2003
Revue du Mauss
Dossier: Libre revue
Le larzac est-il une marchandise ?
La contestation sur un plateau
Bertrand Liatard
S’il convient de saluer l’organisation d’un succès comme il se doit, il s’impose de jauger le rassemblement qui eut lieu au Larzac
[1] à l’aune de son objet :
la lutte permanente contre la marchandisation. Un collectif éphémère naquit
et vécut durant les trois jours que dura la manifestation pour dénoncer la
course au gigantisme, à la monétarisation et au spectaculaire qui s’y déployait.
En s’opposant aux fétichismes militants et en ralliant les volontés farouches
d’autonomie, il se constitua en analyseur efficace des contradictions et dégage
des limites, des enjeux et des perspectives dont l’évitement, même joyeux, ne
sert que les puissances en place, ou à venir.
De tout il faut tirer bilan; la critique est l’essence même de la contestation, qui ne saurait s’arrêter aux portes de « l’alternative ». La complaisance
fait le jeu des conformismes, contre l’interrogation illimitée, qui a toujours
été la seule arme émancipatrice de l’Histoire.
Prévu de longue date, le rassemblement « Larzac 2003 » prit une dimension nouvelle après l’incarcération de José Bové, les manifestations de maijuin contre le projet Fillon de décentralisation et la réforme des retraites, et
le mouvement débuté fin juin des intermittents du spectacle en lutte contre la
réforme de leur statut, qui le placèrent d’emblée comme une étape importante
dans la construction d’un front anti-gouvernemental dans les perspectives de
mobilisation de la rentrée (réforme du système de santé, réforme des universités, sommet de Cancun, Forum social européen… ). La libération de JoséBové
une semaine avant l’ouverture du rassemblement eut l’effet escompté par le
gouvernement : vider le lieu de ses potentialités d’actions militantes in situ.
Ce furent les intermittents qui tentèrent de se l’approprier en multipliant
les réunions imprévues, notamment celle du jeudi soir (la veille de l’ouverture officielle). Des responsables de la Confédération paysanne, dont JoséBové,
furent interpellés par deux intermittents qui firent savoir leur position
via
Internet, lors des récentes parutions dans
LeMonde,
Libération et
Politisd’une
publicité interlope d’où ressortait l’impression que la FNAC, distributeur d’un
CD élaboré en soutien à l’incarcération des militants anti-OGM, finançait le
rassemblement sur le plateau du Larzac
[2]. Prenant acte de « l’abus » qu’invoquait le leader de la Confédération paysanne et des possibilités des réseaux
de distribution « alternatifs
[3] », le collectif organisa une assemblée générale
le lendemain soir intitulée « Pour un autre Larzac », afin d’ouvrir le dialogue
à ce sujet et de décider de la marche à suivre. Dépassant le scandaleux de l’affaire, la discussion, réunissant une centaine de personnes, fut le lieu de nombreux échanges critiques autour de l’organisation même des multiples
manifestations artistiques
[4] prévues durant le week-end, qui donnaient au rassemblement un caractère spectaculaire alors même que les principaux festivals de l’été
[5] se trouvaient officiellement annulés par les intermittents en grève.
La problématique ainsi posée révéla que le rassemblement du Larzac était de
facto un quasi-festival dont le caractère politique pouvait être presque détaché, alors même qu’il était l’anniversaire du grand rassemblement de 1973,
où face aux forces de l’ordre et aux militaires avaient convergé toutes les tendances politiques contestataires venues rejoindre les paysans du Causse en
lutte contre l’extension du camp militaire décidée par Debré. C’est contre la
menace qu’une manifestation politique festive se transforme en divertissement bonne conscience et la vide de son sens dans un contexte politique qui
ne peut que pousser à la radicalité, que la création d’un « Comité d’action
pour la ré-appropriation du Larzac » fut proposée. Il se réunit le soir même,
ne comptant qu’une dizaine de personnes.
Il ressortait des échanges un profond respect pour la Confédération paysanne et les organisateurs du rassemblement en même temps qu’un certain
malaise quant à l’ambiance du site. Il apparut responsable et respectueux de
dénoncer ce qui apparaissait comme une dérive qui laissait plus de place à la
fête qu’à la lutte, jusqu’à ce que l’une occulte et encombre l’autre : étaient
en cause les aménagements scéniques gigantesques et nombreux pour accueillir
les « grosses pointures commerciales
[6] » du samedi soir et l’affluence à cette
occasion d’un grand public de consommateurs dont la « conscientisation »
était plus qu’hasardeuse; l’investissement supposé mais nullement évident
des artistes aussi bien dans des luttes (notamment des intermittents) que dans
la vie et le fonctionnement du site, et le caractère anecdotique des performances expérimentales, marginales ou fortement engagées; la gêne occasionnée par le volume musical lors des débats et des heures tardives (ainsi
« l’arbre à palabre », où avait lieu la réunion, était un lieu officiellement vacant
« non sonorisé » et mis à disposition pour « répondre à toute demande de
débat », mais il était très peu visible, traversé par les voitures, inondé par les
musiques qui émanaient des scènes alentour); la généralisation de la file d’attente comme système d’organisation et notamment les problèmes d’approvisionnement et du coût de l’eau, reproduisant les grands découpages mondiaux
(à vendre pour les solvables, dans les queues caniculaires des citernes pour
les autres, gratuite au poste de commande pour les membres de l’organisation – bénévoles y compris); le caractère (très) onéreux de la majorité des services de restauration présents (exception faite des cantines de la CNT et de
la Vieille Valette, à « prix libres »); la présence importante de stands uniquement commerciaux proposant des produits de multinationales contestées
(Coca-Cola, Lu, Danone… ); l’information très parcellaire quant aux circuits
monétaires en présence et la désinformation relative au système de tri des
déchets (qui s’avéra purement symbolique, « éducatif »); l’absence totale
d’actions politiques reliées au processus de « starification » ultraclassique qui
entoure le porte-parole de la Confédération paysanne. Rien, ou bien peu,
n’annonçait en acte d’« autres mondes possibles », à vivre ou à montrer…
Le stand des intermittents en lutte, « Culture en danger », devint le len-demain le point de ralliement du comité. Le dialogue entre celui-ci et les grévistes ne trouva pas d’issue pratique : le premier considérait le rassemblement
en lui-même comme une institution à critiquer, les seconds comme une simple
étape de leur lutte de professionnels du spectacle permettant de préparer le
festival d’Aurillac prévu dix jours après. Les démarchages répétés auprès du
poste de commande de l’organisation apparemment débordé s’avéraient infructueux : impossibilité d’accéder aux requêtes (prise de parole sur scène, accrochage de banderoles… ), absence des responsables, règlement des problèmes
en cours, tentative d’enrôlement dans le bénévolat, dont les tâches n’étaient
que pure manutention sans rapport avec les problèmes soulevés. Compte tenu
de l’absence totale de dispositifs de régulation, de concertation, de participation, ou même de consultation (ou encore de bilan) susceptibles d’impliquer les militants en tantque tels dans l’organisation du rassemblement et de
la difficulté de mobiliser par voie « normale » (absence de matériel disponible pour imprimer tracts, déclarations, affiches, etc.; absence de lieu fixe,
ombragé, calme, pour se rassembler; clôture rapide des tours de parole lors
des conférences-débats; durée même du rassemblement), la décision fut prise
d’organiser un défilé à quelques-uns qui parcoururent le site derrière deux
banderoles : « Le rassemblement du Larzac n’est pas un festival », « Non à
la marchandisation de “Larzac 2003” », scandant des slogans improvisés :
« Manu Chao annulé », « Bientôt Johnny Halliday sur le Larzac », « Un million de personnes l’an prochain avec Madonna », « Contre la marchandisation, ici comme ailleurs », « Du caviar russe sur le Larzac », « Pas d’argent,
pas de Larzac », « Non à la privatisation de l’eau sur le Larzac », « Où sont
les pauvres ? », « Attention, politique », « La manif dans la manif », « Où
sont les militants ? », « Y’a plus que des moutons sur le Larzac »… Applaudi
et interpellé tout au long du parcours, plus rarement contredit et le plus souvent volontairement ignoré, le défilé vit ses rangs grossir et dégrossir pour
finir autour d’une vingtaine de personnes environ qui se perdirent dans la
foule du Saturday night…
Ce mouvement de contestation était à la fois réaliste, les problèmes
évoqués étant bien réels (c’est à ce titre que de nombreuses personnes rejoignirent le cortège), provocateur, puisque né au cœur du « rassemblement
contestataire de l’année », et symbolique, puisqu’il portait en lui l’impératif
d’une critique agissante et permanente se portant sur des objets sans
considération de valeurs.
La naissance d’un tel mouvement en ce lieu et sa nature doivent interroger : les formes qu’il prit sont celles de l’action militante « classique » (appel
à constitution d’un collectif, réunions, défilé, banderoles, slogans) qui se
heurte, d’une manière ou d’une autre, à une fin de non-recevoir de la part des
« pouvoirs » et dont elle espère ainsi attirer l’attention, via une mobilisation
de la « majorité silencieuse »… Le comité et son action décrivent, en creux,
le rassemblement du Larzac comme nullement structuré de manière « alternative » et le révèlent comme « festival » qui, bien que placé sous le signe de
la contestation, est gros de dérives, d’abus et de risques, et dont rien, sinon
eux-mêmes, n’annonce la prise de conscience. Simple incompréhension ou
décalage sévère entre certains militants et l’évolution du mouvement « alter-mondialiste » à travers ces grands rassemblements ?
L’apathie générale de la foule doit également être interrogée, et d’autant
plus qu’elle réagit de manière positive. Cette passivité peut être mise en rapport avec un événement survenu dans le défilé : alors que celui-ci s’engageait entre deux chapiteaux, un camion de la télévision kurde avec sa remorque
manœuvra pour quitter le site. Seul un militant syndicaliste ayant récemment
rejoint la manifestation et tenant une banderole tenta une obstruction, se heurtant à un organisateur (au tee-shirt jaune), sans soutien des autres manifestants. L’affrontement passé, il les quitta, les accusant de « passer pour des
rigolos ». Il est probable que l’immobilisme du « public » face au défilé recoupe
celui des manifestants dans cet épisode sur un point : la « gêne » d’avoir à
contester une institution véhiculant des valeurs militantes « positives », comme
si, dépositaire de la contestation « altermondialiste », le rassemblement « Larzac
2003 » allait sortir affaibli d’une critique interne
[7].
Cette « gêne » des uns comme des autres qui agit comme une anesthésie
totale ou partielle de l’esprit critique doit être comprise comme une crise
dévastatrice du militantisme; le véritable enjeu politique de notre époque est
moins de rendre attrayantes leurs propres affaires à des populations de plus
en plus infantilisées que de saisir les exigences qu’impliquent toutes les
prétentions d’auto-organisation…
La « dépolitisation », c’est-à-dire l’appauvrissement de l’imaginaire politique, qui se manifeste par le suivisme, dont on peut fixer l’origine en Europe
il y a une cinquantaine d’années, est survenue pour des raisons ou plutôt
dans des conditions d’apparition diverses
[8]. En son centre, un processus fortement récurrent dans la quasi-totalité des organisations, et rarement maîtrisé :
la dépossession auto-entretenue, évidente ou plus subtile, des moyens de
décision au profit d’un appareil anonyme, c’est-à-dire
la bureaucratisation
[9].
L’objectif affiché de « re-politiser » un « grand public » par le divertissement achoppe sur la surenchère, le conformisme et le spectaculaire. Tout
au plus peut-on par ce biais donner du goût à quelques-uns pour le bulletin
d’adhésion, ou de vote; tout au plus peut-on vendre, ou prêter, de la terre
promise « alternative », symétrique en tout point au cauchemar climatisé publicitaire; tout au plus peut-on valoriser la possibilité de l’initiative individuelle
(marchande ou non). La crainte évoquée à ce propos de voir le Larzac suivre
la même évolution que la « fête de l’Humanité », dont les succès réguliers
sont à la hauteur des Berezina du Parti, est édifiante…
Accepter les responsabilités de notre destin collectif n’est pas – bien au
contraire – refuser les forces instituantes de l’art et de la fête. C’est d’abord
comprendre ce qu’est et ce qu’implique une collectivité autonome : le désir
d’assumer les décisions qui s’y prennent, de ne pas les confier à une nébuleuse,
même et surtout marquée du sceau métaphysique du « bien » ou du « bon ».
C’est aller contre une époque, et un type d’individu qui lui est propre : sont
politisés ceux qui désirent (et agissent en conséquence pour) participer
réellement, de quelque manière que ce soit, aux prises de décision qui les concernent. Point. Refuser qu’une minorité de bureaucrates décident du sort de la
planète, c’est refuser,
dans un même mouvement, qu’ici et maintenant, une autre
minorité décide des modalités de l’accès à l’eau potable – pour prendre un
exemple consensuel dans lequel la passivité rivalisait avec de vives tensions
[10]…
Il n’y a pas, de ce point de vue-là, à démontrer le caractère fondamentalement a-politique du rassemblement du Larzac, à moins de le nier comme
microcosme, même éphémère, comme collectivité ayant un fonctionnement,
un appareil, des exécutants, des lois, des règles, des besoins, des problèmes,
etc. Et comme institution, c’est-à-dire idéologie, inconsciente pour une part
écrasante. Il est en revanche fortement politique vu de la scène médiatico-politique, mais place alors le débat sur le terrain du théâtre politique institutionnel, du leader charismatique et du grand spectacle, dans l’ignorance totale
des processus collectifs d’aliénation à l’œuvre, chez les « bons » comme chez
les « méchants ». Ce rassemblement révèle, à la lumière de la microcontestation dont il fut l’objet en son sein, la confusion de la mouvance « alter-mondialiste » qui se cantonne encore à la mobilisation pour la mobilisation,
sans réelle direction ni sens autre que celui de prouver qu’une contestation à
« l’ordre mondial » peut exister et existe. Que d’autres mondes soient possibles est la certitude acquise par quelquessiècles de projet d’émancipation.
Que rien, ou si peu, n’en annonce la construction est bien l’épaisseur de
notre crise contemporaine et pose la question fondamentale et systématiquement éludée par les seuls mouvements à même de la poser : celle des scénarii permettant l’établissement de politiques mondiales viables. Réflexions
lourdes et peut-être plus difficiles que jamais que celles se fixant pour objet
de dégager des perspectives lucides à la suite des mouvements ouvriers et
des marxismes. Elles nécessiteraient, sans doute, un travail théorique et pratique permettant non pas de proclamer mais de bâtir, et ce en toute occasion,
des communautés humaines reprenant à leur compte le projet démocratique
que notre civilisation ne cesse d’abandonner.
Reste à se souvenir des enjeux planétaires et des changements fondamentaux qu’ils exigent : non pas le remplacement d’institutions par d’autres,
« meilleures », non pas la permutation de savoirs par des savoirs différents,
non pas l’évolution du travail vers plus ou moins de travail, mais un bouleversement profond, anthropologique de notre rapport au travail, au savoir et
à l’institution. Transformations qui commencent par la mobilisation permanente de ce qui, jamais, ne sera récupérable : l’esprit critique, autonome et
réaliste.
[1]
Du 08 au 10 août 2003 : « Grand rassemblement sur le plateau du Larzac, contre l’OMC.
Réfléchir, partager, lutter ensemble contre l’Organisation mondiale du commerce. D’autres
mondes sont possibles », organisé par le collectif « Construire un monde solidaire » (
(www.
larzac2003.org).
[2]
« Notons que le PDG de la FNAC (Fédération nationale achat-cadre), François Pinault,
troisième fortune de France, membre du MEDEF, possédant le groupe Pinault-Printemps-Redoute,
et qui a des parts de marché très importantes chez TF1 et RTL, inspire dans l’ombre la politique
culturelle de Jacques Chirac. Nous nous opposons à un rassemblement utilisant de tels sponsors
et qui se présente comme étant essentiellement festif, alors qu’il se doit d’être, à notre sens, la
continuité du mouvement social, un point de convergence des luttes (service public, santé, éducation,
culture, les « sans », loi sécuritaire, anti-OGM, la guerre… ) pour organiser l’offensive contre ces
armes à destructions massives (OMC, FMI, AGCS… ). [… ] Nous ne souhaitons pas que ce
rassemblement devienne le plus grand festival de France à l’heure où les travailleurs du spectacle
en lutte se trouvent contraints et forcés de bloquer des festivals afin de faire pression sur le
gouvernement et le MEDEF. Ne faisons pas de ce rassemblement une anti-grève géante ! Ce genre
de “camping festif”finira par faire fuir toute une catégorie de citoyens en lutte, ce qui aura pour
effet de disperser nos forces au lieu de les unir ! » était-il écrit dans leur mail du 04.08.2003 intitulé
« Pour un autre Larzac. Appel aux participants du rassemblement Larzac 2003 ».
[3]
En l’occurrence, suite à une intervention pertinente d’un membre de Co-Errances (
(www.
co-errances.org).
[4]
Une cinquantaine de représentations théâtrales, le même nombre de concerts et la projection
d’une vingtaine de documentaires.
[5]
Excepté notamment le festival des Vieilles Charrues. Dans quelle mesure son caractère
« militant » a-t-il joué dans la décision finale de le maintenir ?
[6]
Principalement
Manu Chao et
Asian Dub Fondation.
[7]
D’ailleurs, il est intéressant de noter que les manifestants refusèrent tout rapport à la presse
durant le défilé…
[8]
Cf. à ce propos la préface de C. Castoriadis au livre, très intéressant également, de
J.-M. Denis,
Les Coordinations, la recherche désespérée d’une citoyenneté, Syllepse, coll. Le
présent avenir, Paris, 1996.
[9]
Cf. à ce propos, par exemple, G. Lapassade,
Groupes, organisations, institutions, 1966
(en réédition chez Anthropos, Paris).
[10]
Précisons : il ne s’agit pas de dénoncer de « méchants organisateurs » (comme on peut,
sous d’autres cieux, en chérir de « gentils »… ), mais de pointer ce
rapport archaïque à l’autorité
qui a d’un côté, entretenu la quasi-totalité des assoiffés dans la passivité ou la débrouillardise
sans qu’ils entrevoient ou se permettent des solutions collectives (sous prétexte par exemple, de
« n’avoir pas participé à l’organisation du rassemblement »), et qui de l’autre, a évité aux
interlocuteurs officiels de se poser des questions
hors cadre préétabli. Le fond du problème
étant bien la finalité d’un rassemblement où émergent de tels problèmes…