2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / D) Communio. Agnus dei qui tollis peccata mundi. La question du sacrifice
Roi sacré, victime sacrificielle et victime émissaire
[1]
Lucien Scubla
« Je fais ici œuvre de science pure, car la science pure doit précéder la science expérimentale. »
HOCART.
La science ne se réduit pas à l’érudition. Elle ne consiste pas seulement,
disait Hocart, à accumuler des faits, mais aussi à trouver des leviers permettant de soulever la masse des faits. Fidèles à cette idée, les pages qui suivent
ne contribuent pas à l’ethnographie de la royauté, ni à l’histoire des idées
monarchiques, mais constituent un essai d’anthropologie théorique ou fondamentale. On n’y trouvera pas de nouvelles données relatives à la royauté,
mais un effort pour rendre l’institution plus intelligible. Ni un panorama des
théories de la monarchie, mais une sélection de quelques hypothèses convergentes et complémentaires. Ni une vérification empirique de ces hypothèses
et de leurs implications, mais quelques principes unificateurs dont elles peuvent être tirées.
Dans le domaine considéré, la masse des faits déjà recueillis par les ethnographes et les historiens est énorme et risque de nous écraser, mais les
leviers requis pour la soulever sont d’ores et déjà disponibles. C’est tout ce
que nous voudrions montrer. Une théorie plus générale et plus complète serait
possible, mais exigerait de longs développements
[2]. On se propose ici de jeter
seulement les bases d’une axiomatique de la royauté.
AU COMMENCEMENT ÉTAIT FRAZER : ROYAUTÉ SACRÉE ET RÉGICIDE
Frazer a bâti sa théorie de la royauté à partir de deux idées maîtresses. La
première est une donnée factuelle : la royauté n’est pas un pouvoir
discrétionnaire, mais une lourde charge conduisant presque toujours son
titulaire à l’échafaud. La seconde est une intuition géniale : l’étrange royauté
du bois de Némi n’est pas un phénomène atypique, mais un condensé de tout
le système monarchique et la clé de son interprétation.
Ces deux thèmes du Rameau d’or sont bien connus, mais méritent toujours
la même attention. Rappelons brièvement, pour chacun d’eux, quelques points
essentiels.
« Le fardeau de la royauté »
La compilation des données historiques et ethnographiques montre que,
dans son principe, la royauté n’est pas un pouvoir politique, mais une charge
rituelle écrasante dont l’issue est le plus souvent la mise à mort du monarque.
Régner ne consiste pas à gouverner ni à donner des ordres, mais à garantir
l’ordre du monde et de la société en observant des prescriptions rituelles. Le
roi est un personnage sacré, mais pour cette raison même, il est « ligoté » par
le rituel. Assigné à résidence et reclus dans son palais, il est soumis au même
type de restrictions que les êtres en état d’impureté : femmes indisposées,
guerriers ayant donné la mort, criminels. Il est comme un condamné à mort
en attente d’exécution. Le régicide n’est pas un accident, mais fait partie
intégrante de l’institution.
Voici comment Frazer résume ses informations :
« L’idée que les royaumes primitifs sont des États despotiques, où le peuple
n’existe que pour le souverain, est entièrement inapplicable aux monarchies
que nous étudions. Au contraire, le souverain, ici, n’existe que pour ses sujets;
sa vie n’a de valeur qu’autant qu’il s’acquitte des fonctions que comporte sa
position, en ordonnant le cours de la nature pour le bien de son peuple. Dès
qu’il manque à ses devoirs, les soins, le dévouement, les hommages religieux
qu’on lui prodiguait auparavant s’évanouissent pour faire place à la haine et
au mépris; on chasse ignominieusement le monarque déchu, et il peut se
féliciter s’il en échappe avec la vie. Adoré comme un dieu la veille, il est tué
comme criminel le lendemain. Mais il n’y a rien là de capricieux ou d’illogique
de la part de ses sujets. Leur conduite est, au contraire, très conséquente. Si
le roi est leur dieu, il est, ou devrait être, aussi celui qui les préserve; et s’il
a échoué, il doit céder la place à un autre qui n’échouera pas. Tant qu’il répond
à leur attente, ils prennent de leur souverain des soins infinis, et le forcent à
prendre de lui-même ces mêmes soins. Un roi de ce genre vit emprisonné
dans un protocole, un réseau d’interdictions et d’observances, dont le but n’est
pas de contribuer à sa dignité, encore moins à son bien-être, mais de l’empêcher
d’agir d’une façon qui, en dérangeant l’harmonie de la nature, pourrait
l’entraîner, lui, son peuple et l’univers, dans une commune catastrophe. Loin
d’augmenter ses aises, ces règles, en embarrassant chacun de ses actes,
annihilent sa liberté; et, tout en cherchant à préserver sa vie, lui en font souvent
une peine et un fardeau » [Frazer, 1981, p. 489-490].
Toutes les données recueillies depuis la parution du
Rameau d’or corroborent ce tableau, en lui apportant tout au plus quelques compléments
[3]. Le
roi n’est pas maître mais captif de l’institution. Même s’il n’est pas toujours
tué, il doit pour ainsi dire frôler la mort – comme le roi moundang, mis à nu
et entouré de son peuple en armes, pendant la fête de la pintade [Adler, 1982,
p. 364-365] – ou un substitut rituel doit mourir à sa place, souvent dans des
conditions violentes ou ignominieuses – comme le cheval du roi mossi,
assommé à coups de bâton par des esclaves de la cour [
cf. Izard, 1990, p. 85,
et communication personnelle].
En revanche, l’explication de ces coutumes royales n’a guère avancé. Le
seul « progrès » notable des dernières décennies est la réhabilitation de Frazer,
après un assez long purgatoire. Les spécialistes sont d’accord avec sa présentation des faits et postulent comme lui la cohérence de l’institution
royale. Mais cette cohérence ne va pas de soi. Si le roi est un personnage sacré,
ou même d’essence divine, il n’est pas évident que ses sujets soient habilités
à le juger et à le mettre à mort. Dans le passage que nous venons de citer, l’auteur du Rameau d’or parle du régicide comme d’une conséquence nécessaire,
et presque anodine, d’une règle de bon sens : « Si le roi est leur dieu, il est,
ou devrait être, aussi celui qui les préserve; et s’il a échoué, il doit céder la
place à un autre qui n’échouera pas. » Mais à prétendre ainsi expliquer les
actions des hommes par leurs représentations, on ne fait que déplacer la question. Le sacré et le divin ne sont pas des données primitives dont on pourrait
déduire les institutions. Il faut rendre compte à la fois des actions et des représentations. Nous y reviendrons après avoir terminé le rappel des principales
vues de Frazer.
« Le roi du bois »
Frazer n’est pas le seul à avoir été intrigué par le rituel étrange de Némi,
mais il est le premier à pressentir que son explication contribuerait à rendre
intelligibles la plupart des mythes et des rites. Si le Rameau d’or se présente
comme un énorme roman policier visant à résoudre une toute petite énigme,
c’est parce que la solution attendue est censée éclairer l’ensemble des « formes
élémentaires de la vie religieuse ». La singulière monarchie du bois sacré n’est
pas seulement un « rite de référence » qui serait semblable au « mythe de référence » du « dénicheur d’oiseaux » dans les Mythologiques de Lévi-Strauss.
Il ne s’agit pas d’un point de départ arbitraire
[4], d’un terme quelconque d’une
série dont tous les autres termes s’obtiendraient de proche en proche par de
simples transformations structuralistes, mais bien d’un modèle réduit de toutes
les institutions monarchiques, d’un élément générateur de tout le système
royal et de ses avatars transformationnels.
Relisons la description qu’en donne Frazer :
« Dans le bosquet sacré se dressait un certain arbre auprès duquel, à toute
heure du jour, voire aux heures avancées de la nuit, un être au lugubre visage
restait embusqué. À la main, il tenait un glaive dégainé; de ses yeux inquisi-
teurs, il paraissait chercher sans répit un ennemi ardent à l’attaquer. Ce per-
sonnage tragique était à la fois prêtre et meurtrier, et celui qu’il guettait sans
relâche devait tôt ou tard le mettre à mort afin d’exercer lui-même la prêtrise
à sa place. Telle était la loi du sanctuaire. Quiconque briguait le sacerdoce de
Némi ne pouvait exercer les fonctions qu’après avoir tué son prédécesseur
de sa main; le meurtre perpétré, il restait en possession de la charge jusqu’à
l’heure où un autre, plus rusé ou plus vigoureux que lui, le mettait à mort à
son tour.
À la jouissance de cette tenure précaire s’attachait le titre de roi; mais
jamais tête couronnée n’a dû dormir d’un sommeil aussi fiévreux, hanté de
rêves aussi sanguinaires, car d’un bout de l’année à l’autre, hiver, été, sous
la pluie ou par le soleil, il avait à monter sa garde solitaire » [Frazer, 1981,
p. 19].
Comme on le voit, le roi du bois est vraiment un personnage singulier. Il
réunit des traits ou des fonctions qui sont normalement séparés :ceux de meurtrier et de roi, de roi et de prêtre, mais aussi de sacrificateur et de victime sacrificielle, puisque la mise à mort est ici un acte rituel, et enfin d’esclave et de
roi, puisque le titulaire de la charge était un esclave fugitif qui ne devait son
salut qu’à ravir le poste de son prédécesseur [Frazer, 1981, p. 20].
Par un raccourci saisissant, le rituel lui-même rassemble, en un seul acte,
le régicide qui met fin à un règne et le cérémonial d’installation qui inaugure
un nouveau règne. Le roi est mort, vive le roi : jamais on n’aura mieux marqué
la continuité de l’institution royale, malgré la mort, et par son truchement même.
Enfin, la royauté de Némi a beau être un rite marginal de la religion
romaine, elle est aussi la plus stable des institutions du monde latin, n’ayant
disparu, semble-t-il, qu’avec la chute de l’empire [
ibid., p. 19, note2]. Comme
les singularités mathématiques, elle concentre des propriétés généralement
disjointes et constitue ainsi le germe de toute une diversité déployée dans
une multitude d’institutions
[5]. C’est pourquoi résoudre l’énigme de Némi et
construire une théorie générale de la royauté ne sont vraisemblablement qu’une
seule et même chose.
Il est vrai que, au terme de son enquête, Frazer donne le sentiment d’avoir
en grande partie échoué [ 1984, p. 5] : de n’avoir élucidé entièrement ni le
mystère de Némi ni la nature des institutions qui s’y rattachent. Car on sait
que, pour résoudre l’énigme du roi condamné à mort, il propose deux théories
qu’il n’arrive pas à bien articuler.
Selon la première théorie, le roi représente les forces de la nature et il est
le garant de la prospérité générale : il doit être mis à mort dès que ses forces
commencent à décliner, car il risque alors de nuire à son entourage. Selon la
seconde théorie, le roi est un bouc émissaire, prenant en charge tous les
maux qui peuvent atteindre le groupe : il doit être mis à mort pour purifier la
collectivité dès que le salut de celle-ci paraît l’exiger.
Frazer pense que ces deux explications du régicide sont complémentaires plutôt que concurrentes, mais que la première l’emporte sur la seconde.
D’où l’ordre dans lequel elles apparaissent dans le Rameau d’or, les places
respectives qu’elles y occupent (du moins, en première lecture) et les efforts
de l’auteur pour greffer la seconde hypothèse sur la première. Mais sa démonstration est loin d’être parfaite et n’a guère convaincu la plupart de ses lecteurs.
Ni le poids respectif des hypothèses retenues ni leur compatibilité n’ont été
établis clairement.
Or, à bien des égards, les choses n’ont guère progressé depuis la mort de
Frazer, mais les descriptions accumulées par les spécialistes de la monarchie
sacrée ont mis en évidence un point important, que laissait déjà entrevoir une
lecture attentive du
Rameau d’or. Elles montrent que le roi est avant tout, et
non pas accessoirement, un bouc émissaire. C’est ce qui ressort, en particulier, de travaux récents de Luc de Heusch
[6] et de Declan Quigley. Nous voudrions faire quelques pas de plus dans la même direction, en essayant d’expliciter
cette découverte et ses conséquences théoriques.
Reprenons les deux théories de Frazer pour les examiner du point de vue
de leur cohérence respective. La première a un inconvénient peu remarqué
mais rédhibitoire : elle n’explique pas le régicide. Le déclin des forces du roi,
nous dit-on, risque d’entraîner celui de son entourage, voire du monde tout
entier : il faut donc s’en débarrasser. Mais de deux choses l’une, le roi tient
ce pouvoir contagieux, tantôt bénéfique tantôt maléfique, soit de la nature
soit du rituel. S’il lui vient de la nature, son influence délétère va, certes,
s’étendre de proche en proche à tout ce qui l’entoure, mais la mort du roi ne
pourrait que précipiter les choses. Loin d’arrêter le mal, le régicide l’aggraverait et devrait même entraîner la destruction de l’univers. Si, comme il est
beaucoup plus vraisemblable, le roi tient son pouvoir du rituel d’intronisation– et cela même si le titulaire de la charge a été choisi pour sa vitalité propre,
à plus forte raison, quand elle est dévolue à un vieillard
[7] –, il suffirait de le
déposer et de le remplacer par un autre. À quoi bon le tuer ? Bref, la première
théorie de Frazer n’est pas plausible puisque, dans les deux cas possibles, le
régicide n’apparaît pas comme un élément nécessaire de l’institution monarchique, mais comme une pièce rapportée, soit superflue, soit parasite.
En revanche, la seconde théorie est d’emblée satisfaisante. Si le roi est un
bouc émissaire, on comprend que le moyen le plus radical de se défaire du
mal qu’il incarne est de le mettre à mort. Le régicide est cette fois intelligible
et quasiment nécessaire.
Si le rituel de Némi peut servir de pierre de touche, il conduit au même
résultat. Car, si le roi doit être avant tout le garant de la prospérité, on ne voit
pas pourquoi il devrait commencer sa carrière par une transgression, comme
c’est le cas non seulement dans le rite romain, mais dans la plupart des rites
d’intronisation. Mais, s’il est un bouc émissaire potentiel, le meurtre qu’il commet dans le bosquet sacré, aussi bien que l’inceste ou le cannibalisme rituel,
le chargent d’un premier crime qui le met d’entrée de jeu en position de
réceptacle potentiel de tous les maux de son groupe, de « tas d’ordures » de
son peuple, comme le disent si bien certains chants d’intronisation mossi
[Girard, 1972, p. 154-155; de Heusch, 1990, p. 26, note] ou samo [Héritier,
1973, p. 121; de Heusch 1990, p. 26], et justifient qu’il soit tué à son tour : le
régicide de Némi élimine un bouc émissaire et en crée un autre simultanément.
Cela acquis, il faut revenir sur la compatibilité éventuelle des deux théories, ou plus exactement des deux thèses de Frazer
[8]. Car, même si elle n’explique pas le régicide, la première thèse – selon laquelle le roi est le garant
de la fertilité – n’est pas une invention gratuite de Frazer.
Le Rameau d’or
rassemble en sa faveur de nombreux témoignages et, depuis sa parution,
d’autres données ethnographiques sont venues la corroborer. Elle a donc,
elle aussi, une part de vérité, mais dont la nature exacte reste encore à préciser. Car elle peut ou bien s’appliquer à des formes de l’institution royale qui
échappent à la théorie du roi bouc émissaire, ou bien constituer un complément, voire une suite naturelle, de cette même théorie.
Dans une synthèse de monographies récentes, dont il existe deux versions
successives, L.deHeusch [ 1990; 1997] semble d’abord s’orienter vers la première hypothèse. Il n’y aurait pas de modèle unique de la royauté [ 1990, p. 18],
mais les deux « thèses » de Frazer – nous dirions plutôt ses deux « théories » –
correspondraient à deux formes possibles de l’institution entre lesquelles les
sociétés pourraient choisir. Toutefois, l’examen des faits montre que les deux
fonctions royales sont presque toujours réunies et que les sociétés se bornent
à mettre l’accent sur l’une ou l’autre d’entre elles. On n’a donc pas affaire à
des formes essentiellement différentes et exclusives, mais à une seule et même
institution qui combine différemment les mêmes traits. Aussi L. de Heusch
croit-il pouvoir conclure son enquête par une adhésion pure et simple à la doctrine frazérienne standard : le roi garantit la prospérité et sert, le cas échéant,
de bouc émissaire
[9].
Mais cette conclusion n’est pas la seule possible. Il y a une autre façon,
plus simple, de réunir les deux thèses de Frazer en une seule doctrine. Elle
consiste à partir de la thèse du roi bouc émissaire – qui, nous l’avons vu,
explique immédiatement le régicide – pour tenter d’en déduire également –
et pas seulement lui ajouter – la thèse du roi garant de la prospérité. Cette
manière de faire a l’avantage d’être plus élégante, de rendre l’institution plus
cohérente, et de s’accorder beaucoup mieux avec le corpus étudié par
L. de Heusch. En effet, si l’on regarde de plus près le dossier instruit par
l’anthropologue belge, on s’aperçoit qu’il contient, pour ainsi dire, toutes les
pièces à conviction.
Les postulats généraux de la méthode structurale, et un survol rapide des
faits, semblent d’abord nous inviter à interpréter les deux théories du régicide comme des théories partielles de la royauté, qui correspondraient chacune à une variante de l’institution :
« Tantôt le roi est mis à mort parce que son affaiblissement physique menace
l’univers et la société, tantôt il est tué en tant que bouc émissaire. Les
Rukuba semblent avoir opté pour la seconde solution, les Jukun pour la
première. Il est remarquable que les chefs sacrés des Rukuba, responsables
des catastrophes de tous ordres, ne sont en rien des maîtres de la nature. Ils
n’accomplissent même pas les rites agraires […] Ils n’assurent pas non plus
le contrôle de la pluie. [… ] Les Jukun, en revanche, mettent l’accent sur la
première fonction de la royauté sacrée, celle qui correspond à la première
thèse de Frazer. Ils identifient leur roi aux plantes cultivées » [de Heusch,
1990, p. 16].
Mais cette conjecture structuraliste est tout de suite réfutée car, le roi
jukun, note de Heusch, « est aussi traité, le cas échéant, comme bouc émissaire ». En dépit d’un rituel – l’ando ku – au cours duquel il était censé se
régénérer, en tuant un esclave de ses propres mains, et bénéficier ainsi d’un
nouveau bail de sept ans [ ibid., p. 15], « il était secrètement mis à mort après
une succession de mauvaises récoltes ou de sécheresses » [ ibid., p. 16].
Les deux thèses de Frazer ne sont donc pas exclusives. Elles ne renvoient
pas à deux formes différentes de royauté, mais à deux aspects, plus ou moins
accentués, selon les cas, de la même institution. De plus, la comparaison des
royautés jukun et rukuba apporte une indication supplémentaire. Les deux rois
ont un trait commun et un trait différentiel : ils sont l’un et l’autre des boucs
émissaires, et le roi jukun est aussi responsable de la végétation. Dire que le
roi jukun est aussi un bouc émissaire, c’est permuter les attributions, c’est postuler entre celles-ci un ordre de préséance que la comparaison des deux monarchies ne justifie absolument pas, mais tendrait plutôt à mettre en question.
Ce n’est pas tout. Le rituel jukun de régénération montre que certaines
fonctions peuvent être déléguées : lorsque le roi tue un esclave, au terme de
son premier septennat, il confie, en quelque sorte, à son serviteur la charge
de mourir à sa place. Cela suggère que les différentes fonctions royales ne
sont pas nécessairement dévolues à un seul et même personnage, mais pourraient être distribuées entre plusieurs dignitaires, aux attributions distinctes
mais solidaires.
Deux nouveaux exemples, également accouplés par L.deHeusch, ceux de
la chefferie samo et du royaume mossi, viennent conforter cette hypothèse.
Leur commentateur les confronte lorsqu’il s’interroge sur l’émergence de
l’État, c’est-à-dire sur l’apparition d’une nouvelle fonction du roi, le pouvoir
politique, qui s’ajoute à ses fonctions rituelles traditionnelles. Cette question
est importante, car en Afrique comme en Europe – tous les historiens sont d’accord sur ce point –, les institutions préétatiques et l’État moderne lui-même
ont été forgés (ou engendrés) par la royauté. Il est donc crucial de comprendre
comment le roi, originellement prisonnier de son peuple et promis à une mort
violente, peut se métamorphoser en chef de l’État, c’est-à-dire en détenteur
unique de la violence légitime. Or, les deux exemples précités montrent que
les fonctions de base de la chefferie sacrée peuvent être endossées par un seul
ou partagées par plusieurs personnages sacrés et que le pouvoir politique émerge
à la faveur d’une telle dissociation. Mais surtout, ils confirment que la première fonction est bien celle de bouc émissaire, qui constituerait donc la clef
de voûte du système monarchique et de toutes ses transformations.
Chez les Samo, le tyiri « cumule [… ] les deux fonctions frazériennes »
[ ibid., p. 26]: il est faiseur de pluie et faiseur de paix, mais aussi et avant tout
bouc émissaire. Comme le dit textuellement un chant cérémoniel recueilli par
Françoise Héritier [ 1973, p. 121], il est « le tas d’ordures, celui qui ramasse et
qui prend tout sur lui ». Chez les Mossi, où la royauté est une association « du
naam, autorité légitime s’exerçant avec mesure, et du panga, la violence prédatrice » [de Heusch, 1990, p. 19], ces deux qualités opposées sont réparties
entre un roi de la paix et un roi de la guerre. Mais, chose remarquable, ces deux
dignitaires sont liés de la manière suivante : « Le “roi de la paix”ne peut prolonger son règne tous les sept ans que grâce à la mise à mort de son double,
le “roi de la guerre”, qui assume, comme le fera le kurita [le fils cadet du roi]
lors de l’interrègne, la violence prédatrice du roi. [… ] Le chef de guerre comme
le kurita jouent le rôle de boucs émissaires du roi, le premier tout au long de
son règne, le second après sa mort naturelle » [ ibid., p. 22]. C’est L.deHeusch
lui-même qui met en relief cette relation entre les deux rois, dont il avait d’abord
craint qu’elle n’ait échappé à MichelIzard, l’ethnographe des Mossi [comparer
1990, p. 22, et 1997, p. 221]. Or, elle établit clairement la prééminence de la
fonction de bouc émissaire : celle-ci n’est pas seulement le trait invariant de
l’institution royale, c’est la condition de possibilité des autres fonctions.
Dans tous les cas considérés, nous avons donc affaire à des variantes de la
même figure : la royauté est toujours double, avec une face noire et une face
blanche, une mauvaise part et une bonne part, et dans des conditions telles –
L. deHeusch a bien raison de mettre l’accent sur ce point – que le côté positif soit subordonné au côté négatif. Cela prouve que les deux thèses de Frazer
ne sont pas seulement compatibles mais que, à condition de renverser leur ordre
de préséance, on devrait pouvoir déduire la première de la seconde. En effet,
si l’élimination du roi bouc émissaire est un remède à tous les maux qui peuvent atteindre le groupe, on comprend que, par extension, la personne royale
puisse être tenue pour la source de tous les biens; si c’est elle qui assure la
permanence de l’institution et stabilise l’ordre social, on comprend qu’elle
puisse être vue comme le garant de l’ordre naturel. Mais, pour que les choses
soient parfaitement claires, il faudrait pouvoir expliquer le mécanisme du bouc
émissaire lui-même et les effets qui en dérivent : en particulier, la dualité fondamentale de la personne royale, illustrée par le cas samo, et son dédoublement rituel dont le cas mossi donne un exemple. Bref, il faudrait tenter de mettre
au jour les principes générateurs de l’institution monarchique et la dynamique
qui préside à ses transformations. Nous allons y venir mais, au préalable, il faut
ajouter quelques remarques sur la chefferie samo et le royaume mossi.
On pourrait nous objecter que ces deux institutions ne corroborent pas vraiment la théorie frazérienne remodelée que nous venons d’ébaucher. Selon cette
théorie, la fonction royale serait double, d’abord de bouc émissaire, ensuite
de garant de la fécondité, et elle serait soit indivise soit partagée. Mais, dira-t-on, ni les Samo ni les Mossi n’illustrent parfaitement ces deux cas. Car chez
les Samo, le tyiri est bien à la fois bouc émissaire et maître de la pluie, mais
il est associé à un maître de la terre, tudana, qui a notamment pour attribution
de désigner le tyiri [Héritier, 1973, p. 127; de Heusch, 1990, p. 26]. Ils ont
donc déjà une double chefferie. Quant aux Mossi, ils ont bien un roi de la
guerre, endossant la fonction de bouc émissaire, et couplé avec un roi de la
paix, mais ce dernier n’est pas garant de la fécondité [de Heusch, 1990, p. 22].
En réalité, ces objections ne sont pas décisives. Ou plutôt, elles confirment que la première fonction de Frazer, apparemment absente chez les Mossi,
n’est décidément pas la plus importante, ce qui montre incidemment que sa
théorie, même remaniée et remise sur ses pieds, n’est encore qu’une approximation. Mais une bonne approximation. Car, si le naam, attribution spécifique du roi de paix mossi, est un pouvoir politique, chez les Tallensi, qui
relèvent du même groupe linguistique, le même terme désigne le pouvoir d’assurer le bien-être et la fertilité en accomplissant des rites [de Heusch, 1990,
p. 24; 1997, p. 225]. Nous ne sommes donc pas très loin du modèle frazérien
rectifié. Par ailleurs, chez les Samo, le tyiri est bien, dans son principe, le
seul à supporter le fardeau de la royauté, non seulement parce qu’il est toujours
bouc émissaire et faiseur de pluie, mais exerce parfois, en plus, les fonctions
de tudana quine sont pas nécessairement disjointesdes siennes : « Dans certains villages, nous dit Françoise Héritier [ 1973, p. 123], elles sont assumées
par une même personne. »
Ce n’est pas tout. Le cas samo suggère que la royauté peut difficilement
rester une monarchie, au sens strict du terme, c’est-à-dire une fonction indivise, détenue par une seule personne. Il s’agit d’un composé instable qui tend
spontanément à se démultiplier pour se stabiliser. Et le cas mossi, exemple de
double royauté accomplie, suggère que le roi, de maître présumé de la nature
peut devenir maître effectif des hommes et de la société lorsque ses fonctions
de bouc émissaire sont totalement prises en charge par un ou plusieurs de ses
doubles. Tout se passe donc comme si le pouvoir politique émergeait à la faveur
ou sous l’effet d’une dynamique interne du système royal conduisant celui-ci
vers un état plus stable par dissociation et déploiement équilibré de ses composantes. Le chef samo, bouc émissaire prisonnier de son peuple, est déjà un
faiseur de paix, mais seulement comme il est un faiseur de pluie, c’est-à-dire
qu’il est tenu pour responsable des conflits comme il l’est de la sécheresse. Le
roi de la paix mossi, délesté de ses fonctions de bouc émissaire, est réellement
maître de la paix et maître des conflits qu’il peut garantir ou réprimer par la
force, sans avoir besoin de demeurer maître de la nature.
Les pages que Luc de Heusch consacre à l’apparition et au développement du pouvoir politique sont à la fois stimulantes et ambiguës. Malgré de
nombreux récits décrivant le roi comme un conquérant ou un captif étranger,
il suggère que la constitution d’un pouvoir coercitif serait due, pour l’essentiel, à un processus endogène. Il émergerait d’une « division interne au groupe,
qui ne doit rien à la conquête militaire » [ 1990, p. 26], d’une « coupure » entre
un centre sacré et le reste de la société, présente aussi bien « dans les vastes
royaumes que dans les petites sociétés villageoises » [ ibid., p. 29] et donc
antérieure à celle de l’État [ ibid., p. 30], mais pouvant lui servir de point d’appui. Toutefois, lorsque L. de Heusch décrit le royaume mossi, il ne présente
pas son organisation étatique comme la transformation spontanée d’une structure rituelle sous-jacente, mais comme « le détournement politique d’une
vérité d’un autre ordre » [ ibid., p. 24], c’est-à-dire comme l’effet d’une puissance dotée d’une causalité propre qui serait venue parasiter de l’extérieur le
système rituel primitif. Ce qui revient à prendre acte du surgissement de l’État,
sans du tout l’expliquer.
Les lignes suivantes, qui terminent la comparaison entre la chefferie samo
et le royaume mossi, montrent bien les limites d’une explication qui voudrait
s’en tenir à l’orthodoxie frazérienne et à un structuralisme statique :
« L’exemple des Samo nous contraint à ne pas enfermer le problème du pouvoir
sacré dans la dialectique des conquérants et des autochtones. C’est de l’intérieur
même de la société indivise que l’on extrait de force le responsable de la pluie
et de la paix, qui présente toutes les caractéristiques d’un chef sacré. Mais
loin d’imposer la moindre autorité, il demeure le prisonnier du groupe qui
l’a élu pour porter le poids rituel du pouvoir. Du chef sacré samo au puissant
roi mossi, un renversement spectaculaire s’opère : l’association nouvelle de
la violence et du sacré. Ce phénomène qui n’a rien d’original, comme le
suppose arbitrairement René Girard, est lié à la naissance de l’État, comme
force coercitive, avec sa division des statuts socio-économiques, voire des
classes » [ ibid., p. 29].
Lier le renversement structural, qui propulse le roi sacré du statut de
bouc émissaire à celui de chef d’État, à la naissance de l’État, c’est tout simplement constater que le pouvoir politique centralisé est présent ici et non là.
Dissimuler cette tautologie en reprochant à René Girard de n’avoir pas vu que
la structure étatique – si nous comprenons bien
[10] – associerait pour la première fois la violence et le sacré, est pour le moins étrange. C’est faire bon
marché du régicide qui, même dans le cadre de la théorie standard de Frazer,
reste le trait le plus saillant de la royauté sacrée.
Il est d’autant plus fâcheux de récuser Girard, sans autre forme de procès, que ses hypothèses permettent de clarifier l’ensemble de l’institution
royale et de ses développements potentiels : de retrouver tous les traits caractéristiques de la monarchie sacrée et de laisser entrevoir comment le roi peut
s’exhausser de la position de bouc émissaire à celle de roi divin et de chef
d’État, non par un basculement spectaculaire et mystérieux, mais par un processus morphogénétique intelligible
[11].
Toutefois, avant de rappeler les idées maîtresses de Girard, il faut examiner l’apport d’un théoricien de la royauté dont l’ouvrage posthume, Social
Origins, peut servir de charnière entre le Rameau d’or et la Violence et le Sacré.
Nous voulons parler de Hocart, curieusement omis non seulement par deHeusch,
mais par tous ses collègues africanistes dont il commente les travaux
[12].
LE RENVERSEMENT HOCARTIEN :
LE RÉGICIDE EST ANTÉRIEUR À LA ROYAUTÉ
À la décharge des anthropologues qui négligent Hocart, il faut reconnaître
que la lecture de ses travaux est parfois déroutante. Dans son histoire de l’anthropologie britannique, George Stocking [ 1995, p. 220-228] le présente à
l’aide d’une jolie formule : « The Boasian ethnographer as Frazerian diffusionist ». Nous dirions plutôt que l’auteur de Kingship associe le souci du
détail ethnographique à l’exigence d’intelligibilité et la transcription méticuleuse des informations à la recherche de principes explicatifs universels.
Tout en admirant son génie, Lévi-Strauss [ 1954, p. 134] l’avait qualifié jadis
de « peintre du dimanche » de l’ethnologie. Il s’agirait plutôt d’un grand maître
dont nous aurions seulement des carnets de croquis. Ou d’un mathématicien
à la Fermat, pouvant laisser des théorèmes sans démonstration. Du travail est
donc nécessaire pour ressaisir sa démarche, refaire ses raisonnements, vérifier ses conjectures ou les compléter. Nous nous y sommes exercé ailleurs
[Scubla, 1985]. Nous nous bornerons ici à revenir brièvement sur quelques
points essentiels
[13].
Premier point : l’unité de tous les rites. Les rites d’installation et de consécration du roi sont tous bâtis sur le même modèle et constitués des mêmes
éléments [Hocart, 1927], et tous les autres rites et sacrements dérivent des
cérémonies royales dont ils retiennent seulement quelques traits [Hocart, 1927,
1954]. Le mariage, par exemple, est d’abord une partie importante de la
cérémonie d’intronisation; à ce titre, il est d’abord réservé au roi, puis il est
étendu aux dignitaires de la cour et finit par gagner, de proche en proche,
toutes les couches de la société. De nombreux rituels de mariage conservent
d’ailleurs les traces de leurs origines royales, comme le couronnement des
conjoints au cours de la cérémonie.
Sans doute peut-on améliorer la liste des items retenus par Hocart dans
son énumération des rites royaux [1927, p. 70-71], car on n’y trouve pas la
transgression rituelle (inceste, meurtre ou cannibalisme) qui constitue un
élément essentiel de la cérémonie d’installation. Mais, dans son principe, elle
reste une excellente base de travail [Fortes, 1967]. Le dossier africain, rassemblé par L. de Heusch, en apporte la confirmation. Chez les Mossi, le
mariage du roi est avant tout un rite de succession : l’épouse principale, qui
porte le titre de reine, est une jeune veuve de son prédécesseur, avec laquelle
il passe une nuit et n’aura ensuite ni relations sexuelles ni enfants [deHeusch,
1990, p. 20]. On trouve aussi, chez eux, l’idée hocartienne selon laquelle la
cérémonie de couronnement est associée à une hiérogamie cosmique : le
lignage royal est issu de l’union du ciel et de la terre [ cf. de Heusch, ibid.,
p. 23, et Hocart, 1936, chap. XX].
Deuxième point : les origines rituelles de la culture. De nombreuses techniques et la plupart des institutions viennent des besoins du culte [Hocart,
1933]. La division du travail n’est pas, dans son principe, une nécessité économique mais une exigence rituelle [ 1936, p. 108-110], et le système des
castes permet de comprendre comment elle peut conduire à la spécialisation
professionnelle [ 1938, p. 261-262]. Il en est de même des institutions politiques. Contrairement aux institutions religieuses, elles ne sont pas plus nécessaires aux sociétés que le système nerveux aux unicellulaires. La fonction
première du roi n’est pas de gouverner mais de régner, c’est-à-dire d’être le
personnage principal des grandes cérémonies. C’est seulement à la faveur du
dédoublement des fonctions rituelles du roi que le pouvoir politique et l’organisation de l’État émergent et se développent. Hocart a consacré un livre
tout entier à cette question [ 1936]. De son côté, la guerre, avant d’être une
affaire de politique extérieure, est une activité rituelle, visant à procurer des
victimes sacrificielles [Hocart, 1954, p. 143-144].
Bref, on pourrait dire, dans le vocabulaire marxiste, que le rituel ne constitue pas une superstructure idéologique ou symbolique, mais l’infrastructure
des sociétés humaines. C’est la source du lien social et des moyens institutionnels et matériels qui permettent de le consolider. De Heusch redécouvre
cette idée, qui ressort fort bien du dossier africain. Les fonctions rituelles du
roi sont un trait primitif de l’institution et non le reflet ou le déguisement d’un
« ordre socio-économique hiérarchisé, aux composantes hétérogènes » [1990,
p. 10]. Ce sont elles qui imposent aux sociétés, au moins dans l’aire voltaïque,
un « dualisme structural plus fondamental » que les rapports, internes ou
externes, de domination politique ou militaire, qui peuvent ensuite se greffer
sur lui [
ibid., p. 25]. Mais tout en reconnaissant que la royauté sacrée a réellement modelé la vie sociale et joué un rôle capital dans l’histoire de l’humanité [ 1997, p. 231], l’éminent africaniste raisonne comme si ces résultats
étaient pour ainsi dire accidentels, ou comme s’il suffisait, pour les rendre
intelligibles, de qualifier de « symbolique
[14] » le pouvoir rituel du roi.
Comme Frazer, il reste au fond tributaire de l’idée que le roi est d’abord un
magicien, que son « corps-fétiche » [ 1997, p. 231] est doté de pouvoirs imaginaires ne lui donnant jamais qu’une maîtrise illusoire de la nature et de la
société. Alors que Hocart, comme Durkheim avant lui, voit bien que, à
défaut de maîtriser les forces de la nature, le rituel, par l’organisation même
qu’il implique, permet aux hommes de se maîtriser eux-mêmes et de présenter
un front uni contre les coups du sort [Hocart, 1927, p. 56-57]. Autrement dit,
qu’il constitue une sorte d’auto-domestication de l’homme
[15] et d’autorégulation de la vie sociale, d’où peuvent ensuite sortir tous les autres moyens,
les uns plus solides, les autres plus précaires, de maîtriser la nature ou de
gouverner la société.
Troisième point :les premiers rois furent des rois morts. Revenons à l’unité
de tous les rites, qui ressort de leur étude comparative. La parenté des différents sacrements conduit à dresser leur arbre généalogique et à leur chercher
une souche commune [Hocart, 1954, p. 76 et tableau récapitulatif, p. 85].
Puisqu’ils proviennent tous du rituel d’installation du roi, il s’agit de savoir
quelle est la forme originelle de la cérémonie royale. Cela revient à rechercher la partie la plus éminente et la plus caractéristique de cette cérémonie,
puis à remonter à sa source
[16]. La comparaison des sacrements fait d’abord
apparaître deux solutions possibles : le mariage et les funérailles, au cours desquels on met en œuvre une grande partie du rituel. Or, la seconde solution est
la meilleure, car chaque sacrement (de naissance, d’initiation, de mariage,
etc.) élève son bénéficiaire à un rang supérieur, et la promotion suprême a
lieu lors des funérailles. D’où une première difficulté : comment la royauté
pourrait-elle commencer par des funérailles ? Comment celles-ci pourraient-elles être de nature royale, demande Hocart, s’il n’y a pas encore de royauté ?
À la seule condition, répond-il, que les premiers rois aient été des rois morts
[ 1954, p. 77]. Hypothèse qui serait absurde si la première fonction du roi était
d’être un chef politique, mais qui est tout à fait plausible si elle consiste à être
le personnage central de tous les grands rituels, puisque c’est justement cette
place qu’occupe le mort – et non l’officiant principal – dans n’importe quel
service funèbre. Certes, si tous les hommes meurent, tous ne deviennent pas
rois. La mort naturelle ne suffit pas pour faire un roi; il faut donc supposer
que celui qui devient roi ne meurt pas spontanément mais qu’il est mis à mort
rituellement. C’est d’autant plus vraisemblable que la cérémonie d’installation,
telle que nous la connaissons, comprend toujours une mise à mort fictive suivie de renaissance. Or, « c’est une règle invariable qu’une fiction soit un sub-stitut de la réalité » [ 1954, p. 76]. Puisque l’on fait semblant de tuer le roi,
c’est qu’autrefois on le tuait réellement. On devient roi en mourant comme
victime sacrificielle, et le sacrement originel, le rite-souche auquel tous les
autres rites se rattachent, est donc le sacrifice humain
[17] [
ibid, p. 78,117].
Ce résultat confirme et renverse à la fois la thèse centrale de la théorie frazérienne. Le régicide n’est plus seulement une issue fatale, il est au principe
même de la royauté. Chez Frazer, on tue le roi; chez Hocart, on tue un homme
pour qu’il devienne roi. Dans le Rameau d’or, le règne s’achève par la mise
à mort, dans Social Origins, il commence par elle. D’un côté, la mise à mort,
même ritualisée, est négative. Elle vise seulement à chasser le mal : les
forces déclinantes du roi qui, par contagion, peuvent entraîner un déclin général de la société ou les souillures, répandues dans le groupe, que le roi bouc
émissaire emporte avec lui. De l’autre, elle est source de vie et même génératrice du sacré et du divin, qui sont les propriétés caractéristiques du roi,
une fois investi de ses fonctions.
La thèse de Hocart peut sembler audacieuse, mais le dossier africain, qui
nous sert à illustrer chaque étape de cette enquête sur le régicide, nous fournit, une fois de plus, des exemples probants. Chez les Evhé du Sud-Togo, la
durée de sept ans qui s’écoule entre l’installation du roi-prêtre et sa mise à mort
rituelle « peut être considérée comme une période d’initiation à la royauté et
le règne effectif commence lorsque le roi se trouve dans l’au-delà » [deHeusch,
1990, p. 17]. Autrement dit, le vrai roi est un roi mort. Par ailleurs, nous avons
vu que le sacrifice humain pouvait être source de vie : le roi mossi prolonge
son règne de sept ans grâce à la mise à mort de son double, et le roi jukun se
régénère, lui aussi pour accomplir un nouveau septennat, en tuant de ses mains
un esclave. Dans tous les cas, c’est la mise à mort qui confère la royauté, mais
elle peut être déplacée sur un bouc émissaire, ou simplement mise en scène,
sans exécution, comme dans la plupart des rites d’intronisation.
Les faits donnent donc raison à Hocart, mais laissent subsister une énigme.
Car, si le sacrifice humain est bien le sacrement originel, s’il est la source de
la royauté et de toutes les institutions qui en dérivent, s’il est bien, comme
son étymologie le suggère, générateur du sacré et, par suite, non seulement
des rois mais des dieux eux-mêmes, d’où lui vient une telle puissance ? De
nombreux mythes racontent que tous les biens culturels, voire l’univers tout
entier, sont issus du corps d’une victime. Or, la thèse de Hocart n’est pas loin
d’accréditer cette idée. Pour s’assurer qu’elle ne participe pas d’une illusion
collective, il faudrait expliquer dans quelles conditions et pour quelles raisons
la mise à mort d’un homme, loin d’être un acte négatif ou de se réduire à un
moindre mal, pourrait non seulement passer pour la source de la civilisation,
mais être réellement la base du lien social et de toutes les institutions et les
représentations qui le soutiennent et l’entretiennent.
Malheureusement, Hocart lui-même néglige ce problème. Alors que
l’examen des faits le conduit à faire du sacrifice humain la matrice de toute
la culture, on ne trouve, dans ses écrits, pas même l’ébauche d’une théorie de
ce rite sanglant dont les origines, dit-il seulement, restent très obscures [ 1954,
p. 143]. De toute évidence, c’est à son corps défendant qu’il a dû lui reconnaître, dans un écrit au demeurant posthume, un rôle de premier plan
[18]. Dans
Kingship, le sacrifice est seulement l’un quelconque des vingt-six rites constitutifs de la cérémonie d’installation [ 1927, p. 70-71]. Bien mieux, dans
Social
Origins, il ne figure même plus dans la liste des rites fondamentaux [ 1954,
p. 39], quoiqu’on en retrouve la trace dans presque tous les chapitres, mais
comme ingrédient et dans l’ombre d’autres rites, par exemple, noyé, pour ainsi
dire, dans le bain rituel des cérémonies fidjiennes [p. 45]. Détail significatif :
Hocart utilise le moins possible le terme de sacrifice, auquel il préfère celui
de sacrement, car, dit-il, bien que les deux mots aient des sens voisins, le premier, qui avait à l’origine une extension très large, est maintenant fâcheusement associé à l’idée d’égorgement d’une victime, c’est-à-dire à un épisode
particulier du rituel qui est loin d’être le plus important [ 1935, p. 175; 1951,
p. 501; 1954, p. 48]. Mais coup de théâtre, il lui a fallu, en fin de compte,
reconnaître à cet épisode la place éminente de sacrement originel.
À vrai dire, Hocart n’a pas attendu les toutes dernières années de sa vie
pour intégrer le sacrifice dans sa théorie générale du rituel et même lui
accorder, en un certain sens, une place centrale. Sa définition du rituel, comme
« une organisation dont le but [est] de contribuer à la vie, à la fertilité, à la
prospérité – en ôtant la vie à des objets qui en regorgent pour la communiquer à d’autres moins bien pourvus » [ 1978, p. 71] – n’est rien d’autre
qu’une description de la mise à mort rituelle et des effets bénéfiques qui en
sont attendus. Mais cette définition implicite du sacrifice fait de lui un
simple transfert de vie. Sauf régression à l’infini, elle suppose, comme la
première théorie de Frazer, que certains êtres sont, par nature, dotés de vertus propres, mais transférables à d’autres êtres. Or cela s’accorde mal avec
un principe fondamental du rituel, suivant lequel il n’existe pas de personne
ou d’objet « possédant une vertu inhérente à soi-même », et aux termes duquel
tout être doué d’un pouvoir l’a acquis « par la consécration, c’est-à-dire
après avoir reçu “la vie”» au cours d’une cérémonie appropriée [1935, p. 224].
Car, si le sacrifice humain est bien le sacrement originel, ce principe nous
invite à penser la mise à mort rituelle non plus comme transfert de vie, mais
comme source de vie.
Mais c’est ce dernier pas que Hocart ne parvient pas à franchir, ni avant
ni après avoir découvert que les premiers rois furent des rois morts et que le
sacrifice est générateur de la royauté sacrée et de toutes les institutions qui
en dérivent. Sans doute écrivait-il, dans Progress of Man, que « le rituel tout
entier est fondé sur cette notion que nul objet ne possède par soi-même une
vertu inhérente ». Mais il ajoutait aussitôt : « Le but essentiel du rituel est précisément de transférer le pouvoir d’un récipiendaire à un autre » [1935, p. 225],
ouvrant ainsi la voie à une régression interminable, qui deviendra explicite
dans le chapitre X de Social Origins. Ce dernier a beau être intitulé « L’origine
des sacrements », il étudie en fait leurs transformations, en remontant, il est
vrai, aussi loin que possible dans le passé, et même en reconstruisant une
forme hypothétique de cérémonie royale primitive, mais sans jamais pouvoir
atteindre un terme vraiment premier. Car, si l’on n’est pas roi par nature, mais
seulement à titre de victime sacrificielle, comment acquiert-on, au préalable,
le statut de victime digne d’être immolée ? Nul n’étant sacré par lui-même, il
faut supposer un rite de consécration de la victime [ 1954, p. 81]. Mais alors
le sacrifice humain proprement dit, c’est-à-dire la mise à mort, n’est plus le
rite primordial, et ainsi de suite. Ce n’est pas tout. Car, si tout rite suppose un
autre rite qui, à son tour, suppose une société déjà instituée, on ne peut plus
soutenir, non plus, la thèse de l’origine rituelle de la société.
Pour sortir de ces apories, il faudrait pouvoir remonter jusqu’à une matrice
prérituelle de la société, c’est-à-dire découvrir un processus spontané propre à
engendrer les rites eux-mêmes, à commencer par le sacrifice humain, qui forment, nous le savons, l’infrastructure de la vie sociale. C’est le mérite des auteurs
dont nous allons parler maintenant d’avoir affronté cette difficulté : d’avoir
moins cherché la forme originelle et les transformations du rituel prototypique
que sa genèse à partir de conditions universelles et de situations récurrentes.
L’APPORT GIRARDIEN : DE LA VICTIME SACRIFICIELLE
À LA VICTIME ÉMISSAIRE
C’est à la veille de sa mort, en 1939, que Hocart, prolongeant la théorie
frazérienne de la royauté sacrée, découvre que le roi est dans son principe une
victime sacrificielle, autrement dit que c’est la mise à mort rituelle qui élève
un individu au statut de roi, qui fait de lui le personnage central de toutes les
cérémonies collectives, le pivot ou la clef de voûte du groupe social. Or, c’est
à la même époque que Freud, grand lecteur de Frazer et de Robertson Smith,
disparu lui aussi en 1939, reprend et approfondit, dans Moïse et le monothéisme, sa théorie du lien social fondé sur le meurtre du Père, qu’il avait
déjà présentée dans Totem et Tabou.
Pour l’un comme pour l’autre, donc, la société se forme et s’organise
autour d’un cadavre, et plus précisément celui d’une victime. Mais chez
Hocart, il s’agit d’une victime mise à mort rituellement par un sacrificateur,
et chez Freud, de la victime d’un meurtre collectif spontané. L’anthropologue
remonte aux commencements de la vie sociale, le psychanalyste à ses origines. L’un décrit les premières formes sacramentelles de la vie collective,
l’autre leurs racines psychologiques et historiques. Leurs démarches sont à
la fois très proches et différentes, l’une beaucoup plus prudente, l’autre plus
ambitieuse.
Dans sa recherche des fondements rituels de la vie sociale, Hocart voit
bien la nécessité de déduire tous les sacrements, attestés par l’ethnographie
et l’histoire, non de l’un d’entre eux pris en particulier, mais d’une souche
commune qui leur est extérieure. Mais, dans son esprit, cette souche est encore
un autre sacrement, plus ancien et protypique : elle a le même statut qu’une
langue hypothétique disparue dont on postule l’existence pour comprendre
les propriétés des langues accessibles à l’observation, sans expliquer pour
autant l’origine du langage.
Freud, en revanche, cherche la source même de l’organisation sociale et
de ses formes rituelles, et il voit bien que, pour y parvenir, il faut se placer
dans un état préculturel situé en amont des rites et des institutions, et permettant d’en faire, ou d’en refaire, la genèse. Son ambition est légitime, et il
faut la mettre à son crédit. Mais sa méthode a deux défauts importants : celui
de vouloir tirer, d’un événement unique et exceptionnel, toute l’histoire familiale, religieuse et politique de l’humanité; et celui de présupposer la principale des structures que cet événement est censé engendrer, à savoir la
relation œdipienne, déjà implicitement présente dans la horde primitive.
Pourtant, en dépit de ces faiblesses, le travail de Freud reste une importante contribution à la science. À bien regarder les choses, il décrit moins les
traces obsédantes d’un crime originel inexpiable qu’il ne montre comment
les sociétés se défont et se refont sous l’effet de causes générales et récurrentes, et comment elles repassent périodiquement par un point fixe, en commémorant rituellement, ou même en reproduisant spontanément, la scène
primitive. En effet, sans le dire expressément, Moïse et le monothéisme
laisse entrevoir que le meurtre fondateur n’est pas un événement sans précédent ni retour possible, mais qu’il pourrait se répéter à chaque fois que des
conditions génériques se trouvent à nouveau réunies.
Malheureusement, Freud lui-même n’aura pas le temps de développer
cette découverte tardive ni même de l’apercevoir clairement, et ses successeurs négligeront de la reprendre et de l’approfondir. Psychanalystes et anthropologues s’entendront, au contraire, pour jeter un voile pudique sur cette partie
de son œuvre. Aussi faudra-t-il attendre 1972 pour voir un esprit libre rouvrir, en étudiant la tragédie grecque, un dossier abandonné depuis 1939, retrouver les meilleures intuitions de Freud et de Hocart, et découvrir les moyens
de bâtir avec elles la première théorie plausible des origines violentes des
sociétés humaines.
Nous voulons parler de René Girard
[19] qui, dans
la Violence et le Sacré,
jette les bases d’une théorie générale des formes élémentaires de la vie religieuse et sociale, sans remonter vers un improbable rite primordial dont tous
les autres seraient issus, ni vers un événement préhistorique qui aurait laissé
son empreinte sur toutes les sociétés présentes ou passées, mais en mettant
au jour un mécanisme universel et intemporel dont les opérations et les effets
peuvent se réactiver indéfiniment et qui constitue une matrice permanente,
prérituelle et préinstitutionnelle, des rites et des institutions.
Ce n’est pas le lieu d’exposer en détail les analyses et les raisonnements
de Girard, ni même d’en résumer la substance, mais seulement de désamorcer les contresens qui font obstacle à sa compréhension et de montrer sa pertinence pour l’étude de la royauté.
Il faut d’abord dissiper un premier malentendu. Bien qu’il tienne le plus
grand compte des données recueillies par l’éthologie sur l’agressivité intra-spécifique, ainsi que sur sa propension à la ritualisation, déjà présente dans
le règne animal, Girard ne prend pas parti sur la question de savoir si cette
agressivité est ou non une pulsion autonome. En ce qui le concerne, loin de
postuler une nature humaine intrinsèquement violente, il caractérise l’humanité par le mimétisme, propriété déjà fort développée chez les singes supérieurs, mais plus accentuée encore chez les hommes, qui seraient donc les
animaux les plus mimétiques. C’est à partir de cette unique propriété, tenue
pour discriminante et dont il tire systématiquement les conséquences, qu’il
entend déduire l’ensemble des autres traits caractéristiques de l’humanité, en
particulier tout ce que l’on nomme la culture, tout ce qui, en elle, relève de
l’ethnologie proprement dite et non de la simple éthologie. Son travail prolonge tout naturellement les résultats de ceux qui avaient déjà établi l’origine
rituelle de la civilisation, car il montre qu’un surcroît de mimétisme entraîne
un surcroît d’agressivité intra-spécifique dont la régulation exige l’apparition de nouvelles formes rituelles.
Comme la langue, selon Ésope, le mimétisme est, pour l’humanité, la
meilleure et la pire des choses. Il a, sur la culture et sur la société, les effets
les plus contrastés, pouvant affaiblir ce qu’il aide à prospérer et guérir le mal
qu’il produit. Principal facteur de transmission et de diffusion des coutumes,
comme l’avait noté Hocart [ 1973, chap. XIII], il favorise la reproduction et
la stabilité des cultures. Mais facteur d’homogénéité, il risque d’effacer les
différences, constitutives – pour Girard comme pour Lévi-Strauss – de l’essence
même de la culture, et de provoquer ou d’accélérer la « crise sacrificielle »,
dont l’illustration type est la confusion du sacrifice et du meurtre dans la tragédie grecque [Girard, 1972, chap. II; Burkert, 1966]. Opérateur de convergence des désirs et des actions, il peut être alternativement facteur de
division ou d’union. En dirigeant les désirs des individus vers les mêmes objets
non partageables, et en les entraînant dans le jeu de miroir de la réciprocité
négative, il divise le groupe en frères ennemis dont il attise les rivalités et il
déclenche la crise sacrificielle, en finissant par faire disparaître tout point
d’ancrage externe, tout autre objet de conflit que le conflit même. En canalisant, par simple contagion mimétique, toutes les violences sur un seul individu – la victime émissaire –, il recompose spontanément l’unité du groupe
dans l’unanimité retrouvée, dans le tous-contre-un de la violence collective,
et met fin à la crise en rétablissant entre les sociétaires un tiers objet extérieur : la victime, le dieu qui a déclenché la panique puis résolu la crise en
ramenant la paix, le roi sacré, le totem ou tout autre médiateur transcendant.
Cela posé, il est facile de dissiper deux autres malentendus. Contrairement
à des idées reçues, la théorie girardienne ne privilégie pas tel ou tel rite particulier, mais montre leur commune origine, et elle ne présuppose pas l’existence de la société, mais décrit un mécanisme capable de l’engendrer ou de
la réengendrer. C’est Hocart, nous l’avons vu, qui, après avoir déduit toutes
les institutions des sacrements, semblait tenté, dans ses derniers écrits, de
déduire tous les sacrements d’un rite particulier, en l’occurrence le sacrifice
qui, comme tout rite spécifiquement humain, présupposait la société déjà instituée, ce qui le conduisait d’ailleurs à postuler un rite de sélection de la victime,
antérieur au rite supposé originel, etc.
Girard évite de telles impasses, avec sa théorie de la double substitution
[ 1972, p. 146-149 et p. 372] et la distinction très nette qu’elle implique entre
le meurtre fondateur et la mise à mort rituelle (sacrifice, régicide, etc.). Le
meurtre fondateur, nous venons de le voir, est le produit d’un mécanisme spontané qui substitue, à toute la collectivité en crise, un seul de ses membres, la
« victime émissaire ». Dans un sacrifice, ou toute autre mise à mort sacralisée, ce processus spontané est relayé par une procédure rituelle consistant à
substituer à la victime émissaire une victime sacrifiable prise en dehors ou
en marge du groupe (animal, prisonnier de guerre, criminel, etc.) et à l’immoler après l’avoir intégré au groupe (l’ours des Aïnous est nourri au sein
par une femme, le prisonnier tupinamba épouse une femme du groupe qui l’a
capturé, etc.). Mais d’autres formations substitutives sont possibles, avec
d’autres rites, mais aussi des traits permanents. Dans la plupart des chefferies mélanésiennes ou des monarchies africaines, le roi, qu’il soit mis à mort
ou non, est, comme la victime sacrificielle, souvent un étranger, à la fois extérieur au groupe et centre vivifiant du groupe. Chez les chasseurs de tête mundurucu, c’est autour de la tête d’un ennemi, mais décorée avec le tatouage du
groupe preneur, que l’on célèbre le grand rituel collectif, et c’est le preneur
de têtes qui est soumis aux mêmes interdits qu’un roi sacré [Menget, 1996].
Issus de la même matrice, tous ces rites sont apparentés, et pourtant fort
différents.
Le dernier malentendu porte sur la nature de cette matrice : le meurtre
fondateur girardien, quand il n’est pas confondu avec le rite sacrificiel ou celui
du bouc émissaire, est souvent assimilé au meurtre du père de la horde primitive. Loin d’expliquer scientifiquement la société, Girard la ferait naître
de rites qui la supposent ou alors forgerait tout simplement une nouvelle
variante du mythe freudien. Ce grief est étonnant, car la Violence et le Sacré
a précisément la vertu d’échapper à cette alternative spécieuse, en empruntant une troisième voie que ni Social origins ni Totem et Tabou n’ont réussi
à découvrir. La crise sacrificielle et sa résolution violente ne sont ni des institutions ni des événements archaïques, mais des formes canoniques de déstructuration et de restructuration du tissu social, qui peuvent resurgir à tout moment
de l’histoire d’un groupe humain quelconque, car elles sont dues à des
causes générales et permanentes, sous-jacentes à toutes les institutions.
Ce type de modèle explicatif a d’ailleurs une forme tout à fait classique,
qui met encore mieux en valeur son contenu propre, et devrait contribuer à le
rendre plus intelligible. Par bien des côtés, en effet, le travail de Girard ressemble à celui de Hobbes. L’un comme l’autre veulent comprendre comment
le lien social se forme et se stabilise. Or, comparons les premiers chapitres de
la Violence et le Sacré avec les chapitres XIII à XVII du Léviathan. La crise
sacrificielle de Girard a le même statut que l’état de nature de Hobbes, ils proviennent à peu près des mêmes causes et ont en gros le même effet : l’émergence d’un tiers transcendant, situé à la fois au centre et en dehors de la société.
D’un côté comme de l’autre, il ne s’agit pas de décrire un moment quelconque de l’histoire humaine, mais les conditions permanentes des interactions des individus et des groupes
[20]. Si l’état de nature, chez Hobbes, est
nécessairement un état de guerre, ce n’est pas parce que les hommes seraient
méchants par essence, c’est seulement parce qu’ils ont en commun de redouter la mort et d’être rationnels. L’homme est un loup pour l’homme parce
que les désirs des individus peuvent converger sur des objets non partageables
et que, en l’absence de médiation institutionnelle, nul n’est tenu d’agir autrement que ses semblables : si bien que chacun anticipe le conflit et le rend
inévitable, en prenant les devants, de crainte d’en être la première victime. Si
l’homme est un animal mimétique, comme le suppose Girard, la convergence
des désirs, de possible qu’elle était chez Hobbes devient nécessaire, et la guerre
de tous contre tous s’installe par simple contagion des conflits, sans avoir à
faire appel au postulat de rationalité.
L’hypothèse girardienne montre encore mieux son élégance et sa puissance quand il s’agit d’expliquer la résolution de la crise. Parce que les hommes
sont rationnels, reprend Hobbes, ils cherchent à sortir de l’état de guerre : ils
se mettent donc tous d’accord pour faire allégeance et remettre les pleins pouvoirs à l’un d’entre eux, le Souverain qui, tout en n’étant pas partie prenante
du contrat, garantit la paix par sa seule existence, comme « un dieu mortel
sous le Dieu immortel ». Par simple mimétisme, montre Girard, les conflits
convergent mécaniquement sur une seule victime pour engendrer le roi mort
de Hocart, le roi sacré de Frazer et le monarque absolu de Hobbes qui sont
tous des avatars successifs de la victime émissaire.
On peut même améliorer cette démonstration. Contrairement à la théorie girardienne, qui fait d’une pierre deux coups, celle de Hobbes montre seulement que les hommes doivent se donner un roi sans expliquer comment
celui-ci peut être choisi. Mais un bon commentateur du Léviathan a réussi à
combler cette lacune, en établissant que, des prémisses de Hobbes, il résulte
que le Souverain ne peut être que l’ennemi public, celui qui, dans l’état de
nature, a eu maille à partir avec l’ensemble des autres individus [Dumouchel,
1986]. Conséquence étonnante : celui qui reste le seul à pouvoir tuer tout le
monde – c’est la définition même du souverain – serait celui-là même que
tout le monde souhaiterait tuer. Ce renversement serait paradoxal si nous ne
connaissions déjà la proximité du roi et du bouc émissaire. Et ce n’est pas
tout. Commentant des faits recueillis par Susan Drucker-Brown [ 1991],
l’auteur d’une belle étude du serment montre que, chez les Mamprusi, le
groupe social s’organise autour d’un personnage ambigu, commençant son
règne par un parjure qui le met à la fois, lui aussi, en position de chef et d’ennemi public [Devictor, 1993]. L’accord de ces résultats est d’autant plus remarquable qu’ils sont, en grande partie, indépendants. Le raisonnement de
Dumouchel est purement axiomatique et ignore l’ethnographie, celui de
Devictor s’appuie exclusivement sur l’anthropologie du serment et l’ethnographie des Mamprusi. Le seul point commun des auteurs est d’avoir lu la
Violence et le Sacré et d’en faire travailler les principes en dehors de leur
champ d’origine, Girard lui-même ne disant pas un mot de la théorie politique
de Hobbes ni des pratiques juratoires.
En revanche, la théorie girardienne aborde explicitement le thème de la
royauté [ 1972, p. 149-169,415-425; 1978, p. 59-66; 1985, p. 128-141] et,
couronnant les travaux de Frazer et de Hocart, semble capable de rendre
compte de tous les aspects de l’institution. Car, si le roi est un avatar de la victime émissaire, on comprend immédiatement sa fonction, les rites auxquels
il est soumis, les transformations et variantes possibles de son statut, et l’émergence du pouvoir politique. Deux raisons principales expliquent que la victime émissaire puisse contenir virtuellement toutes les modalités de l’institution monarchique et bien d’autres choses encore, deux raisons qui sont liées
à la temporalité du meurtre fondateur et de sa reprise rituelle.
Première raison : la superposition de deux figures opposées de la victime émissaire qui, juste avant sa mise à mort, apparaît comme un monstre et
un fauteur de troubles, et juste après, comme une divinité tutélaire ayant
rétabli l’ordre et la paix, par un retournement d’une mort ignominieuse en
apothéose. De ce contraste fondamental dérivent toute l’ambiguïté de la personne sacrée du roi, oscillant entre l’impureté et la sainteté, toutes les précautions rituelles prises pour s’en protéger ou pour le protéger, et le
dédoublement rituel de ce composé instable dont la royauté mossi nous a
donné une illustration.
Seconde raison :un délai plus ou moins important s’écoule entre le moment
où la victime rituelle, substituée à la victime émissaire, est sélectionnée et le
moment où elle est immolée. Si ce délai est très court, nous avons le sacrifice et la divinité, qui apparaîtra plus tard comme son destinataire, mais qui
est d’abord engendrée par le rite et tenue par lui à bonne distance
[21]. Si le
délai s’allonge, nous avons la royauté sacrée et le régicide, et c’est à la faveur
de ce délai, dit Girard, que le roi peut transformer sa charge rituelle en pouvoir politique, grâce au principe de substitution qui est l’âme du mécanisme
victimaire, et permet à un double rituel d’endosser la face sombre de l’institution. Mais bien entendu, il existe des formes intermédiaires comme la captivité du prisonnier tupinamba, déjà évoquée, et par ailleurs le dieu et le roi
ne sont jamais complètement séparés : comme le roi est une espèce de dieu
vivant, la divinité est « une espèce de roi mort, ou tout au moins “absent” »
[Girard, 1978, p. 66].
Tout cela confirme que le roi est d’abord un bouc émissaire, comme les
obscurités de la théorie frazérienne standard nous l’avaient déjà fait comprendre. Mais la théorie girardienne nous montre que cette fonction n’est pas
magique ou symbolique. Le mécanisme victimaire nous révèle au contraire
que, bien avant de conquérir le pouvoir politique, le roi, comme substitut de
la victime émissaire, est ipso facto un régulateur de la vie sociale. Cela n’est
pas trivial. Lorsqu’il présente le rituel comme un moyen de s’unir contre l’adversité, Hocart songe surtout aux dangers venus de l’extérieur – sécheresse,
intempéries, maladies, etc. – alors que les forces les plus redoutables,
comme l’a bien vu Hobbes, sont inhérentes à la nature humaine. Or, c’est précisément pour endiguer ces dernières que les hommes ont besoin de rites
royaux ou sacrificiels. Comme les Samo le disent fort justement, le tyiri, le
roi bouc émissaire, est celui qui « “rassemble” ou “tient” le village, au sens
de maintenir ensemble des éléments juxtaposés » [Héritier, 1973, p. 127].
Bien que « ligoté » par son peuple et par le rituel, il est à sa manière et à son
corps défendant l’artisan du lien social. Comme la victime sacrificielle, et
pour la même raison, il est un étranger au sein de son peuple, et comme la
victime émissaire dont tous les deux proviennent, il est le vinculum substantiale de la collectivité.
De tels faits sont d’ailleurs bien connus et attestés par de multiples exemples,
mais la théorie girardienne est la seule à les rendre pleinement intelligibles
[22].
On montrerait facilement que l’on peut en déduire la structure des grands rites
royaux, à commencer par les cérémonies d’installation, ainsi que de nombreux rites apparentés, présents dans les sociétés les plus diverses. Mais notre
propos était seulement de poser les principes. Une fois ceux-ci établis, le reste
est simplement affaire d’exécution.
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présentés par L. deHeusch.
·
– 1996, n° 14, « Destins de meurtriers », textes réunis par Michel Cartry et
·
MarcelDetienne.
[1]
Nous remercions Mark Anspach de ses suggestions.
[2]
Pour une ébauche, voir L. Scubla, « Voir sans être vu : la place royale » dans les actes du
colloque « Culture et spatialité », Québec, octobre 2001 (à paraître).
[3]
Voir, par exemple, deux livraisons très riches de
Systèmes de pensée en Afrique noire :
« Chefs et rois sacrés » (textes réunis par L.deHeusch) [ 1990] et « Destins de meurtriers » (textes
réunis par M. Cartry et M. Detienne [ 1996].
[4]
Nous nous écartons sur ce point de M. Izard et N.Belmont [
in Frazer 1981, p. XXIX ] dont
l’introduction au
Rameau d’or contient par ailleurs des remarques fort utiles.
[5]
Pour une présentation très élémentaire des notions de singularité et de déploiement, ainsi
que de leur usage possible en anthropologie,
cf. Scubla [ 1993]; pour une esquisse du déploiement
canonique de l’institution royale,
cf. Scubla [ 2001, à paraître].
[6]
Voir de Heusch [ 1990 et 1997 – traduction anglaise, par D.Quigley, d’une version remaniée
du texte de 1990].
[7]
Voir A. deSurgy,
inSystèmes de pensée en Afrique noire, 10, p. 97.
[8]
Comme les logiciens, nous appelons
thèse une proposition et
théorie une explication,
c’est-à-dire une relation d’inférence entre des propositions. Cette distinction est utile pour énoncer
avec précision notre point de vue :la première
théorie de Frazer n’est pas probante (elle n’explique
pas le régicide), mais contient une
thèse vraie (le roi est garant de la prospérité).
On notera que L. de Heusch [ 1990,1997], qui ne relève pas les faiblesses de la première
théorie, appelle pour sa part « thèses de Frazer » ce que nous appelons « théories de Frazer ».
[9]
« Though it appears in diverse historical forms, sacred kingship always has a common
theme : the body-fetish of the chief or king articulates the natural and social orders. It is a body
condemned to be sacrificed before its natural end, and which, in the event of calamity, will be
society’s scapegoat. It is just as Frazer envisaged it » [de Heusch, 1997, p. 231].
[10]
Par « association nouvelle de la violence et du sacré », il faut entendre, semble-t-il, non
pas une nouvelle association, mais une association qui constituerait une nouveauté, alors que
Girard y verrait une donnée originelle (et non pas « originale », comme dirait fautivement le texte
français). C’est du moins ce qui ressort de la version anglaise de ce passage de Heusch [ 1997,
p. 225]. Cela dit, il y a bien, dans un royaume de type mossi, une nouvelle forme d’association
de la violence et du sacré, en ce sens que la violence n’y est plus exercée
contre le chef, mais
par le chef.
[11]
Dans un passage de la version anglaise de son texte, où il commente un article
d’EmmanuelTerray, deHeusch voit bien que la royauté sacrée est une institution qui transforme
la violence brute en une violence légitime dont le chef de l’État va devenir le dépositaire. Mais
il en reste là [
cf. 1997, p. 229]. Dans
La Violence et le Sacré, Girard met au jour le mécanisme
qui opère cette transformation et explique le « formidable ritual power » [
ibid.] qui va servir de
souche au pouvoir politique.
[12]
C’est du moins le cas de tous les textes réunis dans le cahier 10 de
Systèmes de pensée
en Afrique noire.
[13]
Pour une autre présentation, un peu plus complète, des thèses principales de Hocart, voir
Scubla [ 2002].
[14]
Comme Vincent Descombes l’a bien montré, le recours au terme de « symbolique »,
jugé plus élégant que celui de « sacré », n’a pas amélioré la compréhension des phénomènes
religieux. « En échangeant le sacré, notion assurément inquiétante, contre le symbolique, la
sociologie française a cru progresser dans l’intelligence de son objet. Mais elle demande à ce
symbolique des services qu’il est incapable de lui rendre. Il faudrait qu’il soit à la fois du côté
de l’algèbre, c’est-à-dire de la manipulation des symboles, et du côté de l’“efficacité symbolique”,
comme dira Lévi-Strauss, c’est-à-dire du côté des sacrements. Le sacrifice et les sacrements ont
pour effet la production du corps social d’où surgissent les algébristes : on en vient à rêver d’une
auto-production, d’une algèbre qui permettrait de manipuler le corps social. Ainsi la théorie duâž›
âž› symbolique est-elle toujours assise entre deux chaises, mi-algèbre algébrique, mi-algèbre
religieuse. Il est donc indispensable de renoncer à ce mystérieux “symbolique” pour pouvoir
envisager à nouveau, par-delà le structuralisme, la réalité énigmatique du sacré » [ 1980, p. 93].
[15]
Nous sommes redevable de cette expression à René Girard, qui l’avait employée jadis
dans une réunion publique.
[16]
Nous reconstruisons librement le raisonnement de Hocart [ 1954, chap. X], en essayant
d’être le plus cohérent et le plus complet, mais aussi le plus fidèle possible.
[17]
Bien qu’il présente le sacrifice humain comme étant le « sacrement originel » [ 1954,
p. 117], Hocart en parle aussi comme d’un rite antérieur aux sacrements proprement dits lorsqu’il
écrit que « la [mise à] mort du roi a été commuée en un sacrement » [ 1954, p. 82].
[18]
Il est possible que son étude du système des castes, explicitement défini comme une
organisation sacrificielle [ 1938, p. 29], ait joué un rôle dans cette découverte. Mais le raisonnement
développé dans le chapitre X de
Social Origins ne dépend pas de données empiriques particulières.
[19]
Ajoutons que l’année 1972 est également celle de la parution de
Homo necans, un livre
de Walter Burkert qui marque, lui aussi, la renaissance de la grande anthropologie religieuse.
Comme Girard, Burkert [ 1966] a écrit de belles pages sur les rapports de la tragédie grecque et
du sacrifice. Pour une présentation rapide de leurs thèses respectives, voir Scubla [ 1999], et
pour un débat entre les deux auteurs, voir Hamerton-Kelly [ 1987].
[20]
La seule différence importante entre Hobbes et Girard est d’ordre épistémologique.
Hobbes est constructiviste :il estime que les objets et les théorèmes de la science politique peuvent
être construits et établis
a priori comme les objets et les théorèmes mathématiques, alors que
nous pouvons seulement tenter de reconstruire
a posteriori les objets du monde physique (
De
Homine, X, 5). Girard est plus modeste : il tente seulement de reconstruire la morphogenèse
spontanée de l’ordre social.
[21]
Pour l’analyse d’un exemple africain montrant clairement que les dieux du sacrifice ne
sont que la violence humaine, réifiée et extériorisée par le meurtre fondateur et les rites qui le
relaient, voir Scubla [ 1999, p. 157-159].
[22]
Pour une excellente présentation de la théorie girardienne avec des développements
originaux, voir Simonse [ 1991].