2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / B. De quelques obstacles à l’élaboration d’une théorie sociologique générale - La sociologie, science ou discipline?
Comment finir une thèse de sociologie
Petit dialogue entre un étudiant et un professeur (quelque peu
socratique
[1])
Bruno Latour
Un bureau à la London
School of Economics en fin d’après-midi, par un
sombre mardi de février, avant d’aller prendre un verre au pub. On entend
frapper à la porte un coup discret mais insistant. Un étudiant se faufile dans
le bureau.
L’ÉTUDIANT. – Je vous dérange ?
LE PROFESSEUR. – Pas du tout. De toute façon, ce sont mes
heures de permanence. Entrez, asseyez-vous.
L’ÉTUDIANT. – Merci.
LE PROFESSEUR. – Bien… J’ai l’impression que vous êtes un peu
perdu ?
L’ÉTUDIANT. – Oui, c’est vrai. Je dois vous avouer que j’ai des
difficultés à appliquer la théorie de l’acteur-réseau (ANT
[2]) à mon étude de cas sur les
organisations.
LE PROFESSEUR. – Pas étonnant – elle ne peut pas s’appliquer à
quoi que ce soit !
L’ÉTUDIANT. – Mais on nous avait appris… je veux dire… nos
professeurs nous en rebattent les oreilles. Vous voulez dire qu’elle est
réellement inutile?
LE PROFESSEUR. – Non, elle peut être utile, mais seulement si
elle ne s’« applique » pas à quelque chose.
L’ÉTUDIANT. – Désolé… vous n’êtes pas en train de me jouer un
tour zen, ou quelque chose comme ça, non ? Je dois vous avertir, je ne suis
qu’un simple doctorant en sciences des organisations, alors n’attendez pas de
moi… Et en plus, toutes ces théories françaises, ce n’est pas trop mon truc :
j’ai juste lu un bout de Mille
Plateaux, mais je n’ai pas réussi à comprendre grand-chose.
LE PROFESSEUR. – Désolé. Je ne voulais pas faire le malin,
juste vous dire que l’ANT constitue avant tout un argument
négatif. Elle ne dit rien positivement
sur quoi que ce soit.
L’ÉTUDIANT. – Mais alors, qu’est-ce qu’elle peut faire pour moi
?
LE PROFESSEUR. – La meilleure chose qu’elle peut faire pour
vous, c’est de vous obliger à dire quelque chose du genre : « Lorsque vos
informateurs mêlent dans une même phrase organisation,
hardware, psychologie et politique, ne
commencez pas par trouver qu’ils ont tort de tout mélanger; essayez au
contraire de suivre les associations
qu’ils font entre ces éléments et qui vous auraient semblé totalement
incompatibles les uns avec les autres si vous aviez suivi la définition usuelle
du social. » C’est tout. L’ANT ne peut
pas vous dire positivement en quoi consiste le lien en question.
L’ÉTUDIANT. – Mais alors, pourquoi est-ce qu’elle s’appelle «
théorie » si elle ne dit rien des choses que nous analysons ?
LE PROFESSEUR. – C’est une théorie – et même, je pense, une
théorie solide – mais une théorie qui porte sur la
façon d’étudier les choses, ou mieux,
sur la façon de ne pas les étudier. Ou
encore sur la façon de laisser aux acteurs un certain espace pour
s’exprimer.
L’ÉTUDIANT. – Vous voulez dire que les autres théories sociales
ne permettent pas cela ?
LE PROFESSEUR. – Oui, d’une certaine façon. Et cela en raison
même de ce qui fait leur force : elles sont excellentes pour dire des choses
positives sur ce qui constitue le
monde social. Dans la plupart des cas, c’est parfait, les ingrédients sont
connus, leur nombre peut rester suffisamment limité.
Mais ça ne marche pas lorsque les choses changent rapidement,
lorsque les associations nouvelles sont trop surprenantes et, j’ajouterai, ça
ne marche justement pas dans les domaines dont on s’occupe ici, les théories de
l’organisation, les sciences de l’information, le marketing, les études sur l’entreprise, la
sociologie des sciences et des techniques. Là les frontières sont trop floues.
C’est pour ces nouveaux champs que
vous avez besoinde l’ANT.
L’ÉTUDIANT. – Mais mes agents, mes acteurs, je veux dire les
gens que j’étudie dans l’entreprise, ils forment un grand nombre de réseaux.
Ils sont connectés avec beaucoup d’autres choses, ils sont partout à la
fois…
LE PROFESSEUR. – C’est justement le problème. Vous n’avez pas
besoin de la théorie de l’acteur-réseau pour dire cela : n’importe quelle
théorie sociale peut le faire aussi bien. C’est une perte de temps pour vous de
reprendre cet argument très bizarre simplement pour dire que vos informateurs
sont pris dans un réseau social de relations, d’influences,
d’échanges.
L’ÉTUDIANT. – Mais ils le sont bel et bien ! Ils forment un
réseau ! Regardez, j’ai tracé sur ce schéma les différentes connexions qu’ils
établissent entre eux :
puces informatiques étalons, éducation, argent, récompenses,
pays, cultures, bureaux directoriaux, tout, quoi. Je n’ai pas décrit un réseau
à votre sens ?
LE PROFESSEUR. – Pas nécessairement. Je vous accorde que tout
cela est terriblement confus, et c’est largement de notre faute – le terme que
nous avons inventé est assez horrible… Mais vous ne devez pas confondre le
réseau tel qu’il est représenté dans la description que vous en donnez et le
réseau qui est utilisé pour faire cette description.
L’ÉTUDIANT. –… ?
LE PROFESSEUR. – Mais oui ! Vous serez d’accord que dessiner
avec un crayon, ce n’est pas la même chose que de dessiner la
forme d’un crayon.
C’est pareil avec ce terme ambigu de réseau. Avec la théorie de
l’acteur-réseau, vous pouvez décrire quelque chose qui ne ressemble pas du tout
à un réseau – l’état mental d’un individu, la musique baroque, un personnage de
fiction; à l’inverse, vous pouvez décrire un réseau – de métro, d’égouts, de
téléphone – qui n’est pas du tout dessiné en termes d’acteur-réseau.
Vous confondez tout simplement l’objet et la méthode. L’ANT est
une méthode, et une méthode essentiellement négative; elle ne dit rien sur la
forme de ce qu’elle permet de
décrire.
L’ÉTUDIANT. – C’est déroutant ! Mais les cadres sup de mon
entreprise, à IBM, est-ce qu’ils ne forment pas un beau réseau, révélateur et
significatif ?
LE PROFESSEUR. – Peut-être, je veux dire sûrement, oui – et
alors ?
L’ÉTUDIANT. – Alors, je peux les étudier avec l’ANT !
LE PROFESSEUR. – Encore une fois, peut-être que oui, peut-être
que non.
Cela dépend entièrement de ce que vous permettez de faire à vos
acteurs, ou plutôt à vos actants. Être connecté, interconnecté, être
hétérogène, ce n’est pas suffisant. Tout dépend du type d’action qui se déploie
entre les uns et les autres. En anglais, c’est plus clair, dans le « network »
il y a « net », le filet, et « work », le travail. En fait, nous aurions dû
dire « worknet » au lieu de « network ». C’est sur le labeur, le mouvement, le
flux et les changements qu’il faut mettre l’accent. Mais nous sommes coincés
avec ce terme de « réseau » et tout le monde pense que nous parlons de
l’Internet, du Web ou de quelque chose comme ça.
L’ÉTUDIANT. – Vous voulez dire qu’une fois que j’ai montré que
mes acteurs sont liés les uns aux autres sous la forme d’un réseau, je n’ai pas
pour autant mené une recherche conformément à la théorie de l’acteur-réseau
?
LE PROFESSEUR. – C’est exactement ce que je veux dire. L’ANT,
c’est davantage le nom d’un crayon ou d’un pinceau que celui d’un objet qu’il
faudrait dessiner ou peindre.
L’ÉTUDIANT. – Mais lorsque je vous ai dit que l’ANT était un
outil et que je vous ai demandé s’il pouvait être appliqué, vous vous êtes
exclamé que vous n’étiez pas d’accord !
LE PROFESSEUR. – Parce qu’il ne s’agit pas d’un outil – ou
plutôt parce que les outils ne sont jamais de « simples » outils prêts à
l’usage : ils modifient toujours les objectifs que vous avez à l’esprit. Dans
nos termes, ce sont des médiateurs, jamais de simples intermédiaires. C’est ce
que le terme « acteur » signifie. La théorie de l’acteur-réseau (je vous
accorde que ce terme est absurde) vous permet de produire certains
effets qu’aucune autre théorie sociale
ne vous aurait jamais permis d’atteindre. C’est tout ce dont je peux me porter
garant. C’est une expérience très commune : essayez de dessiner avec un crayon
à mine ou avec un morceau de charbon, vous sentirez la différence; cuire une
tarte au four à gaz ou au four électrique, ce n’est pas la même chose.
L’ÉTUDIANT. – Mais ce n’est pas ce que veut mon directeur de
thèse. Il veut un cadre dans lequel mettre mes données.
LE PROFESSEUR. – Si vous voulez stocker davantage de données,
achetez un plus gros disque dur…
L’ÉTUDIANT. – Il dit toujours : « Il vous faut un cadre
».
LE PROFESSEUR. – Ah ? Votre directeur fait donc dans le
commerce de tableaux ? C’est vrai que les cadres, c’est joli : doré, blanc,
sculpté, baroque, en aluminium, etc. Mais avez-vous déjà rencontré un peintre
qui aurait commencé son chef-d’œuvre en choisissant d’abord le cadre ? Ça
paraîtrait un peu étrange, non ?
L’ÉTUDIANT. – Vous jouez avec les mots. Par « cadre », je veux
dire une théorie, un argument, une perspective générale, un concept – quelque
chose qui permette de donner un sens aux données. On en a toujours
besoin.
LE PROFESSEUR. – Mais non, ce n’est pas vrai ! Dites-moi : si
un cas X est un simple exemple de Y, qu’est-ce qui est le plus important à
étudier : X, le cas spécifique, ou Y, la règle générale ?
L’ÉTUDIANT. – Probablement Y… mais X aussi, pour vérifier s’il
est bien une application de… en fait, les deux, j’imagine.
LE PROFESSEUR. – Moi, je parierais sur Y, dans la mesure où X
ne vous apprendra rien de nouveau. Si quelque chose n’est rien d’autre qu’un «
exemple » d’une loi générale, étudiez plutôt directement cette loi générale…
Une étude de cas qui a besoin d’être complétée par un cadre explicatif, c’est
une étude de cas qui dès le départ a été mal choisie !
L’ÉTUDIANT. – Mais il faut toujours placer les choses dans leur
contexte, non ?
LEPROFESSEUR. – Je n’ai jamais compris ce que ça voulait dire
un contexte.
Un cadre rend une peinture plus jolie, il peut aider à mieux
diriger le regard, à accroître sa valeur, mais il n’ajoute rien à la peinture.
Le cadre, ou le contexte, c’est précisément l’ensemble des facteurs qui ne
changent rien aux données, ce qui relève d’une connaissance commune à leur
sujet. Si j’étais vous, je me passerais de cadre, quel qu’il soit. Décrivez
simplement l’état de fait sous la main.
L’ÉTUDIANT. – « Décrivez seulement »! Excusez-moi, mais
n’est-ce pas terriblement naïf ? N’est-ce pas là exactement cette sorte
d’empirisme, ou de réalisme, contre lesquels on nous a mis en garde ? Je
pensais que votre argument était, comment dire… plus sophistiqué que
cela.
LE PROFESSEUR. – Parce que vous pensez que décrire, c’est
facile ? Vous devez confondre description et enfilage de clichés. Pour
centlivres de commentaire, d’argumentation, de glose, il y a seulement un
ouvrage de description. Décrire, être attentif aux états de choses concrets,
trouver le seul compte rendu adéquat d’une situation donnée – j’ai toujours
trouvé cela incroyablement exigeant. N’avez-vous jamais entendu parler de
Harold Garfinkel ?
L’ÉTUDIANT. – Là, je dois dire que je suis perdu. On nous a
expliqué qu’il y avait deux sortes de sociologie, une sociologie interprétative
et une sociologie objectiviste. À l’évidence, vous ne voulez pas dire que vous
appartenez au type objectiviste ?
LE PROFESSEUR. – Bien sûr que si, j’en suis ! Oui, et à tous
points de vue !
L’ÉTUDIANT. – Vous ? Mais on nous avait pourtant dit que vous
étiez une sorte de relativiste ! Vous avez été cité comme affirmant que même
les sciences naturelles ne sont pas objectives… Donc, de toute évidence, vous
êtes favorable à une sociologie interprétative, à la multiplicité des points de
vue et des perspectives, bref à tout cela.
LE PROFESSEUR. – Pourquoi perdre son temps avec les sociologies
interprétatives ? Non, au contraire, je crois fermement que les sciences
naturelles ou sociales sont objectives – que pourraient-elles être d’autre ?
Elles traitent toutes d’objets, non ? Je dis simplement que ces objets peuvent
être un peu plus compliqués, multiples, complexes, enchevêtrés que ce que les «
objectivistes », comme vous les appelez, aimeraient qu’ils soient.
L’ÉTUDIANT. – Mais c’est exactement ce qu’affirment les
sociologies « interprétatives », non ?
LEPROFESSEUR. – Oh non, pas du tout. Elles diraient que les
désirs humains, les significations
humaines, les intentions
humaines, etc., introduisent une «
flexibilité interprétative » dans un monde d’objets inflexibles, de « relations
purement causales », de « connexions strictement matérielles ». Ce n’est pas du
tout ce que je dis. Moi j’affirme que cet ordinateur-là sur ce bureau, cet
écran, ce clavier, en tant qu’objets, cette institution où nous sommes sont
constitués de multiples niveaux, exactement comme vous l’êtes vous-même qui
êtes assis ici : votre corps, votre langage, vos questions. C’est l’objet
lui-même qui ajoute de la multiplicité, ou plutôt la chose, l’« assemblage ».
Lorsque vous parlez d’herméneutique, quelles que soient les précautions que
vous prenez, vous pouvez toujours parier que, quelques minutes plus tard, vous
allez entendre tomber la secondechaussure : quelqu’un ajoutera inévitablement :
« Mais, bien évidemment, il existe aussi des choses “naturelles”, “objectives” qui,
elles, “ne sont pas interprétées”».
L’ÉTUDIANT. – C’est exactement ce que j’allais dire ! Il n’y a
pas seulement des réalités objectives, il y en a aussi de subjectives ! C’est
pourquoi nous avons besoin des deux types de théorie…
LEPROFESSEUR. – Vous voyez ?C’est fatal : « non seulement, mais
aussi ».
C’est toujours le même piège. Soit vous généralisez cet
argument à toutes choses, mais alors il devient inutile – « interprétation »
devient un synonyme d’« objectivité » –, soit vous ne l’appliquez qu’à une
seule dimension de la réalité, sa dimension humaine, et là vous êtes coincés
dans la mesure où l’objectivité est toujours de l’autre côté de la barrière. Et
peu importe alors le côté qu’on préfère, puisque de toute façon, il est hors de
portée.
L’ÉTUDIANT. – Mais vous n’iriez pas jusqu’à nier que vous vous
placez toujours à un certain point de vue, que la théorie de l’acteur-réseau
est elle aussi située, que vous ajoutez un autre niveau d’interprétation, une
perspective ?
LE PROFESSEUR. – Non, pourquoi je le « nierais »? Mais quelle
importance ? Ce qui est essentiel avec un point de vue, c’est précisément que
l’on peut en changer ! Pourquoi en rester prisonnier ? De la position qu’ils
occupent sur la Terre, les astronomes ont une perspective limitée, par exemple
à Greenwich, l’observatoire en bas de la rivière en partant d’ici – vous
devriez y aller, c’est fabuleux. Eh bien, en changeant de perspective grâce à
divers instruments, télescopes, satellites, ils sont désormais capables de
tracer la carte de la distribution des galaxies dans tout l’univers. Pas mal,
non ? Montrez-moi un point de vue, et je vous montrerai trente-sixmanières d’en
changer.
Écoutez : pourquoi vous ne laissez pas tomber toute cette
opposition entre « point de vue » et « vue de nulle part »? Et aussi cette
différence entre « interprétatif » et « objectiviste »? Laissez tomber
l’herméneutique et revenez à l’objet – ou plutôt à la chose.
L’ÉTUDIANT. – Mais je suis toujours limité par mon point de vue
situé, par ma perspective, par ma propre subjectivité ?
LE PROFESSEUR. – Vous êtes vraiment obstiné ! Qu’est-ce qui
vous porte à penser qu’« adopter un point de vue » signifie « être limité »? ou
être spécialement « subjectif »? Lorsque vous faites du tourisme et que vous
suivez le panneau « Belvédère, 3km » ou « Panorama » ou « Bella Vista »,
lorsque vous atteignez enfin ce site à vous couper le souffle, dans quelle
mesure cela constitue-t-il une preuve de vos « limites subjectives »? C’est la
chose elle-même, la vallée, les sommets, les routes qui vous offrent cette
prise, cet accès, cette saisie. La meilleure preuve en est que deuxmètres plus
bas, vous ne verriez rien à cause des arbres; même chose deuxmètres plus haut à
cause du parking. Et néanmoins, vous avez la même « subjectivité » limitée,
vous avez exactement le même « point de vue »! Si vous pouvez avoir différents
points de vue sur une statue, c’est parce que la statue elle-même est en trois
dimensions et vous permet, oui, vous
permet de tourner autour. Si une chose rend possible cette
multiplicité de points de vue, c’est qu’elle est très complexe, c’est qu’elle
est intrinsèquement pliée, joliment organisée et belle, oui,
objectivement belle.
L’ÉTUDIANT. – Mais rien, à l’évidence, n’est objectivement beau
! La beauté doit être subjective… Des goûts et des couleurs… Je suis encore
perdu. Pourquoi passons-nous tant de temps, dans cette école, à combattre
l’objectivisme, alors ? Ce que vous dites ne peut pas être vrai.
LEPROFESSEUR. – C’est parce que les choses que les gens
appellent « objectives » ne sont le plus souvent qu’une série de clichés. Je
vous ferais remarquer que nous manquons toujours tragiquement de descriptions;
nous ne savons toujours pas ce qu’est un ordinateur, un élément de
software, un système formel, un
théorème, une entreprise, un marché. Nous ne savons presque rien de cette chose
que vous êtes en train d’étudier, l’organisation. Comment pourrions-nous être
capables de la distinguer de la subjectivité ? Autrement dit, il y a deuxfaçons
de critiquer l’objectivité : la première consiste à s’éloigner de l’objet pour
adopter le point de vue subjectif humain. Mais moi, ce dont je parle, c’est du
mouvement inverse : du retour à
l’objet. Pourquoi laisserions-nous le droit de définir l’objectivité
à des idiots ?! L’objectivité n’est pas la propriété privée des positivistes.
La description d’un ordinateur est bien plus riche et plus intéressante si elle
est faite par AlanTuring que par Wired
Magazine, non ? Comme nous l’avons vu en cours hier, une usine de
savon décrite par Richard Powers dans Gain est beaucoup plus vivante que ce que vous
pouvez lire dans les études de cas de la Harvard Business School. Je vous l’ai
dit, le but du jeu, c’est de revenir à l’empirisme.
L’ÉTUDIANT. – Mais je suis quand même toujours limité par ma
propre perspective.
LEPROFESSEUR. – Bien sûr que vous l’êtes, mais encore une fois
: et alors ?
Ne croyez pas à toutes ces foutaises sur le fait d’être «
limité » à votre propre perspective. Toutes les sciences ont inventé des moyens
pour se déplacer d’un point de vue à
un autre, d’un cadre de référence à un autre. Pour l’amour du Ciel, c’est ce
que l’on appelle la relativité.
L’ÉTUDIANT. – Ah ! Vous avouez donc que vous êtes un
relativiste !
LE PROFESSEUR. – Naturellement, qu’est-ce que je pourrais être
d’autre ?
Si je veux être un scientifique et atteindre l’Objectivité je
dois être capable de naviguer d’un cadre de référence, d’un point de vue, à un
autre. Sans de tels déplacements, je serais limité pour de bon dans mon point
de vue étroit.
L’ÉTUDIANT. – Vous associez donc objectivité et relativisme
?
LE PROFESSEUR. – Et « relativité », oui, bien sûr. Toutes les
sciences font la même chose. Les nôtres aussi.
L’ÉTUDIANT. – Mais alors en quoi consiste
votre façonde changer de point de vue
?
LE PROFESSEUR. – Je vous l’ai dit, notre business, ce sont les
descriptions. Tous les autres font du trafic de clichés. Nous, en sciences
sociales, par enquêtes, par sondages, par dépouillement d’archives, par des
documentaires, etc., on y va, on écoute, on apprend, on pratique, on devient
compétent, on modifie nos conceptions. C’est vraiment très simple : ça
s’appelle le travail de terrain. Un bon travail de terrain produit toujours de
nombreuses descriptions nouvelles.
L’ÉTUDIANT. – Mais j’ai déjà des tas de descriptions ! Je me
noie dedans.
C’est justement mon problème. C’est pourquoi je suis perdu et
que je croyais qu’il serait utile de venir vous voir. Est-ce que l’ANT peut
m’aider avec cette masse de données ? J’ai besoin d’un cadre explicatif
!
LE PROFESSEUR. – « Mon royaume pour un contexte ! » C’est très
émouvant. Je crois que je comprends votre désespoir. Mais non, l’ANT est
parfaitement inutile pour cela. Son principe essentiel, c’est que ce sont les
acteurs eux-mêmes qui font tout, même leurs propres cadres explicatifs, leurs
propres théories, leurs propres contextes, leurs propres métaphysiques et même
leurs propres ontologies… Bref, la seule direction à suivre, j’en ai peur,
c’est :
encore plus de descriptions.
L’ÉTUDIANT. – Mais les descriptions, c’est trop long. Je veux
plutôt expliquer.
LEPROFESSEUR. – Ah, vraiment ? Voilà pourquoi je suis tellement
en désaccord avec laformation habituelle en sciences sociales.
L’ÉTUDIANT. – Vous n’êtes pas d’accord que le rôle des sciences
sociales, c’est d’offrir une explication des données qu’elles accumulent ? Et
vous vous dites scientifique et objectiviste !
LE PROFESSEUR. – Je dirais que si votre description a besoin
d’une explication, ce n’est pas une bonne description, voilà tout. Seules les
mauvaises descriptions ont besoin d’une explication. C’est vraiment très
simple. En quoi consiste une « explication », le plus souvent ? À ajouter un
acteur afin d’apporter aux acteurs déjà décrits l’énergie nécessaire qui lui
manque pour agir. Mais si vous avez ainsi besoin de rajouter un acteur, c’est
que votre réseau n’était pas complet, et si les acteurs déjà assemblés n’ont
pas assez d’énergie pour agir, alors ce ne sont pas des « acteurs », des
médiateurs, mais plutôt des intermédiaires, des dupes, des marionnettes. Ils ne
font rien, donc ils ne devraient pas figurer dans la description. Je n’ai
jamais vu une bonne description qui aurait ensuite besoin d’une explication. En revanche,
j’ai lu un grand nombre de mauvaises descriptions auxquelles une addition
massive d’« explications » n’a rien ajouté. Et là, l’ANT n’est d’aucun
secours…
L’ÉTUDIANT. – C’est très perturbant. J’aurais dû m’en douter –
les autres étudiants m’avaient prévenu qu’il valait mieux ne pas toucher à
toutes ces histoires d’ANT, même avec des pincettes… Et maintenant, vous êtes
en train de me dire que je ne devrais même pas essayer d’expliquer quoi que ce
soit.
LE PROFESSEUR. –Monsieur l’Étudiant, je n’ai pas dit ça. J’ai
simplement dit : soit votre explication est pertinente et, en pratique, cela
revient à faire entrer en jeu un nouvel acteur dans la description – et c’est
simplement que le réseau est plus étendu que vous ne le pensiez –, ou alors cet
acteur postiche ne change rien, et c’est que vous vous êtes simplement trompé
en ajoutant quelque chose qui n’avait pas à être là, qui n’aide ni à la
description ni à l’explication. Et si c’est le cas, laissez-le tomber.
L’ÉTUDIANT. – Mais tous mes camarades se servent d’expressions
: « la culture d’entreprise IBM », par exemple, ou « l’isolationnisme
britannique », ou « les contraintes du marché », ou « l’intérêt individuel » ou
« le capital culturel ». Pourquoi est-ce que moi, je devrais me priver de
toutes ces explications contextuelles ?
LE PROFESSEUR. –Eh bien, gardez-les si ça vous amuse, mais je
ne crois pas qu’elles expliquent quoi que ce soit – utilisez-les comme
décorations.
Au mieux, elles valent pour tous les acteurs, elles sont donc
superfétatoires puisqu’elles ne permettent pas de faire apparaître une
différence entre eux.
Au pire, elles noient tous les acteurs qui présentent vraiment
de l’intérêt dans un déluge d’acteurs sans intérêt. En règle générale, le
contexte ne vaut rien.
C’est juste une manière d’arrêter la discussion quand on est
fatigué ou qu’on a la flemme de la continuer.
L’ÉTUDIANT. – Mais c’est exactement mon problème : m’arrêter.
Il faut que je finisse cette thèse. Je n’ai plus que huit mois. Vous n’arrêtez
pas de me dire : « Encore plus de descriptions »; mais c’est comme Freud et ses
séances : l’analyse interminable ! Quand est-ce qu’on s’arrête ? Mes acteurs,
j’en ai partout ! Jusqu’où est-ce que je dois les suivre ? C’est quoi une
description complète ?
LE PROFESSEUR. –Voilà une bonne question parce que c’est une
question pratique. Comme je le dis toujours : « Une bonne thèse est une thèse
finie ».
Mais il y a une autre manièred’en finir que « d’ajouter une
explication » ou de « situer dans un cadre ».
L’ÉTUDIANT. –Laquelle, alors ?
LEPROFESSEUR. –Vous vous arrêtez quand vous avez écrit vos
50000 mots ou, je ne sais plus combien ici à la LSE, j’oublie toujours ce qu’on
vous demande.
L’ÉTUDIANT. – Oh ! Bravo ! Donc, ma thèse est finie quand elle
est terminée… Ça, c’est vraiment utile, merci infiniment ! Je me sens vraiment
soulagé…
LEPROFESSEUR. –De rien. Je suis content que ça vous plaise !
Non, sérieusement, vous n’êtes pas d’accord que toute méthode dépend de la
taille et du type de texte que vous vous êtes engagé à rendre ?
L’ÉTUDIANT. –Mais ça, c’est une limite
textuelle, ça n’a rien à voir avec la
méthode.
LE PROFESSEUR. –Ah bon ? C’estlà où je suis en total désaccord
avec la façon dont on forme les doctorants en sciences sociales. Écrire des
textes a tout à voir avec la méthode.
Ce dont il s’agit, c’est d’écrire un texte de tant de mots, en tant de mois,
pour tel montant d’allocation, appuyé sur tant d’entretiens et tant d’heures
d’observation, tant de documents. C’est tout. Vous n’avez rien de plus à
faire.
L’ÉTUDIANT. – Mais bien sûr que si : j’apprends, j’étudie,
j’explique, je critique, je…
LE PROFESSEUR. – Mais tous ces objectifs grandioses, vous les
réalisez par l’écriture, non ?
L’ÉTUDIANT. –Bien sûr, mais c’est juste un outil, un moyen, une
manière de m’exprimer moi-même.
LE PROFESSEUR. – Il n’y a pas d’outils, pas de moyens. Un texte
est dense. Ça, c’est vraiment un précepte de base de l’ANT.
L’ÉTUDIANT. – Je suis désolé, Monsieur le Professeur, mais, je
vous l’ai dit, je n’ai jamais beaucoup investi dans toutes ces histoires de
Français. Je peux écrire des lignes de programme en C et même en C ++, mais je
ne donne pas dans du Derrida, dans la sémiotique ou ce genre de trucs. Je ne
crois pas du tout que le monde soit fait avec des mots, avec des
récits.
LE PROFESSEUR. – Ne vous essayez pas aux sarcasmes. Ça ne sied
pas à l’ingénieur qui est en vous. Et, de toute manière, je ne crois pas à tout
ça non plus. Vous me demandez comment on fait pour s’arrêter, et je vous dis
juste que le mieux que vous puissiez faire, en tant que doctorant, est
d’ajouter un texte qui, en l’état, sera lu par le jury de thèse et peut-être
par quelques-uns de vos informateurs, et deux ou trois autres doctorants. Rien
de bien extravagant dans tout ça. C’est juste du gros bon sens. La première
solution pour s’arrêter est d’ajouter un « cadre » ou une « explication ».
L’autre, c’est d’écrire le dernier mot du dernier chapitre de votre fichue
thèse.
L’ÉTUDIANT. – J’ai une formation de scientifique ! Je suis
ingénieur en systèmes d’information – je ne suis pas venu faire des études
d’organisation pour laisser tomber tout ça ! Je suis simplement prêt à ajouter
à ma formation d’ingénieur des institutions, des gens, des mythes, du social
quoi.
Même, je veux bien appliquer le principe de « symétrie », comme
vous dites, à propos de tout ça. Mais ne me dites pas que la science, ça
consiste à raconter des belles histoires. C’est ça qui est souvent difficile
avec vous.
Par moments, vous êtes complètement objectiviste, et même d’un
réalisme naïf – « juste décrire » – et, à d’autres, complètement relativiste –
« racontez de belles histoires et filez ». C’est vraiment terriblement
français, non ?
LE PROFESSEUR. – Et vous, vous êtes terriblement quoi ? Ne
faites pas l’idiot. Qui vous a parlé de « belles histoires »? Pas moi en tout
cas. Je vous ai dit que vous étiez en train d’écrire une thèse de doctorat. Vous ne pouvez pas
dire le contraire ? Et après, je vous ai dit que cette thèse de tant de mots –
qui sera le seul résultat palpable de votre séjour parmi nous – doit être
dense.
L’ÉTUDIANT. –C’est-à-dire ?
LE PROFESSEUR. –C’est-à-dire que ce n’est pas une vitre
transparente, qui ferait passer sans déformation l’information sur ce que vous
étudiez. Il n’y a jamais d’information mais seulement de la trans-formation, ou
de la traduction si vous préférez. Je suppose que vous êtes d’accord avec cette
devise de mon cours ? Eh bien, ça doit être vrai également pour votre thèse,
non ?
L’ÉTUDIANT. – Peut-être, mais en quoi est-ce que ça peut
m’aider à être plus scientifique, c’est ce que je voudrais savoir. Je ne veux
pas abandonner les habitudes de la science.
LE PROFESSEUR. –En cela que ce texte, selon la manière dont il
est écrit, saisira ou ne saisira pas le réseau d’acteurs que vous voulez
étudier. Dans notre discipline, le texte n’est pas une histoire, une belle
histoire, c’est l’équivalent fonctionnel du laboratoire. C’est là où on fait
des tests, des expériences et des simulations. Selon ce qui s’y passe, il y a
ou il n’y a pas un acteur, il y a ou il n’y a pas un réseau. Et ça dépend
entièrement de la manière précise dont il est écrit – et chaque sujet nouveau
exige d’être traité d’une manière nouvelle par un texte spécifique,
complètement spécifique.
La plupart des textes en sciences sociales sont mortellement
plats. Il ne s’y passe rien.
L’ÉTUDIANT. –Mais le programme de notre école doctorale ne
parle jamais de « textes ». On nous dit qu’il faut étudier les organisations,
mais pas d’écrire sur elles.
LE PROFESSEUR. – C’est bien ce que je vous dis : vous êtes mal
formés !
Ne pas apprendre aux doctorants à écrire leur thèse, c’est
comme de ne pas apprendre à des chimistes à faire des expériences. C’est
pourquoi, désormais, je n’apprends plus rien d’autre qu’à écrire. C’est vrai,
je finis par me donner l’impression d’être un vieux crétin qui répète toujours
la même chose :
« Décrivez, écrivez, décrivez, écrivez ».
L’ÉTUDIANT. – Le problème, c’est que ce n’est pas du tout ce
que veut mon directeur de thèse. Il veut que mes études de cas soient
généralisables.
Il ne veut pas de « simple description ». Donc, même si je fais
ce que vous dites, j’aurai une belle description d’un état de choses donné, et
après ? Après, il faudra toujours que je resitue le tout dans un cadre, que je
trouve une typologie, que je compare, que j’explique, et que je généralise.
C’est pour ça que je commence à paniquer.
LE PROFESSEUR. – Il n’y aurait à paniquer que si les acteurs ne
faisaient justement pas ça toute la journée, activement, réflexivement,
obsessionnellement : eux aussi ils comparent, ils produisent des typologies,
ils fixent des normes, eux aussi ils répandent leurs machines ou leurs
organisations, leurs idéologies ou leurs états d’esprit. Vous voulez, vous,
être le seul à faire des choses intelligentes alors qu’eux ne seraient qu’une
bande de demeurés. Vous avez à décrire ce qu’ils font pour se développer, se
mettre en relation, comparer et s’organiser. Il ne s’agit pas d’une nouvelle
couche qu’il faudrait rajouter à la « simple description ». N’essayez pas de
basculer de la description à l’explication; contentez-vous de
prolonger la description.
Faites du Tarde. De toute façon, ce que vous pensez de votre
entreprise n’a que peu d’intérêt par rapport à la question de savoir comment
cette compagnie, ce bureau, cette institution elle-même réussit à se
développer.
L’ÉTUDIANT. – Mais si les gens que j’observe n’agissent pas,
s’ils ne se font pas des comparaisons actives, s’ils n’établissent pas de
métrologie, s’ils ne s’organisent pas et ne généralisent pas, qu’est-ce que je
fais ? Je serai coincé ! Je ne pourrai pas ajouter de nouvelles
explications.
LEPROFESSEUR. –Vous êtes vraiment extraordinaire ! Si vos
acteurs n’agissent pas, ils ne laisseront pas de trace. Vous n’aurez aucune
information et donc, de toute façon, vous n’aurez rien à dire…
L’ÉTUDIANT. – Vous voulez dire que s’il n’y a pas de trace, je
ne peux rien dire d’eux ?
LE PROFESSEUR. – Incroyable… Il n’y a que les sociologues pour
réagir comme ça ! Est-ce que vous vous poseriez ce genre de question en chimie
?
en biologie ? en archéologie ? Elle paraîtrait complètement
idiote. Il faut vraiment appartenir aux sciences sociales pour s’imaginer qu’on
peut expliquer quand il n’y a pas d’information ! Est-ce que vous êtes vraiment
prêt à inventer des données ?
L’ÉTUDIANT. –Non, bien sûr, mais quand même, je
voudrais…
LEPROFESSEUR. – Bon. Vous êtes quand même plus raisonnable que
beaucoup de nos collègues. S’il n’y a pas de trace et pas d’information, alors
il n’y a pas de description et on se tait. Ne faites pas de remplissage. C’est
comme la carte d’un pays du XVIe siècle. : personne n’y a
été, ou personne n’en est revenu. Alors, au nom du Ciel, laissez-la en blanc :
Terra incognita.
L’ÉTUDIANT. – Mais, et les entités invisibles qui agissent de
manière cachée ?
LE PROFESSEUR. –Si elles agissent, elles laissent une trace ou
une autre, donc vous avez de l’information et donc vous pouvez en parler.
Sinon, bouclez-la.
L’ÉTUDIANT. –Mais si elles sont réprimées, déniées, réduites au
silence ?
LE PROFESSEUR. –Il n’y a rien au monde qui puisse vous
autoriser à dire qu’elles sont là sans apporter la
preuve de leur présence. Cette preuve
peut être indirecte, exigeante, compliquée, mais elle est indispensable. Les
choses invisibles sont invisibles. Point. Si elles font bouger d’autres choses
et que vous pouvez le montrer, alors elles sont visibles. Point, encore une
fois.
L’ÉTUDIANT. –« La preuve, la preuve ». Qu’est-ce que c’est
qu’une preuve, de toute façon ? Est-ce que tout ça n’est pas terriblement
positiviste ?
LEPROFESSEUR. –Mais j’espère bien ! À quoi sert-il d’affirmer
qu’il existe des choses actives, mais dont on ne peut pas prouver qu’elles font
quelque chose ? J’ai bien peur que vous ne preniez la théorie sociologique pour
une théorie du complot – même si, je suis d’accord, c’est à peu près le niveau,
aujourd’hui, de la plupart des théories critiques en sciences
sociales.
L’ÉTUDIANT. –Mais si je n’ajoute rien, je me borne à répéter ce
que disent les acteurs.
LE PROFESSEUR. – À quoi ça vous avancerait d’ajouter des
entités invisibles qui agissent sans laisser de traces et qui ne modifient en
rien un état de choses ?
L’ÉTUDIANT. –Mais il faut bien que j’apprenne aux acteurs
quelque chose qu’ils ne savaient pas ! Sinon, à quoi bon les étudier
?…
LE PROFESSEUR. – Vous, les sociologues du social, vous me
sidérerez toujours ! Si vous étudiiez les fourmis plutôt qu’IBM, est-ce que
vous vous attendriez à ce que votre étude apprenne quoi que ce soit aux fourmis
?
Bien sûr que non. Elles savent, et vous pas. Ce sont elles les
professeurs, et vous l’étudiant. C’est à vous que vous expliquez ce qu’elles
font, pour votre propre bénéfice ou pour celui des autres entomologistes, pas
pour elles qui s’en moquent comme de l’an quarante. Qu’est-ce qui vous fait
croire qu’une étude est toujours supposée apprendre quelque chose aux gens
étudiés ?
L’ÉTUDIANT. –Mais c’est tout le projet des sciences sociales !
C’est pour ça que je suis ici à la London School of Economics : pour critiquer
l’idéologie managériale, pour dégonfler tous les mythes des technologies de
l’information, pour acquérir une posture critique sur la technique et sur
l’idéologie du marché. Sans cela, croyez-moi, je serais toujours dans la
Silicon Valley et je me ferais bien plus de blé – enfin, peut-être pas en ce
moment parce que la bulle Internet est en train d’exploser… mais, bon, en tout
cas il faut que je puisse fournir un peu de compréhension réflexive aux
gens…
LE PROFESSEUR. –Qui, bien sûr, avant que vous n’arriviez,
n’étaient pas réflexifs !
L’ÉTUDIANT. –En un sens, oui. Non ? Ils faisaient des choses,
mais sans savoir pourquoi. Qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ?
LEPROFESSEUR. –Ce qui ne va pas, c’est que ça ne vous coûte
rien. Quand les sociologues parlent de « réflexivité », ça consiste simplement,
le plus souvent, à poser des questions complètement à côté dela plaque à des
gens qui se posent d’autres questions auxquelles le chercheur n’a pas le plus
petit début de commencement d’une réponse. La réflexivité n’est pas un droit
inné que vous possédez juste parce que vous êtes à la LSE ! Vous et vos
informateurs, vous avez des préoccupations différentes. Quand elles se
recoupent, c’est un miracle, et, comme vous le savez peut-être, les miracles
sont rares…
L’ÉTUDIANT. – Mais si je n’ai rien à ajouter à ce que disent
les acteurs, comment est-ce que je pourrais être critique ?
LE PROFESSEUR. – Bigre ! Tantôt vous voulez expliquer et jouer
au savant, et aussitôt après, vous voulez démystifier, critiquer et jouer au
militant…
L’ÉTUDIANT. – J’allais dire : tantôt vous êtes un réaliste naïf
– retour à l’objet –, et aussitôt après, vous dites que vous voulez juste
écrire un texte qui n’ajoute rien, qui se contente de simplement traîner
derrière vos fameux « zacteurzeumêmes ». C’est complètement apolitique. Je ne
vois rien de critique là-dedans.
LE PROFESSEUR. – Dites-moi donc, Monsieur le Démystificateur,
comment donc allez-vous obtenir un point de vue critique sur vos acteurs ? Je
suis impatient de le savoir.
L’ÉTUDIANT. –Seulement si j’ai un cadre explicatif. C’est ce
que j’étais venu chercher ici, mais, manifestement, ce n’est pas la théorie de
l’acteur-réseau qui me le donnera.
LE PROFESSEUR. – Et je m’en réjouis… Votre cadre, je suppose
qu’il est caché aux yeux de vos informateurs et que votre étude va le leur
révéler ?
L’ÉTUDIANT. – Oui, bien sûr. C’est ce qui doit faire toute la
valeur de mon travail – au moins, je l’espère. Ce n’est pas la description,
puisque tout le monde sait cela de toute façon, mais l’explication, le contexte
qu’ils n’ont pas le temps de voir, la typologie… Vous voyez, ils sont trop
occupés pour avoir le temps de réfléchir. Ils ont le nez sur le guidon. Voilà
ce que je peux apporter, et, au fait, je ne vous l’ai pas dit, la boîte, IBM,
est intéressée et prête à me laisser accéder à ses dossiers et à me payer pour
ça !
LE PROFESSEUR. – Tant mieux pour vous… Ce que vous êtes en
train de me dire, c’est qu’avec vos six mois de terrain, vous êtes capable, à
vous tout seul, juste en écrivant quelques centaines de pages, de produire plus
de connaissances que les 340 ingénieurs et la direction que vous avez étudiés
?
L’ÉTUDIANT. – Peut-être pas « plus » de connaissances, mais
différentes, oui, j’espère. N’est-ce pas à ça que je devrais m’efforcer ?
N’est-ce pas pour ça que je suis dans ce métier ?
LE PROFESSEUR. – Je ne suis pas sûr de bien comprendre dans
quel type de métier vous êtes, mais en quoi le savoir que vous produisez est-il
différent du leur ? C’est toute la
question.
L’ÉTUDIANT. – C’est le même type de savoir que dans toutes les
sciences, la même manière d’expliquer les choses : en remontant du cas
particulier à la cause et, une fois que je connais la cause, je peux générer
l’effet comme une conséquence. Qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ? C’est comme
se demander ce qui va arriver à un pendule qui a quitté sa position d’origine;
si je connais la loi de Galilée, je n’ai même plus besoin de m’intéresser à un
pendule concret; je sais exactement ce qui va se passer– à condition d’omettre
les perturbations, bien sûr.
LE PROFESSEUR. – Bien sûr, bien sûr ! Donc, ce que vous
espérez, c’est que votre cadre explicatif soit à votre étude de cas ce que la
loi de Galilée est au mouvement du pendule – moins les perturbations…
L’ÉTUDIANT. – Oui, j’imagine, quelque chose dans ce genre, même
si c’est moins précisément scientifique, naturellement. Pourquoi ? Il y a
quelque chose qui ne va pas ?
LE PROFESSEUR. –Non. Ça serait superbe. Mais est-ce faisable ?
Cela suppose que, quoi que fasse un pendule concret, il n’apportera aucune
information nouvelle à la loi de la chute des corps. La loi contient
in potentia tout ce qu’il y a à savoir
sur l’état de choses du pendule. Le cas concret, pour parler comme les
philosophes, n’est que la réalisation d’une potentialité qui était déjà
là.
L’ÉTUDIANT. – Est-ce que ce n’est pas là une explication idéale
?
LE PROFESSEUR. – C’est précisément le problème : c’est un
idéal, et au carré. C’est l’idéal d’une explication idéale. Je doute
sérieusement que les employés de votre entreprise se conduisent de la sorte. Et
je suis bien persuadé que vous ne pourrez pas définir la loi de leur
comportement qui vous permettrait de présenter tout ce qui se passe comme la
réalisation in concreto de ce qui
était déjà là à titre de potentialité.
L’ÉTUDIANT. – Moins les perturbations…
LEPROFESSEUR. – Oui, oui, oui, cela va sans dire… admirable
modestie…
L’ÉTUDIANT. – Vous vous moquez de moi ? Pourtant, chercher ce
type de cadre me semble faisable…
LE PROFESSEUR. – Mais est-ce souhaitable, Monsieur l’Étudiant,
est-ce souhaitable ? Ce que vous êtes en train de me dire, en réalité, c’est
que les acteurs ne comptent tout simplement pas dans votre description. Ils ont
seulement réalisé une potentialité – à quelques déviations près. Ce qui veut
dire qu’ils ne sont pas des acteurs du tout, mais simplement les porteurs de
forces qui passent à travers eux. Et donc, vous avez perdu votre temps à
décrire des gens, des objets, des lieux qui ne sont rien d’autre, en effet, que
des intermédiaires passifs, puisqu’ils ne font rien par eux-mêmes. Le temps que
vous avez passé sur le terrain n’a servi à rien. Vous auriez dû aller
directement à la cause.
L’ÉTUDIANT. – Mais c’est à ça que sert la science ! Justement à
ça : découvrir la structure cachée qui explique la conduite des agents qui
semblaient agir, mais qui en fait ne sont que les tenants lieu d’autre
chose.
LE PROFESSEUR. – Ah, vous êtes donc structuraliste ! Enfin
sorti du placard. Des « tenants lieu », c’est ça que vous appelez des acteurs.
Et vous prétendez en même temps appliquer, comme vous dites, la théorie de
l’acteurréseau. C’est pousser l’éclectisme un peu loin !
L’ÉTUDIANT. – Et pourquoi est-ce que je ne pourrais pas faire
les deux ?
Si l’ANT a le moindre contenu scientifique, il faut bien
qu’elle soit structuraliste.
LE PROFESSEUR. – Est-ce que vous avez remarqué que dans «
acteur-réseau », il y a le mot acteur
? Pouvez-vous me dire quel type d’action mènent les tenants lieu des
explications structuralistes ?
L’ÉTUDIANT. – Oui, bien sûr. Ils remplissent une fonction,
c’est ce qui est vraiment bien avec le structuralisme, si je l’ai bien compris.
Tout autre agent dans la même position serait obligé de faire la même
chose…
LE PROFESSEUR. – Ainsi, par définition, l’occupant d’une place
est parfaitement substituable à un autre.
L’ÉTUDIANT. – Oui, c’est ce qui fait la force de cette
explication.
LE PROFESSEUR. – Mais c’est aussi sa faiblesse, comment ne le
voyez-vous pas ? Et ce qui la rend radicalement incompatible avec l’ANT. Un
acteur qui ne compte pas, pour moi, ce n’est tout simplement pas un acteur du
tout. Si les mots ont un peu de sens, un acteur c’est précisément ce qui ne
peut pasêtre remplacé par qui que ce
soit, c’est un événement unique, irréductible à tout autre. Sauf,
naturellement, si vous le rendez commensurable à un autre grâce à une procédure
de standardisation – mais même cela suppose un
troisième acteur, un troisième événement.
L’ÉTUDIANT. – Donc, ce que vous êtes en train de me dire, c’est
que l’ANT n’est pas une science ?
LE PROFESSEUR. – Pas une science structuraliste, ça c’est
sûr.
L’ÉTUDIANT. – Ça revient au même. Toute science…
LE PROFESSEUR. – Non ! L’information, c’est de la
transformation; les sciences de l’organisation, la sociologie des sciences et
des techniques, la gestion, les sciences de l’information, la sociologie, la
géographie, l’anthropologie, n’importe quel champ, aucun ne peut, par
définition, s’appuyer sur une explication structuraliste.
L’ÉTUDIANT. – « Des systèmes de transformation », c’est
exactement ce dont s’occupe le structuralisme.
LE PROFESSEUR. – En aucune manière, Monsieur l’Étudiant,
puisque dans le structuralisme, rien n’est réellement transformé; combiné oui,
pas transformé. Vous n’avez pas l’air de mesurer la distance abyssale qu’il y a
entre une structure et un réseau. Une structure, c’est juste un réseau sur
lequel on ne possède qu’une information très rudimentaire. C’est très utile
quand on est pressé par le temps, mais ne me dites pas que c’est plus
scientifique. Si je veux qu’il y ait des acteurs dans mon compte rendu, alors
il faut qu’ils fassent des choses, ils ne peuvent pas se contenter d’être des
tenants lieu.
Et s’ils font quelque chose, il faut que ça fasse une
différence. Si leur introduction dans le récit ne fait pas de différence,
laissez-les tomber et recommencez la description à nouveaux frais. Ce que vous
voulez, c’est une science sans objet.
L’ÉTUDIANT. – Vous et vos récits… Des histoires pleines de
rebondissements, c’est ça que vous voulez ! Moi je parle d’explication, de
savoir, de posture critique, pas d’écrire des scripts pour un épisode de
Friends sur M6.
LE PROFESSEUR. – Parlons de rebondissements justement. Vous
voulez que vos quelques centaines de pages fassent une différence, non ? Bon,
dans ce cas, il vous faut faire la preuve que votre description de ce que font
les gens, lorsqu’ils en auront connaissance, fasse une différence dans leur
manière de faire les choses. C’est cela que vous appelez une position critique
?
L’ÉTUDIANT. – Je suppose que oui.
LE PROFESSEUR. – Bien ! À quoi cela peut-il leur servir, je
voudrais que vous me l’expliquiez, si vous leur parlezde causalités qui ne
changent rien à ce qu’ils font parce qu’elles sont trop générales ?
L’ÉTUDIANT. – À rien, bien sûr. Je veux parler de causalités
réelles.
LE PROFESSEUR. – Mais ça ne leur servira à rien non plus, parce
que si ces causes réelles existaient, ce dont je doute fort, elles n’auraient
pas d’autre effet que de transformer vos informateurs en tenants lieu d’autres
acteurs, que vous appelez fonction, structure, etc. Ils ne seraient donc plus
des acteurs mais des idiots, des marionnettes – et même moins que des
marionnettes parce que des marionnettes forcent les marionnettistes à faire
plein de choses inattendues. Au mieux, vous leur permettez d’introduire une
légère perturbation, comme le pendule concret qui n’ajoute que des petits
frottements.
L’ÉTUDIANT. –…
LE PROFESSEUR. – Maintenant, expliquez-moi donc ce qu’il y a de
si grandiose politiquement à transformer les gens que vous avez étudiés en
d’inoffensifs et inactifs tenants lieu de fonctions cachées que vous seul êtes
à même de détecter ?
L’ÉTUDIANT. – Hum, vous avez une telle manière de renverser
tout ce qu’on dit… que je ne suis plus trop sûr maintenant. Si les acteurs
prenaient conscience des déterminations qu’on leur impose… s’ils devenaient
plus conscients… plus réflexifs… leur degré de conscience ne serait pas un peu
plus élevé ? Ils pourraient alors prendre leur sort en main. Ils y verraient
plus clair, non ? Et si c’est le cas, alors, oui, je crois que je peux le dire
maintenant, grâce à moi, au moins en partie, ils seront davantage acteurs,
disons plus pleinement acteurs.
LE PROFESSEUR. – Bravo, bravissimo ! Ainsi, un acteur pour vous, c’est
une sorte d’agent totalement déterminé, plus l’occupant d’une fonction, plus un
zeste de perturbation, plus un peu de conscience fournie par des socio-logues
éclairés ? C’est horrible, tout simplement horrible… et ces gens veulent faire
de l’ANT ! Après les avoir déchus de leur rang d’acteurs pour en faire des
tenants lieu, vous voulez leur donner le coup de pied de l’âne en apportant
généreusement à ces pauvres abrutis la réflexivité qu’ils avaient avant et que
vous leur avez ôtée en les assaisonnant à la sauce structuraliste.
Superbe ! Ils étaient des acteurs avant que vous ne veniez avec votre «
explication » – ne me dites pas que c’est votre étude qui va les rendre
tels.
Beau travail, Monsieur l’Étudiant, Bourdieu n’aurait pas fait
mieux…
L’ÉTUDIANT. – Vous pouvez ne pas trop aimer Bourdieu, il
n’empêche que c’était un vrai savant et qu’il était politiquement pertinent.
Manifestement, vous n’êtes ni l’un ni l’autre…
LE PROFESSEUR. – Merci. Voilà à peu près trenteans que j’étudie
les liens entre science et politique, alors je ne me laisse pas facilement
intimider par des discours sur les liens entre objectivité et pertinence
militante.
L’ÉTUDIANT. – Les arguments d’autorité ne m’impressionnent pas
non plus, alors vos trenteans d’étude…
LE PROFESSEUR. – Bien rétorqué… Mais votre question était : «
Qu’est-ce que je peux faire avec la théorie de l’acteur-réseau ? » J’y ai
répondu :
pas de l’explication structuraliste. Les deux entreprises sont
complètement incompatibles. Soit vous avez des acteurs qui réalisent des
potentialités et ce ne sont pas du tout des acteurs, ou alors vous avez des
acteurs qui actualisent des virtualités (pour parler comme Deleuze, soit dit en
passant), mais alors cela exige des textes tout à fait spécifiques, il faut que
vous établissiez avec ceux que vous étudiez des rapports complètement originaux
– je suppose que c’est ce que vous voulez dire lorsque vous parlez de « posture
critique » et de « pertinence politique »?
L’ÉTUDIANT. – Mais alors, nous sommes d’accord ? Vous aussi,
vous voulez avoir une posture critique.
LE PROFESSEUR. – Oui, peut-être, mais je suis sûr d’une chose :
ce n’est pas automatique, et la plupart du temps, ça risque d’échouer. Comment
vou-lez-vous qu’une étude, que deuxcentspages d’entretiens et d’observations
fassent la différence, d’un coup, juste comme ça ? Pour devenir pertinent, il
faut tout un ensemble de circonstances, extraordinaires. C’est un
événement.
Pour cela, il faut inventer un protocole incroyablement
inventif. Et ça, c’est aussi peu automatique que l’expérience de Galilée avec
son pendule ou que celle de Pasteur avec le virus de la rage. La bonne science,
c’est un miracle, pas un droit acquis.
L’ÉTUDIANT. – Et qu’est-ce que je dois faire ? Prier en
attendant un miracle ?
Sacrifier un poulet ?
LE PROFESSEUR. – Mais pourquoi donc voulez-vous que votre
minuscule petit texte soit plus automatiquement pertinent aux yeux de ceux
qu’il pourrait concerner que, disons, un gigantesque laboratoire de physique ?
Regardez tout ce qu’il faut pour que, je ne sais pas moi, les puces de la
compagnie Intel deviennent indispensables dans les téléphones portables ! Et
vous voulez que tout le monde puisse avoir le label « LSE
inside » ou « sociologie critique
inside » sans fatigue. Pour devenir
pertinent, il faut travailler.
L’ÉTUDIANT. – Juste ce dont j’ai besoin : encore plus de
travail !
LE PROFESSEUR. – Mais tout est là. Si une argumentation est
automatique, prête à l’avance, bonne à tout faire, alors il est impossible
qu’elle soit scientifique. Elle est tout simplement hors de propos. Si une
étude est réellement scientifique, il faut qu’elle ait pu échouer. Relisez
Popper.
L’ÉTUDIANT. – Voilà qui est rassurant, vraiment. C’est gentil à
vous de me rappeler que ma thèse pourrait rater.
LE PROFESSEUR. – Vous confondez science et position de
maîtrise. Dites-moi : pouvez-vous seulement imaginer un seul sujet auquel la
sociologie de Bourdieu, par exemple, dont vous êtes si friand, pourrait
ne pass’appliquer ?
L’ÉTUDIANT. – Mais je ne peux pas imaginer un seul sujet auquel
l’ANT puisse s’appliquer !
LE PROFESSEUR. – Formidable, vous avez raison, c’est exactement
ce que je pense…
L’ÉTUDIANT. – Je ne vous disais pas ça comme un
compliment…
LEPROFESSEUR. – Mais moi, je le prends pour un vrai compliment
! Rendre une explication en sciences sociales pertinente pour ceux qu’on
étudie, c’est aussi rare qu’une bonne expérience en science naturelle.
L’ÉTUDIANT. – Puis-je respectueusement vous faire remarquer
que, avec toute votre philosophie de la science, si vertigineusement subtile,
vous ne m’avez toujours pas dit comment finir ma thèse…
LE PROFESSEUR. – Vous étiez si empressé d’ajouter des cadres
explicatifs, du contexte global, de la structure sous-jacente à vos « simples
descriptions » que vous ne pouviez guère m’écouter.
L’ÉTUDIANT. – Mais quelle est la différence entre un bon et un
mauvais texte d’ANT ?
LE PROFESSEUR. – Ah ! ça, c’est une bonne question !
L’ÉTUDIANT. – Enfin ?
LE PROFESSEUR. – Enfin ! Réponse : la même qu’entre un bon et
un mauvais laboratoire, ni plus ni moins.
L’ÉTUDIANT. – Bien, d’accord ! hum ! merci… C’était gentil à
vous d’accepter de me parler. Mais tout compte fait, plutôt que l’ANT… je
songeais à prendre la théorie systémique de Luhmann comme cadre théorique
sous-jacent – ça a l’air bien, l’autopoïèse et tout ça. Ou, peut-être un peu
des deux…
LE PROFESSEUR. –…
L’ÉTUDIANT. – Vous n’aimez pas Luhmann ?
LE PROFESSEUR. – À votre place, je ne m’en servirais pas comme«
cadre sous-jacent », non.
L’ÉTUDIANT. – Mais j’ai l’impression que votre type de «
science » implique de rompre avec toutes les règles qu’on nous apprend en
sciences sociales.
LE PROFESSEUR. – Je préfère rompre avec elles et suivre mes
acteurs. Au bout du compte, comme vous le disiez, je suis un réaliste naïf, un
positiviste.
L’ÉTUDIANT. – Vous savez ce qui serait vraiment bien ? Puisque
personne ici n’a l’air de comprendre l’ANT, vous devriez écrire un guide. Comme
ça, on serait sûr que nos professeurs savent de quoi il s’agit et… je ne veux
pas être mal élevé… ils hésiteraient davantage peut-être à nous pousser
là-dedans… si vous voyez ce que je veux dire.
LE PROFESSEUR. – C’est aussi grave que ça ?
L’ÉTUDIANT. – Enfin, moi, vous savez, je suis juste un
doctorant. Vous, vous êtes un professeur. Vous avez beaucoup publié, vous
pouvez vous permettre de faire des choses que je ne peux pas faire. Il faut
bien que j’écoute ce que me dit mon directeur de thèse. Je ne peux pas vous
suivre trop loin.
LE PROFESSEUR. – Pourquoi venir me voir, alors ?
L’ÉTUDIANT. – J’avoue que depuis une demi-heure, je me pose la
même question…
( Traduit par Alain Caillé et
Philippe Chanial, et revu par l’auteur )
[1]
Ce dialogue est extrait d’un livre à paraître :
Reassembling the Social – An Introduction to
Actor Network Theory, (Oxford University Press).
[2]
Actor network theory
en anglais, ou ANT, plus connue en français sous le nom de sociologie de la
traduction.