2003
Revue du Mauss
DEREM AK NGEREM
[1] : Le franc, la grâce et la reconnaissance Les
ressorts de l’économie sociale et solidaire en Afrique de l’Ouest
Abdou Salam Fall
Cheikh Guèye
Le regain d’intérêt que suscite l’économie sociale solidaire
est inséparable de l’urgence de changer de paradigme dans le processus de
création de la richesse, en particulier dans les sociétés du Nord. Le décalage
entre richesse et bien-être suffit à marquer le malaise. Ainsi, de plus en plus
d’auteurs [de Jouvenel, 1968; Méda, 2000; Viveret, 2002] en appellent à des
changements radicaux dans la représentation de la richesse au Nord. S’en
prenant aux instruments de mesure de la richesse, ils montrent leur caractère
artificiel et leur subordination à une vision individualiste et mécaniste.
Bertrand de Jouvenel écrivait déjà en 1968 :
« L’anatomie de la richesse n’est pas une physiologie du
bien-être » [Méda, 2000, p. 303]. Selon Dominique Méda [ 2000, p. 65], la
dimension subjective qui fonde le bonheur reste ignorée par la comptabilité
nationale qui a une « incapacité congénitale à construire un indicateur de
bien-être national ». Pour elle, la comptabilité nationale est « construite sur
des postulats individualistes dont elle n’a pas su se départir en deuxsiècles »
[Méda, 2000, p. 66]. Cette critique est reprise et amplifiée par Patrick
Viveret [2002] dans un rapport récent intitulé « Reconsidérer la richesse », où
il démontre que les indicateurs que sont le produit intérieur brut (PIB) et le
taux de croissance retenus par la comptabilité nationale comptent comme
richesses des activités liées à la destruction et à la réparation des dégâts.
Il écrit : « La fameuse croissance du produit intérieur brut qui sert de
boussole à la plupart de nos responsables a en effet ceci de remarquable
qu’elle se moque de la nature des activités qu’elle additionne pourvu que
celles-ci génèrent des flux monétaires » [ 2002, p. 7].
Ces auteurs s’accordent sur la non-prise en compte des facteurs
qualitatifs de la richesse tout en fustigeant le mercantilismequi procède des
catégories privilégiées depuis la révolution industrielle : l’individu, le
désir et la raison calculatrice au service de ce désir. Cette vision ignore les
inégalités, les valeurs propres aux différents mondes sociaux, les valeurs
civilisationnelles et le sens que les acteurs sociaux donnent à leurs actions
et à leur vie. Cette vision a-t-elle franchi les frontières pour se diffuser en
Afrique ? On sait que les logiques de domination et de pillage (esclavage,
colonisation, plans d’ajustement structurel
[2], privatisation) dont l’Afrique a été successivement
l’objet sur la longue durée ont eu pour conséquence
- de faire s’étioler les valeurs des sociétés fondées sur des
logiques de groupe;
- de provoquer le recul des politiques sociales;
- de subvertir le sens que les acteurs sociaux donnent à leur
vie et à leur culture;
- de présenter le profit comme la finalité de sociétés
rythmées par la réciprocité et les échanges pluriels où l’identité de chacun
s’acquiert au sein de groupes d’appartenance.
Que devient donc le capital social dans un continent en proie à
une pauvreté qui ne cesse de s’étendre et de s’aggraver en raison du caractère
extraverti des politiques publiques ? Comment l’économie sociale et solidaire
peut-elle offrir un cadre théorique et opérationnel pour résister à cette
logique et construire des alternatives au néolibéralisme et à ses effets
dévastateurs ?
Le défi de cet exercice est de valoriser la créativité
épanouissante tout en prenant nos distances vis-à-vis du populisme qui fait des
pratiques du peuple un puits sans fonds dans lequel il suffirait de
puiser.
Les pratiques d’économie sociale et solidaire se situent au
cœur des dynamiques d’une transformation sociale accélérée. L’économie sociale
et solidaire traduit l’échec du modèle néolibéral et met en lumière les
innovations portées par des secteurs et des acteurs évoluant en marge du
système dominant. Elle est porteuse d’une approche du développement qui part de
l’intérieur des sociétés dominées.
La réussite relative de l’économie sociale en Afrique repose
avant tout sur une capacité des individus et du groupe à anticiper les
évolutions tout en gardant de la souplesse dans leurs stratégies. L’économie
sociale et solidaire a par exemple toujours été faite à la fois de partage et
d’accumulation, de profit monétaire et de plus-values symboliques (
derem ak ngerem ). Elle est marquée
par une dimension d’affiliation qui fait des conventions passées un espace de
confiance où celle-ci fonctionne comme un lubrifiant. Les logiques familiales,
lignagères, religieuses en sont les composants essentiels. La recherche du
derem en même temps que du
ngerem est le fondement de
l’entreprenariat – et obtenir le derem
en même temps que le ngerem est
l’indicateur par excellence de la réussite. Cette recherche incite à la
générosité, à l’assistance et à l’investissement dans le capital relationnel.
C’est même une économie qui a souvent des supports mystiques et un fondement
religieux. Les actes économiques ont aussi pour objectif d’accéder au
paradis.
Nous nous intéresserons ici à la résonance de l’économie
sociale solidaire en Afrique de l’Ouest et à ses acteurs, où elle apparaîtra
comme une économie de réseau.
L’ÉCONOMIE SOCIALE SOLIDAIRE ET SA RÉSONANCE EN AFRIQUE DE
L’OUEST
En Europe et en Amérique, évoluer dans le secteur informel
signifie être marginal par rapport à un système économique et social très
formalisé et qui a le monopole de la norme. Ce qui est en jeu, c’est la
recherche de voies qui préservent des initiatives productrices de
sens.
Si le concept d’économie sociale et solidaire fait son chemin
dans le contexte européen et américain depuis quelques années, il n’est pas
encore entré dans les usages en Afrique de l’Ouest. Il est étranger au discours
des acteurs du développement dans cette région pourtant assez marquée par
l’influence des « courtiers du développement », ces intermédiaires habiles dans
la captation et la diffusion de concepts nouveaux, attrayants et susceptibles
de faciliter la mobilisation des aides au développement. Pourtant, les
pratiques d’économie sociale solidaire occupent une grande partie de la
population active des villes et des campagnes. Mais elles sont désignées sous
d’autres termes tels que économie populaire, économie réelle, économie
informelle, etc. Mais il faut noter que l’économie populaire couvre un champ
limité qui n’inclut ni les initiatives des mouvements sociaux (syndicats,
mouvements de femmes, coopératives, etc.), ni les innovations
organisationnelles rendues possibles par l’intervention pour le développement,
ni les PME, ni toutes les formes de mobilisation sociale insufflées par les
groupes religieux, les associations de consommateurs, les mouvements citoyens,
etc.
Il est utile de situer tout cela dans le contexte historique de
l’Afrique de l’Ouest afin de rester fidèle à la thèse de Granovetter [ 2000]
selon laquelle « les institutions économiques sont des constructions sociales »
et qu’« il faut les analyser comme telles » [Laville, Levesque,
This-Saint-Jean, 2000, p. 13].
Le processus de création sociale révèle une société à deux
vitesses dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest. D’emblée, il faut souligner
l’importance d’un contexte historique marqué par une économie tournée vers
l’extérieur, conçue pour l’approvisionnement de la métropole coloniale et
menant sa vie comme telle. Pareillement, l’État post-colonial n’échappe pas à
ce paradigme privilégiant l’ailleurs et des valeurs sociétales tout aussi «
extraverties ». Héritier de ce système économique, l’État contribue à le
reproduire en s’inscrivant dans l’optique du « rattrapage ». Son projet de
société et la plupart de ses schémas d’accumulation de la richesse et du
développement sont en rupture avec ceux des autres acteurs de la
société.
C’est ce qu’illustre le contraste entre la crise de l’économie
de rente (plantations en Côte-d’Ivoire, arachide au Sénégal, coton au Mali et
au Burkina) et le dynamisme jamais démenti de l’économie vivrière malgré les
cycles de sécheresse, ainsi que le prouvent les surplus dégagés par les régions
sud de ces pays;
ils alimentent des marchés ruraux et urbains, qui ont de plus
en plus un rayonnement infra-régional. Paul Pélissier [2001] a montré
l’importance du vivrier marchand en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.
Selon lui, « la ville a gommé la traditionnelle distinction entre cultures de
subsistance et cultures commerciales, vivrier et secteur marchand ». Autrement
dit, l’avènement du vivrier marchand est bien la négation du slogan peu probant
« d’autosuffisance alimentaire » qui au final ne résiste pas à l’analyse. De
manière générale, l’État post-colonial reste piégé par sa dépendance. Les
politiques d’ajustement structurel initiées et imposées par la Banque mondiale
et le FMI depuis le début des années quatre-vingt ont eu pour conséquence de
jeter l’opprobre sur l’État, de le décrédibiliser et de remettre en cause sa
légitimité.
Cependant, un peu partout, l’ajustement structurel en Afrique
de l’Ouest ainsi que l’essoufflement de l’État et de l’économie structurée ont
fait prendre conscience de l’importance des opérateurs de l’informel qui
avaient été les laissés-pour-compte des politiques de développement économique
[Marfaing, Sow, 1999]. L’émergence de l’économie informelle est bien antérieure
à ce contexte de crise et de faillite du système extraverti. Mais son explosion
et son ancrage social fort ont fini par montrer qu’elle pouvait être une
réponse durable à cette crise. À titre d’exemple, au début de la décennie
quatre-vingt-dix, elle contribuait déjà à hauteur de 60% à la formation du PIB
et fournissait 80% des emplois urbains au Sénégal [DPS, 1995]. C’est un secteur
dont l’impact peut également être mesuré aussi bien en termes d’emploi et de
profit que de plusvalues sociales, symboliques, etc.
Le fait fondamental réside donc dans la faiblesse de l’État et
son incapacité à encadrer l’économie et à faire émerger un secteur public.
Autrement dit, cette « seconde économie » constitue aujourd’hui le modèle
économique pour la plupart des groupes. Une image négative de l’économie
informelle a été construite et entretenue par les chercheurs, les États et les
institutions internationales, certains l’assimilant à la pauvreté urbaine, à
l’économie de la débrouille. Mais l’émergence et l’explosion des marchés ruraux
et de la migration internationale ont donné encore plus de vigueur à cette
économie populaire qui se définit également en terme de réseaux de plus en plus
transnationaux.
La fin des années quatre-vingt-dix correspond à l’élargissement
de la base de certains secteurs d’activités (migration internationale qui
concerne des franges de plus en plus jeunes de la population et les femmes –
cf. Fall, 2002) et à l’émergence
d’autres secteurs de création de richesses (la micro-entreprise, les
organisations économiques populaires). On a toujours pensé que l’économie
informelle finance la migration internationale, mais cette dernière devient
progressivement à son tour un nouveau moteur de l’économie nationale avec des
investissements dans le domaine de l’immobilier, du commerce, du transport,
etc.
La stratégie de sortie de crise par la débrouille quotidienne
finit quant à elle par créer de nouveaux gisements de ressources insoupçonnés
jusque-là. De plus, le rôle croissant des femmes et des jeunes et la
rentabilisation à long terme de la précaire et fragile économie de subsistance
sont annonciateurs de changements importants dans les processus d’accumulation
et de redistribution qui fondent cette économie sociale.
Comme on le voit, dans un contexte de crise du modèle
extraverti, ce sont les secteurs non encadrés et peu ou pas subventionnés –
donc les secteurs non dépendants de l’État – qui offrent des possibilités de
redistribution et de relance économique au travers d’une logique de l’entre-soi
qui préserve les valeurs d’encastrement et de régulation sociale. Aujourd’hui,
on assiste à l’extension de ce qui était confiné. À la différence des pays du
Nord, l’informel devient un secteur massif qui émet les normes et dicte sa
façon d’être à l’économie formelle. Cette économie n’est plus seulement celle
de la débrouille. Cette caractérisation ne fait que reproduire un discours qui
cherche à la marginaliser et à lui donner une image précaire alors qu’elle
ramifie de partout.
En fait, le concept d’économie sociale et solidaire fédère un
champ large dans lequel les entrepreneurs sociaux, préoccupés de survivre et de
s’insérer professionnellement et socialement, parviennent à articuler leurs
pratiques innovantes. Ce vocable recouvre donc tout à la fois les pratiques des
acteurs de l’économie populaire – et plus largement ceux du secteur informel –,
des acteurs de la société civile et en particulier ceux impliqués dans
l’entreprenariat à la base, les mutuelles, l’artisanat, les segments des
mouvements sociaux développant des initiatives socio-économiques, une frange de
l’économie domestique, etc.
L’économie sociale et solidaire est plus intégratrice que
l’économie classique qui, de par son histoire, ses symboles et ses valeurs,
secrète souvent exclusion et marginalisation. Elle fonctionne donc en
entreprenant d’abord à petite échelle et étend ensuite son champ d’action à des
ensembles plus vastes mais qui restent sous sa maîtrise. Elle cherche à
préserver ainsi une dimension humaine dans la production des biens et des
services, en se donnant une vocation d’insertion sociale et économique. Cette
économie fait place à des formes de régulation sociale et économique dans les
échanges marchands et à l’innovation perpétuelle. Elle garde toujours de la souplesse dans les
réponses apportées aux évolutions et retombe très souvent sur ses pieds parce
qu’elle repose sur des liens sociaux construits. Dans cette forme d’économie,
l’accumulation de richesses monétaires n’a de sens que si elle s’accompagne de
la redistribution d’une partie des richesses accumulées et si elle permet
d’accumuler du capital social. Obtenir de la reconnaissance dans le groupe
d’appartenance est l’objectif ultime.
Un boulanger s’implantant dans la ville religieuse de Touba
(Sénégal) décida qu’aucun marabout ne paierait son pain. « Il leur avait ouvert
une liste et, chaque matin, ils venaient se ravitailler. » La boulangerie ne
tarda pas à faire des pertes qui s’accumulèrent progressivement. Alors que les
membres de sa famille, pensant bien faire, lui demandaient de se retirer de la
gestion de la boulangerie du fait de son âge avancé, il leur dit ceci : « Vous
pensez à la productivité et au bénéfice alors que moi, je pense action sociale.
Je veux aider les gens et même si je n’ai pas de bénéfice, j’aurai la
récompense divine. Vous avez fait une belle proposition, mais je ne peux pas
l’appliquer à Touba. Attendez que j’aie une boulangerie à Thiès, à Kaolack ou à
Dakar. Je ne suis pas venu à Touba pour faire de l’argent. »
Ici le sens communautaire revêt une importance capitale. C’est
au travers de ses communautés d’appartenance qu’on fait son accumulation.
Le franc est intimement associé à la grâce et à
la reconnaissance. Cette formulation que reflète
derem ak ngerem est un principe qui
fonde l’économie sociale et solidaire en Afrique. Elle a permis de développer
des liens solidaires au sein des lignages, des groupes de condisciples et
autres groupes d’origine. Ce sont des acteurs dont l’appartenance religieuse
est explicite et dont les valeurs percolent à travers la société sénégalaise,
qui contrôlent l’essentiel des secteurs économiques urbains. L’économie sociale
favorise l’inventivité des groupes en leur permettant d’affirmer leur identité.
Elle irrigue les réseaux sociaux qui se dilatent en se déterritorialisant. Elle
relie des espaces marqués par l’artificialité des frontières nationales
héritées de la colonisation. Les réseaux sociaux se présentent comme le terreau
du brassage infra-régional en Afrique de l’Ouest.
Karim Dahou, Tarik Dahou et Cheikh Guèye [ 2002] montrent bien
en analysant le cas de SKBO (Sikasso, Korhogo et Bobo Dioulasso) que les
espaces frontaliers sont des espaces naturels d’intégration infra-régionale. La
zone SKBO constitue un espace de sociabilité mettant en continuité des
lignages, des transactions et une mobilité qui transcendent les législations
des trois pays – Mali, Côte-d’Ivoire et Burkina Faso. Ces auteurs n’hésitent
pas à la définir comme une zone de solidarité du fait de liens activés par-delà
les frontières dans un contexte d’homogénéité relative de l’organisation
sociale, économique et politique. Cet exemple prend à contre-pied les
discontinuités et les rigidités infra-régionales placées sous le sceau des
logiques de cloisonnement des États-nations.
Le dynamisme particulier des acteurs urbains de l’économie
sociale et solidaire pousse souvent les analystes à réduire sa définition à
cette population alors que les paysans en constituent la frange la plus
importante. C’est que la ville était la place forte de l’économie encadrée, qui
a donc été d’abord concurrencée sur le terrain à partir duquel elle avait
prospéré. En réalité, il existe plusieurs types d’économie sociale et solidaire
et plusieurs types d’acteurs qui peuvent être rassemblés sous ce concept en
Afrique de l’Ouest.
LES DIFFÉRENTS TYPES D’ACTEURS DE L’ÉCONOMIE SOCIALE SOLIDAIRE ET
LEURS LOGIQUES
Les premières tentatives d’institutionnalisation de l’économie
sociale sont à trouver a posteriori
dans l’implantation de coopératives agricoles en Afrique.
Ces coopératives agricoles, relayées au début des années
soixante-dix par les associations villageoises et intervillageoises de
développement, ont participé activement à l’affirmation d’un mouvement paysan
fort. Elles ont articulé leur action autour de la prise de parole par les
producteurs, de lacaptation de la rente de l’aide au développement et de
l’interface avec les intervenants. Les coopératives ont révélé par leur échec
la faiblesse d’une construction par le haut et donc de l’inféodation à l’État.
Les associations intervillageoises de développement se sont laissé déborder par
les ONG plus promptes à ajuster leur discours et à affiner leur offre de
services. Comme les coopératives, le recrutement de leur personnel a gardé des
accointances avec la clientèle des partis au pouvoir.
Ce déficit d’autonomie ainsi que la notabilisation des leaders
ont été payés au prix fort.
Les syndicats : un poids politique
croissant
Les syndicats ont mobilisé les travailleurs et assumé un rôle
revendicatif essentiel mais corporatiste. Leurs rapports avec les pouvoirs
politiques ont été tantôt de confrontation, tantôt de collaboration. Un courant
qui vise à l’autonomie est néanmoins en train d’émerger. Des coopératives
d’habitat, des mutuelles de santé (IPM), des centrales d’achat de produits de
consommation existent, mais les syndicats sont encore confinés dans des rôles
préétablis. Leurs liens avec d’autres acteurs de la société restent timides. La
construction d’alliances avec d’autres acteurs est compromise par le manque de
vision commune et de projet de société partagé. Les syndicats sont pourtant
appelés dans la nouvelle conjoncture post-ajustement structurel à jouer un rôle
de premier plan lorsque l’on sait que les nouveaux pauvres des villes sont les
familles dont l’unique pourvoyeur de ressources décède, atteint l’âge de la
retraite, perd son emploi à la suite de la fermeture de son entreprise, se
retrouve au chômage technique, etc. Les ruptures intervenues (le désengagement
de l’État, les fermetures d’entreprises à la suite du plan d’ajustement
structurel, la dévaluation du franc CFA, le renchérissement du coût des
produits de première nécessité et des facteurs de production, les sécheresses
successives) ont fragilisé les secteurs populaires et provoqué des
bouleversements énormes dans les couches moyennes.
Les hommes, les femmes, les jeunes de toutes conditions comme
les différentes couches socio-économiques (agropasteurs, salariés, chômeurs,
etc.) sont touchés par la paupérisation. Celle-ci est directement
proportionnelle à leur incapacité à se défendre et à réagir.
Les syndicats sont au pied du mur. Ils doivent revendiquer,
marquer leur autonomie et entreprendre au plan socio-économique. Dans plusieurs
pays d’Afrique de l’Ouest, ils jouent un rôle politique grandissant,
contribuant aux changements. Leur principal défi consiste à se positionner au
cœur des transformations sociales pour les impulser et les accompagner de
manière à articuler résistance et construction.
Les ONG : pauvreté politique des
entrepreneurs de la pauvreté
Les ONG sont caractérisées par leur intervention par le bas,
leur engagement citoyen et leur rôle de laboratoire social. Mais leur
légitimité a été acquise pour l’essentiel au dehors et elles restent
dépendantes des financements extérieurs.
Leurs actions sont organisées en fonction de la localisation
géographique des pauvres des villes et des campagnes. Elles consistent à mettre
à leur disposition des ressources, soit pour leur apporter une aide immédiate,
soit pour leur permettre de développer leur capacité de se prendre en charge.
Ces actions restent expérimentales pour une bonne part et ne touchent qu’une
faible proportion des pauvres. Ne contribuant que peu au changement social à
large échelle, ces entrepreneurs – qui évoluent le plus souvent à la marge du
modèle économique dominant – ont une influence politique stationnaire, étant
finalement complètement dépendants de leur reconnaissance par l’État. Les
espaces d’autonomie qu’ils réussissent à asseoir s’effilochent dans la durée.
Si les cibles concernées trouvent leurs actions souvent pertinentes et à coup
sûr novatrices, notamment durant les périodes particulièrement dramatiques
(sécheresse, plan d’ajustement structurel, inondations, guerre civile, disette,
etc.), les populations des quartiers pauvres et intermédiaires sont en
déconnexion institutionnelle avec ces intervenants. Elles doutent de pouvoir
bénéficier de ces actions, s’interrogent sur les priorités de ces programmes et
entretiennent des rapports d’extériorité avec ces institutions de lutte contre
la pauvreté. Les pauvres manifestent leur ignorance totale ou partielle des
procédures d’accès et de contact avec les institutions qui sont censées leur
venir en aide. Il ne faut sans doute pas perdre de vue que les ONG ont été
habiles dans la reformulation progressive de leur offre de services – ainsi que
le précise l’exemple donné par Louis Favreau [ 2000, p. 49] qui insiste sur les
droits de l’homme et le retour à l’humanitaire effectué durant les années
quatre-vingt-dix.
Par ailleurs, la compétition qui se déroule en sourdine entre
les ONG et les collectivités locales ou les fédérations de producteurs qui
veulent les confiner dans des rôles techniques est une nouvelle donne. Les ONG
sont donc confrontées au risque de se laisser piéger dans le rôle d’exécutants
des programmes de développement élaborés par des organismes bi et multilatéraux
et quelquefois par l’État. De même, dans le contexte des politiques de
décentralisation, la lisibilité des actions des collectivités locales tendrait
à faire des ONG de purs intermédiaires, sans mandat populaire. À l’inverse, les
ONG revendiquent leur citoyenneté et une offre de services immanente aux
sociétés dont la transformation est en jeu. Leur stature politique – dont un
des indicateurs probants est la vision transformatrice d’ensemble – reste
néanmoins handicapée par le déficit de capitalisation de leurs savoirs et
expériences. Dans ces conditions, leur dialogue avec les autres acteurs de la
société civile ainsi qu’avec l’État et les organismes de développement
internationaux demeure parasité par des malentendus que les codes d’éthique
qu’elles s’évertuent à donner en gage ne suffisent pas à gommer.
Le secteur informel : une
diversité et un esprit d’entreprise sous-tendus par des valeurs
locales
Le secteur informel rassemble à la fois l’économie de survie
et des dynamiques importantes de création de richesses. Dans certains pays
comme le Burkina, le Mali, le Nigéria ou le Sénégal, les groupes familiaux,
lignagers, ethniques, religieux bâtissent des pratiques novatrices dans les
services de proximité, le commerce, les PME, fondées sur la valorisation du
travail et la solidarité, et constituent des lobbies qui concurrencent fortement les
monopoles conférés par l’État à des hommes d’affaires français ou des
commerçants libano-syriens [Fonteneau, Nyssens, Fall, 1999]. Ces groupes
développent un modèle de socialisation distinct du système d’inspiration
occidentale. Leur réussite tient à l’inscription sociale de l’activité
économique, à leur mise en réseau grâce aux valeurs et aux liens d’origine, à
l’esprit entrepreneurial développé, à l’art de bricoler, de partir de peu et
d’entreprendre en saisissant les opportunités, à leur sens de la négociation et
du risque. Leur succès en matière de création de richesses marque les jeunes
générations et reproduit cette économie qui devient un modèle de référence,
avec une histoire, des héros et des symboles.
La réussite des groupes ne tient qu’à eux-mêmes. Des logiques
religieuses, sociales, ethniques, culturelles peuvent donc sous-tendreune
économie capitaliste et lui donner d’autres ressorts. Cette invention continue
se fait par emprunts, ajouts, créations, interprétations nouvelles tout autant
que par l’appel à la mémoire.
Elle procède d’accumulations successives et de l’emboîtement
d’activités différentes. Itinéraires ethniques, lignagers, familiaux, religieux
et économiques se recoupent ainsi, jusqu’à tisser la trame de relations
sociales complexes dans lesquelles les décisions individuelles sont enchâssées.
Ces dernières, en retour, redessinent également le motif de cette trame. Entre
contrainte et liberté, l’entrepreneur interagit donc avec un certain nombre
d’acteurs économiques, aussi bien internes qu’externes au réseau, et place
l’action collective au cœur de la dynamique économique et sociale [Granovetter,
2000].
Entre décisions individuelles et action collective,
imaginaire commun et modes particuliers de subjectivation, l’économie sociale
est une économie de la frontière – à la charnière du religieux et du profane,
de la production et de la consommation, du local et du global. Économie
interstitielle, elle repose sur des réseaux dont le fonctionnement ne peut être
justifié à partir du seulindividualisme méthodologique. Expression des
interactions entre opérateurs, fidèles, lignages, clans et catégories sociales,
elle s’inscrit dans des croyances, des déterminations matérielles et dans tout
un réseau de relations sociales. Comme telle, cette économie mérite d’être
appréhendée en tant que « construit social ». Ses acteurs brassent des
marchandises venues de Rome, de New York, de Dubaï, de Paris ou d’autres
métropoles du monde où ils se sentent chez eux, ce qui ne les empêche pas de
s’ancrer en même temps dans des espaces de retour, des niches où ils se sentent
en sécurité et où ils investissent pour réaffirmer leur appartenance.
La confiance est un principe moteur et le lubrifiant de
l’économie sociale et solidaire, et sous ce rapport, l’intermédiation est une
activité centrale. L’exemple de la distribution du pain à Touba, deuxième ville
et capitale de l’informel au Sénégal, est révélateur. Ici, ce sont les
intermédiaires qui font la filière, dictent leurs lois aux propriétaires de
boulangeries et protègent les consommateurs.
C’est d’abord l’intermédiaire qui vient convaincre le
boulanger qu’il a des clients et qui reçoit le pain en toute confiance, sans
aucune caution. « Le premier jour, tu lui donnes 500 pains, il les livre à ses
clients. Le lendemain, vous faites la même chose et cela fait 1000 pains. Et il
ne vous verse que les 500 pains d’avanthier. » Le boulanger devient
complètement dépendant de ses intermédiaires qui développent par ailleurs une
sorte d’entente avec leurs clients, refusant par exemple d’appliquer les
hausses décidées par les fournisseurs. Cette confiance se tisse au cœur des
interactions sociales. La perspective est balisée par Georg Simmel [1999, p.
355-357] lorsqu’il enseigne que « l’état intermédiaire entre savoir et
non-savoir sur autrui » qui définit la confiance finit par se dilater en
exigeant une meilleure connaissance « des traits de caractère personnels » dans
les transactions, y compris marchandes. L’interconnaissance reste donc
l’antichambre de la confiance. La dépendance de l’un à l’autre dans une
transaction commerciale n’est pas un handicap et l’intérêt commun se joue dans
les modalités d’activation des liens sociaux qui se tissent et se reconfigurent
sans cesse, reflet de l’ingéniosité des acteurs et de la densité des réseaux
sociaux au cœur desquels s’ancrent les liens économiques.
L’esprit entrepreneurial est irrigué par le sens que les
acteurs donnent à leur vie, la réussite devient l’ombre portée des défis, la
contre-culture devient un atout dans le circuit commercial pour reprendre
l’analyse de Pascal Bruckner [ 2002, p. 56]. En effet, selon cet auteur, cet
atout forgé dans des contextes de résistance et de rejet « rappelle l’aptitude
des sectes les plus austères à édifier de gigantesques fortunes, les mormons
aux États-Unis, les jaïns en Inde, les mourides au Sénégal, comme s’il existait
une parenté profonde entre les deux univers de l’idéal ascétique et de
l’abstraction monétaire ».
Les mouvements de femmes : de
l’espace domestique à l’espace politique
L’extension et l’aggravation de la pauvreté ont mis en relief
le rôle des femmes dans la mobilisation des ressources de l’économie
domestique. Les jeunes filles y sont présentes précocement. L’espace domestique
des quartiers pauvres est devenu le cadre de services domestiques payants
qu’elles gèrent :
nourriture adaptée aux petites bourses, étalages de fruits et
légumes de second choix vendus en plus petites portions, de pains secs, de
friperie, entretien des vêtements, coiffure, etc.
Les femmes (fonctionnaires ou non) ont pris le chemin de
l’Asie, des États-Unis et de l’Europe pour alimenter les magasins installés
dans les grandes artères des villes africaines. Les réseaux de femmes se
généralisent tout en se spécialisant. Nana-benz béninoises ou togolaises,
driankés sénégalaises,
pélerines-commerçantes (qui vont à la Mecque pour faire du commerce), des
femmes d’affaires de toutes sortes prennent un poids de plus en plus important.
En réalité, en tant que piliers de la famille, ce sont elles qui constituent
les canaux de redistribution de l’économie informelle. Leur tendance à faire
des dépenses excessives pour les cérémonies familiales doit être replacée dans
le contexte d’une économie sociale et solidaire comme un investissement dans le
capital social.
Aujourd’hui que le leadership féminin se décentre, les prétendantes
au pouvoir politique sont plus nombreuses et ont perdu beaucoup de leurs
complexes.
Le pouvoir économique des femmes se traduit socialement et
balise leur accès aux décisions.
Mutuelles de crédit et de santé :
un impact économique et social qui s’étend
Le mouvement mutualiste d’aujourd’hui ressortit d’une
tendance plus générale qui voit émerger de multiples structures d’encadrement
et d’économie solidaire un peu partout en Afrique de l’Ouest, dans le contexte
du désengagement de l’État en matière de services sociaux. Les mutuelles, qui
sont venues s’ajouter à des formes plus traditionnelles d’assistance et de
solidarité financière et sociale, se développent et accompagnent les acteurs
populaires dans leurs entreprises. Leur multiplication soutient l’activité
productive de survie des ménages. Elles représentent un lieu de socialisation
et de développement de la culture d’entreprise. Deux contraintes sont à noter :
d’abord, la faiblesse du montant des crédits attribués qui finissent par
représenter une débauche d’énergie sans commune mesure avec les surplus
dégagés; ensuite, les taux d’intérêt cumulés restent plus élevés que ceux des
banques classiques. Aux mutuelles d’épargne et de crédit, s’ajoutent désormais
les mutuelles de santé et celles d’accès à l’habitat. L’émergence d’une
mutualité multiforme contribue à mobiliser les ressources et à étendre l’accès
à des soins de qualité. Elle s’est faite dans un contexte de changement des
besoins et de déficit de l’offre.
Les associations de migrants
internationaux : des acteurs qui reflètent la transnationalisation des sociétés
ouest-africaines
Les jeunes renoncent à l’idéal de réussite sociale par les
longues études, l’accès aux hautes fonctions bureaucratiques ou
technocratiques. C’est le règne de l’appât du gain immédiat. Avec la complicité
de leurs parents, ils aspirent presque tous à migrer aux USA, en Italie ou dans
d’autres pays européens pour ensuite investir chez eux dans l’immobilier, le
commerce et prendre en charge significativement les dépenses de leur famille
d’origine. Les jeunes urbains sont devenus les premiers candidats à la
migration internationale. Pour cela, ils font du taqale (bricoler) et mobilisent plusieurs types
de ressources pour financer leur départ. Les billets « arrivée-payés » sont
proposés à leurs parents par des intermédiaires qui demandent en gage un titre
foncier appartenant à l’un des membres de la famille. Dans de nombreuses zones
rurales et urbaines, les familles survivent grâce aux flux financiers des
migrants vers leur famille d’origine. Dans les bassins d’émigration les plus
importants, les migrants sont les premiers bailleurs de fonds de leur localité
d’origine. Ils organisent des tontines, des associations de développement pour
réaliser les infrastructures et les équipements indispensables au
décloisonnement de leur village.
De plus en plus, et c’est très intéressant, les associations
d’émigrés contribuent largement au développement de leurs régions d’origine. À
Touba, l’une d’entre elles vient d’ouvrir un hôpital qui a coûté 6 milliards de
francs CFA, non compté les travaux bénévoles. Dans la vallée du fleuve Sénégal
dont le Mali, la Mauritanie et le Mali se partagent les rives, et dans
plusieurs villes d’Afrique de l’Ouest, elles financent des infrastructures dans
les villages et les quartiers.
La contribution des flux financiers provenant des migrants
dans le cadre de leurs associations ou individuellement a, à présent, dépassé
l’aide au développement dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Les organisations de producteurs
ruraux : une mise en réseau esquissée mais inachevée
C’est à la fin des années soixante-dix que les organisations
de producteurs ruraux ont commencé à émerger en Afrique de l’Ouest dans un
contexte de sécheresse cyclique et de baisse du prix des matières premières
agricoles sur le marché mondial. Elles se multiplient à présent à l’échelle
locale, nationale et infra-régionale, et ont pris conscience de la nécessité de
se mettre en réseaux pour influencer les politiques agricoles, des États
jusqu’à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), développer les capacités des
producteurs et préserver l’exploitation agricole familiale. L’Association
nationale des organisations de producteurs agricoles de la Côte-d’Ivoire
(ANOPACI), la Fédération nationale des organisations de producteurs du Burkina
Faso (FENOP), l’Association des organisations professionnelles paysannes du
Mali (AOPP), la Coordination de la plate-forme paysanne sahélienne du Niger, la
Fédération des unions de producteurs du Bénin, le Conseil national de
concertation des ruraux (CNCR)
au Sénégal et la plupart des organisations de producteurs
cultivent à la fois des valeurs de dialogue et de résistance et tentent de
constituer un véritable mouvement social. Le Réseau des organisations paysannes
et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) et le Réseau des
chambres d’agriculture de l’Afrique de l’Ouest tentent de les fédérer dans la
perspective d’une véritable intégration régionale et de développer des
partenariats divers. Les organisations de producteurs ont leurs experts et
leurs négociateurs et sont désormais très informées des questions qui
concernent leurs intérêts.
La nouvelle catégorie de «
bénévoles » dans les services publics ou « quand le formel s’informalise
»
L’« informalisation » du secteur formel est illustrée par
l’émergence dans de nombreux secteurs (santé, justice, municipalités) d’agents
dits bénévoles qui traduisent la précarisation de l’emploi à la suite des plans
d’ajustement structurel en Afrique. Ce nouveau secteur informel au cœur des
services étatiques favorise la corruption, car les pratiques d’arnaque se font
surtout au détriment des usagers qui finissent par se faire à ce jeu. Ce corps
de volontaires non salariés joue un rôle indispensable au fonctionnement des
services étatiques. S’insérer comme bénévoles est une stratégie d’entrée sur le
marché de l’emploi. Le dit bénévole propose gratuitement ses services pour
faire connaître ses capacités et sa disponibilité et s’insère par le bas grâce
à cette infiltration du marché de l’emploi. Ces stratégies concourent à la
privatisation de pans entiers de l’État.
Dans certains pays comme le Sénégal, leur principale
stratégie d’accès à la titularisation est la grève de la faim.
Au total, on observe une diversité des sphères et des acteurs
innovateurs, mais aussi leur cloisonnement et leur peu de reconnaissance par
les politiques publiques. C’est dans la contrainte que la créativité et
l’innovation sont les plus fortes. Les groupes sociaux les plus impliqués
socialement dans l’économie domestique font une irruption massive dans la
mobilisation de ressources de plus en plus importantes. Sous ce rapport,
omniprésentes dans tous les secteurs et jouant un rôle central dans la
distribution et la construction des liens sociaux, les femmes constituent des
piliers de l’économie sociale. Leurs initiatives, souvent considérées au
premier degré comme du gaspillage et comme contre-productives, sont en réalité
le moyen de renforcer et de pérenniser la sociabilité.
L’économie ouest-africaine est en général une économie de
réseau et sa finalité est sociale et solidaire; mais, paradoxalement, sa mise
en réseau est difficile. Le goût de la faction reste donc un handicap majeur.
Dans différents pays, les fédérations se font et se défont au gré des logiques
fractionnelles, reflet de stratégies individuelles ou de petits groupes visant
à se positionner de manière singulière dans le champ de l’intervention pour le
développement. Cette situation est entretenue par le brouillage introduit par
les bailleurs de fonds dont les grilles d’analyse et les définitions des
politiques de soutien sont parasitées par l’affichage de normes qui visent
manifestement à asseoir leur contrôle sur les acteurs organisés. Dans un tel
contexte, les dynamiques collectives impulsées par la mise en réseau ne
procèdent pas de la solidarité des groupes de pairs. Elles instrumentalisent
les espaces solidaires à des fins de reproduction de groupes sectaires, donc de
clubs fermés.
Les réseaux ne fonctionnent pas de manière optimale. Leur
émergence reste étroitement liée aux enjeux projetés par des intervenants
externes qui, par l’allocation de ressources financières ou matérielles, ont
une influence sur la configuration du mouvement associatif. Cependant, les
dynamiques fédératives sont conduites par des leaders autonomes et conscients
de la nécessité de constituer des contre-pouvoirs face à des politiques
publiques fortement inspirées par les hautes sphères de la finance
internationale.
CONCLUSION : L’ÉCONOMIE SOCIALE SOLIDAIRE ENTRE AUTONOMIE ET
DÉPENDANCE VIS-À -VIS DU SECTEUR FORMEL
L’économie sociale et solidaire pourrait être définie sous un
angle africain à partir de plusieurs caractéristiques simples que la recherche
devrait contribuer à approfondir pour lui permettre de sortir de
l’intellectualisme et du milieu du développement qui semblent avoir le monopole
de la production et du commerce des idées.
Elle est issue d’une tradition d’affaires dans des secteurs non
encadrés et non subventionnés (
nana-benz du Togo et du Bénin,
allaji du Nigéria, du Mali, du
Burkina, de la Côte-d’Ivoire, etc.), de ces commerçants et transporteurs qui
construisent de la richesse en activant les solidarités à partir de leur
lignage, de leur ethnie et de leur confrérie religieuse ou parfois à partir de
positions de rentiers issues de systèmes d’alliance tissés avec l’État. Sans
qu’on puisse parler d’un souci de l’intérêt général, ces acteurs surfent dans
leurs groupes d’appartenance, y puisent leurs ressources, contribuent à
l’insertion et à l’autonomisation de leurs cadets dans un processus de
redistribution inégalitaire certes, mais inscrit dans des rapports d’échange
personnalisés. Le slogan « Le franc, la grâce et la reconnaissance sociale »
prend ici tout son sens. Le processus d’accumulation replace l’acteur dans ses
groupes d’appartenance. Cet acteur mobilise ses ressources de manière
sélective, il ruse avec sa clientèle, fraude quand il le peut, tout en assurant
une redistribution partielle car c’est son insertion dans des réseaux sociaux,
son empathie
[3] et son
entregent qui restent la meilleure garantie du succès de son
entreprise.
Cette économie ne s’embarrasse pas des normes du modèle
officielet produit ses propres règles et codes de conduite, elle mobilise des
acteurs qui développent des activités articulées les unes aux autres et
fonctionne sur la base des relations personnelles (familiales, claniques,
religieuses). Son système de production, d’accumulation et de redistribution
est souvent de type communautaire ou réticulaire. Exigeant moins de prérequis
(finances, qualification professionnelle, etc.), cette économie implique un
système de prise en charge sociale défini par la communauté et produit diverses
plus-values matérielles (économiques, financières) et immatérielles (sociales,
politiques, symboliques, etc.). La finalité de l’économie sociale n’est pas
axée uniquement sur le profit, mais prend en compte les différentes dimensions
de la cohésion sociale. Elle est le lieu par excellence d’invention de
nouvelles valeurs productives et redistributrices, et elle est par conséquent
capable de s’associer à l’élaboration de nouvelles politiques économiques et
sociales.
Alors que, pour l’administration et les autorités publiques, la
norme que devient l’économie sociale est anormale, cette dernière se déploie
dans des secteurs très importants pour la vie économique et sociale et mobilise
un nombre croissant d’acteurs. Cette économie est de plus en plus en phase avec
la culture dominante des gens. En cela, elle représente un modèle économique et
social alternatif au modèle qui est politiquement dominant parce qu’il relève
de la logique de l’État, mais qui est en fait dominé socialement. Le modèle a
ses symboles, ses principes, ses valeurs, ses pratiques. La culture
wolof
[4], comme les
autres cultures de l’Afrique de l’Ouest, a secrété des proverbes et des
catégories émiques qui disent l’esprit du modèle et son autonomie : « Toq-toqmo
gën yureet, yureet moom, peng rek » – il vaut mieux accumuler goutte à goutte
qu’avoir tout, tout de suite au risque de voir la source se tarir. Autrement
dit, l’économie dont on parle a engagé un processus de reconstruction sociale
et politique. Mais ce qu’il faut souligner, c’est qu’elle est en concurrence
avec le modèle dominant et choisit le rapport qu’elle instaure avec lui (la
modernité économique, en particulier, n’est pas purement et simplement rejetée,
mais elle est « domestiquée » et appropriée : de nombreux biens et services «
découvrent » de nouvelles fonctions… ). Cette réflexion pose la question de
fond du rapport entre autonomie et dépendance qui constitue le paradoxe sur
lequel cette économie fonctionne. L’économie sociale est ainsi le creuset de la
construction d’un nouveau projet de société, à supposer qu’elle ne s’inscrive
pas dans un projet de société déjà existant.
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[1]
Derem ak ngerem a été
forgé en langue wolof pour désigner les attributs d’une grande personnalité de
la confrérie musulmane mouride, Serigne Fallou Mbacké, qui a été le premier
disciple ayant connu une réussite exceptionnelle dans les affaires. Sa richesse
et sa générosité étaient légendaires auprès de ses contemporains. On dit qu’il
possédait des sacs de billets et de pièces d’or stockés et aimait distribuer
avec faste.
Derem vient sans doute du
dirham, la monnaie arabe, mais il est employé couramment localement pour parler
du franc;
ngerem veut dire
reconnaissance en wolof.
Borom derem ak
ngerem signifie « celui qui a l’argent et de la reconnaissance
sociale ». Dans ce contexte, la reconnaissance s’adresse à Ahmadou Bamba,
fondateur de cette confrérie, et à Dieu; et pour les mourides en général, c’est
ce qu’apporte la redistribution. Le terme postule aussi implicitement
l’honnêteté de l’acquisition, donc une certaine éthique dans les
affaires.
[2]
La publication récente du livre de Joseph E. Stiglitz [ 2002]
confirme les critiques faites durant ces vingt dernières années au Fonds
monétaire international et à la Banque mondiale par de nombreux acteurs de la
société civile soucieux de réduire la pauvreté dans les pays en développement
et de trouver une alternative au carcan dans lequel ces institutions les
emprisonnent. Stiglitz écrit [p. 22] : « Quand les crises frappaient, le FMI
prescrivait des solutions certes “standard”, mais archaïques et inadaptées,
sans tenir compte des effets qu’elles auraient sur les habitants des pays
auxquels on disait de les appliquer [… ] Il y avait une ordonnance et une
seule. On ne cherchait pas d’avis différents. Le débat franc et ouvert était
découragé, on ne lui faisait aucune place. L’idéologie guidait la prescription,
et les pays étaient censés suivre sans discussion la ligne du FMI. Ces façons
d’agir m’atterraient. Pas seulement parce qu’elles donnaient souvent de mauvais
résultats. Elles étaient antidémocratiques. » Cet ex-économiste en chef et
vice-président de la Banque mondiale dénonce ce qu’il désigne lui-même comme
une hypocrisie des institutions de Bretton Woods : « Peu de gens aujourd’hui –
sauf ceux qui bénéficient personnellement de l’exclusion des produits des pays
pauvres – défendent cette grande hypocrisie : on prétend aider les pays en
développement alors qu’on les force à ouvrir leurs marchés aux produits des
pays industriels avancés, qui eux-mêmes continuent à protéger leurs propres
marchés. Ces politiques sont de nature à rendre les riches encore plus riches,
et les pauvres encore plus pauvres – et plus furieux » [Stiglitz, 2002, p.
23].
[3]
Selon le magazine québécois
Entreprendre [n°6, vol. 14,2001, p. 24], «
l’empathie est l’une des manifestations du respect. C’est la faculté de
s’identifier aux autres, la capacité de se mettre à leur place, de comprendre
ce qu’ils ressentent, de saisir leur point de vue, d’accepter les différences
et de reconnaître qu’on ne détient pas toujours la vérité. L’empathie est le
complément de l’écoute. Développer de l’empathie pour les autres demande de
l’être d’abord envers soi-même, d’apprendre à s’identifier à soi-même, à
mesurer ce que l’on éprouve au plus profond de soi ».
[4]
Ethnie majoritaire au Sénégal dont la langue est parlée ou du
moins comprise par au moins 85% de la population.