2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / A. qu’il n’y a nullement lieu de regretter l’inexistence d’une théorie sociologique générale – Que « la situation n’est pas si grave que ça ». Vertus de la diversité
Une science de la vie ensemble dans le monde
Laurent Thévenot
Intituler cette contribution en empruntant la formule de Hannah Arendt,
« vivre ensemble dans le monde », c’est situer les sciences de la société
dans la postérité de la philosophie politique et morale, tout en choisissant
un auteur particulièrement soucieux de la réalité de cette politique, dans le
double sens d’une mise en œuvre et d’un environnement matériel propice.
Adjoindre l’objectif d’une science, c’est faire aussitôt entendre la discordance que comporte le projet de sciences de la société. Que les deux termes
conjugués discordent, Arendt s’employa à nous en convaincre dans l’implacable réquisitoire qu’elle adressa aux sciences du social.
La thèse sommairement exposée dans cette contribution, à défaut des
démonstrations développées ailleurs, avance que cette discordance est à
l’origine du renouveau des sciences de la vie en société, qui résulte d’un
retour sur les points critiques de leur projet originaire. Cette thèse prendra
sa consistance au fil des réponses apportées à l’interrogation profitable
que nous a soumise Alain Caillé, ici suivie pas à pas.
QUELLE EST LA NATURE DES SCIENCES DE LA SOCIÉTÉ ?
Afin de caractériser le propre de la sociologie, je reviendrai sur deux
séparations décisives : 1) le geste créateur par lequel les sciences sociales
se détachent de la philosophie politique et morale; 2) la séparation entre la
sociologie et la science économique. Les lignes de démarcation ne correspondent pas strictement à des frontières disciplinaires puisque nombre d’auteurs de la tradition sociologique sont aussi philosophes politiques et moraux
(Saint-Simon, Tocqueville, Weber, Durkheim… ) alors que d’autres partagent avec les économistes leurs intérêts ou leurs modèles d’analyse (Marx,
Weber, Pareto, Parsons). Chacune des deux séparations aide cependant à
spécifier le projet de la sociologie.
La rupture avec la philosophie politique :
des opérateurs pour faire science
Schématisons le geste créateur des sciences sociales en considérant
la métamorphose d’un projet : le passage d’une interrogation sur les
conditions de la paix civile et sur les modèles politiques susceptibles de
préserver les biens d’une communauté humaine à une recherche de régularités observables dans un ordre économique ou social. La transformation repose sur des opérateurs pour faire science à partir de politique ou
de morale, opérateurs qui réduisent une normativité disputable à une régularité mesurable. La loi est de ceux-ci, avec ses deux faces dont l’une
concerne le juriste et l’autre le scientifique, apte à faire passer d’une
réflexion sur le bon gouvernement à une découverte de régularités. Plus
usitée encore par les savants de la société que la notion de loi, celle de
norme sert couramment à glisser du projet de la philosophie politique et
morale à l’objet des sciences sociales. Entre la norme juridique et la norme
sociale, on retrouve la même dualité qu’entre la loi du législateur et celle
du savant; mais la norme est plus pernicieuse dans son ambiguïté puisqu’elle invite à confondre, grâce à l’opérateur de la moyenne, la fréquence
avec l’idéal.
La réalité des ordres sociaux et des lois de l’échange marchand
Aux disciplines de la vie ensemble, il fallait une nature pour qu’elles
se fassent sciences. Quelle nature ont-elles découverte, selon quelle voie ?
De Stuart Mill à Durkheim en passant par Quételet, une science des
mœurs s’édifie sur le potentiel de régularité offert par l’agrégation en masses,
collectifs ou groupes sociaux. Mais une autre voie s’offrait pour réaliser
une physique de la société, que Stuart Mill écarta pour cause d’excessives
différences individuelles. Selon cette deuxième possibilité explorée par
Walras, l’unité élémentaire propre à suivre des lois scientifiques n’est pas
un agrégat normé par une appartenance, lieu de mise en ordre social par
alignement de pratiques et de représentations communes. Les unités sont
des individus dont les actes divers mènent cependant à un équilibre, autre
forme d’ordre dont la modélisation la plus accomplie est proposée par la
discipline économique. Pour y parvenir, l’économiste doit poser un ensemble
de spécifications des actes individuels, de leur moteur intéressé et de leurs
relations systématiques. De même que le réalisme du sociologue fait du
bien en dispute une norme sociale déterminant des pratiques, de même le
réalisme de l’économiste entend l’intérêt individuel comme le moteur d’un
comportement au lieu d’y reconnaître la délimitation d’un format de bien
accordé à une grammaire libérale du public et du privé, et soutenu par l’équipement juridique de la propriété privative. Cette systématique d’un équilibre d’actions individuelles n’est pas réservée aux économistes. Nombre
de sociologues en ont repris le projet, non sans l’amender par référence à
des valeurs, et même à des ordres locaux d’« interaction négociée » qui ne
trouvent pas place dans la conception strictement économique de l’équilibre d’un marché de biens et services.
L’espérance systématique : fonctions, flux, structures, réseaux
La visée scientifique des sciences sociales paraît accomplie dès lors que
sont produits des tableaux de la société dont l’objectivité scientifique est
débarrassée de tout jugement de valeur. Pour ce faire, des formules diverses
proposent l’intégration de mécanismes élémentaires dans des figures macrosociales ou macroéconomiques.
L’intégration macroéconomique semble la plus aisée en ce qu’elle table
sur des flux : flux de marchandises ou de facteurs de production, mais surtout flux financiers que le médium monétaire permet de mesurer rigoureusement. Il reste que cette intégration souffre d’un défaut de cohérence
avec les modélisations microéconomiques des actes individuels : elles ne
tablent pas sur des flux qui circulent, mais sur des contrats qui coordonnent. L’intégration par médium interposé, inspiré du modèle monétaire, a
tenté les sociologues. L’idée développée par Parsons d’une cohérence des
sphères régies par la circulation d’un même médium a conduit Luhmann à
concevoir un modèle systémique remarquablement intégré. Plus récemment, les modèles de réseau relevant d’autres grammaires systémiques proposent des tableaux d’ensemble à partir de liaisons élémentaires formulées
diversement, depuis les modèles d’actants de Bruno Latour et Michel Callon
jusqu’aux modèles évolutionnistes des économistes. Même dans les théories sociologiques ayant opté pour l’agrégation en collectifs, il reste
encore à boucler le système en dessinant des divisions fonctionnelles
(Durkheim) ou des mécanismes de reproduction structurelle (Bourdieu).
Sur quoi achoppe la quête d’une telle systématique héritée des sciences
de la nature ? On connaît la réponse qui met en avant la catégorie de l’action, et qui prend appui sur ses particularités pour douter du succès des
transpositions aboutissant à des tableaux systématiques. Le célèbre article
de Peter Winch a signalé ces difficultés, il y a déjà un demi-siècle. Auparavant,
la voie que Max Weber ouvrit à une sociologie compréhensive passait déjà
par la définition et la différenciation d’actions sociales sensées et non de
comportements réguliers. Plus près de nous, Raymond Boudon, Michel
Crozier et Alain Touraine ont placé l’action en bonne place dans leurs théories sociologiques, ce qui ne les empêche pas de faire référence à des mécanismes structuraux ou systémiques. Plus récentes encore, les recherches de
Hans Joas ou de François Dubet mettent en avant un agent en action et en
expérience. En somme, le propre des sciences de la société les distinguerait des sciences de la nature en ce que les théories sociologiques devraient
rééquilibrer la place de l’acteurpar rapport à celle du système ou de la structure. La preuve n’en est-elle pas que les auteurs les plus soucieux de tableaux
systémiques hésitent à renoncer au vocabulaire de l’action ? L’action la plus
régularisée est dite « pratique sociale » et les systèmes évolutionnistes
sont bâtis sur des « routines ».
TROIS POINTS CRITIQUES POUR LE RENOUVEAU
DES SOCIOLOGIES CONTEMPORAINES
Le retour à l’action ne suffit cependant pas à caractériser le renouveau
des sociologies contemporaines. J’indiquerai trois lieux qui me semblent
marquer ce renouvellement, le rappel du geste fondateur des sciences de
la société nous permettant de reconnaître en chacun d’eux un point critique
de cette fondation. Grâce aux chantiers de recherche ouverts sur ces lieux,
le projet de sciences de la vie en société est remis en question ou, pour le
moins, reconsidéré et approfondi.
Des biens en question
Le premier de ces points critiques tient à la réduction qu’ont opérée les
savants de la société pour neutraliser les considérations sur les biens, alors
même que ces dernières occupent une place centrale dans le dessein de la
philosophie politique et morale. Face à des sociologues qui prônent la
neutralité de la discipline, d’autres affirment une intention réformatrice,
selon une ligne de partage opposant en France Boudon à Touraine. Symptôme
de ce point critique, l’engagement politique du savant accapare souvent
l’attention au détriment de celui de l’agent social et de son rapport à des
biens en dispute. Nous avons été habitués par la sociologie de Pierre Bourdieu,
et plus largement par une sociologie critique diffuse, à ce que les théories
sociales servent d’instruments de dénonciation sans qu’y soient pour autant
prises en compte les capacités critiques des agents.
Cependant d’autres théories sociologiques ont dessiné des voies de sortie de cette situation paradoxale. On doit évidemment à Jürgen Habermas
d’avoir bâti une théorie sociale dans laquelle la discussion contradictoire
s’étend aux normes sociales; du même coup, elles cessent d’être tenues
pour les déterminants externes des conduites. L’individu intéressé n’est plus
la figuration la plus intéressante de l’être humain en société, comme l’affirma vigoureusement Alain Caillé en donnant à voir la place pérenne occupée par la figure du don dans le monde contemporain. Des biens différant
de l’intérêt individuel ont pu acquérir droit de cité dans des travaux socio-logiques. Alors sont renoués les liens avec la philosophie politique et morale.
Modélisant le sens du juste et du bien commun qui anime les disputes
ordinaires, nous avons reconsidéré avec Luc Boltanski, en leur reconnaissant le statut de grammaires du désaccord public, des constructions de
philosophes politiques équipées par des mondes matériels.
L’un des enjeux des sciences sociales dans ce domaine est de porter attention aux principes de gouvernement des conduites et des jugements humains
sans en rester aux lieux les plus officiels de ce gouvernement. Ainsi Jeffrey
Alexander avive l’héritage parsonien en prenant au sérieux les dynamiques
de jugement qu’il situe au cœur de la société civile. L’importance croissante de lieux de délibération qui, hors des enceintes politiques traditionnelles de la démocratie représentative, réunissent des acteurs hétérogènes
et non nécessairement prédisposés à l’espace public, a conduit à élaborer
de nouveaux cadres d’analyse qui ne réduisent pas l’activité dans ces lieux
à une négociation d’intérêts. Latour offre un tableau remarquablement ouvert
des représentations d’entités dans une politique de la nature, tout en dessinant les modalités de leur confrontation. Callon, Lascoumes et Barthe s’intéressent au débat entre experts et non-experts dans les « forums hybrides »
qui les rassemblent de plus en plus souvent aujourd’hui.
Le retour au questionnement sur des biens et principes auparavant disqualifiés par la critique des idéologies, ou réduits à l’état d’un polythéisme
relativement arbitraire de valeurs sociales, d’opinions ou de préférences individuelles, entraîne-t-il une régression en même temps qu’il renoue avec la
discipline mère ? Conduit-il à une perte de l’identité propre des sciences de
la société ? On ne peut l’affirmer si l’on reconnaît en quoi l’objet diffère, le
savant de la société s’occupant de la réalisation des conduites humaines.
Reste à préciser ce que l’on entend par « réalisation » pour ne pas retomber
dans l’opposition entre la vérité des pratiques sociales et l’illusoire ou la
rhétorique de cadres idéologiques. Pour ce faire, on doit s’arrêter sur la façon
dont la référence à des biens est mise à l’épreuve dans la vie en société. La
réalisation ne dépend pas seulement de la nature des biens et principes engagés, mais aussi des équipements techniques ou matériels que le sociologue
doit inscrire dans son exigence de réalisme. Ainsi s’annonce notre point
critique suivant. Les sociologies politiques et morales les plus novatrices,
dont celles déjà citées, entendent dans cette exigence de réalisme plus que
la confrontation entre des idéaux et la réalité de pratiques. Elles rendent
compte des façons dont des communautés politiques humaines intègrent un
environnement technique et de nature, comme on le voit en particulier dans
les théories d’Ulrich Beck, ou de John Law et Anne-Marie Mol.
Une réalité en question
Le deuxième point critique a trait au réalisme. À la différence du précédent, ce point ne devrait pas poser problème puisqu’une réponse simple
découle de l’ajustement des sciences de la société aux sciences de la
nature et de la définition résultante d’un réalisme scientifique. Mais l’histoire fut plus compliquée, dans la mesure où l’un des domaines remarquables de l’expansion récente de la sociologie a concerné l’activité
scientifique. Forts de l’assurance que leur donnait la découverte d’une chose
sociale propre, les sociologues n’ont pas hésité à s’attaquer au bastion des
sciences et des techniques. Les avancées dans ce domaine ont permis de
replacer ces activités dans l’ordre social et d’en produire des comptes rendus autrement plus réalistes que ceux auxquels se tiennent les savants pour
démontrer leurs résultats. Toutefois l’arme n’allait pas manquer de se retourner contre le lanceur : de quelle nature était la science du social pour conférer les moyens de déconstruire celle de la nature ? Le programme de la
« construction sociale de la réalité », à mesure qu’il s’étendait jusqu’à se
dissoudre aujourd’hui dans une vulgate diffuse, a suscité de vifs débats sur
sa cohérence ou son penchant au relativisme.
Sur ce point critique comme sur le précédent, des avancées invitent
aujourd’hui à déplacer la question. Au lieu de s’en prendre au réalisme du
savant, on se soucie alors de celui de l’agent et de ses modes d’appréhension de la réalité puisque, dans le cas des sciences de la société, cet agent
fait partie intégrante de l’objet. Au-delà d’une opposition entre des savoirs
implicites, personnels, locaux, pratiques, et le savoir formel requis pour la
démonstration scientifique telle que philosophes, anthropologues et socio-logues l’ont mise en avant (Polanyi M., Geertz, Collins H.), des champs de
recherche nouveaux s’ouvrent lorsque l’on s’intéresse à la variété des formats dans lesquels l’agent saisit l’environnement éprouvé en tant que réalité. La dépendance de l’agence humaine à l’égard de l’environnement, telle
que dessinée par Andrew Pickering à propos des travaux scientifiques, peut
être envisagée plus largement pour spécifier, dans leurs épreuves de réalité, les cadres de transaction, d’interaction ou de coordination dont s’occupent les sciences de la société. L’accent mis par les théories sociologiques
sur le sens, ou sur l’intersubjectivité, tend souvent à restreindre les modalités du sens de la réalité attendu des acteurs dans la vie en société.
Une question d’échelle ou de portée du rapport au monde
Les deux points précédents ne risquent-ils pas, en centrant par trop l’attention sur l’agent, de confiner la recherche dans une microsociologie ? Ne
retrouve-t-on pas alors la lancinante question du rapport entre micro et
macro ?
Sur ce point comme sur les précédents, le retour au mouvement fondateur des sciences de la société est éclairant. Nous avons vu que le niveau
« macro », loin de résulter d’une agrégation de conduites particulières relevant d’un niveau « micro », avait plutôt été construit en premier, à l’aide
de catégories destinées à lui conférer une régularité et une systématique
dignes des sciences de la nature. Les catégories centrales de l’analyse, qui
caractérisent la façon dont le chercheur représente la vie en société, relèvent de ce niveau puisqu’elles permettent de produire des tableaux réguliers en systématisant, structurant, équilibrant, connectant. C’est pourquoi
le rapport de l’action ou de l’acteur à ce niveau premier prend la tournure
d’un rapport entre l’acteur et le système, plutôt qu’il ne nous fait comprendre
les cadres d’agrégation ou d’intégration dont font usage les êtres humains
dans leur vie ensemble.
Sur ce point également, le renouveau est venu d’un déplacement que
l’on peut mettre en parallèle avec les précédents. Il consiste à passer d’un
questionnement sur l’échelle de représentation, incombant au chercheur, à
une interrogation sur l’inégale profondeur de champ dans le rapport
qu’entretient l’agent avec le monde. On voit bien ce glissement en histoire
lorsque, dans une école française des Annales longtemps marquée par une
appréhension collective et structurelle des phénomènes partagée par l’histoire sociale, le thème du jeu d’échelles (Revel) a marqué un renouveau. Il
trouve son origine dans une métaphore cartographique qui renvoie à la position d’observateur, mais il a conduit à des recherches modifiant aussi le
cadre d’appréhension de l’agent. L’agent de Giovanni Lévi n’est plus régi
par des représentations collectives, il n’agit plus selon des pratiques sociales
inscrites dans l’horizon d’un groupe d’appartenance. Il se fait individu, calculateur, stratège. Ce n’est pas seulement l’observateur historien qui change
d’échelle, c’est aussi l’agent observé qui appréhende le monde selon une
focale différente. Ce déplacement est encore plus net chez Bernard Lepetit
lorsqu’il s’interroge sur les différentes temporalités et spatialités dans l’usage
des choses de la ville.
Certaines sociologies ont proposé des représentations de la vie en société
selon des formes de vie différenciées, sans en rester aux oppositions entre
collectif et individuel, ou entre public et privé. J’emprunte l’expression de
Simmel puisque, parmi les classiques, il a mené l’exploration la plus ouverte
des façons diverses de vivre ensemble, depuis l’intimité jusqu’à la vie métropolitaine plongée dans l’anonymat. Plus que d’autres sociologues, il a
d’ailleurs subtilement rendu compte de la place de certains objets dans cette
vie ensemble. Aujourd’hui, un renouveau significatif provient des théories
sociologiques qui, sans se limiter aux espaces publics, se préoccupent des
exigences qui pèsent sur l’agent amené à changer d’échelle, dans la portée
de son rapport au monde. Ce poids est à l’origine de difficultés pathologiques qu’a éclairées Alain Ehrenberg. Anthony Giddens a présenté comme
un trait distinctif des sociétés contemporaines l’interconnexion entre des
influences globalisantes et des dispositions personnelles. Latour a été particulièrement attentif à la façon dont s’effectuaient les passages entre localité et globalité dans des centres de totalisation et de calcul. Si l’on déplace
l’attention du chercheur cartographe vers l’agent, il apparaît que la question de la « montée en généralité », qui occupe tant le savant de la société,
est au centre des préoccupations de l’agent comme nous l’avons montré en
analysant des disputes (Boltanski et Thévenot). La variété des régimes d’engagement, du proche au public (Thévenot), conduit à des tableaux beaucoup plus complets et dynamiques des exigences de la vie ensemble et des
consistances de la personne dans les sociétés contemporaines.
À l’issue de ce déplacement, on peut envisager sous un jour nouveau
les mises en forme et en équivalence qui intéressent le chercheur dans son
souci de scientificité. Ce sont en effet des investissements de forme à la fois
matériels et conventionnels, auxquels le chercheur contribue parmi d’autres
agents, qui mettent en évidence des interdépendances fortes et suscitent en
retour, chez tous les agents et pas seulement chez les chercheurs, une
interrogation sur les bienfaits ou les méfaits de telles dépendances. La question de l’injustice et de l’abus de pouvoir s’élève sur le fonds et le préalable de cette mise en relation systématique.
PLURALITÉ DES APPROCHES ET PLURALISME DES AGENCES
Le constat répété d’un éclatement de la théorie sociologique paraît s’opposer à tout espoir d’identité commune. On peut cependant se montrer plus
confiant dans la réunion d’approches apparemment peu compatibles, sans
tomber dans l’acceptation complaisante d’un éclectisme qui ménagerait
une place à chaque courant. Poursuivons à cette fin le déplacement dessiné
dans notre parcours antérieur, depuis les cadres d’appréhension du chercheur jusqu’à ceux de l’agent, puisque les agencements qui font l’objet
des sciences de la société reposent sur des rapports de l’agent au monde,
et sur les formats de bien et de réalité, d’inégale portée, qui sont éprouvés.
Nous constatons alors que des théories sociologiques réputées contradictoires et concurrentes tablent sur des modèles de l’action certes différents,
mais qui s’apparentent à une diversité de cadres d’appréhension dont se
servent concomitamment les agents pour saisir les conduites des autres et
les leurs. On se coordonne aussi bien, selon les situations, en s’imputant
des projets individuels réfléchis dans la visée d’un bien individuel qu’en
s’attribuant des habitudes acquises au profit d’une aisance familière, ou la
quête de quelque bien public requérant des êtres dûment qualifiés. L’analyste
n’a donc à rejeter aucun de ces cadres en usage dans les agencements sociaux.
En érigeant en modèle général de l’acteur social tel ou tel mode d’appréhension aux dépens de tout autre, le sociologue s’interdit de reconnaître
cette pluralité et d’en tirer des conséquences sur la dynamique de la vie
ensemble, et sur les tensions qu’elle génère. Mais s’y ajoute un autre défaut
qui empêche qu’on se contente d’empiler ces théories les unes sur les autres.
En édifiant une théorie sociale sur un modèle d’acteur, le sociologue a fait
subir des torsions dommageables à ce qui est un cadre d’appréhension en
usage dans la société, afin de l’ajuster à ces opérateurs de scientificité que
nous avons évoqués en première partie.
Une illustration nous en est donnée par l’œuvre de Bourdieu. Son originalité, la rupture qu’elle a impliquée, sa contribution majeure au développement général de la sociologie ne sont aujourd’hui plus mises en doute
après avoir été longtemps contestées. Cependant, de Certeau fut le premier à lui adresser une critique constructive orientée dans le sens des
remarques précédentes. Dans les recherches d’ethnologie kabyle, des pratiques de la maison donnent à voir l’économie d’un lieu propre lorsqu’un
patrimoine supporte un principe collectif de gestion par le groupe ou la
famille. Cependant de Certeau montre que l’extension de l’analyse à des
petits-bourgeois de sociétés technocratiques déporte le discours théorique
vers la notion d’habitus et ses synonymes, en procédant à une « métaphorisation théorique » de « la maison qui donne à l’habitus sa forme, mais
non son contenu ». De Certeau manque à reconnaître la place persistante
des figures de l’habiter et de l’usage familier dans les mondes dits modernes,
que Marc Breviglieri a depuis analysées, parce qu’il se concentre sur des
tactiques de résistance aux exigences technocratiques. Mais la pointe de
sa critique reste ajustée. Le modèle de l’action habituée épouse un certain
rapport au monde. Étendu à une théorie générale des pratiques sociales, il
perd son adéquation et, distordu, se retrouve calé sur la régularité du collectif : les habitudes ne sont plus que sociales. Plus généralement, les courants sociologiques fécondés par la phénoménologie éclairent un rapport
de proximité au monde. Mais l’extension démesurée de ce rapport à toute
vie ensemble rencontre ses limites lorsque sont impliquées des mises en
forme dont le propre conventionnel se dissout alors dans une contextualité
et une indexicalité infiniment circonstanciées.
On pourrait procéder à une analyse comparable d’une théorie de l’action à laquelle s’opposent les précédentes, celle de l’action individuelle
rationnelle. Plutôt que de la rejeter en totalité, ou à l’inverse d’en promouvoir
une extension extrême, on reconnaîtra que le modèle théorique suit de
près un certain cadre d’appréhension des conduites et qu’il dispose donc
d’une certaine validité pour autant qu’on en précise la mise à l’épreuve. Le
cas de la science économique, dont est issue cette théorie de l’action et qui
est souvent promu en modèle par des sociologues en mal de professionnalisation, n’est donc pas différent de celui de la sociologie : l’économiste
procède par généralisation indue d’un cadre d’appréhension en usage parmi
les agents sociaux. Ainsi, une pluralité de théories divergentes de l’acteur
peut s’ordonner selon des modalités de rapport au monde que chacune
thématise spécialement, souvent aux dépens des autres puisqu’une extension
excessive est alors conférée en théorie à cette modalité.
Les tentatives sont donc précieuses qui cherchent à conjuguer des figures
différentes de l’action dans une même théorie sociale, telles que celles de
Jon Elster pour inclure l’agir individuel rationnel et les conduites gouvernées par des normes sociales. Reste la question de l’intégration de ces
figures, qui peut exiger des refontes importantes des catégories élémentaires d’analyse afin qu’elles épousent une pluralité d’agences. Prenons le
cas de l’entreprise devenue classique de PeterBerger et Thomas Luckmann.
Ils ont en effet proposé une construction qui vise à différencier des degrés
de proximité et d’éloignement, dans le sens que j’ai indiqué plus haut.
Partant des routines et de typifications du quotidien, ils ont tablé sur un
mode de rapport au monde privilégié dans la sociologie d’Alfred Schütz
influencée par la phénoménologie d’Edmund Husserl. Mais ils sont alors
contraints d’étirer le cadre d’appréhension par typification depuis le cercle
intime jusqu’à des « abstractions hautement anonymes ». Il est douteux
qu’il soit approprié à ce dernier niveau conventionnel. L’institution est
encore rapportée à des typifications, certes réciproques, et ce n’est qu’à un
niveau de second ordre qu’interviennent des justifications et des explications de l’institution. Les auteurs recourent alors à un autre modèle de rapport au monde en se référant aux ordres de légitimation de Weber (ou
secondairement à l’analyse des dérivations de Vilfredo Pareto). La consistance de cet assemblage est donc douteuse, de même que sa capacité à
répondre de manière satisfaisante à la différenciation des formats du bien
et de la réalité éprouvés dans chacun des modes de rapport au monde agglo-mérés dans cette construction sociale. Les notions mêmes d’action, de
pratique et d’acteur doivent être remises en chantier pour une théorie sociale
qui intègre ces agences variées de l’être humain et ces agencements pluriels
avec son environnement.
SOCIOLOGIE ET SOCIÉTÉ : COMMENT SORTIR D’UN CERCLE ?
Les travaux de sociologie et d’histoire des sciences nous ont montré en
quoi le développement des disciplines dépendait d’un état de la société.
Ne doit-on pas reconnaître une semblable dépendance dans le cas des
sciences de la société ? Ne sera-t-on pas alors pris dans le piège d’une circularité, la société étant elle-même définie à partir des sciences sociales ?
Le cercle est évité dès lors qu’on fait intervenir un troisième terme qui
a retenu notre attention précédemment. Il s’agit de constructions politiques,
de « grammaires » politiques de la chose commune ou de la chose publique,
dirai-je pour indiquer le rapport entre une construction de principes et procédures convoquant des biens et une mise en œuvre. Ces grammaires issues
de la philosophie politique soutiennent les constructions institutionnelles
aussi bien que les façons de faire en public. Mais ces grammaires politiques
ont aussi laissé leurs empreintes sur les catégories d’analyse des sciences
sociales, au terme des métamorphoses que nous avons évoquées au début
de cette contribution et qui reposent sur des opérateurs de réduction de normativité en régularité. C’est ainsi que les figurations sociologiques de collectifs, communautés ou sociétés, empruntent à des grammaires politiques
et morales différentes de la vie ensemble. Il est d’ailleurs heureux que les
catégories du sociologue n’en restent pas au plus public et au plus commun,
mais embrassent une architecture du plus personnel au plus institutionnel,
comme l’a fait Paul Ricœur dans sa philosophie. Plutôt que de rapporter
directement un état des sciences sociales à un état de la société, il convient
de considérer la constitution de grammaires de la vie ensemble qui marquent à la fois l’état de la société et celui des sciences sociales. Dans le cas
d’une congruence très forte entre les trois termes, la redondance fait que
l’éclairage apporté par les sciences sociales s’affaiblit : les sociologues parlent alors un langage si proche de celui des autres membres de la société
que leur valeur ajoutée reste très limitée.
Deux genres de recherches contribuent aujourd’hui à davantage de
réflexivité de la part du chercheur à l’égard des modèles en usage dans sa
propre collectivité, tous deux orientés par une perspective comparative,
qu’elle soit historique ou internationale. Toutefois la comparaison ne suffit pas et risque même dans certains cas de consolider, à l’aide de lourdes
données chiffrées, des catégories dont la précaire pertinence transversale
n’est pas interrogée. Aussi faut-il adjoindre à des recherches empiriques un
questionnement sur les grammaires politiques et morales tel que l’a mené
Peter Wagner notamment dans un retour sur l’histoire des sciences sociales,
et que l’on voit à l’œuvre dans les enquêtes comparatives dirigées par
Michèle Lamont et moi-même, ou dans le vaste chantier collectif lancé
par Shmuel Eisenstadt sur les « modernités multiples ».
UNE DISCIPLINE DES ARTS DE FAIRE ENSEMBLE
Une science de la vie ensemble : c’est dans la tension entre les deux
termes conjoints que se spécifie l’identité de la discipline. Son histoire s’est
faite sur l’impératif de faire science, c’est-à-dire d’établir des ordres et des
régularités, à partir d’agissements humains qui engagent des politiques et
des morales en même temps qu’un entourage d’êtres d’artifice ou de nature.
Nous sommes parti d’une formulation qui met en évidence la tension critique dans le projet fondateur des sciences de la société, particulièrement
sensible dans l’œuvre d’Arendt mais que Pierre Manent a remarquablement analysée plus près de nous. Si nous nous étions placé sous l’égide de
celui qui écrivit De la démocratie en Amérique, la tension n’aurait pas
paru sous un jour si cru. Sociologue et philosophe politique tout à la fois,
empirique et réflexif grâce à une perspective clairement comparative, il
nous a offert dans le geste inaugural d’une sociologie politique et morale
un tableau factuel de la vie en société tout en s’arrêtant sur les grammaires
politiques qui la régissent, et en portant attention aux objets qui équipent
cette société américaine dans des arts ou manufactures.
Bien que les sciences sociales soient nées d’un projet d’alignement sur
les sciences de la nature, le parcours ici suivi nous a conduit à reconnaître
qu’elles ont un objet propre qui leur confère un statut bien particulier par
rapport à celui des sciences de la nature. Cet objet n’est pas tant l’être
humain ou même l’acteur humain, dont s’occupent aussi d’autres disciplines, que les artifices façonnés par les êtres humains pour équiper leur
vie ensemble. Le droit est l’un de ces équipements, sans nul doute le plus
organisé. Mais il en est bien d’autres qui correspondent à des élaborations
moins formelles de cadres d’accord ou de confrontation, guerrière ou critique,
ou d’engagements de moindre portée, et qui tous participent cependant au
maintien d’une vie ensemble.
L’objet de recherche des sciences sociales serait plutôt le produit des
arts ayant développé de tels artifices, de même que les sciences de l’ingénieur s’écartent des sciences de la nature parce que leur réalisme embrasse
l’expérience de l’acteur humain et le bien associé à l’utilisation des techniques. Par contraste, la quête d’objectivité scientifique dans les sciences
de la nature promeut des formes de réalisme dans lesquelles l’acteur de
l’expérience est repoussé à l’infini et, partant, la référence à des biens qui
le soucieraient. Étant donné leur objet, les chercheurs de sciences de la
société ne peuvent s’en tenir à cette position. Ils ont partie liée avec ces
équipements humains de la vie ensemble : leur intervention ne se limite pas
à l’observation et à la modélisation, mais contribue immanquablement à
l’élaboration de ces équipements en raison du point de vue systématique
qu’ils adoptent.
Au terme de ce parcours, il nous faut donc comprendre le terme de
« science » qu’inclut notre titre dans une acception plus large et plus ancienne,
comme un savoir constitué dans une discipline des arts de faire, pour
reprendre la formule de M. deCerteau, arts de faire ensemble appréhendés
jusque dans leurs usages.