2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / A. qu’il n’y a nullement lieu de regretter l’inexistence d’une théorie sociologique générale – Que « la situation n’est pas si grave que ça ». Vertus de la diversité
Pour une sociologie qui « sauve les phénomènes »
Louis Quéré
« L’idée d’une théorie sociologique générale a-t-elle encore un
sens aujourd’hui ? ». Comment se faire une opinion sur une telle question ? Si
le sens, c’est l’usage, il faut se demander : pour quoi faire, une théorie
socio-logique générale ? Ou : quelles conséquences pratiques cela peut-il avoir
?
D’un point de vue strictement scientifique, elle ne s’impose
pas, car en science on n’a besoin que de théories limitées, visant un aspect
des phénomènes. Mais on peut poursuivre des buts différents en construisant une
théorie. Une théorie scientifique est habituellement descriptive et
explicative, mais elle peut aussi constituer un système général
d’interprétation – l’interprétation se fait alors par intégration de faits dans
un réseau de concepts abstraits, ou dans une théorie globale non directement
vérifiable ( cf. en cosmologie
l’hypothèse du big bang à l’origine de
l’univers). La plupart des théories que l’on rencontre en sciences sociales
sont des grilles conceptuelles de description et d’interprétation du monde
plutôt que des tissus d’énoncés nomologiques et de règles permettant de
représenter des faits.
Leurs concepts sont surtout issus de la comparaison historique,
et sont plus idéaltypiques que génériques; ils servent à construire des
contextes permettant d’interpréter les phénomènes singuliers analysés. Mais on
rencontre aussi, en théorie sociale, des types de théorie qu’on a peu de
chances de rencontrer en sciences naturelles, par exemple des théorie
normatives
[1] ou encore
des théories que l’on peut dire « fondationnaires
[2] » (pour un exemple des deux entremêlées,
cf. l’œuvre de Habermas). Bref, il y a
différents types de théorie, et la question est de savoir de quel type de
théorie on a besoin pour l’enquête sociale.
Mais il y a aussi différents types d’enquête sociale, et chacun
a des besoins spécifiques en théorie. On peut distinguer deux pôles de
l’enquête sociale : le pôle proprement scientifique, qui est lui-même très
divers, et le pôle pratique, caractérisé par la thématisation de situations
sociales problématiques et la résolution concrète de « problèmes sociaux ».
Dans les deux cas, l’enquête mobilise nécessairement des idées, des conceptions
et des conceptualisations plus ou moins bien articulées. Dans l’idéal, une
enquête qui se veut scientifique se doit de former et d’utiliser des idées qui
doivent pouvoir a) être employées comme hypothèses, b) être d’une forme
susceptible de diriger une « observation analytique contrôlée », et c) être «
éprouvées et continuellement révisées à partir des conséquences qu’elles
produisent dans l’application existentielle » [Dewey, 1967, p. 609]. Mais il y
a plusieurs styles d’enquête scientifique [ cf. Crombie, 1994] et plusieurs types
d’intelligibilité. En sciences sociales, la recherche se distribue
essentiellement entre les deux pôles de la modélisation et de l’enquête, et ce
qui y prédomine, c’est l’intelligibilité historique, portant sur « des
ensembles singuliers de phénomènes » (Passeron). Ce mode d’intelligibilité met
en œuvre des théories de type interprétatif, où opèrent des concepts
typologiques (ou idéaltypiques) forgés à travers l’apparentement de plusieurs
contextes historiques et culturels. Ces théories, énoncées en langue naturelle,
se doivent d’être empiriques, c’est-à-dire de se présenter comme des «
chantiers empiriques », sous peine d’être purement métaphysiques.
« Une théorie interprétative n’est empirique, dans les sciences
sociales, que par son aptitude interprétative à faire surgir dans l’observation
historique des inventaires de faits ou de
relations dont la pertinence ne préexistait pas à cette théorie »
[Passeron, 1991, p. 390]. Une telle théorie n’énonce pas « des généralités dont
le sens assertorique serait nomologique, mais des généralités descriptives et
explicatives dont le sens est de rendre intelligibles de manière sémantiquement
plus coordonnée des phénomènes empiriques qu’on n’aurait pas observés sans elle
» [ ibid., p. 391]. Du fait qu’il
n’est pas possible, dans les sciences de l’enquête, de remplacer
l’exemplification de propositions dont la généralité est assortie de
coordonnées spatiotemporelles par la falsification d’énoncés élevant une
prétention à l’universalité, ni de substituer un langage formalisé à
l’expression en langue naturelle, le pluralisme théorique y est inévitable et
l’atteinte d’un langage théorique unique improbable : « Les sciences sociales
parlent leurs théories dans des langues babélisées qui empêchent leurs
résultats de se réfuter ou de se corroborer mutuellement » (Passeron) – ce qui
ne veut pas dire que toutes les théories soient possibles et aient la même
valeur.
Dans cette perspective, on ne voit pas ce qui commanderait de
viser une théorie sociologique générale et de mettre au point un langage unifié
– sauf à considérer que les « sciences du modèle » sont plus légitimes que les
« sciences de l’enquête » et que les sciences sociales doivent intégrer « le
continent des sciences nomologiques ou formalisées » pour pouvoir prétendre au
titre de science.
Si l’intelligibilité sociologique est d’abord et avant tout de
type historique, la théorisation qui prévaut dans la discipline comporte, me
semble-t-il, un risque majeur : celui de « l’abstraction mal placée
[3] ». Toute idéaltypique qu’elle
soit, la conceptualisation est nécessairement abstractive. Chez Weber, le type
idéal est construit par une rationalisation utopique : en poussant à l’extrême
les traits qu’il associe, on obtient un « tableau imaginaire » auquel mesurer
la réalité; on peut ainsi voir de combien celle-ci s’approche ou s’écarte de
l’idéal. Certes cette abstraction n’est pas de l’ordre de la constitution d’une
classe, puisque « aucun objet empirique ne peut figurer comme élément dans son
extension » [Pariente, 1973, p. 287]. Elle produit une fiction plutôt qu’une
classe. Mais toute fictive qu’elle soit, cette abstraction n’est pas innocente
: elle transforme l’expérience en la réduisant et en la schématisant. Une telle
transformation est au cœur même de l’entreprise scientifique : celle-ci n’a pas
pour but de restituer l’expérience vécue dans sa richesse et sa complexité
concrètes, mais de la représenter à l’aide de schématisations ou de
modélisations. Mais il faut s’assurer que la réduction et la transformation
sont faites à bon escient, qu’elles ne sont pas « mal placées ». Quels sont les
critères pour juger ? Essentiellement, qu’elles ne négligent pas les apparences
des choses et qu’elles « sauvent les phénomènes » et leur mode propre
d’organisation. Négliger les apparences et perdre les phénomènes, tels seraient
les résultats d’une « abstraction mal placée ».
Il y aurait beaucoup à dire sur le premier critère. Appliqué
aux sciences sociales, il a souvent été interprété comme une exigence de partir
du sujet, d’adopter le point de vue des acteurs, de comprendre leurs
attributions de sens, leurs perspectives ou leurs logiques d’action, voire de
reconstituer leur vécu, etc. Mais cette interprétation du critère est assez
désastreuse, car elle est la porte ouverte à toutes sortes de dérives
subjectivistes et interprétativistes. Il faut donc s’en tenir à une
interprétation que je qualifierai de « behavioriste » de l’injonction : nous ne
pouvons pas faire autrement, pour déterminer nos conduites et évaluer leur
adéquation aux situations, que de nous régler sur la manière dont les choses
apparaissent ou se présentent ( i.e.
ouvertes, peu déterminées, non stabilisées, liées au contexte, etc.), bref sur
leur physionomie concrète, et ce n’est pas en examinant ce que nous avons dans
la tête, en sondant nos motifs ou nos raisons d’agir, ou en nous représentant
la réalité, que nous trouvons ce qu’il convient de faire. Ce qu’il convient de
faire nous est indiqué par l’environnement et la situation, par les objets et
par les autres, par les institutions et par les concepts incorporés dans les
systèmes de pratiques. De ce premier critère on peut dériver une injonction – «
ne négligez pas les apparences des choses » – et interpréter celle-ci comme une
mise en garde contre l’intellectualisation excessive de l’explication des
conduites, en particulier contre l’oubli du primat de la perception et du «
contexte stimulus-réponse » (au sens pragmatiste de Dewey et Mead) où elle
fonctionne.
Je voudrais m’arrêter plus longtemps sur le second critère :
ne pas perdre les phénomènes. Cette
formule évoque l’expression utilisée par Platon pour enjoindre aux astronomes
de l’Antiquité de préserver les phénomènes dans leurs explications : «
sozein ta phainomena ». « Sauver les
phénomènes », c’est faire en sorte que les hypothèses et les artefacts
(géométriques, mathématiques) rendent compte de ce qui apparaît et de ce que
l’on peut effectivement observer [ cf.
Duhem, 1982]. En fait, le problème se pose constamment dans le travail
scientifique, car il faut réduire la richesse et la complexité de l’expérience
concrète pour construire des objets capables de la représenter, par abstraction
et schématisation; dans cette transformation, il est crucial que les propriétés
caractéristiques du phénomène de départ ne soient pas perdues, qu’elles
puissent être encore reconnues au terme de la modélisation. Le problème se pose
aussi lorsqu’il faut transformer un système conceptuel en un autre : il faut
que la traduction soit appropriée, que les propriétés essentielles des concepts
de départ soient préservées dans la nouvelle conceptualité. Par exemple, c’est
un problème qui se pose actuellement dans les recherches cognitives visant à
naturaliser l’intentionnalité.
Une telle naturalisation implique de transformer le vocabulaire
de la folk psychology, qui rend compte
des conduites en attribuant des états intentionnels (croyances, désirs, etc.)
aux acteurs et en conférant un pouvoir causal à ces états, en un système
conceptuel permettant une explication du phénomène de l’intentionnalité
admissible par les sciences de la nature.
Le choix des concepts de substitution ne doit pas être
arbitraire. Il faut qu’il honore une exigence d’adéquation, c’est-à-dire qu’il
préserve les propriétés essentielles des concepts de départ [Roy, 1999; pour
une critique de ce programme, cf.
Quéré, 2001].
On rencontre une exigence quelque peu similaire chez des
sociologues d’inspiration soit phénoménologique, soit pragmatiste, à ceci près
qu’ils ont à leur disposition un concept de phénomène passablement transformé :
ne pas perdre les phénomènes, c’est, d’un côté, réhabiliter les apparences (il
ne s’agit pas bien sûr de l’aspect superficiel des choses), de l’autre, tenir
compte de la physionomie concrète des choses, de la manière propre des
organismes de traiter le monde, de l’« inhérence historique » de la
sub-jectivité [Merleau-Ponty, 1945, p. 69]. Du coup, sauver les phénomènes,
c’est plus que produire des hypothèses capables de rendre compte de ce qui
apparaît et de ce que l’on observe réellement : c’est préserver, à travers les
transformations qu’effectue l’analyse scientifique, les propriétés que
présentent les phénomènes dans le champ d’expérience où ils apparaissent, leurs
propriétés dans le « champ phénoménal », notamment leur configuration sensible,
appréhendée du point de vue de la conduite, leur mode propre d’organisation,
leur façon spécifique de s’agencer.
« Sauver les phénomènes », « ne pas perdre les phénomènes »
sont des expressions souvent utilisées par H. Garfinkel, dans un esprit très
phénoménologique. Elles font manifestement écho à la description gestaltiste du
« champ phénoménal » que propose Merleau-Ponty dans
Phénoménologie de la perception : « Le
champ phénoménal n’est pas un “monde intérieur”, le “phénomène” n’est pas un
“état de conscience” ou un “fait psychique”, l’expérience des phénomènes n’est
pas une introspection ou une intuition au sens de Bergson [… ]. Le retour au
phénoménal n’offre aucune de ces particularités. La configuration sensible d’un
objet ou d’un geste [… ] ne se saisit pas dans une coïncidence ineffable, elle
se “comprend” par une sorte d’appropriation dont nous avons tous l’expérience
quand nous disons que nous avons “trouvé” le lapin dans le feuillage d’une
devinette, ou que nous avons “attrapé” un mouvement [… ]. Plus généralement
c’est la notion même d’immédiat qui se trouve transformée : est désormais
immédiat non plus l’impression, l’objet qui ne fait qu’un avec le sujet, mais
le sens, la structure, l’arrangement spontané des parties » [Merleau-Ponty,
1945, p. 69-70].
Pour Garfinkel, le champ phénoménal ne s’ouvre que si l’on se
plie aux méthodes spécifiques selon lesquelles les phénomènes d’ordre de la vie
sociale s’auto-organisent. C’est le principe de l’unique adequacy requirement of methods. L’idée
est que l’organisation des conduites est une affaire d’ordonnancement et
d’agencement, qui sont à la fois « endogènes », au sens où ils se font de
l’intérieur de l’effectuation des activités par un travail d’organisation et de
réglage interne de la part des agents impliqués, « locaux », dans la mesure où
ils sont situés, faits pas à pas, et « concrets », parce que l’ordre produit
est manifeste dans les détails concrets des pratiques accomplies, au fur et à
mesure de leur apparition. Cette production, endogène, locale et concrète,
d’ordre et de co-fonctionnement se fait à travers la mise en œuvre de méthodes
qui sont propres aux activités en cours : il s’agit de méthodes à la fois de
reconnaissance, de production, de thématisation et de description des
phénomènes d’ordre. La maîtrise de telles méthodes constitue la compétence des
agents socialisés, mais ces méthodes ne sont à leur disposition que dans et
pour leur mise en œuvre dans l’accomplissement pratique des activités; il faut
donc passer par l’engagement dans cet accomplissement pour y avoir accès. Celui
qui veut les étudier ne peut donc pas faire autrement que de participer avec
d’autres à la production locale d’ordre qu’implique l’effectuation concrète
d’une activité : il faut que « l’analyste exerce, avec les autres, sa
compétence concertée, qu’il applique les méthodes pour reconnaître, identifier,
suivre, manifester, décrire, etc., des phénomènes d’ordre dans la production
locale de détails cohérents. Ces méthodes sont ce qui est possédé de façon
unique dans la production endogène locale de l’objet et dans son
accountability naturelle » [Garfinkel,
2002, p. 176]. Mais l’analyste doit aussi veiller à restituer de façon adéquate
dans sa description les propriétés de ces méthodes, leur teneur spécifique, et
ne pas leur substituer arbitrairement des propriétés qu’il a pu imaginer, ou
définir par avance, hors de toute observation. C’est pourtant ce qui se passe
souvent.
Un exemple facile à comprendre est fourni par l’analyse des
conversations. Psychologues, linguistes et sociologues ont souvent imaginé,
plutôt qu’observé, ou inféré d’une généralisation conceptuelle, la façon dont
peut être assurée l’organisation séquentielle ou l’organisation thématique des
conversations. Mais cette imagination, ou cette inférence, ne préserve pas les
propriétés des méthodes réellement impliquées. Et pour cause !
Elle a d’emblée exclu « les propriétés de champ phénoménal » de
l’objet étudié. Bref, elle a d’emblée fait perdre le phénomène. Ces méthodes ne
sont accessibles qu’à ceux qui s’engagent concrètement dans une activité de
conversation, et pour savoir en quoi elles consistent, il faut passer par
l’observation d’un tel engagement et tenter de découvrir ce qui est fait et la
manière dont cela est fait. C’est ce qu’a essayé de faire – avec un succès
mitigé – l’analyse ethnométhodologique de conversation (pour une évaluation,
cf. Fornel
et alii, 2001).
Ce genre de préoccupation – ne pas perdre les phénomènes – peut
être étendu à l’analyse de la plupart des phénomène sociaux : il faut que le
chercheur veille à ne pas oublier ou occulter, dans ses observations et ses
descriptions, « la manière propre des organismes de traiter le monde »
(Merleau-Ponty). Un des thèmes auxquels cette vigilance a été appliquée est la
connaissance du monde social que les membres d’une société investissent dans la
gestion de leurs affaires courantes, en particulier dans l’organisation de
leurs interactions. Cela exige de saisir la forme et la teneur propres de « la
connaissance de sens commun des structures sociales » ainsi que les modalités
concrètes de son usage dans la conduite. C’est quelque chose qui doit être
découvert, et cela requiert un travail d’observation, voire même
d’expérimentation. Il est beaucoup plus simple pour le chercheur de « faire
comme si » cette connaissance du monde social était analogue à la sienne, en
tant que sociologue, historien ou économiste, ou de préjuger de ce en quoi elle
consiste. Un autre thème qui devrait être appréhendé de la même façon est celui
de la société : c’est un objet théorisé à foison par la théorie sociale et par
le discours socio-politique, mais comment au juste, et sous quelle forme,
apparaît-il dans les conduites des membres d’une collectivité ? Quelle
médiation exerce-t-il dans leur organisation ? Quel objet y constitue-t-il ? On
ne le sait pas, et pour le savoir, il faudrait revenir au « champ phénoménal »
plutôt que spéculer sur des abstractions.
Il est une manière de procéder en sciences sociales qui
d’emblée perd les phénomènes. C’est celle qui consiste à substituer des objets
sémiotiques,
i.e. des objets « mis en
signes » par une nomination, une conceptualisation ou une typification, aux
conditions et aux procédures concrètes d’organisation des conduites, et au rôle
qu’y jouent les apparences (ce qui apparaît, ce qui est manifeste), et à
projeter les propriétés des premiers sur les seconds pour rendre compte de leur
ordre et de leur rationalité. C’est pour caractériser cette substitution qu’A.
W. Rawls parle de « sophisme de l’abstraction mal placée » (
fallacy of misplaced abstraction);
suivant Garfinkel, elle considère que la sociologie classique a constamment
commis cette erreur
[4].
Elle soutient que, pour l’essentiel, l’ethnométhodologie a
échappé à cette erreur, en traitant l’ordre social comme un phénomène
concret.
L’argument est que la sociologie classique n’a appréhendé les
phénomènes d’ordre qu’à travers le prisme des propriétés rationnelles des
objets conceptualisés qui ont été substitués aux réalités concrètes par des
descriptions de sens commun, ou encore de celles des modèles ou des types
idéaux que le discours savant a produits. L’ordre social est alors un ordre de
part en part imaginé, à partir de la conceptualisation de base inhérente à la
mise en discours ou à la « description théorisée ». Les conséquences en sont
que l’accès aux modalités concrètes de production d’un ordre social est alors
barré, et que tout le travail d’analyse qui est déployé se développe dans une
bulle spéculative qui n’a plus aucun contact avec l’économie réelle des choses
du monde social, en particulier avec les procédures effectives d’organisation
des conduites, et ne peut plus aboutir à des définitions réelles.
D’où la nécessité de rouvrir l’accès aux phénomènes et de
renouveler les voies de l’observation, voire de l’expérimentation.
Voilà, me semble-t-il, un argument de type phénoménologique,
dont les sciences sociales devraient tirer un parti épistémologique : on ne
peut pas saisir la nature de l’ordre social si on commence par en faire une
affaire d’objets conceptuels. On ne peut pas préserver, dans la description
socio-logique, les phénomènes d’ordre inhérents à l’organisation des conduites
si on définit la réalité empirique à partir de la conceptualisation de ce qui
est et de ce qui arrive, puis de l’opérationnalisation de ces concepts. L’ordre
social n’a pas besoin d’être nommé ni conceptualisé pour apparaître : il est
immédiatement saisissable, comme « configurations sensibles », à même les
accomplissements des agents sociaux; il n’est pas général mais déterminé
localement, indexé sur la situation et la sérialité des conduites, et son
observabilité immédiate (non cognitive, non conceptuelle) est la condition
d’une intelligibilité mutuelle et d’une possible coordination. Il y a bien des
constantes, des invariants et des structures; « mais ce n’est pas en recourant
à des représentations génériques et en les introduisant dans le flux vivant des
pratiques qu’on peut les trouver. Ils sont produits de façon endogène par les
participants locaux qui procurent son personnel au phénomène réalisé »
[Garfinkel, 2002, p. 209]. Bref, c’est un ordre accompli, et les
représentations génériques, qui projettent l’ombre du langage ordinaire et de
la théorie sociale sur les phénomènes concrets, ne fournissent qu’une version
imaginée ou docile de la production de l’ordre social.
On rencontre aussi un argument similaire dans le pragmatisme –
du moins chez W. James; il était au cœur de son « empirisme radical », en
particulier de sa dénonciation de l’intellectualisme et de l’abstractionnisme «
vicieux » : ceux-ci consistent à remplacer les phénomènes concrets par leur
définition, les percepts par les concepts, les choses en train de se faire par
les choses toutes faites; on brise ainsi le monde concret, tenu pour
irrationnel, on lui substitue des idéalités (concepts, types idéaux ou
construits théoriques), et pour relier celles-ci, on recourt à une pensée
supérieure qui connaît le tout et assure l’unité. Celui qui recourt à une telle
pensée peut exercer les privilèges de l’analyste transcendant. Pour échapper à
ces travers, il faut interroger l’expérience, car c’est à elle de dire quels
sont les formes et les degrés de rationalité dans les choses. On peut noter que
cette critique de l’intellectualisme et de l’abstractionnisme n’implique pas un
rejet du concept. James reconnaît à celui-ci une valeur de connaissance, et une
capacité à préparer l’avènement de la perception; mais il considère en même
temps qu’il « s’adresse à un monde statique, discontinu et laisse échapper le
fondement même du réel [… ]. Il faut donc sans cesse le compléter par un
recours à l’expérience, qu’il permet d’analyser mais qu’il ne renferme pas. Le
percept et le concept alors se complètent » [Callot, 1985, p. 125].
Les sciences sociales sont, me semble-t-il, d’autant plus
exposées à perdre leurs phénomènes et à se livrer à des « abstractions mal
placées » qu’elles sont plus orientées vers une intelligibilité de type
historique.
Pourquoi ? Parce qu’elles peuvent plus facilement se contenter
des « définitions nominales » qui sont spontanément à leur disposition, et
faire l’économie de leur remplacement par des « définitions réelles
[5] ». Barrer l’accès aux
phénomènes, et empêcher leur définition réelle, tel serait le résultat de la
subordination de l’enquête aux seules définitions nominales de
l’objet.
On peut en effet dire de la science en général qu’elle vise à
substituer des définitions réelles aux définitions nominales de départ. Sont
nominales les définitions que nous pouvons donner des phénomènes sur la base de
notre maîtrise du langage ordinaire, de notre savoir de sens commun, de notre
expérience immédiate et de notre familiarité avec les us et coutumes de notre
environnement social et culturel. Sont réelles les définitions qui engagent «
la réalité » des choses, telle que déterminée à l’épreuve de l’expérimentation
et de l’observation naturalistes. Les définitions réelles auxquelles aboutit la
science ne sont pas des jugements sur la nature intrinsèque des choses, mais
des règles « permettant a) d’exécuter des opérations expérimentales et b) de
guider de nouvelles opérations de discrimination » [Dewey, 1967, p. 358]. J.
Dewey prend l’exemple de la transformation de la définition du métal qu’a
permise la substitution de la connaissance scientifique à la connaissance
produite « dans la manipulation des choses à des fins d’utilisation et de
jouissance », par les opérations ordinaires du corps (voir, toucher, sentir,
goûter, etc.) et par les activités des artisans :
« On parvint à la conception scientifique présente du métal et
de ses sous-genres quand le point de vue changea : il passa des conséquences
liées à l’utilisation et à la jouissance directes aux conséquences produites
par les interactions des choses les unes avec les autres, l’intervention
humaine comprenant les opérations instrumentales qui instituent ces
interactions [c’est ce en quoi consiste précisément l’expérimentation – L.
Q.].
Le résultat fut que les qualités sensibles immédiates perdirent
le sens qui leur avait été antérieurement donné en tant que traits distinctifs.
Par exemple, un élément important de la définition présente du métal est
l’“affinité” ou la capacité d’entrer en interaction avec certaines substances
non métalliques, en particulier l’oxygène, le soufre, le chlore, en même temps
que la capacité des oxydes ainsi produits à entrer en interaction, en tant que
bases, avec les acides pour former des sels [… ]. Il est évident que ces traits
n’auraient jamais pu être extraits, comme le furent l’éclat et l’opacité, des
qualités sensibles immédiates, ou comme la cohésion et la malléabilité, des
opérations effectuées par les artisans. Ces traits sont tels qu’ils provoquent
: a) la détermination de métaux antérieurement non reconnus; b) la
discrimination exacte des sous-genres; et c) par-dessus tout, la mise en
relation d’inférences faites concernant les métaux avec des inférences
concernant tous les changements chimiques dans ce système extensif que
constitue la science chimique » [Dewey, 1967, p. 357-58]. La chimie ne sauve
pas seulement quelques phénomènes, elle sauve aussi tous les phénomènes dans
son domaine
[6].
Pour Dewey, une des formes de l’abstraction mal placée est la «
généralisation conceptuelle », qui préjuge du genre de phénomène que l’on va
rencontrer (la célèbre formule de M. Weber qui préjuge de la nature de la
rationalité de l’action en posant que « toute analyse réflexive concernant les
éléments ultimes d’une activité humaine raisonnable est tout d’abord liée aux
catégories de la fin et des moyens » en constitue un exemple). Outre qu’il
compromet les observations analytiques, ce genre d’abstraction est « de la
nature des “vérités” contradictoires tout-ou-rien. Comme tous ces universels
catégoriques, [les généralisations conceptuelles] ne délimitent pas le champ de
façon à déterminer les problèmes qui peuvent être attaqués un par un, mais sont
d’une nature telle que, du point de vue de la théorie, une théorie doit être
acceptée et l’autre rejetée in toto.
[… ] Cette attitude engendre des conflits d’opinion, et des heurts dans
l’action, au lieu de mettre en œuvre des enquêtes sur des faits observables et
vérifiables » [ ibid., p.
610].
Bref, le type de controverse que ce genre d’abstraction suscite
concerne essentiellement la vérité ou la fausseté intrinsèques de la théorie
générale.
Il entrave l’enquête plutôt qu’il ne la favorise.
En quoi le fait de viser, en sciences sociales, une
intelligibilité historique peut-il favoriser la perte des phénomènes ? En ceci
que l’enquête socio-historique, qui interprète des singularités en les
contextualisant, préjuge en général des phénomènes qu’elle rencontre, du simple
fait qu’elle se fie à leur définition nominale, telle qu’elle est d’emblée
disponible à tout un chacun comme canevas d’individualisation et de description
des actions, des objets et des événements. Plus précisément, elle construit des
« images historiques » dont la trame est fournie par les croyances
stéréotypiques associées aux mots du langage naturel
[7]. On peut dire aussi que ce type d’enquête
porte sur des objets constitués par une sublimation intellectuelle de
phénomènes concrets, cette sublimation étant inhérente à leur mise en signes
linguistiques à travers la dénomination; ces phénomènes sont ainsi rendus
dociles, donc manipulables à volonté, par leur individualisation et leur
qualification dans l’ordre du discours. Leur explication ou leur
interprétation, guidée par les prototypes et les stéréotypes associés aux mots
de la langue naturelle, prend la place de la recherche d’une définition réelle
ou de la création de la détermination des faits.
C’est un problème qui a été bien identifié en philosophie des
sciences par G. G. Granger. L’histoire, soutient-il, est un « cas limite de
discipline scientifique », car elle vise les faits passés dans leur singularité
(indexation sur un contexte), leur individualité et leur actualité
(effectivité), et cela moins pour en proposer des modèles abstraits – un modèle
abstrait est construit à travers une série de réductions qui extraient d’abord
des phénomènes à partir de l’expérience concrète, puis configurent des objets
dans un « référentiel » approprié – que pour les restituer le plus
intégralement possible dans leur effectivité, donc pour les reconstituer dans
leur actualité individuelle. Pour cela, elle imagine à rebours des scénarios
qui ne peuvent être vérifiés comme tels qu’à travers une interprétation de
traces des événements et de témoignages. Ces scénarios sont des « images ». Or
une image est un mode de représentation spécifique, différant de façon
importante d’un modèle abstrait. « Nous entendons par image historique d’un
fait passé plus ou moins complexe une représentation de ce fait
en tant qu’elle peut appartenir à une expérience
humaine concrète. Je veux ainsi distinguer une telle représentation
de la représentation purement conceptuelle fournie par un
modèle abstrait, comme celles des
sciences proprement dites de l’empirie. L’“image” historique est de même nature
que ce qu’elle représente, en ce sens qu’elle est donnée comme expérience
concrète, et non comme un modèle abstrait, destinée à
tenir lieu, dans une certaine mesure,
des faits passés qu’elle figure » [Granger, 1992, p. 185]. En effet, « dans la
recherche historique, les faits humains singuliers à constituer sont déjà, à
vrai dire, donnés comme prototypes,
espèces de schémas intuitifs sans doute grossiers mais qui fournissent à
l’historien – et à son lecteur – un canevas commun préalable. La mort de
quelqu’un, une émeute, quelles que soient la multiplicité et la variété des
connotations, des rites, des interprétations spontanées à travers lesquels
elles sont immédiatement perçues par chacun, dessinent par avance les
prototypes des “images” que l’historien va constituer [… ]. Il n’en est pas de
même, malgré certaines apparences, pour le sociologue, l’économiste [… ].
L’abstrait que la vérification doit faire retrouver dans les énoncés décrivant
les faits est lui-même alors, pour l’essentiel, à construire. De sorte qu’en ce
cas, vérifier un fait c’est d’abord créer, le plus souvent contre des
intuitions non pertinentes qui sont des embryons d’“images” spontanées, la
détermination même du fait.
Ce n’est pas tant [… ] analyser et restructurer le vécu, en ce
cas le vécu sensible, que redresser et reprendre à nouveaux frais les données
immédiates pour définir les abstraits adéquats qui s’expriment dans une
redescription des faits, et que l’intuition des vécus devrait pourtant y
reconnaître » [ ibid., p. 186]. C’est
pourquoi l’historiographie est à cheval sur l’art littéraire et la connaissance
scientifique.
Sans doute une partie de l’argument est-elle bien connue, à
force d’avoir été ressassée par l’épistémologie d’inspiration bachelardienne :
le fait scientifique est construit, et conquis sur les intuitions de sens
commun et sur les images spontanées des phénomènes. Mais c’est un autre aspect
que je veux souligner, que l’on trouve à la base de la critique
phénoménologique que l’ethnométhodologie adresse à la manière de procéder de la
sociologie classique, en particulier à son recours à des théories générales et
à des généralisations conceptuelles : si l’enquête s’oriente vers la production
d’« images » dont la trame est fournie par les stéréotypes associés aux mots du
langage naturel impliqués dans la définition nominale de l’objet, ou par les
concepts et théories contenus dans le corpus établi des œuvres et des travaux reconnus
dans la discipline, alors elle a déjà perdu le phénomène et renoncé à le
découvrir. Elle l’a remplacé par un objet docile, dont on peut dire à l’avance
quels traits le constituent et en quoi consistent sa structure d’ordre et sa
méthode d’organisation. Une telle enquête ne peut pas faire de découverte au
sens fort du terme; certes elle peut révéler des faits inconnus ou des
relations insoupçonnées entre des faits connus, mais elle ne peut pas remplacer
les définitions nominales qui lui servent de point de départ par des
définitions réelles tirées de l’observation et/ou de l’expérimentation. Elle
peut tout au plus substituer une nouvelle définition nominale à une ancienne
(du genre : ce qui s’est passé à tel endroit, à telle époque, ce n’était pas un
x, comme on l’a cru jusqu’à présent,
mais un y).
Comment les sciences sociales peuvent-elles éviter de perdre
d’emblée les phénomènes ? Et comment, ensuite, doivent-elles procéder pour les
sauver dans leurs analyses ? On peut répondre en partie à la première question
en préconisant un changement d’attitude dans l’enquête. On peut reprendre ici
une recommandation forte de Garfinkel : il faut changer les précédents de
l’analyse. Ce qui doit servir de précédents, ce sont les situations réelles et
le « travail » des agents pour y organiser leur expérience, plutôt que le
corpus établi de concepts et de théories, de méthodes et de modèles,
d’explications et d’interprétations, propre à une discipline, ou encore le
canevas de description et d’exploration fourni par les stéréotypes associés aux
mots de la langue naturelle. Ce n’est qu’ainsi que l’on renoncera à décider à
l’avance de la nature des phénomènes étudiés, ainsi qu’à traiter les cas soumis
à l’enquête en leur administrant des représentations génériques ou
idéaltypiques toutes prêtes, et des méthodes fondées sur le souci
d’opérationnaliser des concepts et des théories.
Quant à la seconde question, il conviendrait pour y répondre
d’examiner plusieurs problèmes, touchant à l’analyse des régularités, à la
manière dont on peut extraire des méthodes et des procédures de l’observation
de pratiques, à la formalisation et à la modélisation des objets. Ce qui excède
les possibilités de la présente réflexion. Je voudrais juste revenir sur la
question de l’abstraction, qui est une dimension inévitable de toute analyse.
S’il y a des abstractions « mal placées », c’est qu’il y en a aussi de « bien
placées »! Quelles peuvent-elles bien être ? Sans doute celles qui sont
présentes dans l’intelligence et la reconnaissance immédiates des situations et
des conduites, intelligence et reconnaissance qui impliquent un processus de
généralisation et de simplification. Il y a un phénomène d’abstraction dans la
perception elle-même, sinon nous ne saisirions jamais des objets définis, ni
des configurations sensibles, tout comme dans la formation des habitudes. Par
ailleurs, c’est parce que nous abstrayons que nous pouvons décomposer le
concret en traits pertinents et en saisir les conséquences possibles. Cette
abstraction n’est pas identifiable à la conceptualisation.
Dans les sciences de la nature, on a, comme « abstractions bien
placées », les modèles abstraits représentant des objets virtuels dans un
référentiel approprié, pour parler le langage de Granger, par opposition aux «
images » construites sur la trame des croyances stéréotypiques associées aux
mots de la langue naturelle. Qu’en est-il en sciences sociales ? Une
abstraction « bien placée » consisterait peut-être à mettre au jour les
procédures impliquées dans l’organisation d’un type d’activité et à les
schématiser.
Mais les procédures ne se découvrent pas n’importe comment :
elles impliquent un travail d’appropriation, consistant à « trouver/attraper
progressivement le phénomène ( progressively and
developingly coming upon the phenomenon) à travers le travail de sa
production, avec les détails qui le constituent » [Garfinkel, 2002, p. 123].
Restent la difficulté de les spécifier, en raison des propriétés du savoir
tacite et du savoir-faire, qui se prêtent peu à une articulation discursive, et
le problème du type de généralisation et d’abstraction impliqué dans leur «
extraction » [Quéré, 2002a].
Peut-être pourrait-on, pour commencer, différencier les types
de généralité et les formes d’abstraction, et utiliser d’autres distinctions
que celles qui ont le plus souvent cours en épistémologie : entre universalité
logique et généralité indexée à un contexte (Popper), ou entre généricité et «
idéaltypie » (Passeron) par exemple. Je pense en particulier à la distinction
qu’a proposée Dewey dans sa Logique
entre le générique et l’universel, et partant entre la classification et la
catégorisation. On est dans la classification quand on subsume un singulier
sous un genre auquel il appartient pour le caractériser distinctivement à
l’aide des caractéristiques constitutives du genre; on est dans la
catégorisation proprement dite quand on formule des modes d’action possibles ou
des manières possibles d’opérer, bref des règles de conduite pour déterminer un
fait. Ainsi la généralité d’une loi n’est-elle pas générique mais catégorielle
: « Les lois civiles et criminelles se divisent en genres. Mais être une loi
civile ou criminelle sont des catégories.
Ce sont des points de vue à partir desquels certaines formes de
conduite sont abordées et réglées; une loi est une formule de traitement. Elle
détermine si certaines personnes peuvent être traduites devant les tribunaux et
comment il faudra les traiter si et quand elles le seront. Les principes de
morale et de prudence sont des catégories. Ce sont des règles de
conduite.
Alors que les règles peuvent elles-mêmes se diviser en classes
au sens de genres, être un principe n’est pas un genre, mais une règle pour
former des genres, et donc pour déterminer si une action donnée est d’un genre
spécifique » [Dewey, 1967, p. 355]. S’ensuit de cette distinction une
distinction équivalente entre propositions génériques, qui affectent un objet à
un genre ou une classe, et propositions universelles, qui « formulent des
opérations possibles » et énoncent des règles guidant la conduite. La
généralité des modes d’action ou des opérations n’est pas la même que celle
attachée aux « groupes de traits conjoints » par lesquels on décrit un genre,
et la première est nécessaire à la seconde. Les façons d’agir sont avant tout
pratiques et réelles, mais, comme les habitudes, elles sont générales parce
qu’elles ne sont pas des actes singuliers; générales, elles n’en sont pas moins
réelles
[8]. Mais il
s’agit de façons d’agir qui concernent les opérations à entreprendre dans
l’enquête, ces opérations étant destinées à instituer des interactions des
choses les unes avec les autres, et leur exécution à produire des conséquences
qui transforment l’objet problématique.
Ces opérations sont indiquées non seulement par les
propositions universelles utilisées dans l’enquête (du genre « si…, alors… »),
mais aussi par des définitions réelles, qui énoncent des règles d’exécution
d’opérations et sont des guides d’action.
Une telle conception de la généralité et de la généralisation
nous éloigne considérablement de l’universalité logique qui fonde la conception
poppérienne de la découverte scientifique (la falsifiabilité d’énoncés
logiquement universels), de même d’ailleurs que de la généralité à déictiques
de Passeron, qui sert à conférer ses titres de noblesse au « raisonnement
socio-logique ». On redécouvre alors une caractéristique un peu oubliée des
descriptions scientifiques : celles-ci peuvent être lues, moyennant l’adoption
d’une attitude pratique et la mobilisation d’une culture et d’un savoir-faire
disciplinaires, en partie tacites, comme des instructions pour réeffectuer le
travail de détermination du phénomène rapporté et ainsi accéder à ses
propriétés (voir à ce sujet ma discussion de l’ethnométhodologie des sciences
in Quéré, 2002b). À quand le jour où
ce genre de description-instruction, qui peut « sauver les phénomènes » en les
schématisant dans des « formules d’opérations possibles », aura détrôné les «
accounts théorisés » dont sont
actuellement si friandes les sciences sociales ?
Je précise que mon plaidoyer n’est pas en faveur d’une
substitution d’une science sociale des modèles à une science sociale de
l’enquête; il est plutôt en faveur de la reconnaissance d’une plus grande
pluralité des types d’intelligibilité – l’intelligibilité phénoménologique
procurée par la « représentation synoptique », qui dévoile des connexions
inaperçues entre des faits, sans rien chercher derrière ce qui apparaît (la
übersichtliche Darstellung de
Wittgenstein), n’est pas moins authentique que celle fournie par l’explication
par hypothèse. C’est pourquoi je considère que ceux qui affirment aujourd’hui
que la voie du salut scientifique pour la sociologie est le renforcement de son
orientation vers l’intelligibilité historique se trompent : on ne peut pas
fonder une démarche scientifique sur des manières de procéder qui perdent
d’emblée les phénomènes.
C’est à la lumière de telles considérations quelque peu
intempestives que je donnerai, pour conclure, mon sentiment sur une des «
grandes » questions du colloque : « La sociologie a-t-elle besoin de la société
»? C’est une question à laquelle il est impossible de répondre de but en blanc,
car elle n’a pas de sens déterminé. Il faut lui donner un contexte, l’associer
à un champ problématique pour qu’elle ait un sens. En fin de compte, tout
dépend du type d’enquête dans lequel on est engagé. S’il s’agissait d’une
enquête de type ontologique sur la « marque » du social, sur la nature des
collectifs ou sur les différentes formes d’organisation de la pluralité ou de
l’association, je pourrais être amené, pour résoudre les problèmes apparaissant
dans mon enquête, à introduire l’idée de société comme hypothèse explicative ou
interprétative. Par exemple, un des problèmes susceptibles de se poser dans une
telle enquête est : l’intersubjectivité est-elle un critère suffisant de la
socialité ? Peut-on définir une relation sociale par l’intersubjectivité ? Une
société émane-t-elle de la coopération intersubjective de ses membres ?
Pourquoi n’est-ce pas possible ? Là je rencontrerais vraisemblablement les
difficultés insurmontables de la phénoménologie husserlienne et
post-husserlienne à dériver la socialité de l’intersubjectivité (thématisée à
travers le problème de l’expérience d’autrui ou celui des « personnes d’ordre
supérieur »), et serais enclin à me rallier à une réponse de type durkheimien –
pour qu’il y ait intersubjectivité, il faut qu’il y ait déjà une société
intégrée par ses valeurs, ses normes et ses systèmes conceptuels, une société
dont la présence s’éprouve dans l’expérience par un sens partagé de
l’obligation; ou à une réponse de type diltheyen, en termes d’« esprit objectif
» : les sujets trouvent à leur disposition un sens toujours déjà institué, des
pensées « de personne » toujours déjà incorporées aux pratiques et aux
institutions, des conceptions, des notions ou des stéréotypes articulant
toujours déjà les us et coutumes, etc.; et il y a une cohérence d’ensemble
a priori entre ces éléments, qui ne
doit rien à la coopération des agents sociaux. Je pourrais utiliser le mot
société pour désigner cette unité et cette cohérence a priori, cette
transcendance et cette immanence.
Mais l’appellation n’a pas une importance fondamentale. C’est
l’idée qui importe et il faut voir quelles conséquences elle peut avoir
lorsqu’on analyse le droit, la démocratie, etc.
Mon enquête pourrait être davantage de l’ordre de l’« ontologie
historique » [Hacking, 2002]. Dans une telle enquête, on s’intéresse à la
productivité sociale de concepts qui sont apparus à un moment donné dans
l’histoire d’un groupe : de tels concepts reconfigurent en partie le monde dans
lequel ils surgissent, parce qu’ils suscitent de nouveaux objets de pensée et
de préoccupation, donnent lieu à l’invention de pratiques nouvelles, rendent
possibles des jugements et des évaluations (sur soi et sur les autres),
engendrent de nouvelles activités normatives (de correction, de dénonciation,
de normalisation) et transforment les identités personnelles – et cela en
prenant appui sur des artefacts, des outils et des équipements qui, eux aussi,
procèdent de cette innovation cognitive. S’inspirant du nominalisme de N.
Goodman, I. Hacking a étudié des concepts tels que ceux de
child abuse, de traumatisme, de
personnalité multiple, plus récemment de développement de l’enfant. Si l’on
prend ce dernier cas, force est de convenir qu’il en est venu non seulement à
imprégner notre conception de l’enfant, mais aussi à organiser nos pratiques et
nos relations avec les enfants, jusqu’à l’aménagement de leur environnement
matériel (les jeux pour enfants sont désormais complètement « informés » par le
discours « scientifique » sur le développement de l’enfant). Cette
configuration d’idées et de pratiques « équipées » « forme » les enfants
eux-mêmes, de même que leurs parents, et assure l’extension toujours plus
grande du concept. Bref, un monde dans lequel le concept de « développement de
l’enfant » existe, avec toutes les connaissances qui ont été produites à son
sujet, n’est plus le même que le monde dont ce concept était absent. Nous
sommes « constitués par ce que nous faisons », ce que nous faisons étant
instruit, orienté, prescrit par certains concepts et les objets corrélatifs. Il
me semble que nous pourrions apprendre un certain nombre de choses
intéressantes si nous soumettions le concept de société à ce genre d’enquête
archéologique : il y a bien eu une invention historique de « la société », et
un processus d’« appareillage » de cette notion; le monde dans lequel ce
concept a fonctionné, articulé des pratiques et produit des dispositifs
cognitifs et normatifs n’a plus été le même que le monde qui précédait cette
invention. Mais on n’a pas, pour l’instant, une connaissance très précise de la
différence que cette invention a introduite.
L’enquête dans laquelle je pourrais aussi m’engager pourrait
être de facture plus logique, par exemple si je voulais approfondir le concept
de relation sociale ou élucider la constitution des « touts collectifs ». Je
rencontrerais alors vraisemblablement le problème du tout et de la partie,
celui de l’unité et de la pluralité, ou encore celui des termes abstraits et
des « entités mystérieuses » que sont les collectifs. Dans l’examen de ces
problèmes je serais confronté, entre autres, aux arguments individualistes et
aux arguments holistes, mais aussi aux apories de l’atomisme logique et aux
solutions esquissées pour les éviter. Je découvrirais alors sans doute que,
lorsque l’analyse porte sur les relations entre un tout et ses parties, le
point de vue de l’individu est inutile, que la notion d’individu ne sert à
rien, car la question à poser est : selon quelle structure interne le tout
est-il agencé ?
et non pas, de quels éléments est-il composé ? Dans ce cas, on
n’a pas besoin de chercher des parties élémentaires ou des unités ultimes
[Descombes, 1996]. Approfondissant l’enquête, je me rendrais peut-être compte
que l’atomisme logique, qui a été l’outil utilisé par l’individualisme
méthodologique pour réduire le social à l’individuel, ne nous permet pas de
concevoir les relations comme précédant les individus et les constituant. Il
n’autorise donc pas à envisager les collectifs comme des totalités structurées,
définies par leur organisation; il n’y a, pour lui, que soit des classes et des
ensembles, soit des modèles abstraits pour interpréter les relations effectives
entre individus. Je serais donc amené, pour lever ce genre de restriction, à
adopter une certaine forme de holisme, par exemple un holisme structural ou
anthropologique. Cela ne veut pas dire que j’aurais besoin du concept de
société; mais je devrais reconnaître une réalité aux totalités structurées et
aux relations d’ordre qui les définissent indépendamment des individus et
antérieurement à eux, et je ne trouverais pas illégitime de recourir à des
concepts collectifs pour décrire les situations ni de concevoir l’autorité de
l’« esprit objectif » comme une priorité des règles, du sens et des usages
établis sur les activités qu’ils gouvernent.
Bref, pour savoir si la sociologie a besoin de la société, il
convient d’abord de spécifier le type d’enquête dans lequel on est engagé. Le
recours au concept de société obéira alors à la règle suivante : il faut qu’un
tel objet conceptuel permette de définir, dans et pour l’enquête, les
opérations de détermination analytique des faits et d’évaluation de leur portée
pour la résolution du problème posé.
J’ajouterai une seconde exigence, que je trouve formulée dans
la contribution de H.White : « partir du milieu de l’action ». Cette
recommandation me paraît essentielle, et je propose de la reformuler dans un
langage pragmatiste : la sociologie n’a besoin de la société que si celle-ci
fait partie des phénomènes dont elle doit rendre compte, que si elle émerge
comme « objet » dans la conduite ou le champ d’expérience des agents sociaux.
Le parti pris ici est résolument « behavioriste » au sens de Dewey et Mead :
l’analyse doit se faire « du point de vue de l’organisation de la conduite ou
de l’expérience ». Et qui dit organisation de la conduite dit équilibrage des
transactions entre une forme vivante et un environnement, ce dernier prenant en
charge une partie de cette organisation, ce qui oblige à concevoir celle-ci
comme « distribuée ». Mead parle fréquemment d’objets qui apparaissent dans la
conduite, qui servent à l’organiser ou permettent de la contrôler, ces objets
pouvant être les « objets sociaux » (constitutifs des « actes sociaux »), les «
choses physiques » ou les selves.
Bref, la question n’est pas de savoir s’il faut faire une
sociologie avec ou sans société. Elle est de savoir comment cet « objet »
apparaît dans l’organisation des conduites pour la structurer, selon quelles
modalités il y figure et quelles conséquences il y produit. Mais n’est-ce pas
ce que la sociologie a constamment visé à faire ? Peut-être, mais on peut
craindre qu’elle ne l’ait fait d’une façon telle qu’elle a d’emblée perdu le
phénomène, en partie parce qu’elle a préjugé du mode d’apparition de cet objet
dans la conduite et de ses conséquences – par exemple, en recourant au schème
de la causalité et de la détermination causale, à celui du calcul et du
raisonnement réflexif, ou à celui de l’application réflexive de règles ou de
normes, dont le paradigme est la résolution réfléchie de conflits
moraux.
L’enquête est sans nul doute à recommencer sous bien des
aspects, et, pour guider l’observation nécessaire, on peut formuler les
recommandations suivantes :
- tenir compte du fait que la société n’apparaît pas
nécessairement dans la conduite comme objet conceptuel ni comme cadre normatif
transcendant (à la façon d’une loi ou d’un principe moral) mais par exemple,
comme corrélat inarticulé de présuppositions ou d’opérations croisées
d’attribution de croyances légitimes, d’attentes réciproques, de droits et
d’obligations circonstanciés, etc.;
- faire l’hypothèse (raisonnable) que cet « objet » figure
dans la conduite à la fois comme ressource et comme résultat, voire comme
dimension toujours thématisable; que l’« objectivité en soi de la société »
(Freitag), son extériorité et son caractère de contrainte sont non seulement
des présuppositions pragmatiques de l’organisation des conduites, mais aussi
des dimensions produites et maintenues par les opérations conjointes des agents
sociaux et dépendantes de leurs accomplissements;
- tenir compte de l’existence de plusieurs régimes
d’organisation de la conduite – seule une part de celle-ci se fait en mode
cognitif-réflexif; une part non négligeable se fait en mode « stimulus-réponse
», avec prédominance de la perception immédiate, du tact et d’un mode de
réflexion tacite lié à la temporalisation interne de l’expérience;
- tenir compte des différents types d’activité, l’objet «
société » n’apparaissant pas de la même manière dans l’activité politique, dans
les activités scientifique, artistique, pédagogique, etc., ou dans les
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[1]
Une théorie normative comporte essentiellement des propositions
portant sur des valeurs, sur des idéaux, sur des principes régulateurs ou sur
ce qu’il convient de faire. On s’adonne à la théorie normative, par exemple,
quand on tente de définir les conditions que doit satisfaire une organisation
démocratique du pouvoir dans la société, ou les critères en fonction desquels
une décision collective sera tenue pour légitime. Ainsi va-t-on discuter de ce
qu’il faut prendre comme norme et principe directeur de la décision
démocratique – la délibération comme processus (libre discussion et
participation égale de tous) ou la volonté générale (l’obtention de l’accord
unanime des citoyens) –, et justifier le choix de la norme. Par exemple, les
discussions actuelles sur la « démocratie délibérative » ou sur la « démocratie
participative » relèvent pour leur plus grande part de la théorie normative [
cf. Manin, 2002]. En revanche, si on
s’applique à décrire et à analyser des institutions existantes, ou des
pratiques effectives, sans vouloir montrer qu’elles sont bonnes ou légitimes,
on sort de la théorie normative pour rendre compte de l’« actuel », pour mettre
au jour des phénomènes non aperçus, etc. La théorie normative n’est pas du tout
illégitime, mais il faut être conscient de ses règles spécifiques et du type de
jugement qu’elle appelle.
[2]
« L’entreprise de fondation n’est concevable que là où un
domaine X paraît affecté d’une certaine instabilité, de sorte qu’il peut
sembler important de l’ancrer solidement dans un domaine Y » [Descombes, 1994,
p. 155]. Habermas par exemple, veut fonder le lien social,¤ ¤ supposé précaire
et fragile, dans quelque chose d’inébranlable, une intersubjectivité fondée
dans la raison communicative.
[3]
Je reprends cette expression à A. W. Rawls, qui l’utilise dans
sa longue et belle introduction au recueil de textes de Garfinkel qu’elle a
édité en 2002. Elle a calqué l’expression « the fallacy of misplaced
abstraction » sur celle de « fallacy of misplaced concreteness » utilisée par
Whitehead pour critiquer les positivistes.
[4]
Sa démonstration est cependant problématique, car elle aboutit
à dénier toute valeur de connaissance et toute capacité d’orientation pratique
au concept.
[5]
Sur la distinction classique entre définition nominale et
définition réelle,
cf. J. Proust [
1986, section 1, chap. 4].
[6]
On pourrait reprendre cette formule pour répondre à la question
du début sur la nécessité d’une théorie sociologique générale : la théorie n’a
pas à être générale ou unifiée, mais suffisamment extensive pour sauver tous
les phénomènes qui apparaissent interdépendants.
[7]
L’idée que les stéréotypes sont une composante importante de la
signification d’un mot a été développée par H.Putnam. Pour lui, ce sont des
stéréotypes et non pas des concepts qui sont associés aux mots dans la
communication. Quelqu’un a acquis la maîtrise d’un mot non seulement s’il sait
l’utiliser, mais aussi s’il sait quelque chose de ce dont il parle. Ce savoir a
précisément la forme de « croyances stéréotypiques », c’est-à-dire de croyances
conventionnelles portant sur les traits que peut présenter l’objet dont il est
parlé, ou sur ce à quoi il peut ressembler. Ce sont de telles croyances qui
correspondent à une grande partie de ce que nous appelons la signification des
mots [Putnam, 1990].
[8]
« Existentielles » dans la terminologie de Dewey (« les façons
d’agir sont aussi existentielles que les événements et les objets singuliers
»).