2004
Revue du Mauss
Dossier: Une théorie sociologique générale est-elle pensable ? / B. De quelques obstacles à l’élaboration d’une théorie sociologique générale - Sociology in social context
Difficultés d’un consensus transnational sur une théorie sociologique unifiée
Stephen Kalberg
La fragmentation générale que connaît aujourd’hui la
sociologie comme discipline incite de nombreux sociologues, de toutes
nationalités, à rechercher s’il est possible de formuler un ensemble standard
de théories propre à faire l’objet d’un consensus général. La discipline,
semble-t-il, en tirerait un grand profit dans la mesure où un langage partagé
entre les socio-logues faciliterait la communication entre les théoriciens et
les chercheurs de terrain, rendrait possible une certaine standardisation des
méthodes et des procédures de recherche et réduirait les risques de confusion
chez les apprentis sociologues. Mais de telles théories unifiées sont-elles
possibles en sociologie ?
Cet article se propose d’esquisser les premiers éléments de
réponse à cette question, en adoptant une position sceptique qui contraste avec
les arguments les plus fréquemment défendus sur ce thème. Pour de nombreux
commentateurs, l’envahissement de la sociologie par des disciplines voisines
ainsi que les défis que lui posent toute une variété d’études littéraires,
culturelles et d’approches post-modernistes et post-structuralistes rendraient
la formulation de telles théories consensuelles improbable. Selon eux, ces
développements constitueraient même, dans une large mesure, un obstacle à toute
définition claire du champ de la sociologie. La dispersion actuelle du capital
intellectuel de la sociologie, affirme-t-on, vouerait à l’échec toutes les
tentatives d’atteindre un quelconque consensus.
Tout en parvenant à une conclusion identique, cet article
suivra une ligne de raisonnement différente. Je montrerai que la sociologie
s’est développée dans des contextes nationaux marqués par des dynamiques
historiques, politiques et sociales tout à fait spécifiques. Dès lors, dans la
mesure où elle est profondément enracinée dans les différents espaces nationaux
où elle a pris naissance, la sociologie constitue en grande partie une
entreprise chaque fois singulière.
Chaque société a développé des modes d’analyse sociologique différents et le
cheminement que la discipline a suivi au sein de chacune des nations a suscité
des œuvres singulières ainsi que des problèmes, tensions et dilemmes
spécifiques. Plus encore, certains modes d’analyse et certaines écoles de
pensée ont résisté plus efficacement que d’autres aux pressions
homogénéisatrices exercées de l’extérieur. À l’inverse, en conséquence du
processus d’internationalisation de la recherche, des théories et des concepts
caractéristiques de certains pays sont presque tombés dans l’oubli – pour être
parfois remis au goût du jour d’une façon particulière un peu plus
tard.
Dans le contexte d’une telle dynamique et face à ce mélange
d’héritages indigènes, toute quête d’un consensus universel va se confronter à
une série d’obstacles
[1].
Les origines et les logiques de développement spécifiquement nationales de la
discipline ont fréquemment limité la possibilité d’échanges en profondeur entre
les sociologues et contribué à ériger un rempart contre toute standardisation
transnationale. Même aujourd’hui, en dépit des formes de communication en temps
réel propres à l’âge de l’information et l’ancrage du travail académique (
scholarship) dans des communautés
internationales, des différences essentielles persistent et continuent à ancrer
la théorie sociologique dans des traditions et des approches nationales
spécifiques. Or c’est tout cela qui doit être en grande partie surmonté si l’on
vise un quelconque consensus en matière théorique.
Un rapide aperçu des contours et des développements propres à
la socio-logie américaine permettra de tracer les frontières spécifiques de la
discipline dans un pays. Une brève comparaison avec le point de départ et les
cheminements ultérieurs de la discipline en Allemagne viendra alors délimiter
la singularité du cas américain, tout en soulignant la spécificité du cas
allemand. Le rappel préliminaire de l’origine et du développement de la
sociologie dans ces deux pays dévoile ainsi un ensemble d’obstacles à toute
transposition directe des théories et donc à toute tentative de
standardisation. Tout au long de cet article, j’étudierai en quoi la place
assignée à la théorie au sein de la discipline sociologique, et son
importancerelative, reste tributaire des configurations nationales spécifiques.
LA SOCIOLOGIE AUX ÉTATS-UNIS : D’UNE FONDATION PLURALISTE AU «
TOURNANT CULTUREL »
De bien des façons, les contours originels de la sociologie
américaine se distinguent très fortement de ceux qui caractérisent le paysage
français.
Alors que la sociologie en France, jusqu’aux années cinquante,
était soutenue par la puissante colonne durkheimienne, aux États-Unis elle fut
dès l’origine marquée par une pluralité d’écoles en compétition. Les travaux
des évolutionnistes Lester Ward [ 1883], Albion Small [ 1905; Bernert, 1982],
William Graham Sumner [ 1906], Franklin Giddings [ 1902,1922] et Edward
Alsworth Ross [ 1901] mettaient l’accent sur une perspective macrosociologique
[Bierstedt, 1981; Hinkle, 1994; Vidich et Lyman, 1985]; les écrits de Jane
Addams [ 1964,1965] s’inscrivaient dans une démarche orientée vers les
politiques sociales et le travail social [Cravens, 1978, p. 123-29]; la
sociologie urbaine de l’école de Chicago, quant à elle, développait une
perspective d’écologie sociale [Park, 1952,1955; Park et Burgess, 1921; Bulmer,
1984; Matthews, 1977], alors que George Herbert Mead [ 1934, 1956,1964] et
Charles H. Cooley [ 1909,1922] formulaient une microsociologie proprement
américaine. Néanmoins, la pérennité de cette hydre à plusieurs têtes s’avéra
assez limitée. Autour des annéesquarante, le paysage sociologique américain
cristallisa sous la forme d’une route à trois voies. L’influence des
évolutionnistes et de Jane Addams faiblit alors que celle de l’école de Chicago
et de la microsociologie de Mead, Cooley et Herbert Blumer [ 1969] s’accrut; le
structuro-fonctionnalisme s’établit avec force grâce aux travaux de Parsons [
1949,1951; Camic, 1991] et de Merton [ 1949]. En dépit de l’influence
qu’exerçaient d’une certaine façon sur elles les théoriciens européens, chacune
de ces écoles majeures se développa sous une forme typiquement américaine
[Hinkle, 1994; Vidich et Lyman, 1985; Ross, 1979,1991; Camic, 1994]. Le fort
impact de Mead, Blumer, Parsons, Merton et de l’école de Chicago est
aujourd’hui encore très visible au sein de la discipline.
Deux caractéristiques centrales y laisseront une empreinte
tenace et contribueront à distinguer de façon significative les contours
originels et l’évolution de la sociologie américaine de ses pendants français,
anglais et allemand. En premier lieu, les sociologues américains – bien plus
que les sociologues allemands, anglais ou français – partagent largement l’idée
selon laquelle la singularité de leur démarche doit être définie en référence à
un ensemble spécifique de méthodes : la sociologie doit se distinguer des
humanités et du travail social sur la base de ses procédures
scientifiques et de sa recherche de
lois générales [Mayo-Smith, 1895; Small, 1916; Ross, 1979, p. 125-27; Camic,
1995, p. 1023-24]. Dès lors, l’observation empirique, les méthodes
statistiques, les procédures expérimentales, un idéal d’exactitude mathématique
et la recherche des « lois de la vie sociale » occupèrent une place centrale,
et de nombreux sociologues tentèrent d’adopter les méthodes propres aux
sciences naturelles
[2]
[Giddings, 1899,1901; Bannister, 1987; Turner et Turner, 1990; Oberschall,
1972].
Alors qu’une
Methodenstreit de grande envergure accompagna la
naissance de la discipline en Allemagne, la sociologie américaine, au cours de
ses premières années, ne connut aucune « querelle des méthodes » d’intensité et
de portée comparables. Au contraire prédominait très largement l’affirmation
que la sociologie doit être une
science rigoureuse, clairement séparée des
humanités. Parmi les fondateurs, Giddings [ 1904,1914] est celui qui a formulé
avec le plus de force cette position scientiste
[3].
Les changements sociaux qui se sont opérés durant cette période
ont accéléré cette orientation de la sociologie américaine vers les méthodes
couramment utilisées dans les sciences naturelles. En raison de l’immigration
européenne massive des années 1890-1920, l’étude de la distribution et de la
croissance de la population devint un important champ d’investigation. De plus,
à la différence de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France, la démographie
s’est fermement établie
au sein même
de la sociologie. La conséquence pour la discipline en fut manifeste :
l’expansion des approches positivistes et des méthodes quantitatives
s’intensifia. Au début du XX
e siècle, une forte impulsion
en direction des « problèmes sociaux » émanant tout autant de l’école de
Chicago [Bulmer, 1981] que de l’orientation prônée par Jane Addams en faveur
des politiques sociales, contribua également à accroître le recours aux
méthodes statistiques – dans la mesure où l’on croyait qu’en mesurant avec
exactitude les tensions sociales, il serait possible d’en déduire les
politiques appropriées pour les réduire
[4]. Enfin, et tout spécialement dans le champ de la «
psychologie sociale » [Thibault et Kelly, 1959], les recherches d’ordre micro
avaient souvent recours à des expérimentations et des procédures
quantitatives.
Pour toutes ces raisons
[5], la prétention de la sociologie américaine au titre
de science rigoureuse ne cessa de croître et son objectif – circonscrire un
domaine distinct des humanités – sembla de plus en plus à portée de main. Cette
acceptation, cet enthousiasme même à son égard, de la scientificité entendue en
un sens strict,
i.e. visant à établir
des lois et basée sur des données statistiques, conduisit la sociologie
américaine à adopter plus étroitement qu’en Allemagne, en Angleterre ou en
France, les procédures des sciences expérimentales et naturelles.
Un autre trait manifeste également la singularité des contours
originels et de l’évolution de la sociologie américaine. À la différence de la
France, de l’Allemagne et de l’Angleterre, les écoles de microsociologie ont
acquis dès l’origine une place importante aux États-Unis [Silver,
1990].
La nature même de la recherche microsociologique – fréquemment
menée en laboratoire – a contribué en particulier à renforcer la disjonction
entre la sociologie d’une part, et l’histoire et la philosophie sociale d’autre
part. Plus encore, l’incorporation sans ambiguïté de la microsociologie – dans
la mesure où celle-ci est restée distincte de la psychologie – dans le giron de
la sociologie a appuyé et légitimé la prétention de la discipline à annexer
toute une palette de champs de recherche que la sociologie européenne avait
exclus, tout particulièrement là où dominait l’héritage durkheimien. Aux
États-Unis, interaction sociale, processus de socialisation, psychologie
sociale, rôles sexuels, etc., tout cela a été reconnu comme appartenant en
propre à la sociologie. Qu’elles soient plutôt qualitatives ou plutôt
quantitatives, les études empiriques menées ces cinquante dernières années ont
été aux États-Unis bien davantage reconnues par les psychologues, les
travailleurs sociaux, les économistes, les historiens, les physiciens et les
politologues comme
relevant de la
sociologie qu’en Allemagne ou en France. De plus, les aides
apportées par le gouvernement fédéral et les grandes fondations à la conduite
d’études empiriques – le plus souvent d’orientation quantitative et fréquemment
menées à grande échelle – ont depuis des décennies soutenu l’appartenance de
ces champs de recherche à la sociologie et valorisé la rigueur des méthodes
mobilisées dans ces études
[6].
En résumé, la sociologie en Amérique a, sous bien des aspects,
acquis un profil tout à fait singulier, caractérisé par un objet d’étude bien
plus large que celui des sociologies européennes et par une plus grande
proximité avec les sciences de la nature – bref, par une position qui
impliquait une profonde ambivalence à l’égard de la théorie sociologique
[7]. En dépit de la contestation
des annéessoixante, ces contours spécifiques de la sociologie américaine sont
restés inchangés dans les décennies qui ont suivi. Ils lui ont imprimé des
différences majeures qui ont fait obstacle aux tentatives des sociologues de
tous les pays d’établir un consensus autour des théories
fondamentales.
La contestation des années
soixante
Une crise sévère frappa en plein cœur la sociologie
américaine dans les années soixante. Le rôle dominant joué par la théorie
sociologique de Parsons (et, dans une moindre mesure, par celle de Merton)
avait déjà été remis en cause à la fois par les théories du conflit
[Dahrendorf, 1959a; Coser, 1956; Mills, 1956] et par l’interactionnisme
symbolique de Blumer et Goffman [ 1959]. La critique impitoyable menée par la
gauche dans les années soixante et soixante-dix [Gouldner, 1970], bien qu’elle
ait été explicitement dirigée contre le « conservatisme » de la théorisation
parsonienne, dénigrait également l’école de Chicago, la démographie et la
microsociologie en général, au motif que celles-ci n’avaient pas suffisamment
pris en considération les effets implacables et aliénants du capitalisme. Même
s’il n’a pas pris durablement racine sur la scène américaine, le néomarxisme de
ces années-là a radicalement transformé la discipline. L’unique école
macrosociologique américaine, le structuro-fonctionnalisme de Parsons, fut
décimée
[8].
Quoi qu’il en soit, ce rejet du parsonisme et l’éclatement de
la discipline qui s’en est suivi n’ont pas pour autant conduit à une
convergence durable avec la sociologie telle qu’elle se pratiquait dans les
différentes nations européennes. On peut même au contraire observer une réelle
continuité avec les contours de la discipline tels qu’ils avaient été tracés
avant cette crise, et la sociologie aux États-Unis a continué à cultiver cette
teneur si singulièrement américaine. À titre d’exemple : la forte présence de
certains champs d’investigation propres au domaine en pleine expansion des «
problèmes sociaux » – qu’il s’agisse d’étudier les inégalités, la pauvreté, les
sans-logis, l’immigration, les relations entre minorités, la concentration des
richesses et des revenus, les familles en difficulté, etc. – a constituécomme
auparavant l’une des pierres angulaires de la discipline et a contribué à
distinguer la sociologie américaine de celle, plus théorique, qui caractérise
les nations européennes.
L’un des tout premiers piliers de la sociologie américaine –
sa prédilection pour les procédures statistiques et l’établissement de lois
générales – a également survécu aux années soixante. Tout au long des
annéesquatre-vingt et quatre-vingt-dix, la tendance dominante au sein de la
discipline – son orientation de plus en plus marquée vers la recherche
empirique et quantitative – a continué à remplir une fonction de préservation
de ses frontières et l’a immunisée contre bon nombre de nouvelles modes. Le
post-modernisme, le post-structuralisme, les études littéraires et culturelles
proposaient des théories et des perspectives qui cadraient rarement avec ce que
la discipline définissait comme sa tâche fondamentale : construire des théories
susceptibles d’être testées
empiriquement [Oberschall, 1972; Parsons, 1937, p. 742].
De plus, à la suite du déclin du structuro-fonctionnalisme,
diverses écoles profondément ancrées dans le paysage sociologique américain
s’épanouirent; ce fut le cas notamment d’écoles centrées sur la question de
l’État [Skocpol, 1979; Evans, Skocpol et Rueschemeyer, 1984] ainsi que d’un
interactionnisme symbolique renouvelé
[9] [Goffman, 1959,1967; Farberman et Stone, 1970; Manis
et Meltzer, 1972].
Plus tard, au milieu des années quatre-vingt, en partie en
opposition aux théories centrées sur l’État, une nouvelle perspective, désignée
sous le terme de « sociologie culturelle », acquit une grande importance
[Swidler, 1986; Lamont et Fournier, 1992; Münch et Smelser, 1992]. Cette école
tenta d’extirper de la discipline son structuralisme dominant, et plus
généralement l’ensemble des approches utilitaristes et matérialistes
[10]. Elle visait également à
injecter une dimension macrosociologique – non parsonienne– au cœur de la
microsociologie inspirée par l’interactionnisme symbolique.
Les nouvelles modes venues d’Europe ne sont ainsi pas
parvenues à modifier de façon significative le profil spécifique de la
sociologie américaine ni à la détourner du cheminement typiquement américain
qui caractérise son développement.
Quelles furent les conséquences de cette nouvelle tournure
prise par la sociologie américaine dans ces années
quatre-vingt/quatre-vingt-dix quant à l’importance et au contenu de la théorie
sociologique au sein de la discipline et à la place qui lui était reconnue ?
Jusque-là, la théorie sociologique s’inscrivait clairement dans le sillage des
travaux des fondateurs – qu’il s’agisse de ceux de Collins [ 1986], de Bellah [
1957], de Smelser [ 1976], de Coser [ 1956], de Merton [ 1949] ou de Parsons [
1937]. À partir de cette période, elle s’est développée de plus en plus à
partir des nombreuses études empiriques émanant de tout un ensemble de champs
spécialisés très dynamiques au sein de la discipline. Des théories spécifiques
à certains domaines, plus modestes et de moindre ampleur, sont venues occuper
le devant de la scène, des théories dont le point de référence était moins la
discipline dans son ensemble (les thèmes généraux traités par les classiques ou
les questions théoriques transversales telles que celles de l’ordre social, de
la modernisation, l’articulation action/structure, la sociologie de la
connaissance) que la critique littéraire et les problèmes propres à tel ou tel
sous-champ spécifique (par exemple, la sociologie des mouvements sociaux ou de
la déviance, la sociologie politique ou médicale, les études ethniques ou de
genre).
Si on observe les choses du point de vue de la théorie telle
qu’elle se pratique en Europe et se pratiquait à l’origine aux États-Unis, il
est clair que l’on assiste depuis les années quatre-vingt à une redéfinition de
la place de la théorie dans la discipline – qui aboutit, en pratique, à un vide
théorique. Plus encore : l’accent traditionnellement mis dans la discipline sur
les méthodes quantitatives, la recherche de lois générales, les procédures
statistiques et expérimentales et l’observation empirique, est non seulement
resté très fort, mais il est devenu la ligne directrice de la discipline à un
degré encore jamais vu
[11]; ce qui a conduit à retirer à la théorie sa position
pivot et à renforcer la singularité de la sociologie américaine au regard de la
sociologie européenne. Les théories
modestes, telles qu’elles se formulent
aujourd’hui presque exclusivement au sein des sous-disciplines et sous des
formes qui ne permettent que rarement une généralisation au-delà de ces champs
spécifiques (par exemple, la théorie de la mobilisation des ressources, le
néo-institutionnalisme), vont-elles désormais dominer la sociologie américaine
?
Cet aperçu bien trop sommaire avait pour objet de repérer les
différentes voies empruntées par la sociologie américaine dans son
développement spécifique. Cette divergence actuelle avec la teneur dominante de
la théorie dans les différents pays européens est-elle significative au regard
de notre quête d’un consensus transnational ? Les postulats propres à la
démarche américaine constituent-ils des obstacles limitant la communication
avec les théoriciens européens qui, quant à eux, s’inscrivent dans un style
d’analyse sociologique plus théorique, moins quantitatif, moins focalisé sur le
présent et moins dominé par les sous-champs disciplinaires ? Le fossé est-il
désormais si profond qu’il interdirait clairement toute visée d’un quelconque
consensus théorique ? Des premiers éléments de réponse ne peuvent être donnés
qu’après le détour par l’analyse comparée d’un autre cas, celui de la
sociologie allemande.
À l’instar des États-Unis et à la différence de la France, le
paysage originel de la sociologie allemande était caractérisé par une diversité
d’écoles concurrentes. Néanmoins, sur le fond comme sur la forme, mais aussi au
regard de la direction qu’elle a empruntée au cours de son développement, la
sociologie allemande est restée profondément différente de son équivalent
américain.
LA SOCIOLOGIE ALLEMANDE : D’UNE FONDATION PLURALISTE AU PROCESSUS
D’INTERNATIONALISATION
Les fondateurs de la sociologie allemande ont formulé deux
approches macrosociologiques distinctes (Marx et Weber) et une perspective
micro (Simmel). Alors que Simmel, comme il l’avait lui-même prédit, ne laissa
aucun héritier direct, les travaux de Marx et de Weber ont fortement marqué la
sociologie allemande tout au long du XXe siècle. Même si
l’influence de ces deux auteurs s’est exercée avec une intensité variable et à
des moments différents, elle a été bien plus profonde et étendue qu’aux
États-Unis.
Il nous faut mettre l’accent sur la période de l’après-guerre.
Des annéescinquante à aujourd’hui, la sociologie allemande s’est caractérisée
par une très forte interaction entre des influences internes et externes. Au
lendemain du nazisme et de l’Holocauste, de nombreux chercheurs considéraient
que la pensée sociale en Allemagne portait une part de responsabilité dans ce
chaos. C’est la raison pour laquelle une très forte pression s’est exercée dans
ces années-là qui a conduit à éloigner la sociologie allemande de ses pères
fondateurs. Cela a favorisé une très large réception de la sociologie
américaine, une sociologie qui, elle, s’était développée au sein d’une société
démocratique et pouvait ainsi apparaître sans tâche. Le
structurofonctionnalisme en particulier fut très largement lu, étudié et
enseigné dans les salles de cours [Hartmann, 1967; Tenbruck, 1961; Dahrendorf,
1959b], tout comme les auteurs de l’école de Chicago [Friedrichs, 1965] et la
théorie américaine de la stratification sociale. De plus, suivant le modèle
américain tout en s’appuyant sur une tradition allemande de recherche empirique
qui remonte à Weber [Oberschall, 1965], la recherche en Allemagne en vint à
avoir de plus en plus recours aux méthodes quantitatives. Bon nombre des
sociologues allemands qui ont étudié aux États-Unis dans les années cinquante
deviendront des figures respectées et influentes au sein de la discipline dans
les années soixante/soixante-dix.
Néanmoins, et même si la sociologie américaine continuait à
être largement diffusée, les perspectives émanant des États-Unis ont fait
l’objet au milieu des annéessoixante d’intenses critiques. À l’image des
États-Unis, le structuro-fonctionnalisme en vint à être stigmatisé comme
conservateur et défenseur du consensus. Mais simultanément, l’Allemagne connut
une renaissance marquante de ses propres écoles sociologiques. Le néomarxisme
gagna des partisans influents avec le retour des principaux théoriciens de
l’école de Francfort en République fédérale dans les années cinquante.
Adorno, Horkheimer, Marcuse et Habermas devinrent des penseurs
incontournables, et l’ensemble des écoles américaines se trouvèrent prises sous
le feu de la Théorie critique vers la fin des annéessoixante et au début des
années soixante-dix. Une renaissance de la sociologie wébérienne se produisit
alors dans la discipline [Schluchter, 1976,1979; Tenbruck, 1975; Kalberg,
1979], mais aussi, dans les annéesquatre-vingt, celle de la socio-logie
simmelienne – de moindre vitalité, mais néanmoins tout à fait
significative
[12]
[Dahme et Rammstedt, 1984]. Dès lors, et bien longtemps après la fin de la
Seconde Guerre mondiale, une nouvelle génération put se consacrer au
développement de la théorie sociologique en Allemagne. Se combattant l’un
l’autre, les théoriciens importants que sont Habermas et Luhmann dominèrent la
discipline du milieu des annéesquatre-vingt jusqu’au milieu des années
quatre-vingt-dix.
L’influence de ces deux géants s’affaiblissant, la sociologie
allemande a été ces dix dernières années à nouveau traversée par divers
courants étrangers. Mais c’est toujours la théorie qui domine dans le paysage
sociologique. Ce sont avant tout les écrits théoriques d’Elias, de Giddens, de
Baumann et de Bourdieu qui la marquent de leur empreinte. Faisant jeu égal avec
Luhmann, Bourdieu exerce une influence très profonde. Le travail de
théorisation de tous ces auteurs a permis à la discipline de renouer avec ses
fondateurs de façon plus directe qu’aux États-Unis. En effet, comme nous
l’avons noté, aux États-Unis ces dernières années, ce sont les études
empiriques et la littérature propre aux sous-champs spécialisés qui ont servi
de point de référence au travail de construction théorique.
Comment caractériser cette évolution de la sociologie allemande
depuis l’après-guerre, notamment au regard des principaux courants qui ont
traversé la discipline aux États-Unis ? En Allemagne, la discipline a pour
caractéristique de reposer, à l’instar de ce qui se passe en France, sur une
alliance étroite entre la sociologie d’une part, et l’histoire et la
philosophie sociale d’autre part, et sur le rejet – depuis Weber – d’une
orientation dominante favorable à la recherche quantitative
[13] et du style positiviste
américain. Elle est également marquée par l’absence tant d’une longue tradition
microsociologique que d’une orientation forte vers les « problèmes sociaux ».
Mais, alors que la sociologie a été en France envahie, après les années
soixante, par la psychanalyse (Lacan), l’anthropologie (Lévi-Strauss),
l’histoire (Braudel) et la critique littéraire (Derrida), elle a réussi bien
davantage, en Allemagne et aux États-Unis, et même si c’est pour des raisons
totalement différentes, à se prémunir contre l’influence de ces nouveaux champs
et contre bien d’autres variétés de post-modernisme, d’études littéraires et
culturelles.
Désormais, les théories allemandes et américaines manifestent
de profondes divergences. Alors que le travail de théorisation américain reste
aujourd’hui fortement ancré dans les sous-disciplines et ne soulève que les
questions qui en émanent directement, la théorie en Allemagne a maintenu dans
une large mesure, et en raison notamment de ses liens plus étroits avec ses
fondateurs
[14], un
questionnement qui transcende les cloisonnements sous-disciplinaires et aborde
des enjeux théoriques d’une plus grande portée (l’articulation
action-structure, l’influence du capitalisme et des industries culturelles, la
modernisation… ). D’autre part, les sociologies spécialisées ne jouissent pas
seulement d’une plus forte légitimité aux États-Unis qu’en Allemagne, mais
bénéficient également d’une large reconnaissance de la part des sciences
sociales voisines. Les études empiriques concernant les organisations, les
institutions éducatives, les soins médicaux, les comportements déviants et
criminels, les fonctions et les dysfonctionnements de la famille par exemple,
sont très appréciées des psychologues, des économistes, des historiens et des
politistes. Un tel prestige légitime tout autant une certaine tendance à
l’autoréférence qu’une autonomie croissante vis-à-vis des théoriciens
classiques et le faible intérêt porté aux enjeux, dilemmes et problèmes propres
à la discipline. Le financement, bien plus important aux États-Unis qu’en
France ou en Angleterre, par des fondations et des institutions publiques de
grands projets de recherche menés dans ces sous-champs spécialisés ont aussi
contribué à renforcer cette autonomie
[15].
Cependant, en Allemagne, le très haut niveau de financement par
des fondations privées n’a pas conduit à un tel divorce avec les fondateurs de
la discipline et avec ses enjeux les plus généraux.
Cette brève comparaison révèle bien à quel point le travail de
théorisation en sociologie, parce qu’il prend naissance au sein de traditions
nationales spécifiques et qu’il se développe en épousant des contours et en
empruntant des voies qui sont à chaque fois singuliers, varie considérablement
dans ces deux pays. En dépit de la globalisation et de la révolution apportée
par Internet, des approches théoriques et des écoles nationales ont maintenu
dans une large mesure leurs logiques propres de développement – et cela de
façon telle que tant l’intérêt porté à la théorie sociologique que sa place et
son importance au sein de la discipline divergent selon les pays, de même que
son rôle et sa signification particulière. À la lumière de ces variations, il
apparaît que toute tentative d’établir un consensus transnational viable en
matière de théorie devra affronter de sérieux obstacles.
Mais ces différences sont-elles pour autant absolument
dirimantes ? Des conclusions plus fermes ne peuvent être établies qu’en
étendant à d’autre pays ce travail comparatif visant à spécifier les
trajectoires et les contours singuliers du travail sociologique. Il faudrait
ainsi explorer notamment la genèse de la sociologie et les voies de
développement qu’elle a suivies en France et en Angleterre. Un tel travail – et
avec lui la réponse à la question de savoir si une théorie unifiée constitue
une perspective réaliste à l’âge de la recherche spécialisée – devra attendre
la rédaction d’un prochain article.
( Traduit par Philippe
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[1]
Cette question pourrait naturellement être traitée d’un point
de vue épistémologique. Pour Weber par exemple, la formulation de théories et
de concepts standardisés est impossible en raison du « rapport aux valeurs »
propre à la connaissance scientifique. Selon lui, les sociologues n’approchent
jamais la réalité empirique d’une façon « objective ». Au contraire, ils
l’abordent avec un ensemble de questions et selon des intérêts qui se
rapportent à leurs valeurs. Dès lors, toute approche des « données » est
d’ordre « perspectiviste » – à chaque époque, les mœurs définissent à leur
façon, conformément aux préoccupations et aux courants de pensée dominants,
certains aspects de la réalité empirique comme « culturellement signifiants ».
Et même si certaines modes intellectuelles, certains thèmes ou nouvelles
préoccupations rendent visibles des aspects auparavant occultés, d’autres
aspects restent toujours dans l’ombre [Weber, 1949, p. 50-112].
[2]
Des nuances importantes doivent être apportées au regard des
trois premiers départements majeurs de sociologie américains, ceux de
l’université de Chicago, de Harvard et de Columbia – sur cette question, voir
l’excellente étude de Camic [ 1995]. Sur la manière dont des forces purement
institutionnelles – la compétition entre les départements d’une même université
ou entre universités – ont favorisé la priorité accordée par le département de
sociologie de Columbia aux méthodes statistiques, voir Camic
et alii [ 1994].
[3]
Même Parsons définissait le rôle de la sociologie comme
consistant à formuler des « lois analytiques » [ 1937, p. 730]. Comme le note
Camic, « Parsons considérait la recherche de “lois uniformes” comme la mesure
même de la science » [ 1995, p. 1026].
[4]
Je soutiens cet argument en dépit de l’orientation qualitative
des recherches consacrées par l’école de Chicago aux problèmes sociaux (par
exemple, les travaux de Wirth, Thrasher, Wm. White, Suttles et Becker – voir
Platt, 1983,1992). Camic souligne que « même vis-à-vis des méthodes
statistiques, les sociologues de Chicago manifestaient une souplesse et une
ouverture d’esprit assez marquées » [ 1995, p. 1015].
[5]
Pour une analyse qui met l’accent sur les causes d’ordre
institutionnel, voir une nouvelle fois Camic [ 1995] et Camic
et alii [ 1994].
[6]
Il faudrait également souligner que les recherches menées grâce
à des fonds publics ou privés ont eu tendance, dans certains cas, à dissocier
de la discipline certains champs spécialisés (par exemple, dans le domaine de
la justice pénale). Voir Savelsberg, King et Cleveland [ 2002,2004].
[7]
Ce qui a épargné à la discipline une sévère et durable crise
d’identité durant ces périodes où les orientations théoriques dominantes
étaient mises en question.
[8]
Cette école reste aujourd’hui encore dans un profond désarroi.
Le « néofonctionnalisme » incarna dans les annéesquatre-vingt une tentative de
renouveau de cette école, mais il connut un rapide déclin. Voir Alexander [
1985].
[9]
Que les unes et les autres n’aient guère retenu l’attention des
sociologues européens montre indirectement à quel point elles sont
indissociables de leurs racines proprement américaines.
[10]
Comme la théorie des « systèmes-mondes » [Wallerstein,
1974,1979,1980].
[11]
Cette place prépondérante n’est évidemment pas sans rapport
avec l’accès à une masse désormais considérable de données provenant des
organisations internationales et des fondations, ainsi qu’aux nouveaux modes de
traitement informatique de ces données.
[12]
Une telle renaissance, également et puissamment à l’œuvre en
Angleterre et aux Pays-Bas, n’a jamais atteint le rivage américain en raison
des obstacles engendrés par un mode de théorisation fortement confiné aux
champs spécialisés.
[13]
Même si Weber lui-même a conduit une recherche quantitative
[Weber, 1998].
[14]
Aux États-Unis, la tendance actuelle à enseigner la théorie
sociologique dans le cadre de cours consacrés à des champs spécialisés de la
discipline (déviance, sociologie politique, stratification, organisations,
médecine, etc.), et non dans le cadre de cours portant sur la théorie
sociologique elle-même, me semble manifester une forte répugnance de la
discipline à l’égard de toute tentative d’assurer une véritable continuité avec
les auteurs classiques.
[15]
Pour toutes ces raisons, la sociologie américaine ne semble pas
menacée de désintégration ou d’une crise de légitimité et d’identité (comme
certains sociologues français le suggèrent dans le cas de la France), et cela
en dépit de la rupture du lien aux classiques qui a pu servir à l’origine à
légitimer la discipline. Et cela même si la théorie sociologique, telle qu’elle
émane depuis vingt-cinqans des divers sous-champs de la discipline, est devenue
une théorie spécialisée d’une portée explicative bien moindre encore que les
théories de moyenne portée de Merton.