2003
Revue du Mauss
Dossier: Libre revue
Du nouveau sur le taylorisme, la discipline du travail et la manière d’écrire l’histoire ?
François Vatin
– Yves COHEN, Organiser à l’aube du taylorisme. La pratique d’Ernest
Mattern chez Peugeot, 1906-1919, Besançon, Presses universitaires franccomtoises, 2001.
– Laura Lee DOWNS, L’Inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l’industrie métallurgique en France et en Angleterre, 1914-1939,
Paris, Albin Michel, 2002 (édition originale américaine : Manufacturing
Inequality, Cornell University, 1995).
– Nicolas HATZFELD,
Les Gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot, Paris,
Éditions de l’Atelier, 2002
[1].
Cette moisson d’ouvrages historiques sur le travail marque un net souci
d’ouverture des historiens en direction des sciences sociales et notamment
de la sociologie du travail. Elle conduit aussi à renouveler un questionnement classique sur le travail dans les organisations industrielles « tayloriennes »
et tout particulièrement dans l’industrie automobile, sur laquelle portent deux
de ces trois ouvrages. L’industrie automobile fut en effet incontestablement
la terre d’élection des modes d’organisation tayloriens, mais aussi, pour un
ensemble complexe de raisons entremêlées, le point focal de toute l’étude
socio-historique du travail en France.
La parution simultanée de ces trois ouvrages invite donc à relancer un
débat sur le statut du taylorisme comme expression emblématique du travail
aliéné dans la société industrielle moderne. Rappelons que ce thème est au
cœur des réflexions fondatrices de Georges Friedmann [ 1946], poursuivies
par Alain Touraine [ 1955]. Il fut repris dans les années soixante-dix par les
auteurs « radicaux » comme Harry Braverman [ 1974] ou Michaël Buravoy
[ 1979] aux États-Unis, Robert Linhart [ 1978] ou Benjamin Coriat [ 1979] en
France. Or, cette littérature fut étroitement alimentée par le marxisme, point
de passage obligé de toute réflexion sur la condition ouvrière tout au long du
XXe siècle, dans son double statut de paradigme scientifique et d’enjeu politique. Certes, cette inspiration fut renouvelée à la fin de la période par la
référence aux travaux de Michel Foucault, chez Michaël Buravoy ou, en
France, chez Jean-Paul de Gaudemar [ 1982]. Mais Foucault venait ici plus
conforter Marx, l’amender parfois, que le contredire à proprement parler.
L’abandon massif dans les sciences sociales françaises au cours de ces
vingt dernières années de la référence au marxisme, référence explicite tout
au moins, rend ainsi particulièrement intéressant le retour sur cette thématique classique. De nouvelles pistes, en partie inspirées par Foucault cité
plus haut, se sont en effet ouvertes pour penser l’ordre et le conflit social en
milieu ouvrier. C’est par exemple, la question féministe, celle de la « domination masculine » dans laquelle s’inscrit l’ouvrage de Laura Lee Downs.
C’est aussi l’abandon du mythe de l’unité de la classe ouvrière forgé par le
messianisme révolutionnaire marxiste, ce qui a conduit à revenir sur la composition plurale du monde ouvrier et sur les conditions complexes de sa genèse.
C’est enfin, mais la liste n’est pas close, l’attention aux formes locales de
l’exercice du pouvoir étudiées avec brio par la tradition interactionniste symbolique, dont la diffusion dans la sociologie française a accompagné précisément le déclin du marxisme. Le « foucaldisme » a d’ailleurs souvent servi
de transition dans cette mutation des esprits, de la perspective glorieuse d’une
transformation globale de l’ordre social assise sur une science macrosociale
de l’histoire à une description entomologique des formes infiniment variées
de la domination et des jeux de pouvoir locaux.
Cette histoire à grands traits de la pratique socio-historique française est
aussi l’histoire d’une génération. À la succession des œuvres, il faut associer
l’évolution des consciences et des pratiques sociales des auteurs eux-mêmes.
Or, les ouvrages qui nous sont présentés sont à cet égard révélateurs par le
destin des auteurs qu’ils relatent. En effet, les livres de Nicolas Hatzfeld et
d’Yves Cohen se présentent comme le produit d’une histoire personnelle.
L’un et l’autre sont des représentants de cette « génération 68 » partie à la
recherche du monde ouvrier pour hâter sa « libération » de l’aliénation capitaliste symbolisée par l’usine forteresse. L’expérience de l’usine a précédé
chez eux le travail de l’historien. C’est ainsi délibérément que NicolasHatzfeld
est « revenu sur ses pas », cherchant à dénouer et renouer les fils d’une expérience passée avec le regard « neutre » de l’historien. Pour cela, avant de plonger dans les archives, il a voulu connaître à nouveau, vingtans après, l’expérience
de la chaîne, à découvert cette fois-ci. Ce retour sur le terrain et sur soi tout
à la fois organise ainsi son livre dans un feuilletage d’expériences multiples.
C’est un ouvrage pareillement feuilleté que nous propose YvesCohen, puisqu’il s’appuie sur une thèse soutenue en 1981, c’est-à-dire alors que la mutation idéologique et intellectuelle que j’ai décrite plus haut était à peine entamée.
L’ouvrage apparaît donc comme la relecture du matériau alors réuni, à la
lumière de vingtans d’évolution des sciences sociales et historiques : Nicolas
Hatzfeld fait dialoguer deux expériences du travail sur la chaîne; Yves
Cohen deux expériences de la pratique théorique.
Encore un mot avant d’entamer le débat : ce sont trois « gros » livres et
passablement foisonnants pour ce qui concerne ceux de Cohen et de Hatzfeld,
ce qui n’est pas sans lien avec notre réflexion précédente sur leur caractère
« feuilleté ». Ce sont aussi trois livres conformes aux canons de la pratique
historique, c’est-à-dire qui s’appuient sur un matériau d’archives original :
chez Laura Lee Downs, diverses sources françaises, mais aussi, pour
l’Angleterre, les fabuleux récits des ouvrières et les rapports des « surintendantes » d’usines. Chez Yves Cohen, en tout premier lieu, les archives privées conservées par la famille d’Ernest Mattern, le grand ingénieur des Usines
Peugeot, dont la biographie sert de trame à l’ensemble de l’ouvrage. Chez
NicolasHatzfeld, les archives d’entreprise de Peugeot. Chronologiquement,
les ouvrages de Cohen et de Hatzfeld se suivent sur le même objet :les Usines
Peugeot, puisque le premier couvre la période 1906-1919 et le second va de
1948 à nos jours, l’entre-deux-guerres restant comme le point aveugle de cette
riche monographie à deux voix. En revanche, l’ouvrage de LauraLeeDowns
couvre la période 1914-1939, c’est-à-dire poursuit la question du remodelage
social et organisationnel induit par l’entrée massive des femmes dans l’industrie métallurgique à la faveur de l’effort de guerre, sur l’ensemble de la
période qui suit.
J’arrête là cette description positive du contenu des ouvrages qui n’est
pas mon véritable objet. Je ne peux à cet égard que renvoyer les lecteurs à la
découverte du riche matériau qu’ils recèlent tous les trois. Je voudrais maintenant, dans une lecture délibérément partielle des œuvres, m’appuyer sur
divers points qui y sont traités pour aborder de façon critique trois séries de
questions :
- celle du « taylorisme », de sa définition, de ses contours;
- celle des relations entre efficience et ordre social, à propos notamment
de la division sexuée du travail abordée par L. Downs;
- celle, enfin, épistémologique, du dialogue entre histoire et sciences
sociales.
Mon ton sera délibérément incisif. Il ne s’agit pas de « rendre justice »
aux ouvrages, ce que j’espère avoir fait ci-dessus, mais de les prendre
comme points d’appui pour poser des questions vives, tant pour les historiens
que pour les sociologues du travail.
II. POUR EN FINIR AVEC LE TAYLORISME
J’ai déjà discuté de la notion de « taylorisme » et de l’usage abusif qui en
est souvent fait à mes yeux
[2]. On retrouve chez Yves Cohen une interrogation
lancinante sur ce point en référence à la figure de « son » ingénieur : Ernest
Mattern dont le parcours charpente l’ensemble de l’ouvrage. En clair, Mattern
est-il un « taylorien »? Et si on lui accole un tel qualificatif, en quel sens l’est-il ? Plus généralement, la notion de « taylorisme » est-elle heuristique ? N’est-elle pas plutôt une facilité de langage qui obscurcit plus qu’elle n’éclaire l’analyse ?
À ce propos, Cohen insiste sur trois points :
- l’action organisatrice de Mattern débute antérieurement à la diffusion
de la pensée taylorienne en France [ cf. p. 95,110 sq.];
- elle s’est inspirée de multiples sources : Taylor, bien sûr, mais aussi
Ford, Fayol, etc.;
- elle n’est jamais réductible à la mise en application d’une doctrine quelconque; il s’agit de comprendre l’« organisation en action », comme
BrunoLatour a pu parler de « science en action
[3] ».
Plus généralement, il souligne que :
- il n’y a pratiquement pas eu d’expérimentations « tayloriennes » en
France avant la guerre de 1914-1918,
- et que la période de cette guerre, généralement présentée comme le
moment de la diffusion du taylorisme, en fournit peu d’exemples purs :quatre
selon lui [ cf. p. 226 sq.] (je reviendrai d’ailleurs sur l’un d’entre eux).
Tous ces arguments cumulés tendent bien à abonder en faveur de mes
propres analyses. Le « taylorisme » ne constitue qu’une des voies, une des
écoles, et pas forcément la plus pertinente, ni la plus générale, de la rationalisation industrielle en France et dans le monde au cours de la première moitié du XXe siècle et son importance a donc été exagérée par la tradition
sociologique et historiographique française. Thèse iconoclaste, sans doute,
au jugé de la puissance de la vulgate en cours sur ce thème, mais que je ne
suis pourtant pas seul à soutenir. Ainsi, l’historien britannique CraighR.Littler
dénonçait déjà en 1985 ce qui lui apparaissait comme un usage abusif du terme
de « taylorisme » dans la littérature française : « Il existe, en effet, une tendance en France à traiter le taylorisme comme un concept global, presque
comme une phase spécifique de développement du capitalisme. Pour ma part,
je préfère utiliser le terme de taylorisme pour désigner une forme particulière d’organisation du travail. Cela implique qu’il existe d’autres formes de
rationalisation et que l’influence réelle du taylorisme reste à démontrer »
[ 1985, p. 83]. De son côté, Jean-Pierre Daviet avançait en 1997 : « Les historiens sont d’accord pour estimer que l’application stricte [du taylorisme]
n’a touché au mieux que 5% des ouvriers, en général là où il y avait montage, assemblage [… ] Même dans l’industrie automobile, les réalisations ont
été prudentes » [ 1997, p. 291]. Mais il ajoute aussitôt : « En revanche, le climat intellectuel a été changé par une sorte de paradigme… Concrètement,
même dans des entreprises non taylorisées, les ouvriers de métier ont perdu
de leur autonomie au profit des laboratoires et des “bureaux”, mais il faudrait
moduler le jugement selon les usines » [ ibid.].
Jugement prudent s’il en est, mais passablement problématique d’un point
de vue épistémologique. Jean-Pierre Daviet tente en effet de concilier deux
perspectives : celle, ouverte par CraighLittler, qui invite à spécifier le taylorisme pour en mesurer la diffusion réelle et qui, de ce fait, autorise l’idée que
d’autres courants gestionnaires ont concouru au mouvement de rationalisation industrielle. Celle, communément partagée par la plupart des auteurs
français, historiens ou sociologues, et formalisée par l’école économique
« régulationniste » à la suite de BenjaminCoriat, qui identifie l’ensemble de
la rationalisation industrielle de la première moitié du XX
e siècle au taylorisme
conçu dans un sens extensif
[4]. On pourrait, en suivant Jean-PierreDaviet, faire
ainsi co-exister deux sens emboîtés de l’expression « taylorisme » : un sens
étroit désignant un système spécifique d’organisation fondé sur une doctrine
explicite; un sens large exprimant un « paradigme » plus général, soit
l’
esprit de la rationalisation industrielle.
Dans sa propre langue, et avec des enjeux épistémologiques propres sur
lesquels je reviendrai, YvesCohen exprime un point de vue assez similaire :
« Il est hors de portée des historiens d’empêcher qu’un nom désigne une expérience historique, même si localement, à l’époque, la formation de ces caractérisations était fortement brouillée, dans un présent difficile à démêler pour
les participants. L’histoire du “taylorisme”est une histoire profondément politique » [p. 188-189]. Si on suit Cohen, l’historien n’aurait d’autre choix que
d’accepter la terminologie léguée par l’histoire, et si la conscience publique
a regroupé sous l’expression de « taylorisme » un ensemble disparate de
pratiques et de doctrines, il doit s’incliner devant le fait.
Laissons de côté pour le moment une question : cette humilité devant
les termes consacrés par l’usage social ne concerne-t-elle que l’historien,
ou s’applique-t-elle aussi au sociologue ? Autrement dit, peut-on concevoir
des concepts sociologiques dotés d’une certaine autonomie par rapport au
langage ordinaire, aux « prénotions » selon Durkheim
[5] ? Demandons-nous
seulement : cette « voix publique » est-elle si spontanée que cela ? N’est-elle pas elle-même instrumentée par des relais sociaux, des « groupes » qui
tiennent le langage ? C’est-à-dire, en l’occurrence, d’abord les tayloriens
français menés par Le Chatelier, qui combattirent clairement pour interdire
la diffusion de tout discours concurrent et pour intégrer, en apparence tout
au moins, les discours déviants; puis la tradition sociologique friedmannienne; enfin le courant néomarxiste régulationniste, qui bénéficia d’un relais
très efficace dans l’enseignement des sciences économiques et sociales du
secondaire [
cf. Vatin, 1990,1999]. Si l’on prend en considération cette dimension du problème, on s’aperçoit que l’idée commune, loin d’être un produit
spontané de la « sagesse populaire », n’est en fait que l’ossification d’une
vulgate savante.
Parées ainsi d’une double légitimité, savante et du sens commun, qui en
fait s’entretiennent l’une l’autre, des notions telles que celles de « taylorisme »,
de « révolution industrielle » ou de « main invisible » comme expression
condensée de la pensée libérale deviennent difficiles à discuter
[6]. C’est pourtant à mes yeux une tâche indispensable que de mettre périodiquement en discussion de telles vulgates. Je ne vois pas pourquoi, en effet, le caractère
emblématique de Taylor pour ses contemporains devrait continuer à occulter
à nos propres yeux la variété des doctrines qui se sont alors confrontées et le
caractère multiforme de la rationalisation à cette époque, comme avant et
après. Adopter une telle posture, c’est se priver en effet d’instruments puissants d’analyse pour comprendre les formes d’organisation d’hier mais aussi
d’aujourd’hui. Car les débats organisationnels contemporains, s’ils ne sont
pas réductibles à ceux du passé, reposent bien souvent pourtant sur les mêmes
lignes de clivage, qui sont constitutives des contradictions intrinsèques de
l’ordre industriel. Autrement dit, l’analyse diachronique de la succession des
modes historiques doit se combiner avec une analyse synchronique, une grammaire des formes, sans laquelle aucun discours sur le social ne serait possible.
Au risque d’anticiper sur le quatrième point de l’exposé, donnons toutefois,
pour illustrer le propos, deux exemples pris dans les ouvrages d’YvesCohen
et de LauraLeeDowns.
1. YvesCohen comme LauraLeeDowns soulignent l’extension au début
du XX
e siècle du salaire aux pièces, introduit notamment en 1906 par Mattern
chez Peugeot [
cf. Cohen, p. 65]. Downs semble même le considérer comme
l’illustration typique du taylorisme : « Le salaire à la tâche
[7], qui indexait directement la paye des ouvriers sur la vitesse et la précision de leur production,
fut l’aspect le plus souvent retenu du système Taylor » [Downs, p. 52]. La
remarque est étrange, et cela d’autant plus que Downs s’appuie ici sur le suggestif ouvrage de Bernard Mottez [ 1966] où celui s’applique longuement à
distinguer le salaire au rendement prôné par Taylor du salaire aux pièces.
En effet, comme le montre abondamment Bernard Mottez, Taylor a
développé une critique puissante du salaire aux pièces qui était selon lui la
cause de la « nonchalance systématique », c’est-à-dire du freinage ouvrier
[8].
À l’inverse du dispositif du salaire aux pièces qui, comme il le souligne, a
pour origine l’incapacité de la direction à connaître les « conditions réelles
du travail », c’est-à-dire le temps requis pour une opération donnée, Taylor
entend définir pour chacun, sur une base « scientifique », ce qu’il doit fournir : la « juste tâche ». La rémunération au rendement n’est plus alors qu’un
dispositif incitatif pour mener l’ouvrier au point précis que l’on a fixé pour
lui et non pas l’instrument d’un marchandage pour soutirer à l’ouvrier une
capacité productive qu’il cacherait.
Telle est la doctrine, elle a sa cohérence et elle a correspondu à des pratiques
[9]. Mais je ne doute pas que, dans bien des organisations réputées « tayloriennes » ou « prétayloriennes » (taylorisme sans Taylor, comme les usines
Peugeot sous Mattern en 1906 selon Yves Cohen), on ait mis en œuvre des
dispositifs de salaire aux pièces classiques, c’est-à-dire des formes de rémunération prétaylorienne et même anti-taylorienne. Plutôt que du « taylorisme »,
terme pour le coup parfaitement usurpé, ne faut-il pas voir là la permanence,
au début du siècle, d’une forme de stimulation au travail bien plus ancienne
qui, dans certains contextes, comme le productivisme de guerre, retrouvait
une nouvelle vigueur ? Les « modèles » organisationnels ne disparaissent pas
de façon si irrémédiable dans une succession d’états historiques. Les mêmes
causes produisent les mêmes effets et l’on peut encore, aujourd’hui même,
exhiber dans certaines configurations productives des dispositifs de salaire
aux pièces et même de « salaire à la tâche », dont Bernard Mottez a montré
l’importance dans la genèse de la relation salariale au XIX
e siècle.
2. YvesCohen cite les « quatre » réelles applications du système de Taylor
pendant la guerre de 1914-1918 en France et, parmi celles-ci, celle de
GeorgesCharpy, directeur de l’usine Saint-Jacques à Montluçon [ 1919, p. 225].
Il fait une note sur ce dernier cas pour mettre un bémol, en raison des
réserves expresses émises par Charpy lui-même vis-à-vis de Taylor dans son
article paru dans le
Bulletin de la société d’encouragement à l’industrie nationale en 1919. Mais pourquoi ne pas aller au bout de l’argument ? En effet
Charpy dit plus. D’une part, il souligne, comme Mattern cité sur ce point
plus haut, l’antériorité de ses conceptions organisationnelles à sa connaissance de Taylor : « Contrairement à la mode courante, je ne me réclame qu’exceptionnellement des idées de Taylor. Avant 1900, le nom de Taylor était
complètement inconnu en France [… ]» [p. 572]. Mais d’autre part, il affirme,
en contrepoint de son peu d’intérêt pour Taylor, son adhésion aux principes
développés par Émile Belot dans
la Technique moderne : « Les écrits de
M.Belot, qui ne remontent qu’à quelques mois, n’ont naturellement pas influé
sur les travaux que j’ai poursuivis depuis beaucoup plus longtemps; mais j’y
ai trouvé un exposé tellement clair des idées que j’ai suivies, sans les formuler jamais aussi nettement, que j’ai jugé inutile de reprendre ce travail et que
je préfère recommander la lecture de ces substantielles études
[10]. »
Or, Belot est un critique vigoureux et pertinent de Taylor, sans se départir pour autant d’un point de vue gestionnaire et rationalisateur. J’ai montré
ailleurs que ses conceptions de la rationalisation sont opposées à celle de
Taylor, et que, du point de vue d’une histoire internaliste des sciences de gestion, elles sont à mon sens beaucoup plus puissantes
[11]. Il n’est pas question
de reprendre ici en détail ce débat important. Rappelons simplement que
Taylor développe une conception « additive » du travail, faisant de la production une somme de travaux élémentaires, et du travail humain un matériau homogène assimilable à un
quantum énergétique
[12]. D’où son obsession
de la chasse aux « temps morts », c’est-à-dire à toute perte de ce qui lui paraît
être la matière élémentaire de la production : le travail humain direct. À
cette conception restreinte, qu’il caractérise d’« analytique », Belot oppose
une conception « synthétique » qui fonde l’organisation industrielle sur le
« principe de continuité », c’est-à-dire sur la gestion du flux productif résultant de l’action combinée des hommes et des machines. Par cela, il fournit
une analyse fine du modèle de « fluidité industrielle », dont j’ai essayé de
montrer la genèse et le développement dans la grande industrie chimique et
pétrochimique, mais aussi les possibilités d’extension avec l’automation dans
l’ensemble des secteurs productifs
[13]. Ici le travail humain n’est plus le matériau énergétiste de la production, mais le principe régulateur de l’organisation machinique. Or telle est bien l’orientation suivie par Charpy aux usines
de Montluçon, puisque ses expériences visaient à mettre en place un dispositif de contrôle à distance des fours de traitement thermique du métal, c’est-à-dire, précisément, à développer ce travail de « surveillance-contrôle » qui
caractérise la « fluidité industrielle ».
J’espère convaincre le lecteur qu’il ne s’agit pas ici pour moi de promouvoir un auteur que j’ai effectivement eu plaisir à faire sortir de l’ombre
et dont je souhaiterais mettre en valeur les mérites. Mon objectif est seulement d’inviter à ce qu’on prenne au sérieux le débat Taylor-Belot, comme
aussi et par exemple, le débat Taylor-Fayol
[14]. Si on me suit dans cette voie,
la rationalisation industrielle du XX
e siècle n’apparaît plus alors comme le
développement homogène de principes que Taylor aurait sinon créés de toutes
pièces, au moins réussi à synthétiser et donc à symboliser à juste titre
[15]. Tout
au contraire, elle apparaît comme un champ où s’affrontent différentes conceptions qui chacune insiste sur une dimension particulière du problème : le
freinage humain pour Taylor, la distribution du pouvoir dans l’organisation
pour Fayol, la continuité du processus productif pour Belot. Les choses ainsi
considérées, la doctrine de Taylor n’apparaît ni comme la plus riche des pensées d’organisation alors discutées, ni comme la mieux adaptée aux problèmes
du temps, ni surtout comme la plus riche d’avenir.
III. EFFICIENCE ET ORDRE SOCIAL
Je vais sur ce point m’appuyer plus particulièrement sur l’ouvrage de
Laura Lee Downs. Celui-ci s’inscrit dans la perspective des gender studies
d’inspiration anglo-saxonne, mais maintenant également bien implantées en
France. Downs développe dans cet esprit une analyse tout à fait intéressante
de la mobilisation de la catégorisation sociale dans l’ordre industriel. Elle
montre en effet comment les catégories d’« homme » et de « femme » sont
substantifiées pour distribuer, et surtout hiérarchiser, les places dans l’usine,
au moment où, pendant la guerre de 1914, alors que les hommes sont mobilisés au front, les femmes y font une entrée massive et surtout remarquée.
Comme elle le souligne à juste titre, contrairement à certaines idées reçues,
la question qui se pose alors n’est pas celle de l’entrée des femmes dans le
travail industriel (elles y sont présentes depuis l’origine), mais celle de leur
arrivée dans des types d’emplois jusque-là catégorisés comme « masculins »,
ce qui bouleverse certaines règles du jeu social.
La substantification des catégories de genre, qui lui paraît relever d’une
« rationalité aristotélicienne », constitue alors selon elle un instrument majeur
de la disciplinarisation industrielle. Elle définit la chose ainsi : « La rationalité aristotélicienne (c’est-à-dire la raison pratique) est une pensée qui cherche
à lier l’être social et l’ordre social afin d’instaurer le bien » [p. 24]. Il s’agit
en somme d’hypostasier un système de représentations, par exemple les
attributs respectifs des hommes et des femmes, afin d’en faire une réalité
« naturelle » et de légitimer ainsi comme intangible un ordre social historiquement daté. En l’occurrence, cet aristotélisme du genre a permis de réguler la distribution des emplois selon les compétences jugées « naturelles » des
deux sexes, mais aussi et surtout de justifier le maintien d’une forte inégalité
salariale entre les hommes et les femmes. Cela permettait de calmer en partie les inquiétudes des syndicats ouvriers, préoccupés, non sans raison, de la
concurrence déloyale à leurs yeux que constituait l’arrivée des femmes dans
des emplois jusque-là réservés aux hommes
[16].
Cette problématique fait surgir un « second front » dans la relation salariale, déjà analysé dans de nombreuses études post ou néomarxistes. La confrontation capital-travail se doublerait ou se combinerait d’un autre axe d’opposition :
celui des hommes et des femmes. Or, comme le montre bien LauraLeeDowns,
cette logique aristotélicienne est intrinsèquement contradictoire avec l’ordre
libéral fondé sur la mise en discussion permanente des valeurs sur le registre
de l’efficience : « Dans le capitalisme de marché, la rationalité change et
devient une raison singulière, calculatrice et numérique, orientée vers le profit et l’échange. Elle se transforme en un outil servant à mesurer des choses
très différentes en fonction d’un critère unique : le profit » [p. 24]. Pour le
dire autrement, la logique aristotélicienne telle que la conçoit Downs relève
de ce que MaxWeber [ 1921] appelait une rationalité « en valeur », alors que
le capitalisme, comme l’a souligné justement Weber, repose sur le développement de la rationalité « en finalité ». Dans la société concrète, les idéauxtypes de Weber sont toujours étroitement entremêlés et Downs le montre bien
en l’occurrence. Mais la tension demeure; c’est pourquoi, selon sa formule,
« le dialogue entre les deux langages fut parfois difficile, ou, plus exactement,
se déréglait facilement » [p. 24].
En clair, pour la question présente, le problème est de savoir si la hiérarchie salariale doit se fixer selon une logique « économique », c’est-à-dire,
conformément au théorème de la théorie « néoclassique », en fonction de la
« productivité marginale » de chaque agent, ou selon une logique « sociale »,
en fonction de l’appartenance à une catégorie prédéterminée, par exemple
celle du sexe. Adopter la seconde formule est « anti-économique » puisqu’elle
ne débouche pas sur une allocation optimale des moyens. Pourtant, comme
le montre Downs, le patronat y recourut abondamment dans sa gestion de la
main-d’œuvre féminine. Le propos est résumé par une formule lapidaire :
« Les hommes étaient payés en fonction de leur travail, les femmes selon la
façon dont le patronat concevait les femmes » [Downs, p. 154-155].
La conceptualisation proposée par Downs me paraît donc riche et pertinente, même si peu de pages lui sont consacrées dans son ouvrage qui prend
essentiellement la forme du récit. Mais la question invite, à mon sens, à une
réflexion plus générale sur l’ordre industriel, qui déborde la seule question des
inégalités liées au genre. Je ne peux à cet égard adhérer à la dernière formule
citée car ces considérations « aristotéliciennes » ne me paraissent pas propres
au cas des femmes. Rappelons par exemple, le système de classifications pratiqué chez Citroën en 1969 tel que le décrit RobertLinhart dans l’Établi : « Il
y a six catégories d’ouvriers non qualifiés. De bas en haut : trois catégories de
manœuvres (M1, M2, M3); trois catégories d’ouvriers spécialisés (OS1,
OS2, OS3). Quant à la répartition, elle se fait d’une façon tout à fait simple :
elle est raciste. Les Noirs sont M1, tout en bas de l’échelle. Les Arabes sont
M2 ou M3. Les Espagnols, les Portugais et les autres immigrés européens sont
en général OS1. Les Français sont d’office OS2 et l’on devient OS3 à la tête
du client, selon le bon vouloir des chefs. Voilà pourquoi je suis ouvrier spécialisé et Mouloud manœuvre, voilà pourquoi je gagne quelques centimes de
plus par heure quoique je sois incapable de faire son travail
[17] [… ]. »
Mon propos n’est pas ici de souligner la parenté de formes de discrimination sexistes ou racistes. Le rapprochement a été fait et il est pertinent à
certains égards. D’ailleurs, LauraLeeDowns évoque dans son ouvrage, sans
approfondir la question, l’emploi dans les usines de guerre de la main-d’œuvre
étrangère, qui, elle aussi, subissait une discrimination salariale
a priori
[18]. Je
veux aller plus loin en soulignant que l’usage de ce type de catégorisation est,
à des degrés divers, constitutif de tout ordre social. Il s’agit en effet de stabiliser un ordre. Même si on le reconnaît largement arbitraire, l’important est
que chacun se reconnaisse dedans. Autrement dit, il n’y a pas de pure logique
marchande à l’œuvre dans les rapports sociaux « réels »; la société ne saurait
être intégralement soumise à la « rationalité en finalité ». Les patrons de la
guerre de 1914 étaient peut-être, pour une partie d’entre eux tout au moins,
sincèrement convaincus de l’infériorité professionnelle des femmes et en ce
sens victimes d’une « idéologie » sexiste, comme semble le dire en maintes
pages LauraLeeDowns. Mais, dans bien d’autres cas, on peut supposer simplement qu’ils ont fait preuve de « réalisme » : ils ont pris la société comme
elle était, adoptant un principe de rationalité limitée. Pourquoi aller contre une
inégalité salariale entre hommes et femmes quand celle-ci est, pour l’essentiel, admise comme « normale » par les deux parties ? Les patrons avaient
plus à perdre qu’à gagner en essayant d’imposer une logique économique qui
aurait ignoré la différenciation sexuelle.
Cela ne veut pas dire pour autant qu’un tel ordre social est éternel. Une
discrimination selon le sexe ou l’origine ethnique, acceptée à un moment
donné, peut être rejetée à un autre. Nous serons moins sévères aujourd’hui,
par exemple, à l’égard d’une discrimination selon l’âge qu’à l’égard d’une
discrimination selon le sexe ou l’origine ethnique. Nous continuons à trouver « normal » notamment que, dans la Fonction publique française, le salaire
progresse globalement avec l’âge indépendamment de toute évaluation de
l’apport productif. De ce fait, il n’est manifestement pas vrai que, comme
l’avance la théorie économique néoclassique, la « productivité marginale »
soit le seul déterminant du salaire. Il y a une tension jamais épuisée entre une
logique libérale de l’efficience qui supposerait que les individus soient payés
selon leur apport productif et d’autres logiques qui relèvent de la stabilisation d’un ordre social
[19]. L’
Homo aequalis théorisé par Louis Dumont
[ 1977] pour symboliser la conception libérale de la société n’est jamais
pleinement réalisé.
À cet égard, on ne peut rejeter d’un revers de main le statut social du
salaire, comme tend parfois à le faire Laura Lee Downs dans sa dénonciation, légitime eu égard à nos valeurs actuelles, de la discrimination sexuelle.
Elle cite ainsi un propos patronal : « Le bas salaire des femmes résulte d’un
des fondements de notre société, l’unité économique de la famille. Le salaire
d’un homme est payé pour la famille, celui d’une femme est le salaire d’un
individu
[20]. » On peut bien sûr souligner dans ce propos la scandaleuse justification morale d’une exploitation cynique de la plus grande faiblesse des
femmes sur le marché du travail. Mais le propos, sincère ou cynique, rappelle toutefois une réalité qu’il ne faut pas oublier : le salaire n’est pas seulement la rémunération d’une contribution productive; il est aussi, selon la
formule de Marx, la source de la « reproduction de la force de travail », et
celle-ci est socialement déterminée.
On sait que, classiquement, les émoluments des fonctionnaires étaient
définis par la nécessité pour l’État que ses représentants « tinssent leur
rang » dans la société. Mais une telle détermination du salaire est moins exclusivement restreinte à la Fonction publique qu’on ne le croit habituellement
[21].
Si l’on sort de l’économicisme prôné par l’école néoclassique, il faut bien
admettre que la détermination du salaire ne se fait pas exclusivement dans
l’espace productif et en fonction de la productivité. En ce sens, on ne peut
dissocier l’organisation productive et celle de la famille.
Pour Marx, l’entrée des femmes et des enfants dans l’industrie correspondait à une « extension de la durée du travail » [ Le Capital, liv. 1,1993,
p. 443 sq.]. Définissant le salaire par la quantité de biens nécessaire à la reproduction de la force de travail, considérée à l’échelle de la famille, il en concluait
logiquement que la mise au travail des femmes et des enfants démultipliait le
temps travaillé de la famille, pour un coût de reproduction constant. Le point
de vue était sans doute excessif, mais il explique assurément pour une part
les faibles salaires féminins constatés tout au long du XIXe siècle, selon la légitimation donnée par le patron cité plus haut via Downs. Marx contribuait ainsi
à forger une conception du salaire fondée sur l’unité du ménage. Selon cette
conception, le salaire n’est pas seulement la rémunération d’une compétence
individuelle, c’est aussi le moyen d’une reproduction sociale, et celle-ci passe
par la famille.
La socialisation du salaire au XXe siècle a contribué à une évolution en ce
sens [ cf. Friot, 1998]. Mais cela n’est pas allé sans heurts entre ces deux
conceptions antagoniques du salaire. Il ne faut pas croire à cet égard que ce
sont toujours les salariés qui se seraient prononcés en faveur d’une conception socialisée du salaire et les patrons en faveur de la conception libérale
[ cf. Pillon, Vatin, 2002]. Il faut citer à ce propos l’opposition, dans l’entre-deux-guerres, des syndicats ouvriers révolutionnaires à l’instauration des allocations familiales, dans lesquelles ils voyaient, non sans raison, une entorse
au dogme « à travail égal, salaire égal », qui correspond à une conception
marchande de l’équité salariale [ cf. Friot, 1998, p. 129 sq.].
Cette question n’est plus aujourd’hui en débat; la responsabilité de la collectivité tout entière vis-à-vis de la reproduction sociale – la mise au monde,
l’élevage et l’éducation des enfants – a été reconnue dans notre société. En
revanche, la notion de « couple » est de plus en plus fortement mise en question, à la fois en raison de la multiplication du nombre de ménages isolés, de
la recomposition familiale (qui dissocie le couple du statut parental) et de la
revendication au sein des couples de l’égalité et de l’autonomie de chacun
[ cf. de Singly, 2000]. De ce fait, la conception familiale du salaire a perdu de
sa pertinence. Pourtant, aujourd’hui encore, nous acceptons en France le principe de l’imposition du ménage à l’impôt sur le revenu, ce qui conduit, de
fait, à une ponction sur le « second » salaire, c’est-à-dire toujours, implicitement, le salaire féminin. Autrement dit, en termes de salaire net (impôts
déduits), et cela indépendamment de l’attribution d’allocations familiales, la
société française continue à dissocier un mécanisme relevant du marché du
travail, censé payer chacun selon sa productivité marginale, et un mécanisme
redistributif qui opère de fait une ponction sur le salaire féminin.
Par cette analyse, je ne cherche aucunement à légitimer un ordre social
« sexiste ». Je cherche en sociologue à le comprendre, mais aussi à comprendre
comment il peut être subverti et se modifier. En différenciant hommes et
femmes, le patronat a bien sûr souvent joué cyniquement et il ne s’agit pas
ici de nier l’existence de telles stratégies sur le marché du travail. Mais l’interprétation paranoïaque de l’histoire est en général superficielle. Une « manipulation » ne fonctionne que parce qu’elle rencontre un terrain favorable et,
à cet égard, il importe peu de savoir si les acteurs en cause étaient ou non
dupes, c’est-à-dire s’ils partageaient ou non l’idéologie qui soutenait leur
action, en l’occurrence s’ils étaient ou non convaincus de l’infériorité professionnelle des femmes. Ce qu’il importe selon moi de comprendre, c’est
que cette idéologie s’inscrivait dans un ordre social tel qu’elle était, si ce n’est
partagée, tout au moins acceptée par toutes les parties :patrons, ouvriers, mais
aussi ouvrières.
Un tel ordre social n’est pas pour autant intangible. Comme l’analyse historique de LauraLeeDowns le montre bien, le développement du travail féminin dans les usines de guerre a contribué à le modifier, sous la pression des
femmes revendiquant l’égalité professionnelle bien sûr, mais aussi sous celle
des patrons qui, dans bien des cas, durent aménager les choses pour pouvoir
profiter pleinement des compétences apportées par la main-d’œuvre féminine.
C’est alors la logique de l’efficience libérale, le principe de « rationalité en
finalité », qui reprend ses droits et balaye des valeurs qui deviennent caduques,
car elles ne peuvent plus faire l’objet d’un consensus social minimal. De même
que les hommes sont, comme les ouvriers de Citroën décrits par Linhart,
également payés selon la façon dont « le patronat les conçoit », les femmes
sont également payées « en fonction de leur travail ». Tout est affaire d’équilibre,
instable et provisoire, entre ces deux dimensions du salaire et de la hiérarchie
professionnelle.
IV. SUR LES RELATIONS ENTRE HISTOIRE ET SCIENCES SOCIALES
Telle est finalement la principale question posée par ces ouvrages. Je n’ai
assurément l’intention que de très légèrement esquisser mon point de vue sur
une question de cette ampleur. Depuis l’école des Annales au moins, la problématique des historiens n’a cessé d’être enrichie par les questions posées
par les sciences sociales, elles-mêmes largement dépendantes des débats de
« société ». L’ouvrage de Laura Lee Downs en est une illustration. Le mou-
BIBLIOTHÈQUE
vement féministe a généré des études féministes qui ont elles-mêmes
conduit à reconsidérer des pans entiers de l’histoire et, en l’occurrence, de
l’histoire du travail.
Mais ce constat ne résout pas une difficulté épistémologique récurrente
dans les relations entre l’histoire et les sciences sociales ou humaines. La première, comme l’a rappelé Paul Veyne [ 1971, p. 25], n’est qu’un « récit
d’événements vrais ». Les secondes, au contraire, présupposent qu’on peut
rendre compte de la société à travers des théories, modèles, concepts dotés
d’une certaine reproductibilité. Il est inutile de discuter le bien ou mal-fondé
de cette thèse dans l’absolu, tout simplement parce que, si on y renonce,
c’est aux sciences humaines dans leur ensemble qu’il faut aussi renoncer.
C’est d’ailleurs ce que propose d’une certaine manière PaulVeyne en ne reconnaissant comme « sciences » de l’homme que les discours qui peuvent se
réduire dans des modèles praxéologiques, selon une théorie générale de l’action empruntée à LudwigvonMises [ 1949].
On n’est pas forcé de suivre PaulVeyne jusque-là, ni surtout dans le crédit qu’il accorde à la théorie économique, qui aurait selon lui réussi comme
toute science à instaurer un « clivage [… ] entre ce qu’elle théorise et ce qu’elle
laisse par abstraction en dehors de la théorie
[22] ». Son mérite est de rappeler
que l’accusation d’« irréalisme » adressée à une théorie est un contresens épistémologique. En revanche, je pense que pour les sciences de l’homme, comme
d’ailleurs pour les sciences de la nature, le développement de la série théorique ne peut s’effectuer indépendamment de la série « historique » ou « cosmologique » pour reprendre la terminologie de Cournot à laquelle il se réfère
[23].
Le récit historique ne peut se dérouler sans les schèmes analytiques produits
par les sciences humaines, ce que d’ailleurs, comme historien, PaulVeyne a
lui-même brillamment illustré. La sociologie, dont il dénonce l’inutilité, est
en ce sens une forme de pratique historique qui, par les conditions académiques de sa constitution, est plus apte à mettre en œuvre cette combinaison
fragile de récits et de modèles.
Toutefois, l’histoire récente de la sociologie française évoquée dans
l’ouverture de cette notice critique pose à nouveaux frais cette question.
Poussée à son terme logique, une certaine conception hypercompréhensive
de la sociologie conduit en effet à une forme de nihilisme théorique qui donne
pleinement raison à PaulVeyne. Le fait est en effet toujours singulier, qu’il
soit dans la trame de l’histoire ou dans le plan de la description, d’où d’ailleurs
l’étroite connivence entre historiens et ethnologues. Mais dit ainsi, on reste
encore dans le positivisme. La sociologie contemporaine, nourrie de phénoménologie, nous a appris que les faits bruts n’existaient pas, puisqu’ils sont
toujours « formulés ». C’est-à-dire qu’on ne les saisit qu’à travers leurs représentations et que ces représentations sont aussi multiples que le sont les acteurs
producteurs ou « récepteurs » de ces faits, et cela jusqu’au chercheur lui-même. Si l’on se laisse prendre à ce vertige, on ne peut alors que se soumettre au mode du récit, genre « nouveau roman » si on veut bien me permettre
cette comparaison.
Telle est assurément une des conclusions tirées par YvesCohen de la riche
bibliographie sociologique à travers laquelle il a relu sa thèse soutenue vingtans
auparavant. Cela fait la richesse de l’ouvrage, mais induit aussi un certain
désarroi chez le lecteur, confronté à la vision kaléidoscopique qu’il propose.
Car chaque fait est considéré à travers le prisme des représentations multiples
auxquelles il peut se prêter, y compris celles de l’auteur lui-même vingt ans
auparavant. Ainsi son livre apparaît autant comme un ouvrage d’épistémologie
historique que comme un ouvrage d’histoire stricto sensu.
À cet égard, Cohen défend une thèse forte qui mérite d’être discutée : le
rejet radical de tout anachronisme. Il nous en donne une illustration suggestive et amusante, car elle met en scène explicitement un dialogue entre le
« premier » Cohen (celui de la thèse de 1981) et le « second » (celui de l’ouvrage ici présenté):l’affaire de l’organigramme. Dans sa thèse de1981, Cohen
avait en effet fait figurer des organigrammes représentant l’organisation de
Peugeot avant et après l’intervention de Mattern. Ceux-ci sont pour le
secondCohen « anachroniques » puisque les organigrammes, popularisés par
Fayol, n’apparaissent que juste avant-guerre chez des tayloriens comme
Henri Le Chatelier et Charles de Fréminville et que « les plans d’organisation de Mattern ne sont pas immédiatement traduisibles en organigrammes »
[ cf.p. 323 sq.]. Aussi, malgré les supplications d’un « lecteur très bienveillant »,
dont on ne connaîtra pas l’identité, Cohen se refuse-t-il à reproduire dans le
nouvel ouvrage un tel « anachronisme graphique » et il s’en justifie par une
très longue note [p. 327].
L’attention de Cohen à la mise en scène graphique de l’entreprise me paraît
parfaitement fondée
[24] et l’apparition de l’organigramme comme l’affaiblissement actuel de l’attrait pour une telle représentation, qu’il souligne, sont
incontestablement des faits sociaux qui méritent d’être interprétés. Pourtant,
si l’on veut échapper au vertige métaphysique d’une « mise en abyme », il y
a bien là deux niveaux qu’il faut accepter de dissocier. Soit l’organigramme
est étudié dans une histoire des représentations de l’usine, qu’il faut bien sûr
articuler à l’histoire de ses formes et de ses pratiques; soit l’organigramme
devient un instrument analytique pour penser l’organisation. Il n’est plus alors
symptôme et peut être détaché de son contexte. Si l’on adoptait le point de
vue défendu par Yves Cohen, on ne pourrait en effet écrire sur les sociétés
sans écriture. L’écriture elle-même, comme « raison graphique
[25] », est l’expression d’un état social, qui est le nôtre et que d’autres sociétés n’ont pas
partagé. Mais nous ne pouvons rendre compte de ces autres sociétés qu’à travers le prisme de nos propres moyens cognitifs. Je ne vois pas à cet égard de
différence entre un organigramme, un tableau croisé ou le simple usage de
l’écrit. Sauf à dire que l’organigramme est un mauvais instrument d’analyse
de l’organisation et qu’il n’est donc intéressant que comme symptôme. Je n’ai
pas d’avis tranché à ce sujet, mais cela me paraît relever d’un autre débat.
On ne peut donc à mon sens tenir en toute rigueur la posture défendue par
Yves Cohen. Il reconnaît d’ailleurs qu’il n’a pu manquer de commettre des
« anachronismes ». On ne raconte l’histoire que vue du temps présent. Mais
le terme d’anachronisme est-il adapté à cette configuration du récit instrumenté ? En projetant un discours présent sur une situation passée, l’historien
pratique les « sciences sociales », c’est-à-dire projette, pour l’analyse, des
catégories présentes qui rendent les faits passés intelligibles dans un système
plus ou moins élaboré de causalités, c’est-à-dire dans un « modèle » si souplement soit-il construit. C’est pourquoi, si suggestive soit la critique du pédantisme de l’« histoire scientifique » développée par Paul Veyne, je ne peux
pleinement adhérer à son point de vue. L’histoire est sans doute singulière,
mais elle ne peut se raconter que dans des catégories dotées d’une certaine
« répétitibilité »,« transférabilité », qui sont la marque du temps où elle s’écrit.
En ce sens, l’anachronisme est le propre du récit historique. S’y refuser, c’est
se condamner à l’impuissance, ce que fort heureusement YvesCohen ne fait
pas, car, pour l’historien comme pour tout autre professionnel, il y a loin de
la profession de foi à la pratique en situation.
On a assurément connu dans les années soixante-dix un excès de structuralisme mâtiné de marxisme mal compris, faisant des représentations de
simples reflets du réel, des acteurs les marionnettes de la « reproduction », et
des faits l’incarnation locale des structures. La critique était nécessaire et
elle a été abondamment menée. Je crains toutefois que la période présente ne
soit marquée par une trop grande timidité, par un refus d’échafauder de nouveaux cadres interprétatifs, par une tendance à se perdre dans la singularité
et la multiplicité des faits et de leurs représentations. On ne saurait rendre
compte du réel dans son exhaustivité, on ne peut produire de l’information
qu’en en perdant. Ne pas choisir dans l’infini chatoiement des données, c’est
se condamner à une forme d’impuissance. Mais cette volonté d’une histoire
totale, cette tentative de restauration d’un positivisme des faits, ne s’opère pas
dans une rupture avec les sciences sociales. Une fois de plus, la pratique historique semble mimer ici, jusque dans ses travers, la pratique sociologique du
temps, marquée par le rejet, avec le marxisme, de toute velléité explicative et
de tout cadre systématique, statistique par exemple.
L’effacement total de l’auteur derrière l’apparente positivité des faits est
un reproche que l’on peut faire à l’ouvrage de NicolasHatzfeld, qui se caractérise par une minutie scrupuleuse, une attention rigoureuse à chaque détail,
une volonté d’exhaustivité, qui en fait toute la richesse mais peut aussi épuiser le lecteur. La chose se complique chez YvesCohen, puisque, non content
de procéder aussi avec une grande minutie, il fait de plus, comme je l’ai souligné, l’épistémologie de sa propre pratique. À cet égard, l’ouvrage de
LauraLeeDowns est de facture plus classique, tant en raison du champ plus
large (moins monographique) de son observation que de l’inscription de son
écriture de l’histoire dans une doctrine sociologique convaincue de la positivité de son savoir et en ce sens héritière du marxisme des années soixante-dix : la sociologie des genres.
Par l’occurrence de leur parution simultanée, ces trois ouvrages offrent
ainsi un riche champ de discussion. J’espère que les auteurs ne m’en voudront
pas trop de les avoir ainsi soumis à une critique qui vise, au-delà de leurs
livres, à rouvrir un nécessaire débat sur le statut épistémologique des sciences
sociales, débat qui à mon sens rapproche plus qu’il n’oppose historiens et
sociologues.
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·
Paris, Plon, Pocket.
[1]
Je remercie LauraLeeDowns de m’avoir donné l’occasion de discuter ces troisouvrages
lors d’une journée d’études organisée au Centre de recherches historiques de l’École des Hautes
Études en sciences sociales le 23 mai 2002 sous le titre « Les Temps modernes : travail et genre
au XX
e siècle ». Les trois auteurs ici discutés ont participé au débat placé sous la présidence de
CatherineOmnès. Deuxautres ouvrages ont également été discutés lors de cette journée :Delphine
Gardey,
La Dactylographe et l’Expéditionnaire. Histoire des employés de bureau,
1890-1930
(Belin, 2001); Pap Ndiaye,
Du nylon et des bombes. Du Pont de Nemours, le marché et l’État
américain, 1900-1970 (Belin, 2001). Ont en outre participé au débat : Denis Bayart,
Patrick Fridenson, Nancy Green, Aimée Moutet, Éric Pezet et Michelle Zancarini-Fournel. Le
présent texte reprend mon intervention à ce séminaire; j’ai délibérément conservé l’esprit de
cette communication orale.
[2]
Cf. Vatin [ 1987,1990 – mon introduction à ce recueil est reprise dans Vatin, 1999].
[3]
Cf. Latour [ 1989]. Cohen s’appuie explicitement dans ce sens sur les travaux de MichelCallon
et BrunoLatour page 191 de son ouvrage.
[4]
Cela conduit à faire du « taylorisme-fordisme » une phase de l’histoire de la société
industrielle capitaliste. Pour une critique de cette thèse, voir Vatin [ 1990,1999].
[5]
Si l’on suit PaulVeyne, cette question serait dénuée de sens, car la sociologie couvre selon
lui un terrain qui appartiendrait en propre à l’histoire, mais que les historiens auraient renoncé?
? à conquérir : « La sociologie est une pseudoscience, née des conventions académiques qui
bornent la liberté de l’histoire » [ 1971, p. 348]. Il reconnaît en revanche l’existence en puissance
d’une « science formelle de l’homme », prenant actuellement la figure d’une praxéologie et
dont la théorie économique néoclassique fournirait un modèle. Peu importe pour moi les frontières
disciplinaires et je rejoindrais volontiers sur ce point PaulVeyne : la sociologie est peut-être une
histoire qui s’ignore ou réciproquement. Mais il y a selon moi un dégradé de postures entre le
« récit » et le « modèle » qui fait tendre la plupart des historiens vers le premier pôle et
rapproche certains sociologues du second. Je reviendrai sur ce point à la section IV.
[6]
Le lecteur voudra bien excuser ces réflexions issues de vingt ans de pratique de l’enseignement universitaire dans ces matières.
[7]
Il s’agit en fait du salaire aux pièces, mais il y a peut-être là une ambiguïté introduite par
la traduction.
[8]
Cf. Taylor, « La direction des ateliers » ( 1902) repris dans Vatin [ 1990]. Taylor distingue
à cet égard la « nonchalance naturelle », qui relève de la nature humaine, de la « nonchalance
systématique » qui constitue un comportement social; tel est le principal apport sociologique de
son analyse.
[9]
Dans une usine parfaitement réglée comme l’envisageait Taylor, il n’y a aucun intérêt à
ce qu’un ouvrier fasse plus que l’optimum défini par le bureau des méthodes. Un tel comportement
aurait été contre-productif en créant des stocks intermédiaires inutiles. Contrairement à l’image
commune, le taylorisme n’est pas un « stakhanovisme ».
[10]
[
ibid., p. 573]. Cet extrait montre que Charpy ne connaissait que l’article publié par Belot
dans
laTechnique moderne en avril 1918 et que j’ai repris dans Vatin [ 1990]. Cet article constitue
une critique de la doctrine de Taylor, critique qui repose sur la conception originale de l’organisation
industrielle que Belot avait publiée dans un article de la même revue en octobre1911, alors qu’il
ne connaissait pas encore les conceptions de Taylor. Il faut citer enfin un troisième article important
de Belot, publié dans
la Technique moderne en octobre 1925 et que nous avons reproduit avec
un commentaire, « Fluidité et taylorisme », dans la revue
Espaces et Sociétés, n° 43,1983,
p. 18-30.
[11]
Voir Vatin [ 1983,1987,1990,1999 – on trouvera dans ce dernier ouvrage (p. 107-114)
un article sur Belot primitivement publié dans
Économie et Humanisme, mars-avril 1986, p. 71-76].
[12]
Sous cet angle, le taylorisme apparaît comme une version simplifiée de la pensée de
JulesAmar, physiologiste français qui soutint en 1909 une thèse sur
le rendement de la machine
humaine. Voir, sur cet auteur, Vatin [ 1987,1990,1999].
[13]
Ma conceptualisation du « modèle de fluidité » s’est appuyée sur une analyse sociologique
de l’organisation du travail dans une raffinerie de pétrole. Cette analyse est antérieure à ma
découverte des écrits d’Émile Belot. Voir Raymond Galle et François Vatin [ 1981 – repris dans
Vatin, 1999] ainsi que Vatin [ 1987].
[14]
On présente couramment Taylor comme un adepte d’une conception « hiérarchique »
en ignorant qu’il s’opposait à ce qu’il appelait la conception « militaire » de l’organisation,
laquelle correspond précisément à celle que développe Fayol (qu’il n’a pas pu connaître, étant
mort en 1915). Or Fayol critique vertement Taylor pour sa méconnaissance délibérée du principe
de l’« unité de commandement » qui est au cœur de la conception militaire de l’organisation
[
cf. Fayol, 1916].
[15]
C’est ce qui donne sens à la conception par Daviet d’un « climat taylorien » ou par Cohen
d’un « taylorisme sans Taylor ». L’un et l’autre sont inspirés par l’article classique de Patrick
Fridenson [ 1987].
[16]
Voir aussi, dans le cas de Peugeot, Cohen[p. 412].
[17]
[ 1978, p. 24]. Voir, dans un autre registre, les septcatégories de main-d’œuvre distinguées
par Mattern chez Peugeot en 1917, typologie intéressante en ce qu’elle croise la qualification,
le sexe et l’âge : « 1. Les outilleurs, les ajusteurs-outilleurs et les tourneurs sélectionnés [… ];
2. Les ouvriers de métier; 3. Les ouvriers non professionnels travaillant sur machines; 4. Les
manœuvres; 5. Les ouvrières au-dessus de 20 ans; 6. Les jeunes gens de 13 à 19 ans; 7. Les
jeunes filles de 13 à 19 ans » [Cohen, p. 412].
[18]
On trouvera des pages très intéressantes également dans l’ouvrage de NicolasHatzfeld
sur le mode de gestion différencié de la main-d’œuvre immigrée, à travers notamment la question
du logement, chez Peugeot à Sochaux après la Seconde Guerre mondiale (voir son chapitreV).
[19]
Pour le dire dans le langage de Karl Polanyi [ 1944], la société secrète de dispositifs
d’« auto-protection » contre l’emprise du « marché auto-régulateur » ou, dans celui de LucBoltanski
et LaurentThévenot [ 1991], la société ne se résume pas à la « cité marchande ».
[20]
[p. 155]. Le propos est entre guillemets, mais sans référence précise. Je ne sais s’il
s’agit d’une citation déterminée ou d’un résumé par l’auteur de la pensée patronale.
[21]
Jean Saglio [ 1999] a pu même considérer que ce modèle de la Fonction publique, qui
prend lui-même sa source dans l’organisation de la carrière des militaires, était à l’origine du
modèle du salariat statutaire « à la française ».
[22]
Veyne [ 1971, p. 324]. Il ne faut pas négliger le caractère explicitement polémique de
l’ouvrage, publié en 1971, qui, en s’appuyant sur RaymondAron, visait clairement la vulgate
alors en cours d’une science « marxiste » de l’histoire.
[23]
Cournot [ 1861, cité par Veyne, 1971, p. 13 et 22]. J’ai moi-même commenté Cournot
sur ce point [Vatin, 1998, p. 197
sq. ] et rapproché sa perspective de celle développée par AlainTestart
[ 1991].
[24]
Yves Cohen s’appuie à cet égard sur les travaux d’Olivier Cinqualbre [ 1983].
[25]
Goody [ 1979], que cite d’ailleurs Yves Cohen.