Revue du MAUSS
La Découverte

I.S.B.N.2707144630
480 pages

p. 127 à 145
doi: 10.3917/rdm.024.0127

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Dossier / A) qu'il n'y a nullement lieu de regretter l'inexistence d'une théorie sociologique générale / Que « la situation n'est pas si grave que ça ». Vertus de la diversité

no 24 2004/2

2004 Revue du Mauss Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / A. qu’il n’y a nullement lieu de regretter l’inexistence d’une théorie sociologique générale – Que « la situation n’est pas si grave que ça ». Vertus de la diversité

Pour une sociologie qui « sauve les phénomènes »

Louis Quéré
« L’idée d’une théorie sociologique générale a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? ». Comment se faire une opinion sur une telle question ? Si le sens, c’est l’usage, il faut se demander : pour quoi faire, une théorie socio-logique générale ? Ou : quelles conséquences pratiques cela peut-il avoir ?
D’un point de vue strictement scientifique, elle ne s’impose pas, car en science on n’a besoin que de théories limitées, visant un aspect des phénomènes. Mais on peut poursuivre des buts différents en construisant une théorie. Une théorie scientifique est habituellement descriptive et explicative, mais elle peut aussi constituer un système général d’interprétation – l’interprétation se fait alors par intégration de faits dans un réseau de concepts abstraits, ou dans une théorie globale non directement vérifiable ( cf. en cosmologie l’hypothèse du big bang à l’origine de l’univers). La plupart des théories que l’on rencontre en sciences sociales sont des grilles conceptuelles de description et d’interprétation du monde plutôt que des tissus d’énoncés nomologiques et de règles permettant de représenter des faits.
Leurs concepts sont surtout issus de la comparaison historique, et sont plus idéaltypiques que génériques; ils servent à construire des contextes permettant d’interpréter les phénomènes singuliers analysés. Mais on rencontre aussi, en théorie sociale, des types de théorie qu’on a peu de chances de rencontrer en sciences naturelles, par exemple des théorie normatives [1] ou encore des théories que l’on peut dire « fondationnaires [2] » (pour un exemple des deux entremêlées, cf. l’œuvre de Habermas). Bref, il y a différents types de théorie, et la question est de savoir de quel type de théorie on a besoin pour l’enquête sociale.
Mais il y a aussi différents types d’enquête sociale, et chacun a des besoins spécifiques en théorie. On peut distinguer deux pôles de l’enquête sociale : le pôle proprement scientifique, qui est lui-même très divers, et le pôle pratique, caractérisé par la thématisation de situations sociales problématiques et la résolution concrète de « problèmes sociaux ». Dans les deux cas, l’enquête mobilise nécessairement des idées, des conceptions et des conceptualisations plus ou moins bien articulées. Dans l’idéal, une enquête qui se veut scientifique se doit de former et d’utiliser des idées qui doivent pouvoir a) être employées comme hypothèses, b) être d’une forme susceptible de diriger une « observation analytique contrôlée », et c) être « éprouvées et continuellement révisées à partir des conséquences qu’elles produisent dans l’application existentielle » [Dewey, 1967, p. 609]. Mais il y a plusieurs styles d’enquête scientifique [ cf. Crombie, 1994] et plusieurs types d’intelligibilité. En sciences sociales, la recherche se distribue essentiellement entre les deux pôles de la modélisation et de l’enquête, et ce qui y prédomine, c’est l’intelligibilité historique, portant sur « des ensembles singuliers de phénomènes » (Passeron). Ce mode d’intelligibilité met en œuvre des théories de type interprétatif, où opèrent des concepts typologiques (ou idéaltypiques) forgés à travers l’apparentement de plusieurs contextes historiques et culturels. Ces théories, énoncées en langue naturelle, se doivent d’être empiriques, c’est-à-dire de se présenter comme des « chantiers empiriques », sous peine d’être purement métaphysiques.
« Une théorie interprétative n’est empirique, dans les sciences sociales, que par son aptitude interprétative à faire surgir dans l’observation historique des inventaires de faits ou de relations dont la pertinence ne préexistait pas à cette théorie » [Passeron, 1991, p. 390]. Une telle théorie n’énonce pas « des généralités dont le sens assertorique serait nomologique, mais des généralités descriptives et explicatives dont le sens est de rendre intelligibles de manière sémantiquement plus coordonnée des phénomènes empiriques qu’on n’aurait pas observés sans elle » [ ibid., p. 391]. Du fait qu’il n’est pas possible, dans les sciences de l’enquête, de remplacer l’exemplification de propositions dont la généralité est assortie de coordonnées spatiotemporelles par la falsification d’énoncés élevant une prétention à l’universalité, ni de substituer un langage formalisé à l’expression en langue naturelle, le pluralisme théorique y est inévitable et l’atteinte d’un langage théorique unique improbable : « Les sciences sociales parlent leurs théories dans des langues babélisées qui empêchent leurs résultats de se réfuter ou de se corroborer mutuellement » (Passeron) – ce qui ne veut pas dire que toutes les théories soient possibles et aient la même valeur.
Dans cette perspective, on ne voit pas ce qui commanderait de viser une théorie sociologique générale et de mettre au point un langage unifié – sauf à considérer que les « sciences du modèle » sont plus légitimes que les « sciences de l’enquête » et que les sciences sociales doivent intégrer « le continent des sciences nomologiques ou formalisées » pour pouvoir prétendre au titre de science.
Si l’intelligibilité sociologique est d’abord et avant tout de type historique, la théorisation qui prévaut dans la discipline comporte, me semble-t-il, un risque majeur : celui de « l’abstraction mal placée [3] ». Toute idéaltypique qu’elle soit, la conceptualisation est nécessairement abstractive. Chez Weber, le type idéal est construit par une rationalisation utopique : en poussant à l’extrême les traits qu’il associe, on obtient un « tableau imaginaire » auquel mesurer la réalité; on peut ainsi voir de combien celle-ci s’approche ou s’écarte de l’idéal. Certes cette abstraction n’est pas de l’ordre de la constitution d’une classe, puisque « aucun objet empirique ne peut figurer comme élément dans son extension » [Pariente, 1973, p. 287]. Elle produit une fiction plutôt qu’une classe. Mais toute fictive qu’elle soit, cette abstraction n’est pas innocente : elle transforme l’expérience en la réduisant et en la schématisant. Une telle transformation est au cœur même de l’entreprise scientifique : celle-ci n’a pas pour but de restituer l’expérience vécue dans sa richesse et sa complexité concrètes, mais de la représenter à l’aide de schématisations ou de modélisations. Mais il faut s’assurer que la réduction et la transformation sont faites à bon escient, qu’elles ne sont pas « mal placées ». Quels sont les critères pour juger ? Essentiellement, qu’elles ne négligent pas les apparences des choses et qu’elles « sauvent les phénomènes » et leur mode propre d’organisation. Négliger les apparences et perdre les phénomènes, tels seraient les résultats d’une « abstraction mal placée ».
Il y aurait beaucoup à dire sur le premier critère. Appliqué aux sciences sociales, il a souvent été interprété comme une exigence de partir du sujet, d’adopter le point de vue des acteurs, de comprendre leurs attributions de sens, leurs perspectives ou leurs logiques d’action, voire de reconstituer leur vécu, etc. Mais cette interprétation du critère est assez désastreuse, car elle est la porte ouverte à toutes sortes de dérives subjectivistes et interprétativistes. Il faut donc s’en tenir à une interprétation que je qualifierai de « behavioriste » de l’injonction : nous ne pouvons pas faire autrement, pour déterminer nos conduites et évaluer leur adéquation aux situations, que de nous régler sur la manière dont les choses apparaissent ou se présentent ( i.e. ouvertes, peu déterminées, non stabilisées, liées au contexte, etc.), bref sur leur physionomie concrète, et ce n’est pas en examinant ce que nous avons dans la tête, en sondant nos motifs ou nos raisons d’agir, ou en nous représentant la réalité, que nous trouvons ce qu’il convient de faire. Ce qu’il convient de faire nous est indiqué par l’environnement et la situation, par les objets et par les autres, par les institutions et par les concepts incorporés dans les systèmes de pratiques. De ce premier critère on peut dériver une injonction – « ne négligez pas les apparences des choses » – et interpréter celle-ci comme une mise en garde contre l’intellectualisation excessive de l’explication des conduites, en particulier contre l’oubli du primat de la perception et du « contexte stimulus-réponse » (au sens pragmatiste de Dewey et Mead) où elle fonctionne.
Je voudrais m’arrêter plus longtemps sur le second critère : ne pas perdre les phénomènes. Cette formule évoque l’expression utilisée par Platon pour enjoindre aux astronomes de l’Antiquité de préserver les phénomènes dans leurs explications : « sozein ta phainomena ». « Sauver les phénomènes », c’est faire en sorte que les hypothèses et les artefacts (géométriques, mathématiques) rendent compte de ce qui apparaît et de ce que l’on peut effectivement observer [ cf. Duhem, 1982]. En fait, le problème se pose constamment dans le travail scientifique, car il faut réduire la richesse et la complexité de l’expérience concrète pour construire des objets capables de la représenter, par abstraction et schématisation; dans cette transformation, il est crucial que les propriétés caractéristiques du phénomène de départ ne soient pas perdues, qu’elles puissent être encore reconnues au terme de la modélisation. Le problème se pose aussi lorsqu’il faut transformer un système conceptuel en un autre : il faut que la traduction soit appropriée, que les propriétés essentielles des concepts de départ soient préservées dans la nouvelle conceptualité. Par exemple, c’est un problème qui se pose actuellement dans les recherches cognitives visant à naturaliser l’intentionnalité.
Une telle naturalisation implique de transformer le vocabulaire de la folk psychology, qui rend compte des conduites en attribuant des états intentionnels (croyances, désirs, etc.) aux acteurs et en conférant un pouvoir causal à ces états, en un système conceptuel permettant une explication du phénomène de l’intentionnalité admissible par les sciences de la nature.
Le choix des concepts de substitution ne doit pas être arbitraire. Il faut qu’il honore une exigence d’adéquation, c’est-à-dire qu’il préserve les propriétés essentielles des concepts de départ [Roy, 1999; pour une critique de ce programme, cf. Quéré, 2001].
On rencontre une exigence quelque peu similaire chez des sociologues d’inspiration soit phénoménologique, soit pragmatiste, à ceci près qu’ils ont à leur disposition un concept de phénomène passablement transformé : ne pas perdre les phénomènes, c’est, d’un côté, réhabiliter les apparences (il ne s’agit pas bien sûr de l’aspect superficiel des choses), de l’autre, tenir compte de la physionomie concrète des choses, de la manière propre des organismes de traiter le monde, de l’« inhérence historique » de la sub-jectivité [Merleau-Ponty, 1945, p. 69]. Du coup, sauver les phénomènes, c’est plus que produire des hypothèses capables de rendre compte de ce qui apparaît et de ce que l’on observe réellement : c’est préserver, à travers les transformations qu’effectue l’analyse scientifique, les propriétés que présentent les phénomènes dans le champ d’expérience où ils apparaissent, leurs propriétés dans le « champ phénoménal », notamment leur configuration sensible, appréhendée du point de vue de la conduite, leur mode propre d’organisation, leur façon spécifique de s’agencer.
« Sauver les phénomènes », « ne pas perdre les phénomènes » sont des expressions souvent utilisées par H. Garfinkel, dans un esprit très phénoménologique. Elles font manifestement écho à la description gestaltiste du « champ phénoménal » que propose Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception : « Le champ phénoménal n’est pas un “monde intérieur”, le “phénomène” n’est pas un “état de conscience” ou un “fait psychique”, l’expérience des phénomènes n’est pas une introspection ou une intuition au sens de Bergson [… ]. Le retour au phénoménal n’offre aucune de ces particularités. La configuration sensible d’un objet ou d’un geste [… ] ne se saisit pas dans une coïncidence ineffable, elle se “comprend” par une sorte d’appropriation dont nous avons tous l’expérience quand nous disons que nous avons “trouvé” le lapin dans le feuillage d’une devinette, ou que nous avons “attrapé” un mouvement [… ]. Plus généralement c’est la notion même d’immédiat qui se trouve transformée : est désormais immédiat non plus l’impression, l’objet qui ne fait qu’un avec le sujet, mais le sens, la structure, l’arrangement spontané des parties » [Merleau-Ponty, 1945, p. 69-70].
Pour Garfinkel, le champ phénoménal ne s’ouvre que si l’on se plie aux méthodes spécifiques selon lesquelles les phénomènes d’ordre de la vie sociale s’auto-organisent. C’est le principe de l’unique adequacy requirement of methods. L’idée est que l’organisation des conduites est une affaire d’ordonnancement et d’agencement, qui sont à la fois « endogènes », au sens où ils se font de l’intérieur de l’effectuation des activités par un travail d’organisation et de réglage interne de la part des agents impliqués, « locaux », dans la mesure où ils sont situés, faits pas à pas, et « concrets », parce que l’ordre produit est manifeste dans les détails concrets des pratiques accomplies, au fur et à mesure de leur apparition. Cette production, endogène, locale et concrète, d’ordre et de co-fonctionnement se fait à travers la mise en œuvre de méthodes qui sont propres aux activités en cours : il s’agit de méthodes à la fois de reconnaissance, de production, de thématisation et de description des phénomènes d’ordre. La maîtrise de telles méthodes constitue la compétence des agents socialisés, mais ces méthodes ne sont à leur disposition que dans et pour leur mise en œuvre dans l’accomplissement pratique des activités; il faut donc passer par l’engagement dans cet accomplissement pour y avoir accès. Celui qui veut les étudier ne peut donc pas faire autrement que de participer avec d’autres à la production locale d’ordre qu’implique l’effectuation concrète d’une activité : il faut que « l’analyste exerce, avec les autres, sa compétence concertée, qu’il applique les méthodes pour reconnaître, identifier, suivre, manifester, décrire, etc., des phénomènes d’ordre dans la production locale de détails cohérents. Ces méthodes sont ce qui est possédé de façon unique dans la production endogène locale de l’objet et dans son accountability naturelle » [Garfinkel, 2002, p. 176]. Mais l’analyste doit aussi veiller à restituer de façon adéquate dans sa description les propriétés de ces méthodes, leur teneur spécifique, et ne pas leur substituer arbitrairement des propriétés qu’il a pu imaginer, ou définir par avance, hors de toute observation. C’est pourtant ce qui se passe souvent.
Un exemple facile à comprendre est fourni par l’analyse des conversations. Psychologues, linguistes et sociologues ont souvent imaginé, plutôt qu’observé, ou inféré d’une généralisation conceptuelle, la façon dont peut être assurée l’organisation séquentielle ou l’organisation thématique des conversations. Mais cette imagination, ou cette inférence, ne préserve pas les propriétés des méthodes réellement impliquées. Et pour cause !
Elle a d’emblée exclu « les propriétés de champ phénoménal » de l’objet étudié. Bref, elle a d’emblée fait perdre le phénomène. Ces méthodes ne sont accessibles qu’à ceux qui s’engagent concrètement dans une activité de conversation, et pour savoir en quoi elles consistent, il faut passer par l’observation d’un tel engagement et tenter de découvrir ce qui est fait et la manière dont cela est fait. C’est ce qu’a essayé de faire – avec un succès mitigé – l’analyse ethnométhodologique de conversation (pour une évaluation, cf. Fornel et alii, 2001).
Ce genre de préoccupation – ne pas perdre les phénomènes – peut être étendu à l’analyse de la plupart des phénomène sociaux : il faut que le chercheur veille à ne pas oublier ou occulter, dans ses observations et ses descriptions, « la manière propre des organismes de traiter le monde » (Merleau-Ponty). Un des thèmes auxquels cette vigilance a été appliquée est la connaissance du monde social que les membres d’une société investissent dans la gestion de leurs affaires courantes, en particulier dans l’organisation de leurs interactions. Cela exige de saisir la forme et la teneur propres de « la connaissance de sens commun des structures sociales » ainsi que les modalités concrètes de son usage dans la conduite. C’est quelque chose qui doit être découvert, et cela requiert un travail d’observation, voire même d’expérimentation. Il est beaucoup plus simple pour le chercheur de « faire comme si » cette connaissance du monde social était analogue à la sienne, en tant que sociologue, historien ou économiste, ou de préjuger de ce en quoi elle consiste. Un autre thème qui devrait être appréhendé de la même façon est celui de la société : c’est un objet théorisé à foison par la théorie sociale et par le discours socio-politique, mais comment au juste, et sous quelle forme, apparaît-il dans les conduites des membres d’une collectivité ? Quelle médiation exerce-t-il dans leur organisation ? Quel objet y constitue-t-il ? On ne le sait pas, et pour le savoir, il faudrait revenir au « champ phénoménal » plutôt que spéculer sur des abstractions.
Il est une manière de procéder en sciences sociales qui d’emblée perd les phénomènes. C’est celle qui consiste à substituer des objets sémiotiques, i.e. des objets « mis en signes » par une nomination, une conceptualisation ou une typification, aux conditions et aux procédures concrètes d’organisation des conduites, et au rôle qu’y jouent les apparences (ce qui apparaît, ce qui est manifeste), et à projeter les propriétés des premiers sur les seconds pour rendre compte de leur ordre et de leur rationalité. C’est pour caractériser cette substitution qu’A. W. Rawls parle de « sophisme de l’abstraction mal placée » ( fallacy of misplaced abstraction); suivant Garfinkel, elle considère que la sociologie classique a constamment commis cette erreur [4].
Elle soutient que, pour l’essentiel, l’ethnométhodologie a échappé à cette erreur, en traitant l’ordre social comme un phénomène concret.
L’argument est que la sociologie classique n’a appréhendé les phénomènes d’ordre qu’à travers le prisme des propriétés rationnelles des objets conceptualisés qui ont été substitués aux réalités concrètes par des descriptions de sens commun, ou encore de celles des modèles ou des types idéaux que le discours savant a produits. L’ordre social est alors un ordre de part en part imaginé, à partir de la conceptualisation de base inhérente à la mise en discours ou à la « description théorisée ». Les conséquences en sont que l’accès aux modalités concrètes de production d’un ordre social est alors barré, et que tout le travail d’analyse qui est déployé se développe dans une bulle spéculative qui n’a plus aucun contact avec l’économie réelle des choses du monde social, en particulier avec les procédures effectives d’organisation des conduites, et ne peut plus aboutir à des définitions réelles.
D’où la nécessité de rouvrir l’accès aux phénomènes et de renouveler les voies de l’observation, voire de l’expérimentation.
Voilà, me semble-t-il, un argument de type phénoménologique, dont les sciences sociales devraient tirer un parti épistémologique : on ne peut pas saisir la nature de l’ordre social si on commence par en faire une affaire d’objets conceptuels. On ne peut pas préserver, dans la description socio-logique, les phénomènes d’ordre inhérents à l’organisation des conduites si on définit la réalité empirique à partir de la conceptualisation de ce qui est et de ce qui arrive, puis de l’opérationnalisation de ces concepts. L’ordre social n’a pas besoin d’être nommé ni conceptualisé pour apparaître : il est immédiatement saisissable, comme « configurations sensibles », à même les accomplissements des agents sociaux; il n’est pas général mais déterminé localement, indexé sur la situation et la sérialité des conduites, et son observabilité immédiate (non cognitive, non conceptuelle) est la condition d’une intelligibilité mutuelle et d’une possible coordination. Il y a bien des constantes, des invariants et des structures; « mais ce n’est pas en recourant à des représentations génériques et en les introduisant dans le flux vivant des pratiques qu’on peut les trouver. Ils sont produits de façon endogène par les participants locaux qui procurent son personnel au phénomène réalisé » [Garfinkel, 2002, p. 209]. Bref, c’est un ordre accompli, et les représentations génériques, qui projettent l’ombre du langage ordinaire et de la théorie sociale sur les phénomènes concrets, ne fournissent qu’une version imaginée ou docile de la production de l’ordre social.
On rencontre aussi un argument similaire dans le pragmatisme – du moins chez W. James; il était au cœur de son « empirisme radical », en particulier de sa dénonciation de l’intellectualisme et de l’abstractionnisme « vicieux » : ceux-ci consistent à remplacer les phénomènes concrets par leur définition, les percepts par les concepts, les choses en train de se faire par les choses toutes faites; on brise ainsi le monde concret, tenu pour irrationnel, on lui substitue des idéalités (concepts, types idéaux ou construits théoriques), et pour relier celles-ci, on recourt à une pensée supérieure qui connaît le tout et assure l’unité. Celui qui recourt à une telle pensée peut exercer les privilèges de l’analyste transcendant. Pour échapper à ces travers, il faut interroger l’expérience, car c’est à elle de dire quels sont les formes et les degrés de rationalité dans les choses. On peut noter que cette critique de l’intellectualisme et de l’abstractionnisme n’implique pas un rejet du concept. James reconnaît à celui-ci une valeur de connaissance, et une capacité à préparer l’avènement de la perception; mais il considère en même temps qu’il « s’adresse à un monde statique, discontinu et laisse échapper le fondement même du réel [… ]. Il faut donc sans cesse le compléter par un recours à l’expérience, qu’il permet d’analyser mais qu’il ne renferme pas. Le percept et le concept alors se complètent » [Callot, 1985, p. 125].
Les sciences sociales sont, me semble-t-il, d’autant plus exposées à perdre leurs phénomènes et à se livrer à des « abstractions mal placées » qu’elles sont plus orientées vers une intelligibilité de type historique.
Pourquoi ? Parce qu’elles peuvent plus facilement se contenter des « définitions nominales » qui sont spontanément à leur disposition, et faire l’économie de leur remplacement par des « définitions réelles [5] ». Barrer l’accès aux phénomènes, et empêcher leur définition réelle, tel serait le résultat de la subordination de l’enquête aux seules définitions nominales de l’objet.
On peut en effet dire de la science en général qu’elle vise à substituer des définitions réelles aux définitions nominales de départ. Sont nominales les définitions que nous pouvons donner des phénomènes sur la base de notre maîtrise du langage ordinaire, de notre savoir de sens commun, de notre expérience immédiate et de notre familiarité avec les us et coutumes de notre environnement social et culturel. Sont réelles les définitions qui engagent « la réalité » des choses, telle que déterminée à l’épreuve de l’expérimentation et de l’observation naturalistes. Les définitions réelles auxquelles aboutit la science ne sont pas des jugements sur la nature intrinsèque des choses, mais des règles « permettant a) d’exécuter des opérations expérimentales et b) de guider de nouvelles opérations de discrimination » [Dewey, 1967, p. 358]. J. Dewey prend l’exemple de la transformation de la définition du métal qu’a permise la substitution de la connaissance scientifique à la connaissance produite « dans la manipulation des choses à des fins d’utilisation et de jouissance », par les opérations ordinaires du corps (voir, toucher, sentir, goûter, etc.) et par les activités des artisans :
« On parvint à la conception scientifique présente du métal et de ses sous-genres quand le point de vue changea : il passa des conséquences liées à l’utilisation et à la jouissance directes aux conséquences produites par les interactions des choses les unes avec les autres, l’intervention humaine comprenant les opérations instrumentales qui instituent ces interactions [c’est ce en quoi consiste précisément l’expérimentation – L. Q.].
Le résultat fut que les qualités sensibles immédiates perdirent le sens qui leur avait été antérieurement donné en tant que traits distinctifs. Par exemple, un élément important de la définition présente du métal est l’“affinité” ou la capacité d’entrer en interaction avec certaines substances non métalliques, en particulier l’oxygène, le soufre, le chlore, en même temps que la capacité des oxydes ainsi produits à entrer en interaction, en tant que bases, avec les acides pour former des sels [… ]. Il est évident que ces traits n’auraient jamais pu être extraits, comme le furent l’éclat et l’opacité, des qualités sensibles immédiates, ou comme la cohésion et la malléabilité, des opérations effectuées par les artisans. Ces traits sont tels qu’ils provoquent : a) la détermination de métaux antérieurement non reconnus; b) la discrimination exacte des sous-genres; et c) par-dessus tout, la mise en relation d’inférences faites concernant les métaux avec des inférences concernant tous les changements chimiques dans ce système extensif que constitue la science chimique » [Dewey, 1967, p. 357-58]. La chimie ne sauve pas seulement quelques phénomènes, elle sauve aussi tous les phénomènes dans son domaine [6].
Pour Dewey, une des formes de l’abstraction mal placée est la « généralisation conceptuelle », qui préjuge du genre de phénomène que l’on va rencontrer (la célèbre formule de M. Weber qui préjuge de la nature de la rationalité de l’action en posant que « toute analyse réflexive concernant les éléments ultimes d’une activité humaine raisonnable est tout d’abord liée aux catégories de la fin et des moyens » en constitue un exemple). Outre qu’il compromet les observations analytiques, ce genre d’abstraction est « de la nature des “vérités” contradictoires tout-ou-rien. Comme tous ces universels catégoriques, [les généralisations conceptuelles] ne délimitent pas le champ de façon à déterminer les problèmes qui peuvent être attaqués un par un, mais sont d’une nature telle que, du point de vue de la théorie, une théorie doit être acceptée et l’autre rejetée in toto. [… ] Cette attitude engendre des conflits d’opinion, et des heurts dans l’action, au lieu de mettre en œuvre des enquêtes sur des faits observables et vérifiables » [ ibid., p. 610].
Bref, le type de controverse que ce genre d’abstraction suscite concerne essentiellement la vérité ou la fausseté intrinsèques de la théorie générale.
Il entrave l’enquête plutôt qu’il ne la favorise.
En quoi le fait de viser, en sciences sociales, une intelligibilité historique peut-il favoriser la perte des phénomènes ? En ceci que l’enquête socio-historique, qui interprète des singularités en les contextualisant, préjuge en général des phénomènes qu’elle rencontre, du simple fait qu’elle se fie à leur définition nominale, telle qu’elle est d’emblée disponible à tout un chacun comme canevas d’individualisation et de description des actions, des objets et des événements. Plus précisément, elle construit des « images historiques » dont la trame est fournie par les croyances stéréotypiques associées aux mots du langage naturel [7]. On peut dire aussi que ce type d’enquête porte sur des objets constitués par une sublimation intellectuelle de phénomènes concrets, cette sublimation étant inhérente à leur mise en signes linguistiques à travers la dénomination; ces phénomènes sont ainsi rendus dociles, donc manipulables à volonté, par leur individualisation et leur qualification dans l’ordre du discours. Leur explication ou leur interprétation, guidée par les prototypes et les stéréotypes associés aux mots de la langue naturelle, prend la place de la recherche d’une définition réelle ou de la création de la détermination des faits.
C’est un problème qui a été bien identifié en philosophie des sciences par G. G. Granger. L’histoire, soutient-il, est un « cas limite de discipline scientifique », car elle vise les faits passés dans leur singularité (indexation sur un contexte), leur individualité et leur actualité (effectivité), et cela moins pour en proposer des modèles abstraits – un modèle abstrait est construit à travers une série de réductions qui extraient d’abord des phénomènes à partir de l’expérience concrète, puis configurent des objets dans un « référentiel » approprié – que pour les restituer le plus intégralement possible dans leur effectivité, donc pour les reconstituer dans leur actualité individuelle. Pour cela, elle imagine à rebours des scénarios qui ne peuvent être vérifiés comme tels qu’à travers une interprétation de traces des événements et de témoignages. Ces scénarios sont des « images ». Or une image est un mode de représentation spécifique, différant de façon importante d’un modèle abstrait. « Nous entendons par image historique d’un fait passé plus ou moins complexe une représentation de ce fait en tant qu’elle peut appartenir à une expérience humaine concrète. Je veux ainsi distinguer une telle représentation de la représentation purement conceptuelle fournie par un modèle abstrait, comme celles des sciences proprement dites de l’empirie. L’“image” historique est de même nature que ce qu’elle représente, en ce sens qu’elle est donnée comme expérience concrète, et non comme un modèle abstrait, destinée à tenir lieu, dans une certaine mesure, des faits passés qu’elle figure » [Granger, 1992, p. 185]. En effet, « dans la recherche historique, les faits humains singuliers à constituer sont déjà, à vrai dire, donnés comme prototypes, espèces de schémas intuitifs sans doute grossiers mais qui fournissent à l’historien – et à son lecteur – un canevas commun préalable. La mort de quelqu’un, une émeute, quelles que soient la multiplicité et la variété des connotations, des rites, des interprétations spontanées à travers lesquels elles sont immédiatement perçues par chacun, dessinent par avance les prototypes des “images” que l’historien va constituer [… ]. Il n’en est pas de même, malgré certaines apparences, pour le sociologue, l’économiste [… ]. L’abstrait que la vérification doit faire retrouver dans les énoncés décrivant les faits est lui-même alors, pour l’essentiel, à construire. De sorte qu’en ce cas, vérifier un fait c’est d’abord créer, le plus souvent contre des intuitions non pertinentes qui sont des embryons d’“images” spontanées, la détermination même du fait.
Ce n’est pas tant [… ] analyser et restructurer le vécu, en ce cas le vécu sensible, que redresser et reprendre à nouveaux frais les données immédiates pour définir les abstraits adéquats qui s’expriment dans une redescription des faits, et que l’intuition des vécus devrait pourtant y reconnaître » [ ibid., p. 186]. C’est pourquoi l’historiographie est à cheval sur l’art littéraire et la connaissance scientifique.
Sans doute une partie de l’argument est-elle bien connue, à force d’avoir été ressassée par l’épistémologie d’inspiration bachelardienne : le fait scientifique est construit, et conquis sur les intuitions de sens commun et sur les images spontanées des phénomènes. Mais c’est un autre aspect que je veux souligner, que l’on trouve à la base de la critique phénoménologique que l’ethnométhodologie adresse à la manière de procéder de la sociologie classique, en particulier à son recours à des théories générales et à des généralisations conceptuelles : si l’enquête s’oriente vers la production d’« images » dont la trame est fournie par les stéréotypes associés aux mots du langage naturel impliqués dans la définition nominale de l’objet, ou par les concepts et théories contenus dans le corpus établi des œuvres et des travaux reconnus dans la discipline, alors elle a déjà perdu le phénomène et renoncé à le découvrir. Elle l’a remplacé par un objet docile, dont on peut dire à l’avance quels traits le constituent et en quoi consistent sa structure d’ordre et sa méthode d’organisation. Une telle enquête ne peut pas faire de découverte au sens fort du terme; certes elle peut révéler des faits inconnus ou des relations insoupçonnées entre des faits connus, mais elle ne peut pas remplacer les définitions nominales qui lui servent de point de départ par des définitions réelles tirées de l’observation et/ou de l’expérimentation. Elle peut tout au plus substituer une nouvelle définition nominale à une ancienne (du genre : ce qui s’est passé à tel endroit, à telle époque, ce n’était pas un x, comme on l’a cru jusqu’à présent, mais un y).
Comment les sciences sociales peuvent-elles éviter de perdre d’emblée les phénomènes ? Et comment, ensuite, doivent-elles procéder pour les sauver dans leurs analyses ? On peut répondre en partie à la première question en préconisant un changement d’attitude dans l’enquête. On peut reprendre ici une recommandation forte de Garfinkel : il faut changer les précédents de l’analyse. Ce qui doit servir de précédents, ce sont les situations réelles et le « travail » des agents pour y organiser leur expérience, plutôt que le corpus établi de concepts et de théories, de méthodes et de modèles, d’explications et d’interprétations, propre à une discipline, ou encore le canevas de description et d’exploration fourni par les stéréotypes associés aux mots de la langue naturelle. Ce n’est qu’ainsi que l’on renoncera à décider à l’avance de la nature des phénomènes étudiés, ainsi qu’à traiter les cas soumis à l’enquête en leur administrant des représentations génériques ou idéaltypiques toutes prêtes, et des méthodes fondées sur le souci d’opérationnaliser des concepts et des théories.
Quant à la seconde question, il conviendrait pour y répondre d’examiner plusieurs problèmes, touchant à l’analyse des régularités, à la manière dont on peut extraire des méthodes et des procédures de l’observation de pratiques, à la formalisation et à la modélisation des objets. Ce qui excède les possibilités de la présente réflexion. Je voudrais juste revenir sur la question de l’abstraction, qui est une dimension inévitable de toute analyse. S’il y a des abstractions « mal placées », c’est qu’il y en a aussi de « bien placées »! Quelles peuvent-elles bien être ? Sans doute celles qui sont présentes dans l’intelligence et la reconnaissance immédiates des situations et des conduites, intelligence et reconnaissance qui impliquent un processus de généralisation et de simplification. Il y a un phénomène d’abstraction dans la perception elle-même, sinon nous ne saisirions jamais des objets définis, ni des configurations sensibles, tout comme dans la formation des habitudes. Par ailleurs, c’est parce que nous abstrayons que nous pouvons décomposer le concret en traits pertinents et en saisir les conséquences possibles. Cette abstraction n’est pas identifiable à la conceptualisation.
Dans les sciences de la nature, on a, comme « abstractions bien placées », les modèles abstraits représentant des objets virtuels dans un référentiel approprié, pour parler le langage de Granger, par opposition aux « images » construites sur la trame des croyances stéréotypiques associées aux mots de la langue naturelle. Qu’en est-il en sciences sociales ? Une abstraction « bien placée » consisterait peut-être à mettre au jour les procédures impliquées dans l’organisation d’un type d’activité et à les schématiser.
Mais les procédures ne se découvrent pas n’importe comment : elles impliquent un travail d’appropriation, consistant à « trouver/attraper progressivement le phénomène ( progressively and developingly coming upon the phenomenon) à travers le travail de sa production, avec les détails qui le constituent » [Garfinkel, 2002, p. 123]. Restent la difficulté de les spécifier, en raison des propriétés du savoir tacite et du savoir-faire, qui se prêtent peu à une articulation discursive, et le problème du type de généralisation et d’abstraction impliqué dans leur « extraction » [Quéré, 2002a].
Peut-être pourrait-on, pour commencer, différencier les types de généralité et les formes d’abstraction, et utiliser d’autres distinctions que celles qui ont le plus souvent cours en épistémologie : entre universalité logique et généralité indexée à un contexte (Popper), ou entre généricité et « idéaltypie » (Passeron) par exemple. Je pense en particulier à la distinction qu’a proposée Dewey dans sa Logique entre le générique et l’universel, et partant entre la classification et la catégorisation. On est dans la classification quand on subsume un singulier sous un genre auquel il appartient pour le caractériser distinctivement à l’aide des caractéristiques constitutives du genre; on est dans la catégorisation proprement dite quand on formule des modes d’action possibles ou des manières possibles d’opérer, bref des règles de conduite pour déterminer un fait. Ainsi la généralité d’une loi n’est-elle pas générique mais catégorielle : « Les lois civiles et criminelles se divisent en genres. Mais être une loi civile ou criminelle sont des catégories.
Ce sont des points de vue à partir desquels certaines formes de conduite sont abordées et réglées; une loi est une formule de traitement. Elle détermine si certaines personnes peuvent être traduites devant les tribunaux et comment il faudra les traiter si et quand elles le seront. Les principes de morale et de prudence sont des catégories. Ce sont des règles de conduite.
Alors que les règles peuvent elles-mêmes se diviser en classes au sens de genres, être un principe n’est pas un genre, mais une règle pour former des genres, et donc pour déterminer si une action donnée est d’un genre spécifique » [Dewey, 1967, p. 355]. S’ensuit de cette distinction une distinction équivalente entre propositions génériques, qui affectent un objet à un genre ou une classe, et propositions universelles, qui « formulent des opérations possibles » et énoncent des règles guidant la conduite. La généralité des modes d’action ou des opérations n’est pas la même que celle attachée aux « groupes de traits conjoints » par lesquels on décrit un genre, et la première est nécessaire à la seconde. Les façons d’agir sont avant tout pratiques et réelles, mais, comme les habitudes, elles sont générales parce qu’elles ne sont pas des actes singuliers; générales, elles n’en sont pas moins réelles [8]. Mais il s’agit de façons d’agir qui concernent les opérations à entreprendre dans l’enquête, ces opérations étant destinées à instituer des interactions des choses les unes avec les autres, et leur exécution à produire des conséquences qui transforment l’objet problématique.
Ces opérations sont indiquées non seulement par les propositions universelles utilisées dans l’enquête (du genre « si…, alors… »), mais aussi par des définitions réelles, qui énoncent des règles d’exécution d’opérations et sont des guides d’action.
Une telle conception de la généralité et de la généralisation nous éloigne considérablement de l’universalité logique qui fonde la conception poppérienne de la découverte scientifique (la falsifiabilité d’énoncés logiquement universels), de même d’ailleurs que de la généralité à déictiques de Passeron, qui sert à conférer ses titres de noblesse au « raisonnement socio-logique ». On redécouvre alors une caractéristique un peu oubliée des descriptions scientifiques : celles-ci peuvent être lues, moyennant l’adoption d’une attitude pratique et la mobilisation d’une culture et d’un savoir-faire disciplinaires, en partie tacites, comme des instructions pour réeffectuer le travail de détermination du phénomène rapporté et ainsi accéder à ses propriétés (voir à ce sujet ma discussion de l’ethnométhodologie des sciences in Quéré, 2002b). À quand le jour où ce genre de description-instruction, qui peut « sauver les phénomènes » en les schématisant dans des « formules d’opérations possibles », aura détrôné les « accounts théorisés » dont sont actuellement si friandes les sciences sociales ?
Je précise que mon plaidoyer n’est pas en faveur d’une substitution d’une science sociale des modèles à une science sociale de l’enquête; il est plutôt en faveur de la reconnaissance d’une plus grande pluralité des types d’intelligibilité – l’intelligibilité phénoménologique procurée par la « représentation synoptique », qui dévoile des connexions inaperçues entre des faits, sans rien chercher derrière ce qui apparaît (la übersichtliche Darstellung de Wittgenstein), n’est pas moins authentique que celle fournie par l’explication par hypothèse. C’est pourquoi je considère que ceux qui affirment aujourd’hui que la voie du salut scientifique pour la sociologie est le renforcement de son orientation vers l’intelligibilité historique se trompent : on ne peut pas fonder une démarche scientifique sur des manières de procéder qui perdent d’emblée les phénomènes.
C’est à la lumière de telles considérations quelque peu intempestives que je donnerai, pour conclure, mon sentiment sur une des « grandes » questions du colloque : « La sociologie a-t-elle besoin de la société »? C’est une question à laquelle il est impossible de répondre de but en blanc, car elle n’a pas de sens déterminé. Il faut lui donner un contexte, l’associer à un champ problématique pour qu’elle ait un sens. En fin de compte, tout dépend du type d’enquête dans lequel on est engagé. S’il s’agissait d’une enquête de type ontologique sur la « marque » du social, sur la nature des collectifs ou sur les différentes formes d’organisation de la pluralité ou de l’association, je pourrais être amené, pour résoudre les problèmes apparaissant dans mon enquête, à introduire l’idée de société comme hypothèse explicative ou interprétative. Par exemple, un des problèmes susceptibles de se poser dans une telle enquête est : l’intersubjectivité est-elle un critère suffisant de la socialité ? Peut-on définir une relation sociale par l’intersubjectivité ? Une société émane-t-elle de la coopération intersubjective de ses membres ? Pourquoi n’est-ce pas possible ? Là je rencontrerais vraisemblablement les difficultés insurmontables de la phénoménologie husserlienne et post-husserlienne à dériver la socialité de l’intersubjectivité (thématisée à travers le problème de l’expérience d’autrui ou celui des « personnes d’ordre supérieur »), et serais enclin à me rallier à une réponse de type durkheimien – pour qu’il y ait intersubjectivité, il faut qu’il y ait déjà une société intégrée par ses valeurs, ses normes et ses systèmes conceptuels, une société dont la présence s’éprouve dans l’expérience par un sens partagé de l’obligation; ou à une réponse de type diltheyen, en termes d’« esprit objectif » : les sujets trouvent à leur disposition un sens toujours déjà institué, des pensées « de personne » toujours déjà incorporées aux pratiques et aux institutions, des conceptions, des notions ou des stéréotypes articulant toujours déjà les us et coutumes, etc.; et il y a une cohérence d’ensemble a priori entre ces éléments, qui ne doit rien à la coopération des agents sociaux. Je pourrais utiliser le mot société pour désigner cette unité et cette cohérence a priori, cette transcendance et cette immanence.
Mais l’appellation n’a pas une importance fondamentale. C’est l’idée qui importe et il faut voir quelles conséquences elle peut avoir lorsqu’on analyse le droit, la démocratie, etc.
Mon enquête pourrait être davantage de l’ordre de l’« ontologie historique » [Hacking, 2002]. Dans une telle enquête, on s’intéresse à la productivité sociale de concepts qui sont apparus à un moment donné dans l’histoire d’un groupe : de tels concepts reconfigurent en partie le monde dans lequel ils surgissent, parce qu’ils suscitent de nouveaux objets de pensée et de préoccupation, donnent lieu à l’invention de pratiques nouvelles, rendent possibles des jugements et des évaluations (sur soi et sur les autres), engendrent de nouvelles activités normatives (de correction, de dénonciation, de normalisation) et transforment les identités personnelles – et cela en prenant appui sur des artefacts, des outils et des équipements qui, eux aussi, procèdent de cette innovation cognitive. S’inspirant du nominalisme de N. Goodman, I. Hacking a étudié des concepts tels que ceux de child abuse, de traumatisme, de personnalité multiple, plus récemment de développement de l’enfant. Si l’on prend ce dernier cas, force est de convenir qu’il en est venu non seulement à imprégner notre conception de l’enfant, mais aussi à organiser nos pratiques et nos relations avec les enfants, jusqu’à l’aménagement de leur environnement matériel (les jeux pour enfants sont désormais complètement « informés » par le discours « scientifique » sur le développement de l’enfant). Cette configuration d’idées et de pratiques « équipées » « forme » les enfants eux-mêmes, de même que leurs parents, et assure l’extension toujours plus grande du concept. Bref, un monde dans lequel le concept de « développement de l’enfant » existe, avec toutes les connaissances qui ont été produites à son sujet, n’est plus le même que le monde dont ce concept était absent. Nous sommes « constitués par ce que nous faisons », ce que nous faisons étant instruit, orienté, prescrit par certains concepts et les objets corrélatifs. Il me semble que nous pourrions apprendre un certain nombre de choses intéressantes si nous soumettions le concept de société à ce genre d’enquête archéologique : il y a bien eu une invention historique de « la société », et un processus d’« appareillage » de cette notion; le monde dans lequel ce concept a fonctionné, articulé des pratiques et produit des dispositifs cognitifs et normatifs n’a plus été le même que le monde qui précédait cette invention. Mais on n’a pas, pour l’instant, une connaissance très précise de la différence que cette invention a introduite.
L’enquête dans laquelle je pourrais aussi m’engager pourrait être de facture plus logique, par exemple si je voulais approfondir le concept de relation sociale ou élucider la constitution des « touts collectifs ». Je rencontrerais alors vraisemblablement le problème du tout et de la partie, celui de l’unité et de la pluralité, ou encore celui des termes abstraits et des « entités mystérieuses » que sont les collectifs. Dans l’examen de ces problèmes je serais confronté, entre autres, aux arguments individualistes et aux arguments holistes, mais aussi aux apories de l’atomisme logique et aux solutions esquissées pour les éviter. Je découvrirais alors sans doute que, lorsque l’analyse porte sur les relations entre un tout et ses parties, le point de vue de l’individu est inutile, que la notion d’individu ne sert à rien, car la question à poser est : selon quelle structure interne le tout est-il agencé ?
et non pas, de quels éléments est-il composé ? Dans ce cas, on n’a pas besoin de chercher des parties élémentaires ou des unités ultimes [Descombes, 1996]. Approfondissant l’enquête, je me rendrais peut-être compte que l’atomisme logique, qui a été l’outil utilisé par l’individualisme méthodologique pour réduire le social à l’individuel, ne nous permet pas de concevoir les relations comme précédant les individus et les constituant. Il n’autorise donc pas à envisager les collectifs comme des totalités structurées, définies par leur organisation; il n’y a, pour lui, que soit des classes et des ensembles, soit des modèles abstraits pour interpréter les relations effectives entre individus. Je serais donc amené, pour lever ce genre de restriction, à adopter une certaine forme de holisme, par exemple un holisme structural ou anthropologique. Cela ne veut pas dire que j’aurais besoin du concept de société; mais je devrais reconnaître une réalité aux totalités structurées et aux relations d’ordre qui les définissent indépendamment des individus et antérieurement à eux, et je ne trouverais pas illégitime de recourir à des concepts collectifs pour décrire les situations ni de concevoir l’autorité de l’« esprit objectif » comme une priorité des règles, du sens et des usages établis sur les activités qu’ils gouvernent.
Bref, pour savoir si la sociologie a besoin de la société, il convient d’abord de spécifier le type d’enquête dans lequel on est engagé. Le recours au concept de société obéira alors à la règle suivante : il faut qu’un tel objet conceptuel permette de définir, dans et pour l’enquête, les opérations de détermination analytique des faits et d’évaluation de leur portée pour la résolution du problème posé.
J’ajouterai une seconde exigence, que je trouve formulée dans la contribution de H.White : « partir du milieu de l’action ». Cette recommandation me paraît essentielle, et je propose de la reformuler dans un langage pragmatiste : la sociologie n’a besoin de la société que si celle-ci fait partie des phénomènes dont elle doit rendre compte, que si elle émerge comme « objet » dans la conduite ou le champ d’expérience des agents sociaux. Le parti pris ici est résolument « behavioriste » au sens de Dewey et Mead : l’analyse doit se faire « du point de vue de l’organisation de la conduite ou de l’expérience ». Et qui dit organisation de la conduite dit équilibrage des transactions entre une forme vivante et un environnement, ce dernier prenant en charge une partie de cette organisation, ce qui oblige à concevoir celle-ci comme « distribuée ». Mead parle fréquemment d’objets qui apparaissent dans la conduite, qui servent à l’organiser ou permettent de la contrôler, ces objets pouvant être les « objets sociaux » (constitutifs des « actes sociaux »), les « choses physiques » ou les selves.
Bref, la question n’est pas de savoir s’il faut faire une sociologie avec ou sans société. Elle est de savoir comment cet « objet » apparaît dans l’organisation des conduites pour la structurer, selon quelles modalités il y figure et quelles conséquences il y produit. Mais n’est-ce pas ce que la sociologie a constamment visé à faire ? Peut-être, mais on peut craindre qu’elle ne l’ait fait d’une façon telle qu’elle a d’emblée perdu le phénomène, en partie parce qu’elle a préjugé du mode d’apparition de cet objet dans la conduite et de ses conséquences – par exemple, en recourant au schème de la causalité et de la détermination causale, à celui du calcul et du raisonnement réflexif, ou à celui de l’application réflexive de règles ou de normes, dont le paradigme est la résolution réfléchie de conflits moraux.
L’enquête est sans nul doute à recommencer sous bien des aspects, et, pour guider l’observation nécessaire, on peut formuler les recommandations suivantes :
  • tenir compte du fait que la société n’apparaît pas nécessairement dans la conduite comme objet conceptuel ni comme cadre normatif transcendant (à la façon d’une loi ou d’un principe moral) mais par exemple, comme corrélat inarticulé de présuppositions ou d’opérations croisées d’attribution de croyances légitimes, d’attentes réciproques, de droits et d’obligations circonstanciés, etc.;
  • faire l’hypothèse (raisonnable) que cet « objet » figure dans la conduite à la fois comme ressource et comme résultat, voire comme dimension toujours thématisable; que l’« objectivité en soi de la société » (Freitag), son extériorité et son caractère de contrainte sont non seulement des présuppositions pragmatiques de l’organisation des conduites, mais aussi des dimensions produites et maintenues par les opérations conjointes des agents sociaux et dépendantes de leurs accomplissements;
  • tenir compte de l’existence de plusieurs régimes d’organisation de la conduite – seule une part de celle-ci se fait en mode cognitif-réflexif; une part non négligeable se fait en mode « stimulus-réponse », avec prédominance de la perception immédiate, du tact et d’un mode de réflexion tacite lié à la temporalisation interne de l’expérience;
  • tenir compte des différents types d’activité, l’objet « société » n’apparaissant pas de la même manière dans l’activité politique, dans les activités scientifique, artistique, pédagogique, etc., ou dans les activités ordinaires de la vie courante.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Une sociologie radicale, Paris, La Découverte.
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NOTES
 
[1] Une théorie normative comporte essentiellement des propositions portant sur des valeurs, sur des idéaux, sur des principes régulateurs ou sur ce qu’il convient de faire. On s’adonne à la théorie normative, par exemple, quand on tente de définir les conditions que doit satisfaire une organisation démocratique du pouvoir dans la société, ou les critères en fonction desquels une décision collective sera tenue pour légitime. Ainsi va-t-on discuter de ce qu’il faut prendre comme norme et principe directeur de la décision démocratique – la délibération comme processus (libre discussion et participation égale de tous) ou la volonté générale (l’obtention de l’accord unanime des citoyens) –, et justifier le choix de la norme. Par exemple, les discussions actuelles sur la « démocratie délibérative » ou sur la « démocratie participative » relèvent pour leur plus grande part de la théorie normative [ cf. Manin, 2002]. En revanche, si on s’applique à décrire et à analyser des institutions existantes, ou des pratiques effectives, sans vouloir montrer qu’elles sont bonnes ou légitimes, on sort de la théorie normative pour rendre compte de l’« actuel », pour mettre au jour des phénomènes non aperçus, etc. La théorie normative n’est pas du tout illégitime, mais il faut être conscient de ses règles spécifiques et du type de jugement qu’elle appelle.
[2] « L’entreprise de fondation n’est concevable que là où un domaine X paraît affecté d’une certaine instabilité, de sorte qu’il peut sembler important de l’ancrer solidement dans un domaine Y » [Descombes, 1994, p. 155]. Habermas par exemple, veut fonder le lien social,¤ ¤ supposé précaire et fragile, dans quelque chose d’inébranlable, une intersubjectivité fondée dans la raison communicative.
[3] Je reprends cette expression à A. W. Rawls, qui l’utilise dans sa longue et belle introduction au recueil de textes de Garfinkel qu’elle a édité en 2002. Elle a calqué l’expression « the fallacy of misplaced abstraction » sur celle de « fallacy of misplaced concreteness » utilisée par Whitehead pour critiquer les positivistes.
[4] Sa démonstration est cependant problématique, car elle aboutit à dénier toute valeur de connaissance et toute capacité d’orientation pratique au concept.
[5] Sur la distinction classique entre définition nominale et définition réelle, cf. J. Proust [ 1986, section 1, chap. 4].
[6] On pourrait reprendre cette formule pour répondre à la question du début sur la nécessité d’une théorie sociologique générale : la théorie n’a pas à être générale ou unifiée, mais suffisamment extensive pour sauver tous les phénomènes qui apparaissent interdépendants.
[7] L’idée que les stéréotypes sont une composante importante de la signification d’un mot a été développée par H.Putnam. Pour lui, ce sont des stéréotypes et non pas des concepts qui sont associés aux mots dans la communication. Quelqu’un a acquis la maîtrise d’un mot non seulement s’il sait l’utiliser, mais aussi s’il sait quelque chose de ce dont il parle. Ce savoir a précisément la forme de « croyances stéréotypiques », c’est-à-dire de croyances conventionnelles portant sur les traits que peut présenter l’objet dont il est parlé, ou sur ce à quoi il peut ressembler. Ce sont de telles croyances qui correspondent à une grande partie de ce que nous appelons la signification des mots [Putnam, 1990].
[8] « Existentielles » dans la terminologie de Dewey (« les façons d’agir sont aussi existentielles que les événements et les objets singuliers »).
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