2003
Revue du Mauss
L’espérance économie solidaire Expériences L’économie solidaire au brésil : l’exemple du sud
Luiz Inácio Gaiger
« Ce que l’on sait, c’est que le rêve révolutionnaire de la
grande transformation de la société cède du terrain à la réélaboration du
système de représentations des intérêts, ayant en vue la plus large ouverture
des possibilités d’intégration sociale, pour l’élargissement des droits de
citoyenneté. »
DOIMO, 1995, p. 218.
Ces dernières années ont été fécondes : beaucoup de rencontres
entre militants et organisations de divers pays et continents ont eu lieu, et
beaucoup de propositions ont été faites pour faire avancer la solidarité, comme
principe éthicopolitique et comme base concrète pour une autre mondialisation.
L’appui unanime à cette nécessaire convergence s’est exprimé tout
particulièrement durant les premières éditions du Forum social mondial à Porto
Alegre, à l’extrême sud du Brésil. Dans le contexte d’une prise de conscience
croissante à l’échelle mondiale des effets destructeurs du capitalisme et de
l’échec des solutions néolibérales en matière de progrès matériel et de liberté
des peuples, la perspective de l’économie solidaire est revenue sur le devant
de la scène à la fois comme pôle de résistance et comme support d’un nouveau
projet de société, ancré dans la démocratisation de l’économie et dans la
citoyenneté.
Au Brésil, le foisonnement des pratiques économiques basées sur
la libre association des travailleurs est un fait incontestable, qu’il s’agisse
de la revitalisation de traditions de solidarité qui s’étaient amoindries au
fil du temps, ou de l’apparition de formes originales et novatrices de
solidarisme. Derrière cette poussée, on trouve la crise structurelle du marché
du travail, aggravée par une politique nationale régressive qui a généré durant
les deux dernières décennies des processus de fragmentation sociale et
d’exclusion, avec des résultats dramatiques. Des contingents chaque fois plus
nombreux d’exclus du marché du travail et de laissés-pour-compte par des
politiques sociales en régression se sont vus contraints de créer leurs propres
opportunités de travail et de survie. Ces initiatives sont dues à l’action
mobilisatrice de divers mouvements sociaux, de certaines franges du monde
syndical et d’innombrables entités de la société civile; mais elles sont aussi
stimulées par les expériences déjà existantes, qui servent de modèles
exemplaires, surtout parmi les couches populaires dotées d’un certain
background communautaire ou d’une
identité de classe.
L’État du Rio Grande do Sul (RS) et en particulier sa capitale
Porto Alegre se trouvent à la pointe de ces événements, de par leur tradition
et leur histoire politique récente, qui les a vus peu à peu passer du centre à
la gauche
[1]. Leurs
réalisations dans le domaine de l’économie solidaire traduisent l’avancement
des mouvements sociaux et du camp populaire, de même qu’elles témoignent des
problèmes cruciaux que le solidarisme doit affronter pour se transformer en un
nouveau système de pratiques, ayant sa propre cohérence institutionnelle, et
pour parvenir à dépasser ses limites géographiques actuelles et accéder à une
dimension régionale et mondiale.
Naturellement, si nous prenons l’économie solidaire comme
paramètre pour évaluer les bases actuelles d’un nouvel accord planétaire, il
est nécessaire de considérer que les « critères pour évaluer le succès ou
l’échec des alternatives économiques doivent être graduels et inclusifs »
[Santos, Rodríguez, 2002, p. 72].
Malgré ses limites, l’économie solidaire représente une avancée
concrète indispensable pour asseoir la crédibilité des propositions visant à
une nouvelle architecture mondiale et susciter une adhésion massive à leur
égard; c’est la preuve nécessaire pour montrer que ces propositions ne se
résument pas à une idéologie mystificatrice d’alternatives inapplicables. Une «
autre » mondialisation implique de mondialiser d’autres choses : rien ne pourra
être revendiqué au niveau des grands acteurs, des politiques ou des
arrangements institutionnels responsables du développement régional, national
et mondial qui n’ait été réellement expérimenté et intégré au niveau micro dans
les pratiques de travail, de production économique et de participation
citoyenne.
À partir de cette prémisse, comment l’économie solidaire, au
travers de l’expérience de Porto Alegre, est-elle susceptible de fonder une
nouvelle logique de développement et d’intégration au plan mondial ? Afin de
mettre en contexte cette réflexion, ce texte résume tout d’abord les
principales caractéristiques de l’économie solidaire au Brésil. Ensuite, il
décrit le panorama de l’économie solidaire dans l’État du Rio Grande do Sul,
une région qui, comme nous l’avons dit, est riche d’expériences désormais
consolidées et montre une « intégration » avancée du solidarisme populaire, des
organisations civiles et de l’État.
Ce qui rendra visibles les impasses et les défis qu’il faut
affronter si l’on veut répondre à l’interrogation qui nous guide.
En particulier, il deviendra évident que différents modèles
d’économie solidaire coexistent, chacun déterminant un style d’action, avec ses
vertus propres et ses limites. Par ailleurs, on verra que le solidarisme
économique populaire découle, en bonne partie, des contradictions et des
défaillances du marché et de l’État, et qu’il témoigne du souhait d’un
réaménagement émancipateur de ces deux entités historiques grâce à la
constitution d’un espace public civil. Au bout du compte, pour participer
effectivement d’un nouveau projet à l’échelle mondiale, l’économie solidaire
doit surmonter ses limitations actuelles, qui tiennent tant à des barrières
mentales qu’à un certain mode politique.
L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE SUR LA VOIE DU CHANGEMENT
Au Brésil, le nouveau solidarisme populaire s’exprime dans les
idées et la pratique d’un nombre croissant d’initiatives économiques prises par
des travailleurs motivés par l’absence d’alternatives pour subsister ou par la
force de leurs convictions. Dans un cadre réellement polymorphe, ces
entreprises s’organisent de différentes manières : en associations informelles
ou en communautés de production, en coopératives ou en entreprises de petite et
moyenne taille. Au premier rang, on trouve aujourd’hui des entreprises
industrielles en autogestion
[2], des coopératives de production et des centaines
d’associations et de coopératives agricoles et d’élevage implantées dans les
assentamentos
[3] de la réforme agraire, sous
la direction du MST
[4].
Certainesétudes considèrent qu’il s’agit là de la revitalisation d’expériences
anciennes, à l’exemple des coopératives rurales de production et de
consommation, en même temps que de l’expansion de nouveaux segments et de toute
une série d’initiatives locales, rurales et urbaines.
Un fait remarquable est le renouveau du coopératisme.
S’opposant au conservatisme politique et entrepreneurial du coopératisme
traditionnel, de nouvelles coopératives de travailleurs sont nées dans certains
secteurs de consommation, de production, de commercialisation et de prestation
de services
[5]. Ces
initiatives sont en train de mettre en place des structures indépendantes du
système coopératif officiel et remettent ainsi en cause les pouvoirs établis.
Des pans importants du syndicalisme se sont engagés dans ce mouvement, qui
formule des propositions, encourage la formation de coopératives authentiques
et lutte pour la reconquête ou l’amendement des coopératives dénaturées ou
mises en place de façon frauduleuse. Ce virage du syndicalisme marque, dans une
certaine mesure, une orientation nouvelle de la pensée socialiste, tout en
réaffirmant, dans un nouveau langage, les valeurs historiques du mouvement
ouvrier.
Une autre innovation remarquable est celle des institutions de
microcrédit, banques populaires alternatives et autres formes de financement
des petites entreprises. En général, elles opèrent en faisant des prêts de
courte durée, renouvelables et progressifs, cautionnés solidairement ou
moyennant des garanties extra-monétaires. Ces organismes se multiplient au
Brésil, sous l’impulsion des mouvements sociaux, des organisations non
gouvernementales et des pouvoirs publics, souvent en collaboration avec des
organismes multilatéraux. Des réseaux et des coopératives de crédit se
retrouvent ainsi au cœur de l’action
[6]. Pour leur part, les administrations publiques de
plusieurs capitales
[7],
mais aussi de nombreuses municipalités de petite taille, ont mis en place ou
envisagent d’introduire des mécanismes de crédit de cette nature.
Au Brésil, et à l’exemple de ce que l’on observe dans d’autres
pays ou continents, grâce à leur croissance rapide, ces initiatives sont en
train d’acquérir visibilité et densité sociale. L’adhésion croissante des
travailleurs à des alternatives de travail et de revenu à caractère associatif
et coopératif et la multiplication des organisations qui les représentent et
les soutiennent configurent de plus en plus l’économie populaire solidaire
comme un nouveau domaine de pratiques doté de ses caractéristiques
propres.
a) Ce domaine implique des modalités de travail qui concernent
des individus vivant ordinairement de leur force de travail et où trouvent
refuge les catégories sociales délaissées par les systèmes conventionnels
d’emploi et de distribution de la richesse, qu’il s’agisse du secteur privé ou
de l’État. Ces pratiques sont ancrées dans l’économie des couches populaires,
dont elles constituent un prolongement et dont elles tirent principalement leur
substance et leur fonctionnalité. Elles traduisent soit une reconversion de
l’expérience ouvrière du travail, selon des principes socialisants et
autogestionnaires, soit une inflexion de l’économie populaire, notamment
domestique et familiale. À des degrés divers, elles se caractérisent par la
propriété collective des moyens de production, qui s’exprime tant dans le
procès de travail que dans la gestion de l’entreprise et minimise le rapport
salarial tout en favorisant l’engagement des travailleurs autour des problèmes
de la communauté et des luttes pour la citoyenneté.
b) L’économie populaire solidaire ne couvre qu’une partie de
l’économie populaire, car au sein de l’ensemble composite formé par cette
dernière coexistent des valeurs très différentes et des arrangements pour
assurer la survie extrêmement variés – formels, informels, illicites.
L’économie populaire, qui vit sous l’empire de la nécessité – de se procurer
des revenus pour subsister –, a pour but premier sa reproduction immédiate et
ne cherche pas à se libérer de sa subordination à la logique du capital. Les
entreprises solidaires, pour leur part, ont tendance à créer ou à renforcer
d’innombrables instances de médiation et de représentation telles que les
unions associatives, les fédérations coopératives, les réseaux d’échanges et
les organisations d’assistance technique et d’appui. Au fur et à mesure
qu’elles arrivent à faire de la coopération productive et de son articulation
organique des leviers qui les soutiennent et les qualifient de plein droit dans
l’économie contemporaine, elles acquièrent des chances effectives de se
constituer en une nouvelle « économie du travail » orientée par la «
reproduction amplifiéede la vie en société » [Corragio, 1997, p. 36; 2001, p.
6]. Ce n’est pas qu’elles en arrivent à absorber l’économie populaire dans sa
globalité ou à s’y substituer; mais elles y impriment un sens et une
possibilité d’émancipation.
c) L’économie solidaire se réfère essentiellement à un ensemble
d’entreprises productives ayant pour but non seulement un gain financier pour
leurs membres, mais aussi d’autres bénéfices. Même si ce sont des alternatives
de survie pour ceux qui sont exclus du marché conventionnel de l’emploi, ces
derniers s’y investissement fortement en tant que travailleurs, et bien que non
déterminées par la logique de l’accumulation capitaliste, les pratiques de
l’économie solidaire ne se privent pas d’intervenir sur le marché et de faire
des bénéfices.
Mais en raison de leur insertion sociale et communautaire,
elles remplissent aussi de nombreuses fonctions dans le domaine de la santé, de
l’éducation, de la défense de l’environnement, etc., et travaillent donc à
servir l’intérêt général.
L’économie solidaire rivalise avec le secteur privé pour la
création d’emplois et avec l’État pour l’offre de services sociaux. Elle
rejette la séparation entre le social et l’économique, réconcilie l’efficacité
économique et le travail coopératif, et jette les bases d’une socio-économie
solidaire [Arruda, 1998].
d) Une telle perspective s’aligne sur le phénomène plus général
de l’économie alternative
[8], qui comprend de nombreux segments sociaux et
institutions [Laville, 1994; Razeto, 1997; Mance, 2000]. L’économie alternative
se présente comme un mouvement de critique globale du système capitaliste, qui
cherche à mettre en œuvre des initiatives concrètes visant au développement
humain intégral – individuel, social et écologique [Camacho, 1996]. En font
partie les banques coopératives, les mutuelles de biens et services, les
réseaux de commerce alternatif et, surtout, les innombrables associations sans
but lucratif qui se donnent pour but de développer des activités économiques,
de créer des emplois et de vivre des relations solidaires. La participation à
ces expériences contribue à la formation d’identités culturelles basées sur le
partage de tout un ensemble de valeurs, tels l’altruisme,
l’anti-individualisme, les droits de l’homme, la justice, l’autonomie et la
gratuité. Dans le même temps, on y fait l’expérience de relations de proximité
et de confiance comme de pratiques d’insertion locale, d’aide mutuelle et de
défense de la citoyenneté. Venues d’horizons divers qui les enracinent dans des
identités particulières, de telles initiatives trouvent leur unité dans cette
communauté des pratiques et des valeurs et dans l’horizon de transcendance
historique qui les impulse.
Il faut souligner que ces caractéristiques et ces lignes
directrices de l’économie populaire solidaire ne sont que des lignes
d’évolution possibles et non des réalités au Brésil. Comprendre l’économie
solidaire populaire comme une réalité émergente implique la reconnaissance de
ses ambiguïtés et de ses contradictions. On ne doit pas perdre de vue, par
exemple, que l’emploi usuel du concept lui-même recouvre un ensemble
d’initiatives dont la motivation, l’origine et la nature sont très différentes
et qui ne sont pas naturellement portées à converger pour forger une nouvelle
totalité sociale, qui viendrait englober les différents aspects de la vie des
travailleurs. Face aux réalités, le concept d’économie populaire solidaire
remplit, avant tout, une fonction heuristique, en ce qu’il suggère un angle
d’analyse, une liste de questions pour comprendre la réalité et percevoir les
potentialités comme les impasses qui lui sont sous-jacentes; mais il trace
aussi un horizon historique, un avenir possible désirable pour lequel tout un
tas de gens se battent avec ardeur
[9].
Pas d’excès d’optimisme donc ! Il faut rappeler que les sujets
d’une bonne partie de ces expériences appartiennent aux couches les plus
pauvres de la population, « déshéritées du capital, de la connaissance et du
pouvoir » [Cruz, 2002, p. 13]. Bien qu’elles soient plus près des forces vives
de la société et de l’économie, les entreprises solidaires dans les périphéries
urbaines sont confrontées à des difficultés infinies, vu qu’elles se trouvent
face à des situations d’extrême précarité économique, voire d’extrême pauvreté,
de déracinement social et culturel. Exposées à une telle dégradation de leurs
conditions de vie, acculées par les circonstances, de telles couches sociales
vivent très souvent une solidarité forcée, qui ne se transforme pas en valeur
ou en norme de vie. La règle est de se défendre, de profiter à tout prix de la
moindre opportunité
[10]. Les entreprises collectives, dans ce cas,
contribuent certainement à une intériorisation « rationnelle » de la solidarité
puisqu’elles créent des espaces pour sa pratique volontaire et quotidienne.
Cependant, sous la notion de communauté, parfois mythifiée, se cache une trame
de sociabilités changeantes et conflictuelles, qui fragilisent la construction
d’expériences consistantes et durables.
Même s’il est difficile d’introduire de nouvelles pratiques, ne
pas le faire, c’est condamner toute possibilité de changement. L’apport
incontournable de l’économie solidaire consiste en l’offre d’une nouvelle
praxis du travail. La réconciliation
du travailleur avec les conditions et le produit de son labeur permet de
dépasser le caractère éphémère et aliénant de l’activité productive, et de
l’éléver à un niveau supérieur d’aspirations – à des aspirations qui ne soient
pas seulement matérielles ou monétaires. Dans le travail marqué par la
solidarité, l’expérience imprime sa marque normative sur les sujets. Au lieu de
présupposer l’existence d’un « homme nouveau », comme dans la théorie
économique du socialisme [Nove, 1989], elle ouvre une voie concrète vers sa
constitution.
En même temps, l’économie solidaire est en train de montrer que
la coopération et l’autogestion ne sont pas de simples injonctions éthiques,
mais possèdent des avantages comparatifs face à l’économie capitaliste.
Diverses études montrent de manière récurrente que, dans certaines
circonstances, les entreprises associatives parviennent à se consolider et à
atteindre des niveaux d’accumulation qui autorisent une croissance endogène
[Peixoto, 2000; Singer, Souza, 2000; Santos, 2002]. En assumant une rationalité
économique qui leur est propre et en planifiant leurs investissements, elles
rendent compatibles le travail coopératif et la rentabilité économique et les
renforcent. Bénéficiant d’une plus grande stabilité, elles créent des emplois
et fournissent des revenus qui ne sont pas négligeables au plan de l’économie
globale. Mais elles contribuent en outre à la formation d’individus et de
groupes dotés d’une réelle capacité d’action grâce à la création de liens
démultipliés. Un facteur décisif d’influence est l’exploitation adéquate des
vertus du travail coopératif. En raison de la rationalité requise pour ces
entreprises, qui doivent surmonter le gap entre l’optimum économique et l’optimum
social, la productivité comme la rentabilité touchent les dividendes du travail
associé – de sa capacité à mobiliser des facteurs de rentabilité non
économiques dès lors qu’elles sont orientées vers les producteurs
eux-mêmes.
La coopération dans le travail est ce qui fait la supériorité
de ces initiatives sur le travail artisanal et solitaire des petits producteurs
autonomes et les rend plus productives que les entreprises conventionnelles de
même taille
[11].
Naturellement, le potentiel d’émancipation de ces alternatives
de production et leurs perspectives de réussite « dépendent, en bonne partie,
de leur capacité d’intégration des processus de transformation économique et
des processus culturels, sociaux et politiques » [Santos, Rodríguez, 2002, p.
64]. Avant d’aborder sous cet angle des faits qui en deviendront plus limpides,
quand nous aborderons le cas particulier du sud du Brésil, il faut évoquer ici
deux aspects de la réalité présente dont on peut affirmer qu’ils constituent
des facteurs nettement favorables à ce progrès systémique.
1) Ces dernières années, la multiplication des protagonistes et
des initiatives est un fait commun aux différentes réalités régionales du pays.
S’ajoutant aux organismes déjà tournés vers ce champ d’activités, apparaissent
de nouvelles ONG, des mouvements sociaux montants et des institutions
jusqu’alors étrangères à ce champ telles que les universités et les fondations
créées par des entreprises. La convergence de leurs discours et les
interactions entre ces différents agents prédisposent au renforcement des
consortiums et des pratiques de collaboration et forgent ainsi, peu à peu, une
culture du partenariat. Des réseaux de formation, des fédérations de
coopératives, des systèmes d’échanges et des unions diverses se structurent qui
relient les entreprises solidaires. Dans l’imaginaire anticapitaliste qui les
meut, l’idée se cultive que la construction d’alternatives exige le dépassement
des frontières nationales (autrefois l’étendard des luttes de résistance contre
les pressions impérialistes) dans une même direction qui est suffisamment
montrée par les mouvements antiglobalisation et les thèses dominantes du Forum
social mondial.
2) Le sort de l’économie solidaire dépend également d’un
nouveau système de régulation qui soit capable d’organiser de façon dynamique
les règles du jeu économique de façon à étendre les pratiques autogestionnaires
et à viabiliser le développement à grande échelle d’initiatives qui prolifèrent
à l’échelle locale. C’est donc une question politique, celle du choix de
modèles de développement qui fassent appel à de nouveaux acteurs sociaux et
réorientent l’affectation des ressources publiques. Pour qu’elle progresse, il
faut qu’elle soit intégrée par les institutions politiques et se reflète tant
dans la conduite de l’État que dans les choix de gouvernement. C’est le cas de
plus en plus au Brésil, particulièrement à l’échelle locale, au travers des
politiques municipales. Dans les débats électoraux de cette année, cette
question est présente sinon de façon explicite dans le programme des
différentes coalitions, au moins dans les préoccupations affichées par les
directions plus organiquement représentatives des demande actuelles portées par
les mouvements sociaux.
LE SUD DU BRÉSIL À L’AVANT-GARDE
Comparé au reste du pays, le sud du Brésil possède une
formidable tradition associative et coopérative, dont les racines les plus
lointaines plongent dans les modalités d’occupation du territoire au
XIX
e siècle choisies par des agriculteurs immigrés
d’Europe, qui se sont établis sur de nouvelles terres selon le régime de la
petite production familiale, au sein de petites communautés rurales
[12].
Cette veine rurale ancienne de l’associationnisme s’exprime
aujourd’hui au travers d’une multitude d’associations qui viennent en appui à
la petite production agricole, disséminée dans presque tout l’État. Elles
reposent,
grosso modo, sur la
socialisation de moyens de production (achat en commun de machines, entrepôts
communs, autres achats communs divers) ou la collectivisation du travail
(apiculture, élevage de porcs, etc.). Ces associations ne se sont pas
organisées en un mouvement spécifique et ont été complètement suspendues aux
programmes d’assistance et d’appui de l’État. Quoique limitées dans leurs
objectifs et leurs champs d’intervention, et démunies d’instances d’expression
et de représentation, elles ont préservé la culture associationniste en milieu
rural, servant de base à beaucoup de coopératives de petits agriculteurs. Ces
dernières années, c’est manifestement cette tradition associative qui construit
des espaces alternatifs, ou à tout le moins, c’est elle qui soutient les
initiatives solidaires qui apparaissent en tant que telles dans d’autres
secteurs
[13].
La croissance des coopératives a été constante entre 1940 et
1979. Impulsées à l’origine par des dirigeants catholiques auprès des
agriculteurs en petite production familiale, elles ont ensuite pris des allures
d’entreprises, à cause de la prépondérance politique des moyens et grands
producteurs ruraux. Les entreprises affiliées au système coopératif
officiel
[14] sont les
plus nombreuses dans l’État, avec une prédominance des coopératives agricoles
et d’élevage, modèles de base jusqu’aux années quatre-vingt
[15]. Dans ce contexte, les
coopératives ont fini par n’être plus qu’une forme d’entreprise économique dont
l’objectif était de renforcer le pouvoir des producteurs agricoles et de leur
donner un avantage dans la course aux subventions, d’où, au bilan, une forte
dépendance à l’égard des politiques gouvernementales orientées vers ce secteur
et une existence suspendue à la capacité des dirigeants à passer des accords
avec les forces politiques dominantes.
L’expansion des coopératives se poursuit ces dernières années à
un rythme supérieur à la moyenne nationale. Ce sont, cependant, les
coopératives de travail qui ont pris la première place, attirant des
contingents urbains issus soit du marché, soit de l’économie informelle. Compte
tenu du rôle formateur que ce coopératisme du Rio Grande a joué en même temps
que de sa diversité actuelle, ce secteur se présente de nos jours comme
extrêmement hétérogène, et la mesure dans laquelle ces entreprises présentent
d’authentiques qualités de solidarisme constitue un sujet de controverse. Les
coopératives de travail, où les associés vivent du travail qu’elles leur
fournissent, introduisent un nouvel acteur et réorganisent le secteur en
ouvrant à un dialogue avec les réalités ouvrières et le mouvement syndical. Les
récentes orientations politiques du coopératisme témoignent d’une nouvelle
approche de l’économie solidaire et de ses réseaux [Sarria, 2002].
Le changement de cadre s’est accéléré à la fin des années
quatre-vingt, avec la floraison et la revitalisation d’expériences associatives
d’autogestion d’origine nettement populaire. Au Rio Grande do Sul, elles ont
suivi l’émergence et l’action des mouvements sociaux et, principalement, de
multiples organisations de soutien aux travailleurs, qui ont conféré une
physionomie particulière à chacun des segments
[16], explicative des différentes
trajectoires et de leur évolution possible. Sans nier le caractère
authentiquement populaire de beaucoup d’initiatives, il faut quand même dire
que la formation de cette économie populaire solidaire est en grande partie le
résultat de médiations externes qui ont eu une influence parfois
décisive
[17]. C’est
pourquoi la description de ces secteurs et de leurs lignes d’action constitue
le meilleur chemin pour appréhender l’économie populaire solidaire et ses
tendances dans la région
[18].
Dans le domaine des expériences communautaires, le plus ancien
« front du travail » date des années quatre-vingt et il est le fait de la
Caritas du Brésil
[19].
La Caritas est active dans toutes les régions de l’État et, en
seize ans de travail, elle a appuyé plus de mille petites entreprises, dans les
secteurs d’activité les plus divers, en leur faisant des prêts et en leur
fournissant une assistance technique et surtout une « méthodologie » ayant pour
objectif de forger une conscience populaire critique, socialement engagée.
Indirectement, ces projets communautaires ont touché plus de 40 000 personnes.
Son programme a comme but, outre de pallier le manque de travail, de favoriser
l’expérimentation de nouvelles pratiques économiques, qui serviront de base
pour la mise en place d’alternatives à plus grande échelle. Les projets doivent
avoir à la fois une finalité pratique – de production de biens ou de prestation
de services – et un caractère éducatif, en développant un esprit communautaire
et une conscience critique et en essayant de produire un « nouveau modèle des
rapports entre le capital et le travail » [Caritas-RS, 1993, p. 12]. Avec
l’élargissement progressif de leur champ d’action, ils devraient devenir des
forces qui comptent dans la construction d’une nouvelle société.
Tout au long de son action, la Caritas a créé des concepts et
des instruments méthodologiques, très utilisés aujourd’hui dans l’économie
populaire solidaire, et elle a inspiré des actions similaires dans d’autres
organisations, spécialement en milieu rural. Son langage s’est largement
répandu parmi les autres organismes. Elle a créé également une méthodologie de
« guidance » des groupes populaires adaptée aux actions à long terme et qui se
sert par exemple, des prêts pour réaliser des objectifs à la fois de
développement et d’éducation. Elle a aussi joué un rôle d’avant-garde dans le
passage d’un modèle d’aide axé sur des problèmes ponctuels à un modèle visant à
développer et à soutenir de nouvelles pratiques économiques.
Dans son domaine propre, le Mouvement des travailleurs ruraux
sans terre encourage, depuis deux décennies, la création de systèmes collectifs
de production dans les
assentamentos
ruraux. Au sein de la Coordination des coopératives centrales des
assentamentos de l’État, on comptait
17 coopératives agricoles et d’élevage en 1998, sans parler des innombrables
groupes semi-collectifs de production et des unions informelles d’agriculteurs
assentados, réunissant environ 3 500
personnes. Le processus d’organisation des
assentamentosest controversé, mais des résultats
encourageants ont été enregistrés, sur le plan socio-économique et éducatif
[Vela, 1995], même si d’importantes difficultés persistent en raison des
carences matérielles, du manque de préparation technique et de la vision
collectiviste de la direction du MST, discutable et parfois mal adaptée à la
culture de classe des agriculteurs [Navarro, 1995]. Quoi qu’il en soit, de
telles pratiques de collectivisation, si elles savent s’adapter de manière
flexible à la réalité de chacune des familles et des communautés, tracent la
voie pour la prospérité des agriculteurs
assentados et des petits producteurs en
général
[20].
Ce sont là les segments sociaux et les organisations d’économie
solidaire au sein desquels une identité sociale et une unité discursive se
cherchent, autour de valeurs comme le travail, la coopération et l’autogestion.
Et, à mesure que ce nouveau solidarisme s’élargit et se diversifie, et acquiert
ainsi un impact potentiel de plus en plus grand, il se confronte à des
conceptions, des objectifs et des méthodes de travail de plus en plus variés.
Même le coopératisme, malgré une tradition politique propre, cherche en ce
moment à se brancher sur ce créneau. Par ailleurs, d’autres orientations
doivent aussi être prises en compte, car bien qu’elles n’aient pas de rapport
direct avec les entreprises d’économie solidaire, elles répondent aux besoins
de la même population et ont des finalités semblables, fondées sur le
développement de la solidarité. Dans leurs domaines d’action respectifs, elles
constituent des références nationales ou illustrent tout du moins ce qu’on
observe dans le pays. Il faut noter – et on y reviendra plus loin – que
l’action de ces différentes organisations suggère que la transformation des
expériences d’économie solidaire adoptées par chaque segment en politiques de
long terme ne peut pas simplement être issue de l’universalisation d’un modèle
unique, mais relève de l’art de conjuguer différentes réponses possibles à des
demandes variées en termes de droits et de citoyenneté, distinctes certes mais
également légitimes.
Ainsi, le Centre d’appui aux petits entrepreneurs – CEAPE Ana
Terra – a joué un rôle pionnier dans cet univers en introduisant des pratiques
basées sur la confiance mutuelle. Dès 1987, le CEAPE rend ses actions viables
grâce à un partenariat avec des institutions publiques, des fondations célèbres
et différentes associations de petits et moyens entrepreneurs, et aussi au
travers de la recherche de subventions auprès des banques de développement. Il
offre des cours de formation au commerce, fournit une assistance technique et
des financements à la petite entreprise
[21]. C’est lui qui a mis en place les premières
opérations de micro-crédit dans le pays – il a été le premier maillon d’une
chaîne nationale de centres d’appui aux petits entrepreneurs – et a inspiré un
grand nombre d’organismes travaillant dans ce domaine.
L’objectif du CEAPE, c’est l’amélioration de la qualité de vie
des petits entrepreneurs par un accès plus important au crédit et par une
formation à la gestion. Le service apporté est vu comme un combat contre la
pauvreté par le biais de la création d’emplois ou de leur consolidation dans
des couches à bas revenus et, également, par ses effets indirects, comme un
moyen de lutte contre la déscolarisation, un outil pour la promotion de la
femme et de la citoyenneté.
Majoritairement, sa clientèle est formée d’entrepreneurs
familiaux exclus du système financier classique en raison de la précarité de
leurs affaires et de leur manque de garanties formelles. L’une des modalités de
prêt introduite au Brésil par le CEAPE est le cautionnement solidaire : des
petits entrepreneurs en manque de crédit s’associent et cautionnent
mutuellement les prêts contractés par les uns et les autres. Le processus
sélectionne naturellement les bons payeurs et renforce les liens personnels et
les pratiques d’aide mutuelle. L’offre de crédits successifs est un
encouragement puissant aux affaires et ajoute un caractère éducatif à l’apport
financier
[22].
L’institution communautaire de crédit Porto Alegre Solidarité
(Portosol) inaugurée en 1996 est une autre initiative de référence dans le
domaine du crédit. Elle s’adresse à des petits propriétaires appartenant aux
communes de la périphérie urbaine – des petits commerçants, des couturières,
des chauffeurs de taxi, des artisans…. Outre les garanties classiques, elle
accepte celle de groupes solidaires, dont les membres obtiennent des
financements d’égale valeur et se cautionnent mutuellement. Marque distinctive
de cette banque, à l’exemple des expériences consacrées internationalement :
ses relations avec la clientèle sont personnalisées et passent par un agent
communautaire de crédit. Celui-ci prend contact avec le client, évalue la
solvabilité de son affaire, calcule ses conditions de remboursement et suit les
activités financées; ainsi s’établit une relation fondée sur une connaissance
interpersonnelle et sur la transparence.
Le Portosol a été conçu après l’étude minutieuse d’autres
initiatives de même nature, afin d’adopter les meilleures solutions en la
matière – celles qui avaient fait leurs preuves. Sa particularité la plus
saillante réside cependant dans son origine : c’est l’enfant du pouvoir
communal de Porto Alegre, qui lui a donné une personnalité juridique et une
structure de gestion indépendantes de la sphère étatique. Le fait reflétait, à
l’époque, une politique sociale peu commune dans le pays : configurer une
sphère publique non étatique, avec une fonction économique stratégique pour le
développement local et étroitement liée aux priorités des pouvoirs publics.
(Cette politique est loin de faire l’unanimité
[23].)
En tant qu’institution autonome, qui n’avait pas vocation à
travailler à perte en raison de son ambition de démontrer la viabilité de
l’investissement dans les micro-entreprises, Portosol devait avant tout
s’autofinancer. C’est dans cette optique qu’il a été conçu et c’est la raison
pour laquelle son principe de base est que les coûts de l’opération sont
supportés par les emprunteurs. Le caractère plus ou moins attractif du crédit
dépend donc de l’efficience opérationnelle de l’entreprise, ce qui impose une
offre flexible et réaliste d’options de crédit. En plus de la relation
personnalisée, un atout décisif du Portosol réside dans l’acceptation de
modalités diverses de cautionnement des emprunts réalisés : caution classique,
réserve de domaine des acquisitions ou biens aliénables,
cautions solidaires et des formules
mixtes. Les principes directeurs sont de favoriser l’autonomie et l’initiative
des bénéficiaires, d’être efficace et d’établir des liens durables avec la
clientèle. Cette méthode d’évaluation du crédit et de relations de proximité
avec le client est devenue un acquis majeur, et a fait de Portosol un système
qui a essaimé dans d’autres institutions.
Aujourd’hui, au Rio Grande do Sul, l’apparition constante de
nouvelles initiatives et leur extension auxentités et organismes publics
témoignent d’une situation où de plus en plus de gens sont attirés par les
propositions d’association. Les organisations qui s’alignent explicitement sur
la cause de l’économie populaire solidaire contestent la logique dominante du
capital, surtout les stratégies néolibérales, mais rejettent aussi le
conservatisme social et politique du coopératisme officiel. Le rayon d’action
des principaux programmes d’appui, la pénétration sociale des différents
segments de l’économie solidaire et le résultat économique des entreprises
lui-même sont certes modestes. De ce point de vue, elles seraient souvent
dépourvues de tout impact social appréciable, si n’était l’extrême fragilité
qui caractérise la plupart des petites entreprises : face à cela, les
entreprises solidaires présentent des avantages qui sont parfois d’une
importance capitale
[24].
Ainsi, malgré ces limites et dans un contexte économique
globalement défavorable, l’aspect le plus intéressant de l’économie solidaire,
au stade actuel, est probablement la capacité de résistance qu’elle confère aux
entreprises et en particulier quand elles adoptent un caractère coopératif et
autogestionnaire. Dans ce cas, démocratie, participation et productivité
entrent en symbiose, défiant la rationalité de l’entreprise capitaliste
[25]. Même si elles sont en
petit nombre et localisées géographiquement, ces entreprises permettent
l’insertion par le travail, alimentent les marchés environnants, forment des
leaders et dynamisent les circuits de mobilisation sociale et
politique.
Cet enracinement local contraste avec la dispersion et le
manque de coordination de la plupart des entreprises. Il y a eu des tentatives
de combler cette lacune, mais elles n’ont pas apporté le résultat escompté – et
cela ne tient pas uniquement à l’absence de forces ayant un pouvoir suffisant
d’agrégation. Étant donné ses prérogatives institutionnelles et son rayon
d’action, seul l’État semble avoir la capacité de mettre en œuvre des
politiques de grande ampleur, de provoquer une large mobilisation sociale et de
viabiliser de nouvelles structures économiques. C’est pourquoi l’arrivée au
pouvoir du Parti des travailleurs, d’abord dans la capitale Porto Alegre (
1988) et, dix ans après, au gouvernement du Rio Grande do Sul ( 1998) – ce qui
est le résultat inédit d’un appui large et réussi des organisations et des
mouvements sociaux –, a logiquement suscité des grands espoirs de
changement.
Outre la création du Portosol, les pouvoirs publics à Porto
Alegre ont concentré leur action sur les groupes à bas revenus, et ont visé à
leur organisation économique sous forme associative. Les politiques de la
commune se sont tournées surtout vers le secteur informel, avec les
associations de recyclage des ordures urbaines et les groupes de production
dans différentes branches de l’artisanat, de la confection et de la prestation
de services. Le programme Collecte sélective, avec ses hangars collectifs de
recyclage, est considéré comme le fer de lance de la politique communale et
comprend une dizaine d’unités, bénéficiant à 250 travailleurs environ. Des
programmes semblables ont été implantés dans d’autres communes – au total une
cinquantaine d’entreprises–, et ce type d’action est devenu l’une des
directions de travail de l’actuel gouvernement de l’État.
Outre une formation en gestion et des médiations en matière de
financement, la commune de Porto Alegre offre à certains groupes une période «
d’incubation », avec des installations adaptées au fonctionnement et à la
consolidation des nouvelles entreprises. Ce deuxième axe de travail, cependant,
n’a concerné qu’une très petite partie des entreprises et n’a donc pas pu faire
la preuve de sa valeur. La lenteur bureaucratique de l’appareil d’État, la
discontinuité des politiques mises en œuvre et, surtout, la manière différente
de les concevoir d’une administration à l’autre ont abouti à un impact faible
sur l’économie populaire de la commune et n’a pas produit la dynamisation
systémique nécessaire entre les différents agents productifs ni créé les
structures propices à son développement effectif
[26].
Quant à la gestion du PT au gouvernement du RS ( 1999-2002),
elle a comme pierre de touche la recherche d’un modèle endogène de
développement, basé sur la récupération et la revitalisation de l’appareil
productif de l’État, selon le potentiel de chaque région. Sa prémisse, c’est
qu’il y a des forces productives qui ne sont pas mises à profit et qui sont
pourtant susceptibles de contribuer à la croissance économique, de déconcentrer
les revenus et de diminuer la dépendance technologique et financière de
l’économie du RS. La mise en pratique de cette ligne directrice a provoqué la
suspension immédiate des politiques en vigueur auparavant, comme d’attirer les
grandes entreprises par l’octroi d’avantages fiscaux ou de privatiser des
institutions publiques, financières et de services. Le choix de dynamiser les
chaînes productives locales est considéré comme un outil de redistribution de
la richesse, à cause de l’augmentation conséquente du niveau de l’emploi et de
la qualité de vie de la population qu’il engendre. Mais ces objectifs exigent
de l’État une capacité d’intervention plus grande, soit pour le diagnostic des
principales entraves au développement, soit pour l’induction stratégique des
différents segments sociaux et secteurs productifs.
L’appui aux structures productives de l’économie solidaire et
les politiques de soutien aux petites entreprises et aux entreprises familiales
figurent parmi ces stratégies. Pour les concrétiser, le principal secrétariat
d’État dans le domaine du développement économique s’est doté d’un programme
spécifique. Avec l’objectif de combattre le chômage à travers la création
d’emplois de type non capitaliste, où se développent des pratiques
émancipatrices du travail, il agit sur cinq fronts de soutien aux entreprises :
éducation à l’autogestion, amélioration du processus productif, financement,
commercialisation et appui à la création d’entreprises [SEDAI, 2001].
Deux ans après le lancement des premières actions, l’impact du
programme se vérifie sur trois plans.
- Pour la première fois dans le pays, l’économie solidaire
entre dans l’agenda d’un gouvernement d’État, comme stratégie de développement
et comme objectif spécifique. Outre qu’il a rendu possibles le formatage et
l’expérimentation de politiques d’ensemble, le programme a rendu le thème
beaucoup plus visible politiquement et institutionnellement, en le mettant à
l’ordre du jour de plusieurs organismes de l’appareil d’État et en instaurant
le débat sur les priorités d’investissement, tant à l’intérieur du gouvernement
que dans les organes de consultation
[27] de la société civile.
- L’économie solidaire gagne les différentes régions de
l’État et pénètre dans différents segments de la société. On remarque un effet
d’attraction et de mobilisation des administrations communales, des
institutions d’enseignement, des syndicats, ainsi que la formation d’agents et
d’organisations locales spécifiques. L’action de l’État et de ces organisations
amènent au développement de savoir-faire et d’instruments
ad hoc – parmi eux, le diagnostic
techno-productif, les techniques d’administration de l’autogestion et le crédit
assisté
[28].
- Un nouveau segment de l’économie solidaire apparaît dans le
paysage du RS : celui de coopératives dans l’industrie de transformation
(notamment l’industrie textile), issues de la reconversion d’usines
capitalistes, où sont mis en œuvre une bonne partie des ressources et des
instruments d’appui agencés par le gouvernement.
S’agissant d’un programme naissant, il est prématuré de vouloir
juger de son efficacité et évaluer la solidité des entreprises concernées. Mais
il vaut quand même la peine de faire quelques constats concernant certaines
insuffisances :
- les actions sont restées systématiquement en deçà des
objectifs prévus, ayant des résultats trop modestes pour changer la donne face
à l’ampleur du problème; face à une demande accrue, les investissements d’un
montant suffisamment significatif manquent, de même qu’une préparation
technique et une maîtrise plus grande des facteurs qui interviennent dans la
dynamique des entreprises;
- des divergences dans l’exécution politique du programme et
des discontinuités dans l’action ont empêché son accomplissement organique, le
cumul des bénéfices. Le gouvernement s’est réservé la direction des opérations,
au détriment des organisations représentatives de segments d’économie
solidaire, suivant des directives émanant de pôles de pouvoir en conflit à
l’intérieur de l’appareil d’État
[29]. Des décisions perçues comme unilatérales ou prises
en fonction de groupes de pression ont provoqué des conflits entre les acteurs,
décourageant les attentes et enlevant au gouvernement une bonne partie du
crédit politique dont il jouissait au début du mandat. Paradoxalement, dans le
domaine de l’économie solidaire, « l’État de la participation populaire » a
montré son incapacité à galvaniser les forces de la société et à fédérer les
différents fronts autour d’un projet commun.
L’économie populaire solidaire au Rio Grande do Sul présente un
dynamisme élevé, mais une faible intégration systémique. Un des principaux
thèmes à l’agenda pour les prochaines années est d’implanter des programmes
d’envergure, qui aient un véritable impact local et régional – des actions qui
soient donc à même de peser sur le taux d’occupation de la main-d’œuvre, sur la
redistribution des revenus et la qualité de vie. Le bilan de la période récente
indique qu’il y a eu un processus de développement d’expériences modèles, aussi
bien d’alternatives en matière d’organisation des entreprises que de mécanismes
de consolidation. La tâche est donc de faire converger les initiatives en
chantier et de retenir les meilleures solutions pour forger une stratégie à
destination de pans plus larges de la population. De ce point de vue, il faut
reconnaître que les réalisations de l’économie solidaire se distinguent par
leur autonomie et par l’établissement des connexions horizontales, donnant lieu
à un domaine pluriel où de plus grandes affinités créent des articulations plus
étroites et celles-ci, de nouvelles identités, en un processus continu de
fusion et de recomposition. La maturation des expériences ne semble pas aboutir
naturellement à la suppression de leurs aspects singuliers, au nom d’une vision
et d’une politique uniques.
Pour faire converger les discours et les actions, il faut
évaluer chaque expérience et le rôle des grands acteurs, de façon à discerner
l’apport offert à chaque secteur de l’économie solidaire, en vue de créer des
systèmes plus larges d’échange et de partenariat, qui dépassent les limites
actuelles.
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[1]
Pouvoir exécutif dans la capitale aux mains d’une coalition
politique
populaire et socialiste
dirigée par le Parti des travailleurs dès 1988, et son accession au
gouvernement d’État en 1998.
[2]
L’Association nationale des travailleurs en entreprises
d’autogestion et de participation actionnaire (ANTEAG), une référence dans ce
domaine, rassemblait en 1999 près de 52 entreprises et 15 000
travailleurs.
[3]
L’
assentamento est
l’entité économique et sociale formée par l’installation des paysans sur une
étendue qui est partagée selon le nombre de familles et le système choisi
d’exploitation de la terre.
[4]
Mouvement des travailleurs ruraux sans terre fondé en 1985 et
qui a une capacité d’action sur tout le territoire national.
[5]
Des données de l’Organisation des coopératives du Brésil
indiquent que le nombre de coopératives s’est accru de 43,7% entre 1990 et 1998
et de 29,9%, pendant les quatre dernières années. Les coopératives de travail
(ou de prestation de services) ont augmenté de 112%.
[6]
Comme exemples d’action macro-régionale, selon des modalités
diverses, on notera le réseau Banque de la femme, le réseau des Centres d’appui
aux petites entreprises (CEAPE) et le système Cresol (crédit solidaire) des
coopératives de Crédit rural.
[7]
Celles de Brasília, São Paulo, Belo Horizonte et Porto Alegre,
parmi d’autres.
[8]
Désignée aussi, au Nord, comme
nouvelle économie sociale ou
économie sociale et solidaire, parmi
d’autres dénominations du même phénomène.
[9]
Donc, même si la réalité était, pour ainsi dire,
plus avancée, on ne devrait pas la
confondre avec le langage abstrait du concept, dont la fonction est diacritique
et projective. De plus, le danger des concepts unificateurs est qu’ils peuvent
contribuer involontairement à cacher la pluralité immanente de l’objet en
question ou à faire que le prisme de lecture qu’ils offrent finisse par prendre
la place de la réalité, de telle façon que celle-ci semble se constituer pour
remplir une finalité historique, déjà établie. Les téléologies socialistes ne
semblent pas avoir servi de leçon à tous.
[10]
D’où la fragilité des liens personnels, l’oscillation entre la
générosité et la violence qui caractérisent le quotidien des périphéries
urbaines. Parce que le peuple est solidaire
par
nature, cette condition ne doit pas être idéalisée.
[11]
Pour une étude détaillée de ces questions, voir Gaiger [
2001].
[12]
Le sud du Brésil comprend
lato
sensu les états méridionaux du Paraná, du Santa Catarina et du Rio
Grande do Sul, tous avec ces mêmes caractéristiques. Sur l’histoire de
l’associationnisme coopératif au RS, voir J. Schneider [ 1994; 1999].
[13]
Différents mini-projets financés par la Caritas, mentionnés
ci-après, ont pour origine des groupes d’agriculteurs possédant cette
expérience antérieure. Visiblement, c’est cette donnée culturelle qui rend les
propositions de collectivisation du Mouvement des travailleurs sans terre (MST)
tout à fait familières aux agriculteurs
assentados [bénéficiaires de la réforme agraire
–
NdT], bien que leur référence dans
la région soit l’agriculture familiale.
[14]
Le système coopératif au Brésil est composé des organisations
par État et d’une organisation fédérale chargée de la représentation officielle
et exclusive des coopératives singulières.
[15]
Le RS représente 6% de la population et 11,2% des coopératives
du pays. En 1999, on comptait officiellement, dans l’État, près de 420
coopératives liées aux activités productives, avec près de 200 000
coopérateurs.
[16]
Le terme de
segment se
réfère à l’ensemble des organisations populaires liées à une institution
déterminée, à un organisme de développement ou à un programme. Vu le poids de
ces organismes extérieurs, de tels liens confèrent normalement des traits
communs à ces organisations et affectent dans une large mesure leur
développement.
[17]
Il faut, à ce propos, être conscient de la prépondérance d’une
lecture spontanéiste des mouvements sociaux, qui méconnaît tout ce qu’il y a
d’intentions délibérées en arrière-plan.
[18]
L’approche sera nécessairement brève. Pour une vision plus
complète et détaillée de l’économie populaire solidaire de nos jours, consulter
A. Sarria [ 2002].
[19]
La Caritas est un organisme civil lié à l’Église catholique.
Elle dispose de sections régionales (ou par États) et d’équipes
diocésaines.
[20]
Une partie des polémiques actuelles sur le MST est reprise dans
Santos [ 2002, chap. 4 a6].
[21]
Pendant les douze premières années de son activité, le CEAPE a
appuyé la création et le renforcement de 16450 postes de travail, 4018 rien
qu’en 1998. Ces dernières années, il y a eu un accroissement généralisé du
réseau.
[22]
L’option correspond à une partie importante du budget du Centre
: sur un total de 11 724 financements jusqu’en 1998,3 787 crédits étaient
destinés à des groupes solidaires.
[23]
Le Portosol a été créé pendant le second mandat du Parti des
travailleurs (PT) à Porto Alegre, mais il a fait l’objet d’un traitement inégal
de la part des administrations successives de ce même parti.
[24]
La discussion à propos des avantages productifs de la
participation des travailleurs n’est naturellement pas nouvelle [Defourny,
1988] et ne se limite pas aux entreprises en autogestion [Coutrot, 1999]. Une
analyse des données empiriques sur des entreprises solidaires au Rio Grande do
Sul se trouve dans Gaiger [ 2001].
[25]
Pour une évaluation correcte, le concept d’efficience n’est pas
à prendre au sens économique restreint du rapport coût-bénéfice, mais doit être
rapporté à l’ensemble des bénéfices, directs et indirects, en matière de
qualité de vie des travailleurs et de leur environnement social [Tauille,
Debaco, 2002].
[26]
Ainsi de projets d’encouragement à la qualification et à la
commercialisation des produits solidaires, comme les Marchés d’économie
solidaire à l’effet momentané et économiquement restreint, ou l’Étiquette
populaire et la Centrale de commercialisation dont la viabilité reste
incertaine, ou encore des espaces de discussion entre les différents acteurs
tels que le Forum métropolitain d’appui à l’économie solidaire, indispensables
mais sans garantie de résultats concrets.
[27]
Comme le Budget participatif, qui a commencé à Porto Alegre et
s’est étendu à tout l’État.
[28]
Concrétisant cette intention d’
inverser les priorités annoncée par le
gouvernement du PT, les programmes pour l’économie solidaire s’ajoutent à
d’autres programmes destinés aux coopératives, aux petits producteurs ruraux et
aux petites et moyennes entreprises (COOPERAR-RS, Rio Grande écologique,
extension d’entreprise, etc.).
[29]
En règle générale, une bonne partie des factions
politico-idéologiques du PT se sont transformées en groupements, souvent de
circonstance et éphémères, s’appuyant sur une rhétorique de la différence des
projets, mais en réalité animés par le souci d’avoir leur espace propre dans le
parti et du pouvoir dans l’appareil d’État pour assurer la reproduction de
leurs membres. Bref,
être dans la bonne tendance
au bon moment est devenu la meilleure garantie d’emploi.
[30]
Pour des impératifs de calibrage, nous avons malheureusement
été obligés de renoncer à publier la seconde partie, plus théorique et plus
générale, de l’article de L. I.Gaiger. Nous la ferons paraître dans une
publication ultérieure.