2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / A) Introït. La religion comme essence ou comme fonction ?
Le communisme peut-il être pensé dans le registre de la religion
?
Hannah Arendt publia en 1953 dans
la revue Confluence. An International Forum, dirigée à l’époque par HenryA. Kissinger, son article «
Religion and politics » ( Confluence,
vol. 2, n° 3, sept. 1953). Il s’agissait de la version écrite de la conférence
qu’elle avait donnée la même année à l’université de Harvard dans un colloque
ayant pour thème « Is the struggle between the Free World and Communism
basically religious ?». Elle y critiquait la notion de « religion séculière »
en s’en prenant en particulier à EricVoegelin et au sociologue français, Jules
Monnerot (auteur de Sociologie du communisme.
Échec d’une tentative religieuse au XXe siècle,
Gallimard, 1949). Ce dernier répondit à Arendt
dans une « Lettre à l’éditeur », parue la même année, dans la livraison
suivante de la revue ( Confluence,
vol. 2, n° 4, décembre 1953), et Arendt lui répliqua à son tour l’année
suivante ( Confluence, vol. 3, n° 3,
sept. 1954). Nous publions cet échange resté inédit en français.
(J.D.)
LETTRE DE JULES MONNEROT À L’ÉDITEUR DE CONFLUENCE
Cher Monsieur Kissinger,
Je vous adresse ces brèves et rapides remarques qui me sont
venues à l’esprit à la lecture de l’article « Religion et politique » de Mme
Hannah Arendt, publié dans le n°de Confluence de septembre 1953.
Mme Arendt s’en prend à ceux qui, comme moi, font usage du
terme de « religion séculière » au sujet du communisme et nous accuse de
confondre idéologie et
religion. Il n’existe qu’une seule
façon de prouver le bien-fondé d’une telle accusation. Elle consiste à définir
l’idéologie et la religion et à montrer qu’elles sont exclusives mutuellement :
que le communisme ressortit à l’une ou à l’autre, que s’il ne relève pas de
l’une, c’est qu’il relève nécessairement de l’autre. Malheureusement, tout au
long de son article, Mme Arendt ne donne aucune définition cohérente ni de la
religion ni de l’idéologie. Les deux concepts restant indéfinis, rien ne lui
interdit de soustraire à sa guise certains traits afin de caractériser la
religion ou à l’inverse d’en ajouter d’autres pour définir l’idéologie. Une
telle démarche, au petit bonheur, est tout à fait caractéristique de l’essai
comme genre littéraire. Les idées y ressemblent à une monnaie qui n’aurait pas
de cours déterminé. Chacun peut lui attribuer la valeur ou les valeurs
successives qu’il souhaite. Cette monnaie est naturellement inconvertible étant
donné que les faits et les objets ne sont pas exprimés par de telles valeurs
fluctuantes.
Conformément à certaines règles invariables du genre, Mme
Arendt cite Kierkegaard, Pascal, Dostoïevski et plusieurs auteurs
contemporains. Néanmoins, son message implicite doit beaucoup à Marx, en
particulier ce concept flottant et bien commode d’idéologie. Les analyses de
Marx en la matière sont quelque peu indéfinies et fluctuantes. Ses concepts de
superstructure et d’idéologie sont à l’occasion interchangeables.
Parfois l’« idéologie » constitue l’un des éléments de la superstructure, au
même titre que le droit, l’art et la religion. Parfois « idéologie » et «
superstructure » sont synonymes, et l’art et le droit sont désignés comme des «
phénomènes idéologiques ». Par rapport à la définition de la religion de Marx,
il semblerait que la religion constitue une forme spécifique d’idéologie, dotée
de propriétés qui lui seraient propres. On ne trouve nulle part chez Marx de
contradiction absolue entre idéologie et religion. C’est Mme Arendt qui a
décrété cette contradiction, mais sans jamais la justifier.
Citant un passage de mon ouvrage,
Sociologie du communisme (« Non seulement, dans
la religion, Dieu est un tard venu, mais encore il n’est pas indispensable
qu’il vienne
[*] »), Mme
Arendt parle de « blasphème ». Le blasphème est un sacrilège dans l’usage des
mots. C’est seulement au regard d’un nom sacré, d’une Révélation, d’une Église
et de tout ce qui s’inscrit dans cette enceinte invisible et sacrée qu’une
proposition peut être jugée blasphématoire. Or, nous en sommes réduits à des
conjectures quant à la croyance sacrée au nom de laquelle Mme Arendt réclame un
châtiment. Plus encore, on peut se demander s’il ne s’agit pas avant tout d’une
extravagance verbale, tout à fait conforme au style qui domine dans les essais
littéraires. On ne peut en effet être sensible à une accusation si l’on ne sait
ni contre qui ni contre quoi elle est prononcée. Mme Arendt a le sentiment que
j’ai proféré un blasphème dans mon livre,
Sociologie du communisme. Je sais très bien que
les communistes s’offusquent du blasphème contenu dans cet ouvrage, et cela en
raison du concept de sacré auquel je m’attaque. Mais j’ignore la raison pour
laquelle Mme Arendt s’en offusque elle aussi.
Lorsque l’on étudie la « psychologie » ou la « sociologie »
d’une secte ou d’un « mouvement », on adopte un point de vue
sociologique qui est tout à la fois
profane et profanatoire. Au XIXe siècle, toutes les grandes religions
universelles, et même la plus grande d’entre elles, ont subi cette profanation
par l’histoire, la psychologie et, lorsque c’était possible, par le recours aux
statistiques. Pour ma part, profanant les profanateurs, j’ai appliqué cette
méthode au communisme, auquel elle s’applique bien mieux et avec de meilleurs
résultats, étant donné que nous en sommes les contemporains. Car les « vies de
Jésus » du XIXe et du XXe siècle ont échoué dans leurs tentatives de
profanation par l’histoire et la psychologie, elles ne sont pas parvenues à
défaire le travail de dix-neufsiècles; en réduisant et en minimisant les
causes, elles n’ont réussi qu’à mettre en lumière toute l’étendue des effets.
Mais l’application de la vérité historique au moment même de la conception (au
sens biologique) du mythe peut réellement aider à sa destruction. Après, il est
trop tard. Telle est la signification de mes recherches sur le communisme– et
pas seulement des miennes. Nous ne pouvons agir sur l’histoire par l’écriture
que dans la mesure où nous ne nous pressons pas trop et n’attendons aucun
profit personnel de notre travail. Cela est à l’exact opposé de ce que nous
pourrions souhaiter, mais les vérités ne sont jamais agréables à
entendre.
C’est bien décevant, mais c’est ainsi.
La sociologie comparative scandalise le fidèle d’une religion
révélée. Pour un tel croyant, le mot « religion » n’a pas de forme plurielle :
il y a des hommes et des peuples qui connaissent Dieu et d’autres qui ne le
connaissent pas. Il est scandaleux et parfaitement inadmissible que Baal et le
Vrai Dieu puissent, de quelque point de vue que ce soit, partager des
caractéristiques formelles communes. La phrase à laquelle objecte Mme Arendt
constitue une sorte d’axiome qui a servi de point de départ aux fondateurs de
la « sociologie religieuse des peuples primitifs ». Sans elle, cette sociologie
n’aurait jamais pu prendre son essor. Ces fondateurs ont observé chez les
peuples primitifs des ensembles plus ou moins cohérents de symboles et de
pratiques qui, pour autant que l’on puisse le savoir, remplissent dans ces
sociétés la même fonction que les systèmes religieux dans les sociétés
historiques. Il est bien connu que ces sociétés ne connaissaient pas toutes une
déité personnelle.
Adoptant plus ou moins consciemment un mode de raisonnement
évolutionniste, des théoriciens les ont nommés les formes élémentaires,
inférieures ou rudimentaires de la religion ou de la vie religieuse. Néanmoins,
cet axiome, commun à tous les fondateurs de la sociologie des sociétés
primitives, ne s’applique pas directement à nos sociétés. Mme Arendt suggère
une interprétation totalement erronée lorsqu’elle écrit que « [… ] le monde où
nous vivons n’est plus simplement un monde séculier qui a banni la religion des
affaires publiques, mais un monde qui est allé jusqu’à éliminer Dieu de la
religion, ce que Marx et Engels continuaient à tenir pour impossible* ». Dans
le bouddhisme du Petit Véhicule, et déjà dans le brahmanisme des Upanishad, la
pensée devient un agent actif et la connaissance transforme l’initié et lui
ouvre le chemin vers la « délivrance ». Il n’y a
pas de Dieu, mais il y a des monastères et des pèlerins. Ce
mouvement se développe puis décline, il prend naissance, il mûrit, il baisse,
mais il subsiste. Les historiens, qu’ils soient ou non croyants, le considèrent
généralement comme une religion.
Même si l’on rejette ce modèle évolutionniste que les
fondateurs de la sociologie des peuples primitifs avaient à l’esprit, il reste
néanmoins que l’idée de rassembler l’ensemble du genre humain dans un même
champ d’étude ou d’introduire une certaine continuité entre ses réalisations
les plus élevées et les plus modestes, a contribué à stimuler la pensée et la
créativité de l’homme occidental. C’est dans une telle perspective qu’une «
religion plus élevée », la religion universelle, celle qui dépasse, par
définition, les limites de toute race ou de toute « société déterminée »,
constitue la forme la plus complexe, la plus raffinée, la plus avancée et la
plus haute. Un coup d’œil vers le passé nous apprendra que de telles formes
complexes apparaissent assez tardivement. Elles se développent à travers une
succession d’essais et d’erreurs, qui ne relèvent ni de calculs savants ni
d’expériences en laboratoire, mais du jeu même des affaires humaines tel qu’il
se joue sur la scène de l’histoire. Lorsqu’une forme aussi complexe et raffinée
a été atteinte, l’histoire montre qu’elle reste exposée à des régressions, des
résurgences et au retour agressif de formes
inférieures. C’est dans cette perspective que l’expression «
religion séculière » – l’adjectif séculière caractérisant le substantif
religion – peut être utilisée à propos du communisme, aussi bien que de
l’hitlérisme. Cela est absurde d’un point de vue théologique, mais non d’un
point de vue sociologique.
Le militant communiste typique menant son action au sein des
classes moyennes en Europe ou aux États-Unis se réfère toujours implicitement à
une force d’attraction collective et irrationnelle. Il dérobe de l’énergie à
son milieu social, la transforme et l’utilise ensuite contre ce même milieu. Le
communiste est un agent d’autodestruction du réel au nom de l’irréel. Le type
de croyances qu’il entretient au sujet de l’Armée rouge ou du NKVD n’est pas
d’un genre très réaliste. Toute critique adressée à l’encontre de ces
institutions est écartée au nom du fameux argument de la
ruse de la Raison. Dès lors, tout mal
peut se retourner en bien. Ce que de tels marxistes placent au-dessus de tout,
ils ne le nomment pas Dieu (d’ailleurs ils le nomment le moins possible, car il
n’est pas sain de parler de telles choses). Néanmoins, si l’on analysait leur
pensée, il apparaîtrait qu’il s’agit de l’Espèce humaine, mais d’une espèce
humaine élevée au rang d’une abstraction mystificatrice et source d’aliénation
(comme pourraient le dire les marxistes s’ils appliquaient à eux-mêmes leur
propre critique). Cette notion joue le rôle fonctionnel d’une sorte de divinité
: elle est l’Histoire – telle est la contribution personnelle de Hegel –, une
sorte de Providence certes débaptisée mais facile à reconnaître.
Le système russo-communiste, ou si l’on préfère le système
russosinocommuniste, est une « machine à faire l’histoire ». L’homme souffre
d’être aliéné lui-même. Le mouvement historique le guérira, mais seulement en
tant que membre de l’Espèce. L’homme singulier, l’individu qui est ceci ou
cela, vous ou moi, est dans ce système, comme je l’ai écrit, un « rebut de
l’histoire ». Chaque croyant doit nourrir de sa propre substance – et
certainement aussi de la nôtre – ce futur mythique. Tous les communistes et les
non-com-munistes savent que dans la vie ordinaire, les preuves, les faits et
même la perception ont perdu beaucoup de leur valeur intrinsèque. Les
communistes ont une réponse pour tout. C’est une caractéristique de toutes les
orthodoxies :
un système d’idées qui rejette tout ce qui lui est étranger
mais qui assimile le reste, en le rendant par là même totalement
méconnaissable. En se nommant lui-même scientifique, ce système totalitaire
usurpe le prestige dont la science bénéficie aux yeux des masses.
Le terme d’« idéologie » est inadéquat pour définir
correctement une telle réalité. L’idéologie ne constitue qu’un élément du
communisme que l’on peut isoler analytiquement. Selon la pensée marxiste,
l’idéologie n’est que la justification d’une certaine conduite, une manière de
penser engendrée par l’action afin d’assurer son efficacité. Dans le
communisme, il existe, cela ne fait aucun doute, une tentative d’atténuer la tension entre le sentiment et
l’action en domestiquant et en rabaissant l’intelligence.
Si le communisme n’avait rien en commun avec la religion, il ne
constituerait pas un problème, pas plus qu’il ne pourrait conduire à la guerre
ou à la paix. Le gouvernement russe ne pourrait compter sur aucun allié dans
les autres pays, sauf ceux qu’il a été capable d’acheter en payant
comptant.
(Traduit par Philippe
Chanial)
* **
LETTRE DE HANNAH ARENDT À L’ÉDITEUR DE CONFLUENCE EN RÉPONSE À
JULES MONNEROT ( 1954)
Cher Monsieur Kissinger,
Le point crucial dans l’argumentation de M. Monnerot est qu’il
néglige la différence entre l’énoncé de Marx selon lequel les religions sont
des idéologies et sa propre théorie selon laquelle les idéologies sont des
religions.
Pour Marx, la religion, parmi bien d’autres choses, résidait
dans le domaine des superstructures idéologiques, mais toutes les choses de ce
domaine n’étaient pas les mêmes – une idéologie religieuse n’était pas la même
chose qu’une idéologie non religieuse. La distinction de contenu entre religion
et non-reli-gion était préservée. M.Monnerot et d’autres défenseurs des «
religions séculières » disent que, quel que soit le contenu d’une idéologie,
toutes les idéologies sont des religions. Dans cette théorie, mais pas dans la
doctrine de Marx, la religion et l’idéologie sont devenues identiques.
La raison donnée pour cette identification est que les
idéologies jouent le même rôle que les religions. Avec la même justice, on
pourrait identifier l’idéologie avec la science, comme M. Monnerot est sur le
point de le faire lorsqu’il déclare que l’idéologie communiste « usurpe le
prestige dont la science bénéficie aux yeux des masses ». Bien sûr, ce serait
une erreur d’identifier la science avec l’idéologie communiste pour cette
raison, mais cette erreur, en fait, contiendrait davantage de vérité que
l’identification logiquement similaire avec la religion, dans la mesure où le
communisme prétend être « scientifique », mais non être religieux, et argumente
dans un style scientifique; autrement dit, il répond à des questions
scientifiques bien plus qu’à des questions religieuses. En ce qui concerne
l’argumentation de M.Monnerot, c’est seulement le respect qu’il a pour la
science (à distinguer de la religion) qui a pu l’empêcher de voir que,
conformément à son argumentation, il n’y avait aucune raison à ce qu’il
n’identifie pas l’idéologie communiste avec la science plutôt qu’avec la
religion.
La confusion sous-jacente est simple et elle apparaît très
clairement dans l’énoncé de M. Monnerot selon lequel « les communistes ont une
réponse pour tout. Cela est caractéristique de toutes les orthodoxies »,
impliquant, par conséquent, que le communisme est une orthodoxie. Le sophisme
de ce raisonnement est familier depuis que les Grecs se sont amusés à des
paralogismes et, suivant un processus logique similaire, en sont arrivés, à
leur grande joie, à définir l’homme comme un poulet déplumé. À présent,
malheureusement, ce genre de choses n’est plus simplement drôle.
M. Monnerot déplore que je ne suive pas les méthodes d’équation
courantes et ne « définisse » pas la religion et l’idéologie. (La question de
ce qu’est une idéologie ne peut recevoir de réponse qu’historique, étant donné
que les idéologies ne sont apparues pour la première fois qu’au début du
dixneuvième siècle. J’ai tenté de donner une telle réponse, mais pas une
définition, dans l’article « Idéologie et terreur : une nouvelle forme de
gouvernement », The Review of
Politics, juillet 1953.) Je ne puis aborder ici la question de
savoir ce qu’est une définition et dans quelle mesure nous pouvons, par une
enquête sur la nature des choses, arriver à des définitions. Une chose est
claire : je ne puis définir que ce qui est distinct et ne puis arriver à des
définitions, pour autant que ce soit possible, qu’en faisant des distinctions.
En disant que les idéologies sont des religions, on ne définit ni les unes ni
les autres mais, au contraire, on va jusqu’à détruire la part de
différenciation vaguement éprouvée qui est inhérente à notre langage quotidien
et que les enquêtes scientifiques sont supposées affiner et éclairer.
Pourtant, alors qu’il devrait être possible de définir un
phénomène relativement récent tel que l’idéologie, quelle arrogance n’aurait
pas été la mienne si je m’étais risquée à définir la religion ! Non pas parce
que tant de savants ont essayé et échoué avant moi, mais parce que la richesse
et le trésor du matériau historique devraient véritablement paralyser quiconque
garde le moindre respect pour l’histoire et la pensée du passé. Supposons que
j’ai défini la religion et que quelque grand penseur religieux – non pas
évidemment l’adorateur du kangourou que je pourrais facilement prendre en
compte – ait échappé à mon attention ! Dans les enquêtes historiques,
l’important n’est pas d’arriver à des définitions toutes faites, mais de faire
constamment des distinctions, et celles-ci doivent suivre le langage que nous
adoptons et le type d’objet auquel nous avons affaire. Si tel n’était pas le
cas, nous déboucherions bientôt sur une situation dans laquelle chacun
parlerait son propre langage et annoncerait fièrement avant de commencer : «
Moi, j’entends par… » tout ce qui peut me servir et frapper mon imagination à
un moment donné.
La confusion provient en partie du point de vue particulier des
sociologues qui – ignorant méthodologiquement l’ordre chronologique, la
localisation des faits, l’impact et l’unicité des événements, le contenu
substantiel des sources et la réalité historique en général – se concentrent
sur les « rôles fonctionnels » en eux-mêmes et par eux-mêmes, faisant ainsi de
la société l’Absolu auquel tout se rapporte. Leur prémisse fondamentale peut
être résumée en une phrase : toute chose a une fonction et son essence équivaut
au rôle fonctionnel qu’elle se trouve jouer.
Aujourd’hui, dans certains cercles, cette prémisse a acquis la
dignité douteuse d’un lieu commun et certains sociologues, comme M. Monnerot,
ne peuvent tout simplement pas en croire leurs yeux ou leurs oreilles s’ils
rencontrent quelqu’un qui ne la partage pas. Pour ma part, bien sûr, je ne
crois pas que toute chose ait une fonction, ni que la fonction ou l’essence
soient la même chose; et pas davantage que deux choses complètement différentes
– comme la croyance à une Loi de l’Histoire et la croyance en Dieu –
remplissent la même fonction. Et même si, dans certaines circonstances
particulières, il devait arriver que deux choses singulières jouent le même «
rôle fonctionnel », je ne les tiendrais pas davantage pour identiques que je ne
crois que le talon de ma chaussure est un marteau lorsque je l’utilise pour
enfoncer un clou dans le mur.
(Traduit par Jacques
Dewitte)
[*]
La citation concernant le « blasphème » de Monnerot se trouve
dans Arendt, « Religion et politique »,
in La
Nature du totalitarisme, Payot, 1990, p. 155, de même que la
citation d’Arendt par Monnerot concernant son « interprétation tout à fait
erronée » (
Ndt).