2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / C) Confiteor... non credo. Vade retro, religio (Au diable les essences et la religion !)
La religion, mode de croire
[1]
Danièle Hervieu-Léger
L’IMPÉRATIF RÉDUCTIONNISTE
La « définition » de l’objet qu’elle se donne et des notions
qu’elle met en œuvre à son propos constitue un point de passage obligé – et
pour mieux dire, préalable – d’une pratique de la sociologie digne de ce nom.
Les hésitations de la sociologie des faits religieux quant à la désignation de
son propre champ d’investigation (sociologie de la religion, sociologie des
religions, sociologie du religieux ?) donne une première indication de
l’importance que revêt dans son cas cet enjeu définitionnel, bien au-delà de la
question pratique de la délimitation d’un objet empirique particulier ou même
de la désignation d’un domaine de recherche spécifique. Cet enjeu n’apparaît
dans toute son ampleur que si l’on se souvient que la question de la religion
fut, dès l’origine de la pensée sociologique, inséparable de celle de l’objet
de la science sociale comme telle. Les pères fondateurs de la sociologie
avaient assigné à la discipline naissante la grande ambition d’établir les lois
et régularités qui régissent la vie en société. Tous se sont employés, à partir
d’orientations méthodologiques et de paradigmes théoriques au demeurant fort
différents, à tenter une mise en ordre générale d’un monde social qui se
présente à l’expérience commune comme un chaos inextricable. Un tel projet
impliquait – selon l’impératif formulé par Durkheim en introduction des
Règles de la méthode sociologique –
d’expliquer la vie sociale « non par la conception que s’en font ceux qui y
participent, mais par des causes profondes qui échappent à la conscience ». Il
requérait, du même coup, d’entreprendre le démontage critique systématique des
interprétations que les acteurs sociaux donnent de leurs actes et des
situations qu’ils vivent. Cette critique des expériences et des expressions
spontanées et « naïves » du monde social était évidemment inséparable de la
mise à plat des conceptions métaphysiques de ce monde, en particulier de celles
qui admettent et appellent une quelconque intervention extrahumaine dans
l’histoire.
Sur ces deux terrains, la sociologie entrait donc
inévitablement en collision avec la religion. Elle se heurtait d’abord à elle
en tant que la religion est un mode de construction sociale de la réalité, un
système de références auquel les acteurs recourent spontanément pour penser
l’univers dans lequel ils vivent et meurent. À ce premier titre, une certaine
critique de la religion fut (et demeure) un point de passage obligé du travail
d’objectivation des données immédiates de l’expérience sociale dans laquelle
les faits sociologiques sont englués. Mais la sociologie rencontra aussi la
religion en tant qu’elle est elle-même la formalisation savante d’une
explication du monde social qui, aussi loin qu’elle aille dans la
reconnaissance de la liberté de l’action humaine, ne peut concevoir au plus
l’autonomie du monde que dans les limites d’un projet divin qui la lui consent.
La visée critique de la sociologie se heurtait ainsi, de part en part, à
l’ambition qu’a toute religion de donner un sens total au monde et de
récapituler la multiplicité infinie des expériences humaines. Le problème se
compliquait encore du fait que la religion est un objet dont l’existence est
proprement déterminée par la définition qu’il donne de lui-même, et dont la
manifestation est commandée par cette autodéfinition. La religion sait et dit
en effet ce qu’est la religion. D’une certaine façon, l’objet tout entier se
donne dans ce discours qu’il tient sur lui-même : un discours qui heurte donc
de plein fouet le projet critique de la sociologie et son refus de prendre pour
argent comptant les interprétations produites par les acteurs sociaux
eux-mêmes.
Dans ce choc entre le projet unificateur des sciences sociales
naissantes et la vision unifiante des systèmes religieux, la sociologie ne
pouvait donc se définir que comme une entreprise de déconstruction rationnelle
des totalisations religieuses du monde. Et de cette situation découle un
paradoxe majeur :
« définir » l’objet consiste moins – s’agissant de la religion
– à identifier ce qui fait la spécificité singulière de cette réalité sociale
par rapport à d’autres réalités sociales qu’à la vider de sa consistance propre
en en faisant, sous une forme ou sous une autre, la métaphore d’autre chose que
d’elle-même. La sociologie rapporte la religion à des logiques symboliques et à
des représentations collectives, à des contraintes sociales cristallisées dans
des croyances, à des jeux de pouvoir et de domination, etc. Elle la rabat
inévitablement, pour dire les choses autrement, sur le politique, ou bien elle
l’absorbe – ce qui n’est pas exclusif de la « réduction » politique – dans une
sociologie de la connaissance. Poussons les choses jusqu’au bout : la
sociologie ne se saisit jamais de la religion qu’en s’engageant à dissoudre son
objet, et la reconnaissance qui lui est accordée dans le champ des sciences
sociales est strictement gagée sur cette « réduction d’objet » qu’elle
promet.
Cette particularité explique, pour une large part, la position
très ambiguë qui fut longtemps celle des sociologues des religions dans la
communauté savante des sociologues, et le soupçon qui s’exerçait encore, dans
un passé qui n’est pas si lointain, à l’égard d’un intérêt de recherche
toujours suspect de témoigner d’une connivence extra-scientifique avec un objet
auquel cet intérêt même donne consistance
[2]. Le « réductionnisme méthodique », qui est
arrachement de l’objet au discours des acteurs, est certes un moment nécessaire
de la démarche critique et vaut pour la sociologie dans son ensemble.
Mais cette démarche tend à prendre, dans le cas de la religion,
un sens à la fois théorique et normatif. Elle implique d’abord que la religion
se confond entièrement avec les significations et les fonctions sociales,
politiques, culturelles, symboliques qui sont les siennes dans une société
donnée. Elle suggère ensuite que la mise à jour de ces significations et de ces
fonctions correspond, en tant que telle, à la dynamique de la connaissance
scientifique, gagnant jour après jour sur les illusions de la connaissance
spontanée, première ou primitive, gagnant, autrement dit, sur la religion
elle-même.
Il ne s’agit donc pas simplement de résorber les illusions des
autoexplications spontanées, en renvoyant, par exemple, les attentes
messianiques à la misère réelle des peuples, ou les élans de la mystique aux
frustrations sociales et politiques des intellectuels déclassés. Il s’agit bien
de dissoudre l’objet lui-même, en tant qu’il est l’illusion par excellence :
que reste-t-il en effet de ces attentes, ou de ces élans, lorsqu’ils sont
passés au laminoir de la critique sociologique, sinon les résistances
subjectives que les acteurs opposent à l’explication exogène, et qui peuvent
elles-mêmes être décodées dans les mêmes termes ? L’expérience religieuse
elle-même, dans sa constitution la plus intime, n’intéresse la sociologie que
pour autant qu’elle se donne dans un langage qui puisse lui-même être rapporté
à des formes de vie correspondant à des configurations sociales et historiques
identifiables par une science sociale. La question de la vérité du croire, qui
fait partie intégrante d’un questionnement philosophique sur la religion, est
étrangère au sociologue. Celui-ci ne peut assumer, dans le champ sociologique
tel qu’il est et tel qu’il s’est historiquement constitué, sa prétention à la
scientificité sans postuler en même temps que l’explication des faits religieux
sur le terrain du social – non pas celle qu’il produit, mais celle qu’il vise –
est une explication sans reste, et que si reste il y a aujourd’hui, il cédera à
un raffinement à venir des concepts et des outils de la sociologie.
Je n’ai, pour ma part, aucune espèce de réserve à prendre en
charge cette proposition (simplifiée) qui semble relever d’un positivisme d’un
autre âge. Mais je ne peux le faire, précisément, que parce que je tiens tout
aussi fermement et en même temps le principe selon lequel le « point de vue »
sociologique – en fonction duquel cette proposition prend son sens – ne saurait
prétendre « épuiser » l’objet dont il se saisit. Non seulement parce que
d’autres sciences humaines et sociales (la philosophie, la psychologie,
l’histoire, la linguistique, etc.) font valoir d’autres points de vue, dont la
distance même qu’ils entretiennent entre eux et avec le point de vue
sociologique restitue la complexité de l’objet et atteste du même coup de sa
définitive irréductibilité
[3]. Mais parce que le point de vue des acteurs eux-mêmes
– aussi sérieusement incorporé qu’il puisse être par une sociologie
compréhensive – n’est jamais dissous par le traitement analytique auquel il est
soumis. Ajoutons que cela ne vaut pas seulement pour cet objet singulier qu’est
la religion, mais, dans la perspective adoptée ici, pour tous les objets de la
sociologie. Chaque point de vue pris sur le réel est fondé à revendiquer son
ambition réductrice. Mais cette revendication elle-même ne peut être tenue
sérieusement que si elle sait en même temps la limite ultime que lui oppose la
complexité du réel. La religion des sociologues est un objet sociologique, donc
« réductible » à ses composantes et dynamiques sociales.
Mais elle n’est pas la religion même, et elle échappe à ce
titre – et sans recours – à une réduction dont elle fait indéfiniment reculer
l’horizon.
L’ENJEU DE LA « DÉFINITION »
Il fallait poser rapidement ces préliminaires – au demeurant
fort peu originaux – pour situer plus précisément les conditions dans
lesquelles s’est posé le problème de la « définition » sociologique de la
religion. Jusqu’à la fin des années soixante, on peut considérer que la
rencontre du postulat réductionniste évoqué plus haut et du paradigme de la
perte religieuse inéluctable des sociétés modernes, qui fondait toutes les
théories de la sécularisation dans leurs diverses variantes, a permis en fait
d’éluder la question de la définition.
Doublement vouée à la disparition – du fait à la fois du
travail critique des sociologues et du mouvement irrépressible de
désenchantement du monde dans lequel ce travail s’inscrit pour sa part, la
religion n’était un objet que l’on ne saisit qu’« en arrière », en se
retournant vers ce qui survit encore d’un arrière-monde traditionnel dans les
sociétés entrées dans la modernité. Rien n’interdisait, dans ces conditions, de
se contenter de saisir comme des objets religieux ce que la société désigne
elle-même comme tel, au besoin en rattachant à cet ensemble des manifestations
du croire (dans l’ordre du politique, de la science, de l’art, etc.)
présentant, sur le mode analogique, des affinités avec ces faits
religieux
[4]. Ou bien
encore, prenant acte de l’impossibilité d’isoler l’« élément religieux » de
l’ensemble des réalités sociales avec lesquelles il est tissé, on pouvait
admettre de s’attacher seulement « au champ que s’attribue chaque
religion
[5] ».
La bizarrerie épistémologique et méthodologique qui consistait
à subordonner l’investigation sociologique aux découpages que prescrit l’objet
lui-même et/ou que la société lui prescrit préoccupait moins ceux qui
formulaient ces recommandations à destination de leurs étudiants dans les
années soixante que la redoutable dérive essentialiste que portait, à leurs
yeux, tout effort pour « isoler » un objet religieux propre, en l’arrachant du
même coup à la trajectoire historique de sa disparition annoncée. La formule
comportait, par ailleurs, de gros avantages pratiques, à condition toutefois de
s’en tenir aux religions historiques dont, précisément, la qualification comme
« religions » n’est pas socialement contestée. Cette solution économique
apparaissait d’autant plus justifiée que la définition en question – ordonnée
uniquement à la qualification sociologique d’objets inscrits dans une réalité
historique finie – n’était pas destinée à l’identification d’émergences
religieuses que le cadrage séculariste de la pensée sociologique déclarait
(sauf régressions irrationnelles évidemment imaginables) non plausibles par
définition.
DES PRODUCTIONS RELIGIEUSES DE LA MODERNITÉ À LA RELIGION POUR
MÉMOIRE
C’est au tournant des années soixante-dix que le paysage
intellectuel de la discipline qui ordonnait le point de vue pris sur la
religion change radicalement. Ces années sont celles de la découverte, au sens
large, des dynamiques croyantes de la modernité elle-même, au-delà de la
trajectoire supposée inéluctable du désenchantement rationnel. On ne reviendra
pas ici sur les logiques économiques, sociales, politiques et culturelles qui
président à ce que l’on peut considérer, rétrospectivement, comme un véritable
retournement. Le fait est là : après des années occupées à décliner sous toutes
ses formes le paradigme de la sécularisation, tous les chercheurs s’engagent,
ces années-là, dans une vaste révision du modèle de l’incompatibilité et de
l’exclusion mutuelle qui gouvernait jusque-là l’analyse des rapports entre la
religion et la modernité. Des débats sur la religion dite « populaire » engagés
dès le début des années soixante-dix jusqu’aux recherches récentes sur les
croyances contemporaines, on aborde dans des termes nouveaux la question des
rapports entre les expériences religieuses des individus, les institutions
sociales du religieux et la modernité. Le retour en force de la religion sur la
scène publique au cœur même des sociétés occidentales – là où la privatisation
du religieux était supposée être la plus avancée –, la mise en évidence, à
travers l’explosion des nouveaux mouvements sociaux, des investissements
croyants liés à la mobilisation politique et culturelle, la dispersion des
croyances révélées par la montée des religiosités parallèles et des nouveaux
mouvements religieux : tous ces phénomènes battent en brèche l’idée d’une
modernité « rationnellement désenchantée », définitivement étrangère à la
religion. On découvre au contraire l’ampleur de la prolifération des croyances
dans des sociétés soumises, du fait de la rapidité du changement dans tous les
domaines, à la tension d’une permanente incertitude. On découvre, sous le chef
des « religions séculières », les hybridations en train de se faire entre
valeurs séculières et éléments issus des religions constituées et socialement
qualifiées comme telles
[6].
En même temps qu’émerge un vif intérêt pour les formes de
religiosité associées à l’individualisme moderne, la voie s’ouvre pour une
nouvelle lecture des rapports entre religion et politique, et entre
institutions religieuses et État. La dispersion des croyances et des conduites
d’une part, la dérégulation institutionnelle du religieux d’autre part, sont au
centre de la mise en perspective de la religion et de la modernité. Cette
conversion des esprits prend parfois l’allure d’une torsion du bâton dans
l’autre sens. On ne voyait plus – sous la domination du paradigme de la perte
religieuse des sociétés modernes– de religion nulle part. On découvre désormais
du « sacré » partout : des manifestations sportives aux concerts de rock, rien
n’échappe à la problématique devenue envahissante du « retour du religieux ».
Reste, par-delà ces excès compensatoires, qu’on cesse de penser la religion à
travers le prisme exclusif du désenchantement rationnel, et qu’on s’intéresse
de plus en plus aux processus de décomposition et de recomposition des
croyances qui donnent un sens à l’expérience subjective des individus. On
s’attarde alors sur la singularité des constructions croyantes individuelles,
sur leur caractère malléable, fluide et dispersé, en même temps que sur la
logique des emprunts et réemplois dont font l’objet les grandes traditions
religieuses historiques. À travers la thématique du « bricolage », du «
braconnage » et autres « collages », on s’engage progressivement dans la voie
d’une nouvelle description du paysage croyant de la modernité.
Dans ce contexte, le problème de savoir s’il est possible de
reconnaître la pluralité et la singularité des agencements du croire dans la
modernité sans renoncer pour autant à rendre intelligible le fait religieux
comme tel prenait évidemment une densité nouvelle. Toutes les réponses à cette
question ont rencontré, sous des formes diverses, l’enjeu de la « définition »
de la religion. Un long débat opposa sans issue les « extensivistes », qui
s’accordaient avec T.Luckmann [1967] pour embrasser dans la religion des
sociétés modernes toute la nébuleuse des croyances qui constituent le « cosmos
sacré des sociétés industrielles », et les « restrictivistes », tenants plus ou
moins intransigeants d’une définition substantive de la religion impliquant la
référence nécessaire à une puissance surnaturelle et l’existence de pratiques
spécifiques permettant d’entrer en contact avec elle
[7]. Rétrospectivement, l’ampleur de la
littérature à laquelle cette discussion donna lieu apparaît inversement
proportionnelle à sa fécondité théorique. Il est inutile de reprendre ici le
cycle sans fin des critiques incriminant soit la dilution des croyances «
proprement religieuses » dans le magma mal joint des systèmes de signification
traités comme des équivalents fonctionnels de la religion, soit
l’ethnocentrisme invincible des définitions substantives alignant tous les
faits déclarés religieux sur les canons de l’institution spécialisée du
christianisme
[8]. Seule
en sortit renforcée la conviction des chercheurs qui affirmaient, contre toute
entreprise de « définition » de la religion en soi, le primat d’un point de vue
construit et délibérément volontariste, permettant d’identifier, dans la
multiplicité non maîtrisable des faits de croyance, des dispositifs spécifiques
d’organisation du croire, pouvant donner lieu, éventuellement, à des formes
inédites ou non de « communalisation religieuse ».
L’existence d’une référence à la légitimité d’une mémoire
autorisée (d’une « tradition ») permettant de représenter et de tirer des
implications pratiques de la continuité d’une lignée croyante reconnue,
imaginée, voire inventée, a constitué pour moi le fil rouge d’une telle
entreprise. Dans La Religion pour
mémoire [ 1993], je proposais de faire du lien particulier de
continuité que la religion établit toujours entre les croyants des générations
successives le principe d’une mise en perspective sociologique des faits de
religion. Je choisissais donc de m’attacher, pour parler de « religion », aux
spécificités d’un mode du croire, sans préjuger du contenu des croyances qui en
sont l’enjeu.
Contrairement au point de vue le plus courant qui identifie des
croyances religieuses par le fait qu’elles font référence à une puissance
surnaturelle, à une transcendance ou à une expérience qui dépasse les
frontières de l’entendement humain, cette approche « désubstantivée » de la
religion ne privilégie aucun contenu particulier du croire. Elle fait
l’hypothèse au contraire que n’importe quelle croyance peut faire l’objet d’une
mise en forme religieuse, dès lors qu’elle trouve sa légitimité dans
l’invocation de l’autorité d’une tradition. Plus précisément, c’est cette mise
en forme du croire qui, comme telle, constitue en propre la religion. « Comme
nos pères ont cru, nous aussi nous croyons. »
Cette formule, qui peut s’exprimer en des versions diverses,
donne la clé du point de vue que l’on choisit de prendre ici sur les faits «
religieux ». La croyance se dessine comme « religieuse » dès lors que le
croyant met en avant la logique d’engendrement qui le conduit aujourd’hui à
croire ce qu’il croit.
Si l’invocation formelle de la continuité de la tradition est
essentielle à toute « religion » instituée, c’est parce que cette continuité
permet de représenter et d’organiser – dès lors qu’elle est placée sous le
contrôle d’un pouvoir qui dit la mémoire vraie du groupe – la filiation que le
croyant revendique.
Celle-ci le fait membre d’une communauté spirituelle qui
rassemble les croyants passés, présents et futurs. La lignée croyante
fonctionne comme référence légitimatrice de la croyance. Elle est également un
principe d’identification sociale : interne, parce qu’elle incorpore les
croyants à une communauté donnée; externe, parce qu’elle les sépare de ceux qui
ne le sont pas. Une « religion » est, dans cette perspective, un dispositif
idéologique, pratique et symbolique par lequel est constitué, entretenu,
développé et contrôlé le sens individuel et collectif de l’appartenance à une
lignée croyante particulière. Ce choix place donc au centre de l’étude du fait
religieux l’analyse des modalités spécifiques selon lesquelles celui-ci
institue, organise, préserve et reproduit une « chaîne de la mémoire croyante
». Le point de vue strictement sociologique revendiqué ici – dans son ambition
et dans sa limite – consiste à saisir la religion comme fait social, à travers
les effets de communalisation qu’elle produit.
L’hypothèse principale qui traverse
La Religion pour mémoire est qu’aucune
société, fût-elle inscrite dans l’immédiateté qui caractérise la modernité la
plus avancée, ne peut, pour exister comme telle, renoncer entièrement à
préserver un fil minimum de la continuité, inscrit, d’une façon ou d’une autre,
dans la référence à la « mémoire autorisée » qu’est une tradition. Cette
hypothèse permet de dépasser l’opposition classique entre les sociétés
traditionnelles où « la religion est partout » et les sociétés modernes où la
religion se concentre dans une sphère spécialisée vouée par la logique de la
rationalisation à un effacement toujours plus poussé. Elle offre surtout la
possibilité d’analyser quelques-unes des modalités de l’activation, de la
réactivation, de l’invention ou de la réinvention d’un imaginaire religieux de
la continuité dans des sociétés modernes massivement sécularisées.
Entendons bien que l’outil de pensée que je présente ici de
façon raccourcie ne prétend évidemment pas épuiser le mystère social de la
religion.
Il a pour seule vertu – s’il en a une – d’aider à situer les
faits religieux dans des configurations sociales et historiques déterminées au
sein desquelles ces faits de religion émergent, prenant corps dans des groupes
humains, cristallisant des tensions et conflits qui les débordent, remplissant
un certain nombre de fonctions symboliques, cognitives et pratiques, et
produisant des effets sociaux repérables. Qu’il laisse échapper la question de
l’origine ou celle des fins ultimes de la religion est une évidence. Évidence
dont je m’accommode d’autant mieux que cette double question n’entre pas, selon
moi, dans l’ambition de la science sociologique. La seule interrogation qui
relève, dans cet ordre, du programme de la sociologie – et spécifiquement de la
sociologie des religions – est celle des solutions que des individus et des
groupes concrets, pris dans des situations historiques déterminées, élaborent
et mettent en œuvre pour leur compte propre (en fonction de leurs aspirations,
intérêts, dispositions et expériences), afin de répondre à l’énigme que
constitue leur vie (et leur mort) en ce monde.
Peut-on, si l’on abandonne le terrain de l’origine
[9] et des fins, revendiquer
encore d’avoir mis au point une « définition » de la religion ? J’avoue
regretter, après coup, d’avoir employé moi-même ce mot en présentant ce qui
n’est rien d’autre qu’un point de vue raisonné, pris pour ordonner un ensemble
de phénomènes possiblement associés aux expressions contemporaines du
croire.
La formule prêtait en effet au malentendu. Loin de constituer
une réponse à la question impossible « qu’est-ce que la religion ?», la
proposition avancée dans ce livre signifiait seulement : « Voilà la perspective
que je choisis de prendre pour traiter d’un ensemble de manifestations qui
relèvent – au sens large
[10] – du croire contemporain. » Le fait que les
manifestations en question puissent être identifiées à partir d’une série de
traits – dont la référence à l’autorité légitime d’une tradition est la clé –
qui sont également repérables dans les grands systèmes du croire socialement
désignés comme « religions » me semblait justifier de prendre cette perspective
pour axe d’une mise en ordre du fait religieux en modernité. Non seulement je
ne revendique pas que cette perspective puisse atteindre à l’essence même du
fait religieux, mais je me place, par avance, en dehors d’une telle
revendication, qui sort, selon moi, de l’horizon de la sociologie.
LA CRITIQUE DE S. TRIGANO
Je suis parfaitement consciente que cette position de repli ne
me permet en rien de me tirer à bon compte de la critique vigoureuse à laquelle
S. Trigano soumet dans un livre récent le réductionnisme irréfragable de la
sociologie lorsqu’elle traite de la religion [ cf. Trigano, 2001]. Loin de considérer que la «
révision » du paradigme de la sécularisation, menée à partir d’une
considération plus fine de la dynamique des croyances, puisse sauver les
sociologues de la modernité religieuse de leur irrémédiable myopie, Trigano
considère, au contraire, que toutes les constructions théoriques récentes – et
notamment celles qui attestent que l’effacement des grands codes du sens mis en
forme par les institutions religieuses ne signifie ni l’effacement de la
croyance ni la disparition de toute forme de communalisation religieuse – ne
sont rien d’autre que des variations rhétoriques reconduisant, sous des formes
diverses, le présupposé fondateur des théories de la sécularisation quant à la
disparition de la transcendance dans les sociétés modernes. Ces reformulations
demeurent en effet ultimement prisonnières de cette pensée de l’autofondation,
de l’autonomie et de l’autosuffisance qui est la substance même de l’idéologie
moderne et le terreau de la pensée sociologique dans son ensemble. Pour
Trigano, cet enfermement est le péché originel de la sociologie des religions
et la clé de l’impuissance théorique radicale qui frappe tous ceux qui la
pratiquent. Ceux-ci, quoi qu’ils en aient, ne font rien d’autre que de répéter
à l’infini, à la suite des pères fondateurs qui en ont jeté les bases, les
éléments d’une « théologie négative » (matérialiste) de la religion, toujours
issue (comme toute bonne théologie négative) d’une démarche
analogique.
Ma propre tentative pour mettre en avant la centralité
qu’occupe la référence à la tradition dans la constitution religieuse du croire
s’inscrit à l’évidence dans la même logique de répétition, et elle conduit,
selon Trigano, à la même impasse : « L’indifférenciation de l’instance de la
religion, rabattue non plus sur le pouvoir comme chez Bourdieu, mais sur une
autorité chimérique et purement théorique : le “croire” ». La problématique de
la désinstitutionnalisation de la religion n’est rien d’autre, dès lors, qu’une
manière de reconduire subrepticement la théorie de la sécularisation en
difficulté. La déstructuration de la politique et de la religion à laquelle
conduit le recours au « croire » permet d’échapper à la réduction de la
religion à la politique.
Mais cet effort demeure vain, car « l’origine de la religion
(ou de la politique) reste inexpliquée, bien qu’elle se voie réinvestie par la
théorie avec la notion de “lignée croyante”. Mais, même alors, la référence à
cette lignée croyante est censée avoir été créée de toutes pièces et mise en
œuvre par l’agent humain » [ ibid., p.
241-247]. Fait suite à cette objection majeure une critique des présupposés
idéologiques « de genre post-moderne » qui gouvernent l’hypothèse de la
désinstitutionnalisation, et laissent supposer « que les hommes peuvent
concocter en toute liberté leur croire, en s’approvisionnant au super-marché
des croyances, en somme que le pouvoir n’est plus une instance ».
Point n’est besoin ici d’entrer dans un débat sur les limites
du bricolage et sur le sens donné exactement à la notion de
recomposition
[11]. Car
la pointe la plus sévère de la critique se trouve en amont :elle concerne la
méconnaissance sociologique de la source transcendante de la religion, dans le
fait qu’« on ne sait toujours pas d’où vient le sens ».
Pour échapper à ce péché et sortir de cette impuissance – pour
retrouver autrement dit, la part non réductible de la religion, délibérément
ignorée par la sociologie des religions –, Trigano en appelle à l’œuvre de
Mauss, seule théorie qui ait tenté, selon lui, de percer le mystère de
l’origine au fondement de toutes les structures sociales. La notion de don
pourrait en effet être l’outil d’un authentique renouvellement, dans la mesure
où elle est « totalement étrangère à l’éthique démocratique du partage
généralisé », et donc à la « volonté rationaliste et démocratique » que son
ambition de « rendre aux hommes la causalité de la transcendance qui leur
échappe et les opprime » prive de toute entrée dans l’intelligence de la
religion comme « objet sociologique intrinsèque » [
ibid., p. 258-268]. Mais l’occasion
est une fois de plus manquée, car si Mauss entreprend bien, toujours selon
Trigano, de penser le pouvoir du don, il se retrouve néanmoins prisonnier du
cercle tautologique de la théorie sociologique. Il met à jour le cycle du don
et du contre-don dans lequel l’individu est emporté, mais « la nature
inévitable du don reste toujours impensable ». La transcendance, origine
irrationnelle et mystérieuse, se trouve bien réintroduite, sous la forme du
don, au principe même du social, mais comme on ne sort jamais, où qu’on se
trouve, du cycle du don,« il est impossible que le don explique l’origine ». Le
mystère du « moment religieux », celui – si l’on suit le raisonnement de
Trigano – dans lequel se manifesterait le don pur, la grâce parfaitement
gratuite et complètement libérée du cycle de l’obligation qui reconduit une
fois de plus la question du don à celle du pouvoir, demeure donc
inconnaissable. Ce temps de l’attente, dans lequel se dit quelque chose de la
reconnaissance sociale de la source de tout don,« ouvre inéluctablement sur le
politique ». Une sociologie qui a partie liée avec l’affirmation moderne de
l’autonomie, et qui s’enchaîne par définition à une pensée du même et du plein,
nourrit par antithèse les problématiques de la pénurie, du manque, du besoin et
de la compensation. Elle est incapable de nourrir une approche de la religion
fondée au contraire sur le manque, sur le vide et donc sur les logiques de
l’émergence et de l’altérité : seule approche susceptible, selon Trigano, de
prendre en compte la présence de la transcendance au fondement d’un réel que
l’on cesserait de confondre avec la réalité sociale.
Cette critique ravageuse des ambitions manquées d’une
sociologie de la religion paralysée par son réductionnisme indéracinable
confondrait mieux les sociologues qui, selon Trigano, coopèrent, dans le
sillage des grands fondateurs, à l’indifférenciation et à la banalisation de
l’objet religion, s’il débouchait sur un programme de recherche empirique
véritablement consistant. Or S. Trigano se borne à proposer, à quelques pages
de l’épilogue final de l’ouvrage, de relire les classiques à partir du point où
chacun, prenant en compte la faille, le manque ou le surplus (l’étranger chez
Simmel, l’aliénation chez Marx, l’effervescence chez Durkheim, le Tout Autre du
charisme chez Weber ou la méconnaissance chez Bourdieu), marque la limite de la
réduction du social aux logiques du pouvoir [ ibid., p. 290]. Dans la mesure où Trigano doute
lui-même explicitement qu’un tel programme « serait encore de la sociologie »,
les sociologues banalement occupés à construire les faits religieux en tant
qu’ils sont des faits sociaux, à les comparer, à les interpréter en les reliant
à d’autres faits sociaux, et à restituer les logiques du social à partir de ce
qu’en livrent lesdits faits religieux, sont portés à laisser passer le vent
radical de la critique triganienne et à continuer à faire leur métier, autant
qu’ils le peuvent, avec les outils dont ils disposent et qu’ils s’efforcent
d’affiner.
JUSQU’OÙ PEUT-ON DÉSUBSTANTIVER ?
La rude sollicitation de Shmuel Trigano met peu en cause,
in fine, une pratique de la sociologie
qui ne prétend précisément pas à épuiser la réalité dont elle se saisit, mais
qui se borne à revendiquer la légitimité d’un point de vue pris sur cette
réalité à des fins de mise en ordre. Elle m’invite cependant, pour ma part, à
approfondir la signification du choix théorique qui a consisté à fonder ce
point de vue sur une radicale « désubstantivisation » des contenus du croire.
Je maintiens fermement que la neutralisation des contenus du croire, au profit
de la seule prise en compte des modes de légitimation qui sont à leur principe
(en l’occurrence, la référence à la continuité d’une mémoire autorisée,
c’est-à-dire d’une tradition), constitue un moment nécessaire de la démarche,
indispensable pour éviter de soumettre l’analyse à des évidences reçues en fait
de la référence toujours réactivée aux « grandes religions » (et plus
spécifiquement au christianisme). C’est la seule façon, par exemple, d’extirper
l’idée que l’affirmation de la croyance en un Dieu personnel (selon la question
rituellement posée par les enquêtes par sondage) permet, par elle-même, de
classer un individu comme « croyant religieux ». En fait, celui qui déclare
éprouver personnellement la présence divine dans la contemplation des beautés
de la nature ou dans la seule expérience intérieure, manifeste éventuellement
un tempérament mystique. Le caractère « religieux » de cette expérience demeure
indécidable, tant qu’aucune médiation assurant la mise en langage de cette «
évidence du sens » n’est invoquée par celui qui s’en prévaut.
En sens inverse, cet arrachement de la qualification religieuse
aux contenus validés par les « grandes religions » permet de faire servir
celle-ci à l’identification de manifestations croyantes formellement étrangères
à toute référence théologique : il permet donc d’échapper aux discussions
épuisantes (car finalement vaines) portant sur l’« authenticité religieuse »
des religions dites séculières. Il y a bien une façon religieuse – au plein
sens du terme – de croire dans la toute-puissance de la science ou dans
l’avènement inéluctable du communisme. Il y a des façons non religieuses de
croire en Dieu, à l’au-delà, à la communication possible avec les morts ou à la
réalité des miracles. La qualification des faits religieux, ainsi entendue, ne
tend pas à délimiter une classe spécifique d’objets pouvant être désignés comme
« religion », mais à repérer la présence – à des degrés de saturation divers –
des trait typiques du croire religieux dans n’importe quel objet social : on
peut parler de « religion », dans cette perspective, lorsque la présence de ces
traits est suffisamment massive pour fournir à l’objet en question le principe
général de son organisation croyante. Ainsi, il peut y avoir une « dimension
religieuse » de l’activité politique (ou de l’activité artistique, scientifique
ou autre) qui n’implique pas que cette activité, en tant que telle, puisse être
dite « religion ».
Mais cette activité le devient (au plein sens du terme) lorsque
la requête de la fidélité à la lignée des témoins (des héros fondateurs, des
pionniers, des classiques, etc.) finit par l’emporter, dans sa pratique et son
autodéfinition, sur tout autre principe de légitimation du croire.
Ces précisions étant données, il devient possible de revenir à
la question, très souvent posée, des contenus spécifiques du croire qui
auraient en propre de caractériser le religieux, au motif, par exemple, qu’ils
sont attestés dans tous les systèmes de croyances socialement reconnus comme
des « religions ».
Si l’on suit la démarche qui vient d’être proposée, on comprend
que la question « jusqu’où peut-on désubstantiver ?» doit être reformulée. Elle
porte, en fait, sur le point de savoir s’il est possible de repérer des
configurations du croire qui entretiennent une affinité manifeste avec le type
de légitimation offert par le mode religieux du croire. On peut se demander –
autre manière de dire les choses – si la référence à l’autorité légitimatrice
d’une tradition « attire », de façon significative, des contenus particuliers
du croire (en embrassant toujours – sous le chef du « croire » – non seulement
les croyances, mais également les pratiques ou les « états de corps » dans
lesquels ces croyances s’incarnent).
L’hypothèse que l’on se contentera ici d’énoncer, en manière de
conclusion provisoire, est que l’organisation religieuse du croire cristallise
en effet, de façon privilégiée, les représentations et pratiques dans
lesquelles les groupes humains – aussi bien que les individus – s’emploient à
inscrire leur existence présente dans une continuité imaginaire qui puisse lui
donner sens. La double question de l’origine et du statut de l’humain d’une
part, de la mort et de la survie après la mort d’autre part; la mise en récit
du parcours qui lie ces deux pôles de l’existence individuelle et collective;
la formalisation d’un garant transcendant de la continuité, qui incarne au
présent et/ou qui « prend sur lui » une aspiration à la permanence et à
l’immuabilité aiguisée (et même dramatisée) par la rapidité du changement et de
l’innovation, et par la remise en question des normes et certitudes partagées
qui en découle : toutes ces dimensions du croire que les grands systèmes
religieux articulent sont aussi les axes autour desquels s’effectuent les
recompositions contemporaines du croire.
Cette proposition ne prétend certes pas afficher une découverte
: toutes les définitions substantives de la religion font appel, d’une manière
ou d’une autre, à ces mêmes éléments récurrents. Le point essentiel ici n’est
certainement pas l’identification originale des pôles typiques d’une
organisation religieuse du sens. Ce qui importe plutôt, c’est le retournement
méthodologique que l’on propose d’opérer, en partant de la modalité
active du croire (la référence à la
continuité d’une tradition) pour identifier les contenus du croire qu’elle est
susceptible de susciter. Cette
démarche se distingue de celle qui consiste, en sens inverse, à faire de
l’invocation de la tradition une « expression » de contenus qui seraient par
eux-mêmes « religieux », « parareligieux » ou « analogiquement religieux
».
Si la distinction est importante, à mes yeux, c’est précisément
parce qu’elle rompt (mais sans contourner la question, comme le reproche
judicieusement S. Trigano aux sociologues) avec l’idée d’une présence
irréductible de la religion dans le social, dont il faudrait percer le mystère.
Elle met l’accent sur le travail de mise en
forme religieuse des contenus du croire qu’opère l’inscription
revendiquée (intellectuellement, symboliquement et pratiquement) dans une
lignée croyante quelconque. Ce travail – qui produit la constitution d’une
tradition se présentant comme ultimement fondatrice de la vérité d’un croire
dont en réalité elle émerge – n’est ni automatique ni inéluctable.
Il est – simplement – susceptible de se déclencher, au cœur de
n’importe quelle pratique sociale et dans n’importe quel groupe, à partir des
conditions sociales, politiques, économiques et culturelles qui président à
l’élaboration des représentations de la continuité nécessaires à ce groupe pour
se penser lui-même et pour penser le sens de sa pratique. Mais l’invocation de
la continuité – condition indispensable de la mise en sens de la vie sociale
autant que de la vie individuelle – ne passe pas inéluctablement et
exclusivement par une mise en forme religieuse de ce sens. Celle-ci n’est qu’un
des moyens possibles, parmi ceux qui permettent à un groupe (en fonction des
ressources symboliques disponibles, des conditions écologiques et économiques
de sa vie, des logiques historico-politiques qui définissent son identité,
etc.) de produire et de garantir les « évaluations fortes
[12] » requises par la constitution des
identités collectives et individuelles autant que par la préservation du lien
social. Cette approche ne constitue pas seulement une autre manière – très
délibérément revendiquée – de reformuler l’ambition invinciblement
réductionniste de la sociologie du religieux. Elle prolonge aussi la tentative
engagée pour penser ensemble l’effacement et les émergences de la religion dans
les sociétés modernes, en échappant à la fois au schéma classiquement linéaire
de la sécularisation et aux différentes versions théologiques du déni de la
perte que les limites de ce schéma ne cessent pas de réactiver.
·
BOURDIEU P., 1987, « Sociologues de la croyance et croyances de
sociologues »,
·
Archives de sciences sociales des
religions, n° 63-1, janvier-mars, p. 155-161.
·
HERVIEU -LÉGER D., 1993, La
Religion pour mémoire, Paris, Cerf.
·
– 1999, Le Pèlerin et le
Converti, Paris, Flammarion (coll. Champs, 2001).
·
– 2001, « Le christianisme en Grande-Bretagne : débats et
controverses autour d’une mort annoncée », Archives de sciences sociales des religions, n°
116, octobredécembre, p. 31-40.
·
LAMBERT Y., 1991,« La “tour de Babel”des définitions de la
religion », Social Compass, vol. 38,
n°l, mars, p. 73-85.
·
LUCKMANN T., 1967, The Invisible
Religion. The Problem of Religion in Modern Society,
·
New York, MacMillan.
·
PIETTE A., 1994, « Les religiosités séculières : une hybridité
exemplaire pour l’anthropologie du religieux », Social Compass, 41 ( 4).
·
– 2003, Le Fait religieux. Une
théorie de la religion ordinaire, Paris, Economica.
·
POULAT E., 1986, « Épistémologie »,
in GUILLAUME M. (sous la dir. de),
L’État des sciences sociales en
France, Paris, La Découverte.
·
ROBERTSON R., 1970, The
Sociological Interpretation of Religion, Oxford,
·
Basil& Blackwell.
·
TAYLOR Ch., 1999, Le Malaise dans
la modernité, Paris, Cerf (Bellarmin, 1992).
·
TRIGANO S., 2001, Qu’est-ce que
la religion ?, Paris, Flammarion.
·
WILSON B., 1982, Religion in a
Sociological Perspective, Oxford, Oxford University Press.
[1]
Je remercie Vincent Delecroix pour sa lecture attentive et ses
remarques précieuses.
[2]
On en trouvera un exemple particulièrement remarquable dans
Bourdieu [ 1987].
[3]
Remarquons au passage que l’ambition hégémonique qui travaille
les différentes disciplines lorsqu’elles revendiquent de se saisir « sans reste
» de l’objet religion constitue paradoxalement le butoir du réductionnisme
propre à chacune. Dans la tension dynamique qui les arc-boutent les unes aux
autres, les différentes approches enserrent l’objet dans un réseau
définitionnel, qui permet précisément de dépasser le projet d’accéder, en une
ultime et exclusive définition, à l’essence même de la religion. Comptent
alors, au premier chef, les variations qui restituent la portée de chacune
d’elles.
[4]
À la fin des années soixante, H.Desroche – que l’on peut
difficilement suspecter de n’avoir pas porté d’intérêt au religieux hors des
grandes religions instituées – recommandait néanmoins à ses étudiants de «
traiter comme religion ce que la société elle-même désigne comme telle, et par
extension, les phénomènes qui peuvent en être rapprochés ».
[5]
Poulat [ 1986, p. 400]. Ce n’est certainement pas un hasard,
par ailleurs, si ce même ouvrage place encore la sociologie des religions dans
une section consacrée aux « sciences religieuses » plutôt que dans sa section «
Sociologie ».
[6]
Piette [ 1994]. Pour une reprise critique des approches des «
religions séculières », voir Piette [ 2003].
[7]
Les représentants les plus déterminés de la posture
restrictiviste sont certainement (entre autres) les sociologues britanniques
B.Wilson [ 1982] et R.Robertson [ 1970]. La postérité de ce courant est à
rechercher aujourd’hui du côté des tenants intransigeants de la sécularisation
comme perte religieuse des sociétés modernes – ainsi S.Bruce dont l’ample
production décline régulièrement ce thème. Pour une vue d’ensemble de ces
débats propres à la sociologie britannique,
cf. D.Hervieu-Léger [ 2001].
[8]
Y. Lambert a proposé une bonne synthèse de ces débats dans « La
“tour de Babel” des définitions de la religion » [ 1991].
[9]
Sans exclure de s’attacher à une problématisation
sociologique du « dispositif de
déclenchement » de l’adhésion religieuse, mis en jeu, par exemple, dans la
structure élémentaire et intersubjective de la relation maître-disciple. Il y a
là un chantier à ouvrir, sur lequel je ne me suis pas engagée pour
l’instant.
[10]
Qui inclut non seulement les croyances, mais également les
pratiques, les langages, les gestes et les états de corps dans lesquels les
croyances sont inscrites et incorporées.
[11]
Je me suis employée, pour mon compte, à éclairer ces notions
dans
Le Pèlerin et le Converti [
1999].
[12]
L’idée que le lien social se soutient des choix qu’un groupe
humain quelconque est amené à opérer entre ce qu’il s’accorde à considérer
comme supérieur et ce qu’il identifie comme inférieur, entre ce qu’il définit
comme meilleur ou pire, désirable ou repoussant, etc., est développée