2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / C) Confiteor... non credo. Vade retro, religio (Au diable les essences et la religion !)
L’au-delà, l’en deçà et l’à côté du religieux
[1]
Michaël Singleton
« Qu’est-ce la religion ? » En dépit des réponses complexes,
voire contradictoires, qui lui ont été données, la question elle-même paraît
simple et sans équivoque. Et pourtant… est-il plausible, philosophiquement
parlant, de définir quoi que ce soit, sans une clarification à la fois de ce
que un « quoi » peut bien être et de ce que le savoir (entre autres
questionnant) comporte ?
Comme l’auraient dit les philosophes du langage (que j’ai
fréquentés à Oxford au milieu des années soixante à l’occasion d’une formation
en anthropologie sociale), avant de se précipiter en aval pour déclarer « what
religion is », il y a lieu en amont de décider « what is “what”».
Des gentlemen
scholars, sans autre souci au monde que la précision philosophique,
il ne serait jamais venu à l’esprit de mes interlocuteurs d’alors que tout
savoir est aussi et intrinsèquement une question de pouvoir et
d’avoir.
Mais même en faisant abstraction de l’inféodation « politique »
de tout savoir, il y a une autre implication qu’il est impossible d’ignorer.
Les définitions et les distinctions du discours que nous allons tenir n’ont de
sens saisissable qu’au-dedans d’une logique humaine propre à une tradition
gréco-latine qui a non seulement isolé une faculté dite « intellectuelle »,
mais lui a donné une signification aussi spécifique que privilégiée. Le mot
d’ordre de cette tradi-tion-là est : « Que chacun voit clair dans son esprit,
qu’il juge en connaissance de cause et qu’il agisse, en conséquence, selon sa
conscience ». Il n’est pas sûr, loin s’en faut, que cette anthropologie-là soit
universelle. Déjà chez nous, un Lévinas, en rendant l’éthique primordiale,
paraît vouloir renverser l’ordre de la maxime en question : « Agir, juger, voir
». Sans subir encore le coup de la mentalité primitive ou verser dans la
déraison, la plupart des cultures africaines qui me sont connues ne me semblent
pas distinguer quelque chose qui ressemblerait en gros à notre « raison » – ne
serait-ce qu’à cause de leurs anthropologies qui peuvent compter jusqu’à neuf
composants dans l’identité individuelle au lieu des deux (corps
versus âme) de notre vision aussi
dualiste que simpliste de l’être humain.
Mais ne compliquons pas trop les affaires ici. Faisons comme si
on pouvait définir ce que définir est et distinguer les différentes modalités
du savoir humain en innocence de toute cause autre que celle d’une saine
onto-épistémologie.
LE DIEU LOINTAIN … LOIN DU RELIGIEUX ?
À Kinshasa, au milieu de l’année1986, un jésuite octogénaire me
raconta comment, jeune missionnaire dans la région de Kikwit immédiatement
après la Première Guerre, il avait réuni trois vieux de sa paroisse pour leur
demander si le Dieu des chrétiens avait un quelconque rapport avec le dieu
(Nzambi) de leur jeunesse païenne. Mis en confiance, ses interlocuteurs lui ont
clairement avoué que non. De Nzambi, les ancêtres ne connaissaient pas
grandchose, pour ne pas dire rien du tout, sauf qu’à l’encontre du Père Très
Bon du catéchisme chrétien, il était au-delà du bien et du mal, envoyant tantôt
la mort tantôt la vie, mais de manière totalement insaisissable. C’est le type
même du
deus otiosus africanus
[2], le dieu oisif auquel j’ai
consacré non seulement une thèse, mais une partie conséquente de ma vie
académique. En effet, et de l’avis même des croyants qui voudraient qu’il soit
le Dieu de la révélation chrétienne, le symbole suprême
[3] des
Weltanschauungen africaines (identifiées, non
sans équivoque, à des visions « religieuses ») fait problème face à ce qu’on
croit communément devoir être un monothéisme en bonne et due forme.
Car, loin d’incarner le
nec plus
ultra de la religiosité africaine, cette figure évanescente paraît à
ce point éloignée et indifférente que souvent elle ne représente même pas le
cas limite du religieux, se (re)trouvant hors des limites des relations
réciproques. Insondable, Allah est aniconique par excès; Nzambi,
incompréhensible, l’est par défaut : il n’a ni masque ni fétiche, ni temple ni
sacrifice, ni prêtre ni prière. Totalement nul et non avenu, il ne l’est pas.
Mais les éléments qui l’empêchent de ne plus être du tout – tels que des noms
dits « théophores » ou les invocations qui peuvent lui être adressées
in extremis (en désespoir de cause,
quand tout autre recours ou secours n’a rien donné)– sont d’interprétation
discutée et, de toute façon, sont loin de pouvoir redorer un blason qu’on
voudrait à tout prix religieusement monothéiste. Il est vrai que dans certains
mythes, ce « dieu » a pu se trouver
in illo
tempore près des hommes (sans être toujours leur créateur ou même le
créateur du monde
[4]).
Irrité par des peccadilles aussi vénielles que le chapardage de
la pomme biblique, il s’en est allé pour de bon. Car le mythe insinue que cette
faute fut heureuse (
felix culpa), non
pas parce que « dieu » allait revenir un jour faire mieux, mais parce qu’il
allait rester toujours au loin chez lui, nous laissant nous les hommes tirer
notre plan comme des grands
[5]. Les dieux ne tombent pas seulement sur la tête des
Bushmen ! Pour leur malheur, sans crier gare, le ciel des agriculteurs leur
tombe dessus de temps et temps. Or s’il y a quelque chose dont les Africains en
général et les Bantous en particulier ont horreur, c’est la confusion des
choses qui doivent rester séparées : les chefs et leurs sujets, les vieux et
les jeunes, les hommes et les femmes, les indigènes et les étrangers… et
surtout l’au-delà et l’ici-bas. D’où, en cas d’hiérophanie intempestive, une
réaction instinctive : le sacrifice apotropaïque – l’offrande fait à « dieu »
pour qu’il regagne ses pénates : l’équivalent numineux du don fait à un
importun pour en être quitte. Pas de chaman en Afrique (et, de toute façon, ce
spécialiste des steppes eurasiatiques ne montait au ciel que pour en revenir
aussitôt sa mission accomplie). Si religion il y a en Afrique, elle est à base
d’un sacré séparateur
[6]
et nullement d’un élan extatique en quête de communion mystique.
La retraite
[7], et l’inertie de cette ultime (voire ultérieure)
divinité (le
remote High God des
savants anglais), contrastait avec l’activité rapprochée et envahissante d’une
pléthore d’esprits inférieurs qui, n’en déplaise au père Tempels et à ses
émules, n’ont jamais été hiérarchisés ou systématisés à la manière scolastique.
La plupart n’étaient que des ancêtres plus ou moins connus des vivants. Si
certains semblaient être d’origine indépendante, des spécialistes pensent que
tous les esprits auraient été à un certain moment de provenance humaine. Bien
que partenaires dans un intense réseau de réciprocité ritualisée (sous forme de
sacrifices et de supplications, de lieux sacrés et de sacerdoces spécialisés),
ils n’ont jamais fait l’objet de spéculations dogmatiques et encore moins de
credo contraignants.
S’il y a lieu de parler de philosophie primitive, ce serait en
fonction d’un paradigme praxéologique et non pas spéculatif. En Afrique, on n’a
pas à savoir ce que sont les « esprits », on a à faire selon leur bon (ou
mauvais) vouloir.
S’il est crucial de savoir clairement à qui on a affaire dans
le monde du visible (avec un notable et pas le vulgus plebs, avec la mère du chef et pas
n’importe quelle vieille), cela n’est ni tout à fait possible ni absolument
nécessaire dans le monde de l’invisible. Faut-il ajouter qu’en Afrique, ces
deux mondes sont imbriqués dans un seul et unique monde. On n’a pas pensé qu’il
pourrait y en avoir d’autres et encore moins a-t-on désiré qu’il y en ait un
tout autre.
Les morts africains, par exemple, ne se retrouvaient pas pour
l’éternité dans un ciel théocentrique. Leur village n’était pas très loin du
village qu’ils avaient connu de leur vivant et où les vivants relocalisaient
les plus imprévisibles d’entre les morts afin de les amadouer avec des
offrandes, évitant ainsi qu’ils ne fassent trop de dégâts
[8].
Une première génération d’anthropologues, datant d’avant le
principe d’indétermination de Heisenberg, l’atome de Bohr à la fois onde et
corpuscule ou le chaos créateur de Prigogine, et donc programmée pour des
notions claires, reflets fidèles des natures bien distinctes, avait du mal à
apprécier à sa juste valeur le caractère indistinct des réalités du règne de
l’invisible. Pour elle, même un esprit se devait d’être essentiellement
lui-même et nul autre.
En principe, le dieu de la guerre ne devait pas être en même
temps celui de la fécondité… et pourtant il arrivait qu’il le fût. Un esprit
pur ne devait pas avoir été une âme humaine… et pourtant les indigènes
semblaient ne pas trop le savoir. D’où, confrontés à des confusions de cet
ordre-là, les ethnologues concluaient soit à une clarté primordiale perdue au
cours des siècles, soit à une clarification en cours qui, d’étape en étape,
aboutirait à quelque chose de définitivement clair et net. Or, qui a vécu la
religiosité populaire (comme j’ai pu le faire en Italie) sait que l’essentiel
n’est pas l’identité en soi de la figure sacrée à qui on s’adresse, mais le
(r)apport recherché. Peu importe que ce soit la Madonna del Divin Amor, Santa
Rita di Cascia ou Padre Pio (pour ne mentionner que trois des sorties sacrées
que j’ai eu à organiser pour les plus ou moins fidèles du bidonville que je
desservais – les communistes qui ne mettaient jamais les pieds à l’église
étaient d’ailleurs toujours partants pour des pèlerinages !) quand ce qui
comptait pour l’un, c’était de (re)trouver du boulot et pour l’autre la
guérison de son bébé malade. A
fortiori en l’absence de la moindre systématisation scolastique des
raisonnements religieux et des pratiques rituelles, n’y a-t-il pas lieu de
s’étonner du flou fluctuant des figures de la religion « primitive »? Quand
l’enjeu prime sur l’en soi, qu’on ait affaire à un esprit pur ou à l’âme d’un
ancêtre est une considération tout à fait seconde pour le suppliant, quoi qu’en
pense l’anthropologue qui aimerait bien savoir qui exactement et exclusivement
est l’agent spirituel responsable, mettons pour la pluie. Quand la relation est
plus réelle que la réalité de son interlocuteur, l’identité exacte de ce
dernier n’a pas à être déclinée de manière complète et cohérente.
En parlant ainsi, je me jette la première pierre. Car sur le
terrain en Tanzanie, j’ai harcelé mes informateurs pour qu’ils me donnent le
plus de renseignements possible sur la nature de Ndui, identifié par moi et mes
prédécesseurs comme l’esprit de la variole. Face à un tas d’informations
contradictoires – l’esprit était tantôt dit grand, noir, mâle et unijambiste…
et tantôt petit, blanc, femelle et la tête en bas…, j’étais tenté de conclure,
dans un premier temps, soit à l’éclatement et à l’érosion d’une entité
ancestralement homogène et univoque, soit (pire encore !) à l’incohérence
infantile de l’imaginaire du cru
[9]. Puis j’ai découvert dans les archives de
l’archidiocèse de Tabora un manuscrit écrit à la veille de la Première Guerre
mondiale par un certain Jusufu Kaswai, un catéchiste indigène, mais surtout, en
l’occurrence, un des premiers ethnographes autochtones. Rapportant à la lettre
ce que les gens visités par la variole en avaient dit avant d’être happés par
le christianisme ou l’islam, l’auteur note que « Ndui ni mtu » – « la variole
est une personne
[10]
». En dépit de sa simplicité, cette phrase offre la clef d’une compréhension de
la réalité des entités qui peuplent le monde de l’invisible africain (autrement
dit de la religion africaine). Les interlocuteurs de Kaswai auraient pu dire
que la variole était une « âme » ancestrale (
muzimu) ou une divinité (
miungu) ou même, ayant déjà eu des
contacts avec le monde swahili et donc arabo-musulman, que l’épidémie était un
esprit (
roho). Mais non, ils ont dit,
ni plus ni moins, que la variole était une personne. Non pas un homme ou une
femme, un vieux ou une jeune, mais tout simplement une personne :
mtu. En effet ce que nous appelons «
esprit » et identifions à un être immatériel, autonome (
ens spirituale a se existens), n’est
autre en Afrique (et sans doute ailleurs hors culture indo-européenne et
aristotélothomiste) qu’un modèle personnel réduit, pour les besoins de sa
cause, à un strict minimum de personnalité. Puisque au niveau du visible, de
l’humain, la survie dépend d’une bonne gestion des (r)apports interpersonnels,
il était plus que logique qu’on traite avec les choses de l’invisible (la
pluie, la maladie) comme avec des personnes. Mais, rasoir d’Occam oblige
[11], il n’était pas
nécessaire, pour que les échanges se fassent à la satisfaction des parties
prenantes, que l’identité du partenaire invisible (mal traduit par « esprit »)
soit précisée au-delà de sa capacité à dialoguer raisonnablement et à agir
volontairement
[12].
Dans la mesure où mes questions sur la nature même de l’esprit
de la variole dépassaient, et de loin, tout ce qu’il fallait pour que le modèle
fonctionne bien, elles étaient nulles et non avenues dans l’esprit de mes
interlocuteurs indigènes. Une institutrice qui aligne un ballon de foot, une
balle de tennis et une bille pour illustrer le système solaire serait en droit
de trouver irraisonnables sinon ridicules des remarques du genre « mais le
soleil est rouge et pas blanc » ou « la lune n’est pas faite de verre » : son
modèle porte exclusivement sur la taille relative et n’a pas à répondre à des
questions de couleur ou de texture. De même, ma demande « mais pour finir,
l’esprit de la variole lui-même est-il mâle ou femelle, grand ou petit,
matériel ou immatériel ?» a peu ou pas de sens dans le contexte de la religion
africaine. Quand on a à négocier quelque chose, la nature du négociateur ne
fait pas partie intégrante de la négociation
[13].
En parlant ainsi, je me surprends en flagrant délit : je
systématise en un Tout factice des « parties » qui font, de fait, systèmes
singuliers à part entière, je conceptualise ce qui (aussi bien pour commencer
que pour finir) n’a de sens que vécu, je simplifie ce qui est irréductiblement
complexe. Il n’empêche que ces élucubrations peuvent être ancrées
empiriquement. De toute évidence ethnographique, les phénomènes dont il vient
d’être sommairement et schématiquement question existent. Paradoxalement, cet
ensemble de choses concrètes n’a pas été aperçu par tout le monde, et pas mal
d’observateurs n’ont pas pu se résigner à le prendre à sa lettre. Il est
toujours plus facile de voir le paradigme qui obstrue partiellement la vue
d’autrui que d’enlever celui qui vous aveugle à votre insu ! C’est pourquoi,
sans taire mes propres travaux en la matière, je m’appuierai davantage sur des
témoins qu’il serait difficile d’accuser de parti pris, puisqu’ils sont partis
sur le terrain africain à la recherche d’au moins des traces de monothéisme,
mais en sont revenus un peu déconcertés de n’avoir pas pu trouver l’embryon
d’un théisme fiable.
Ce n’est pas le moment de faire état des histoires de
l’histoire des religions naissante. Notons néanmoins que les expatriés d’antan
ne faisaient pas dans l’ethnologie des religions païennes en innocence de toute
cause
[14]. Au
XIX
e siècle, l’acrimonie des débats, même entre purs
savants, à propos de l’absence de toute religion chez les « naturels » ou la
présence d’un monothéisme primordial auprès des plus primitifs des primitifs
s’articulait à l’animosité qui animait les échanges entre croyants et mécréants
civilisés.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est que aussi bien les « contre »
que les « pour » prenaient non seulement comme allant de soi l’existence du
fait religieux, mais partageaient sensiblement la même définition de la
religion.
Indépendamment de la théologie thomiste, la philosophie pérenne
inculquait une définition de ce qu’une vraie religion, même naturelle
[15], se devait d’être au moins en fin de
parcours évolutif sinon
ab ovo, à
savoir la gestion publique et pontificale (les sacrements du prêtre faisant le
pont entre l’homme et Dieu) de la piété personnelle. Deux ethnographes,
d’obéissance ecclésiastique, n’auraient pas pu formuler cette grille d’analyse
plus clairement :
« L’authentique religion [… ] la seule qui mérite vraiment ce
nom, est une relation personnelle de l’homme avec le Dieu unique et cette
relation tend à s’exprimer inéluctablement en gestes extérieurs de culte
[16]. »
Cette grille non problématisée est en partie responsable de
l’égarement d’une première génération de théologiens africains. Appuyés par
leurs maîtres missionnaires à la pensée néothomiste
[17], piqués au vif par des dénigrements
occidentaux, ces abbés ont cherché à démontrer que leurs ancêtres avaient été
des chrétiens sans le savoir dans la mesure où ils avaient cru, entre autres,
dans le bon Dieu et l’immortalité de l’âme
[18]. Mais, à part le fait qu’ils imputaient à leurs
aïeux une version tridentine du message évangélique à laquelle plus aucun
croyant critique ne croit aujourd’hui, au vu du fait que quasiment aucun de ces
polémistes de la première heure n’avait fait du terrain de manière
professionnelle, leurs bonnes intentions répondent, malheureusement, davantage
à leur endoctrinement déculturalisant qu’à la réalité des données
empiriques
[19].
Il est vrai, néanmoins, que même des professionnels, face aux
mêmes données ( data), penchent soit
pour une factualisation sous forme d’un monothéisme maximaliste, soit pour le
fait ( factum) d’une matérialisation
minimaliste. Ainsi, si J-F. Vincent imagine que ses Hadjeraï croient en « un
Dieu tout-puissant », bien que lointain, ayant sur terre des représentants
attitrés dans les esprits margaï, J.
Pouillon [p. 20] doute fort que ce peuple du Tchad croie en « un tel dieu »
puisque le mot dénote tout simplement la source de la pluie – par conséquent la
priorité donnée à « dieu » ferait écho à la primordialité de la pluie
elle-même.
Si je penche personnellement pour le caractère peu divin du
symbole suprême de la plupart des religions africaines, c’est à cause d’une
série de témoins que nous avons dit être au-delà de tout soupçon.
Evans-Pritchard, converti au catholicisme à cause du monothéisme de ses Nuer du
Soudan, et donc innocent de tout projet sécularisant, n’a pourtant pas pu
suivre les missionnaires (entre autres, des dominicains) quand ils identifient
le Mbori des Azande avec le Dieu d’une certaine tradition judéo-chrétienne.
Puisque Imana du Burundi était devenu pour pas mal de missionnaires le plus pur
représentant du monothéisme naturel, il est extrêmement significatif que deux
Pères blancs, Firmin Rodegem (parmi les plus grands connaisseurs du Burundi
ancestral) et Henri Maurier (spécialiste reconnu de la philosophie africaine),
n’aient même pas voulu parler de théisme à son propos. Enfin, plus
significativement encore, un des fils spirituel du fameux Pater Wilhelm
Schmidt, le défenseur acharné de l’
Urmonotheismus, Thiel, parti au Congo à la
recherche du Dieu suprême des primitifs, est revenu convaincu qu’on ne pouvait
parler tout au plus que d’un Ancêtre primordial
[20].
Quand des croyants convaincus et des théologiens thomistes
arrivent à la même conclusion, il doit y avoir quelque chose dans le phénomène
même qui les a poussés à conclure ainsi. Pour reprendre notre propre jargon :
les données ne leur ont pas donné cette pensée-là, mais leur ont donné à penser
comme ça. Nous ne disons pas que les faits sont là. Les
facta étant littéralement des
fabrications ou, mieux, des (f)actualisations, seuls les
data peuvent paraître dans un sens
être déjà là. Tout ce que nous voulons affirmer, c’est que des pans entiers des
phénomènes plaident plausiblement pour le caractère non (mono)théiste des
religions africaines. L’ultime symbole qui clôture les horizons religieux de
l’Afrique, loin d’être superbement et substantiellement suprême, comme seul
peut l’être le Dieu d’une certaine tradition chrétienne, représente en grande
partie, voire foncièrement, quelque chose de carrément ultérieur à toute
religiosité conventionnelle. Cette réalité, loin d’être en retard de la
Révolution révélée, pourrait avoir été en avance de cette révolution
post-moderne qu’on associe, d’un côté, à un Nietzsche ou un Lévinas, et de
l’autre, à cette paradoxale théologie sans dieu dans laquelle s’achève la voie
négative d’antan.
LA SPIRALE DU TOUT… ET DU RIEN
Puisque j’ai prévenu le lecteur contre le piège de
l’explicitation de l’implicite, le comble serait que j’y tombe moi-même
maintenant à l’insu de mon plein gré ! Loin de moi donc l’idée que Nietzsche,
Lévinas et l’Afrique ancestrale : identiquement le même combat ! La seule
(pro)position qui me paraît crédible, c’est que l’intentionnalité qui portait
en avant, mais en profondeur, la philosophie et la pratique africaines du monde
se (re)trouve plus près de cette radicalité agnostique que la plupart des
analyses d’inspiration chrétienne (qu’elle soit avouée ou inavouée).
Et c’est justement le fait que le deus otiosus, le Très (voire le trop) Haut de
l’Afrique, se trouve par-delà toute Totalité, au-delà du bien et du mal, du
côté de l’infini, qui m’a inspiré une définition graphique de la religion qui
suit.
Notre
ego de départ
n’étant nullement le soi tout seul, mais l’individu qui ne peut ni naître ni
être sans l’autre, nous aurions pu partir d’autrui. Par pure commodité
commençons donc au centre de la spirale – symbole religieux s’il en fut
[21]! Pour faire vite et pour
ne pas surcharger ce qui n’est qu’un schéma heuristique, disons que les
(r)apports entre le moi et tous ceux avec qui il est relié en réseau (que ce
soit par son statut ou par contrat
[22]) vont quantitativement et qualitativement en
diminuant d’intensité et de fréquence. J’interagis le plus avec les miens,
j’échange un peu moins avec mes voisins (du même clan, du même quartier), et
mes obligations envers des agents plus éloignés et réciproquement se raréfient
au fur et à mesure que j’aboutis à mes relations extrêmes. Rappelons surtout
que tous les partenaires du soi (de lui-même aux « esprits » en passant par les
siens) sont des construits.
Or, et pour renouer avec notre prémisse philosophique de la
dualité, c’est aux extrémités qu’on voit le mieux que « l’un ne va jamais sans
l’autre ». À mes liens de parenté et de proximité succèdent les obligations «
gratuites » de l’amitié (la philia
chère à Aristote). Néanmoins, pour les reconnaître, il me faut non seulement
une limite, mais un hors limite, à savoir l’étranger (
hospes) si vite tourné en ennemi (
hostis) : celui à qui, par définition,
je ne dois rien et qui peut tout me prendre sans scrupule, sans aucune
obligation d’un retour de flamme quelconque. Qu’il y ait des peuples ou des
personnes qui n’ont pas d’ennemis, qu’on devrait aimer ses ennemis tout en
n’escomptant rien en retour, peu importe car à la limite, le « hors limite »
peut n’être que du virtuel. Il n’empêche qu’un ultime lien d’amitié ne saurait
être conçu sans une idée ultérieure de ce qui le dénie.
Si notre schéma campe nettement la rupture radicale entre le
dernier ami et le premier ennemi, dans un exposé plus étoffé il faudrait
introduire des degrés et des nuances que la ligne continue de la spirale ainsi
que l’absence de prolongation au-delà de la confrontation avec l’ennemi
cachent. Déjà au sein de la famille, mes obligations envers mes frères sont
plus fréquentes et contraignantes que celles que j’ai par rapport à mes
cousins. Et puis il y a ennemi et ennemi. Cette nécessité de moduler les
reliefs du réseau de réciprocité vaut pour les quatre directions : s’il y a pas
mal de relations qui prennent sans penser à donner en retour, il n’y a que la
sorcière qui prend tout et ne donne rien; certaines choses me sont plus «
familières » que d’autres (qu’on pense déjà à la distinction tout à fait
factice entre animal de compagnie
versus bête de somme
[23]); nous nous attarderons davantage mais
sûrement pas assez sur les boucles de la spirale où il sera question de mes
rapports avec des entités dites « religieuses ».
À l’extrême gauche se trouve un phénomène des plus sinistres :
la sorcellerie anthropophage. De nouveau, il n’est pas nécessaire d’insinuer
que des sorciers existent « réellement » ou en aussi grand nombre que certains
peuples à certains moments tendent à l’imaginer
[24]. Le cas le plus typique, mais aussi le
plus terrible est représenté par celle qui devrait tout donner sans calculer le
coût, à savoir une mère, qui en l’occurrence prend tout, jusqu’à la vie même de
ses enfants – car tel est le prix de son entrée dans le cénacle des sorcières.
Le lien en principe le plus fort, le plus religieux se révèle être en ce cas le
plus faible, le plus irréligieux.
En bas : la matérialité pure et simple. « Hors culture(s)»,
aimons-nous le répéter, « il n’y a rien » – et donc surtout pas une nature
universelle et univoque, faisant foi et loi pour toutes les cultures. Mais s’il
y a autant de natures que de cultures, il est vrai que dans certaines cultures
(dont la nôtre), on est vite dans le règne de l’infrahumain (déjà, pour la
plupart des esprits occidentaux, le plus intelligent des primates est
ontologiquement plus chose que le plus mentalement handicapé des humains
[25]), et au-delà ou plutôt en
deçà du biotique s’étend, en très long et en immensément large (à la fois
synchroniquement et diachroniquement) le domaine de l’inanimé (n’en déplaise
aux gnostiques de Princeton, qui avec un Teilhard de Chardin voient tout dehors
doublé par un dedans !). Par conséquent, nous avons du mal à comprendre que
pour certaines cultures, non seulement le domaine du naturel se réduit comme un
peau de chagrin, mais finit par n’être qu’un concept limite. La nature pure
comme pure notion ! Traitant avec des choses comme avec des personnes (là où
nous traitons la plupart des personnes comme des choses !), il peut venir à
l’esprit d’un Achuar que n’importe quelle pierre ou plante, pouvant être en
(r)apport avec quelqu’un, la nature pure ne serait qu’une pure
possibilité
[26]. Il
n’empêche que du moment qu’une réalité ne rapporte plus rien, elle tend à
tomber en dehors du réseau, pour se trouver dans ce
no man’s land de la matière monadique,
abandonnée à son triste sort anonyme et inanimé. À l’étonnement des gens qui
imaginent que ces choses-là, étant aussi sacrées que personnalisées, doivent
être difficiles à obtenir, je possède une petite collection de gris-gris…
ramassés dans les buissons du campus universitaire de Dakar, abandonnés sans
façon et sans regret par des étudiants en échec; comme ils n’avaient pas donné
les résultats escomptés, on ne leur devait plus aucun égard. Des sœurs d’un
couvent que j’ai desservi un temps à Rome avaient fini par consigner leur
statue de saint Joseph à la cave… Malgré la neuvaine qui lui avait été dédiée,
il n’avait pas réussi à décrocher le permis de bâtir sollicité de la
mairie
[27] (à vrai
dire communiste !).
Vers le haut, la première boucle que le soi rencontre, ce sont
ses ancêtres :
c’est avec eux que ses aînés vont devoir négocier pour la
résolution des difficultés (telles que mort d’enfants ou mauvaise récolte) qui
n’affectent que son clan. Un peu plus haut, quand les problèmes (la sécheresse,
une invasion de sauterelles) touchent tout le petit monde local (le village, la
« tribu »), les autorités feront des sacrifices à des esprits de plus grande
envergure symbolique.
Pour chasser, les chasseurs konongo n’avaient pas besoin d’un
permis, mais de la permission de Limdimi, le Gardien des animaux de la forêt
(dont on m’avait vite fait comprendre qu’ils étaient domestiques et non
sauvages). En déposant au pied de son palmier sacré une calebasse de bière, on
pouvait prendre dans ses troupeaux la tête de bétail convenue… voire deux si on
ajoutait en cachette une aspirine qui endormirait la vigilance tatillonne de
l’esprit ! Comme disait mon chauffeur sénégalais : en Afrique, il y a toujours
moyen de négocier un bon prix. De niveau en niveau, on monte vers le plafond
qui clôture le Tout et qui fait figure d’Ancêtre primordial. Mais en général,
les problèmes auxquels les gens sont confrontés étant pour la plupart d’ordre
local, il est très rare qu’on soit appelé à toucher le plafond. C’est ce qui
fait, d’ailleurs, que le Très Haut finit dans l’Au-delà, que la Totalité
aboutit à l’Infini. Quand on n’a quasiment aucun rapport avec l’ultime réel du
réseau relationnel, il est assez logique que ce virtuel (pour ne pas dire
irréel) bascule du côté de l’ab-solu, de l’intouchable. Un théologien pourrait
toujours chercher à se consoler en disant qu’une petite idée de Dieu, en
attente d’une réactivation apostolique, subsiste encore dans cet au-delà
africain. Mais d’un point de vue purement phénoménologique, l’intentionnalité
de la spirale n’est pas intellectuelle, elle s’enracine dans une expérience
d’éloignement et d’évanescence et ne fait aucunement écho à un désir de
rapprochement ou de renforcement. Le missionnaire (et nous ne parlons pas du
seul évangéliste – rien de plus apostolique que certains médecins, avec ou sans
frontières) a parfois tout intérêt à reconnaître que l’inédit radical de son
message va complètement à contre-courant du local.
Ce Dehors qui donne tout son sens à ce qui se passe au-dedans,
existe-t-il autrement que comme un Hors Tout logique ? Je n’en sais trop rien,
et les Africains non plus ! Non pas parce que sciemment, ils n’en savent rien
et encore moins parce qu’ils ne veulent rien en savoir, mais tout simplement
parce que dans l’Afrique ancestrale, on n’avait vraiment pas besoin de ce qui
ne servait réellement pas à grand-chose – d’où, sans doute, le fait qu’aucun
prophète n’est venu témoigner de son existence
[28].
En attendant, il nous est loisible (à nous les Occidentaux)
d’identifier, sur fond de cette religiosité globale représentée par cette
réciprocité en réseau faite d’obligations oblatives, un règne de (r)apports
dits « proprement » religieux. Mais il faut bien reconnaître que notre
restriction du religieux aux relations, individuelles et/ou institutionnelles,
avec le supra-humain (que d’aucuns identifient avec des esprits transcendants),
tout en obéissant à un besoin de mettre un peu d’ordre conventionné dans le
flux phénoménal, y met inéluctablement un peu de notre ordre occidental. Cela
ne veut pas dire que l’ordre mis par l’Afrique serait plus objectif ou que nous
devrions respecter à la lettre les crédibilisations factualisées par d’autres
cultures. Une classification conceptualisée, non ethnocentrique, hors tout, «
ça », ça n’existe pas.
Pour finir, tout ce qu’il faut reconnaître à un niveau
d’abstraction très élevé et de façon purement heuristique, c’est que « l’un ne
va jamais sans l’autre ». Et nous ne parlons pas de l’irréligieux qui contredit
un certain religieux, tout en prêchant pour des (r)apports en réseau plus
raisonnables et réalistes. C’est tout simplement qu’en fin de compte, la
religion ne peut être ni conçue ni vécue sans l’a-religion. Et, pour finir,
c’est tout ce que nous avons voulu dire ici.
NOTE TECHNIQUE : DE LA NÉCESSITE
D’UN AU -DELÀ LOGIQUE À LA POSSIBILITÉ D’UN AB-SOLU
ONTOLOGIQUE
Il paraît impossible de penser la totalité sans l’infini qui le
dépasse. Mais est-il possible de passer de cette nécessité logique à
l’existence d’un ab-solu autonome ? Très, très sommairement une esquisse de
cette problématique proprement ontologique. Le fait que j’emploie le verbe «
être » non seulement de manière copulative ou relative – « Pierre est un homme
» – mais de façon absolue – « Pierre est » – me rend à la hauteur de l’horizon de
l’être : je suis capax esse. Mais cet
être dont je suis capable est-il en dernière analyse l’être tout court (
esse simpliciter ) ou l’Être
subsistant ( esse subsistens)? Faisons
d’abord une distinction cruciale entre le symbole suprême et un éventuel Être
subsistant. Le premier ou plutôt les premiers car ils sont légion représentent
l’ultime réel de référence du plafond paradigmatique de tel ou tel
sociohistorique. Toujours relatif parce que relationnel, ce symbole suprême
n’est pas nécessairement d’ordre religieux à proprement parler, tout juste
comme le religieux n’est pas (en principe du moins) monothéiste. Les religions
africaines s’adressaient en dernier lieu à un Ancêtre primordial; les
rationalistes hégéliens croient en l’Esprit; le Progrès équivaut à « dieu »
pour pas mal de modernes. Les guillemets renvoient à une malheureuse confusion
propre à la tradition occidentale où le même mot « dieu » fonctionne dans deux
jeux de langage totalement différents. D’un côté, celui qu’on ferait bien de
désigner comme « théographique » dans la mesure où il fait état descriptif des
usages d’un nom propre au cours dessiècles gréco-latins et
judéo-chrétiens.
De l’autre, ce nom personnel (dérivé d’une racine
indo-européenne signifiant « lumière du jour » – « dieu » et « diurne » même
combat) sert à identifier l’être auquel les philosophes ont diversement pensé
et auquel les meilleurs théologiens ont refusé de penser (puisque de Dieu, on
ne sait strictement rien, si ce n’est qu’en lui, essence et existence
coïncident – si on comprend que des féministes aient voulu émasculer le divin,
cela ne résout rien de bien profond puisque toute ampliation analogique
émargeant du monde des essences, on ne peut même pas dire que Dieu est une
personne). Cette distinction entre les entités symboliques, religieuses ou
areligieuses de l’histoire et l’Être sub-sistant nous permet de rassurer ceux
qui craignent que l’ontologie ne remette pas la théologie en orbite. La
métaphysique est non seulement audelà de la physique, mais elle est
foncièrement a-thée. Il n’empêche qu’il n’est pas impossible de penser qu’un
transcendant puisse ex-ister. De nouveau, l’existence d’un absolument Absolu
n’engagerait à rien de bien religieux, au contraire. Si le
cor inquietum d’Augustin est à
l’origine de la définition de l’humain comme d’un « tendre vers identitaire »,
il faut bien distinguer entre trois intentionnalités (
in tendere), l’une psychologique,
l’autre phénoménologique et la troisième proprement philosophique. Cette
dernière n’est autre que ce capax esse
dynamisé : de compréhension en compréhension, de connaissance en connaissance,
je suis porté en avant par cette intentio
intendens omnia (ce « tendre vers tout ») qu’un Blondel identifiait
à la volonté voulante [Dumery, 1963] et un Maréchal l’intellectus agens à l’intellect agissant
[Gilbert, 2000]. Or si ces philosophes d’obédience catholique postulaient avec
Augustin que l’homme n’aurait de repos qu’en Dieu (
cor inquietum donec requiescat in Te),
ce postulat n’est pas des plus plausibles. On peut même penser qu’il est plus
plausible de croire qu’un relatif qui finirait par aboutir à un absolu serait
une contradiction dans les termes et qu’un Infini serait intrinsèquement «
incapable » de rendre le fini son égal.
Néanmoins, il est permis à un esprit religieux qui aboutit à
cette conclusion réaliste d’une impossible religion absolue de penser avec un
Tillich que l’existence d’un Grund
métaphysique, d’un ancrage absolu, rend tout son sérieux à un symbolisme qui
autrement ne serait que purement (pour ne pas dire « absolument »)
relatif.
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[1]
L’auteur tient à la disposition d’éventuels amateurs un
préambule philosophique explorant en amont les enjeux épistémologiques et
ontologiques impliqués dans n’importe quel savoir humain et donc de la
connaissance (vécue) par la foi du mystère (y compris celui de la religion)
versus la compréhension (conceptuelle)
des choses réduites au statut de problèmes.
[2]
Le continent où ce dieu absent est le plus présent étant celui
de l’Afrique, l’adjectif « africain » s’impose tout naturellement.
[3]
Pour la distinction entre le jeu de langage des symboles
suprêmes et le discours portant sur l’Être subsistant, voir la note technique
annexée à ce texte.
[4]
Autre confusion ethnocentrique : la conviction que toute
religion digne de ce nom se doit d’avoir réfléchi à fond sur le début et la fin
de l’univers. Il faut être logique : puisque l’Afrique ne parle guère de
création et ignore tout de l’eschatologie et davantage encore de
l’apocalyptique, raison de plus pour ne pas étiqueter sa vision du monde de «
religieuse » (et surtout pas d’« embryonnaire »).
[5]
Selon une opinion commune, ce genre de mythe est une méditation
sur le changement de mode de (re)production qui a amené l’homme du stade
infantilisant de la chasse-cueillette (où il recevait tout ce qu’il fallait
pour vivre mais sans plus et ignorait beaucoup de choses de la vie telles que
le travail ou la sexualité) à l’âge adulte de l’agriculture (plus pénible par
certains côtés, mais ô combien plus humanisant). Non pas que l’homme, chemin
faisant, s’affranchissait de l’altérité; c’est la figure de l’Autre qui
changeait : d’un Absolu un peu trop envahissant à des ancêtres (symbolisés par
un Ancêtre à la manière d’une partie primordiale pour le Tout) – l’homme
dépendant désormais des siens plutôt que de Dieu sait quoi !
[6]
« Interdit aux hommes » serait l’envers d’une notion
occidentale du sacré dont l’endroit signifie « chargé de présence divine »
[Benveniste, 1969, vol. 2, liv. 3, chap. 1].
[7]
Cette retraite vers l’inaction distingue le
deus otiosus du dieu d’Épicure dont le
dolce far niente éternel et béat
rendait toute activité créatrice incompréhensible.
[8]
Catalogué comme « culte des ancêtres », il s’agit, au mieux, de
confirmer cérémonieusement une évidence des plus incontournables (le fait
qu’une communauté villageoise ne peut pas se passer du savoir et du
savoir-faire des aînés), et, au pire, de remédier à l’animosité de certains
morts, mauvais coucheurs. En aucune manière ces philosophies et pratiques ne
parlent d’une croyance à l’immortalité individuelle d’une âme immatérielle au
destin divin [Singleton, 2002].
[9]
Il faut relire le chapitre II ( 2
e partie)
que L.Gernet [ 1970] avait consacré aux représentations dans une des religions
anciennes les plus rationalisées pour se rendre compte à quel point les idées
même fondamentales étaient loin d’être claires et communément partagées (les
héros sont-ils ou pas des dieux ? Les dieux ont-ils affaire ou pas avec ce
monde ? Zeus est-il ou pas le dieu suprême ? Autant de questions sans réponses
dogmatiques).
[10]
Ma lecture de Kaswai s’appuie sur la thèse de Horton [ 1990] –
anticipée à vrai dire par d’autres, entre autres Lenoble [ 1969].
[11]
Entia non sunt multiplicanda sine
necessitate – si on peut en sortir au plancher, il n’est pas
nécessaire de faire des sauts périlleux vers un hypothétique plafond.
[12]
Par le plus grand mais le plus heureux des hasards, j’ai eu
l’occasion, fin 1972, d’échanger avec Mwene Karolo, un vieux chef nonagénaire
qui, tout jeune, avait vécu la rencontre avec la variole racontée dans le
manuscrit de Kaswai. Il me permit de transcrire un de ses propres écrits où il
était question que les vérolés posent leurs mains sur un poulet qu’on offrait
ensuite à « l’esprit » à une croisée des chemins… pour qu’il daigne s’en aller
ailleurs… jusqu’au village voisin !
[13]
Cette approche qui évacue le substantiel pour le relationnel ne
rend pas le superficiel inintéressant. Des spéculations idiosyncrasiques (du
genre Ogotemmeli) ou des plis culturels méritent qu’on s’y attarde. La
sorcellerie a beau ne représenter foncièrement que la gestion des différences à
la limite du tolérable (Juifs au Moyen Âge, vieilles veuves lors de la Réforme,
homosexuels, sidaïques et autres immigrés de nos jours), il importe d’expliquer
pourquoi, en Afrique, la différence qui fait problème est symbolisée par
l’anthropophagie (serait-ce parce qu’on n’y mange pas toujours à sa faim ?)
plutôt que par la perversion sexuelle en Europe (à cause des fantasmes des
célibataires rédacteurs des manuels de l’Inquisition ?).
[14]
Feu mon maître, Sir Edward Evans-Pritchard, a bien campé à la
fois cette instrumentalisation de l’ethnographie pour la polémique victorienne
autour de l’
Homo religiosus et le
clivage entre anthropologues catholiques et leurs collègues (et amis faut-il
ajouter) agnostiques [
cf.
Evans-Pritchard, 1965,1962].
[15]
Le judéo-christianisme, voire l’islam avec son idée des
coutumes innocentes
versus le
jadilliya répréhensible, a approché
les phénomènes en fonction d’une distinction entre une religiosité naturelle et
la révélation d’un supplément surnaturel. Cette religion naturelle est apparue
comme foncièrement saine selon la tradition catholique (la thèse de l’
anima naturaliter christiana versus celle des
rites païens comme simagrées sataniques) là où pour Luther et les siens, elle
semblait irrémédiablement corrompue –
cf. de Lubac [ 1965] pour le mystère d’un
surnaturel qui, à mes yeux, pourrait n’être que la conviction légitime de
l’irréductibilité générale de toute singularité socio-historique et de la
supériorité relative de la singularité (entre autres, religieuse) à laquelle on
a choisi de souscrire.
[16]
[Hébert, Guilhem, 1967, p. 141] (il s’agit d’une ethnie du
Burkina Faso). Parmi toutes les choses que la tradition catholique et donc une
certaine mentalité occidentale estiment devoir faire partie intégrante de la
religiosité naturelle et se retrouver dans des religions historiquement saines,
nous avons ciblé dans cet article le seul élément théiste. Mais ce télescopage
de réalités en soi autonomes et qu’il y aurait lieu de tenir à part affecte
d’autres aspects à la fois anthropologiques et cosmologiques. Même en
maintenant la définition classique du religieux comme s’adressant à des entités
spirituelles et transcendantes, les hommes ont pu être pleinement religieux
sans croire à une création divine ou un jugement dernier, ni même associer ce
qui resterait de vie individuelle après la mort à une immortalité individuelle,
ayant définitivement lieu dans un autre monde que celui-ci. Ces différences
radicales entre ce qui passe pour les religions de l’histoire fait douter
sérieusement de la possibilité de donner une quelconque substantialité
significative à une définition du religieux et donnerait raison à ceux qui,
face à la singularité irréductible des phénomènes, trouveraient avec P. Veyne
une position nominaliste des plus plausibles : « Ce n’est pas sans inquiétude
qu’on voit des livres s’intituler
Traité
d’histoire des religions ou
Phénoménologie religieuse : quelque chose comme
“la” religion existerait donc ? [Là] les différentes religions sont autant
d’agrégats de phénomènes appartenant à des catégories hétérogènes et aucun de
ces agrégats n’a la même composition que l’autre » [Veyne, 1971, p.
182].
[17]
Il faut y être passé soi-même pour apprécier à quel point cette
génération de penseurs catholiques était assurée d’être en possession, pour
l’essentiel, de toute la vérité raisonnable et rien que la Vérité révélée. Ce
que les cultures non occidentales tenaient pour vrai était soit faux soit en
attente de vérification par le missionnaire. Remarquez, je retrouve en gros (et
parfois dans le détail) cette même mentalité aussi bien chez des scientifiques
qui restent chez eux au Nord que chez des « missionnaires », médecins,
enseignants et autres coopérants qui partent civiliser et sauver le
Sud.
[18]
Malheureusement l’histoire se répète : au lieu de revendiquer
une identité bien au-delà de la bio-médecine occidentale, les
waganga africains (très mal traduits
par « guérisseurs » et pire encore par « tradipraticiens ») cherchent à se
(re)présenter comme des médecins qui s’ignoraient [
cf. Singleton, 2003, à
paraître].
[19]
Il est toujours équivoque d’avoir été évangélisé par des
étrangers (et « nos ancêtres les Gaulois » l’ont été autant sinon plus que les
ancêtres des Africains en question), mais si l’Afrique avait été « missionnée »
par l’Asie, elle n’aurait pas connu la moitié de ses vrais-faux problèmes
religieux, puisque cette partie du globe en est sortie avec des philosophies et
des pratiques aussi a-religieuses qu’a-thées, sans la volonté de communier avec
Dieu ou de se retrouver avec Lui au ciel pour l’éternité en âme immortelle et
immatérielle. L’
interpretatio romana,
c’est-à-dire la volonté irénique,œcuménique des Romains d’assimiler les dieux
païens à leurs propres divinités, n’est que l’exemple type de l’effort
d’assimiler l’autre à soi, qui gomme des différences autrement plus
interpellantes que les pseudo-similitudes : comme l’avait déjà dit un grand
spécialiste des religions, R. Pettazzoni [ 1955, p. 292], « l’interpretazione
non coglie mai in pieno il carattere della divinità interpretata per l’ovvia
ragione che ogni divinità è un
unicum
in se stessa, una formazione assolutamente originale che non può trovare
corrispendenza effetiva ed esatta in nessun’altra di altra religione
».
[20]
Pour Evans-Pritchard,
cf. Singleton [ 1972] – où je fais un
rapprochement entre la théologie sans Dieu des années soixante et l’absence de
Dieu dans la vision des Zande; et
cf.
Maurier, Rodegem [ 1975], Thiel [ 1977].
[21]
Les chefs konongo, à l’instar de la plupart de leurs homologues
bantous, ceignaient leur front avec le fond rond d’un coquillage conique dont
les volutes en spirale signifiaient la lune, la féminité, ainsi que leur propre
rôle central, rayonnant entre culture et nature.
[22]
Comme l’aurait déjà dit Maine (
Ancient Law, 1831). Je préfère citer des sources
anciennes ou des auteurs ayant écrit
in tempore
non suspecto afin d’avoir une confirmation indirecte de ma thèse. En
relisant par exemple
Le génie grec dans la
religion de L. Gernet [ 1932] ou
Nous
avons mangé la forêt de la Pierre-Génie Gôo, de G. Condominas [
1957], j’ai été sidéré moi-même par le nombre de références que j’ai pu y
relever sur le thème de la réciprocité en réseau. Certes Mauss était déjà passé
par là, mais pas au point d’avoir dicté le détail.
[23]
Ou tout simplement à l’opposition entre homme et animal
[Singleton, 2002].
[24]
J’ai eu à participer à des procès de sorcellerie en Tanzanie
(que j’ai dû quitter, soupçonné d’être un sorcier moi-même) et au Nigeria (du
moins dans les turbulentes années soixante-dix, qui ne se sont pas calmées
depuis), j’ai pu démontrer que les sorciers constituaient un problème majeur
aux yeux de l’élite chrétienne du sud-ouest du pays [pour des statistiques,
cf. Singleton, 1980].
[25]
Cela dit non pour abaisser l’humain, mais pour grandir l’animal
!
[26]
Descola [ 1993]. Il ne s’agit pas de nombrilisme
anthropocentrique ou d’animisme primitif. Ce genre de peuple voit toute chose
comme une intentionnalité animant au même titre que l’humain son réseau à
partir de lui-même. Loin d’obéir à un principe anthropique (pour ne pas dire
anthropocentrique), le réel fait ainsi figure d’un drapeau olympique ou d’un
univers à la Mandelbrot.
[27]
J. G. Frazer donne le même et d’autres exemples de cette
relégation des répondants sacrés aux oubliettes faute de réciprocité dans
The Golden Bough : A Study in Magic and
Religion [ 1950, p. 74-75].
[28]
Sauf exception et justement dans des circonstances
exceptionnelles telles que l’éclatement des horizons locaux sous l’impact subit
de phénomènes globaux. (Lors de mes enquêtes en Éthiopie, j’ai eu à prendre
connaissance d’un monothéisme païen du genre dont parlait R.Horton et qui
répond du dedans à un éclatement d’horizons imposé du dehors –
cf. Singleton, 1978).