2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / C) Confiteor... non credo. Vade retro, religio (Au diable les essences et la religion !)
La « religion », objet sociologique pertinent ?
Patrick Michel
« J’ai peur de la patiente ténacité des choses qui ne crient ni
ne saignent, qui continuent férocement à remplir leur tâche inutile jusqu’à ce
qu’une vis, un ressort, le rouage d’un moteur se détraque : alors elles
s’immobilisent silencieusement, au milieu d’un mouvement, d’un geste, d’un pas,
et nous regardent fixement avec l’expression inquiétante et alarmée des morts.
»
Antonio Lobo ANTUNES, Connaissance
de l’enfer [ 1998, p. 277].
Un spectre hante le monde. Et c’est celui de la religion : «
Aujourd’hui de nouveau, aujourd’hui enfin, aujourd’hui autrement, la grande
question, ce serait encore la religion et ce que certains se hâteraient
d’appeler son retour » [Derrida, 1996,
p. 61]. Le conditionnel dont use ici Jacques Derrida constitue toutefois une
évidente invite à reformuler instantanément le problème : de nouveau, enfin,
autrement, on parle de religion. Mais quand on en parle, aujourd’hui,
de quoi parle-t-on vraiment ?
Plus en tout cas de légitimation du pouvoir, dans le sens qui
pouvait être de rigueur sous l’Ancien Régime. Pas plus que de ce lien social
sur lequel se penchaient les pères de la sociologie lorsqu’ils s’appliquaient,
en se saisissant de la religion, à comprendre le fonctionnement de sociétés en
situation d’accélération du travail de la modernité. Et pas davantage du
mélange des deux, selon des dosages propres à chacune des situations
spécifiques nées de la décomposition d’une légitimité ancienne et de la mise en
place progressive du politique moderne.
Aujourd’hui la « religion » n’est plus,
de façon globalement crédible,
l’espace privilégié où la violence se verra légitimée et une communauté
cimentée. Indépendamment même du discours des responsables religieux, qui
s’appliquent à constituer la religion en espace privilégié de paix (et
condamnent fermement toute instrumentalisation de celle-ci à des fins de
légitimation d’une violence politique
[1]), l’évolution de nos sociétés contemporaines a
conduit à une radicale individualisation du mode de croire, dont la principale
conséquence est que l’individu n’accepte plus qu’une réponse normative soit
apportée à la demande de sens qu’il exprime. Cette déliaison entre sens et
norme atteste l’entrée dans un univers pluriel, où l’universel ne fait donc
plus problème. Régi par la subjectivité, cet univers contemporain du croire est
tout entier de circulation fluide, immédiatement rétif à toute référence
structurante à quelque stabilité que ce soit, sauf à poser cette stabilité
comme purement opératoire, pour ne pas dire transitoire. L’objectif du croire
contemporain n’est pas d’aboutir à une « identité religieuse » (pensée comme «
stable »), mais de s’éprouver comme croire dans un mouvement. Dès lors, ce qui
est en cause, c’est le rapport à l’expérience, et le primat de celle-ci sur le
contenu de croyance; à l’authenticité, et au primat de celle-ci sur la vérité;
au refus de la violence, et à un rapport au croire qui constitue celui-ci en un
espace « confortable », loin de toute contrainte et de toute norme.
On objectera sans doute que l’individualisation n’est pas un
processus nouveau, l’individualité une invention moderne et l’individualisme
une découverte contemporaine. Cela est incontestable et aussi bien la question
ne se situe-t-elle pas là. Le statut pour le moins énigmatique de la « religion
» aujourd’hui (au singulier ou au pluriel ? Continue-t-elle de disparaître ou
n’en finit-elle pas de revenir ? Est-elle en dernière instance réductible au
politique ? ou ne serait-ce pas plutôt l’inverse ?) ne procède pas de
l’individualisation puissante de l’établissement du rapport au sens, mais de
la pleine légitimité sociale de
celle-ci. Un phénomène face auquel les grandes figures de la sociologie, de
Durkheim à Weber et de Tocqueville à Marx, ne sauraient être d’un grand
secours, tant il constitue, sinon une nouveauté radicale et inattendue, au
moins une accélération brutale du mouvement contemporain.
Cette problématique, immense, va bien sûr très au-delà de ce
qu’il est possible de traiter dans le cadre du présent article. On se limitera
donc ici à quelques remarques sur la pertinence de la « religion » comme objet
socio-logique (ou, si l’on préfère, sur les conditions de cette
pertinence
[2]).
Dans Qu’est-ce que la religion
?, Shmuel Trigano [ 2001, p. 290], très critique à l’égard de la
sociologie de la religion, se demande s’il serait possible de penser la
religion non plus à partir du « plein » (soit par antithèse, en termes de
pénurie, de manque, de besoin, de compensation), mais à partir du « vide »
(donc dans les catégories d’émergence et d’altérité); la question découlant de
cette interrogation première étant, fort logiquement : «
Serait-ce encore de la sociologie ? »
« L’impasse » dans laquelle se trouverait, selon lui, la sociologie de la
religion du fait, pour partie au moins, de la confusion du politique et du
religieux « dans la modernité telle qu’elle s’est réalisée » [
ibid., p. 282-300] conduit-elle au
constat de son impossibilité ? Il est, en tout état de cause, parfaitement
clair que la définition même de la religion constitue aujourd’hui un redoutable
problème pour la sociologie. La proposition récente de Pierre Bréchon [ 2000,
p. 299-300], au nom du refus d’un « dogmatisme de la définition », d’une
définition à géométrie variable de la religion est, dans cette perspective,
sans doute marquée au coin du bon sens. De fait, si l’on considère que religion
signifie « religions historiques », on ne parle plus que du petit nombre; si,
en revanche, on entend par religion le religieux disséminé des sociétés
modernes, tout – du New Age au football, du rock à l’écologie, de la publicité
à la commémoration, en passant par la politique – est susceptible de relever de
ladite religion. D’où l’idée d’utiliser une définition institutionnelle pour
étudier les stratégies des groupes et une définition plus large afin de repérer
et cerner du religieux disséminé. Cette proposition n’en renvoie cependant pas
moins, en dernière instance, au constat de l’inadaptation de notre matériel
conceptuel à rendre compte de ce qui se joue sur le terrain du croire
contemporain, dans un paysage dont le balisage traditionnel, pourtant encore
présent, n’autorise plus la lisibilité.
Mais peu d’objets se prêtent autant au conformisme que la «
religion ».
D’abord parce que, comme l’écrivait Marcel Proust dans
Du côté de chez Swann, « les faits ne
pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances.
Ils n’ont pas fait naître celles-ci; ils ne les détruisent pas;
ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir ».
Boudon [ 1986] observait, dans la même perspective, que les synthèses
religieuses résistaient mieux que les autres à la confrontation avec le réel,
qu’elles apparaissaient plus susceptibles que les synthèses scientistes
d’orchestrer l’oubli des formes, entre autres sociales, qu’elles avaient pu
revêtir.
La « religion » demeure en fait objet de révérence. Beaucoup,
sans être pour autant nécessairement eux-mêmes religieux, considèrent qu’elle
échapperait, par nature, à toute démarche visant, sinon à l’expliquer, au moins
à la cerner. Ou bien, variante de cette première idée, que si l’on peut
légitimement étudier la religion des autres, on ne saurait certes soumettre la
religion vraie –
i.e. la sienne – au même traitement.
Ou encore, seconde variante, que pour la bien étudier, il importe de la bien
comprendre, que pour la bien comprendre, il est indispensable « d’en être » et
que, si l’on en est, on ne peut plus guère prétendre la décrire objectivement
[Bourdieu, 1987].
La « religion » apparaît, en tout état de cause, comme un objet
particulier, qui suscitera un intérêt passionné, parce que l’on sera soi-même,
sinon religieux, au moins travaillé par le rapport au religieux ou bien parce
que l’on se définira par la nécessité d’une lutte à mener contre la
religion.
Mais ces deux groupes n’épuisent en rien les sociétés
contemporaines.
L’intensité de l’intérêt suscité chez certains par la religion
n’a en effet d’égale que l’indifférence dans laquelle beaucoup la tiennent
aujourd’hui ( 37% seulement des Français estimaient, en 1999, la religion «
très » ou « assez importante
[3] »). Bien sûr, cette indifférence pourra en fait
masquer – et parfois mal– un refus de s’y intéresser, que ce refus procède
d’une construction, vise à occulter un malaise ou, peut-être, la crainte – si
on s’y intéressait – d’on ne sait quel ridicule… Il reste que l’indifférence
prime largement sur l’intérêt.
Or quels sont les lieux – institutions, revues, conférences –,
à l’intérieur comme à l’extérieur du champ universitaire, où les sociologues de
la (des) religion(s) seront invités à présenter leurs travaux, sinon des lieux
qui se caractériseront, la plupart du temps, par un
intérêt pour la religion ? Ces lieux
peuvent être, bien naturellement, des espaces religieux. Ou – ce qui revient
exactement au même – des espaces qui se placent sous le signe d’un
questionnement militant, laïc, de la religion. Mais ces espaces sont bien
évidemment peu disposés à admettre une remise en cause de la pertinence de
l’objet qui constitue leur raison d’être. Et les espaces qui y seraient enclins
ne sont pas intéressés.
En bref, il faudrait, pour que ces questions cessent d’être
traitées de façon conformiste, que s’intéressent à la religion ceux qui ne s’y
intéressent pas
[4]. On
continue donc assez largement à les aborder sous l’angle souhaité par ceux qui
s’y intéressent, et qui ne s’y intéressent, souvent, que pour autant qu’elles
seront traitées sous cet angle. En fait, le
marché est là, et il n’est évidemment pas
question de le désespérer. « Le conformisme, nous dit Gillo Dorfles [ 1997],
est pire que le fanatisme, l’exhibitionnisme, le populisme, le laïcisme et le
mysticisme. Ou peut-être, en un certain sens, ajoute-t-il, les comprend-il
tous
[5]. »
Si nous sommes aujourd’hui confrontés à des « sociétés sorties
de la religion », quelle peut bien être l’utilité d’une « sociologie de la
religion »?
Dans quel registre s’inscrit-elle ? Quelles tâches
s’assigne-t-elle ? Se donne-t-elle pour objectif de procéder à un inventaire
méticuleux avant liquidation, de rédiger l’acte notarié des modalités d’une
déprise totale ? Vise-t-elle à enrichir une sociologie des organisations par
l’observation fine des tentatives institutionnelles effectuées pour lutter
contre l’accélération du déclin ?
Débouche-t-elle dès lors, dans une perspective basse, sur une
sociologie des minorités ? Ou, à l’inverse, dans une perspective haute, sur une
sociologie de la consommation, celle-ci portant bien sûr ici sur des biens
symboliques ?
En fait, la sociologie de la religion se trouve dans la
situation du gardefrontière auquel on explique que les frontières sont
supprimées. Et c’est sans doute à la seule existence d’un champ disciplinaire
institutionnellement reconnu que la « religion » doit d’être tenue, comme
telle, pour un objet pertinent (sachant qu’une logique forte conduit tout
dispositif institutionnel à s’efforcer de se perpétuer et qu’il lui est
indispensable, à cette fin, non seulement de se montrer productif mais
également de s’affirmer comme utile).
Plus généralement, les sciences sociales ne semblent pas encore
en mesure, concernant la « religion », de tenir compte, dans ce qui constitue
leur pratique, de l’ensemble des conséquences de processus qu’elles recensent
pourtant assez exactement. Elles apparaissent au fond largement victimes d’une
triple incapacité à saisir le croire indépendamment d’un
contenu du croire, d’une
stabilité du croire et d’une
transmission du croire (laquelle
transmission, en pérennisant un contenu, lui assurerait une stabilité). Bien
évidemment, cette approche « classique », inévitablement centrée en dernière
instance sur l’institution, peut s’avérer utile pour cerner tel ou tel aspect –
fragmentaire – des phénomènes auxquels sont confrontées les sociétés
contemporaines. Mais à s’en tenir là, on manque l’essentiel. On perpétue une
approche du croire où celui-ci se trouve en dernière instance reconduit au
religieux, comme si ce dernier constituait son espace privilégié, étant
d’ailleurs entendu que cet espace est lui-même borné par l’institution
religieuse, dont les critères sont en ultime analyse utilisés pour évaluer (et
donc valider) le croire. On rabat le croire sur le religieux, en utilisant pour
le cerner les critères qui permettaient d’en appréhender une des parties. L’une
des parties seulement. Et l’une des parties les plus radicalement mises en
cause par cette sorte de révolution copernicienne qui est intervenue dans la
conscience contemporaine et dont il faudra bien tenir comptedans nos
dispositifs d’analyse : dans le système universel de la croyance, ce n’est pas
la religion qui est au centre, le croire gravitant autour, mais bien la planète
« religion » qui se trouve en orbite autour du soleil « croire », dont elle
n’est jamais que le satellite.
Les difficultés de définition de la religion ne sont pas
uniquement dues aux transformations profondes que connaissent aujourd’hui les
scènes religieuses.
En fait, le concept de « religion » comme d’ailleurs ceux de «
sécularisation » et de « laïcité » qui lui sont associés deviennent, en
situation de pleine légitimité sociale de l’individualisation radicale de la
construction d’un rapport au sens, des concepts de plus en plus obscurs et donc
largement inutilisables, au moins tant que l’on persiste à leur reconnaître une
pertinence qui leur serait propre. On dira peut-être que, par « religion », il
faut continuer à entendre – naturellement de façon vague, en quelque sorte pour
assurer une intelligibilité immédiate – la question du sens, de sa construction
et de son encadrement. Et pourquoi dès lors remettre en cause un « usage »
permettant « d’appeler les choses par leur nom », un chat un chat et la
question du sens la religion ? Précisément parce que désigner par « religion »
la question de la construction contemporaine du rapport au sens, et par «
modernité religieuse » les configurations concrètes qui lui sont associées,
revient à perpétuer la centralité de la religion dans un système où non
seulement elle n’est plus centrale mais qui, de surcroît, n’admet plus, par
principe, de centralité.
Dans la même perspective, et dans la mesure où rien ne permet
d’affirmer qu’un individu ou un segment quelconque d’une société quelconque
demeureraient étrangers à la question de l’établissement d’un rapport au sens,
quelque élémentaire que puisse paraître ce rapport, la distinction entre
croyant et non-croyant a elle aussi perdu toute pertinence. Cette distinction
ne reposait en réalité que sur une référence institutionnelle profondément
ébranlée, si ce n’est radicalement disqualifiée, par les évolutions
contemporaines du paysage du croire.
Nous sommes en fait passés d’un monde fictivement stable,
c’est-à-dire organisé par référence à des stabilités auxquelles il était
possible de faire croire, à un monde
effectivement investi et géré par le mouvement, à la stabilité duquel il n’est
donc plus possible de faire croire. Ce qui est en cause ici, c’est la
disqualification de la référence à un absolu, quel qu’il soit. Cette
disqualification, qui est simultanément une attestation et une étape d’un
processus plus large de désenchantement (procédure au cœur de la problématique
wébérienne, mais affectant aujourd’hui beaucoup plus directement le politique
que le religieux, ce que Weber ne pouvait évidemment prévoir), conduit à une
recomposition multiforme qui bouscule notre rapport au temps, à l’espace et à
l’autorité, met en flottement tous les critères traditionnellement
organisateurs des identités et redessine complètement le paysage du croire,
sous le double signe de l’individu et du relatif. Cette recomposition suppose,
pour que l’on puisse en rendre compte, de substituer à une approche par la
production du croire une approche par sa réception; à une approche par son
contenu une approche par sa circulation; à une approche par sa transmission une
approche par ses recompositions.
Il existe, face à l’évolution esquissée ici, trois réactions
types possibles :
– on peut naturellement s’en réjouir, considérant que
l’incertitude à laquelle elle nous confronte constitue une formidable chance,
une extraordinaire avancée nous conduisant, pour reprendre les mots de Paul
Ricœur, à chercher à « être dans la vérité » plutôt qu’à prétendre la détenir.
Et qu’il demeure après tout, en situation de disqualification systématique et
automatique de tout absolu de référence, un absolu indépassable, riche de
promesses et lourd de valeurs : l’absence d’absolu (on veut dire d’absolu
global crédible
[6]).
– on peut, à l’opposé, regretter cette évolution. Et dès lors
réitérer la pertinence, fût-ce sur le mode de la déploration de la perte, d’une
centralité de référence susceptible de redonner quelque crédibilité aux
stabilités évanouies.
– on peut enfin, tout en reconnaissant le caractère effectif de
cette évolution, sur la base donc du constat de la perte de stabilité, et sans
nécessairement présenter la période actuelle comme une transition entre une
stabilité perdue et une stabilité à reconstruire, forger des instruments
d’analyse référant apparemment au mouvement, mais issus en fait d’une référence
déguisée à la stabilité : des instruments d’analyse partant d’une centralité
implicite du religieux et visant, consciemment ou non, à tenter de la
perpétuer. Cela peut évidemment conduire à l’idée que stabilité serait synonyme
de solidité et que mobilité équivaudrait à précarité, qu’il ne serait donc pas
possible d’être en même temps solide et mobile.
C’est aux deux derniers de ces types de réactions qu’on
s’attachera maintenant, en les illustrant, c’est-à-dire sans bien évidemment
prétendre à rendre compte exhaustivement de l’ensemble de la matière.
Chacune de ces réactions peut être exemplifiée par des prises
de position intervenant dans l’espace public et émanant tant de responsables,
religieux ou politiques, que de spécialistes. Au titre de la seconde réaction,
il est ainsi possible de comptabiliser, entre autres, les déclarations du
cardinal Ratzinger, dans
Dominus
Iesus, ou celles du cardinal Biffi, dans sa
Lettre pastorale du 12 septembre 2000.
L’archevêque de Bologne voit dans « l’afflux croissant de populations venant de
pays lointains et différents et [dans] la diffusion d’une culture non
chrétienne au sein des populations chrétiennes
[7] » les deux grands défis auxquels serait confrontée la
société italienne. Une société dès lors définie sur la base de critères
identitaires stables, où la référence catholique serait évidemment centrale. On
peut également mentionner la sortie du cardinal-primat de Pologne,
MgrJozefGlemp, qui, prenant la parole dans le cadre d’un séminaire sur la
démographie à Varsovie le 15 septembre 2001, a mis en garde son auditoire
contre « un vide démographique » qui risquerait d’être comblé par les musulmans
(le nombre de musulmans vivant en Pologne est estimé à quelques milliers),
alors que les Polonais « ne veulent pas d’une autre culture ni de
terrorisme
[8] »…
Sans s’attarder ni sur ces interventions ni sur les
récupérations politiques auxquelles elles peuvent donner lieu, passons à
l’ouvrage, abondamment cité et commenté, de René Rémond,
Le Christianisme en accusation.
L’éminent historien s’y indigne de cette « sorte de discrédit », voire «
d’outrages » dont serait « victime une foi chrétienne qu’on dit sur le déclin »
[Rémond, 2000, p. 8]. Il déplore que le pape Jean-Paul II ne bénéficie pas de
la sympathie, voire de la reconnaissance, que devraient lui valoir ses prises
de position courageuses (notamment en matière de droits de l’homme) car,
précise-t-il, « on ne retient de son discours que ce qui a trait à la morale
privée, de manière quasi exclusive » [ ibid., p. 28]. Il regrette encore, concernant
les réactions à l’attitude de l’Église catholique vis-à-vis des femmes, que «
nos contemporains oublient que l’Église a contribué à [leur] émancipation » [p.
31].
On pourrait bien sûr observer que le clivage n’est pas entre
l’Église d’un côté, et « nos contemporains » de l’autre, des « contemporains »
s’exprimant sur le sujet à l’intérieur même de l’Église (ainsi cette religieuse
américaine reprochant au pape de tout faire à l’envers : embrasser la terre et
marcher sur les femmes
[9]). Mais le problème n’est pas là, qui se décline en
deux temps.
D’une part, et comme l’observe d’ailleurs René Rémond, le fait
que seule la morale privée retienne l’attention est, en tant que tel, d’abord
(et peut-être seulement) un précieux indicateur de l’état d’avancement du
processus d’individualisation (et donc de privatisation) du croire
contemporain. D’autre part, et surtout, le soulignement des apports positifs de
l’Église catholique débouche, sous la plume de l’auteur, sur la question de
savoir si on « peut en dire autant de l’islam ou du judaïsme » [Rémond, 2000,
p. 31]. Or cette question est à maints égards problématique. Au-delà du fait
que l’on est en droit de s’interroger sur ce que serait susceptible d’apporter
ou de démontrer vraiment une
comparaison, la démarche même d’en appeler à cette comparaison n’est pas sans
évoquer l’attitude d’une frange du paysage catholique français qui, lors des
débats suscités par le film de Martin Scorcese, La dernière tentation du Christ, avait affirmé
que « si nous étions juifs ou musulmans, on nous écouterait ».
Derrière la formule de René Rémond, on trouve de fait l’idée
que le catholicisme fait, sur certains points, mieux que d’autres confessions et que c’est
pourtant lui qui est la cible des critiques. Cela revient doublement à
considérer qu’aujourd’hui, le statut de minoritaire serait préférable, dans
l’espace public, à celui de majoritaire et à reconduire à la « position
dominante » qui serait (ou aurait été) celle de l’Église catholique le
discrédit dont elle ferait aujourd’hui l’objet. L’expression « position
dominante » (que l’on doit à Paul Valadier, 1999) tend au fond à accréditer une
certaine automaticité :plus la position dominante aurait été forte et plus la
mise en cause de cette domination passée le serait aussi, par effet mécanique.
Elle permet en fait de contourner le problème essentiel, à savoir
l’évolution conduisant à la
progressive perte de crédibilité de toute référence à une centralité, et donc
au constat de l’inadaptation structurelle de l’institution catholique au
paysage contemporain du croire.
La position de René Rémond revient, en dernière instance, à
déplorer que ce qui fut ne soit plus. Mais, comme l’écrit à juste titre Danièle
Hervieu-Léger [2001, p. 104], c’est « en pure perte » que l’on regrettera « le
temps où les socialisations religieuses ou idéologiques précoces permettaient
la stabilisation durable d’identités compactes, nettement différenciées les
unes des autres et socialement identifiables ».
Les thèses de ce dernier auteur méritent, au titre de la
troisième réaction mentionnée plus haut, un examen attentif. L’auteur de
La Religion pour mémoire [ 1993] avait
ouvert un chantier important en proposant de « désigner comme religieuse cette
modalité particulière du croire qui a en propre d’en appeler à l’autorité
légitimatrice d’une tradition » [p. 121], définissant en conséquence une
religion comme « un dispositif idéologique, pratique et symbolique par lequel
est constituée, entretenue, développée et contrôlée la conscience (individuelle
et collective) de l’appartenance à une lignée croyante particulière » [p. 119].
Cette proposition avait pour mérite de souligner comment les recompositions
propres à un champ religieux pouvaient faire sens pour pointer des
recompositions plus larges : tout particulièrement, dans la conscience
contemporaine, la disqualification du futur – et l’appel parallèle au passé –
en matière d’articulation des registres du temps. Le futur ne faisant plus
immédiatement sens, c’est vers le passé que se retournaient les sociétés. Bien
sûr, le risque existait, en reconduisant la religion à la mémoire (à une
mémoire authentifiée par une tradition légitimante), de donner à tous les
appels à la mémoire une signification religieuse.
Un autre risque est de constituer le fait religieux en entité
pertinente par elle-même. On a dit [ cf. Michel, 1999] combien les deux figures du «
pèlerin » et du « converti » [ cf.
Hervieu-Léger, 1999], censées permettre de décrire le paysage contemporain du
croire, ont en réalité pour effet de perpétuer une approche de ce paysage par
des catégories proprement religieuses, précisément disqualifiées par son
évolution.
Il est évidemment indispensable de renouveler notre dispositif
conceptuel pour lui permettre de rendre compte de ce qui se joue aujourd’hui.
On y invitait en suggérant de « cartographier des itinéraires de sens »
[Michel, 1993]. Danièle Hervieu-Léger [ 1999, p. 78] reprend cette idée d’une
cartographie de ce qu’elle appelle des « trajectoires d’identification », mais,
sous couvert de décrire du mouvement, son analyse revient, en toute dernière
instance, à faire du religieux institutionnel l’espace privilégié d’épuisement
et de validation de la quête croyante. Elle juxtapose ainsi à l’auto-validation
de la construction du rapport au sens, caractéristique majeure du croire
contemporain, une « validation mutuelle », une « validation communautaire » et
une « validation institutionnelle » [ ibid., p. 177-190]. N’y a-t-il pas là une
confusion entre deux registres pourtant bien distincts : la validation, qui
aujourd’hui procède du seul individu, et la vérification, qui vise à conforter
l’individu dans ses choix, sachant que si la vérification n’avalise pas la
validation, on changera tout simplement d’instance de vérification ?
Dans un article publié dans la revue
Futuribles, Danièle Hervieu-Léger [
2001a] s’applique à montrer comment s’articulent aujourd’hui ces deux
phénomènes que sont, en matière de recomposition du paysage croyant (reconduit
dans le titre à la « modernité religieuse »), l’individualisation et la
subjectivisation d’une part, la dérégulation des systèmes organisés du croire
religieux de l’autre. Trois tendances fortes sont mises en évidence : plus le
croire s’individualise, plus il s’homogénéise; plus il s’homogénéise, plus les
croyants circulent; plus les individus croyants circulent, plus ils ont besoin
de « niches communautaires ».
Le problème est que si cette approche permet de rendre compte
d’une partie du paysage contemporain du croire, elle ne saurait en décrire la
totalité.
Yves Lambert note, dans la même livraison de
Futuribles, que si « cette thèse
semble correspondre à certaines sensibilités religieuses en affinité avec
l’ultra-modernité, avec des trajectoires sociales particulières ou avec des
mouvances spécifiques, comme les courants pentecôtistes ou charismatiques [… ]
elle ne cadre pas avec la situation d’ensemble » [Lambert, 2001, p.
33].
De qui parle de fait
cette sociologie ? L’individu qui se définit aujourd’hui comme sans religion (
58% des 18-29 ans en France, 72% en Grande-Bretagne, 71% aux Pays-Bas –
Bréchon, 2001, p. 44-45) en participe-t-il ? Ces « sans-religion » ont
évidemment leur « croyance » propre, hors des traditions existantes, qu’ils
utilisent éventuellement en les combinant et sans nécessairement se soucier de
se situer dans une « lignée croyante », ou en refusant l’idée de le faire, au
nom même du croire dans lequel ils se reconnaissent. Et sans non plus
rechercher de « niche communautaire », puisque aussi bien leur recherche de
sens peut se placer ou se placera sous le signe d’une totale irréductibilité de
l’individu.
Par ailleurs, s’il est vrai que la « dialectique de la
standardisation des biens mis en circulation et de l’ultra-personnalisation des
formes de leur présentation aux croyants est un des traits majeurs des nouveaux
courants spirituels qui se déploient en dehors et au-dedans des grandes Églises
» [Hervieu-Léger, 2001a, p. 106], on observera que l’analyse part encore (et
toujours) du producteur – émetteur de croire – et non du récepteur –
consommateur de ce croire, ramené à un « credo
minimum », à un « minimalisme théologique », à une « religiosité
réduite aux affects » [
ibid., p. 105] qui «
rabat la relation à la transcendance
sur la proximité affective et personnalisée avec l’être divin » (c’est nous qui
soulignons).
Sauf à mettre ces minima au compte d’une certaine condescendance,
on est en droit de se demander : « minimum » par rapport à quoi ? « réduite »
par rapport à quoi ? Quel est le critère ? Quel est l’espace de référence ? Ce
« minimum » procède en fait d’une approche où le religieux découlerait du
religieux pour trouver un débouché – et sa pleine signification – dans du
religieux. Mais rien ne permet d’affirmer que ce soit sur un terrain religieux
qu’est à rechercher l’explication de l’adhésion à ce «
credo minimum » ni que ce soit sur ce
même terrain que cette adhésion vise à produire ses effets.
En fait, le refus, formulé dès 1987, de DanièleHervieu-Léger de
« consentir à l’effacement de la sociologie de la religion à l’intérieur d’une
vaste socio-anthropologie du croire, qui en saisirait d’une manière globale les
enjeux et les fonctionnements » [Hervieu-Léger, 1987, p. 28] va sans doute
au-delà de la simple réitération de la pertinence d’un champ disciplinaire,
indépendamment en un sens d’une réflexion sur la pertinence de l’objet supposé
en fonder l’existence. Ce qui est en fait réitéré, c’est bien la présence d’un
référent – la religion – à l’aune duquel évaluer et réévaluer les
recompositions contemporaines du croire. Et son appel à la création d’un « Haut
Conseil de la laïcité », en conclusion de
La
Religion en miettes ou la question des sectes [ 2001b], n’est pas
sans faire écho à une certaine conception du rôle de la sociologie de la
religion dont rend bien compte le discours prononcé en 1998 par JamesR. Kelly,
président de l’Association for the Sociology of Religion (États-Unis): « A
neo-Aristotelian understanding of social science invites sociologists of
religion to appropriately participate in the development, testing, and
critiquing of the public theologies sought within ecumenical/interfaith
traditions. The
Association for the Sociology of
Religion is where religious leaders and citizen sociologists
especially might expect some sociologists to share some responsability for the
development of a public theology that pursues, without illusion but with
commited hope, those most ancient, most elusive human hopes of solidarity,
justice, equality, and non-violence
[10] » [Kelly, 1999, p. 122].
Une conception que pourrait reprendre à son compte, pour
paradoxal que cela puisse paraître, Régis Debray, malgré sa critique des
sociologues, « qui ne remontent pas aux causes ». « Moi, affirme-t-il [ 2003,
p. 90], j’essaie de systématiser, de repérer les champs de forces qui me
semblent traverser les époques de manière pérenne, et parfois avec une telle
persistance qu’il faut bien admettre, au moins jusqu’à un certain point, que
s’y manifeste quelque chose comme des
invariants
[11]. »
Dire, en guise de conclusion, qu’il n’y a plus de « religion »
mais « des » religions relève du truisme. « La » religion n’existait que dans
le rapport particulier d’une société vis-à-vis de la vérité, le statut de cette
dernière n’étant rendu possible que par l’insularité fictive de cette société
par rapport à toutes les autres, c’est-à-dire par la possibilité de faire
croire à cette insularité. Or cette possibilité n’existe plus. Par ailleurs,
mais dans la même perspective, si, comme le dit très justement Jocelyne Césari
[2000, p. 63] dans son excellente étude de l’intégration socio-politique des
musulmans français, « les investissements dans l’islam [des jeunes des
banlieues] révèlent en fait des recherches d’identité qui traversent l’ensemble
de la jeunesse française », cela signifie que la religion ne constitue pas,
comme tel, un objet sociologiquement
pertinent.
Et si tant est que l’on souhaite continuer à dire « la religion
» pour désigner en fait « les religions », cette religion n’est jamais
aujourd’hui, en situation d’individualisation radicale de la construction du
rapport au sens et de pleine légitimité reconnue à cette individualisation,
qu’un indicateur de recompositions plus larges, dont elle participe, par
ailleurs, essentiellement en tant qu’instrument de gestion. Elle ne fait donc
sens qu’en tant qu’objet intermédiaire, analyseur qui, utilisé
contextuellement, peut d’ailleurs s’avérer fort précieux.
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·
VIDAL Dominique, 2001, « L’Église à rebrousse-poil »,
Le Monde diplomatique,
septembre.
[1]
Comme l’a montré la prise de position de toutes les confessions
(à l’exception notable de la Fédération baptiste du Sud) aux États-Unis à
l’occasion de la guerre en Irak.
[2]
Le présent article s’inscrit dans une réflexion d’ensemble,
amorcée avec
Politique et Religion. La grande
mutation [ 1994] et poursuivie, plus récemment, avec « Religion,
nation et pluralisme. Une réflexion fin desiècle » [ 1999] et « Religion et
politique dans un monde en quête de centralité » [ 2001/2]. On se permettra d’y
renvoyer le lecteur.
[3]
Futuribles, n°260,
janvier 2001 [p. 28].
[4]
La remarque vaut également pour les médias.
[5]
C’est nous qui traduisons.
[6]
Pour Dietrich Bonhoeffer,« l’attaque de l’apologétique
chrétienne contre ce monde devenu majeur est premièrement absurde, deuxièmement
de basse qualité, et troisièmement non chrétienne. Absurde – parce qu’elle
apparaît comme un essai de ramener un homme devenu adulte au temps de sa
puberté, c’est-à-dire de le rendre dépendant d’une quantité de données dont il
s’est affranchi, de le placer devant des problèmes qui ont, en fait, cessé de
le préoccuper. De basse qualité – parce qu’on essaie de profiter de la
faiblesse d’un homme dans un but étranger à ses préoccupations et auquel il ne
souscrit pas librement. Non chrétienne – parce qu’on confond le Christ avec un
certain degré de la religiosité de l’homme, c’est-à-dire avec une loi humaine »
[cité
in Corbic, 2002, p.
75].
[7]
C’est nous qui traduisons.
[8]
AFP, 17 septembre 2001.
[9]
Voir Dominique Vidal, « L’Église à rebrousse-poil » [ 2001, p.
23].
[10]
« La conception aristotélicienne de la science sociale implique
que les sociologues de la religion prennent toute leur part dans le
développement critique d’une théologie laïque (
public theology) dans un esprit œcuménique de
dialogue entre les croyances. L’Association for the Sociology of Religion est
aux côtés des chefs religieux et des sociologues citoyens désireux de voir des
sociologues prendre quelque part au développement d’une théologie laïque qui
assume sans illusion mais avec fermeté de faire revivre les espoirs ancestraux
et immarcescibles de solidarité, de justice, d’égalité et de non-violence » (
traduit par la rédaction).
[11]
C’est nous qui soulignons.