2003
Revue du Mauss
Dossier : Qu'est ce que le religieux? / B) Credo (Ad majorem gloriam Durkheim)
Les hommes peuvent-ils se passer de toute religion ?
Coup
d’œil sur les tribulations du religieux en Occident depuis trois
siècles
Lucien Scubla
« Le sacré, c’est tout ce qui maîtrise l’homme d’autant plus
sûrement que l’homme se croit plus capable de le maîtriser. »
René GIRARD [ 1972, p. 52].
Qu’à titre individuel les hommes puissent se passer de
religion, cela semble en Occident, et depuis longtemps, une évidence criante,
même si quelques esprits forts, et non des moindres, se montrent plus
circonspects. On raconte que Hume, reçu chez le baron d’Holbach, lui confia
avec malice n’avoir peut-être encore jamais rencontré un seul homme
parfaitement athée, et que son hôte crut le déniaiser en lui répondant : «
Mais, cher ami, vous en voyez ici une vingtaine autour de cette table ! »
Admettons, pour le moment, le point de vue du baron ou plutôt constatons que,
sous nos cieux au moins, il tend à devenir majoritaire. Mais, à supposer que
les individus puissent facilement se soustraire à toute obédience religieuse,
qu’en est-il des sociétés humaines ?
Les phénomènes religieux étant, par nature, des phénomènes
publics, c’est en effet d’abord sous un angle collectif que la question doit
être abordée. Il n’y a pas, à proprement parler, de religion privée. C’est un
point essentiel que même un auteur aussi réducteur que Freud avait bien compris
lorsqu’au lieu de décrire la religion comme une névrose universelle,
c’est-à-dire un trouble individuel agrandi à la dimension de l’humanité, il
définissait la névrose obsessionnelle comme une « religion déformée »,
c’est-à-dire une « formation asociale » qui cherche « à réaliser avec des
moyens particuliers ce que la société réalise par le travail collectif »
[Freud, 1968, p. 88]. On ne saurait mieux reconnaître que la religion est avant
tout une institution. L’auteur de Totem et
Tabou avait, on le sait, de bonnes lectures – Tylor, Robertson
Smith, Frazer, Durkheim, entre autres – auxquelles il est toujours bon de se
reporter, ne serait-ce que pour baliser le champ de notre enquête.
Qu’est-ce, en effet, qu’une religion ? Comme l’ont montré les
fondateurs de l’anthropologie, dont Durkheim résume la leçon, un système
d’interdits et de rites collectifs, impliquant une séparation tranchée entre
des choses profanes et des choses sacrées qui, sous diverses formes, semble
avoir une extension universelle :
« Ce qui est caractéristique du phénomène religieux, c’est
qu’il suppose toujours une division bipartite de l’univers connu et
connaissable en deux genres qui comprennent tout ce qui existe, mais qui
s’excluent mutuellement.
Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et
isolent; les choses profanes, celles auxquelles ces interdits s’appliquent et
qui doivent rester à distance des premières. Les croyances religieuses sont des
représentations qui expriment la nature des choses sacrées et les rapports
qu’elles soutiennent soit les unes avec les autres, soit avec les choses
profanes. Enfin, les rites sont des règles de conduite qui prescrivent comment
l’homme doit se comporter avec les choses sacrées » [Durkheim, 1912, p.
36].
De manière plus ramassée, Durkheim définit une religion comme
un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses
sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent
en une même communauté, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent [
ibid., p. 65].
Sans être absolument parfaites, ces définitions restent une
excellente base de travail. Elles n’ont pas été dépassées par on ne sait quel «
progrès de la science ». Ceux qui les contestent ne les ont pas réfutées et ne
proposent rien à la place. On peut seulement leur reprocher une formulation
encore trop marquée par une conception intellectualiste et subjectiviste du
fait religieux, propre au monde moderne, qui tend à le réduire à des croyances
auxquelles les individus seraient susceptibles d’adhérer ou non. Comme
Robertson Smith a été un des premiers à s’en aviser, dans la plupart des
religions, il n’y a d’autres croyances ou dogmes que d’accomplir les rites et
de respecter les interdits traditionnels. Les mythes et les théologies, qui
parfois accompagnent et justifient ces rites et interdits, sont des
élaborations secondaires. Une religion, c’est d’abord un ensemble de pratiques
cérémonielles et de prohibitions partagées. Par ailleurs, une communauté
religieuse n’est pas, dans son principe, un club auquel il serait loisible ou
non d’appartenir, c’est un groupe lié par un réseau de prescriptions positives
ou négatives auxquelles les individus sont d’entrée de jeu assujettis. Bref, en
termes durkheimiens, le fait religieux, comme tout fait social, est collectif
et coercitif.
Cela posé, on pourrait dire que l’histoire des idées fait
apparaître quatre conceptions possibles de la coercition religieuse. On peut y
voir l’autorité légitime de puissances transcendantes dont les hommes seraient
tributaires.
C’est le point de vue traditionnel des fidèles qui s’accompagne
ipso facto de la croyance au caractère
immuable de la subordination religieuse. On peut, à l’inverse, y voir une
contrainte arbitraire, exercée par des hommes avides de pouvoir qui dominent
leurs semblables en prétendant agir au nom de puissances transcendantes,
réelles ou imaginaires. C’est la thèse du complot des prêtres, chère à la
philosophie des Lumières, qui conçoit la religion comme une fiction et une
imposture, que les esprits éclairés doivent combattre et anéantir. On peut
encore voir la soumission des hommes à des entités supposées extérieures comme
le reflet de rapports de domination d’une classe sur une autre à l’intérieur de
la société, et un moyen secondaire de renforcer cette domination. C’est la
thèse marxiste, qui conçoit le monde religieux non plus comme une réalité
propre, ou une simple fiction, mais comme une illusion nécessaire dont la
disparition exigera un « long et douloureux développement » des sociétés
humaines. Enfin, on peut concevoir la coercition religieuse comme due à un
processus d’autoconstitution et d’autorégulation des sociétés humaines,
échappant en grande partie aux individus qui en sont les acteurs. C’est la
thèse de Durkheim, que des travaux plus récents sont venus renforcer et
préciser, selon laquelle le religieux serait, parmi les hommes, le système
générateur et peut-être aussi le noyau constitutif de toute entité collective
stable, à défaut de quoi elle se réduirait à un agrégat erratique d’individus
ou de groupuscules.
Nous allons regarder d’un peu plus près chacun de ces points de
vue, en essayant de montrer que le dernier est celui pour lequel on possède les
arguments les plus probants.
LA RELIGION DES LUMIÈRES OU LA NAÏVETÉ DES
DÉMYSTIFICATEURS
Comme nous abordons d’entrée de jeu la question dans une
perspective anthropologique, nous ne nous attarderons pas sur le premier point
de vue, celui de l’origine transcendante du religieux. Remarquons toutefois que
ce point de vue est bien loin d’être méprisable. C’est, pourrait-on dire en
termes pascaliens, celui du peuple qui « a les opinions saines », quoiqu’il
mette souvent la vérité « où elle n’est pas » ( Pensées, n° 324,328,335). Les hommes se sont
presque toujours et partout sentis liés à des puissances extérieures. Le
discours religieux traditionnel décrit bien ce sentiment universel, il a
seulement tort d’ériger en absolu la forme particulière qu’il revêt ici ou là.
Mais cette erreur est vénielle. La variété des manifestations religieuses et
même l’étrangeté de certaines d’entre elles – par exemple, la divinisation de
la fièvre, de la peste ou de la guerre –, loin de les discréditer toutes, sont
plutôt le signe d’un ancrage nécessaire de l’humain dans le suprahumain (
Pensées, n°425).
Chacune d’elles témoigne d’une pareille exigence, quoique de
façon obscure, comme la conscience religieuse a souvent la sagesse de le
confesser.
Tout à l’opposé, la philosophie des Lumières s’imagine déjà
connaître les principes les plus généraux qui gouvernent l’ensemble des
phénomènes naturels et sociaux, et elle les croit accessibles à tous les
hommes. Ce serait seulement leur ignorance de fait par le plus grand nombre qui
rendrait possible l’imposture religieuse, laquelle consisterait à entretenir
cette ignorance à des fins d’asservissement. Pour libérer les esprits de la
servitude religieuse, il suffirait donc de s’emparer du pouvoir intellectuel et
de dissiper les ténèbres, qui la favorisent, à l’aide des lumières de la
raison. D’où ces énormes machines de guerre que, dans l’Europe du
XVIIIe siècle, les esprits éclairés dressent un peu
partout contre le magistère des Églises. Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, on peut
lire, par exemple, à l’article « Prêtres », les lignes suivantes :
« Il est doux de dominer ses semblables; les prêtres surent
mettre à profit la
haute opinion qu’ils avaient fait naître [de leurs pouvoirs]
dans l’esprit de
leurs concitoyens; ils prétendirent que les dieux se
manifestaient à eux; ils
annoncèrent leurs décrets; ils prescrivirent ce qu’il fallait
croire et ce qu’il
fallait rejeter; ils fixèrent ce qui plaisait ou déplaisait à
la divinité; ils rendirent
des oracles; ils prédirent l’avenir à l’homme inquiet et
curieux, ils le firent
trembler par la crainte des châtiments dont les dieux irrités
menaçaient les
téméraires qui osaient douter de leur mission ou discuter
leur doctrine.
Pour établir plus sûrement leur empire, ils peignirent les
dieux comme
cruels, vindicatifs, implacables :ils introduisirent des
cérémonies, des initiations,
des mystères, dont l’atrocité pût nourrir dans les hommes
cette sombre
mélancolie, si favorable à l’empire du fanatisme; alors le
sang humain coule
à grands flots sur les autels, les peuples subjugués par la
crainte et enivrés de
superstition ne crurent jamais payer trop chèrement la
bienveillance céleste :
les mères livrèrent d’un œil sec leurs tendres enfants aux
flammes dévorantes;
des milliers de victimes humaines tombèrent sous le couteau
des sacrificateurs;
on se soumit à une multitude de pratiques et les
superstitions les plus absurdes
achevèrent d’étendre et d’affermir leur puissance. »
Ce réquisitoire repose sur des observations très justes.
L’existence d’un lien étroit entre le pouvoir et le sacré, la place de choix
occupée par les rites sacrificiels, et leur ressemblance troublante avec des
meurtres, sont des faits dont l’anthropologie reconnaîtra plus tard
l’importance. La manipulation du sacré à des fins diverses est tout aussi
indéniable, mais, loin d’expliquer la présence du religieux parmi les hommes,
la suppose. L’existence d’escroqueries ou d’abus de pouvoir commis par des
policiers ne permet pas de conclure que la police est une association de
malfaiteurs. De même, les forfaits commis sous couvert de religion n’impliquent
pas que le religieux soit, dans son principe, une imposture.
Le « philosophe » doutera de la pertinence de cette
comparaison, car il croit savoir ce qui distingue l’institution religieuse de
toutes les autres. Il croit disposer d’une pierre de touche, qu’il nomme la
raison, pour faire le tri entre la nature et la convention, entre conventions
utiles et conventions nuisibles, et même pour reconstruire toute la société à
partir de principes « naturels » et « rationnels ». À cette aune, les religions
instituées apparaissent comme des montages artificiels et nocifs, ou au mieux
insignifiants, que les lumières de la raison doivent faire disparaître, pour
laisser place soit à une « religion naturelle », sans dogmes ni rites et
dépouillée de tout culte extérieur, soit à l’agnosticisme ou à l’athéisme le
plus franc. La religion est ainsi réduite à une affaire d’opinion, de croyance
subjective, et cette conception est devenue une idée rectrice de la conscience
moderne. Elle inspire aussi bien la politique agressive de déchristianisation
conduite par la Révolution française que la pratique tolérante de la
V
e République qui « respecte toutes les croyances »
(Constitution de 1958, art. 2), c’est-à-dire ne reconnaît en fait aucune
religion
[1], mais
seulement la liberté d’opinion des individus.
La messe serait-elle dite ? L’existence d’États laïques, comme
la République française, ne serait-elle pas une preuve suffisante que l’idéal
des Lumières est devenu réalité et que les sociétés, comme les individus,
peuvent se passer de toute religion ? Pour ne pas refermer trop vite le
dossier, il faut d’abord remarquer combien le XVIIIe
siècle éclairé, qui entend démystifier le peuple, et le libérer de la
superstition, fait preuve de présomption et de légèreté en s’attribuant des
pouvoirs exorbitants et en réduisant à rien la dimension institutionnelle du
religieux.
Sa conception de la raison, à laquelle Kant a tenté de donner
ses lettres de noblesse, ne résiste pas à l’examen. Ou bien on attribue à la
raison humaine le pouvoir de « consulter », comme disait Malebranche, une
Raison universelle transcendante, et il lui est alors possible d’être juge de
toutes choses, c’est-à-dire des fins comme des moyens. Ou bien on lui refuse ce
pouvoir, parce que l’on tient le Verbe divin pour inaccessible ou imaginaire,
et la raison – comme des auteurs aussi différents que Pascal, Hobbes et Hume
l’ont montré– est seulement le pouvoir de raisonner, c’est-à-dire de relier
correctement les uns aux autres principes et conséquences, causes et effets,
moyens et fins.
Il n’y a pas de tierce solution. Contrairement à ce que la
philosophie scolaire et universitaire feint de croire, Kant n’a pas réfuté
Hume. La raison nous fournit des « impératifs hypothétiques », mais nul «
impératif catégorique ». La Raison (
Vernunft), que la philosophie critique croit
pouvoir distinguer de l’entendement (
Verstand), n’est jamais qu’une version laïcisée
du Verbe divin de Malebranche, comme le sentiment du respect une variante
éthique et le sentiment du sublime une variante esthétique du sentiment du
sacré
[2].
Rationnel signifie cohérent. Il est contraire à la raison de
nier que p implique
p, ou de vouloir la fin sans vouloir
les moyens. « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du
monde entier à une égratignure de mon doigt » (Hume,
Traité de la nature humaine, II, III,
3). Ce peut être le seul moyen possible d’éviter la douleur. Reléguer les rites
religieux du côté de l’irrationnel est soit prématuré, car ils pourraient avoir
une fonction non encore décelée, soit dépourvu de sens, car comment un rite, en
tant que tel, serait-il incohérent ? Dire que le sacrifice est choquant pour la
raison est impropre. Il choque notre sensibilité, et plus précisément, à en
croire Nietzsche, une sensibilité rendue malade par plusieurssiècles de
christianisme.
En fait, la critique « rationaliste » des religions manque donc
de rigueur philosophique, tout comme elle ignore ce qu’elle doit, malgré elle,
à certaines d’entre elles. Elle fait du religieux soit une exploitation sans
mystère de la faiblesse humaine, soit un phénomène opaque qu’elle rejette sans
bien l’analyser. Le siècle des Lumières a surtout une importance sociologique.
Il donne aux « demi-habiles » (Pascal,
Pensées, n° 337), qui « font les entendus [… ]
et jugent mal de tout » (
Pensées,
n°337; voiraussi n°324), le pouvoir de donner le ton et de dire la norme. Même
les plus grands esprits n’échappent pas à l’air du temps. Montesquieu, si
clairvoyant par ailleurs, croit pouvoir réduire la religion des Romains à un
simple montage politique– contre toute vraisemblance, dira Fustel de Coulanges,
dans une page que nous examinerons plus loin. Hume, qui est sans doute le plus
grand philosophe de sonsiècle, voit bien la naïveté des rationalistes, leur
propension à faire de la Raison, simple pouvoir de distinguer le vrai du faux,
un dieu omniscient et tout-puissant, juge du bien et du mal, et maître absolu
des passions (
Traité de la nature
humaine, II, III, 3; III, I, 1). Par ailleurs, il dénonce les
faiblesses des théories contractualistes de la société, en vogue à son époque,
qui croient pouvoir asseoir l’autorité politique sur le consentement des
individus
[3]. Mais, s’il
est sensible au poids politique des institutions, leur composante religieuse
semble lui échapper totalement. Pour lui, le problème religieux reste un
problème intellectuel. Ses
Dialogues sur la
religion naturelle révèlent la puissance dialectique d’un esprit
supérieur. Mais son
Histoire naturelle de la
religion, concluant que « l’ignorance est la mère de la dévotion »,
ne s’élève guère au-dessus des productions de son temps, malgré quelques
notations piquantes ici ou là. Il est banal de condamner le sacrifice humain
comme une « superstition impie » dont « la plupart des nations se sont rendues
coupables ».
Il l’est moins de noter, à ce propos, que la coutume du roi du
bois de Nemi s’accorde mal avec la théorie dominante du complot des prêtres. «
Celui qui, dans le temple de Diane, situé à Aricie près de Rome, tuait le
prêtre en fonction avait légalement le droit d’être installé comme son
successeur. Très singulière institution ! Car, si barbares et sanglantes que
soient les superstitions ordinaires pour les laïcs, elles tournent
habituellement à l’avantage de l’ordre sacré » [Hume, 1989, p. 74-75]. Cette
institution paradoxale, dont Frazer allait montrer, dans son
Rameau d’or, le caractère
prototypique, mais contre laquelle les Lumières écossaises elles-mêmes viennent
achopper, montre bien que le phénomène religieux échappe à la philosophie
duXVIIIe siècle.
Seul Rousseau, toujours en porte-à-faux avec l’esprit du temps,
laisse entendre, par moments, une autre voix. Malgré la pression ambiante, il
écarte, au moment de publier, les pages sur l’imposture religieuse qu’il avait
rédigées pour le Deuxième Discours.
Inversement, il ajoute in extremis au
Contrat social l’important chapitre
sur la religion civile.
LES PHILOSOPHES DU XIXe SIÈCLE OU LA RELIGION DE NOUVEAU BONNE À
PENSER
Il faut cependant attendre le XIXe siècle
pour assister à un véritable changement de ton. Tout se passe comme si la
Révolution française avait été suivie par une révolution intellectuelle de la
conscience européenne. En effet, le phénomène est général. Philosophes,
historiens, précurseurs ou fondateurs de l’anthropologie et de la sociologie
scientifiques s’accordent à réhabiliter le religieux, sinon comme pratique, du
moins comme objet digne d’être pensé et non simplement combattu et relégué du
côté des superstitions. Même pour ceux qui rangent la religion sous la
catégorie de l’illusion, il s’agit encore d’une illusion naturelle et durable,
non d’un épiphénomène sans réalité propre.
D’où vient ce changement de perspective et, pour ainsi dire,
cette clairvoyance commune, qui fait suite à l’aveuglement non moins général
des Lumières ? Sans doute de la Révolution elle-même, qui a mis en défaut
certaines conceptions sommaires du lien social et révélé une articulation
inattendue du politique et du religieux. Comme le dira Tocqueville (
L’Ancien Régime et la Révolution, I,
3), cette révolution politique a procédé à la manière des révolutions
religieuses, en retrouvant, ajouterons-nous, les formes originairement
sacrificielles de toute religion. La Convention n’organise pas seulement la
république et la déchristianisation, elle institue un culte de la déesse
Raison, puis de l’Être suprême. À la manière d’une religion, elle instaure une
nouvelle ère et fonde un nouveau calendrier. Elle institue de nouveaux rites et
de nouvelles fêtes, non seulement pastorales, mais sanguinaires. Car ces
nouveautés ne sont pas originales, mais retournent à l’origine. À nouveau, les
dieux ont soif. La Nation exige sans cesse de nouveaux serments et voue à la
mort de nouveaux parjures. Elle devient une valeur sacrée, réclamant de
nouveaux sacrifices humains. Accident de l’histoire ou trait permanent des
actes fondateurs ? Nous aurons l’occasion d’y revenir.
Qu’ils interprètent l’histoire du genre humain en termes de
progrès, comme Hegel, Marx ou Comte, ou en termes de décadence à l’instar de
Nietzsche, les philosophes du XIXe siècle reconnaissent,
bon gré, mal gré, une place éminente aux phénomènes religieux. Marx lui-même
n’est pas moins sévère à l’égard du matérialisme vulgaire que de l’idéalisme
hégélien. En remettant la dialectique sur ses pieds, il relègue le religieux au
rang de superstructure, mais il lui reconnaît cependant une fonction propre.
Bien qu’elle promette aux hommes un « bonheur illusoire », la religion n’est
pas totalement imaginaire. Elle est « à la fois l’expression de la misère
réelle et la protestation contre la misère réelle » (
Critique de la philosophie du droit de
Hegel). Elle n’est donc ni un artifice ni un simple auxiliaire de
l’aliénation économique.
En tant que reflet du monde réel (
Le Capital, I, I, 1), elle est aussi
durable que le monde qu’elle exprime et qu’elle conteste. Seule donc une
transformation radicale de ce monde pourra, à très long terme, mettre fin à son
empire.
Chez Marx, toutefois, comme dans la philosophie des Lumières,
la religion demeure une construction intellectuelle chimérique, une idéologie
déterminée et non déterminante. Même si elle invite à la transformation du
monde, elle n’en constitue pas le moteur. Au contraire, Hegel et Nietzsche
attribuent aux forces religieuses, et plus particulièrement au christianisme,
la genèse même du monde moderne. C’est le christianisme qui le premier, dit
Hegel, a conçu les hommes comme étant tous également libres. L’histoire du
monde occidental est la réalisation effective de cette idée, l’accomplissement
dans les mœurs et les institutions de ce que le christianisme avait seulement
effectué dans l’élément de la pensée. Aussi le dernier mot n’appartient-il pas
à la religion. En montrant que le travail historique aboutit à l’État moderne
et que, avec son avènement, tout est accompli, la philosophie hégélienne
achève, dans tous les sens du terme, l’œuvre du christianisme. Tout se passe
comme si la vérité religieuse, définie comme « la conscience de soi de l’esprit
d’un peuple », était seulement l’expression provisoire de vérités plus hautes
et n’avait plus de raison d’être une fois atteinte la rationalité politique et
philosophique.
Nietzsche n’analyse pas le religieux en termes de degrés de
conscience mais de rapports de force, et le christianisme lui paraît moins le
chantre de la liberté que celui de l’égalité. Même si la dynamique religieuse
n’est plus pour lui ascensionnelle mais régressive, elle demeure plus que
jamais le principal facteur de toutes les grandes mutations culturelles.
L’histoire des religions donne son impulsion et son style à toute l’histoire de
l’humanité. C’est celle du renversement, de plus en plus marqué, de la
hiérarchie des valeurs, et du triomphe, de plus en plus complet, des forces
réactives – celles des faibles, mues par le ressentiment et la négation de la
vie – sur les forces actives – celles des forts, caractérisées par
l’affirmation libre et joyeuse de soi. La Généalogie de la morale (I, 6) décrit ce long
processus de dégradation, amorcé par la caste sacerdotale des brahmanes, qui
place la pureté rituelle au-dessus des valeurs viriles de l’aristocratie
guerrière. Les juifs font un pas de plus en renversant l’équation originelle,
qui identifiait « noble » et « puissant » avec « bon » et « aimé des dieux ».
Ils affirment, tout au rebours, que seuls les petits et les faibles sont bons
et pieux, tandis que les grands et les forts sont méchants et impies (I, 7). Le
christianisme transmue cette haine judaïque des puissants en amour universel
des misérables et des réprouvés (I, 8). Mais il s’agit d’une nouvelle victoire
de la Judée (I, 16), d’un renforcement de ce que les Juifs ont osé et obtenu la
première fois. À chaque étape du processus – chrétiens contre juifs,
protestants contre catholiques, libres penseurs contre chrétiens, républicains
contre monarchistes, socialistes contre libéraux, anarchistes contre
socialistes, etc. –, la « morale des esclaves » l’emporte un peu plus sur celle
des maîtres ( 1,9; Par-delà le bien et le
mal, 202,260). Les nouveaux venus ne s’opposent jamais à leurs
prédécesseurs que pour mieux aggraver leur besogne de nivellement. « Qui de
nous voudrait être libre penseur si l’Église n’existait pas ? L’Église nous
répugne, mais non pas son poison [… ]
Mettez de côté l’Église, et nous aimerons aussi le poison » (
La Généalogie de la morale,
1,9).
Ainsi raisonnent les adeptes du « progrès ». On comprend, dès
lors, que, tout en combattant le renversement des valeurs accompli par le
judaïsme et le christianisme, Nietzsche soit infiniment plus dur à l’égard de
leurs adversaires.
Contre les « braillards antisémites », qu’il déteste par-dessus
tout, il se fait l’avocat des vertus morales et intellectuelles du peuple juif
( Par-delà le bien et le mal, 250,251;
La Généalogie de la morale, II, 11;
Le Gai Savoir, 348).
Contre la « jacquerie de l’esprit » que constitue le
protestantisme, il fait un éloge vibrant de l’Église, « institution plus
noble que l’État » (
Le Gai Savoir, 358). Esprit libre, il
n’a que mépris pour les « libres penseurs », aveugles au fait que les « idées
modernes » dont ils sont les zélateurs sont seulement des idées chrétiennes
vulgarisées, n’ayant même plus le garde-fou de la tutelle ecclésiastique : de «
vieilles vertus chrétiennes devenues folles », selon le mot célèbre de
Chesterton [ 1984, p. 44] qu’il aurait pu faire sien.
Nietzsche voit très bien – et c’est essentiel pour notre propos
– que le monde moderne a été façonné par le christianisme, et qu’il est
indéchiffrable sans les valeurs chrétiennes qui en constituent les
soubassements, même si ceux qui en sont tributaires feignent de les ignorer ou
de les renier. Comme le dira encore Chesterton [ 1979, p. 158-159], « tout dans
le monde moderne est d’origine chrétienne, tout, même ce qui nous paraît le
plus antichrétien.
La Révolution française est d’origine chrétienne. Le journal
est d’origine chrétienne. La science physique est d’origine chrétienne. Les
attaques contre le christianisme sont d’origine chrétienne. Il y a une seule
chose, une seule existant de nos jours, dont on puisse dire en toute vérité
qu’elle est d’origine païenne, et c’est le christianisme ».
Ces intuitions puissantes, qu’on aimerait voir reprises et
développées par nos spécialistes en sciences sociales, ne sont pas seulement le
fait d’esprits atypiques. On les retrouve, mieux étayées, chez les grands
auteurs classiques.
Tocqueville [ 1981, t. I, p. 58] par exemple, note que, par son
mode de recrutement, l’Église a contribué de manière décisive à l’avènement
d’une société égalitaire : « Le clergé ouvre ses rangs à tous, au pauvre et au
riche, au roturier et au seigneur; l’égalité commence à pénétrer par l’Église
au sein du gouvernement, et celui qui eût végété comme serf dans un éternel
esclavage se place comme prêtre au milieu des nobles, et va souvent s’asseoir
au-dessus des rois. »
De son côté, Schumpeter [ 1974, p. 361-362] relève les racines
théologiques de la doctrine classique de la démocratie : « Considérons
l’égalité.
Aussi longtemps que nous demeurons dans la zone de l’analyse
empirique, le véritable sens de ce terme reste douteux, et il n’existe aucune
justification rationnelle pour l’exalter au rang d’un postulat. Cependant le
tissu du christianisme est largement mêlé de fibres égalitaires. Le Sauveur est
mort pour racheter tous les hommes : il n’a pas fait de différence entre
individus de conditions sociales différentes. Du même coup il a apporté son
témoignage à la valeur intrinsèque de l’âme individuelle, valeur qui ne
comporte pas de gradations. Ne trouve-t-on pas là la justification – et, à mon
sens, la seule possible – de la formule démocratique : “Chacun doit compter
pour un, personne ne doit compter pour plus d’un”– justification qui imprègne
d’un sens surnaturel tels articles du credo démocratique auxquels il n’est pas
précisément facile de trouver un sens prosaïque ?»
Il ne serait pas difficile de montrer que le féminisme, par
exemple, est lui aussi d’origine chrétienne. Nous laisserons cet exercice au
lecteur.
MAÎTRES DU SOUPÇON OU NOUVEAUX PROPHÈTES ?
Avant de quitter les philosophes du XIXe
siècle pour donner la parole aux historiens et aux anthropologues, il convient
de s’arrêter sur le cas d’Auguste Comte, à la fois théoricien du social et
fondateur de religion. Plus que tout autre, le créateur du mot « sociologie » a
reconnu la prééminence des phénomènes religieux dans les sociétés humaines. La
« loi des trois états » n’énonce pas seulement le passage inexorable de l’état
théologique ou fictif à l’état scientifique ou positif, par l’intermédiaire de
l’état métaphysique ou abstrait.
Elle montre que l’état théologique constitue, au sens fort du
terme, l’enfance de l’humanité, c’est-à-dire qu’il est tout aussi nécessaire à
la formation des collectivités humaines que les premières années de la vie le
sont à la formation d’un individu. Ce n’est pas tout. Comte devait ensuite
découvrir que, indispensable aux premiers développements des sociétés, la
religion était tout autant requise, pour assurer leur fonctionnement et leur
stabilité, une fois celles-ci constituées. L’état positif ne se caractérise pas
seulement par le développement des sciences et de l’industrie, il demande une
nouvelle religion, celle de l’Humanité, dotée d’un pouvoir spirituel et propre
à enseigner aux individus leurs véritables devoirs. D’où la propension du
philosophe à se muer en prophète, puis en grand prêtre de cette religion
positive, et à créer pour elle un calendrier, des temples, des rites et un
catéchisme.
Ce tournant religieux de Comte a jeté le trouble jusque dans le
cercle de ses disciples les plus proches. On a soupçonné de folie le fondateur
de l’Église positiviste et son espoir de pouvoir prêcher bientôt à Notre-Dame
la nouvelle religion dont il croyait être le pape. Pourtant, l’auteur du
Catéchisme positiviste semble, à
certains égards, plus lucide que d’autres philosophes de sonsiècle qui sont eux
aussi, mais à leur insu, des fondateurs de religion. C’est en pleine conscience
qu’il proclame un nouveau culte et qu’il fait de la religion le couronnement de
la philosophie et le point d’aboutissement de son projet de régénérer la
société. Paradoxalement, ceux qui passeront plus tard pour des maîtres du
soupçon sont moins clairvoyants : ils se perçoivent comme théoriciens de
l’illusion religieuse, mais non comme porteurs de nouveaux espoirs religieux et
créateurs de nouveaux mythes et de nouveaux rites.
C’est pourtant ce dernier trait qui est, chez eux, dominant. «
Marx le prophète » :c’est le titre donné par Schumpeter au premier chapitre de
Capitalisme, socialisme et démocratie.
« Marx le sociologue » et « Marx l’économiste » ont droit seulement aux
chapitres suivants. Car, avant d’être une théorie scientifique,« le marxisme
est une religion », c’est-à-dire « un
système de fins dernières » donnant « un sens à la vie » et « des étalons de
référence absolus pour apprécier les événements et les actions ». Il offre à
ses fidèles « un guide » qui leur apporte « un plan de salut » et « la
révélation du mal dont doit être délivrée l’humanité » [Schumpeter, 1974, p.
21]. Le communisme combine, en effet, les espérances terrestres du messianisme
juif avec la théologie du messianisme chrétien. Il érige le prolétariat, a-t-on
pu dire, en messie du monde moderne. Ce prolétariat mythique libère l’homme de
l’aliénation pour lui faire gagner la nouvelle terre promise de la société sans
classes, tout comme le Christ libère l’homme du péché pour le faire entrer dans
le royaume de Dieu.
Il est à la fois une classe sociale particulière et une classe
universelle, tout comme le Christ est à la fois homme et Dieu. Comme le Christ
encore, il rachète l’humanité par ses souffrances.
Même les textes où Marx procède à une analyse scientifique de
la religion ont encore des accents religieux, soit qu’ils donnent à l’homme
l’espoir d’atteindre une autosuffisance divine en devenant son propre
soleil
[4], soit qu’ils
lui promettent l’avènement d’un monde transparent
[5]. Mais ce système indéniablement religieux
évite – contrairement à la religion positive de Comte– de se penser comme tel,
aussi bien chez son fondateur que chez ses adeptes.
Et c’est cela même, semble-t-il, qui contribue à son succès
dans un monde, matérialiste et désacralisé, convaincu de mettre toute sa foi
dans le progrès des sciences et des techniques.
Ce résultat a été atteint par Marx d’une part, en traduisant
avec une vigueur insurpassable ce sentiment d’être brimé et maltraité qui
constitue le comportement auto-thérapeutique d’innombrables malchanceux, et
d’autre part, en proclamant que la guérison de ces maux par le socialisme doit
être tenue pour une certitude susceptible d’être rationnellement démontrée.
Observons avec quel art suprême l’auteur réussit, en cette occurrence, à
combiner toutes ces aspirations extra-rationnelles, que la religion en déclin
laissait désormais errer çà et là comme des chiens sans maître, avec les
tendances contemporaines au rationalisme et au matérialisme, inéluctables à une
période qui ne consentait à tolérer aucune croyance dépourvue d’attributs
scientifiques ou pseudoscientifiques. Un sermon pragmatique n’aurait pas fait
impression; l’analyse du processus social n’aurait retenu l’intérêt que de
quelques spécialistes. Mais envelopper le sermon dans les formules de l’analyse
et développer l’analyse en ne perdant jamais de vue les aspirations du cœur,
telle a été la technique qui a conquis à Marx des allégeances passionnées et
qui a mis entre les mains du marxiste un atout suprême : la conviction que
l’homme que l’on est et la cause que l’on sert ne sauraient être vaincus, et
doivent finalement triompher [Schumpeter, 1974, p. 22-23].
Marx n’a pas conscience de fonder une nouvelle religion, et il
y réussit d’autant mieux qu’il se contente de donner des habits neufs à un
contenu religieux traditionnel. Comte cherche explicitement une religion
appropriée aux sociétés modernes, mais il échoue à le faire, en essayant de
glisser un contenu neuf – la religion de l’Humanité – dans des formes
traditionnelles de culte.
On retrouve, en gros, entre Nietzsche et Freud, le même type de
relation qu’entre Comte et Marx. C’est à nouveau l’esprit le moins religieux
qui forge, comme à son insu, la religion la plus adaptée à son époque.
Nietzsche ne fait pas seulement la généalogie du fait religieux. Il se présente
comme le prophète de la religion du Surhomme, dont
Ainsi parlait Zarathoustra, rédigé en
versets bibliques, est la nouvelle Écriture sainte. Mais il prêche dans le
désert. La religion du Surhomme a encore moins d’adeptes que celle de
l’Humanité. Zarathoustra est un ermite, Nietzsche un « chef sans foule
[6] », la victime d’une
autodestruction sacrificielle sans vertu fondatrice. Freud, quant à lui, croit
avoir fait une découverte comparable à celles de Copernic et de Darwin, et
inventé une thérapeutique capable de délivrer les hommes de l’illusion
religieuse et de ses remèdes imaginaires. En fait, il est, pour une bonne part,
l’inventeur d’une sorte de chamanisme adapté au monde occidental [
cf. Lévi-Strauss, 1958, chap. IX et
X], avec un nouveau rite, la cure type, et son mythe d’origine, la guérison
d’Anna O.; avec de nouvelles puissances surnaturelles et une nouvelle
théologie, celles de l’inconscient et de ses avatars, ça, moi, sur-moi, idéal
du moi, etc. Freud est aussi le chef d’un mouvement religieux, avec ses rites
initiatiques – la cure didactique et, pour ceux admis dans le premier cercle,
la remise d’une bague par le père fondateur – mais aussi ses hérésies et ses
procédures d’exclusion qui, tour à tour, menacent et refont l’unité de ce que
l’inventeur de la psychanalyse appelle lui-même sa « horde sauvage ». On
observe en effet dans celle-ci, plus directement et plus finement que dans
Totem et Tabou, les effets
structurants du meurtre collectif et de ses avatars
[7]. Le succès rapide de la psychanalyse a
des raisons analogues à celui du marxisme. Elle arrive à point nommé pour
remplir un vide aussi bien scientifique que spirituel. Les théories de
l’inconscient et des bases pulsionnelles de la vie humaine, et la mythologie
qui les accompagne, donnent l’impression d’atteindre une réalité qui échappe
aux platitudes de la psychologie académique et de résoudre à nouveaux frais le
problème du mal dans un monde qui ne croit plus au péché originel. La
psychanalyse apporte un nouvel espoir de salut, qui console les hommes de leurs
misères individuelles, comme le marxisme les console de leurs maux collectifs [
cf. Gellner, 1990].
Ainsi, des esprits aussi divers que Comte, Marx, Nietzsche et
Freud ne sont pas seulement les porte-parole de la « mort de Dieu » et du
retrait inexorable du religieux judéo-chrétien; ce sont aussi les pourvoyeurs
de religions de substitution. Le cas du fondateur du positivisme, dont la
pensée et le style ont assez mal vieilli, pourrait d’abord sembler marginal et
atypique. C’est ce que croient ou aimeraient croire les historiens des idées
qui se veulent « rationalistes ». Mais en vain, puisque, en dépit de leur
esprit beaucoup plus « moderne », les maîtres du soupçon se révèlent être tout
autant, fût-ce à leur corps défendant, des maîtres spirituels et des bâtisseurs
de religion. Du point de vue de l’histoire des idées, Comte a le mérite de
proposer deux hypothèses qui seront reprises par l’anthropologie des religions.
Premièrement, le fait religieux n’est ni un phénomène accidentel ni une entrave
native au libre développement des sociétés humaines, mais tout au contraire la
source et le ciment des premières formes de vie collective. Deuxièmement, la
religion n’est pas seulement nécessaire à la genèse des institutions les plus
spécifiques des sociétés humaines, mais probablement aussi à leur stabilité et
à leur survie.
LES PIONNIERS DE L’ANTHROPOLOGIE OU LA DÉCOUVERTE DES ORIGINES
RELIGIEUSES DE LA CULTURE
Plus clairvoyants que les philosophes, les pionniers de
l’anthropologie n’ont pas besoin de créer de nouvelles formes de religion pour
mettre en évidence la valeur sociale du phénomène religieux. Analysant la
religion romaine, Fustel de Coulanges ( La Cité
antique, III, 7) montre qu’il ne s’agit ni d’un appareil répressif
créé par l’État, ni d’une force extérieure dont, à l’inverse, l’État serait le
jouet ou l’instrument, mais d’un principe consubstantiel à l’État
lui-même.
« Ce serait avoir une idée bien fausse de la nature humaine
que de croire que
cette religion des Anciens était une imposture et pour ainsi
dire une comédie.
Montesquieu prétend que les Romains ne se sont donné un culte
que pour
brider le peuple. Jamais une religion n’a eu telle origine,
et toute religion qui
en est venue à ne se soutenir que par cette raison d’utilité
publique, ne s’est
pas soutenue longtemps. Montesquieu dit encore que les
Romains
assujettissaient la religion à l’État; le contraire est plus
vrai; il est impossible
de lire quelques pages de Tite-Live sans être frappé de
l’absolue dépendance
où les hommes étaient à l’égard de leurs dieux. Ni les
Romains ni les Grecs
n’ont connu ces tristes conflits qui ont été si communs dans
d’autres sociétés
entre l’Église et l’État. Mais cela tient uniquement à ce
qu’à Rome, comme
à Sparte et à Athènes, l’État était asservi à la religion. Ce
n’est pas qu’il y ait
jamais eu un corps de prêtres qui ait imposé sa domination.
L’État ancien
n’obéissait pas à un sacerdoce, c’était à sa religion même
qu’il était soumis.
Cet État et cette religion étaient si complètement confondus
ensemble qu’il
était impossible, non seulement d’avoir l’idée d’un conflit
entre eux, mais
même de les distinguer l’un de l’autre. »
La religion étant moins affaire de dogmes que de pratiques
collectives, le culte est la forme première du lien social. Toute
l’organisation de la cité antique, montre Fustel, est originairement
religieuse, et cela à tous les niveaux. Le père est un prêtre, la maison un
temple, la propriété un domaine sacré, le roi est un pontife, la cité une
communauté religieuse, les concitoyens des co-sacrificateurs. Les devoirs
civiques sont des devoirs religieux, le mariage, l’adoption sont des cérémonies
relevant du culte des ancêtres.
Cette découverte de l’historien français n’est pas isolée et ne
se limite pas au monde gréco-romain. Tout au long du XIXe
siècle, les nouvelles disciplines, archéologie, philologie, ethnologie,
histoire du droit, etc., accumulent, indépendamment les unes des autres, des
données convergentes. Le bilan est facile à dresser. L’organisation religieuse
des sociétés humaines est à l’origine de toutes les autres institutions. Toute
la civilisation est issue du culte.
La culture, au sens ethnologique du terme, est une extension du
culte et des obligations rituelles. C’est à cette conclusion que Durkheim
arrive dès la fondation, en 1898, de l’Année
sociologique, dont la deuxième livraison reconnaît d’entrée de jeu
la centralité des phénomènes religieux.
« La religion contient en elle dès le principe, mais à l’état
confus, tous les
éléments qui, en se dissociant, en se déterminant, en se
combinant de mille
manières avec eux-mêmes, ont donné naissance aux diverses
manifestations
de la vie collective. C’est des mythes et des légendes que
sont sorties la science
et la poésie; c’est de l’ornemantique religieuse et des
cérémonies du culte que
sont venus les arts plastiques; le droit et la morale sont
nés de pratiques
rituelles. On ne peut comprendre notre représentation du
monde, nos conceptions
philosophiques sur l’âme, sur l’immortalité, sur la vie, si
l’on ne connaît les
croyances religieuses qui en ont été la forme première. La
parenté a commencé
par être un lien essentiellement religieux; la peine, le
contrat, le don, l’hommage,
sont des transformations du sacrifice expiatoire,
contractuel, communiel,
honoraire, etc. Tout au plus peut-on se demander si
l’organisation économique
fait exception et dérive d’une autre source; quoique nous ne
le pensions pas,
nous accordons que la question peut être réservée »
[Durkheim, 1969, p. 138].
Dans son dernier ouvrage, montrant que « les formes
élémentaires de la vie religieuse » sont aussi des structures élémentaires de
la vie sociale, Durkheim reprendra la même idée, assortie d’ailleurs de la même
réserve.
« On peut donc dire, en résumé, que presque toutes les
grandes institutions
sociales sont nées de la religion.
Une seule forme de l’activité sociale n’a pas encore été
expressément
rattachée à la religion : c’est l’activité économique » [
1968, p. 598 et note].
Observant, toutefois, que « la richesse peut conférer du
mana », il en infère que « l’idée de
valeur économique et celle de valeur religieuse ne doivent pas être sans
rapports ». Par ailleurs, dans la préface de la deuxième édition de sa thèse
sur la division du travail, il note que, chez les Romains, les corporations
d’artisans n’étaient pas seulement des groupements professionnels, mais des
collèges religieux et funéraires, ayant chacun son dieu, son culte et parfois
son temple.
Les successeurs de Durkheim compléteront et généraliseront ces
observations. Ils mettront en évidence les racines religieuses de toutes les
composantes de la vie économique. Dès 1924, Mauss, dans l’
Essai sur le don, montrera l’ancrage des
échanges utilitaires dans les prestations cérémonielles, et Laum [ 1924]
établira l’origine sacrificielle de la monnaie. L’année suivante, Hocart
postulera l’origine rituelle du paiement monétaire [
cf. Hocart, 1973, chap. 10], hypothèse
validée depuis par d’autres travaux
[8]. Quelques années plus tard, il montrera que la
division du travail a été une exigence rituelle avant de devenir une réalité
économique [
cf. Hocart, 1938, p. 82;
1978, p. 179-181]– thèse que même des anthropologues d’inspiration marxiste
contribueront,
volens nolens, à
accréditer
[9] – et il
expliquera, en étudiant le système des castes, comment un service rituel peut
se transformer en une activité professionnelle libre [
cf. Hocart, 1938, p.
261-262].
La lacune que signalait Durkheim a donc été rapidement comblée.
C’est bien toute la culture, au sens ethnologique du terme, comprenant à la
fois les techniques et les institutions, la maîtrise de la nature et
l’organisation de la société, qui est d’origine religieuse. Comme Hocart [
1933,1954], en particulier, l’a montré, ce sont avant tout les rites et les
cérémonies qui obligent les hommes à coopérer à grande échelle, à diviser leurs
fonctions, à cultiver leurs talents, à réaliser des prouesses, à faire des
expériences, etc., dont sortiront toutes les activités techniques et les
structures sociales. La religion n’est pas une superstructure idéologique, mais
l’infrastructure rituelle des sociétés humaines. Dans les périodes les plus
mouvementées de leur histoire, c’est souvent elle qui constitue leur noyau
stable et leur planche de salut
[10].
PEUT-ON SORTIR DU RELIGIEUX ?
Nous arrivons ainsi au cœur de la question. La religion ayant
été la matrice du lien social, serait-elle aussi l’armature de toute société
durable ? Dans le texte, déjà cité, qui sert de préface au deuxième volume de
l’Année sociologique, Durkheim se pose
tout de suite la question et répond clairement par la négative : « Mais, bien
entendu, l’importance que nous attribuons ainsi à la sociologie religieuse
n’implique aucunement que la religion doive, dans les sociétés actuelles, jouer
le même rôle qu’autrefois. En un sens, la conclusion contraire serait plus
fondée. Précisément, parce que la religion est un fait primitif, elle doit de
plus en plus céder la place aux formes sociales nouvelles qu’elle a engendrées
» [ 1969, p. 139, n. 1].
Cet argument, purement évolutionniste, rappelle la première
philosophie de Comte. La religion étant l’enfance de l’humanité, elle disparaît
d’elle-même une fois celle-ci devenue adulte. Mais, un peu plus loin, Durkheim
observe que, dans nos sociétés, « des objets laïques en apparence, tels que le
drapeau, la patrie, telle forme d’organisation politique, tel héros ou tel
événement historique » font l’objet de croyances qui « sont, dans une certaine
mesure, indiscernables des croyances proprement religieuses. La patrie, la
Révolution française, Jeanne d’Arc, etc., sont pour nous des choses sacrées
auxquelles nous ne permettons pas qu’on touche » [
ibid., p. 157]. Dans les
Formes élémentaires de la vie
religieuse, il note que les cérémonies politiques ne diffèrent pas
en nature des cérémonies proprement religieuses.
« Quelle différence essentielle y a-t-il entre une assemblée
de chrétiens célébrant
les principales dates de la vie du Christ, ou de juifs fêtant
soit la sortie d’Égypte
soit la promulgation du décalogue, et une réunion de citoyens
commémorant
l’institution d’une nouvelle charte morale ou quelque grand
événement de la
vie nationale ?» [ 1968, p. 610].
Mais alors, se pourrait-il que le social s’émancipe totalement
du religieux et que celui-ci, après avoir cimenté les formes élémentaires de la
vie sociale et contribué à la genèse de toutes les grandes institutions,
devienne un phénomène résiduel et obsolète ? Ne serait-il qu’un adjuvant
nécessaire pour mettre en marche la vie sociale, comme la chiquenaude
pascalienne pour donner le branle au monde cartésien ? Manifestement, à la fin
de sa vie, Durkheim ne le croit plus. La sortie du religieux n’est pas une
nouvelle norme, mais une anomalie passagère. Des formes religieuses épuisées
disparaissent, mais d’autres les remplacent, comme si la vie sociale avait
horreur du vide religieux.
« En un mot, les dieux vieillissent ou meurent, et d’autres
ne sont pas nés.
C’est ce qui a rendu vain la tentative de Comte en vue
d’organiser une religion
avec de vieux souvenirs historiques, artificiellement
réveillés : c’est de la vie
elle-même, et non d’un passé mort, que peut sortir un culte
vivant. Mais cet
état d’incertitude et d’agitation confuse ne saurait durer
éternellement. Un
jour viendra où nos sociétés connaîtront à nouveau des heures
d’effervescence
créatrice au cours desquelles de nouveaux idéaux surgiront,
de nouvelles
formules se dégageront qui serviront, pendant un temps, de
guide à l’humanité »
[ ibid., p.
611].
Ces lignes datent de 1912. Elles pourraient difficilement être
plus perspicaces. Car, même s’ils ne correspondent pas aux aspirations
personnelles de Durkheim, ce sont bien deux grands mouvements
politico-religieux qui vont dominer l’histoire du monde moderne au cours du
XXe siècle : le communisme soviétique et le
national-socialisme, qui apportent aux hommes de nouveaux espoirs
eschatologiques, de nouveaux rites collectifs, de nouveaux signes
d’appartenance, un nouvel encadrement spirituel, une nouvelle morale et une
nouvelle discipline.
Comme le note Vincent Descombes, « il est rarissime qu’une
prédiction sociologique soit vérifiée : c’est pourtant le cas ici ». Mais,
ajoute-t-il aussitôt, « les élèves de Durkheim n’en ont pas été mieux armés
pour apprécier ce qui se déroulait sous leurs yeux : l’apothéose de Lénine mort et de ses successeurs
du panthéon communiste, le culte
fasciste du chef, les cérémonies
rituelles du nazisme, etc. » Car ils ne s’attendaient pas à une
telle ressemblance entre les nouvelles formes d’effervescence religieuse et de
sacralisation, dont ils espéraient un supplément d’âme pour leurs « idéaux
patriotiques et humanistes », et les rites collectifs australiens les plus
exacerbés des Formes élémentaires de la vie
religieuse [Descombes, 1977, p. 1024].
Cette déconvenue ne change évidemment rien au fond des choses.
Qu’on le veuille ou non, le monde moderne n’est pas seulement celui du
désenchantement de la nature et de l’analyse des faits sociaux par les méthodes
des sciences naturelles. Comme le note, d’entrée de jeu, un ouvrage récent
[Trigano, 2001, p. 10], derrière les analyses de Marx, on voit se dessiner le
messianisme communiste, mais aussi derrière celles de Weber, le pouvoir
charismatique de Hitler, et derrière celles de Durkheim, le rituel
républicain.
Même quand ils ne sont pas des prophètes, les sociologues du
déclin du religieux et de la sécularisation sont encore les théoriciens de
nouvelles formes religieuses.
Ce n’est pas tout. Comme l’histoire l’a montré, ces nouvelles
religions séculières n’innovent pas vraiment. Alors que les religions
traditionnelles tendent à se réduire à un moralisme vague, elles réactualisent
l’alliance immémoriale de la violence et du sacré. Elles sont sacrificielles,
au sens le plus classique du terme, réclamant des immolations expiatoires et
régénératrices, avec la même insistance que les dieux aztèques. C’est manifeste
pour le nationalsocialisme, dont la politique d’extermination des Juifs,
accélérée pendant les dernières années du Reich et poursuivie jusqu’au dernier
moment, comme un rite apotropaïque, est inintelligible sans cette hypothèse.
C’est aussi le cas pour le communisme qui, grâce à la catégorie d’« ennemi
objectif
[11] », se
dote d’une réserve indéfinie de victimes sacrificielles pour les purges
périodiques nécessaires au salut du mouvement prolétarien. C’était déjà le cas
pour la Révolution française qui, avec sa loi des suspects, n’avait aucune
peine à fournir, à ses dieux assoiffés, les flots de sang requis pour le salut
public.
Ces pratiques sont aussi sacrificielles au sens de René Girard
[ 1972], c’est-à-dire sous-tendues par l’unanimité violente exercée contre un
tiers. On trouve dans les écrits du jeune Marx une description et une apologie
saisissantes de la violence fondatrice et du mécanisme victimaire : « Pour que
la révolution d’un peuple et
l’émancipation d’une classe
particulière coïncident, pour qu’une certaine
condition passe pour la condition de
la société entière, il faut que réciproquement tous les vices de la société se
concentrent en une autre classe; il faut qu’une certaine catégorie sociale soit
celle du scandale universel, l’incarnation de la limitation universelle; une
sphère sociale particulière doit être tenue pour le
crime notoire de toute la société, de
sorte que la libération de cette sphère apparaisse comme l’autolibération
générale » [Marx, 1971, p. 93].
Le
Manifeste du Parti
communiste n’appelle pas tous les hommes, mais seulement les
prolétaires de tous les pays à s’unir contre la « classe émissaire » dans
laquelle tout le mal s’est concentré. Comme le remarquait Freud,« il est
toujours possible d’unir les uns les autres par les liens de l’amour une plus
grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors
d’elle pour recevoir les coups ». Ce principe, disait-il, explique aussi bien
l’antisémitisme mis en œuvre par les Germains « pour réaliser plus complètement
leur rêve de suprématie mondiale » que « la persécution des bourgeois » par les
bolcheviks pour l’« instauration en Russie d’une civilisation communiste
nouvelle
[12] ». Les
Jacobins n’avaient pas agi autrement.
La Terreur et la guerre, on en convient depuis peu, ne viennent
pas d’un dérapage de la Révolution ou de facteurs externes, mais de la
dynamique interne d’un processus déclenché dès 1789 [Furet, 1978,
Ire partie, IV, V].
Sieyès propose de bâtir un nouvel espace public, purifié et
unifié par l’expulsion d’un corps étranger, en renvoyant la noblesse dans les
forêts de Franconie
[13], Saint-Just de fonder la république en tuant, sans
autre forme de procès, un roi supposé concentrer en sa personne tous les crimes
et toutes les violences qui ont déchiré le tissu social.
« On s’étonnera un jour qu’au dix-huitième siècle, on ait été
moins avancé
que du temps de César : là le tyran fut immolé en plein
Sénat, sans autres
formalités que vingt-trois coups de poignard et sans autre
loi que la liberté
de Rome. Et aujourd’hui l’on fait avec respect le procès d’un
homme assassin
d’un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la
main dans le crime !
Les mêmes hommes qui vont juger Louis ont une république à
fonder :
ceux qui attachent quelque importance au juste châtiment d’un
roi ne fonderont
jamais une république. [… ]
Il n’est pas de citoyen qui n’ait sur lui le droit que Brutus
avait sur
César. [… ] C’est un barbare, c’est un étranger prisonnier de
guerre. [… ] Il
est le meurtrier de la Bastille, de Nancy, du Champ de Mars,
de Tournay, des
Tuileries; quel ennemi, quel étranger nous a fait plus de
mal [14] ?»
Selon Saint-Just, le roi doit être déclaré
sacer, au sens du droit romain (
sacer esto), c’est-à-dire susceptible
d’être mis à mort par le premier venu, sans autre forme de procès [
cf. Benveniste, 1969, t. II, p. 189].
Même si les Conventionnels ne le suivent pas sur ce point, ils accomplissent le
dernier acte d’un processus de déchéance qui transforme le roi de personnage
sacro-saint en personnage criminel, qui le fait passer du sacré pur, dont il
était un des plus éminents représentants, vers le sacré impur, dont il devient
une figure prototypique. Mais cette métamorphose le met en position de victime
propitiatoire.
Tout se passe comme s’il y avait, au sein même des convulsions
sociales les plus spontanées, ou des stratégies politiques les plus délibérées,
des contraintes structurales plus fortes que tous les hasards et tous les
calculs. La Révolution a procédé au régicide avec une gradation qui rappelle, à
l’état sauvage, certains rites sacrificiels classiques
[15]. Destruction d’un symbole du pouvoir
royal le 14 juillet, mise à mort symbolique du roi et de la reine lors des
journées d’octobre1789 [
cf. Burke,
1980, p. 146-150] et d’août 1792, décapitation en 1793.
Victor Hugo a brossé dans Choses
vuesun tableau très expressif de la manière dont la mort sanglante
du roi se mue d’elle-même en sacrifice fondateur.
« Quand l’exécution fut terminée, Sanson jeta au peuple la
redingote du roi
qui était en molleton blanc, et en un instant, elle disparut,
déchirée par mille
mains. Scinderunt vestimenta
sua.
Un homme monta sur la guillotine les bras nus et remplit par
trois fois
ses deux mains de caillots de sang qu’il dispersa au loin sur
la foule en criant :
Que ce sang retombe sur nos
têtes! [… ]
En défilant autour de l’échafaud, tous ces hommes armés qu’on
appe-
lait les volontaires
trempèrent dans le sang de Louis XVI leurs baïonnettes,
leurs piques et leurs sabres. Aucun des dragons ne les imita.
Les dragons
étaient des soldats. »
Cette scène associe sparagmos dionysiaque et passion du Christ,
violence pure et rachat sanglant, crime collectif et vénération partagée.
L’opposition des volontaires et des soldats n’est pas seulement celle de la
sauvagerie et de la civilisation. Les dragons sont des initiés, les volontaires
des néophytes.
C’est en trempant leurs armes dans le sang du roi mort que ces
derniers établissent entre eux un lien sacré et deviennent des soldats de la
République.
Même sous sa forme édulcorée, notre rituel républicain dérive
des mêmes principes. Le 14-Juillet commémore à la fois la prise de la Bastille
et la fête de la Fédération. Ou, plus exactement, l’une comme condition de
l’autre, la violence collective comme source d’un nouvel ordre social.
Lorsqu’on observe tout cela avec le regard éloigné de
l’anthropologue, on peut difficilement y voir une simple succession
d’événements et de scènes arbitraires. Non qu’un empire absolu gouverne les
sociétés humaines. Elles se forment et se transforment, prospèrent ou
périclitent selon des chemins qui ne sont pas tracés d’avance. Mais elles le
font probablement selon des lois invariantes. Les civilisations sont mortelles,
mais non les principes qui les régissent.
Tocqueville a montré la cohérence politique de la Révolution :
elle parachève, en l’accélérant, la centralisation étatique, déjà largement
accomplie par la monarchie dite absolue. Elle s’accompagne de cohérence
religieuse :
la nation remplace le roi dans ses fonctions de principe
transcendant de la souveraineté et de ciment religieux de la société
[16]. La nation, la loi, le
roi :
avec cette devise, la Révolution s’empresse de refaire ce
qu’elle a défait. En effet, elle n’a pas seulement ôté au roi ses prérogatives
proprement régaliennes, elle a aussi détruit toutes les anciennes appartenances
: noblesse, pairie, ordre de chevalerie, corporations, jurandes, congrégations
( cf. le préambule de la Constitution
de 1791). Il lui faut donc reconstituer de nouveaux liens communautaires. C’est
ainsi que, cessant d’être des sujets du roi, les sociétaires deviennent membres
de la nation. En principe, les prémisses de la Déclaration des droits de
l’homme de 1789 sont individualistes. Elle ne reconnaît d’autres sujets de
droit que des individus (art. 1) et leur subordonne la collectivité, dont le
but, dit-elle, n’est autre que « la conservation des droits naturels et
imprescriptibles de l’homme » (art. 2). Mais, en ajoutant que « le principe de
toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation » (art. 3), elle
réaffirme aussitôt la supériorité et l’antériorité du groupe sur ses membres.
La nation, en effet, ce ne sont pas les individus assemblés, c’est le lien
sacré unissant ces individus, antérieur à leur existence et survivant à leur
disparition.
C’est le principe transcendant qui rattache les générations les
unes aux autres.
Ce n’est pas tout. Avec la nation, nous n’avons pas affaire à
un succédané du religieux, mais plutôt à sa forme originelle. Comme le
rappelait Vincent Descombes dans un article intitulé « Pour elle un Français
doit mourir » [ 1977, p. 1021-1022],
« le patriotisme – c’est-à-dire à l’époque de l’État moderne,
le nationalisme –
n’est pas une religion, c’est au contraire la religion qui
est un patriotisme. Ce
n’est pas seulement Durkheim qui le dit, mais saint Thomas
d’Aquin. Ce dernier,
inspiré qu’il est par la plus constante tradition latine,
n’aurait jamais eu l’idée
de considérer un homme religieux comme un « croyant ». La
religion pour lui
n’appartient pas à la vertu théologale de la foi mais à la vertu
morale de la
justice. La justice règle le rapport
ad alterum, elle consiste à rendre à
l’autre
ce qui lui est dû secundum
æqualitatem. Maintenant, la religion est la justice
dans le cas où l’égalité ne peut jamais être atteinte entre
ce qui a été reçu, la
dette, et tout ce
que l’on peut présenter en retour pour s’en acquitter. Quand
le débiteur est redevable de lui-même, il ne peut rien rendre
qu’il n’ait déjà
reçu : la dette est infinie. Il y a deux cas remarquables
d’un tel rapport : on ne
peut se libérer de la dette à l’égard des
ancêtres, la justice veut alors qu’on
leur
doive la pietas ou
culte patriotique; d’autre part,
quidquid ab homine Deo
redditur,
debitumest, et c’est pourquoi l’homme doit à Dieu la
religio (
cf. IIa
IIæ, 80,1). Or la religion n’est manifestement que le comble
de la piété, Dieu
étant principe de façon plus éminente que le père ou la
patrie, unde per
excellentiam pietas cultus Dei
dicitur, sicut et Deus excellenter dicitur Pater
noster (IIa, IIæ,
101,3). La piété est de rendre justice à ces ancêtres avec
lesquels aucune égalité n’est concevable :
le patriotisme est le culte
des
morts. [… ] Si la
religion, ou culte du père éternel, est la forme éminente du
patriotisme, le patriotisme est bien la forme élémentaire de
la religion ».
Mais les morts eux-mêmes ne sont jamais que le symbole de la
transcendance du groupe et de ses traditions caractéristiques, qu’ils ont
reçues et transmises. Le culte des morts est le culte de la civilisation qui,
venant du passé et ménageant l’avenir, assure l’unité et l’identité du groupe
au cours du temps. Dans les périodes de rupture violente avec le passé, ce fil
est rompu et le groupe s’émiette. Un nouveau pacte d’association est nécessaire
et il ne saurait reposer sur le simple jeu des promesses réciproques imaginé
par certains philosophes; il exige le recours aux formes les plus
traditionnelles de sacralisation : le serment – on n’a jamais autant juré en
France que pendant la Révolution [ cf.
Bernet, 1991; Langlois, 1991], le sacrifice humain – l’immolation des ennemis
de l’extérieur aux cris de : « Vive la Nation ! » et des ennemis de l’intérieur
sur l’autel de la « République une et indivisible » – et,
last but not least, le régicide. Comme
Descombes le note dès le début de l’article déjà cité [1977, p. 998], « la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen paraît inséparable d’une
déclaration de guerre incessante. Le chant patriotique est la pièce
indispensable d’un cérémonial où s’affirme l’unanimité nationale ». Les deux
textes fondateurs de la France moderne sont en effet la Déclaration de 1789 et
la Marseillaise, qui sont comme le
recto et le
verso de la même charte. L’invocation
de la Nation par la première serait vaine sans la seconde exigeant « qu’un sang
impur abreuve nos sillons ».
Bref, qu’il s’agisse du nationalisme, du national-socialisme ou
du socialisme soviétique, la leçon est la même. Nous avons affaire à des
phénomènes essentiellement religieux, au sens le plus classique du terme. C’est
l’analyse superficielle du monde occidental moderne et de sa genèse qui tend à
les obscurcir. Le déclin des monarchies et la montée des sociétés démocratiques
ne sont pas seulement des phénomènes politiques, réductibles à des questions de
pouvoir et de droit constitutionnel. Le roi n’est pas seulement, ou d’abord, un
chef politique, il est le symbole religieux du groupe, à savoir non pas un
représentant nominal mais un opérateur de totalisation. Le royaume est, dans
son principe, le territoire et les habitants circonscrits par la
circumambulation royale. Le passage de la royauté à la république exige donc un
nouveau ciment religieux. Durkheim l’avait pressenti et l’histoire récente l’a
confirmé. Comme l’écrivait Hocart, en 1936, « loin d’en avoir fini avec la
royauté sacrée, il semble que nous y revenions sous une forme encore plus
virulente » [ cf. Hocart, 1978, p.
173].
Mais les successeurs de ces grands savants n’ont pas toujours
leur clairvoyance, pour deux raisons au moins que Descombes, ici encore, a bien
repérées : une division tatillonne du travail, tendant à constituer la science
politique en discipline autonome, coupée de la science des religions
[17]; une propension à
remplacer la notion religieuse de
sacré par la catégorie spécieuse de
symbolique
[18]. À quoi il faut ajouter l’idée, très
répandue, que l’économie constituerait le cœur des sociétés modernes, et la
modernité le destin promis, à plus ou moins long terme, à toute
l’humanité.
Dans cette perspective, les phénomènes politico-rituels que
nous venons d’évoquer, spectaculaires mais fugaces, ne seraient que les
derniers soubresauts de l’hydre religieuse. D’une manière générale, et malgré
quelques voix discordantes
[19], l’
intelligentsia occidentale semble acquise aux
thèses de la philosophie des Lumières. Selon un consensus tacite, auxquels les
clercs eux-mêmes participent, le déclin des religions serait désormais
inexorable. Renonçant à les défendre ou à les combattre, on s’accorde pour les
reléguer dans le mouroir de la sphère privée et du for intérieur, en les
réduisant à des croyances « respectables » mais ne tirant pas à
conséquence.
Toutefois, l’indifférence en matière de religion, qui
caractérise la conscience occidentale moderne, ne saurait comme telle, et sans
supplément de preuve, infirmer le postulat durkheimien de la centralité du
religieux. L’image qu’une société se fait d’elle-même est souvent entachée de
méconnaissance et, de toute façon, n’épuise pas ce qu’elle est. La
privatisation du religieux pourrait être la forme extrême de la séparation de
l’Église et de l’État, c’est-à-dire non pas le retour à un principe naturel,
comme l’imagine la pensée laïque moderne
[20], mais la réalisation tardive d’un idéal constitutif
du christianisme originel. Elle pourrait être aussi une conséquence de la
sacralisation de l’individu et de la concentration du sacré en sa personne, que
Durkheim relevait déjà il y a plus d’un siècle
[21], et que les nouvelles déclarations des
droits de l’homme ont encore accentuées
[22].
Certes, les religions traditionnelles sont moribondes en
Occident et les grandes religions séculières qui tendaient à les remplacer ont
été des feux de paille, mais les sociétés où elles prospéraient donnent, elles
aussi, des signes de fatigue, comme si elles avaient perdu leur épine dorsale.
Dans les pays européens, la baisse du taux de natalité au-dessous du seuil de
reproduction est sans conteste une marque de déclin, la plus objective de
toutes celles que peuvent mesurer les sciences sociales. L’abandon par les
élites ecclésiastiques et politiques – non par les populations – des mythes et
rites religieux ou nationaux dont ils étaient les gardiens, est un autre signe
d’anémie. Les sociétés peuvent en effet mourir, mais non les lois qui les
régissent. Mille choses montrent d’ailleurs que tous les matériaux générateurs
ou constitutifs du religieux demeurent présents dans nos sociétés
individualistes, mais errent, pour reprendre la formule de Schumpeter, comme
des chiens sans maître, ou ébauchent de nouvelles formes de ritualisation. Goût
pour les sports extrêmes confinant à l’ordalie, enthousiasme collectif à
l’occasion de compétitions nationales ou internationales, épreuves physiques et
dépenses d’énergie gratuites, consommation de drogues, recherche obsessionnelle
de la propreté corporelle, propension des esthètes et des intellectuels à
sacraliser la violence, phénomènes de contagion mimétique et d’unanimité
haineuse contre un bouc émissaire, intérieur ou extérieur, à l’occasion de
séismes politiques, ou prétendus tels, goût pour le style oraculaire, espoir
toujours renaissant d’un « autre monde », passion pour la généalogie, culte de
l’art sous toutes ses formes ou, à l’inverse, sanctification de la nature
polluée par l’activité humaine, prolifération de manifestations festives en
tout genre, etc. Les prêtres n’exigent plus des fidèles le jeûne du Carême,
mais les régime amaigrissants imposent à leurs adeptes des restrictions bien
plus drastiques; ils ont supprimé les processions, mais les randonnées
pédestres font florès; les fidèles ne fréquentent plus les églises, mais les
touristes y viennent en masse; ils n’ont plus le temps de suivre les offices
religieux mais font des kilomètres et patientent pendant des heures pour
assister à une exposition. Les rites patriotiques périclitent, mais le tour de
France cycliste ne fait sans doute pas moins pour l’unité de la nation que,
jadis, la circumambulation royale ou, naguère, la lecture du
Tour de France par deux enfants. Pour
maints suiveurs, il a, comme ce dernier, valeur de rite initiatique, avec des
séquences presque aussi éprouvantes que celles de véritables cérémonies
d’initiation, etc. Mais, cela posé, il n’est pas plus facile en 2003 qu’il ne
l’était pour Durkheim en 1912 de deviner quelle forme religieuse globale
parviendra à fédérer ces formes sauvages, ni même si la chose aura bien lieu,
car, encore une fois, les civilisations sont mortelles.
Quelques principes, en revanche, semblent assurés. L’homme ne
vit pas seulement de pain, les échanges ne suffisent pas à bâtir une société
stable, et la religion n’est pas faite de croyances mais d’actes de piété.
C’est pour se méprendre sur ces trois points que la philosophie voltairienne et
ses rejetons conçoivent le religieux comme un phénomène parasite, fruit de la
misère et de l’ignorance, que la prospérité économique et les lumières de la
raison devraient finir par vaincre.
Les économistes sont les premiers à rejeter cette conception
platement utilitariste de la condition humaine. Comme l’écrivait Keynes en1934
:
« Le communisme n’est pas une réaction contre l’échec du
XIXe siècle dans
l’organisation de la production économique optimale. C’est
une réaction contre
son relatif succès. C’est une protestation contre la vacuité
de la prospérité
économique, un appel à l’ascèse en chacun d’entre nous [… ]
Les jeunes
idéalistes jouent avec le communisme, car c’est le seul appel
spirituel qui leur
semble contemporain » [cité in Aftalion, 2003, p. 207].
De leur côté, les grands théoriciens du contrat social sont les
premiers à reconnaître la nécessité de prendre appui sur un tiers transcendant,
comme le Souverain de Hobbes, « dieu mortel » parmi les hommes, ou la Volonté
générale de Rousseau, « toujours droite » et « indestructible », pour donner
consistance aux engagements réciproques des sociétaires et assurer un maillage
solide du tissu social. Comme Chesterton le montre, avec beaucoup d’élégance,
c’est ce socle religieux qui fonde le lien social.
« La moralité n’est pas née du jour où un homme à dit à un
autre : “Je ne te
frapperai pas si tu ne me frappes pas.”Il n’existe pas trace
de telle transaction.
Mais il y a eu deux hommes pour dire : “Nous ne devons pas
nous frapper
dans ce lieu sacré.” Ils ont acquis leur morale en défendant
leur religion. Ils
n’ont pas cultivé le courage. Ils ont combattu pour l’autel
et découvert qu’ils
étaient devenus courageux. Ils n’ont pas cultivé la propreté.
Ils se sont purifiés
pour l’autel et ont découvert qu’ils étaient propres.
L’histoire des Juifs [… ]
suffit pour juger sainement les faits. Les Dix Commandements,
dont il a été
reconnu qu’ils s’adressaient en substance à l’humanité
entière, sont à proprement
parler des ordres militaires, un code d’instructions
régimentaires en vue de
protéger une certaine arche à travers un certain désert.
L’anarchie était un mal
puisqu’elle mettait en danger l’objet sacré. Et ce fut
seulement en instituant
le jour saint de Dieu qu’ils découvrirent avoir institué le
jour de repos des
hommes » [Chesterton, 1984, p. 102-103].
Sur la nature dernière de cette médiation religieuse, les
explications peuvent diverger, mais n’empêchent pas un accord très large sur
son pouvoir régulateur. Les esprits religieux, comme Pascal ou Chesterton, y
voient l’effet structurant d’un
Deus
absconditus qui, du fait même qu’il échappe aux calculs des hommes,
exerce sur eux une action providentielle, dont la raison ne peut qu’admettre le
bien-fondé. Les anthropologues et les théoriciens du social, comme Durkheim et
ses héritiers, y voient le produit émergeant des interactions des individus,
non reconnu comme tel par les intéressés, et extériorisé, autrement dit la
transformation spontanée d’un « point fixe endogène » du processus social en «
point fixe exogène », qu’ils n’interprètent cependant pas comme une illusion
aliénante, à la manière du marxisme, mais comme une réification
libératrice
[23]. Voici
comment Durkheim lui-même formulait cette thèse lorsqu’il relevait et
justifiait le caractère religieux du droit pénal :
« Quand nous réclamons la répression du crime, ce n’est pas
nous que nous
voulons personnellement venger, mais quelque chose de sacré
que nous sentons
plus ou moins confusément en dehors et au-dessus de nous. Ce
quelque chose,
nous le concevons de manières différentes selon les temps et
les milieux;
parfois, c’est une simple idée, comme la morale, le devoir;
le plus souvent,
nous le représentons sous la forme d’un ou de plusieurs êtres
concrets : les
ancêtres, la divinité. Voilà pourquoi le droit pénal non
seulement est
essentiellement religieux à l’origine, mais encore garde
toujours une certaine
marque de religiosité. […]
Assurément, cette représentation est illusoire; c’est bien
nous que nous
vengeons en un sens, nous nous satisfaisons, puisque c’est en
nous et en
nous seuls que se trouvent les sentiments offensés. Mais
cette illusion est
nécessaire. [… ] Ce mirage est tellement inévitable que, sous
une forme ou
sous une autre, il se produira tant qu’il y aura un système
répressif. Car, pour
qu’il en fût autrement, il faudrait qu’il n’y eût en nous que
des sentiments
collectifs d’une intensité médiocre, et, dans ce cas, il n’y
aurait plus de
peine. [… ] C’est donc à tort qu’on s’en prend à ce caractère
quasi religieux
de l’expiation pour en faire une sorte de superfétation
parasite. C’est au
contraire un élément intégrant de la peine » [ 1960, p.
68-69].
Cette hypothèse a une portée plus générale et n’a probablement
rien perdu de sa force. Le religieux peut entrer en crise et nulle de ses
formes n’est assurée de persister, mais la crise du religieux est aussi celle
de la société dont il assure la cohésion. Cette loi est aussi impérieuse que
toutes les autres lois de la nature. Extérieure à toutes les volontés, elle
constitue sans doute la justification ultime de l’attitude religieuse et la
garantie de sa pérennité.
·
AFTALION F., 2003, La Trahison
des Rosenberg, Paris, J.-C. Lattès.
·
ANSPACH M., 1998,« Les fondements rituels de la transaction
monétaire ou comment remercier un bourreau », in AGLIETTA M., ORLÉAN A.,
La Monnaie souveraine,
·
Paris, Odile Jacob.
·
– 1986a,« “Jamais deux sans trois”dans la communication chez
Sperber et Wilson »,
·
Cahiers du CREA, n°10,
p. 109-121.
·
– 1986b, « La spontanéité exigeante, la réification libératrice
», Cahiers du CREA, n°10, p.
123-135.
·
ARENDT H., 1972, Le Système
totalitaire, Paris, Éditions du Seuil.
·
BASTIDE R., 1960, Les Religions
africaines au Brésil, Paris, PUF.
·
BENVENISTE É., 1969, Le
Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Éditions de
Minuit, 2 vol.
·
BERNET J., 1991, « Quelques pistes de réflexion sur les
serments révolutionnaires : l’émergence du serment politique contemporain »,
in VERDIER R. (sous la dir. de),
Le Serment, vol. II, Éditions du CNRS,
p. 381-388.
·
BURKE E., [ 1790] 1980, Réflexions sur la révolution de France, Genève,
Slatkine
·
Reprints.
·
BURKERT W., 1998, Sauvages
origines. Mythes et rites sacrificiels
en Grèce ancienne, traduit de l’allemand par D. Lenfant, Paris, Les
Belles Lettres.
·
CHESTERTON G. K., 1979, Hérétiques, traduit de l’anglais par J. S.
Bradley, Paris,
·
Gallimard.
·
– 1984, Orthodoxie,
traduit de l’anglais par A. Joba, Paris, Gallimard.
·
DE HEUSCH L., 1987,« La science politique relève de l’histoire
comparée des religions », inÉcrits sur la royauté
sacrée, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles.
·
DEBRAY R., 1981, Critique de la
raison politique, Paris, Gallimard.
·
DESCOMBES V., 1977, « Pour elle un Français doit mourir »,
Critique n°366.
·
– 1980, « L’équivoque du symbolique »,
Confrontation, cahiers 3, p.
77-95.
·
DUPUY J.-P., 1991, La
Panique, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.
·
– 1992, Introduction aux sciences
sociales : logique des phénomènes collectifs, Paris,
·
Ellipses.
·
DURKHEIM É., [ 1893] 1960, De la
division du travail social, PUF.
·
– [ 1912] 1968, Les Formes
élémentaires de la vie religieuse, PUF.
·
– [ 1897-1898] 1969, préface, L’Année sociologique, vol. II,
in Journal sociologique (présentation
et notes de J. Duvignaud), Paris, PUF.
·
FREUD S., 1968, Totem et
Tabou, trad. S. Jankélévitch, Paris, Petite Bibliothèque Payot,
1968.
·
– [ 1929] 1971, « Malaise dans la civilisation »,
Revue française de
psychanalyse,
·
XXXIV-1.
·
FURET F., 1978, Penser la
Révolution française, Paris, Gallimard.
·
GELLNER E., 1990, La Ruse de la
déraison. Le mouvement psychanalytique, traduit de l’anglais par
P.-F. Dauzat, Paris, PUF.
·
GIRARD R., 1972, La Violence et
le Sacré, Paris, Grasset.
·
HOCART A. M., [ 1933] 1935, Les
Progrès de l’homme, Paris, Payot.
·
– 1938, Les Castes,
Annales du musée Guimet.
·
– 1954, Social
Origins, Londres, Watts (traduction en cours).
·
– [ 1925] 1973, « Money », trad. fr.
InLe Mythe sorcier et autres essais,
Paris, Payot.
·
– [ 1936] 1978, Rois et
Courtisans, trad. de l’anglais par M. Karnoouh et R.
Sabban,
·
Paris, Éditions du Seuil.
·
HUME D., 1981, Quatre Essais
politiques, Toulouse, éditions Trans-Europe-Express.
·
– 1989, L’Histoire naturelle de
la religion et autres essais sur la religion, Paris, Vrin.
·
LA