Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707141860
448 pages

p. 314 à 317
doi: 10.3917/rdm.022.0314

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Dossier / F) Ite missa est. Polis et religio. Quelle conception politique de la religion ?

no 22 2003/2

2003 Revue du Mauss Dossier : Qu'est ce que le religieux? / F) Ite missa est. Polis et religio. Quelle conception politique de la religion ?

Ce que nous avons perdu avec la religion

Marcel Gauchet
Mon titre est évidemment provocateur. Il est conçu pour faire sursauter tous ceux, nombreux j’imagine, bien convaincus de ne rien devoir à la religion, de près ou de loin, et bien persuadés, par conséquent, de n’avoir rien perdu dans les vicissitudes récentes qui ont ôté aux confessions chrétiennes la plus grande part de l’emprise sociale qu’elles conservaient en Europe. Parce que la religion, cela va de soi pour un esprit d’aujourd’hui, est une affaire de choix individuel, d’adhésion personnelle, de conviction intime. Ce n’est pas de cette religion-là que je parle. La thèse que je voudrais défendre est que nous devions tous quelque chose à la religion, jusqu’à une date récente – abstraction faite de quelque croyance, affiliation ou engagement que ce soit– et que nous avons tous perdu quelque chose dans l’immense tournant qui nous emporte depuis une trentaine d’années et qui, entre autres, est en train d’achever de liquider les vestiges d’organisation religieuse qui subsistaient parmi nous. Quelque chose qui a directement à voir avec « la déshumanisation du monde » qui nous inquiète.
Le phénomène ne manque pas d’être paradoxal, puisque cette dernière période peut être caractérisée, à d’autres égards, par la débandade de ce qui survivait des partis religieux de l’hétéronomie et le triomphe du principe métaphysique de l’autonomie humaine. Personne ne doute plus parmi nous, y compris le croyant le plus convaincu, que le lien de société qui nous tient ensemble ne soit l’œuvre des hommes et d’eux seuls, sans même de raison dans l’histoire pour le porter. Les crypto-religions du salut politique n’ont pas été moins atteintes, de ce point de vue, que les grandes religions constituées. En ce sens métaphysique, on est fondé à parler d’une avancée de l’humanisation du monde. Où l’on entrevoit que la déshumanisation qui nous préoccupe pourrait être en relation avec les modalités pratiques, très inattendues, de cette humanisation métaphysique; elle pourrait entretenir une connexion cachée avec les formes sociales concrètes qu’elle revêt.
Ce quelque chose qui se dérobe à nous, et que nous devions, à mon sens, à l’héritage des religions, c’est ni plus ni moins ce qui nous permettait d’appréhender nos sociétés comme des ensembles cohérents et d’envisager d’agir globalement sur elles pour les transformer de manière concertée, quelle que soit ensuite la façon de concevoir cette action transformatrice, qu’on la veuille graduelle, ou qu’on la souhaite radicale. Le débat n’est plus entre réforme et révolution : il n’ya plus ni réforme ni révolution. Il y a des changements, qu’il s’agit d’administrer ou d’encadrer tant bien que mal, mais qui dans leur fond se soustraient à nos prises.
Nous vivions sur la tranquille certitude que nous pouvions nous saisir de la chose collective, la déchiffrer dans sa dynamique interne et, dans une mesure à déterminer, piloter sa construction d’elle-même dans le temps. Ce n’était pas même un présupposé, c’était une évidence tangible. Eh bien, nous nous reposions sur une sécurité trompeuse. Cette disponibilité du social à ses acteurs ne va aucunement de soi, elle n’en constitue pas une propriété de nature. Elle correspondait à un certain état historique des sociétés qui est en train de se défaire. En réalité, nous devions ce type de cohérence et l’accessibilité tant théorique que pratique qui en résultait à l’insistance du mode religieux de structuration des communautés humaines. Un mode de structuration qui avait sourdement survécu à l’organisation religieuse du monde.
Nous aurons eu cinq siècles de transition moderne, 1500-2000, dates rondes, cinq siècles durant lesquels la lente rupture avec l’ordre des dieux s’est coulée dans une forme religieuse maintenue du lien social. La définition explicitement extra-religieuse de la cité des hommes s’est étayée sur des fondements implicitement religieux. La construction de plus en plus autonome de son organisation a continué de reposer sur une structuration d’origine hétéronome, certes de moins en moins consistante, mais toujours obstinément subsistante jusque voici peu. C’est cette base tacite qui nous autorisait à rêver du temps où adviendrait pleinement le pouvoir de la collectivité sur elle-même. En attendant, elle nous permettait d’agir de façon raisonnée sur des sociétés suffisamment unifiées pour supporter le dessein d’une maîtrise de leurs mécanismes.
Je ne saurais prétendre exposer en quelques phrases la nature et la teneur de ce mode de structuration religieux. Je me limiterai à souligner sa prégnance, à la base du projet moderne, sous trois aspects fondamentaux : tradition, appartenance, hiérarchie. Il y aurait à montrer comment la nouveauté prodigieuse de l’histoire tournée vers l’avenir s’est continûment nourrie du lien unifiant avec le passé, qui s’incarnait dans la tradition. Il y aurait à établir, semblablement, comment l’installation du règne de l’individu de droit n’a cessé de supposer l’inscription de cet individu dans des communautés, communautés à base d’adhésion volontaire, certes, mais d’autant plus intensément communautaires que faites de la libre participation de leurs membres. De la même manière, enfin, il y aurait à montrer comment l’idéal de l’autogouvernement et l’aspiration à la communauté politique capable de se donner sa propre loi se sont alimentés à la vieille figure d’un pouvoir uni à la collectivité en tant que relais de ses suprêmes raisons d’être.
C’est ce compromis organisateur entre contenu autonome et forme implicitement dérivée d’hétéronomie qui s’est dissous avec l’épuisement de ce legs de l’âge des religions. Voilà ce que nous devions à l’héritage immémorial des religions : d’avoir pouvoir sur notre monde et d’être en mesure d’ambitionner davantage de pouvoir encore. Voilà ce que nous avons perdu.
En un sens, je l’indiquais en commençant, nous avons achevé de recouvrer le pouvoir sur nous-mêmes. Sauf que cette ultime conquête métaphysique a pris un visage social inattendu. Elle a achevé d’émanciper les individus.
Elles les a affranchis de ces encadrements qui perpétuaient l’empreinte de l’ordre religieux au milieu d’une société sécularisée. Elle les a délivrés de ce qui pouvait subsister de contraintes envers des traditions. Elle les a déliés de ce qui pouvait leur faire obligation envers des collectifs de référence, de la famille à la Nation. Elle les a dégagés de la révérence hiérarchique, des liens d’obédience envers l’autorité, même consentie. En un mot, elle leur a donné, ou elle tend à leur donner, les pleins pouvoirs sur eux-mêmes. Mais ce faisant, elle a vidé de substance la perspective d’un pouvoir collectif.
Nous jouissons d’une liberté inégalée de nous gouverner nous-mêmes, chacun dans notre coin et pour notre compte. Mais l’horizon du gouvernement en commun, lui, s’est évanoui. L’idée d’une prise sur l’organisation de notre monde n’a plus ni support, ni instruments, ni relais. Nous ne pouvons plus guère imaginer l’action historique que comme la résultante d’une myriade d’initiatives dispersées, toutes légitimes et toutes fermement décidées à ne rien céder sur leur indépendance. Nous ne pouvons plus imaginer la coexistence humaine, en d’autres termes, que sous les traits d’un marché généralisé, comme le seul mode de réalisation de la compossibilité entre des libertés égales. Ce qui me fait penser, soit dit au passage, que la dénonciation de l’économie et du capitalisme qui reprend du service, force de l’acquis et vieilles habitudes aidant, n’étreint qu’une ombre. Elle s’acharne sur ce qui n’est qu’une conséquence ou un symptôme, en s’interdisant de remonter à la source. En quoi elle se borne à ajouter un visage à l’impuissance contre laquelle elle proteste.
Mais il est vrai qu’il est difficile de se résoudre à regarder en face la cause de nos dilemmes, tellement elle prend à revers ce que avons appris à penser. Cette dépossession qui ne vient pas d’abord de l’extérieur, mais qui sourd du dedans de notre propriété de nous-mêmes, n’est-ce pas pourtant le vrai nom de la déshumanisation du monde ?
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