèmes d’échange locaux
favorisant la production et la consommation locales, récréant des liens entre
les personnes, renforçant la reconnaissance mutuelle de leurs compétences et de
leurs besoins; commerce équitable d’un bout à l’autre de la planète
raccourcissant le chemin entre le consommateur final qui sait d’où vient son
produit et le producteur qui retire une juste rétribution de son travail;
épargne solidaire où l’épargnant peut savoir précisément quels projets finance
son épargne et où l’entrepreneur accède à des ressources qu’il aurait beaucoup
de mal à obtenir du système bancaire classique. Du lien social se recrée donc
partout face aux dangers de la globalisation, mais pas toujours aux mêmes
échelles.
LA FINANCE SOLIDAIRE EST LA PLUS RENTABLE POUR TOUS EN FIN DE
COMPTE
Les tenants de la finance solidaire ou maximaliste assurent que
leur conception présente à long terme de meilleures perspectives d’efficacité,
de rentabilité et de pérennité qui sont les objectifs premiers de la finance
prébancaire. Mais pour suivre cette voie, il faut savoir investir
financièrement et socialement, et être patient !
L’expérience montre que les programmes de microfinance
efficaces sont ceux qui cherchent, de différentes manières, à renforcer les
liens sociaux. Leur efficacité est due à la proximité avec les clients, à la
qualité des services, à la possibilité d’évaluer leur adéquation aux besoins
des clients. Il y a donc une corrélation directe entre efficacité et prise en
compte des liens sociaux. La finance solidaire n’est pas une finance
d’assistanat ou « sociale ». C’est un financement qui gagne en efficacité, car
il prend en considération les situations sociales existantes et a plus de
chance d’avoir une action pertinente dans un contexte donné.
La construction de liens sociaux et de capital social est un
processus lent.
Dans un premier temps, elle représente des coûts importants.
C’est seulement après plusieurs années que les coûts diminuent. Mais c’est
aussi une assurance d’efficacité et de pérennité pour les IMF, qui renforcent
leur stabilité et sont moins vulnérables aux changements et aux crises. On
s’aperçoit donc que l’impératif de rentabilité financière des IMF à court
terme, souvent imposé par les bailleurs de fonds, est en contradiction avec
leur efficacité et leur pérennité sur le long terme qui tiennent à
l’augmentation du capital social.
Si les spécificités de la finance solidaire impliquent des
surcoûts par rapport à la microfinance prébancaire, elle doit trouver les
moyens de les faire financer par les clients, les groupes ou par les bailleurs
de fonds privés ou publics, si l’on considère que les liens sociaux relèvent de
l’intérêt général. Il faut alors être capable de démontrer la pertinence d’un
investissement de l’argent public dans les liens sociaux.
PROMOUVOIR LA FINANCE SOLIDAIRE
La microfinance n’est donc pas, contrairement aux apparences,
solidaire par définition : elle est traversée par les mêmes débats de société
que d’autres champs.
Comment promouvoir alors la finance « vraiment » solidaire ? Le
chantier de l’Alliance fait à ce sujet un certain nombre de
recommandations.
La première des choses à faire est d’améliorer la connaissance
de la finance solidaire, en lançant des études de cas pour lui donner « un
visage » et faciliter l’appropriation de ces pratiques par les intervenants, en
renforçant les bases empiriques qui permettent de montrer sa valeur ajoutée, de
mesurer son impact sur les liens sociaux et sur le capital social, d’analyser
en détail les coûts et les gains des IMF qui le renforcent, en la faisant
connaître dans les conférences internationales et par des
publications.
Ensuite, il faut qu’elle soit reconnue par les institutionnels,
que les politiques publiques lui accordent des avantages fiscaux, que les
bailleurs de fonds internationaux prennent des mesures incitant à renforcer le
capital social et acceptent un retour sur investissement plus lointain et que
le milieu bancaire mette en place des réglementations professionnelles qui
reconnaissent ce nouveau type d’institution financière.
Enfin, la finance solidaire doit s’intégrer dans le projet
global de l’économie solidaire : sur un plan pratique, aux différents niveaux
de la chaîne économique – production, financement, distribution, consommation;
et, sur un plan politique, par la construction de nouvelles relations avec les
institutions, une nécessité pour que l’économie solidaire devienne « l’autre
économie possible ».
[1]
Cet article reprend de nombreux passages et s’inspire largement
des
Cahiers de propositions du chantier Finance
solidaire de l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et
solidaire (novembre 2001, coordonné par Renée Chao Beroff et Antonin
Prébois, 20 pages, téléchargeable en français, anglais et espagnol sur http
://finsol.socioeco.org, h
http :// www.
socioeco.org ou h
http :// www.
alliance21.org) et de
The Potential and
Limitations of Economic Initiatives in Grassroots Development– Discourse,
Output and Recommendations of the December 2000 Asian Regional Conference in
Dhaka (INASIA, mars 2002,68 pages, téléchargeable sur
http :// www. inasia. lk).
[2]
L’Alliance est un réseau informel constitué de personnes,
d’institutions et de mouvements qui, conscients de la complexité des problèmes
actuels, sont à la recherche des mutations nécessaires pour agir et peser
ensemble sur l’avenir. Ils créent ainsi une dynamique sociale et inventent de
nouvelles formes d’action collective.
[3]
INASIA est un forum de changement social axé sur l’Asie fondé
en 1997 par un groupe de 40 militants issus de 13 pays. En novembre 2000,
INASIA, avec la coopération du Credit and Development Foundation du Bangladesh,
a organisé une conférence remarquable au Centre for Development Management à
Rajendrapur (Bangladesh) qui a réuni les dirigeants des 24 expériences les plus
connues dans le champ de l’initiative économique pour le développement de 9
pays asiatiques.