Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707141860
448 pages

p. 334 à 337
doi: en cours

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Dossier: Libre revue

no 22 2003/2

2003 Revue du Mauss Dossier: Libre revue

Lettre en réponse à une critique du MAUSS

Pierre Dumesnil
Chère collègue,
J’ai lu avec intérêt et perplexité votre texte (provisoire) «… … ….. [1] » sur la Toile. Je l’ai trouvé en cherchant à savoir si une contribution que j’avais écrite pour une table ronde dans le contexte de la récente semaine du « commerce équitable » avait été mise en ligne. La réponse est non. Mais, hasard googelien, j’ai vu qu’un article que j’avais publié dans la Revue du MAUSS était fortuitement cité dans votre bibliographie qui reprend la totalité de certains sommaires de la revue.
Cela me donne la possibilité de vous faire quelques remarques sur ce que vous écrivez en répondant ainsi à votre souhait de « lancer un débat ».
1. Il me semble que vous surestimez la cohérence d’ensemble de ce qui s’écrit dans ladite revue, comme si les auteurs se mettaient sous une bannière programmatique. Je peux témoigner qu’il n’en est rien. J’y ai publié trois ou quatre articles sans me référer aucunement à l’anti-utilitarisme ni à Mauss (l’auteur), ni d’ailleurs sans jamais citer l’un quelconque des animateurs de la revue… Cela est vrai de beaucoup d’autres auteurs. Ce qui caractérise à mes yeux la revue, c’est son ouverture, son caractère non empesé et son éclectisme.
2. Les positions des animateurs principaux, notamment Latouche et Caillé, ne sont pas elles-mêmes vraiment convergentes et cela s’affiche publiquement via des controverses dont la revue fait part.
3. Sur le « relativisme », j’ai souvenir que Caillé écrit quelque part qu’il est bien sûr « contre l’excision », mais – en substance – que de criminaliser cette abomination en envoyant devant les tribunaux et en prison des femmes maliennes analphabètes qui la pratiquent n’est sans doute pas ce que l’on peut faire de plus intelligent ni de plus efficace. Il est vrai que cela se passait bien avant Sarkozy. Sur ce même thème du relativisme, le débat contradictoire organisé avec C.Castoriadis et retranscrit par la revue semble tout à fait éclairant. Je n’ai pas assisté au débat, mais j’adhère aux positions de C. C. manifestement anti-relativistes et qui ne sont pas celles de Caillé (je note d’ailleurs que vous ne citez pas C. C. dans vos références sur le « développement » – cf. sa contribution parue dans « Le mythe du développement », édité par Candido Mendès au Seuil). Ce qui ne l’a pas empêché d’accepter un texte sur « C.C. économiste » que j’avais écrit initialement pour le colloque d’hommage organisé par ses étudiants à l’EHESS en juin 99. Ce qui témoigne de l’anti-dogmatisme de la revue.
4. Sur le développement, il me semble que je pourrais vous retourner ce que vous reprochez à Latouche ou à ses semblables qui méconnaîtraient les définitions « multidimensionnelles », culturelles, sociales, etc., du développement. Vous citez avec faveur, et a contrario pensez-vous, François Perroux lorsqu’il écrit : « [Le développement serait] la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel global. »
Or cette citation illustre parfaitement le caractère unidimensionnel du résultat attendu : la croissance du « produit réel global », qui n’a cette propriété d’être un scalaire et non un « vecteur » qu’à la condition d’en passer par un système de prix et donc par un marché (effectif ou simulé). Les « changements mentaux et sociaux » de la population ne sont que les moyens mis en œuvre pour une seule fin : la croissance marchande (en passant sous silence la question de la mesure). Sans doute pourrez-vous trouver d’autres citations de Perroux moins caricaturales, mais celle-ci me semble illustrer une position de fond qui conforte Latouche dans son assimilation entre développement et croissance.
5. Considérer qu’Illich est un inspirateur de l’anti-développement présent selon vous dans les thèses du MAUSS me paraît hardi. D’autre part, citer ce qu’il dit de la « douleur » et de la médecine sans signaler qu’il s’est appliqué à lui-même ses principes « stoïciens » me semble rapide. Il est mort d’une tumeur faciale qui l’a défiguré pendant des années et qui l’a atrocement fait souffrir, sans que jamais il ne recoure à la chirurgie ni à la médecine « palliative ». Ses positions méritent d’autres appréciations que d’être qualifiées de « dérives plus qu’inquiétantes ». Enfin, ne pas dire un mot de la « contre-productivité », de la « production autonome » versus « hétéronome », de la notion de « seuil », ou encore de la « convivialité », c’est passer à côté de l’essentiel.
6. Vous notez : « La toile de fond permanente est un anti-marxisme probablement encore plus énergique que l’antilibéralisme, certes une critique d’une version stalinisée du marxisme (évolutionnisme des sociétés, optimisme technologique), mais aussi un refus profond de la notion de lutte des classes. » Or je ne crois pas que ce qui caractérise le stalinisme par rapport au marxisme soit principalement ses positions sur « l’évolutionnisme des sociétés », ni son « optimisme technologique ». S’opposer à ces positions n’est pas, à mon sens, s’opposer à une éventuelle interprétation de Marx par Staline (plus occupé à éliminer massivement ses « ennemis » qu’à l’exégèse) ou par ceux qui se réclamaient de sa « pensée », mais bien à Marx lui-même. Et alors ?
7. Votre critique du revenu de citoyenneté ou d’existence ou encore de l’allocation universelle me paraît confuse. Les propositions, très diverses, sujettes à controverses entre leurs promoteurs (d’où la multiplicité des appellations), partent toutes du constat de l’existence d’une « poche permanente » de chômage et de pauvreté dans les pays riches. En quoi la résorption partielle, incomplète, insatisfaisante de cette poche via des mesures palliatives d’État serait laisser la porte ouverte aux thématiques néolibérales ? Il ne me semble pas que Seillère, Kessler ou Madelin aient tellement embrayé sur ce projet et pour cause. Ne parlons pas de ce qui se passe dans le monde anglo-saxon où la tendance est plutôt au vae victis. En outre, son rapport avec la question du développement (ou du sous-développement) est tout à fait lointain. J’arrête là mes remarques pour ne pas vous lasser et aussi parce que j’aimerais bien, pour alimenter une éventuelle discussion ultérieure, que vous me donniez votre définition « positive », concrète, du développement (ou des développements) que je ne trouve pas vraiment dans ce que vous écrivez.
Bien cordialement
 
NOTES
 
[1] Nous avons ici fait disparaître le titre de l’article en question – de même que nous ne mentionnerons pas le destinataire de ce courrier – puisque, bien que ce texte ait été mis sur la Toile, l’auteur précisait « version provisoire : ne pas diffuser, ne pas citer »…
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