Revue du MAUSS 2003/1
Revue du MAUSS
2003/1 (no 21)
432 pages
Editeur
I.S.B.N. 2707140783
DOI 10.3917/rdm.021.0080
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Dossier / A) L'espérance économie solidaire / Expériences

Vous consultezL’espérance économie solidaire Expériences L’économie solidaire au brésil : l’exemple du sud

AuteurLuiz Inácio Gaiger du même auteur


« Ce que l’on sait, c’est que le rêve révolutionnaire de la grande transformation de la société cède du terrain à la réélaboration du système de représentations des intérêts, ayant en vue la plus large ouverture des possibilités d’intégration sociale, pour l’élargissement des droits de citoyenneté. »DOIMO, 1995, p. 218.

Ces dernières années ont été fécondes : beaucoup de rencontres entre militants et organisations de divers pays et continents ont eu lieu, et beaucoup de propositions ont été faites pour faire avancer la solidarité, comme principe éthicopolitique et comme base concrète pour une autre mondialisation. L’appui unanime à cette nécessaire convergence s’est exprimé tout particulièrement durant les premières éditions du Forum social mondial à Porto Alegre, à l’extrême sud du Brésil. Dans le contexte d’une prise de conscience croissante à l’échelle mondiale des effets destructeurs du capitalisme et de l’échec des solutions néolibérales en matière de progrès matériel et de liberté des peuples, la perspective de l’économie solidaire est revenue sur le devant de la scène à la fois comme pôle de résistance et comme support d’un nouveau projet de société, ancré dans la démocratisation de l’économie et dans la citoyenneté.

2 Au Brésil, le foisonnement des pratiques économiques basées sur la libre association des travailleurs est un fait incontestable, qu’il s’agisse de la revitalisation de traditions de solidarité qui s’étaient amoindries au fil du temps, ou de l’apparition de formes originales et novatrices de solidarisme. Derrière cette poussée, on trouve la crise structurelle du marché du travail, aggravée par une politique nationale régressive qui a généré durant les deux dernières décennies des processus de fragmentation sociale et d’exclusion, avec des résultats dramatiques. Des contingents chaque fois plus nombreux d’exclus du marché du travail et de laissés-pour-compte par des politiques sociales en régression se sont vus contraints de créer leurs propres opportunités de travail et de survie. Ces initiatives sont dues à l’action mobilisatrice de divers mouvements sociaux, de certaines franges du monde syndical et d’innombrables entités de la société civile; mais elles sont aussi stimulées par les expériences déjà existantes, qui servent de modèles exemplaires, surtout parmi les couches populaires dotées d’un certain background communautaire ou d’une identité de classe.

3 L’État du Rio Grande do Sul (RS) et en particulier sa capitale Porto Alegre se trouvent à la pointe de ces événements, de par leur tradition et leur histoire politique récente, qui les a vus peu à peu passer du centre à la gauche[1] [1] Pouvoir exécutif dans la capitale aux mains d’une coalition...
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. Leurs réalisations dans le domaine de l’économie solidaire traduisent l’avancement des mouvements sociaux et du camp populaire, de même qu’elles témoignent des problèmes cruciaux que le solidarisme doit affronter pour se transformer en un nouveau système de pratiques, ayant sa propre cohérence institutionnelle, et pour parvenir à dépasser ses limites géographiques actuelles et accéder à une dimension régionale et mondiale.

4 Naturellement, si nous prenons l’économie solidaire comme paramètre pour évaluer les bases actuelles d’un nouvel accord planétaire, il est nécessaire de considérer que les « critères pour évaluer le succès ou l’échec des alternatives économiques doivent être graduels et inclusifs » [Santos, Rodríguez, 2002, p. 72].

5 Malgré ses limites, l’économie solidaire représente une avancée concrète indispensable pour asseoir la crédibilité des propositions visant à une nouvelle architecture mondiale et susciter une adhésion massive à leur égard; c’est la preuve nécessaire pour montrer que ces propositions ne se résument pas à une idéologie mystificatrice d’alternatives inapplicables. Une « autre » mondialisation implique de mondialiser d’autres choses : rien ne pourra être revendiqué au niveau des grands acteurs, des politiques ou des arrangements institutionnels responsables du développement régional, national et mondial qui n’ait été réellement expérimenté et intégré au niveau micro dans les pratiques de travail, de production économique et de participation citoyenne.

6 À partir de cette prémisse, comment l’économie solidaire, au travers de l’expérience de Porto Alegre, est-elle susceptible de fonder une nouvelle logique de développement et d’intégration au plan mondial ? Afin de mettre en contexte cette réflexion, ce texte résume tout d’abord les principales caractéristiques de l’économie solidaire au Brésil. Ensuite, il décrit le panorama de l’économie solidaire dans l’État du Rio Grande do Sul, une région qui, comme nous l’avons dit, est riche d’expériences désormais consolidées et montre une « intégration » avancée du solidarisme populaire, des organisations civiles et de l’État.

7 Ce qui rendra visibles les impasses et les défis qu’il faut affronter si l’on veut répondre à l’interrogation qui nous guide.

8 En particulier, il deviendra évident que différents modèles d’économie solidaire coexistent, chacun déterminant un style d’action, avec ses vertus propres et ses limites. Par ailleurs, on verra que le solidarisme économique populaire découle, en bonne partie, des contradictions et des défaillances du marché et de l’État, et qu’il témoigne du souhait d’un réaménagement émancipateur de ces deux entités historiques grâce à la constitution d’un espace public civil. Au bout du compte, pour participer effectivement d’un nouveau projet à l’échelle mondiale, l’économie solidaire doit surmonter ses limitations actuelles, qui tiennent tant à des barrières mentales qu’à un certain mode politique.

L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE SUR LA VOIE DU CHANGEMENT

9 Au Brésil, le nouveau solidarisme populaire s’exprime dans les idées et la pratique d’un nombre croissant d’initiatives économiques prises par des travailleurs motivés par l’absence d’alternatives pour subsister ou par la force de leurs convictions. Dans un cadre réellement polymorphe, ces entreprises s’organisent de différentes manières : en associations informelles ou en communautés de production, en coopératives ou en entreprises de petite et moyenne taille. Au premier rang, on trouve aujourd’hui des entreprises industrielles en autogestion[2] [2] L’Association nationale des travailleurs en entreprises...
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, des coopératives de production et des centaines d’associations et de coopératives agricoles et d’élevage implantées dans les assentamentos[3] [3] L’assentamento est l’entité économique et sociale...
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de la réforme agraire, sous la direction du MST[4] [4] Mouvement des travailleurs ruraux sans terre fondé en 1985...
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. Certainesétudes considèrent qu’il s’agit là de la revitalisation d’expériences anciennes, à l’exemple des coopératives rurales de production et de consommation, en même temps que de l’expansion de nouveaux segments et de toute une série d’initiatives locales, rurales et urbaines.

10 Un fait remarquable est le renouveau du coopératisme. S’opposant au conservatisme politique et entrepreneurial du coopératisme traditionnel, de nouvelles coopératives de travailleurs sont nées dans certains secteurs de consommation, de production, de commercialisation et de prestation de services[5] [5] Des données de l’Organisation des coopératives du Brésil...
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. Ces initiatives sont en train de mettre en place des structures indépendantes du système coopératif officiel et remettent ainsi en cause les pouvoirs établis. Des pans importants du syndicalisme se sont engagés dans ce mouvement, qui formule des propositions, encourage la formation de coopératives authentiques et lutte pour la reconquête ou l’amendement des coopératives dénaturées ou mises en place de façon frauduleuse. Ce virage du syndicalisme marque, dans une certaine mesure, une orientation nouvelle de la pensée socialiste, tout en réaffirmant, dans un nouveau langage, les valeurs historiques du mouvement ouvrier.

11 Une autre innovation remarquable est celle des institutions de microcrédit, banques populaires alternatives et autres formes de financement des petites entreprises. En général, elles opèrent en faisant des prêts de courte durée, renouvelables et progressifs, cautionnés solidairement ou moyennant des garanties extra-monétaires. Ces organismes se multiplient au Brésil, sous l’impulsion des mouvements sociaux, des organisations non gouvernementales et des pouvoirs publics, souvent en collaboration avec des organismes multilatéraux. Des réseaux et des coopératives de crédit se retrouvent ainsi au cœur de l’action[6] [6] Comme exemples d’action macro-régionale, selon des modalités...
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. Pour leur part, les administrations publiques de plusieurs capitales[7] [7] Celles de Brasília, São Paulo, Belo Horizonte et Porto...
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, mais aussi de nombreuses municipalités de petite taille, ont mis en place ou envisagent d’introduire des mécanismes de crédit de cette nature.

12 Au Brésil, et à l’exemple de ce que l’on observe dans d’autres pays ou continents, grâce à leur croissance rapide, ces initiatives sont en train d’acquérir visibilité et densité sociale. L’adhésion croissante des travailleurs à des alternatives de travail et de revenu à caractère associatif et coopératif et la multiplication des organisations qui les représentent et les soutiennent configurent de plus en plus l’économie populaire solidaire comme un nouveau domaine de pratiques doté de ses caractéristiques propres.

13 a) Ce domaine implique des modalités de travail qui concernent des individus vivant ordinairement de leur force de travail et où trouvent refuge les catégories sociales délaissées par les systèmes conventionnels d’emploi et de distribution de la richesse, qu’il s’agisse du secteur privé ou de l’État. Ces pratiques sont ancrées dans l’économie des couches populaires, dont elles constituent un prolongement et dont elles tirent principalement leur substance et leur fonctionnalité. Elles traduisent soit une reconversion de l’expérience ouvrière du travail, selon des principes socialisants et autogestionnaires, soit une inflexion de l’économie populaire, notamment domestique et familiale. À des degrés divers, elles se caractérisent par la propriété collective des moyens de production, qui s’exprime tant dans le procès de travail que dans la gestion de l’entreprise et minimise le rapport salarial tout en favorisant l’engagement des travailleurs autour des problèmes de la communauté et des luttes pour la citoyenneté.

14 b) L’économie populaire solidaire ne couvre qu’une partie de l’économie populaire, car au sein de l’ensemble composite formé par cette dernière coexistent des valeurs très différentes et des arrangements pour assurer la survie extrêmement variés – formels, informels, illicites. L’économie populaire, qui vit sous l’empire de la nécessité – de se procurer des revenus pour subsister –, a pour but premier sa reproduction immédiate et ne cherche pas à se libérer de sa subordination à la logique du capital. Les entreprises solidaires, pour leur part, ont tendance à créer ou à renforcer d’innombrables instances de médiation et de représentation telles que les unions associatives, les fédérations coopératives, les réseaux d’échanges et les organisations d’assistance technique et d’appui. Au fur et à mesure qu’elles arrivent à faire de la coopération productive et de son articulation organique des leviers qui les soutiennent et les qualifient de plein droit dans l’économie contemporaine, elles acquièrent des chances effectives de se constituer en une nouvelle « économie du travail » orientée par la « reproduction amplifiéede la vie en société » [Corragio, 1997, p. 36; 2001, p. 6]. Ce n’est pas qu’elles en arrivent à absorber l’économie populaire dans sa globalité ou à s’y substituer; mais elles y impriment un sens et une possibilité d’émancipation.

15 c) L’économie solidaire se réfère essentiellement à un ensemble d’entreprises productives ayant pour but non seulement un gain financier pour leurs membres, mais aussi d’autres bénéfices. Même si ce sont des alternatives de survie pour ceux qui sont exclus du marché conventionnel de l’emploi, ces derniers s’y investissement fortement en tant que travailleurs, et bien que non déterminées par la logique de l’accumulation capitaliste, les pratiques de l’économie solidaire ne se privent pas d’intervenir sur le marché et de faire des bénéfices.

16 Mais en raison de leur insertion sociale et communautaire, elles remplissent aussi de nombreuses fonctions dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la défense de l’environnement, etc., et travaillent donc à servir l’intérêt général.

17 L’économie solidaire rivalise avec le secteur privé pour la création d’emplois et avec l’État pour l’offre de services sociaux. Elle rejette la séparation entre le social et l’économique, réconcilie l’efficacité économique et le travail coopératif, et jette les bases d’une socio-économie solidaire [Arruda, 1998].

18 d) Une telle perspective s’aligne sur le phénomène plus général de l’économie alternative[8] [8] Désignée aussi, au Nord, comme nouvelle...
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, qui comprend de nombreux segments sociaux et institutions [Laville, 1994; Razeto, 1997; Mance, 2000]. L’économie alternative se présente comme un mouvement de critique globale du système capitaliste, qui cherche à mettre en œuvre des initiatives concrètes visant au développement humain intégral – individuel, social et écologique [Camacho, 1996]. En font partie les banques coopératives, les mutuelles de biens et services, les réseaux de commerce alternatif et, surtout, les innombrables associations sans but lucratif qui se donnent pour but de développer des activités économiques, de créer des emplois et de vivre des relations solidaires. La participation à ces expériences contribue à la formation d’identités culturelles basées sur le partage de tout un ensemble de valeurs, tels l’altruisme, l’anti-individualisme, les droits de l’homme, la justice, l’autonomie et la gratuité. Dans le même temps, on y fait l’expérience de relations de proximité et de confiance comme de pratiques d’insertion locale, d’aide mutuelle et de défense de la citoyenneté. Venues d’horizons divers qui les enracinent dans des identités particulières, de telles initiatives trouvent leur unité dans cette communauté des pratiques et des valeurs et dans l’horizon de transcendance historique qui les impulse.

19 Il faut souligner que ces caractéristiques et ces lignes directrices de l’économie populaire solidaire ne sont que des lignes d’évolution possibles et non des réalités au Brésil. Comprendre l’économie solidaire populaire comme une réalité émergente implique la reconnaissance de ses ambiguïtés et de ses contradictions. On ne doit pas perdre de vue, par exemple, que l’emploi usuel du concept lui-même recouvre un ensemble d’initiatives dont la motivation, l’origine et la nature sont très différentes et qui ne sont pas naturellement portées à converger pour forger une nouvelle totalité sociale, qui viendrait englober les différents aspects de la vie des travailleurs. Face aux réalités, le concept d’économie populaire solidaire remplit, avant tout, une fonction heuristique, en ce qu’il suggère un angle d’analyse, une liste de questions pour comprendre la réalité et percevoir les potentialités comme les impasses qui lui sont sous-jacentes; mais il trace aussi un horizon historique, un avenir possible désirable pour lequel tout un tas de gens se battent avec ardeur[9] [9] Donc, même si la réalité était, pour ainsi dire, ...
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20 Pas d’excès d’optimisme donc ! Il faut rappeler que les sujets d’une bonne partie de ces expériences appartiennent aux couches les plus pauvres de la population, « déshéritées du capital, de la connaissance et du pouvoir » [Cruz, 2002, p. 13]. Bien qu’elles soient plus près des forces vives de la société et de l’économie, les entreprises solidaires dans les périphéries urbaines sont confrontées à des difficultés infinies, vu qu’elles se trouvent face à des situations d’extrême précarité économique, voire d’extrême pauvreté, de déracinement social et culturel. Exposées à une telle dégradation de leurs conditions de vie, acculées par les circonstances, de telles couches sociales vivent très souvent une solidarité forcée, qui ne se transforme pas en valeur ou en norme de vie. La règle est de se défendre, de profiter à tout prix de la moindre opportunité[10] [10] D’où la fragilité des liens personnels, l’oscillation...
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. Les entreprises collectives, dans ce cas, contribuent certainement à une intériorisation « rationnelle » de la solidarité puisqu’elles créent des espaces pour sa pratique volontaire et quotidienne. Cependant, sous la notion de communauté, parfois mythifiée, se cache une trame de sociabilités changeantes et conflictuelles, qui fragilisent la construction d’expériences consistantes et durables.

21 Même s’il est difficile d’introduire de nouvelles pratiques, ne pas le faire, c’est condamner toute possibilité de changement. L’apport incontournable de l’économie solidaire consiste en l’offre d’une nouvelle praxis du travail. La réconciliation du travailleur avec les conditions et le produit de son labeur permet de dépasser le caractère éphémère et aliénant de l’activité productive, et de l’éléver à un niveau supérieur d’aspirations – à des aspirations qui ne soient pas seulement matérielles ou monétaires. Dans le travail marqué par la solidarité, l’expérience imprime sa marque normative sur les sujets. Au lieu de présupposer l’existence d’un « homme nouveau », comme dans la théorie économique du socialisme [Nove, 1989], elle ouvre une voie concrète vers sa constitution.

22 En même temps, l’économie solidaire est en train de montrer que la coopération et l’autogestion ne sont pas de simples injonctions éthiques, mais possèdent des avantages comparatifs face à l’économie capitaliste. Diverses études montrent de manière récurrente que, dans certaines circonstances, les entreprises associatives parviennent à se consolider et à atteindre des niveaux d’accumulation qui autorisent une croissance endogène [Peixoto, 2000; Singer, Souza, 2000; Santos, 2002]. En assumant une rationalité économique qui leur est propre et en planifiant leurs investissements, elles rendent compatibles le travail coopératif et la rentabilité économique et les renforcent. Bénéficiant d’une plus grande stabilité, elles créent des emplois et fournissent des revenus qui ne sont pas négligeables au plan de l’économie globale. Mais elles contribuent en outre à la formation d’individus et de groupes dotés d’une réelle capacité d’action grâce à la création de liens démultipliés. Un facteur décisif d’influence est l’exploitation adéquate des vertus du travail coopératif. En raison de la rationalité requise pour ces entreprises, qui doivent surmonter le gap entre l’optimum économique et l’optimum social, la productivité comme la rentabilité touchent les dividendes du travail associé – de sa capacité à mobiliser des facteurs de rentabilité non économiques dès lors qu’elles sont orientées vers les producteurs eux-mêmes.

23 La coopération dans le travail est ce qui fait la supériorité de ces initiatives sur le travail artisanal et solitaire des petits producteurs autonomes et les rend plus productives que les entreprises conventionnelles de même taille[11] [11] Pour une étude détaillée de ces questions, voir Gaiger...
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24 Naturellement, le potentiel d’émancipation de ces alternatives de production et leurs perspectives de réussite « dépendent, en bonne partie, de leur capacité d’intégration des processus de transformation économique et des processus culturels, sociaux et politiques » [Santos, Rodríguez, 2002, p. 64]. Avant d’aborder sous cet angle des faits qui en deviendront plus limpides, quand nous aborderons le cas particulier du sud du Brésil, il faut évoquer ici deux aspects de la réalité présente dont on peut affirmer qu’ils constituent des facteurs nettement favorables à ce progrès systémique.

25 1) Ces dernières années, la multiplication des protagonistes et des initiatives est un fait commun aux différentes réalités régionales du pays. S’ajoutant aux organismes déjà tournés vers ce champ d’activités, apparaissent de nouvelles ONG, des mouvements sociaux montants et des institutions jusqu’alors étrangères à ce champ telles que les universités et les fondations créées par des entreprises. La convergence de leurs discours et les interactions entre ces différents agents prédisposent au renforcement des consortiums et des pratiques de collaboration et forgent ainsi, peu à peu, une culture du partenariat. Des réseaux de formation, des fédérations de coopératives, des systèmes d’échanges et des unions diverses se structurent qui relient les entreprises solidaires. Dans l’imaginaire anticapitaliste qui les meut, l’idée se cultive que la construction d’alternatives exige le dépassement des frontières nationales (autrefois l’étendard des luttes de résistance contre les pressions impérialistes) dans une même direction qui est suffisamment montrée par les mouvements antiglobalisation et les thèses dominantes du Forum social mondial.

26 2) Le sort de l’économie solidaire dépend également d’un nouveau système de régulation qui soit capable d’organiser de façon dynamique les règles du jeu économique de façon à étendre les pratiques autogestionnaires et à viabiliser le développement à grande échelle d’initiatives qui prolifèrent à l’échelle locale. C’est donc une question politique, celle du choix de modèles de développement qui fassent appel à de nouveaux acteurs sociaux et réorientent l’affectation des ressources publiques. Pour qu’elle progresse, il faut qu’elle soit intégrée par les institutions politiques et se reflète tant dans la conduite de l’État que dans les choix de gouvernement. C’est le cas de plus en plus au Brésil, particulièrement à l’échelle locale, au travers des politiques municipales. Dans les débats électoraux de cette année, cette question est présente sinon de façon explicite dans le programme des différentes coalitions, au moins dans les préoccupations affichées par les directions plus organiquement représentatives des demande actuelles portées par les mouvements sociaux.

LE SUD DU BRÉSIL À L’AVANT-GARDE

27 Comparé au reste du pays, le sud du Brésil possède une formidable tradition associative et coopérative, dont les racines les plus lointaines plongent dans les modalités d’occupation du territoire au XIXe siècle choisies par des agriculteurs immigrés d’Europe, qui se sont établis sur de nouvelles terres selon le régime de la petite production familiale, au sein de petites communautés rurales[12] [12] Le sud du Brésil comprend lato sensu les états méridionaux...
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28 Cette veine rurale ancienne de l’associationnisme s’exprime aujourd’hui au travers d’une multitude d’associations qui viennent en appui à la petite production agricole, disséminée dans presque tout l’État. Elles reposent, grosso modo, sur la socialisation de moyens de production (achat en commun de machines, entrepôts communs, autres achats communs divers) ou la collectivisation du travail (apiculture, élevage de porcs, etc.). Ces associations ne se sont pas organisées en un mouvement spécifique et ont été complètement suspendues aux programmes d’assistance et d’appui de l’État. Quoique limitées dans leurs objectifs et leurs champs d’intervention, et démunies d’instances d’expression et de représentation, elles ont préservé la culture associationniste en milieu rural, servant de base à beaucoup de coopératives de petits agriculteurs. Ces dernières années, c’est manifestement cette tradition associative qui construit des espaces alternatifs, ou à tout le moins, c’est elle qui soutient les initiatives solidaires qui apparaissent en tant que telles dans d’autres secteurs[13] [13] Différents mini-projets financés par la Caritas, mentionnés...
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29 La croissance des coopératives a été constante entre 1940 et 1979. Impulsées à l’origine par des dirigeants catholiques auprès des agriculteurs en petite production familiale, elles ont ensuite pris des allures d’entreprises, à cause de la prépondérance politique des moyens et grands producteurs ruraux. Les entreprises affiliées au système coopératif officiel[14] [14] Le système coopératif au Brésil est composé des organisations...
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sont les plus nombreuses dans l’État, avec une prédominance des coopératives agricoles et d’élevage, modèles de base jusqu’aux années quatre-vingt[15] [15] Le RS représente 6% de la population et 11,2% des coopératives...
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. Dans ce contexte, les coopératives ont fini par n’être plus qu’une forme d’entreprise économique dont l’objectif était de renforcer le pouvoir des producteurs agricoles et de leur donner un avantage dans la course aux subventions, d’où, au bilan, une forte dépendance à l’égard des politiques gouvernementales orientées vers ce secteur et une existence suspendue à la capacité des dirigeants à passer des accords avec les forces politiques dominantes.

30 L’expansion des coopératives se poursuit ces dernières années à un rythme supérieur à la moyenne nationale. Ce sont, cependant, les coopératives de travail qui ont pris la première place, attirant des contingents urbains issus soit du marché, soit de l’économie informelle. Compte tenu du rôle formateur que ce coopératisme du Rio Grande a joué en même temps que de sa diversité actuelle, ce secteur se présente de nos jours comme extrêmement hétérogène, et la mesure dans laquelle ces entreprises présentent d’authentiques qualités de solidarisme constitue un sujet de controverse. Les coopératives de travail, où les associés vivent du travail qu’elles leur fournissent, introduisent un nouvel acteur et réorganisent le secteur en ouvrant à un dialogue avec les réalités ouvrières et le mouvement syndical. Les récentes orientations politiques du coopératisme témoignent d’une nouvelle approche de l’économie solidaire et de ses réseaux [Sarria, 2002].

31 Le changement de cadre s’est accéléré à la fin des années quatre-vingt, avec la floraison et la revitalisation d’expériences associatives d’autogestion d’origine nettement populaire. Au Rio Grande do Sul, elles ont suivi l’émergence et l’action des mouvements sociaux et, principalement, de multiples organisations de soutien aux travailleurs, qui ont conféré une physionomie particulière à chacun des segments[16] [16] Le terme de segment se réfère à l’ensemble des...
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, explicative des différentes trajectoires et de leur évolution possible. Sans nier le caractère authentiquement populaire de beaucoup d’initiatives, il faut quand même dire que la formation de cette économie populaire solidaire est en grande partie le résultat de médiations externes qui ont eu une influence parfois décisive[17] [17] Il faut, à ce propos, être conscient de la prépondérance...
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. C’est pourquoi la description de ces secteurs et de leurs lignes d’action constitue le meilleur chemin pour appréhender l’économie populaire solidaire et ses tendances dans la région[18] [18] L’approche sera nécessairement brève. Pour une vision...
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32 Dans le domaine des expériences communautaires, le plus ancien « front du travail » date des années quatre-vingt et il est le fait de la Caritas du Brésil[19] [19] La Caritas est un organisme civil lié à l’Église catholique. ...
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33 La Caritas est active dans toutes les régions de l’État et, en seize ans de travail, elle a appuyé plus de mille petites entreprises, dans les secteurs d’activité les plus divers, en leur faisant des prêts et en leur fournissant une assistance technique et surtout une « méthodologie » ayant pour objectif de forger une conscience populaire critique, socialement engagée. Indirectement, ces projets communautaires ont touché plus de 40 000 personnes. Son programme a comme but, outre de pallier le manque de travail, de favoriser l’expérimentation de nouvelles pratiques économiques, qui serviront de base pour la mise en place d’alternatives à plus grande échelle. Les projets doivent avoir à la fois une finalité pratique – de production de biens ou de prestation de services – et un caractère éducatif, en développant un esprit communautaire et une conscience critique et en essayant de produire un « nouveau modèle des rapports entre le capital et le travail » [Caritas-RS, 1993, p. 12]. Avec l’élargissement progressif de leur champ d’action, ils devraient devenir des forces qui comptent dans la construction d’une nouvelle société.

34 Tout au long de son action, la Caritas a créé des concepts et des instruments méthodologiques, très utilisés aujourd’hui dans l’économie populaire solidaire, et elle a inspiré des actions similaires dans d’autres organisations, spécialement en milieu rural. Son langage s’est largement répandu parmi les autres organismes. Elle a créé également une méthodologie de « guidance » des groupes populaires adaptée aux actions à long terme et qui se sert par exemple, des prêts pour réaliser des objectifs à la fois de développement et d’éducation. Elle a aussi joué un rôle d’avant-garde dans le passage d’un modèle d’aide axé sur des problèmes ponctuels à un modèle visant à développer et à soutenir de nouvelles pratiques économiques.

35 Dans son domaine propre, le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre encourage, depuis deux décennies, la création de systèmes collectifs de production dans les assentamentos ruraux. Au sein de la Coordination des coopératives centrales des assentamentos de l’État, on comptait 17 coopératives agricoles et d’élevage en 1998, sans parler des innombrables groupes semi-collectifs de production et des unions informelles d’agriculteurs assentados, réunissant environ 3 500 personnes. Le processus d’organisation des assentamentosest controversé, mais des résultats encourageants ont été enregistrés, sur le plan socio-économique et éducatif [Vela, 1995], même si d’importantes difficultés persistent en raison des carences matérielles, du manque de préparation technique et de la vision collectiviste de la direction du MST, discutable et parfois mal adaptée à la culture de classe des agriculteurs [Navarro, 1995]. Quoi qu’il en soit, de telles pratiques de collectivisation, si elles savent s’adapter de manière flexible à la réalité de chacune des familles et des communautés, tracent la voie pour la prospérité des agriculteurs assentados et des petits producteurs en général[20] [20] Une partie des polémiques actuelles sur le MST est reprise...
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36 Ce sont là les segments sociaux et les organisations d’économie solidaire au sein desquels une identité sociale et une unité discursive se cherchent, autour de valeurs comme le travail, la coopération et l’autogestion. Et, à mesure que ce nouveau solidarisme s’élargit et se diversifie, et acquiert ainsi un impact potentiel de plus en plus grand, il se confronte à des conceptions, des objectifs et des méthodes de travail de plus en plus variés. Même le coopératisme, malgré une tradition politique propre, cherche en ce moment à se brancher sur ce créneau. Par ailleurs, d’autres orientations doivent aussi être prises en compte, car bien qu’elles n’aient pas de rapport direct avec les entreprises d’économie solidaire, elles répondent aux besoins de la même population et ont des finalités semblables, fondées sur le développement de la solidarité. Dans leurs domaines d’action respectifs, elles constituent des références nationales ou illustrent tout du moins ce qu’on observe dans le pays. Il faut noter – et on y reviendra plus loin – que l’action de ces différentes organisations suggère que la transformation des expériences d’économie solidaire adoptées par chaque segment en politiques de long terme ne peut pas simplement être issue de l’universalisation d’un modèle unique, mais relève de l’art de conjuguer différentes réponses possibles à des demandes variées en termes de droits et de citoyenneté, distinctes certes mais également légitimes.

37 Ainsi, le Centre d’appui aux petits entrepreneurs – CEAPE Ana Terra – a joué un rôle pionnier dans cet univers en introduisant des pratiques basées sur la confiance mutuelle. Dès 1987, le CEAPE rend ses actions viables grâce à un partenariat avec des institutions publiques, des fondations célèbres et différentes associations de petits et moyens entrepreneurs, et aussi au travers de la recherche de subventions auprès des banques de développement. Il offre des cours de formation au commerce, fournit une assistance technique et des financements à la petite entreprise[21] [21] Pendant les douze premières années de son activité, le...
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. C’est lui qui a mis en place les premières opérations de micro-crédit dans le pays – il a été le premier maillon d’une chaîne nationale de centres d’appui aux petits entrepreneurs – et a inspiré un grand nombre d’organismes travaillant dans ce domaine.

38 L’objectif du CEAPE, c’est l’amélioration de la qualité de vie des petits entrepreneurs par un accès plus important au crédit et par une formation à la gestion. Le service apporté est vu comme un combat contre la pauvreté par le biais de la création d’emplois ou de leur consolidation dans des couches à bas revenus et, également, par ses effets indirects, comme un moyen de lutte contre la déscolarisation, un outil pour la promotion de la femme et de la citoyenneté.

39 Majoritairement, sa clientèle est formée d’entrepreneurs familiaux exclus du système financier classique en raison de la précarité de leurs affaires et de leur manque de garanties formelles. L’une des modalités de prêt introduite au Brésil par le CEAPE est le cautionnement solidaire : des petits entrepreneurs en manque de crédit s’associent et cautionnent mutuellement les prêts contractés par les uns et les autres. Le processus sélectionne naturellement les bons payeurs et renforce les liens personnels et les pratiques d’aide mutuelle. L’offre de crédits successifs est un encouragement puissant aux affaires et ajoute un caractère éducatif à l’apport financier[22] [22] L’option correspond à une partie importante du budget...
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40 L’institution communautaire de crédit Porto Alegre Solidarité (Portosol) inaugurée en 1996 est une autre initiative de référence dans le domaine du crédit. Elle s’adresse à des petits propriétaires appartenant aux communes de la périphérie urbaine – des petits commerçants, des couturières, des chauffeurs de taxi, des artisans…. Outre les garanties classiques, elle accepte celle de groupes solidaires, dont les membres obtiennent des financements d’égale valeur et se cautionnent mutuellement. Marque distinctive de cette banque, à l’exemple des expériences consacrées internationalement : ses relations avec la clientèle sont personnalisées et passent par un agent communautaire de crédit. Celui-ci prend contact avec le client, évalue la solvabilité de son affaire, calcule ses conditions de remboursement et suit les activités financées; ainsi s’établit une relation fondée sur une connaissance interpersonnelle et sur la transparence.

41 Le Portosol a été conçu après l’étude minutieuse d’autres initiatives de même nature, afin d’adopter les meilleures solutions en la matière – celles qui avaient fait leurs preuves. Sa particularité la plus saillante réside cependant dans son origine : c’est l’enfant du pouvoir communal de Porto Alegre, qui lui a donné une personnalité juridique et une structure de gestion indépendantes de la sphère étatique. Le fait reflétait, à l’époque, une politique sociale peu commune dans le pays : configurer une sphère publique non étatique, avec une fonction économique stratégique pour le développement local et étroitement liée aux priorités des pouvoirs publics. (Cette politique est loin de faire l’unanimité[23] [23] Le Portosol a été créé pendant le second mandat du Parti...
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42 En tant qu’institution autonome, qui n’avait pas vocation à travailler à perte en raison de son ambition de démontrer la viabilité de l’investissement dans les micro-entreprises, Portosol devait avant tout s’autofinancer. C’est dans cette optique qu’il a été conçu et c’est la raison pour laquelle son principe de base est que les coûts de l’opération sont supportés par les emprunteurs. Le caractère plus ou moins attractif du crédit dépend donc de l’efficience opérationnelle de l’entreprise, ce qui impose une offre flexible et réaliste d’options de crédit. En plus de la relation personnalisée, un atout décisif du Portosol réside dans l’acceptation de modalités diverses de cautionnement des emprunts réalisés : caution classique, réserve de domaine des acquisitions ou biens aliénables, cautions solidaires et des formules mixtes. Les principes directeurs sont de favoriser l’autonomie et l’initiative des bénéficiaires, d’être efficace et d’établir des liens durables avec la clientèle. Cette méthode d’évaluation du crédit et de relations de proximité avec le client est devenue un acquis majeur, et a fait de Portosol un système qui a essaimé dans d’autres institutions.

43 Aujourd’hui, au Rio Grande do Sul, l’apparition constante de nouvelles initiatives et leur extension auxentités et organismes publics témoignent d’une situation où de plus en plus de gens sont attirés par les propositions d’association. Les organisations qui s’alignent explicitement sur la cause de l’économie populaire solidaire contestent la logique dominante du capital, surtout les stratégies néolibérales, mais rejettent aussi le conservatisme social et politique du coopératisme officiel. Le rayon d’action des principaux programmes d’appui, la pénétration sociale des différents segments de l’économie solidaire et le résultat économique des entreprises lui-même sont certes modestes. De ce point de vue, elles seraient souvent dépourvues de tout impact social appréciable, si n’était l’extrême fragilité qui caractérise la plupart des petites entreprises : face à cela, les entreprises solidaires présentent des avantages qui sont parfois d’une importance capitale[24] [24] La discussion à propos des avantages productifs de la ...
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44 Ainsi, malgré ces limites et dans un contexte économique globalement défavorable, l’aspect le plus intéressant de l’économie solidaire, au stade actuel, est probablement la capacité de résistance qu’elle confère aux entreprises et en particulier quand elles adoptent un caractère coopératif et autogestionnaire. Dans ce cas, démocratie, participation et productivité entrent en symbiose, défiant la rationalité de l’entreprise capitaliste[25] [25] Pour une évaluation correcte, le concept d’efficience...
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. Même si elles sont en petit nombre et localisées géographiquement, ces entreprises permettent l’insertion par le travail, alimentent les marchés environnants, forment des leaders et dynamisent les circuits de mobilisation sociale et politique.

45 Cet enracinement local contraste avec la dispersion et le manque de coordination de la plupart des entreprises. Il y a eu des tentatives de combler cette lacune, mais elles n’ont pas apporté le résultat escompté – et cela ne tient pas uniquement à l’absence de forces ayant un pouvoir suffisant d’agrégation. Étant donné ses prérogatives institutionnelles et son rayon d’action, seul l’État semble avoir la capacité de mettre en œuvre des politiques de grande ampleur, de provoquer une large mobilisation sociale et de viabiliser de nouvelles structures économiques. C’est pourquoi l’arrivée au pouvoir du Parti des travailleurs, d’abord dans la capitale Porto Alegre ( 1988) et, dix ans après, au gouvernement du Rio Grande do Sul ( 1998) – ce qui est le résultat inédit d’un appui large et réussi des organisations et des mouvements sociaux –, a logiquement suscité des grands espoirs de changement.

46 Outre la création du Portosol, les pouvoirs publics à Porto Alegre ont concentré leur action sur les groupes à bas revenus, et ont visé à leur organisation économique sous forme associative. Les politiques de la commune se sont tournées surtout vers le secteur informel, avec les associations de recyclage des ordures urbaines et les groupes de production dans différentes branches de l’artisanat, de la confection et de la prestation de services. Le programme Collecte sélective, avec ses hangars collectifs de recyclage, est considéré comme le fer de lance de la politique communale et comprend une dizaine d’unités, bénéficiant à 250 travailleurs environ. Des programmes semblables ont été implantés dans d’autres communes – au total une cinquantaine d’entreprises–, et ce type d’action est devenu l’une des directions de travail de l’actuel gouvernement de l’État.

47 Outre une formation en gestion et des médiations en matière de financement, la commune de Porto Alegre offre à certains groupes une période « d’incubation », avec des installations adaptées au fonctionnement et à la consolidation des nouvelles entreprises. Ce deuxième axe de travail, cependant, n’a concerné qu’une très petite partie des entreprises et n’a donc pas pu faire la preuve de sa valeur. La lenteur bureaucratique de l’appareil d’État, la discontinuité des politiques mises en œuvre et, surtout, la manière différente de les concevoir d’une administration à l’autre ont abouti à un impact faible sur l’économie populaire de la commune et n’a pas produit la dynamisation systémique nécessaire entre les différents agents productifs ni créé les structures propices à son développement effectif[26] [26] Ainsi de projets d’encouragement à la qualification et...
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48 Quant à la gestion du PT au gouvernement du RS ( 1999-2002), elle a comme pierre de touche la recherche d’un modèle endogène de développement, basé sur la récupération et la revitalisation de l’appareil productif de l’État, selon le potentiel de chaque région. Sa prémisse, c’est qu’il y a des forces productives qui ne sont pas mises à profit et qui sont pourtant susceptibles de contribuer à la croissance économique, de déconcentrer les revenus et de diminuer la dépendance technologique et financière de l’économie du RS. La mise en pratique de cette ligne directrice a provoqué la suspension immédiate des politiques en vigueur auparavant, comme d’attirer les grandes entreprises par l’octroi d’avantages fiscaux ou de privatiser des institutions publiques, financières et de services. Le choix de dynamiser les chaînes productives locales est considéré comme un outil de redistribution de la richesse, à cause de l’augmentation conséquente du niveau de l’emploi et de la qualité de vie de la population qu’il engendre. Mais ces objectifs exigent de l’État une capacité d’intervention plus grande, soit pour le diagnostic des principales entraves au développement, soit pour l’induction stratégique des différents segments sociaux et secteurs productifs.

49 L’appui aux structures productives de l’économie solidaire et les politiques de soutien aux petites entreprises et aux entreprises familiales figurent parmi ces stratégies. Pour les concrétiser, le principal secrétariat d’État dans le domaine du développement économique s’est doté d’un programme spécifique. Avec l’objectif de combattre le chômage à travers la création d’emplois de type non capitaliste, où se développent des pratiques émancipatrices du travail, il agit sur cinq fronts de soutien aux entreprises : éducation à l’autogestion, amélioration du processus productif, financement, commercialisation et appui à la création d’entreprises [SEDAI, 2001].

50 Deux ans après le lancement des premières actions, l’impact du programme se vérifie sur trois plans.

51

  • Pour la première fois dans le pays, l’économie solidaire entre dans l’agenda d’un gouvernement d’État, comme stratégie de développement et comme objectif spécifique. Outre qu’il a rendu possibles le formatage et l’expérimentation de politiques d’ensemble, le programme a rendu le thème beaucoup plus visible politiquement et institutionnellement, en le mettant à l’ordre du jour de plusieurs organismes de l’appareil d’État et en instaurant le débat sur les priorités d’investissement, tant à l’intérieur du gouvernement que dans les organes de consultation[27] [27] Comme le Budget participatif, qui a commencé à Porto Alegre...
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    de la société civile.
  • L’économie solidaire gagne les différentes régions de l’État et pénètre dans différents segments de la société. On remarque un effet d’attraction et de mobilisation des administrations communales, des institutions d’enseignement, des syndicats, ainsi que la formation d’agents et d’organisations locales spécifiques. L’action de l’État et de ces organisations amènent au développement de savoir-faire et d’instruments ad hoc – parmi eux, le diagnostic techno-productif, les techniques d’administration de l’autogestion et le crédit assisté[28] [28] Concrétisant cette intention d’inverser...
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  • Un nouveau segment de l’économie solidaire apparaît dans le paysage du RS : celui de coopératives dans l’industrie de transformation (notamment l’industrie textile), issues de la reconversion d’usines capitalistes, où sont mis en œuvre une bonne partie des ressources et des instruments d’appui agencés par le gouvernement.

52 S’agissant d’un programme naissant, il est prématuré de vouloir juger de son efficacité et évaluer la solidité des entreprises concernées. Mais il vaut quand même la peine de faire quelques constats concernant certaines insuffisances :

  • les actions sont restées systématiquement en deçà des objectifs prévus, ayant des résultats trop modestes pour changer la donne face à l’ampleur du problème; face à une demande accrue, les investissements d’un montant suffisamment significatif manquent, de même qu’une préparation technique et une maîtrise plus grande des facteurs qui interviennent dans la dynamique des entreprises;
  • des divergences dans l’exécution politique du programme et des discontinuités dans l’action ont empêché son accomplissement organique, le cumul des bénéfices. Le gouvernement s’est réservé la direction des opérations, au détriment des organisations représentatives de segments d’économie solidaire, suivant des directives émanant de pôles de pouvoir en conflit à l’intérieur de l’appareil d’État[29] [29] En règle générale, une bonne partie des factions ...
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    . Des décisions perçues comme unilatérales ou prises en fonction de groupes de pression ont provoqué des conflits entre les acteurs, décourageant les attentes et enlevant au gouvernement une bonne partie du crédit politique dont il jouissait au début du mandat. Paradoxalement, dans le domaine de l’économie solidaire, « l’État de la participation populaire » a montré son incapacité à galvaniser les forces de la société et à fédérer les différents fronts autour d’un projet commun.

53 L’économie populaire solidaire au Rio Grande do Sul présente un dynamisme élevé, mais une faible intégration systémique. Un des principaux thèmes à l’agenda pour les prochaines années est d’implanter des programmes d’envergure, qui aient un véritable impact local et régional – des actions qui soient donc à même de peser sur le taux d’occupation de la main-d’œuvre, sur la redistribution des revenus et la qualité de vie. Le bilan de la période récente indique qu’il y a eu un processus de développement d’expériences modèles, aussi bien d’alternatives en matière d’organisation des entreprises que de mécanismes de consolidation. La tâche est donc de faire converger les initiatives en chantier et de retenir les meilleures solutions pour forger une stratégie à destination de pans plus larges de la population. De ce point de vue, il faut reconnaître que les réalisations de l’économie solidaire se distinguent par leur autonomie et par l’établissement des connexions horizontales, donnant lieu à un domaine pluriel où de plus grandes affinités créent des articulations plus étroites et celles-ci, de nouvelles identités, en un processus continu de fusion et de recomposition. La maturation des expériences ne semble pas aboutir naturellement à la suppression de leurs aspects singuliers, au nom d’une vision et d’une politique uniques.

54 Pour faire converger les discours et les actions, il faut évaluer chaque expérience et le rôle des grands acteurs, de façon à discerner l’apport offert à chaque secteur de l’économie solidaire, en vue de créer des systèmes plus larges d’échange et de partenariat, qui dépassent les limites actuelles.

55 [… [30] [30] Pour des impératifs de calibrage, nous avons malheureusement...
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Notes

[ 1] Pouvoir exécutif dans la capitale aux mains d’une coalition politique populaire et socialiste dirigée par le Parti des travailleurs dès 1988, et son accession au gouvernement d’État en 1998.Retour

[ 2] L’Association nationale des travailleurs en entreprises d’autogestion et de participation actionnaire (ANTEAG), une référence dans ce domaine, rassemblait en 1999 près de 52 entreprises et 15 000 travailleurs.Retour

[ 3] L’assentamento est l’entité économique et sociale formée par l’installation des paysans sur une étendue qui est partagée selon le nombre de familles et le système choisi d’exploitation de la terre.Retour

[ 4] Mouvement des travailleurs ruraux sans terre fondé en 1985 et qui a une capacité d’action sur tout le territoire national.Retour

[ 5] Des données de l’Organisation des coopératives du Brésil indiquent que le nombre de coopératives s’est accru de 43,7% entre 1990 et 1998 et de 29,9%, pendant les quatre dernières années. Les coopératives de travail (ou de prestation de services) ont augmenté de 112%.Retour

[ 6] Comme exemples d’action macro-régionale, selon des modalités diverses, on notera le réseau Banque de la femme, le réseau des Centres d’appui aux petites entreprises (CEAPE) et le système Cresol (crédit solidaire) des coopératives de Crédit rural.Retour

[ 7] Celles de Brasília, São Paulo, Belo Horizonte et Porto Alegre, parmi d’autres.Retour

[ 8] Désignée aussi, au Nord, comme nouvelle économie sociale ou économie sociale et solidaire, parmi d’autres dénominations du même phénomène.Retour

[ 9] Donc, même si la réalité était, pour ainsi dire, plus avancée, on ne devrait pas la confondre avec le langage abstrait du concept, dont la fonction est diacritique et projective. De plus, le danger des concepts unificateurs est qu’ils peuvent contribuer involontairement à cacher la pluralité immanente de l’objet en question ou à faire que le prisme de lecture qu’ils offrent finisse par prendre la place de la réalité, de telle façon que celle-ci semble se constituer pour remplir une finalité historique, déjà établie. Les téléologies socialistes ne semblent pas avoir servi de leçon à tous.Retour

[ 10] D’où la fragilité des liens personnels, l’oscillation entre la générosité et la violence qui caractérisent le quotidien des périphéries urbaines. Parce que le peuple est solidaire par nature, cette condition ne doit pas être idéalisée.Retour

[ 11] Pour une étude détaillée de ces questions, voir Gaiger [ 2001].Retour

[ 12] Le sud du Brésil comprend lato sensu les états méridionaux du Paraná, du Santa Catarina et du Rio Grande do Sul, tous avec ces mêmes caractéristiques. Sur l’histoire de l’associationnisme coopératif au RS, voir J. Schneider [ 1994; 1999].Retour

[ 13] Différents mini-projets financés par la Caritas, mentionnés ci-après, ont pour origine des groupes d’agriculteurs possédant cette expérience antérieure. Visiblement, c’est cette donnée culturelle qui rend les propositions de collectivisation du Mouvement des travailleurs sans terre (MST) tout à fait familières aux agriculteurs assentados [bénéficiaires de la réforme agraire – NdT], bien que leur référence dans la région soit l’agriculture familiale.Retour

[ 14] Le système coopératif au Brésil est composé des organisations par État et d’une organisation fédérale chargée de la représentation officielle et exclusive des coopératives singulières.Retour

[ 15] Le RS représente 6% de la population et 11,2% des coopératives du pays. En 1999, on comptait officiellement, dans l’État, près de 420 coopératives liées aux activités productives, avec près de 200 000 coopérateurs.Retour

[ 16] Le terme de segment se réfère à l’ensemble des organisations populaires liées à une institution déterminée, à un organisme de développement ou à un programme. Vu le poids de ces organismes extérieurs, de tels liens confèrent normalement des traits communs à ces organisations et affectent dans une large mesure leur développement.Retour

[ 17] Il faut, à ce propos, être conscient de la prépondérance d’une lecture spontanéiste des mouvements sociaux, qui méconnaît tout ce qu’il y a d’intentions délibérées en arrière-plan.Retour

[ 18] L’approche sera nécessairement brève. Pour une vision plus complète et détaillée de l’économie populaire solidaire de nos jours, consulter A. Sarria [ 2002].Retour

[ 19] La Caritas est un organisme civil lié à l’Église catholique. Elle dispose de sections régionales (ou par États) et d’équipes diocésaines.Retour

[ 20] Une partie des polémiques actuelles sur le MST est reprise dans Santos [ 2002, chap. 4 a6].Retour

[ 21] Pendant les douze premières années de son activité, le CEAPE a appuyé la création et le renforcement de 16450 postes de travail, 4018 rien qu’en 1998. Ces dernières années, il y a eu un accroissement généralisé du réseau.Retour

[ 22] L’option correspond à une partie importante du budget du Centre : sur un total de 11 724 financements jusqu’en 1998,3 787 crédits étaient destinés à des groupes solidaires.Retour

[ 23] Le Portosol a été créé pendant le second mandat du Parti des travailleurs (PT) à Porto Alegre, mais il a fait l’objet d’un traitement inégal de la part des administrations successives de ce même parti.Retour

[ 24] La discussion à propos des avantages productifs de la participation des travailleurs n’est naturellement pas nouvelle [Defourny, 1988] et ne se limite pas aux entreprises en autogestion [Coutrot, 1999]. Une analyse des données empiriques sur des entreprises solidaires au Rio Grande do Sul se trouve dans Gaiger [ 2001].Retour

[ 25] Pour une évaluation correcte, le concept d’efficience n’est pas à prendre au sens économique restreint du rapport coût-bénéfice, mais doit être rapporté à l’ensemble des bénéfices, directs et indirects, en matière de qualité de vie des travailleurs et de leur environnement social [Tauille, Debaco, 2002].Retour

[ 26] Ainsi de projets d’encouragement à la qualification et à la commercialisation des produits solidaires, comme les Marchés d’économie solidaire à l’effet momentané et économiquement restreint, ou l’Étiquette populaire et la Centrale de commercialisation dont la viabilité reste incertaine, ou encore des espaces de discussion entre les différents acteurs tels que le Forum métropolitain d’appui à l’économie solidaire, indispensables mais sans garantie de résultats concrets.Retour

[ 27] Comme le Budget participatif, qui a commencé à Porto Alegre et s’est étendu à tout l’État.Retour

[ 28] Concrétisant cette intention d’inverser les priorités annoncée par le gouvernement du PT, les programmes pour l’économie solidaire s’ajoutent à d’autres programmes destinés aux coopératives, aux petits producteurs ruraux et aux petites et moyennes entreprises (COOPERAR-RS, Rio Grande écologique, extension d’entreprise, etc.).Retour

[ 29] En règle générale, une bonne partie des factions politico-idéologiques du PT se sont transformées en groupements, souvent de circonstance et éphémères, s’appuyant sur une rhétorique de la différence des projets, mais en réalité animés par le souci d’avoir leur espace propre dans le parti et du pouvoir dans l’appareil d’État pour assurer la reproduction de leurs membres. Bref, être dans la bonne tendance au bon moment est devenu la meilleure garantie d’emploi.Retour

[ 30] Pour des impératifs de calibrage, nous avons malheureusement été obligés de renoncer à publier la seconde partie, plus théorique et plus générale, de l’article de L. I.Gaiger. Nous la ferons paraître dans une publication ultérieure.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Luiz Inácio Gaiger « L'économie solidaire au brésil : l'exemple du sud », Revue du MAUSS 1/2003 (no 21), p. 80-96.
URL :
www.cairn.info/revue-du-mauss-2003-1-page-80.htm.
DOI : 10.3917/rdm.021.0080.