2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / C) Confiteor... non credo. Vade retro, religio (Au diable les essences et la religion !)
La religion n’est plus ce qu’elle était
Françoise Champion
« Religion et société », la question a taraudé au plus profond
tous les pères fondateurs des sciences sociales alors même que certains d’entre
eux, confrontés au colossal développement des « forces productives », voulaient
avant tout poser la question « économie et société ». Mais au fondement des
bouleversements d’alors, ils le savaient bien, était le bouleversement
social-religieux qu’impliquait ce monde « absolument moderne » qui naissait
sous leurs yeux.
Ce préambule n’annonce pas une revisite de « nos classiques »,
de leurs analyses explicites et de tous leurs implicites, qui a toujours sa
fécondité. Si j’évoque ce temps de l’invention de nos sciences sociales en lien
avec la prodigieuse expérience qui fut celle du XIXe
siècle, c’est parce que seul l’abord historique de la question posée par les
instigateurs de ce numéro de la Revue du
MAUSS, « qu’est-ce que la religion ?», me semble pouvoir apporter de
la clarté. Cela signifie ipso facto
que ma réflexion s’inscrira de fait dans les problématiques de la « sécularisation », ou
plutôt comme l’a si vigoureusement argumenté Marcel Gauchet, de la « sortie de
la religion ».
Le projet même de définir la religion, non pas simplement de
façon opératoire mais dans une large perspective anthropologico-politique, tel
que le propose le MAUSS, signifie postuler qu’elle ne recouvre pas ce qui est
couramment considéré comme religion : un système de croyances d’un genre
particulier donnant lieu à un culte et des rites soutenus par une communauté
croyante. Cette conception tant savante
[1] que commune de la religion date de la fin du
XVIIIe siècle, du moins si on l’entend bien comme « la
religion est –
etn’est que – un
système de croyances, un culte, une communauté croyante ».
Cette définition fut établie à travers la définition du droit à
la liberté religieuse.
Prendre pour point de repère majeur la « religion courante » du
droit à la liberté religieuse a deux implications quant à ma démarche. Elle
signifie d’une part, que je me situe dans un temps historique relativement
court, celui de la modernité démocratique, et d’autre part, que ma démarche
historique est en même temps « inductive-théorique » : mes théorisations
s’appuient sur les constructions-définitions sociales de la religion. Ainsi,
puisque définir la religion compatibleavec le nouvel univers démocratique
impliquait une conception de la religion traditionnelle comme incompatible avec
ce nouvel univers– parce que contraire à la liberté de l’homme, à la volonté
d’autonomie de la société
[2] –, je prends en charge cette conception de la
religion traditionnelle comme « hétéronomie » avec le projet de cerner
précisément ce qu’est l’hétéronomie religieuse de laquelle les « modernes » de
la révolution démocratique ont voulu s’émanciper… sans forcément savoir en
formuler très explicitement les tenants et les aboutissants.
LA MUTATION MODERNE DE LA RELIGION ET LE TRAVAIL DE LA RELIGION
TRADITIONNELLE DANS LA MODERNITÉ
L’institution du droit à la liberté religieuse cristallisait
une certaine conception de la religion devenue socialement dominante à la fin
du XVIIIe siècle, ce qui ne voulait pas dire qu’elle était
pleinement acceptée, intégrée, y compris par tous les « modernes » qui
l’avaient promue. On sait qu’en témoignent d’évidence les difficultés de la
rédaction de l’article relatif à la liberté religieuse dans la Déclaration des
droits de l’homme et du citoyen de 1789 (seul article qui ait véritablement
posé des problèmes) qui donna finalement lieu à l’étrange formulation : « Nul
ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses [… ] » (souligné par
moi).
La croyance religieuse est publiquement reconnue comme croyance
d’un genre particulier, conçu en référence aux religions monothéistes. Ainsi
elle se veut vérité absolue parce que
révélée. Elle met fondamentalement en jeu un monde invisible, surnaturel, ainsi
qu’un salut. Celui-ci donne sens à la
vie en subordonnant les intérêts de l’ici-bas à un au-delà. Les croyances
religieuses impliquent un culte et des rites où se commémore une communauté
croyante… « simplement » croyante : la communauté religieuse ne peut pas être
une communauté ethnique assignant aux individus une identité dont ils ne
pourraient se dégager, ni non plus une communauté politique. Autrement dit, le
droit à la liberté religieuse a été conçu comme une liberté individuelle et la
religion comme une activité certes sociale mais limitée, qui ne peut plus être
un englobant de la vie sociale. C’est la religion ainsi définie qui a été
considérée comme compatible avec la nouvelle société démocratique. En
conséquence, pour constituer le judaïsme en religion conforme à la définition
légale, les Juifs ont dû transformer leur comunauté-nation,
ethnique-religieuse, en une communauté strictement religieuse selon la nouvelle
définition et opérer une distinction totalement nouvelle au sein des lois de la
Tradition entre lois « civiles » susceptibles d’être superposées aux lois de
l’État-nation français et lois « religieuses » (par exemple, alimentaires) qui
devaient rester cantonnées dans la sphère privée. Ainsi les juifs furent-ils
émancipés et purent-ils devenir des individus-citoyens. Si ce cas des « nations
» juives de l’Ancien Régime devenues « culte israélite » est exemplaire de la
prodigieuse (et violente pour les Juifs) mutation que constitue la religion
moderne, le christianisme aussi dut muter bien au-delà du mouvement interne
qu’il avait déjà effectué. Le catholicisme tout particulièrement dut abandonner
son caractère d’englobant de la vie sociale et laisser les différentes sphères
de l’activité sociale se donner leurs propres lois et règles.
Ce mouvement de retrait de la vie
sociale s’est accompagné d’une intensification de l’intériorisation
religieuse : la place et le rôle des émotions et des sentiments
personnels sont devenus plus importants. Ils le deviendront toujours davantage
: ce sera la grande ligne de l’approfondissemnt de la religion dans la
modernité.
Lorsque fut instituée la liberté religieuse avec la
conception moderne de la religion
qu’elle définissait, cette religion moderne était tout autant une norme, un
idéal qu’une réalité effective. Et l’on pensait alors, plus ou moins
explicitement ou confusément, que la religion que l’on congédiait était
peut-être la seule vraie religion dont aucune société ne saurait se passer,
celle qui faisait la société. C’est ainsi qu’à partir de la Révolution et
pendant tout le XIXe siècle, chez les « modernes » autant
ou presque que chez les conservateurs, on assista à une multitude d’entreprises
hantées par l’ancienne figure de la religion et tentant de la reconstituer
autrement, hors christianisme. Ces entreprises permettent de mieux préciser
cette
figure de la religion dont on n’arrivait
pas à faire le deuil : une religion englobante, normant toute la vie sociale,
une religion structurant une société-corps, une communauté fondamentalement
reliée – et non pas composée d’individus atomisés et divisés –, une religion
pour laquelle le passé contient la valeur/contre-valeur de
l’aujourd’hui
[3], une religionqui assure
du fondement de la société.
Les nouvelles compositions construisaient des compromis entre
le nouveau et l’ancien et exprimaient ainsi la difficulté de s’arracher à
l’ancienne religion et à l’univers qu’elle définissait. Le compromis le plus
frappant est probablement le compromis romantique, d’un côté en mal de
l’ancienne religion et du monde organique du passé qu’elle soutenait, de
l’autre côté promouvant le sujet moderne des affects. Même terriblement
prégnants, les transferts en provenance de l’ancienne religion soutenant
l’exhaussement comme transcendant de significations immanentes telles la
Patrie, la Nation, la République, ne signifient pas forcément qu’on a affaire à
des recompositions religieuses. On peut suivre ici la démarche de C.Lefort
sensible à la part d’indétermination qui travaillait fondamentalement ces
significations [ cf. - notamment ses
analyses de Michelet, 1981].
La perlaboration
[4] de l’attachement à la religion traditionnelle
nécessaire à l’institution d’une société ayant véritablement remanié-réduit
l’ancienne religion pour qu’elle se laisse circonscrire comme domaine
d’activité restreint, seulement spirituel, n’était manifestement pas achevée
quand a reflué la fascination explicite de l’ancien univers de la religion et
que tout au contraire s’est développée l’idée d’un monde sans Dieu ni maître,
sans dogme (se donnant pour tel), sans idée d’un salut extramondain, sans
providence divine ni châtiment final, tourné non plus vers un passé à continuer
mais vers un avenir à faire. Tout ce qui était refusé fut en fait recomposé :
il y eut inversion de sens des différents composants, mais pour reproduire une
composition toujours fondamentalement structurée par les mêmes schèmes de
l’univers de la religion. R.Aron, tout d’abord, observant nombre de
fonctionnements communs entre certaines compositions idéologiques de la
modernité la plus contemporaine – communiste, fasciste – et la religion, les a
qualifiées de
religions séculières. On
le sait, ses analyses ont été reprises et prolongées par divers chercheurs qui
ont apporté des éclairages à la fois très intéressants mais aussi, avec le
recul, affaiblis par leur caractère incontestablement polémiques.
M. Gauchet a pu reprendre la question avec de la distance par
rapport à une précédente conjoncture idéologique-politique et a rapporté
précisément ses analyses des religions séculières à son examen du processus de
sortie de la religion. Ainsi ne privilégie-t-il pas le modèle « immédiat » des
monothéismes, mais il a dégagé le schème structurant de l’hétéronomie
religieuse, celui de « l’Un » : l’Un du ciel et de la terre, l’Un du corps
collectif et du pouvoir, l’Un des hommes entre eux, l’Un du temps, passé,
présent, avenir – je ne peux ici que renvoyer aux écrits de M. Gauchet [
1998,2001]. Outre de montrer la difficulté du travail du deuil de l’ancienne
religion, ils permettent de mieux comprendre les « autres sociétés », dont
l’appréhension avec notre catégorie classique de religion est source de
mé-compréhension, même lorsque l’on sait qu’elle ne correspond pas à
l’indifférenciation sociale de ces sociétés. Ils permettent aussi de mieux
comprendre notre passé, le passé de sociétés chrétiennes. À cet égard, l’apport
peut-être le plus précieux des analyses de M. Gauchet est de montrer comment,
dans les sociétés qui ne se savent pas faites par
les hommes, religion et tradition sont proprement
indissociables.
En effet, dans de telles sociétés, le fondement est donné et
imposé par une source précédant la volonté humaine qui la « domine pour autant
qu’elle se présente comme toujours d’avant elle; nous recevons l’ordre qui nous
tient ensemble, et nous avons à le transmettre tel que nous l’avons reçu ».
D’où l’idée que la religion comme englobant donnant le fondement de la loi
pouvait n’être pas ou pas seulement le christianisme mais aussi, comme je le
pense pour l’Angleterre, la doctrine de l’« Ancienne Constitution » : alors
même qu’ils étaient en train d’instituer une monarchie parlementaire non
traditionnelle, la seule autorité reconnue par les croyants en une «
Constitution primitive primordiale » était celle du passé.
C’est notamment à la lumière des approfondissements de M.
Gauchet ainsi que des analyses de C. Lefort que je répondrai à la question du
MAUSS sur la nature du « code inviolable du savoir et du croire » que semblent
aujourd’hui constituer les droits de l’homme. Peut-on parler de religion des droits de l’homme ? Je
réponds « non »; en tout cas, aucunement en continuité avec les religions
séculières. Dans celles-ci, en effet, à l’instar des « religions
courantes », les croyances (par exemple sur le rôle du prolétariat, sur la
révolution, sur la future société sans classes, etc.) ont pour fondement un
donné imposé aux humains par une source sur laquelle ils n’ont pas prise, à
laquelle ils doivent se soumettre : en place de Dieu et ses lois, l’histoire et
ses lois. S’agissant des droits de l’homme, s’ils sont absolutisés, «
sacralisés », c’est par chacun et par la société de tous parce que de chacun…
et non pas parce qu’ils proviendraient d’une source échappant à la prise
humaine-sociale.
Ils sont fondamentalement indéterminés. En effet, c’est par le
mouvement même de l’incessante invention de nouveaux droits – récemment les
droits de l’homme ont été les droits de la femme, les droits de l’enfant, les
droits de l’homosexuel – que les droits de l’homme sont devenus toujours plus
centraux dans la politique, toujours plus absolus… en même temps que toujours
plus nettement mis à nu : sans fondement autre que la volonté humaine et les
constructions humaines de ce qu’est l’humain.
Les religions séculières n’ont pas été le seul développement
paradoxal de la religion. Il s’en est produit un autre – inverse – dans le
dernier tiers du XXe siècle lorsque
ce qui a été communément nommé « retour du
religieux » s’est avéré correspondre à une décomposition de la
religion.
La nouvelle effervescence religieuse qui s’est développée à
partir des années 1972-1973 (en France) semblait s’opposer au mouvement
inéluctable de retrait de la « religion courante » dans la modernité; dans le
même mouvement, elle remettait aussi en cause les religions séculières. Les
nouveaux groupes ou courants apparus alors ont émergé tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur des grandes traditions religieuses. À l’intérieur, ce fut notamment
le Renouveau charismatique catholique; à l’extérieur, ce que j’ai appelé «
nébuleuse mystique-ésotérique » comportant divers groupes ou réseaux voulant
réactiver diverses traditions religieuses plus ou moins « exotiques »
(hindouisme, bouddhisme, chamanisme) et le fameux Nouvel Âge. L’idée d’un
retour du religieux semblait d’autant plus incontestable que ces nouvelles
effervescences étaient, pour les plus significatives d’entre elles, des
mouvements millénaristes et qu’elles mettaient en leur centre des composants
qui apparaissaient toujours plus comme au cœur de la religion : les émotions et
les affects, le surnaturel.
Revenons d’abord sur le « cas » du Nouvel Âge, particulièrement
exemplaire de ce qui s’est alors joué et qui a été bien mal compris. En effet
les analystes n’ont généralement pas vu qu’il y a
eu deux mouvements, le second ayant très vite succédé au premier. Il
y a eu un premier mouvement attendant
l’entrée (assurée) de l’humanité dans l’ère du verseau, tout en la préparant
:
on était classiquement dans le
temps du millénarisme où le futur, temps de la réconciliation, s’il n’est
pas-encore doit nécessairement advenir. La manière d’attendre
activement ce nouvel âge déjà-là consistait à déjà transformer le monde mais
aussi soi-même. Le « soi-même » alors en jeu était fondamentalement un soi
relié aux autres, à la nature, au cosmos : le « holisme » était d’ailleurs une
revendication emblématique et se concrétisait dans des vies en communauté, des
activités dans le domaine de l’agriculture, la santé, etc., se réclamant de
l’ésotérisme (avec les correspondances qu’il établit entre ciel et terre,
humain et cosmos… ), les décisions au consensus, l’option pour l’écologie
profonde, etc. Ce mouvement a duré très peu de temps. En regard de ce qui s’est
produit ensuite, il apparaît avoir été comme le chant du cygne des puissantes
réactivations religieuses qui n’avaient cessé de travailler la modernité depuis
la révolution démocratique. Cette réactivation du Nouvel Âge permettait de
maintenir l’aspiration utopique post-68. Mais justement parce qu’il était
inscrit dans la dynamique de la contestation post-68, le Nouvel Âge a d’emblée
été un mouvement incertain, conjuguant attrait pour le religieux et attitudes
très modernes. Lorsque le projet d’une transformation globale de la société a
perdu toute crédibilité – à la fin de la première moitié des années
quatre-vingt –, du Nouvel Âge est resté le seul
projet de se transformer soi-même par des méthodes peu ou prou hétérodoxes : un
mouvement ayant rompu avec le millénarisme et la religion.
La transformation a été très rapide. Manifestement, l’idée
d’une histoire humaine déjà inscrite n’était plus crédible, les conceptions
communautairesholistes non plus. Le mouvement est devenu fondamentalement
individualiste et pragmatique. La centralité de l’expérience personnelle – avec
l’idée qu’« il ne s’agit pas de croire mais d’expérimenter » d’emblée hautement
affirmée – a conduit, lorsque l’espérance millénariste a reflué, à la
disparition de toute communauté croyante dotée d’un minimum de spécificité. Le
Nouvel Âge est devenu un marché de conférences, séminaires et stages de
développement psycho-spirituel. Avec la logique de marché devenue dominante,
les diverses traditions religieuses ont, pragmatiquement, été considérées comme
des réservoirs de ressources, conduisant à les disloquer, à les mettre en
morceaux afin de faire entrer ceux-ci dans de nouvelles compositions dont la
mise en cohérence s’est effectuée indépendamment des religions dans lesquelles
on puisait. Les nouvelles compositions
ainsi constituées se sont ajustées aux demandes diversifiées. Elles
ont glissé pour certaines,
vers le magique, empruntant plus ou
moins au magico-religieux des traditions religieuses et plus ou moins aux
parasciences, pour d’autres, vers un humanisme
revisité (valorisant le sujet des affects et dotant l’humain d’une
dimension spirituelle), et pour d’autres encore, les plus nombreuses,
vers le psychologique.
Toutes accordent une importance essentielle aux
expériences intérieures individuelles, décidément toujours davantage installées
au centre de la religion et la transformant ainsi en spiritualité
intérieure.
Ce processus de décomposition de la religion concerne-t-il
aussi les grandes religions et notamment, en France, le catholicisme ? Oui.
Examinons le cas du Renouveau charismatique. Apparemment, son parcours semble
bien différent de celui du Nouvel Âge. En effet, le Renouveau charismatique, né
à la marge de l’institution catholique qu’il contestait, a rejoint celle-ci et
a opéré une recatholicisation remarquée. Cette inscription institutionnelle est
structurante de son identité, et les symboles marqueurs-identitaires
traditionnels (par exemple, le culte marial) qu’il a réinvestis sont pour lui
essentiels. À l’inverse du Nouvel Âge, il a donc opté pour une appartenance à
une communauté croyante inscrite dans une lignée de longue durée. Ce choix est
aujourd’hui largement partagé par nombre de ceux qui se tournent vers les
grandes traditions religieuses : une des ressources majeures qu’offrent
aujourd’hui ces grandes traditions est justement la « ressource identitaire »
attachée à leur pérennité. Dans cette perspective, le rite, comme mettant en
scène le temps de la répétition et de la continuité, apparaît souvent comme le
roc de la religion. D’autant plus aisément que, par sa dramaturgie qui fait
appel aux sens– à des couleurs, à de la musique, à des odeurs –, il imprègne
les corps.
En dépit de son inscription au cœur du dispositif
institutionnel de l’Église catholique et, plus largement, dans la
communauté-lignée croyante catholique,
le
parcours du Renouveau charismatique présente néanmoins bien des similitudes
avec celui du Nouvel Âge. Chez lui aussi, le millénarisme initial a
fait long feu. Simultanément au reflux de ses conceptions millénaristes, sa
conception de la guérison – initialement voulue de l’ordre d’un réel bien
visible– se faisait plus spirituelle et partant ouvrait à certains
entremêlements entre religion et psychothérapie [
cf. Cohen, 1998]. Le Renouveau charismatique a
effectué sa recatholicisation sans produire une élaboration intellectuelle
nouvelle comme si, de fait
, la religion ne
pouvait plus fournir de symbolisations du monde et de la société
crédibles
[5], comme si
elle ne pouvait plus qu’être de l’affect et de l’extraordinaire uniquement
validé par de l’émotion.
Même s’il existait dans le Renouveau charismatique certains
entremêlements entre religion et thérapie, le modèle dominant de la guérison,
de l’obtention du mieux-être, restait bien inscrit dans les schèmes de la
pensée chrétienne où le chrétien est dépendant de l’esprit ou de la grâce de
Dieu : il peut demander, Dieu est libre d’accorder ou non. Or, depuis quelques
années se développent, à grande vitesse, des conceptions bien différentes. Les
nouveaux entrecroisements entre christianisme et psychologie
[6] mettent en jeu un véritable travail
délibéré et volontaire pour obtenir le mieux-être. Ce travail a recours à des
conceptions et méthodes issues des savoirs proprement psychologiques – mais «
sélectionnés » pour leur bonne compatibilité avec des conceptions religieuses –
et puise aussi dans les croyances et méthodes spirituelles du
christianisme
[7]. Les
fidèles engagés dans un tel travail « psyrituel » cherchent à mieux concilier
leur aspiration toute mondaine au bien-être et leur foi. Même si celle-ci est
pour eux essentielle, ils travaillent de fait à une décomposition du
christianisme. Doublement : en le constituant en réservoir de ressources pour
une fin dont la source est le « monde » avec sa valeur cardinale
d’épanouissement et non pas la religion; en subvertissant le cœur même de la
foi chrétienne, celle de la dépendance de l’humain par rapport à Dieu
[8], dépendance depuis longtemps déjà remise
en question pour ce qui concerne le cours de l’histoire de la société, et qui
est donc désormais remise en cause en ce qui concerne le mieux-vivre de chaque
humain puisque chacun peut y travailler.
Est-ce à dire que tous les emprunts aux religions, toutes les
références valorisées à la spiritualité que font tous ceux qui se réclament de
la religion et de la spiritualité sont sans aucune signification et réductibles
à une affaire de goût personnel ? Non. D’autant moins que si les croyances sont
de plus en plus nettement subjectivisées, métaphorisées, le mouvement de
subjectivisation, de métaphorisation est toujours interrompu, arrêté. Même pour
ceux qui vont le plus loin, il apparaît difficile de le mener à terme : c’est
que cela reviendrait à nier toute objectivité aux « choses » crues. La façon de
croire d’aujourd’hui est à cet égard particulièrement significative : on croit
de façon incertaine, floue, relative (l’idée d’une « religion plus vraie » que
les autres n’est plus guère de mise), sur le mode d’un « pourquoi pas ?» (à
quoi peut être ajouté « si ça m’aide », « me donne de l’énergie, des repères »,
« m’inscrit dans une communauté, une lignée », etc.). Certains, notamment dans
la nébuleuse mystique-ésotérique, se réfèrent pour justifier ce mode de
croyance au fonctionnement de la science qui ne croit plus guère, elle non
plus, argumentent-ils, atteindre la vérité du monde, mais fonctionne selon des
modèles, des paradigmes provisoires.
Les éclats de religion qui apparaissent constituer
le roc des croyances ayant « résisté »
à tout le travail de sape de la modernité me semblent être :
- il y a de l’invisible (de l’obscur, du mystère, de
l’irréductible) derrière le visible : des êtres ou des forces qui dépassent
l’ordinaire de l’homme, êtres ou forces transcendants ou immanents – cet
invisible s’expérimente et est source de sentiments et d’états non
ordinaires;
- l’humain peut agir grâce à des moyens autres que ceux de la
rationalité ordinaire, pouvant alors faire preuve d’une puissance tout autre
que celle qu’il connaît ordinairement;
- il y a du lien collectif, reliant les humains, produit
autrement que par les raisons ordinaires;
- il doit y avoir du sens au mal et au malheur, à la finitude
humaine.
On repère aisément ces éclats de religion chez ceux qui, peu ou
prou, entretiennent quelques liens explicites – même ténus – avec les grandes
traditions religieuses. Mais je pense que des «
éclats » de religion existent sans référence aucune à ces
traditions. Ainsi dans les rassemblements communiels où se vit le
sentiment d’un lien extraordinaire entre les participants, où s’abolissent les
différences et les divisions. Ainsi aussi dans la science-fiction et dans toute
une littérature et un cinéma de magie et de mystère. Les participants ou
adeptes – ou, parfois aussi, les détracteurs – de ces manifestations et
productions soulignent d’ailleurs eux-mêmes bien souvent les « liens » avec la
religion. On sait comment, à propos des rassemblements communiels, peuvent être
évoquées la ferveur ou la transe religieuses, le sentiment du sacré.
Du côté de la science-fiction, de la magie et du mystère, des
adeptes de La guerre des étoiles ont
créé la religion de Jedi – hautement facilitée par le support Internet – et ont
appelé les internautes à s’en réclamer lors des recensements nationaux en
Grande-Bretagne, en Australie, en Nouvelle-Zélande.
0,7% des Britanniques (soit 390000, surtout des jeunes) se sont
ainsi déclarés adeptes de Jedi, dépassant les Silhs qui ne sont que 0,6%. En
Australie et en Nouvelle-Zélande ils ont été encore relativement plus
importants. Quant à Harry Potter, il est devenu une cible pour certains
mouvements évangéliques qui y voient un mouvement maléfiquement inspiré et un
sujet de discussion pour nombre de responsables ecclésiaux qui peuvent y voir
une demande latente de religion.
À quoi correspondent tous ces « éclats » de religion ? Sont-ils
des résidus de la religion ? Renvoient-ils avant tout à la sensibilité
d’aujourd’hui, à l’individualité actuelle en demande de mystère et encore plus
de puissance ? Ont-ils un ancrage anthropologique, signifiant que quelques
éléments au moins de ces « éclats » n’en sont pas vraiment, ne sont pas des
restes de l’éclatement de la religion, mais des composants de la nature
humaine
[9] ? Les
hypothèses sont ouvertes et le resteront, je pense, encore longtemps.
·
COHEN M., 1998,« Revitalisation, décomposition ou redéfinition
du catholicisme : le
·
Renouveau charismatique français entre salut religieux et
psychothérapie »,
·
Recherches
sociologiques, 2.
·
GAUCHET M., 1998, La Religion
dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Paris,
·
Gallimard.
·
– 2001, « Croyances religieuses, croyances politiques »,
Le Débat, n°115, mai-août.
·
HERVIEU -LÉGER D., 1990, « Renouveaux émotionnels contemporains
: fin de la sécularisation ou fin de la religion ?»,
in CHAMPION F., HERVIEU -LÉGER D.
(sous la dir. de), De l’émotion en
religion, Paris, Le Centurion.
·
LAMBERT Y., 1991,« La “tour de Babel”des définitions de la
religion », Social Compass, vol. 38,
n° 1.
·
LEFORT C., 1981,« Permanence du théologico-politique ?»,
Le Temps de la réflexion, n° 2
(Gallimard).
[1]
Celle tout particulièrement des spécialistes des religions
comparées – ainsi d’YvesLambert dans son travail actuel; Y. Lambert a aussi mis
en perspective le débat proprement sociologique sur la définition de la
religion dans « La “tour de Babel”des définitions de la religion » [
1991].
[2]
Je me situe en contexte catholique et plus précisément
français. Je ne peux dans le cadre de cet article nuancer mes analyses en
référence à d’autres pays.
[3]
La liberté religieuse signifie l’acceptation que la communauté
religieuse croyante puisse fonctionner selon le modèle ancien de l’organisation
collective (holiste et hiérarchique, orientée au passé, etc.).
[4]
Qu’on me permette de rappeler le sens de ce concept emprunté à
la psychanalyse et qui m’apparaît pouvoir très bien signifier le travail auquel
a été confrontée la modernité démocratique : la perlaboration est, dans la cure
psychanalytique, tout le travail qui cherche à vaincre les résistances œuvrant
au maintien de l’ancien état psychique, afin de réussir à remanier le Moi; ce
travail prend nécessairement du temps et s’inscrit donc dans une durée
relativement longue.
[5]
D. Hervieu-Léger a sur ce point produit une analyse remarquable
[
cf. Hervieu-Léger, 1990].
[6]
Il y avait déjà eu des alliances de la psychanalyse et du
christianisme. Pour ne parler que des figures les plus connues, on peut évoquer
ici Françoise Dolto ou Michel de Certeau. Mais je pense qu’alors, le recours à
la psychanalyse (lacanienne) servait (aussi) à valider le christianisme en
jouant à la fois d’une ligne de partage entre christianisme et psychanalyse
(pour la pratique) et d’un concordisme à travers l’idée structurante du sujet
agi par un Autre.
[7]
Pour l’écho de ce mouvement dans la production éditoriale,
cf. Écritures. L’actualité de l’édition
religieuse, n°55,2003.
[8]
À ces deux raisons plus ou moins explicitement reconnues par
les clercs-régulateurs de l’institution, il faut ajouter que ces développements
psychologiques ne sont pas contrebalancés par des élaborations intellectuelles
proprement religieuses, déficit auquel, par leur fonction même, les éditeurs et
libraires sont particulièrement sensibles (
cf. n°d’
Écritures
ci-dessus mentionné)
.
[9]
S’orientant très différemment puisque sur la question d’une
nature de l’homme « religieuse » s’opposent des modèles psychanalytique,
neurologique, psychologique-évolutionniste.