2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / A) Introït. La religion comme essence ou comme fonction ?
La revanche du sacré dans la culture profane
[*]
Leszek Kolakowski
[… ] Toutes convaincantes que soient les recherches des
sociologues montrant les corrélations entre le comportement religieux et un
grand nombre de variables sociales telles que l’âge, le sexe, l’occupation, la
classe sociale, etc., il n’y a pas de méthodes infaillibles pour pénétrer les
couches latentes, les souterrains de la culture, qui sont peu discernables dans
les conditions habituelles et dont la puissance se révèle au moment des crises
ou des catastrophes sociales. La distribution des forces de tradition,
sédimentées à travers des millénaires, ne se laisse pas saisir sous une forme
quantitative, ce qui fait que les grandes éruptions historiques et leurs issues
sont aussi peu prévisibles que le comportement des individus en face des crises
violentes. La destinée de la foi religieuse ne fait pas exception, aussi bien
sur le plan personnel que collectif.
Dans les camps de concentration, il y a eu des croyants qui
perdaient la foi, et des athées qui l’acquéraient. Les deux réactions nous sont
intuitivement compréhensibles : aussi bien l’attitude où l’on déclare que « si
de telles atrocités sont possibles, il n’y a pas de Dieu », que l’autre,
opposée :
« En face de telles atrocités, Dieu seulement peut sauver le
sens de la vie. »
Les riches et les satisfaits peuvent devenir indifférents ou
dévots parce qu’ils sont riches et satisfaits; les pauvres et les humiliés
peuvent devenir indifférents ou dévots parce qu’ils sont pauvres et humiliés;
et tout s’explique sans peine. Ceux qui connaissent bien la Russie ont des
raisons de supposer qu’avec un minimum de liberté religieuse dans ce pays, il
faudrait s’attendre à une véritable explosion religieuse; mais quant aux formes
qu’elle prendrait, il est vain de spéculer sur la base des informations
accessibles. Le désespoir peut marquer le tombeau de la foi religieuse ou en
annoncer le renouveau; les guerres, l’oppression, les grands malheurs peuvent
renforcer les sentiments religieux ou les atténuer, au gré de circonstances
multiples dont nous devinons l’influence, mais dont il est presque impossible
d’anticiper les effets cumulés.
Assurément, nous souhaitons ne pas nous arrêter à ce que nous
révèlent les corrélations constatées entre les comportements religieux et
profanes. Nous voulons en savoir plus. Il est une question qu’on ne peut
s’interdire de poser, et c’est la suivante : à côté de toutes les fonctions «
profanes » que la religion a pu remplir, à côté des mille liens qui, en la
rendant inséparable de toutes les activités sociales et de tous les conflits,
avaient fait dépendre ses destins de ceux de la société « séculière »,
persiste-t-il un résidu indestructible dans le phénomène religieux en tant que
tel ? Fait-il partie, inaliénablement, de la culture ? Nous voudrions savoir si
le besoin religieux est indissoluble et ne se laisse ni remplacer ni refouler
par d’autres satisfactions.
Il n’y a pas, à ces questions, de réponse qui se laisse
autoriser par des méthodes scientifiquement impeccables; elles relèvent plutôt
de la spéculation philosophique. Des suggestions – certainement pas des
réponses définitives – peuvent néanmoins être fournies par la réflexion sur
certains effets de la dégénérescence que le phénomène du sacré a subie dans nos
sociétés.
On a appliqué le qualificatif de « sacré » à tout ce dont le
toucher était punissable; il s’est donc aussi étendu au pouvoir et à la
propriété, à la vie humaine et à la loi. Le côté sacré du pouvoir a été aboli
avec la disparition du charisme monarchique; le côté sacré de la propriété avec
les mouvements socialistes. Ce sont là des formes du sacré dont la disparition
n’est pas d’habitude regrettée. La question se pose cependant de savoir si la
société est capable de survivre et de rendre la vie tolérable à ses membres,
dans le cas où le sentiment du sacré et le phénomène du sacré seraient écartés
de partout. La question se pose de savoir si certaines valeurs, dont la vigueur
est nécessaire pour la durée même de la culture, peuvent survivre sans plonger
leurs racines dans le royaume du sacré, au sens propre du terme.
Remarquons d’abord qu’il existe un autre sens du terme «
sécularisation ».
En ce dernier sens, la sécularisation n’implique pas le déclin
de la religion institutionnalisée; on l’observe également dans les Églises et
dans les doctrines religieuses : cette sécularisation se définit comme
l’effacement de la frontière entre le sacré et le profane, comme la fin de leur
séparation; c’est la tendance qui consiste à attribuer un sens sacré à toutes
choses. Universaliser le sacré veut dire : l’abolir. En effet, dire que tout
est sacré, c’est dire que rien ne l’est puisque les deux qualités – le sacré et
le profane – ne sont intelligibles que dans l’opposition mutuelle, puisqu’on ne
saisit l’une qu’en l’opposant à l’autre, puisque « toute détermination est
négation » et que les attributs de la totalité sont ineffables.
La sécularisation du monde chrétien s’accomplit moins sous la
forme directe de la négation du sacré, et davantage sous une forme médiatisée :
elle s’accomplit par le biais de l’universalisation du sacré qui, en abolissant
la distinction entre le sacré et le profane, mène au même résultat. C’est la
chrétienté qui renonce à ses sources gnostiques, la chrétienté qui s’empresse
de sanctifier d’avance toutes les formes de la vie profane, considérées comme
autant de cristallisations de l’énergie divine; la chrétienté sans le mal : la
chrétienté de TeilharddeChardin; c’est la foi dans le salut universel de tout
et de tous, la foi qui nous assure que, quoi que nous fassions, nous
participons à l’œuvre du Créateur et nous contribuons à la construction
grandiose de l’harmonie future. C’est l’Église de ce mot bizarre :
aggiornamento, qui confond deux idées
non seulement différentes mais, dans certaines interprétations, contradictoires
: l’une, qui dit qu’être chrétien, c’est l’être non seulement en dehors du
monde mais aussi dans le monde; l’autre, qui dit qu’être chrétien, c’est n’être
jamais contre le monde; l’une, qui entend affirmer que l’Église doit assumer
comme sienne la cause des pauvres et des opprimés; l’autre, qui implique que
l’Église ne peut pas lutter contre les formes dominantes de la culture, qu’elle
doit par conséquent donner son appui aux valeurs et aux modes qu’elle voit
reconnues dans la société profane, donc finalement qu’elle doit être du côté
des forts et des victorieux. Obsédée par la peur panique d’être de plus en plus
réduite à la position d’une secte isolée, la chrétienté semble faire des
efforts fous de mimétisme – réaction défensive en apparence, autodestructrice
en réalité – pour ne pas être dévorée par ses ennemis : elle semble se déguiser
aux couleurs de son environnement dans l’espoir de se sauver; en réalité, elle
perd son identité, qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du
profane et sur l’idée du conflit, toujours possible et souvent inévitable,
entre les deux.
Mais pourquoi se plaindre ? Pourquoi ne pas dire : « Si l’ordre
imaginaire du sacré s’évapore de la conscience humaine, ceci ne peut que
libérer plus d’énergie que les hommes pourront employer dans leurs efforts
pratiques pour améliorer leur vie »? Là est vraiment le nœud du problème. En
laissant de côté la question insoluble (ou plutôt : mal posée) du vrai ou du
faux de la foi religieuse, demandons-nous si le besoin et la nécessité du sacré
sont défendables d’un point de vue qui se limite à une philosophie de la
culture. Je crois que ce point de vue est légitime, et qu’il est important.
J’essaierai d’exprimer ce qui, pour moi, est un soupçon plutôt qu’une certitude
: l’existence d’un lien étroit entre le processus de la dissolution du sacré –
dissolution favorisée dans nos sociétés aussi bien par les mouvements puissants
au sein des Églises que par leurs ennemis – et les phénomènes spirituels qui,
je le crois, menacent notre culture et mènent à sa dégradation, sinon au
suicide collectif.
Je pense aux phénomènes que l’on pourrait nommer très
généralement l’amour de l’amorphie, le désir de l’homogénéité, l’illusion de la
perfectibilité illimitée de la société humaine, les eschatologies immanentes,
l’attitude instrumentale à l’égard de la vie individuelle. Je tâcherai de
m’expliquer un peu mieux.
La fonction du phénomène du sacré dans notre culture
consistait, entre autres, en ceci : toutes les distinctions fondamentales de la
vie humaine, toutes les formes majeures de l’activité ont été affectées d’une
signification additionnelle, impossible à justifier par la seule observation
empirique. Le sens sacré a été attribué à la mort et à la naissance, au mariage
et à la différence des sexes, à l’échelle des âges et des générations, au
travail et à l’art, à la guerre et à la paix, au crime et au châtiment, aux
professions. Inutile de spéculer maintenant sur ce que fut l’origine de cette
signification additionnelle dont les formes fondamentales de la vie profane ont
été pourvues. Quelle qu’en ait été l’origine, le sacré a fourni à la société un
système de signes destiné non simplement à identifier les phénomènes, mais à
leur conférer une valeur, valeur propre à chacun de ces phénomènes, en les
liant chacun à un ordre différent, inaccessible à la perception directe. Les
signes du sacré ajoutaient, pour ainsi dire, le poids de l’ineffable à chaque
forme donnée de la vie sociale. Que le sacré ait ainsi joué un rôle
conservateur, nul doute. L’ordre sacré, qui englobait les réalités profanes,
n’avait cessé de produire, implicitement ou explicitement, le message qui
déclarait : « Il en est ainsi, et il ne peut en être autrement. » Il affirmait
et stabilisait tout simplement la structure de la société, ses articulations,
son système de formes, donc nécessairement aussi ses injustices, ses
privilèges, ses instruments institutionnalisés d’oppression. Il est vain de se
demander comment l’ordre sacré imposé à la vie profane peut être maintenu sans
que soit maintenue sa force conservatrice.
Cette force ne lui sera jamais ôtée. La question est plutôt de
savoir comment la société humaine peut survivre sans la présence de forces
conservatrices, c’est-à-dire sans la tension perpétuelle entre la structure et
le développement. Cette tension est propre à la vie tout court, et si elle
devait être une fois écartée, il y a tout lieu de croire que cela signifierait
soit la mort par stagnation (au cas où seules les forces de conservation
resteraient à l’œuvre) soit la mort par éclatement (au cas où les forces de
transformation resteraient seules en jeu, dans le vide structurel).
C’est la façon la plus abstraite dont on peut poser la question
du dépérissement du sacré. Nous vivons dans un monde où toutes les formes et
toutes les distinctions héritées subissent des attaques violentes, au nom d’un
idéal d’homogénéité totale et par le moyen d’équations vagues d’après
lesquelles toute différence veut dire hiérarchie, toute hiérarchie veut dire
oppression – l’inverse exact, le pôle symétrique des vieilles équations
conservatrices qui réduisaient l’oppression à la hiérarchie et la hiérarchie à
la différence. Nous avons parfois l’impression que tous les signes et tous les
mots qui formaient notre réseau conceptuel de base, et qui mettaient à notre
disposition un système de distinctions rudimentaires, s’écroulent sous nos yeux
: c’est comme si toutes les barrières entre les notions opposées s’effaçaient
au fur et à mesure.
Plus de distinction nette, dans la vie politique, entre la
guerre et la paix, entre la souveraineté et la servitude, entre l’invasion et
la libération, entre l’égalité et le despotisme; plus de distinction
incontestable entre le bourreau et la victime, entre l’homme et la femme, entre
les générations, entre le crime et l’héroïsme, entre la loi et la violence
arbitraire, entre la victoire et la défaite, entre la gauche et la droite,
entre la raison et la folie, entre le médecin et le patient, entre le maître et
le disciple, entre l’art et la bouffonnerie, entre la science et l’ignorance.
D’un monde où tous ces mots dégageaient et identifiaient certains objets,
qualités et situations bien définis, groupés en paires opposées, nous sommes
passés à un autre monde où les oppositions et les classifications les plus
importantes ont cessé d’avoir cours. Il est facile de citer des exemples précis
de ce curieux éclatement des concepts; ils existent d’ailleurs en abondance et
sont universellement connus.
Mentionnons, au hasard, dans certains courants de la
psychiatrie, les efforts grotesques pour présenter le concept même de maladie
mentale comme l’instrument d’une oppression épouvantable exercée par les
médecins sur de prétendus malades; mentionnons les efforts en vue de nier
l’idée même de la profession médicale, considérée comme l’expression d’une
hiérarchie intolérable; ou la force avec laquelle l’effacement de l’identité de
l’homme et de la femme est désespérément cherché dans certaines formes du «
mouvement de libération des femmes » et dans les modes juvéniles; ou les
idéologies de la déscolarisation, visant non pas à la réforme de l’école mais à
sa suppression globale, vu que la différence entre l’enseignant et l’enseigné
n’est qu’une supercherie inventée par la société oppressive; ou les mouvements
se réclamant (à tort) du marxisme, qui prêchent le banditisme commun et le
pillage des individus comme moyens de remédier aux inégalités sociales; ou ceux
qui se réclament (à plus juste titre) du marxisme pour constater que, puisque
la guerre n’est que la continuation de la politique, la différence entre la
politique de guerre et la politique de paix n’est qu’une différence entre deux
techniques auxquelles il serait ridicule d’attribuer des valeurs morales
additionnelles; argumentation qui se poursuit en déclarant que, puisque la loi
n’est rien d’autre qu’un instrument d’oppression de classe, il n’y a pas de
différence importante, sauf dans la technique, entre la légalité et la
violence.
Je suis loin de maintenir que cette décomposition des concepts
trouve sa source principale dans le domaine politique. Il y a plutôt lieu de
croire que ce sont les idéologies politiques qui expriment, à leur façon, une
tendance plus générale. La passion de détruire la forme et d’effacer les
frontières s’est manifestée dans la peinture, la musique et la littérature,
sans qu’on puisse lui attribuer une inspiration politique distincte, et sans
rapport direct avec les tendances analogues qui se faisaient jour dans la
philosophie, dans le comportement sexuel, dans les Églises, dans la théologie
et dans les conduites vestimentaires. Bien sûr, je ne tiens pas à exagérer
l’importance de tous ces mouvements; certains d’entre eux ne sont que des
extravagances passagères.
Il convient toutefois d’y prêter attention, moins en raison de
leurs dimensions que de leur nombre, de la convergence des tendances et de la
faiblesse de la résistance qu’ils rencontrent.
C’est là un plaidoyer pour l’esprit conservateur, je suis loin
de le nier.
Mais – réserve importante – il s’agit d’un esprit conservateur
sous condition, conscient non seulement de sa propre nécessité, mais aussi de
la nécessité de ce qui s’oppose à lui. Il sait, par conséquent – ce que son
adversaire est rarement prêt à reconnaître –, que la tension entre la rigidité
de la structure et les forces de transformation, entre la tradition et la
critique, constitue la condition même de la vie humaine. Et ceci ne signifie
nullement que nous sommes ou que nous serons jamais en possession d’une balance
ou d’un instrument de synthèse qui nous permettraient de peser et de doser les
forces opposées, donc finalement d’assurer leur harmonie et d’écarter la
tension. Non, ces forces ne peuvent agir qu’en tant qu’opposées, dans le
conflit et non dans la coopération.
L’esprit conservateur se réduirait à une satisfaction vaine et
vide s’il n’était constamment soupçonneux envers soi-même, et s’il ne se
rappelait à quel point il fut, il est et il pourra toujours être utilisé pour
l’autodéfense du privilège social irrationnel – et ceci non par suite de
circonstances contingentes ou d’abus occasionnels, mais par la nature même de
l’esprit conservateur. Nous parlons d’un esprit conservateur qui sait faire la
différence entre le conservatisme des grands bureaucrates et celui des paysans,
de même qu’il sait reconnaître la différence entre la révolte des affamés ou
d’une nation en esclavage et le révolutionnarisme purement cérébral reflétant
le vide émotionnel.
En effet, le sacré n’a pas pour seule fonction de stabiliser
les distinctions fondamentales de la culture en les douant d’un sens
additionnel que l’on ne puise que dans l’autorité de la tradition. Faire la
distinction entre le sacré et le profane, c’est déjà nier l’autonomie totale de
l’ordre profane, et c’est reconnaître les limites de son perfectionnement. Le
profane ayant été défini en opposition au sacré, son imperfection est reconnue
comme intrinsèque et, dans une certaine mesure, comme incurable. Quand
s’évapore le sens sacré des qualités de la culture, le sens tout court
s’évapore. Avec la disparition du sacré, qui imposait des limites à la
perfectibilité du profane, l’une des plus dangereuses illusions de notre
civilisation ne tarde pas à se répandre : l’illusion que les transformations de
la vie humaine ne connaissent pas de bornes, que la société est « en principe »
parfaitement malléable et que nier cette malléabilité et cette perfectibilité,
c’est nier l’autonomie totale de l’homme, donc nier l’homme même. Cette
illusion est non seulement folle, mais ne peut se terminer que dans un
désastreux désespoir. La chimère nietzschéenne ou sartrienne, tellement
répandue parmi nous, selon laquelle l’homme peut se libérer totalement, se
libérer de tout – de toute la tradition et de tout sens préexistant– et qui
proclame que tout sens se laisse décréter selon une volonté ou un caprice
arbitraires, cette chimère, loin d’ouvrir à l’homme la perspective de
l’autoconstitution divine, le suspend dans la nuit.
Or dans cette nuit où tout est également bon, tout est, aussi
bien, également indifférent. Croire que je suis le créateur tout-puissant de
tout sens possible, c’est croire que je n’ai aucune raison pour créer quoi que
ce soit. Mais c’est une croyance qui ne se laisse pas admettre de bonne foi, et
qui ne peut que produire une fuite enragée du néant vers le néant. Être
totalement libre à l’égard du sens, être libre de toute pression de la
tradition, c’est se situer dans le vide, donc éclater tout simplement. Et le
sens ne vient que du sacré, parce qu’aucune recherche empirique ne peut le
produire. L’utopie de l’autonomie parfaite de l’homme et l’espoir de la
perfectibilité illimitée sont peut-être les outils de suicide les plus
efficaces que la culture humaine ait inventés. Refuser le sacré, c’est refuser
les limites de l’homme et c’est aussi refuser le mal, puisque le sacré se
découvre à travers le péché, l’imperfection, le mal, et que le mal, à son tour,
ne s’identifie qu’à travers le sacré. Dire que le mal est contingent, c’est
dire qu’il n’y a pas de mal, donc que nous n’avons pas besoin d’un sens qui
s’impose en tant que sens déjà constitué, obligatoire.
Mais dire cela, c’est dire aussi que nous n’avons, pour
décréter le sens, d’autres moyens que nos impulsions innées; c’est donc ou bien
partager la confiance enfantine des vieux anarchistes dans la bonté naturelle
de l’homme, ou bien admettre que l’homme s’affirme seulement lorsqu’il
redevient ce qu’il était avant la culture, par conséquent qu’il ne s’affirme
que comme animal non domestiqué. Ainsi, le dernier mot de l’idéal de la
libération totale, c’est la sanction apportée à la force et à la violence;
finalement donc, c’est le consentement au despotisme et à la destruction de la
culture.
S’il est vrai que pour rendre la société plus tolérable, il
faut croire qu’elle se laisse améliorer, il est vrai aussi qu’il faut qu’il y
ait toujours des gens qui pensent au prix payé pour chaque pas accompli dans ce
qu’on appelle le progrès. L’ordre du sacré, c’est aussi la sensibilité au mal –
seul système de référence qui permette de révéler ce
prix à payer, et qui oblige à se
demander s’il n’est pas exorbitant.
La religion, c’est la façon dont l’homme accepte sa vie comme
défaite inévitable. Qu’elle ne soit pas une défaite inévitable, on ne peut le
prétendre que de mauvaise foi. Il est possible, bien sûr, de disperser sa vie
dans la contingence du jour; mais, quand bien même on se livrerait à cette
dispersion, la vie ne serait que le désir désespéré et incessant de vivre, et
finalement le regret de ne pas avoir vécu. Accepter la vie, et en même temps
l’accepter comme une défaite, cela n’est possible qu’à la condition d’admettre
un sens qui ne soit pas totalement immanent à l’histoire humaine, c’est-à-dire
à la condition d’admettre l’ordre du sacré. Dans un monde hypothétique d’où le
sacré aurait été balayé, il ne resterait que deux éventualités : ou bien le
phantasme vain, et se connaissant comme tel, ou bien la satisfaction immédiate
s’épuisant en elle-même. Il n’y aurait que le choix proposé par Baudelaire :
les amants des prostituées et les amants des nuées; ceux qui ne connaissent que
la satisfaction du moment et sont, par conséquent, méprisables et ceux qui se
perdent dans l’imagination oisive et le sont par conséquent aussi. Tout alors
est méprisable, et voilà tout. Et la conscience affranchie du sacré le sait,
même si elle se le cache.
[*]
Extrait de la conférence prononcée le 10 septembre1973 et
publiée dans
Le Besoin religieux
(Rencontres internationales de Genève), La Baconnière, Neuchâtel, 1974 (p.
13-27).