Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707141860
448 pages

p. 33 à 43
doi: 10.3917/rdm.022.0033

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Dossier / A) Introït. La religion comme essence ou comme fonction ?

no 22 2003/2

2003 Revue du Mauss Dossier : Qu'est ce que le religieux? / A) Introït. La religion comme essence ou comme fonction ?

User des émotions. Foule et exécutions à Palerme  [1]

Maria Pia di Bella
En nous appuyant sur un corpus sicilien, celui de la Compagnie du Santissimo Crocifisso – plus connue sous le nom de Bianchi (les Blancs) – créée à Palerme en 1541, nous voudrions donner une illustration du thème de l’usage des émotions. Aux Bianchi, on avait donné le « droit de réconforter tous les condamnés à mort de la ville de Palerme et, pour cette raison, [on devait] leur remettre les condamnés trois jours avant la date de l’exécution afin que [la compagnie] puisse les assister moralement et spirituellement » [Cutrera, 1919, p. 23]. En 1820, un décret royal ordonnera que « l’œuvre d’assister les condamnés à mort soit exercée par les seuls ecclésiastiques [à l’exclusion de tout laïc, donc] » [ ibid. ], mettant ainsi fin à l’existence de cette confrérie qui, de 1541 à 1820, assistera 2127 condamnés à mort.
Dès 1336, diverses compagnies de réconfort naissent en Italie – d’abord à Bologne et à Florence, puis un peu partout et notamment à Rome, à Venise, à Milan, à Naples, etc. Si nous nous appuyons surtout sur les Bianchi de Palerme, c’est pour une raison particulière, capitale à nos yeux : à partir de 1795, les corps des exécutés furent enterrés tout près de l’église de la Madonna del Fiume, qui fut appelée, dès cette date, l’église « des Âmes des corps décollés » ( Chiesa delle anime dei corpi decollati). À cause de la présence de ces corps, cette église suscitait « beaucoup de piété et de révérence chez la plèbe palermitaine », nous dit un érudit du XIXe siècle, qui s’en plaignait et la qualifiait d’« endroit sinistre » [Di Marzo, in Villabianca, 1873, vol. XIII, p. 395].
Mais Giuseppe Pitrè, le grand folkloriste sicilien, nous a laissé une description de l’extérieur et de l’intérieur de cette église finXIXe/débutXXe siècle qui est précieuse pour illustrer ce qui se passait à l’époque (et se passe, d’ailleurs, en partie encore aujourd’hui) dans cette église. À l’extérieur, on ensevelissait les corps des exécutés (en fait, il s’agissait de deux charniers où l’on jetait pêle-mêle les cadavres); là, les fidèles allaient offrir leurs chapelets, réciter des prières, et, surtout, attendre les réponses que les âmes donneraient à leurs requêtes. L’intérieur de l’église était littéralement couvert d’ex-voto peints, représentant des miracles et des prodiges accomplis par les âmes pour leurs fidèles. On y voyait des naufrages, des scènes de bataille, mais surtout des voyageurs attaqués par des voleurs ou des bandits de grand chemin, en train de se tourner vers les âmes des corps décollés pour solliciter leur protection ou bien en train d’être sauvés par une armée de squelettes. La présence, dans la partie droite ou gauche du tableau, de ces âmes au milieu du feu du purgatoire ou de corps pendus au gibet témoignait de leur miraculeuse intervention [Pitrè, 1913, vol. IV, p. 10-21].
Ces deux phénomènes, étroitement liés, méritent selon nous une attention particulière. Bien sûr, dans le reste de l’Italie, avec les autres confréries de réconfort et tout au long des processions qu’elles organisaient ainsi que pendant les exécutions, l’émotion régnait aussi en maître. Mais, en Sicile, les Bianchi accomplissaient quelque chose de plus pendant les trois jours et les trois nuits de réconfort que le condamné passait avec eux juste avant son exécution : la métamorphose du condamné de coupable en victime. Cette métamorphose était manifeste pendant la procession qui le conduisait de la prison à l’échafaud puisqu’il donnait au public « des signes évidents de son salut éternel » [Villabianca, 1798, tome XL, p. 268-269] et suscitait son « admiration » [ ibid]. Nous allons essentiellement nous attacher à décrire ces deux phases : d’abord, les trois jours et les trois nuits de réconfort [Parisi, 1787], puis la procession et l’exécution. *
Lorsque la date d’exécution d’une peine capitale était fixée, un « billet de justice » était adressé au gouverneur de la CompagniedesBianchi pour la livraison du condamné. Les deux membres de la confrérie chargés du réconfort – un « chef de la chapelle » et un « novice séculier » – se confessaient et communiaient avant de se rendre chez le procureur général de la Cour royale ( procuratore fiscale della Regia Gran Corte) pour obtenir un compte rendu des délits commis par le futur exécuté. Avant de sortir, ils revêtaient leur habit fait d’une mince toile blanche serrée à la taille par un cordon blanc où l’on attachait un chapelet en bois pour sa récitation, d’une visière ou d’un capuchon blanc pour couvrir aussi le visage, auquel on ajoutait, en hiver, une cape en drap blanc; à gauche de la visière, un crucifix de couleur était peint.
Accompagnés d’un prêtre ( padre confessore) et d’un novice ( novizio sacerdote), eux aussi membres de la compagnie, ils allaient ensuite en procession chez le gouverneur des Bianchi pour prendre les clefs du local où le réconfort avait lieu et le crucifix destiné au condamné. Finalement, les quatre « frères de réconfort » ( fratelli confortanti) se rendaient à la prison, dont un étage avait été mis à leur entière disposition et qu’ils appelaient « la chapelle » du fait qu’un autel s’y trouvait. La partie de la chapelle où se déroulait le réconfort était un lieu sobre, où les objets de dévotion étaient un grand crucifix au-des-sus de l’autel, un autre sous l’autel dans une vitrine, une statue de l’Ecce Homo et différents tableaux représentant la Vierge des Douleurs, l’Ecce Homo, saint Pierre, saint Michel, et une flagellation peinte par Rubens. Six banquettes de cuir, un petit sofa de vachette rouge et trois prie-Dieu pour la confession en complétaient l’ameublement.
Lorsque le condamné était amené à l’étage, généralement l’après-midi, le chef de la chapelle ( capo di cappella) l’informait du lieu, du jour et de l’heure de son exécution, puis on le conduisait devant la statue de l’Ecce Homo et devant le tableau de la Vierge des Douleurs dont il devait baiser les mains.
Suivait un interrogatoire sur sa personne, sur les circonstances de sa réclusion et sur les sentiments qu’il avait à ce propos; s’il se montrait « récalcitrant » ou, pire, « impénitent », il était exhorté à accepter son sort et remis en « état de vertu ».
Il est important, pour notre propos, de souligner que le statut du condamné à mort, dès son apparition dans la chapelle, bascule : désormais, il ne sera plus désigné que par le terme d’« affligé » ( afflitto), et ce jusqu’à sa mise à mort. Ainsi est-il immédiatement mis au centre du groupe des réconfortants et en devient-il le principal acteur, tout en faisant corps avec lui. Ce fait est souligné par le comportement des Bianchi : en effet, c’est à ce moment précis qu’ils lui annoncent son intégration dans leur confrérie en tant que confrère et qu’ils lui dévoilent leur visage. Dans la chapelle, ce jeu si fort qui aura lieu pendant la procession et l’exécution entre le voir et l’être vu, que les Bianchi poussent à l’extrême – nous y reviendrons –, n’est tout simplement pas de mise. Dans ce jeu, privé et public ne se recoupent point.
Après cette importante prise de contact, l’affligé assistait à la première des sept méditations. Et au moment de quitter l’affligé pour la nuit, devant la porte de sa cellule ( dammuso), les quatre confrères l’embrassaient et lui baisaient les pieds en signe d’humilité. Pour n’importe quel réconfort matériel ou spirituel, l’affligé pouvait appeler les Bianchi qui dormaient dans la pièce voisine en tirant sur une corde.
Les trois jours suivants se passaient ainsi : dès leur réveil, les confrères assistaient à une messe, puis ils allaient chercher le condamné pour le conduire, en premier lieu, devant le chef de la chapelle pour l’interrogatoire, ensuite devant l’Ecce Homo pour qu’il prie, une chandelle allumée à la main, avant et après les diverses messes auxquelles il devait assister; ensuite, ils le conduisaient chez le confesseur pour qu’il se confesse et communie au moins une fois par jour. Les deux novices lui apprenaient comment faire une discipline. Chaque matin et chaque après-midi, il devait assister à une méditation – au total, à sept méditations. À partir de la deuxième matinée, il était conduit auprès du chef de la chapelle pour répéter avec lui l’exercice de l’échelle, c’est-à-dire tous les gestes à accomplir et tous les mots à prononcer pendant la procession qui allait le conduire de la prison à l’échafaud.
Si le condamné en faisait la requête, il pouvait, le dernier soir, dicter une « décharge de conscience » ( discarico di coscienza) devant toutes les personnes présentes, décharge qui était dûment archivée et qui lui permettait de « mourir sans péchés » et sans « fausses accusations sur la conscience » [Di Bella, 1999].
Il faut bien voir que, pendant ces sept séances ( missions), l’affligé passait sans cesse d’une ambiance empreinte de communion fraternelle à une situation où on lui rappelait la dure réalité qui l’attendait. L’interrogatoire que le chef lui faisait passer au début de chaque séance était destiné à lui ôter tout espoir d’échapper à l’exécution. Contrairement aux condamnés à mort contemporains, notamment aux États-Unis, qui sont entretenus dans ce sentiment jusqu’à leur dernier souffle, on préférait ôter à l’affligé toute « tentation » d’espérer survivre suite à une grâce. Par ces constants rappels dantesques destinés à lui faire perdre tout espoir, l’affligé devait comprendre que la mort physique l’attendait de façon certaine à la sortie de la prison, mais qu’à l’intérieur de cette même prison, dans cette chapelle, une vie spirituelle éternelle lui deviendrait accessible s’il suivait à la lettre les recommandations de ses « frères de réconfort ».
Après chaque interrogatoire où le chef travaillait à lui faire perdre tout espoir, ce dernier entamait la méditation; la méditation était bâtie sur une suite de questions posées par le chef de chapelle aux autres réconfortants, qui donnaient des réponses claires de manière à ce que l’affligé comprenne bien de quoi il était question. Les sept méditations que les Bianchi soumettaient au condamné étaient élaborées de façon à l’aider dans son cheminement vers le salut grâce à l’instillation d’une connaissance qui puisse lui servir de passerelle. Les sept méditations soulignaient que l’homme a été créé afin d’aimer et de servir Dieu, mais que les péchés l’ont éloigné de ce but. Que face à la mort, il ne reste plus à l’homme qu’à surmonter son handicap par une bonne confession et une bonne communion, vu qu’il sera jugé après sa mort. Que ses nombreux péchés devraient le conduire en enfer, mais que, si son effort de repentance est sincère, il pourra un jour se retrouver au paradis.
Les septméditations insistaient sur le fait que, dans ce voyage fort périlleux, c’est finalement l’âme qui était en danger dans la mesure où le diable, qui avait réussi à s’en emparer et était soucieux de ne pas laisser son bien s’échapper ainsi, essaierait de la reconquérir avant son départ. Aussi les références au diable sont-elles constantes, et sa présence, dans la chapelle, est aussi palpable que celle de Dieu. Et c’est pour pallier cette difficulté que les Bianchi multiplient, pendant ces septséances, les interrogatoires, les méditations, les recommandations, les discours, les instructions, les confessions, les communions, les disciplines, les simulations, les exercices…
Le dernier après-midi, avant l’arrivée de la Compagnie des Bianchi au complet, le chef répétait, encore une fois, l’exercice de l’échelle avec l’affligé. C’est en cape blanche et un cierge allumé à la main que les confrères rejoignaient les frères réconfortants et le condamné afin d’accompagner ce dernier au supplice. Celui-ci, avant de partir, saluait les deux novices qui l’avaient assisté pendant ces trois jours et baisait les pieds du bourreau venu avec le forgeron pour lui enlever les fers. Placé entre le chef de la chapelle et le confesseur et suivi par tous les Bianchi qui récitaient des litanies, des Miserere et des De profundis, l’affligé quittait finalement la prison pour se rendre à l’échafaud.
Quand le cortège arrivait sur la place où avait lieu l’exécution, il s’arrêtait, et seuls le condamné, le bourreau, son assistant et les Bianchi pénétraient dans l’enceinte où se trouvait le gibet. Là, le condamné s’agenouillait devant le prêtre des Bianchi pour recevoir l’absolution; à la question de savoir s’il voulait mourir comme un chrétien, il répondait par l’affirmative. Le prêtre commençait à réciter le Credo et, lorsqu’il en arrivait aux paroles « et sepultus est », le bourreau mettait la corde autour du cou du condamné. À la fin de la prière, celui-ci baisait les pieds du bourreau et les gradins qu’il devait emprunter pour rejoindre le gibet. À la fin de la cérémonie, le bourreau le poussait subitement dans le vide tandis que son assistant, appelé vulgairement « tire-pieds » ( tirapiedi), s’accrochait aux pieds du condamné pour accélérer sa mort.
*
Les sept séances conduites par les Bianchi dans la chapelle de la prison l’étaient de main ferme. L’énergie investie par les membres de cette compagnie était à tous points de vue supérieure à celle que déployaient les autres frères réconfortants du reste de l’Italie. La volonté de tout contrôler, de tout maîtriser, de tout mettre en scène sans rien laisser au hasard, saute aux yeux à chaque ligne des différents ouvrages consultés.
Le premier élément remarquable est celui de la durée : les condamnés à mort étaient réconfortés par les Bianchi pendant quatreaprès-midi et troismatinées, tandis que les autres confréries le faisaient de l’après-midi jusqu’au début de la matinée suivante. Un autre élément distinctif a trait au lieu : les Bianchi, contrairement aux autres, gardaient leurs prisonniers dans un espace à leur entière disposition, habituellement situé à l’étage de la prison. Un troisième trait particulier est celui du nombre de réconfortants : les Bianchidésignaient habituellement quatrepersonnes pour le réconfort d’un « affligé » – sans compter les responsables de la chapelle qui étaient toujours présents mais qui n’y prenaient aucune part active –, alors que les autres confréries ne désignaient pas de responsables de manière systématique. Du fait de cette durée très inégale du réconfort, le rituel était évidemment réalisé de façon fort différente hors de Sicile puisque le temps dont disposaient les réconfortants était bien moindre. Seuls les Bianchi avaient le loisir de fractionner leur tâche en septséances, pouvaient prendre leur temps pour tout expliquer calmement et entrecouper leurs enseignements de longs moments de méditation ou de repos.
Mais les deux traits les plus importants, qui soulignent la différence entre les Bianchiet les autres confréries de réconfort italiennes, ont trait à la procession et sont primo, qu’à Palerme, le condamné allait à l’échafaud les yeux bandés, et secundo, qu’il était censé n’articuler que quelques mots pendant les prières dites par les Bianchi – du style « ora pro me » (priez pour moi). En résumé : les autres confréries avaient soit un simple canevas sur lequel elles improvisaient selon les intentions de leur chef, soit elles disposaient d’un plan détaillé, qu’il leur fallait suivre au pas de charge vu les délais à respecter. Seuls les Bianchi avaient la possibilité de fignoler leur scénario de façon à atteindre les résultats escomptés de leur rituel de pénitence. En outre, le rôle principal n’est pas tenu par la même personne : au départ, à Florence, c’est le confrère qui l’occupe – dans son rôle d’homme charitable; avec le rituel des Bianchi, c’est l’« affligé ».
C’est le riche héritage théologique et visuel manié à l’intérieur de la chapelle, ce savoir hérité que lesBianchi maîtrisaient – et que l’affligé subissait, mais auquel il finissait par adhérer –, qui nous semble responsable de la métamorphose du condamné de coupable en victime. Parmi les différents éléments de cet héritage, nous souhaitons dire quelques mots de l’exercice de l’échelle et de la figure de l’Ecce Homo, pour montrer comment les diverses répétitions de l’exercice et le recours à l’image de Jésus-Christ couronné d’épines permettaient de faire intérioriser ce savoir à l’affligé et surtout de lui faire manifester cette intériorisation par l’attitude appropriée.
L’importance de l’exercice de l’échelle dans le rituel des Bianchi nous semble capitale. D’abord, à cause du fait qu’il relie l’intérieur de la chapelle à l’extérieur, c’est-à-dire à la procession et à l’échafaud. De ce fait, la réalité du destin qui attend le condamné est inlassablement rappelée à toutes les personnes présentes à chacune des quatre réitérations de l’exercice; et c’est pendant cet apprentissage que l’affligé se mue en acteur d’un rôle qu’il est obligé de tenir. La crudité de cet exercice est si terrible qu’il est le dernier à être enseigné – ce pendant la quatrième séance, juste après la méditation sur le jugement. Les Bianchi ont bien conscience de sa pesanteur psychologique puisque dans leur Direttorio [Parisi, 1787], il était prévu que « si l’affligé venait à s’émouvoir, d’abord il faudrait le consoler en lui en expliquant les raisons; ensuite, le chef recommencera, encore une fois, le même exercice ».
L’objectif des Bianchisemble bien être – comme nous l’avons déjà vu à propos des interrogatoires – d’ôter toute « tentation » d’espérer survivre suite à une grâce. D’où la recommandation de redoubler l’exercice de l’échelle dans le cas où l’affligé serait « ému ».
Dans cet exercice, nous assistons à un face à face : celui du chef de la chapelle avec l’affligé. Car l’un instruit l’autre et, ce faisant, c’est lui qui le « modèle ». Dans la mesure où, pendant la procession, le condamné restera sous la tutelle personnelle du chef de la chapelle, ce dernier, à travers cet apprentissage, le prépare comme il se doit. Et c’est par ces quatre réitérations de l’exercice que le chef s’assure de sa parfaite disposition. Le condamné refait à chaque fois les mêmes gestes, redit les mêmes quelques rares mots qu’il aura à prononcer lors de la procession qui l’amènera de la prison à l’échafaud. Ces réitérations, destinées à s’assurer que l’affligé se conduira de la façon convenue, sont en même temps les répétitions d’un théâtre qui ne dit pas son nom. Elles sont là pour vérifier qu’il remplira bien son rôle.
Le dernier rôle de sa vie, le plus important aux yeux des Bianchi, un rôle qui le montrera digne des enseignements reçus, digne de l’intérêt de la justice à son égard, digne de l’émotion que sa mort suscitera auprès du public, digne enfin de la réconciliation sociale qui s’apprête à s’opérer autour de l’échafaud.
L’affligé répète donc à quatre reprises, à l’intérieur de la chapelle, les gestes qu’il devra effectuer et les mots qu’il devra dire à partir du moment où le bourreau viendra lui enlever les fers des pieds jusqu’au moment où, sur l’échafaud, il sera poussé dans le vide par ce même bourreau. Sa sortie de la prison comme son entrée dans l’au-delà sont perçues, comme nous l’avons vu, à l’aide de la métaphore de la scala. Rappelons, avant de poursuivre, qu’en italien le mot scala signifie « échelle » mais aussi « escalier ». Ainsi, la richesse de ce champ sémantique dans le monde chrétien se répercute, nous semble-t-il, dans l’exercice mis au point par les Bianchi. En effet, si nous revenons au Direttorio de Parisi, nous remarquerons que pour décrire l’exercice, on utilise, à quatre reprises, le terme d’escalier ( scala) : dès sa sortie de la chapelle, l’affligé devra « descendre les escaliers »; ensuite, une fois arrivé à l’échafaud, il s’agenouillera « au pied de l’escalier »; après le Credo, il baisera les « marches de l’escalier » pendant qu’il montera ce même « escalier ». Bref, les Bianchifont descendre l’affligé des escaliers de la prison, puis ils lui font monter les escaliers qui le mèneront vers la mort, escaliers qu’il est censé baiser en signe de reconnaissance : son ascension vers le ciel est soulignée par le fait de monter des escaliers tout en les baisant.
La façon dont cet exercice est visualisé reprend l’une des tensions présentes dans les définitions du péché données par les Pères de l’Église et les moines :la dynamique haut/bas, montée/descente [Casagrande, Vecchio, 2000, p. 3-35]. Par une mise en scène simple et efficace – d’abord la descente puis la montée –, les Bianchi soulignent aux yeux du public la linéarité du parcours de l’affligé qui le porte du bas vers le haut, donc vers le salut. Et ce, contrairement au pénitent qui, trop souvent imbu de sa réussite spirituelle, bascule dans l’autosatisfaction – si fortement décriée par saint Augustin –, et donc dans le péché et la chute. Cette dichotomie haut/bas, montée/descente, est parfaitement illustrée dans le monde chrétien par la métaphore de l’échelle que les Bianchi utilisent selon nous fort adroitement.
Bref rappel sur l’historique de cette métaphore : elle se trouve dans la Genèse [XXVIII, 10-22], où Jacob rêve d’une échelle appuyée sur la terre dont le sommet touche le ciel. Par la suite, ce thème apparaîtra dans l’art chrétien primitif, dans le livre du moine Jean de Sinaï (appelé par la suite Jean Climaque), qui le rendra populaire, et, à partir du XIe siècle, chez les cénobites, surtout chez les Cisterciens. Pour tous, l’échelle est ambivalente, car si elle est parcourue avec un sentiment d’auto-exaltation, elle amène le moine et le pénitent « pas à pas vers les abîmes du péché ». Avec la vogue iconographique du cycle de la Passion, à partir du XIIIe siècle, lancée par les Franciscains et les Dominicains, l’échelle fait une apparition remarquée notamment dans les tableaux qui représentent la descente de la croix et, plus rarement, la montée de la croix, où Jésus est évoqué en train de monter les échelons d’un pas vif et décidé pour accomplir son destin sans plus tarder. (Ce cycle a aussi donné lieu à la peinture de ce que l’on appelle les armes du Christ ou les instruments de la Passion, où seuls les objets utilisés pendant la Passion y figurent.)
L’autre élément du riche héritage théologique et visuel manié à l’intérieur de la chapelle est celui de l’Ecce Homo. Parmi les nombreuses images suscitées par le cycle de la Passion, les Bianchi choisissent celle qui, dans leur cas, s’impose : l’image d’un Jésus couronné d’épines, vêtu d’un manteau pourpre; bref, celle d’un homme seul, battu, ridiculisé, conscient d’être au seuil d’une mort horrible. L’image du condamné à mort. Ou de celui qu’il est entre-temps devenu : l’affligé. À travers cette simple image de l’Ecce Homo, l’identification entre l’affligé et Jésus deviendra possible, facile même.
N’oublions pas que dans la chapelle, il y avait un tableau et une statue représentant l’Ecce Homo. N’oublions pas non plus que l’affligé devait s’agenouiller dix-huitfois – à chaque entrée ou sortie de la chapelle – devant cette statue et lui baiser les mains. De plus, il est amené devant cette même statue après avoir entendu des choses réputées « difficiles » ou lors de moments particulièrement pénibles – par exemple le dernier après-midi, quand le bourreau arrive. À chaque baisemain, l’affligé progresse davantage dans son cheminement tandis que les Bianchi lui signifient l’impossibilité d’un retour :
pour qu’il sache que sa situation est sans issue, qu’il l’accepte pleinement et en silence, comme le Christ.
L’identification au Christ n’est ouvertement envisagée pour les condamnés à mort qu’au début du XIVe siècle. La recommandation des Quatre Évangélistes de « marcher derrière le Christ » ou l’invite de Paul à « imiter Christ » étaient perceptibles, pour les chrétiens, dans le comportement des apôtres, disciples, martyrs, saints, spirituels, docteurs de l’Église, cénobites, religieux.
Mais, à l’époque où les confréries comme les Bianchi commencent à se répandre, l’idée d’une intériorisation de la vie chrétienne à travers la pratique et l’expérience d’une montée vers Dieu se fait jour, et l’œuvre de Thomas a Kempis, De Imitatio Christi ( 1421 circa), la rendra populaire même auprès des simples croyants.
L’écho que le maniement de ce riche héritage théologique et visuel suscitait, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la chapelle, faisait que désormais l’image du « repentir » se nichait dans l’affligé même et, les yeux bandés, ce dernier pouvait finalement saisir ce que les Bianchi lui avaient appris à regarder lors du rituel de conversion. Ou tout au moins en donner l’impression. Muré derrière son bandeau, il ne pouvait plus voir personne mais était vu de tous. L’image du repentir était maintenant la sienne. La figure du condamné à mort s’est, par la force des choses, imposée comme étant la plus apte à soutenir visuellement ce souci de « suivre » le Christ ( sequela Christi). Bien mieux qu’un quelconque acteur mimant le Christ lors des processions du vendredi saint, le condamné à mort était à même d’interpréter ce rôle qui attirait le regard de tous les dévots.
*
Un voyageur anglais, William Henry Smyth, nous fait la description d’une procession et exécution advenue le 16 septembre 1815 à Palerme :
« Ce jour fatal, Giuseppe Canzoneri, un jeune de dix-sept ans, qui avait tué
en les empoisonnant père, belle-mère et servante, fut conduit par la
Porte de S. Georges en un cortège mélancolique ouvert par deux bourreaux
qui se distinguaient des autres par leur uniforme rouge et jaune, censé souligner
la dégradation de leur charge. Derrière eux marchait le criminel habillé
d’une tunique très noire, la tête découverte, suivi par la confrérie (des nobles
habillés d’horribles costumes blancs), par des prêtres et des gendarmes. Ils
l’ont escorté sur les marches et la scène était vraiment terrible, car l’une de
ces deux canailles bigarrées était à cheval sur le gibet et, quand son assistant
a sauté vers le bas avec la victime, il s’est laissé glisser le long de la corde
avec dextérité et tous les trois sont restés à se balancer ensemble. À l’instant
où le malfaiteur fut achevé, les spectateurs ont fait un pas ou deux en arrière,
en murmurant comme une prière pour l’esprit qui s’en allait. Tout leur
comportement en cette circonstance fut très humain et plein de compassion
malgré la dépravation du délinquant, au point d’offrir un grand contraste avec
leur indifférence vis-à-vis de l’assassinat. Après être resté accroché quelques
minutes, le corps fut descendu à terre, brulé sur un gril et les cendres furent
éparpillées dans toutes les directions » [Smyth, 1824, p. 80-81].
Smyth nous décrit un « cortège mélancolique », des spectateurs faisant « un pas ou deux en arrière » au moment de l’exécution « en murmurant comme une prière, pour l’esprit qui s’en allait », et perçoit leur « comportement » comme « très humain et plein de compassion ». Il paraît aussi très frappé par l’indifférence des spectateurs à l’égard de l’assassinat dont s’est rendu coupable le condamné.
Cette description nous paraît bien illustrer l’idée que les Bianchi, pendant leur travail de réconfort, parvenaient à métamorphoser le condamné à mort, qui de coupable se muait en victime.
Plus généralement, et pour conclure, soulignons que l’acquiescement du condamné à sa transformation et son attitude de totale soumission, la façon qu’il avait de se rendre à l’échafaud en « témoignant » de sa conversion avaient un fort impact sur la foule qui assistait à son exécution. Car, en se comportant de la sorte, il redonnait confiance en l’au-delà à ceux qui étaient présents, à ce public de catholiques toujours en proie à ce sentiment d’inquiétante étrangeté ( dasUnheimliche, Freud) au regard de l’existence d’une vie après la mort.
À Palerme, la nature de l’émotion du public durant la procession et l’exécution sera différente de celle qui s’exprimera dans le reste de l’Italie, car elle sera mêlée à une sorte de confirmation de ses attentes eschatologiques.
Et c’est ainsi qu’avec sa « belle mort » et dans la mesure où celle-ci redonne au public confiance en l’au-delà, le condamné sera considéré par ce dernier comme un intercesseur, un intermédiaire entre Dieu et les hommes, vers lequel il pourra toujours se tourner dans ses moments de détresse.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  VILLABIANCA Francesco Maria Emmanuele e Gaetani (marquis de), 1798,« Cronostorica degli atti di giustizia che si sono eseguiti in Palermo si di mannaja che di forca sulle persone che rei di morte che han subito col conforto prestato loro a ben morire nella cappella della Compagnia de’Bianchi cavatone il ruolo da’libri di cancelleria di detta compagnia dal manoscritto che ne tiene il Paroco Lopez e da’nostri altres
·  Diari Palermitani Villabianca con principio in storia dal 1641 sino ai correnti tempi », Opuscoli Palermitani, t. XL à XLI, Biblioteca Comunale, Ms Qq E 116-117.
·  – 1873,« Palermo d’oggigiorno 1788-1802 », in DI MARZO Gioacchino(sous la dir.de),
·  Biblioteca Storica e letteraria di Sicilia ossia Raccolta di opere inedite o rare di scrittori siciliani dal secolo XVI al XIX, Palerme, Luigi Pedone Lauriel.
 
NOTES
 
[1] Texte présenté à la table ronde intitulée La peine de mort. Rituels et opinion publique. Études comparatives (Paris, Institut universitaire de France, mai 2002). Je remercie Claude Gauvard (ParisI) et Robert Jacob (CNRS, Paris) de m’y avoir conviée et Jérôme Bourgon (CNRS, Lyon) de l’avoir suggéré.
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